L’orage n’avait pas duré, mais il avait été violent. En plein milieu de la nuit, Vincent Lubin avait été réveillé par un grondement sourd qui se rapprochait à toute allure comme une déferlante. Il avait pensé aux images du tsunami sur les côtes japonaises et aux témoignages de ceux qui en avaient réchappé. Eux aussi parlaient d’un bruit de fond lointain qui gagnait en puissance de minute en minute. Puis des
éclairs avaient déchiré le ciel, accompagnés de retentissants coups de tonnerre. Il y avait eu enfin un long silence comme
une trêve mais porteuse de menaces, et, soudain, un déluge de pluie et de grêle s’était abattu sur la maison, suivi d’un vent violent. Vincent avait enfilé un peignoir. Muni d’une lampe torche, il était allé vérifier qu’il avait bien fermé toutes les issues de sa demeure. Puis il s’était campé derrière la baie vitrée du salon et avait regardé les éléments se déchaîner. Un tapis de grêlons, gros comme des noix, recouvrait le sol de sa terrasse. Il avait levé les yeux au ciel, non pour implorer quelque divinité mais par réflexe, en entendant la grêle frapper violemment sur son toit en lauzes. Ces pierres plates, vieilles de
plusieurs centaines d’années, ne devaient pas en être à leur premier orage et sans doute en avaient-elles essuyé de plus violents. Mais il suffisait qu’une d’entre elles soit en léger porte-à-faux pour que la brutalité du choc la brise. Les variations de température, le vent et l’humidité, parfois, créaient ces légers déséquilibres dont les conséquences pouvaient être ennuyeuses.
Le vacarme dura de longues minutes avant que, tout aussi brusquement qu’il avait commencé, l’orage ne cesse. Le silence envahit de nouveau la campagne. Vincent ouvrit la
baie vitrée. Une bouffée d’air frais entra dans la pièce, apportant ses odeurs mêlées de foin et de terre humide que la pluie exhalait. Au loin, les éclairs continuaient à zébrer le ciel. L’orage s’éloignait. La chaleur emplit l’atmosphère que cette pluie n’avait que temporairement rafraîchie.
Le lendemain matin, avant de quitter sa maison, il monta dans le grenier et
contrôla s’il n’y avait pas de dégâts. Puis il fit le tour de sa demeure et constata que le sol était jonché de feuilles coupées menu comme si elles étaient passées dans un immense hachoir. Alentour, la campagne semblait avoir retrouvé sa sérénité même si, ici et là, quelques gros arbres gisaient, racines à l’air. Des tôles ondulées avaient aussi été transportées, au hasard des rafales, au milieu des prés. Mais ce qui surprenait le plus était le calme qui régnait ; un calme étrange succédant au déluge et paraissant narguer les hommes en leur rappelant la puissance des éléments.
En descendant au ralenti le chemin, raviné par l’orage, qui débouchait sur la départementale 940, Vincent remarqua, stationnés sur le bord de la route, les véhicules bleus d’EDF. Des hommes grimpés en haut de pylônes s’affairaient à rétablir au plus vite le courant. Il aperçut également, à quelques centaines de mètres de l’embranchement de la voie conduisant à sa maison, un 4x4 gris garé sur le bas-côté. Il se demanda si le conducteur était en panne ou s’il s’était arrêté pour téléphoner. Dès qu’il s’engagea sur la départementale, le véhicule tout-terrain démarra et vint se coller à son pare-chocs. Il le suivit ainsi plusieurs kilomètres, jusqu’au carrefour desQuatre Routes d’Albussac. Vincent en déduisit que le chauffeur devait être pressé et, dès qu’il eut pris la direction de Brive, profitant d’une portion de ligne droite, il se serra sur la droite de la chaussée et ralentit pour le laisser passer. Contre toute attente, le 4x4 réduisit lui aussi sa vitesse et ne le doubla pas. Dans son rétroviseur, Vincent nota que le conducteur était un homme. Il ne distinguait que le bas du visage, le haut étant dissimulé derrière le pare-soleil. Ce dernier était rabattu, ce qui l’étonna, compte tenu de l’absence de soleil en cette matinée d’après orage. Continuant sa route, il s’interrogea. À quoi jouait ce type à le serrer de si près ? Il songea à Duel, un des premiers films de Spielberg, qui se déroulait sur une route californienne déserte où une rivalité s’engageait entre le chauffeur d’un camion et un automobiliste. Les deux hommes se doublaient et se redoublaient,
dans ce qui semblait, au début, être un jeu, avant que cela ne tourne à une rivalité. Tout le talent du réalisateur avait été de jouer sur la tension qui n’avait cessé de monter entre les deux protagonistes pour atteindre un paroxysme dramatique.
Le conducteur du 4x4 connaissait-il Duel ou interprétait-il d’instinct une nouvelle version de ce film sur les routes de Corrèze ? Un scénario au demeurant un peu modifié puisque lui ne doublait pas mais restait tout près du véhicule qui le précédait. À l’entrée de Beynat, Vincent choisit de se diriger vers le centre du bourg et pour cela
obliqua sur la gauche. Il constata, soulagé, que le 4x4 continuait tout droit, en direction de Brive. Il acheta le
quotidien La Montagne. Le journal venait seulement d’être livré. Vraisemblablement, sa sortie avait été différée, le temps que les papiers concernant la tempête tombent. Celle-ci avait été annoncée depuis plusieurs jours et les risques qu’elle soit forte avaient mobilisé les journalistes. La une et quatre pages intérieures étaient illustrées de photos spectaculaires. La Corrèze avait souffert, mais la tempête n’avait occasionné que des dégâts matériels. Une partie du département était privée d’électricité. Le préfet assurait que la situation serait redevenue normale à la fin de la journée. Les pompiers étaient intervenus toute la nuit et les assureurs étaient déjà sur le terrain pour évaluer les dommages.
Après avoir parcouru le journal, Vincent se dirigea vers le rond-point de Bancharel
afin de rejoindre la départementale 921. C’est en ralentissant pour vérifier qu’aucun véhicule ne venait sur sa droite qu’il aperçut de nouveau le 4x4. Il était garé à une centaine de mètres du carrefour, moteur et phares allumés. Son conducteur était au volant, immobile. Dès que Vincent prit la direction de Brive, le 4x4 démarra. Vincent décida qu’il s’arrêterait au premier emplacement possible afin de demander à cet homme à quoi il jouait. Car celui-ci semblait en effet s’amuser à le coller dans les virages serrés, puis à le laisser prendre de la distance dans les lignes droites quand il aurait eu
tout le loisir de le doubler. Avant le Moulin à Papier, Vincent ralentit. Au bout d’une portion de ligne droite s’amorçait une courbe à gauche qu’il tenait pour dangereuse. Il y avait quelques années, les arbres, sur la droite de la route, avaient été coupés, dégageant un ravin. Chaque fois qu’il passait à cet endroit, il s’interrogeait. Pour quelle raison une barrière de protection n’avait pas été installée ? Il y pensait principalement l’hiver, quand la chaussée était verglacée, ou à l’automne, quand les feuilles mortes la rendaient glissante. Il y songea de
nouveau parce que l’orage de grêle avait répandu sur la voie un tapis de feuilles déchiquetées. Alors qu’il atteignait la courbe en bordure du ravin, il aperçut dans son rétroviseur le 4x4 qui, après lui avoir laissé du champ, fonçait à présent délibérément sur lui. Il rétrograda, puis accéléra, aborda la courbe trop vite et, au moment où il s’apprêtait à en sortir, eut le sentiment que le tout-terrain le heurtait par l’arrière. Il perdit le contrôle de son véhicule qui dérapa sur la chaussée humide, franchit le ballast et bascula dans le ravin.
Vincent reçut une gifle monumentale quand l’airbag se déclencha. En même temps, la ceinture le colla au dossier de son siège, lui écrasant la poitrine. Puis sa voiture s’immobilisa. D’instinct, il coupa le moteur. Le silence envahit l’habitacle. Il resta quelques secondes tétanisé, n’osant pas bouger. Enfin, il se décida à sortir de son véhicule pour constater que celui-ci s’était encastré dans un châtaignier providentiel qui lui avait évité de dégringoler au fond du ravin. Regardant en bas de la combe, il vit la départementale qui dessinait une longue courbe et il aperçut le 4x4 gris qui poursuivait son chemin à faible allure. Il réalisa alors seulement qu’on avait essayé de le tuer. Il n’avait dû son salut qu’à son réflexe consistant à accélérer, mais aussi à cet arbre, près de la route. Ses jambes tremblaient. Son visage était endolori. Le 4x4 l’avait-il heurté ou simplement poussé ? Il n’en savait rien, mais, au fond, cela n’avait guère d’importance, l’intention de l’envoyer au fossé était bien réelle.
Du 4x4, il n’en parla pas à Jérôme, le dépanneur, quand celui-ci vint l’extraire du ravin avec son camion. Les deux hommes se connaissaient depuis des
années. Jérôme, qui avait pris la succession de son père aux commandes du garage, aux Quatre Routes d’Albussac, consultait parfois Vincent sur des problèmes juridiques, et lui, il lui confiait l’entretien de sa voiture. Pourquoi ce silence sur le 4x4 ? Vincent aurait été bien incapable de le dire. À l’incertitude sur le fait de savoir si le véhicule l’avait heurté ou seulement poussé s’ajoutait le doute qu’il ait pu avoir un mauvais réflexe en accélérant trop brutalement. Mais l’image de la calandre du tout-terrain se rapprochant de lui n’était pas une vue de l’esprit. Intuition de sa part ou mauvaise appréciation, il eut l’impression qu’on avait voulu lui donner un avertissement.
Quand il repassa, au volant d’une voiture de prêt, à l’endroit où il était allé au fossé, Vincent eut rétrospectivement peur. Il frissonna. Il eut conscience qu’il avait frôlé la mort. Il continua, à allure modérée, sa route vers Brive, attentif au moindre véhicule s’encadrant dans son rétroviseur, et surveillant chaque intersection avec la hantise de voir pointer la
calandre du 4x4 gris. Arrivé à son cabinet, il se servit un double café. Son premier rendez-vous n’était que dans une demi-heure. Il demanda à ne pas être dérangé. Il s’assit à son bureau et fit le point sur ce qu’il venait de vivre. Il avait beau tourner les choses dans tous les sens, qu’on ait eu l’intention de le précipiter dans le ravin ou simplement de lui faire peur, cela revenait au même. Restait à savoir qui et pourquoi. Il ne se connaissait pas d’ennemi ou en tout cas pas de gens lui en voulant au point d’attenter à sa vie. Puis, il réalisa qu’il n’avait même pas eu le réflexe de prévenir la gendarmerie et il mit cela sur le compte de l’affolement et d’un emploi du temps chargé. Il avait un rendez-vous important ce matin et guère envie de passer des heures à remplir des papiers ou à répondre à des questions auxquelles il n’avait de toute manière pas de réponse. Il savait son attitude contestable et il n’aurait jamais conseillé à un de ses clients de procéder de la sorte, mais, en son for intérieur, quelque chose lui suggérait que ce n’était pas une enquête de gendarmerie qui résoudrait le problème.
***
La vie jusque-là bien rangée de Me Lubin avait commencé à être déstabilisée dès les premiers jours de juillet. En cette période pré-estivale, le cabinet d’avocats dont il était un des trois associés tournait au ralenti. Lui qui s’était spécialisé dans les cessions-acquisitions avait du temps devant lui. Il l’occupait à mettre de l’ordre dans ses dossiers, à effectuer des tâches que, durant l’année, il négligeait et à rendre quelques invitations qu’il n’avait pas eu le loisir d’honorer. Généralement, il ne prenait pas de vacances, excepté une semaine aux alentours de Thanksgiving pour aller rendre visite à sa fille Carole qui vivait aux États-Unis et quelques jours par-ci par-là pour prolonger un week-end. Le reste de son temps se partageait entre son métier, qui le passionnait, et ses amis avec qui il randonnait et assistait à des concerts l’été.
Il n’était pas accro aux nouvelles technologies et il ne les utilisait que par
pragmatisme, parce qu’elles lui facilitaient la vie. Elles n’étaient pas devenues une de ces addictions qui touchait certains de ses confrères, jeunes principalement, qui avaient constamment le nez sur leur portable, et
ce même pendant les audiences, ce qui agaçait les magistrats les plus anciens. S’il avait assez tôt utilisé les mails et les SMS, il avait été plus long à se mettre aux réseaux sociaux dont l’intérêt ne lui était pas immédiatement apparu. Il avait commencé par Twitter, dont le format d’écriture bref lui avait semblé un excellent exercice de concision, mais il n’avait rejoint la communauté Facebook que beaucoup plus tard, sous l’impulsion de Carole qui lui en avait montré les bons côtés. Il n’avait pas cherché à gonfler démesurément la liste de ses amis virtuels, mais il avait trouvé amusant de renouer avec des connaissances, relations professionnelles ou amis d’enfance perdus de vue depuis longtemps, dont il suivait à présent la vie à travers l’actualité que ceux-ci mettaient en ligne. Lui, était plus discret sur ce qu’il faisait ou pensait, se contentant de relayer quelques messages d’humour ou des informations d’ordre général qui lui paraissaient importantes. Il consacrait peu de temps à consulter ces messages, mais s’amusait à constater que, souvent, leurs auteurs en disaient plus sur leur existence qu’ils ne pensaient le faire, tant à travers ce qu’ils postaient se dégageait assez précisément le fond de leur personnalité.
C’est par le biais de ce réseau social que tout avait commencé, un dimanche matin. Après avoir pris connaissance des informations du jour, il avait ouvert Facebook et
trouvé une invitation à devenir ami de Christine Dhospital. Cela l’avait surpris. Christine était une cousine éloignée. Tellement éloignée que personne, dans sa famille, n’avait été capable de lui préciser quels liens de parenté existaient réellement entre les Lubin et les Tixier, nom de jeune fille de Christine
Dhospital. C’en était au point que Vincent se demandait si cette filiation ne tenait pas plus à une amitié entre leurs aïeux lointains qu’à de véritables liens du sang. Il imaginait qu’à force d’être proches et de le revendiquer, leurs ascendants avaient fini par se dire qu’ils devaient être parents avant que ces suppositions ne se transforment en affirmation.
Vincent avait aussitôt accepté l’invitation de cette femme qui devait avoir une dizaine d’années de moins que lui. Il connaissait Christine depuis l’enfance. Leurs parents se fréquentaient à raison de deux repas par an environ ; un chez les parents de Christine auquel répondait, quelques mois plus tard, un chez ceux de Vincent. Ils n’avaient jamais été très proches, les différences d’âge ayant alors plus d’importance qu’à l’âge adulte.
Il gardait d’elle le souvenir d’une jolie petite fille potelée et toujours très bien habillée par sa mère qui était couturière à domicile. À l’adolescence, il avait zappé ces repas sous des prétextes fallacieux dont personne n’avait été dupe et il avait perdu Christine de vue. Il avait de ses nouvelles par ses
parents, et sans doute en avait-elle de lui par les siens. Il était resté des années sans la rencontrer. Il avait quitté Brive pour faire ses études de droit et travailler à Paris avant de revenir dans la cité gaillarde.
Il se souvenait très bien du père de Christine. C’était un petit homme souriant mais insignifiant, le visage émacié et le cheveu gominé rabattu vers l’arrière. Un fonctionnaire heureux de vivre et sans grandes ambitions. Il se rappelait
encore mieux sa mère. Et pour cause ! Elle avait alimenté ses fantasmes d’adolescent à cet âge où les sens s’éveillent et où, faute de trouver quelqu’un pour les assouvir, on se replie sur l’imaginaire dans les bras rêvés d’une amie de sa mère ou d’une voisine. Lui, c’était avec elle qu’il avait découvert les délices de la sexualité. La mère de Christine avait de l’allure et de la prestance. C’était une femme gironde aux formes très marquées qui ressemblait à Gina Lollobrigida, cette actrice italienne des années cinquante dont la carrière s’était bâtie autour de sa superbe plastique. Elle le fascinait par sa cambrure, sa taille
fine, ses hanches et sa poitrine abondante dont il notait parfois, l’été principalement, qu’elle pointait sous le fin tissu de ses corsages quand un vent de fraîcheur faisait se dresser ses aréoles. Ça le rendait fou.
Le jeune homme qu’il était alors ne comptait plus les soirées qu’il s’offrait en sa compagnie. Il envisageait des situations cocasses qui n’avaient aucune chance de se produire dans la réalité. Que de draps maculés étaient à mettre sur le compte de cette femme qui était certainement loin de se douter de ce qu’elle éveillait chez lui ! À la longue, il n’osait plus la regarder en face quand elle venait déjeuner chez ses parents, comme s’il craignait qu’elle ne lise dans ses yeux la nature des scènes érotiques qu’il lui faisait vivre. Lorsqu’elle l’embrassait, il se sentait rougir et le simple fait de humer son parfum éveillait ses sens. Cette torture agréable avait marqué son adolescence.
Christine, en vieillissant, s’était mise à ressembler à sa mère. C’est ce qui avait frappé Vincent quand il l’avait retrouvée chez les Dhospital dont elle avait épousé le fils Roland. Un beau mariage, comme disaient les gens enclins au persiflage
qui, sans savoir, mettaient en doute la sincérité des sentiments mais pas celle des intérêts financiers.
Les Dhospital constituaient en effet une dynastie de cuisiniers aisés qui avait réussi. C’est le grand-père qui avait ouvert le restaurant portant son nom, lequel avait été repris par le père de Roland, puis par Roland lui-même. De tous, c’est ce dernier qui était le plus talentueux en cuisine et les spécialistes étaient unanimes à reconnaître qu’il aurait mérité d’être étoilé. Mais lui n’avait jamais voulu s’engager dans cette voie. Il la jugeait trop contraignante. Il y avait trop d’investissements à faire et trop de personnel à embaucher. Pour rentabiliser tout cela, il aurait dû augmenter les prix des repas, ce à quoi il se refusait. Son restaurant était un des plus réputés de Brive et il n’avait que faire des honneurs que conféraient ces distinctions. Cette table était un endroit discret et de qualité, qui se situait sur les boulevards extérieurs, non loin de l’avenue Herriot où Me Lubin avait son cabinet.
Christine tenait le rôle de maîtresse de maison. Elle accueillait les clients et elle prenait les commandes.
Elle s’assurait que rien ne manquait et, si cela se produisait, elle y remédiait avant même d’entendre la moindre réclamation. Elle ne servait pas ou alors très exceptionnellement quand une employée faisait défection.
Ce lieu était devenu la cantine de Vincent. Christine le recevait toujours avec le
sourire. Elle n’oubliait jamais de prendre des nouvelles de ses parents, et, bien sûr, il en faisait autant. Au fil du temps, ce fut de sa femme qu’elle demanda des nouvelles, puis de sa fille. Ces conversations convenues précédaient la commande où, systématiquement, à l’apéritif, Christine apportait, en plus des amuse-bouches habituels, quelques
escargots, servis dans une coquille en pâte, qui se dégustaient en une bouchée, des nems de pieds de cochons au foie gras ou, tout simplement, des rillettes,
ces résidus d’oies cuits et confits dans la graisse, roulées dans ces crêpes de blé noir appelées tourtous. Chaque fois, il la remerciait de ces attentions, comme, en fin de repas, quand
elle venait s’enquérir si tout s’était bien passé, il la priait de transmettre ses félicitations au chef pour la qualité de sa cuisine.
Roland Dhospital quittait rarement ses fourneaux. C’était un homme très grand, gêné par sa taille. Il se déplaçait maladroitement et, bien qu’il ne le soit nullement, il avait l’air d’un benêt. Sa timidité était maladive et sa façon très prévisible de répondre par des poncifs aux questions qu’on lui posait accentuait encore un peu plus son côté naïf.
Christine manifestait, lorsque Vincent déjeunait chez elle, le souhait de le revoir très bientôt sans qu’il sache si ce vœu était commercial ou plus personnel. À une ou deux reprises, elle avait poussé l’intention un peu plus loin en affirmant, mais sans donner de date ni dire où elle habitait, que ce serait bien qu’il passe avec sa femme, un dimanche après-midi, prendre le thé. Il promettait sur le même mode, c’est-à-dire en veillant à ne pas préciser quand ni où. Cela devait faire partie de cette courtoisie qui se paye d’intentions plus que d’actes. Il ignorait où vivaient les Dhospital. Il avait souvenir que le père de Roland possédait une résidence secondaire aux confins de la Corrèze et du Lot, sans savoir dans quelle commune elle se trouvait. Son fils l’avait-il investie à sa mort ou habitait-il ailleurs ? Il n’en avait aucune idée.
Il constatait à chaque repas que Christine était devenue une belle femme. Sans songer à dissimuler sa plastique, elle veillait à la préserver des regards indiscrets de ces clients qu’un décolleté un peu profond ou le bouton malencontreusement défait provoquent dès que l’on se penche. Quand elle l’embrassait, avant et après le repas, il humait ces fragrances délicieuses qui, confusions de sa part ou mémoire olfactive très fine, lui rappelaient celles de sa maman. Il s’était promis, si l’occasion se présentait, de lui demander comment s’appelait ce parfum et si sa mère ne portait pas le même. Mais il doutait que cette opportunité se manifeste et qu’il s’autorise pareille liberté.
Il y a environ cinq ans, Christine avait brusquement pris du recul. Elle n’apparaissait plus en salle. Vincent avait imaginé qu’elle était malade, mais il s’était rallié à la version officielle disant qu’elle souhaitait être plus présente auprès d’Émilie, sa fille, et de ses deux petits-enfants. Depuis, il ne l’avait jamais revue. Il prenait fréquemment de ses nouvelles et manifestait le désir qu’on lui transmette ses amitiés, mais c’était tout.
Que Christine, via un réseau social, cherche à être amie avec lui l’avait étonné. Après avoir accepté son invitation, il avait échangé avec elle plusieurs messages. Ils avaient classiquement fait le point sur leurs
vies respectives, comme deux personnes qui se retrouvent après s’être perdues de vue pendant un certain moment. Il avait eu confirmation qu’elle s’occupait beaucoup de ses petits-enfants. Elle se rendait souvent à Clermont-Ferrand où habitait Émilie. Le reste de son temps, elle le consacrait à la gestion à distance du restaurant Dhospital, comptabilité et communications incluses. Elle lisait aussi et s’adonnait un peu au jardinage.
De son côté, il lui avait parlé de sa fille Carole qui travaillait dans la recherche. Elle avait épousé un Américain, mais elle n’avait pas d’enfant. Il avait aussi expliqué que son père était placé à l’EHPAD de Rivet, atteint d’une de ces maladies où l’on perd progressivement le contact avec les réalités et le monde environnant sans que le corps médical y puisse grand-chose. Enfin, il lui avait confié que, depuis qu’Aude, sa femme, était décédée, il s’était réfugié dans son activité professionnelle. Il s’était retenu de faire allusion au fait que Roland Dhospital l’avait sollicité pour qu’il l’accompagne dans la vente de son restaurant, même s’il n’imaginait pas que Christine soit tenue à l’écart de cette démarche. Cette discrétion était motivée autant par sa déontologie que par l’idée que cette femme puisse l’avoir contacté pour cela. Il préférait la laisser venir sur ce terrain plutôt que de l’y amener par ses questions.
Au terme de ce rapide bilan de leurs vies et selon le principe qu’il est plus agréable de discuter en tête-à-tête que par le biais d’un ordinateur, elle lui avait proposé de prendre un café en ville. Il avait accepté et tous deux étaient convenus d’une date à une semaine de là. Vincent avait promis à Christine que, la veille, il lui enverrait un message pour qu’ils arrêtent l’heure et le lieu du rendez-vous. Le jour dit, il avait donc posté un mot, mais elle n’avait pas répondu. Surpris, il avait attendu le lendemain matin pour recommencer, mais sans
plus de résultats. Il avait alors pensé qu’elle avait eu un empêchement et que, sous peu, elle lui expliquerait les raisons de ce silence. Mais
son attente avait été vaine. Ce qui surprenait le plus Vincent, c’est que Christine continuait à être active sur le réseau social. Pourquoi alors ne se manifestait-elle plus ?
Après avoir cherché à cette énigme des causes extérieures à lui-même, il s’était demandé si ce qu’il avait écrit à cette femme n’avait pas été mal interprété. Il s’était dit qu’il aurait peut-être dû commencer par là. Il avait relu l’ensemble de ses messages sans y trouver quoi que ce soit d’ambigu ou de susceptible de la heurter. Leurs échanges étaient restés courtois et les informations qu’ils avaient partagées avaient concerné leurs familles respectives. Le mystère demeurait entier.
Beaucoup, à la place de Vincent, se seraient contentés de taxer cette femme de versatile et seraient passés à autre chose. Mais il n’était pas homme à capituler à la première difficulté. Pire, les refus le stimulaient encore plus quand ils étaient injustifiés. Déformation professionnelle ou fruit de son expérience personnelle en matière de comportements humains, il savait que, souvent, ces attitudes en apparence
incompréhensibles étaient révélatrices de failles parfois profondes ou de problèmes plus graves.
Dans les semaines qui avaient suivi cette déconvenue, il avait pris tous les prétextes possibles pour renouer le contact avec Christine Dhospital. Il avait
saisi l’occasion de sa fête, le 24 juillet, pour lui envoyer un nouveau message. Puis il avait profité du décès de la belle-mère de Christine pour lui adresser ses condoléances ainsi qu’à son mari. Là encore, elle n’avait pas répondu.
À force, il avait fini par se lasser.
***
— Ça a été, messieurs ? demanda le serveur par réflexe.
Puis, s’avisant que Me Lubin n’avait quasiment pas touché à son assiette, il s’en était inquiété.
— Un peu dérangé, prétexta Lubin en esquissant un sourire crispé et en portant une main à son ventre pour renforcer son propos.
En face de lui, le commissaire Faillette resta de marbre. Cet ancien condisciple
de la fac de droit, à la carrure de troisième ligne, avait été nommé, il y avait quelque temps, en Corrèze, à un poste atypique où il n’avait pas de fonction précise mais chapeautait et remplaçait éventuellement les commissaires de police de Tulle et de Brive. Rugbyman
talentueux, il aurait sans doute pu prétendre rejoindre le quinze de France si l’époque ne l’avait pas obligé à choisir entre études et sports. C’est sur les bancs de l’université que les deux hommes avaient noué une solide amitié. Vincent avait appris son retour en Corrèze avec plaisir. Depuis, les deux amis se voyaient souvent. Ils prenaient
quasiment chaque matin un café ensemble, sauf quand leurs impératifs professionnels les en empêchaient, ce qu’ils s’appliquaient à limiter au maximum. Ils étaient l’un et l’autre dans cette tranche de vie où l’on n’a plus grand-chose à prouver et où l’on prend un peu plus de temps pour vivre.
Naturellement, Vincent avait raconté son accident à son ami. Il lui avait également dit qu’il soupçonnait ce 4x4 gris de l’avoir poussé au fossé ou tout au moins d’avoir manœuvré de telle manière qu’il avait provoqué la chute. Faillette l’avait écouté attentivement.
— T’es toujours pas décidé à porter plainte ? demanda le commissaire.
— Pas pour le moment, répondit Lubin. Pas le temps, pas envie, pas convaincu de la mauvaise intention de
ce type au volant de son tout-terrain.
— Comme tu voudras. Fais gaffe aux voitures qui te suivent, et, si tu repères quoi que ce soit qui te semble suspect, tu m’appelles. Pendant ce temps, je lance une recherche sur le possesseur d’un 4x4 gris. Sauf s’il vient de l’autre bout de la France, ce qui ne devrait pas être le cas, il doit se trouver dans le coin. Ce genre de véhicule est quand même moins répandu que la Clio que ton garagiste t’a prêtée.
Faillette avait posé toute une série de questions sur le 4x4. Il avait voulu savoir la marque, la couleur exacte,
des détails, quels qu’ils soient, qui pourraient l’aider à le retrouver. Vincent avait répondu franchement et du mieux qu’il avait pu à cet interrogatoire informel. Puis son ami s’était levé.
— Commande-moi un autre café, dit-il avant de se diriger vers les toilettes.
Rien, objectivement, ne reliait l’accident de Me Lubin et son rendez-vous manqué avec Christine Dhospital. Malgré cela, il ne parvenait pas à dissocier les deux évènements. Quel détail minime et en même temps suffisamment signifiant le poussait à rapprocher ces deux mésaventures ? C’est la question qu’il se posait quand Faillette reprit place en face de lui.
— Alors, tu as réfléchi ? demanda Faillette.
— À quoi ? répondit Vincent, arraché à ses réflexions.
— Aux ennemis potentiels qui pourraient t’en vouloir au point de provoquer un accident qui aurait pu te coûter la vie.
— Je n’ai pas que des amis, mais, sincèrement, je ne vois personne qui me haïsse à ce point-là.
— Réfléchis. Il n’y a pas de hasard dans l’existence, et l’histoire, telle que tu la racontes, même si tu en minimises les conséquences, est grave. Je ne veux pas t’affoler, mais sois vigilant. Un type qui te percute ou te fonce dessus et tente
de te faire sortir de la route peut bien ne pas en rester là.
En remontant le boulevard du Salan vers la place Thiers, Me Lubin se surprit à se retourner à plusieurs reprises pour vérifier que personne ne le suivait. Il nota aussi qu’il marchait sur la partie droite du trottoir, celle la plus éloignée de la route et des voitures qui arrivaient en face de lui. « Ridicule », se dit-il. D’autant que le danger pouvait venir d’une de ces maisons devant lesquelles il passait. « Je deviens paranoïaque », pensa-t-il.
Il ne se détendit qu’une fois assis à son bureau, derrière cette porte capitonnée qui assurait la discrétion des conversations avec ses clients. Mais ce fut de courte durée. Qu’est-ce qui lui garantissait que quelqu’un qui avait eu l’audace de percuter son véhicule pour l’envoyer au fossé n’aurait pas celle de venir à son cabinet, de franchir le barrage symbolique du secrétariat, et de forcer sa porte ? Puis il se raisonna. Il n’était pas au Far West ni dans un film policier. Il n’empêche, il examina la liste des personnes qu’il devait recevoir dans la semaine. Toutes étaient connues de lui et avec aucune il n’avait de contentieux. Il passa en revue les derniers dossiers qu’il avait traités sans y trouver quelqu’un susceptible de l’agresser. En dehors de son travail, il ne voyait personne. Il n’avait aucune activité politique, religieuse ou d’une quelconque nature qui l’exposait physiquement. C’était bien ce mystère qui le préoccupait.
***
Le soir de l’accident, Vincent Lubin quitta Brive au volant de sa voiture de prêt, les yeux toujours rivés sur son rétroviseur. Avant de prendre la départementale qui conduisait à son domicile, il fit quelques détours en ville, juste pour vérifier que personne ne le suivait. Rassuré, il suivit l’itinéraire qu’il empruntait chaque soir. Après Lanteuil, la route s’élevait doucement vers Beynat et culminait aux alentours de cinq cents mètres à hauteur des Quatre Routes d’Albussac. Arrivé à ce carrefour, après une grosse demi-heure de trajet, Vincent tournait sur la droite en direction
de Beaulieu, roulait encore plusieurs kilomètres, puis il s’engageait sur un chemin empierré qui grimpait jusqu’au sommet d’une colline où se dressait sa maison, au lieu-dit les Quatre Vents. L’endroit était judicieusement nommé. Sur son promontoire, la demeure était offerte à tous les vents d’où qu’ils viennent, apportant tantôt des pluies, quand ils soufflaient de l’ouest, tantôt un beau temps froid, quand ils sévissaient du nord. De là, la vue était imprenable. Elle ouvrait, d’un côté, sur la plaine de Brive, dont on distinguait tout au fond les bâtiments les plus élevés émergeant des brumes de chaleur, et, de l’autre, sur un paysage somptueux : légèrement sur la droite, les monts du Cantal, au centre, un peu plus éloignés, ceux du Sancy, et, à l’extrême gauche, toutes proches, les Monédières et leurs sommets arrondis.
Quand il arriva devant la grange qui jouxtait sa maison, il actionna l’ouverture automatique de l’entrée du local. Il gara sa voiture à l’intérieur. La grange était une bâtisse typique de l’habitat du sud du Massif central, avec son toit de lauzes et son plan incliné permettant, à l’origine, aux charrettes de foin de déverser leur contenu au-dessus de l’étable. Il avait fait percer une porte de communication. Ainsi pouvait-il accéder de plain-pied à son salon sans avoir à ressortir. De cette disposition, il en avait toujours rêvé sans trop savoir d’où lui venait cette lubie dont ses visiteurs notaient chaque fois le côté atypique mais pratique.
Il se sentait bien dans cette demeure isolée. Il aimait la campagne. Il appréciait le silence, la nature, la vie en plein air, les balades, la cueillette des
champignons à l’automne et la récolte de châtaignes qu’il faisait griller dans la cheminée et dégustait avec ses amis. Le trajet entre Brive et les Quatre Vents lui offrait un
sas de décompression lorsqu’il quittait son cabinet. Cette coupure lui était salutaire.
Aude, sa femme, avait été séduite par cette maison et l’avait transformée en une habitation confortable ouvrant par une large baie vitrée sur une terrasse en bois qui courait tout le long du logis, face aux monts d’Auvergne qui n’étaient jamais aussi beaux que l’hiver quand le soleil levant les éclairait de ses lueurs parme ou le soir, au couchant, lorsque la montagne
prenait des teintes rose orangé. Aude avait consacré le rez-de-chaussée à la partie nuit et réservé le premier étage à une salle de vie accueillante, sorte de loft avec de faux niveaux, un coin
cuisine et son bar. Dans le reste de la pièce, elle avait ménagé des espaces à vivre. Le plus prisé se situait à l’extrémité où trois canapés en cuir noir encadraient une table basse posée devant une cheminée gigantesque. Ce n’était pas tout à fait un cantou, à l’intérieur duquel on avait la place de s’asseoir, mais presque dans la mesure où l’on pouvait y cuire un porcelet ou un mouton entiers.
Le bonheur avait été de courte durée. Aude était décédée moins de deux ans après avoir installé son cabinet d’architecte d’intérieur dans un angle de cette vaste pièce, à droite de la cheminée. Elle avait mis sa carrière entre parenthèses, le temps d’élever Carole, et elle reprenait ses activités quand la maladie l’avait frappée. Vincent repensait souvent à ces moments où le mal s’était déclaré. Cette fatigue d’abord, survenant à peine était-elle levée, qui avait constitué la première alerte, puis ces douleurs abdominales lancinantes et enfin les rictus de
souffrance qui creusaient son visage. Elle avait maigri. Elle s’affaiblissait. À la mine du médecin, qui avait détecté un cancer du pancréas, Vincent avait compris que la maladie lui laissait peu d’espoirs. Quelques recherches sur Internet l’avaient conforté dans cette évidence qu’il s’agissait d’un cancer dont on guérissait mal, pour ne pas dire pas. Il avait tenté de le cacher à Aude. Elle lui avait fait croire qu’elle ne se doutait de rien. Il s’était ensuite aperçu qu’elle organisait sa fin de vie. Tout s’était effondré en lui. L’existence avait perdu son sens. Aude était partie en trois mois. Il avait eu envie de fuir loin. Puis il s’était rendu compte que mettre de la distance en soi et son malheur n’atténuerait en rien sa douleur. Il avait pensé en finir aussi, et tout avait lentement repris son cours. Il se devait de
rester, ne serait-ce que pour Carole. Pour son père et ses amis aussi, qui l’avaient entouré de leur affection. Son métier l’avait sauvé du désespoir et, progressivement, il s’était installé dans une existence solitaire où le travail était devenu son compagnon le plus fidèle. Parfois, le soir, il ressortait un album de photos qu’Aude avait fait quelque temps avant de décéder. Une amie avait réalisé une série de portraits d’elle en noir et blanc, gros plans de son visage où elle l’avait invitée à manifester des sentiments différents. Tantôt souriante, tantôt triste, elle se faisait mutine ou sexy, enjouée ou sévère, et elle excellait dans le rôle exprimant la tendresse, au point que Vincent se demandait si, ces portraits,
elle ne les avait pas faits après avoir appris de quel mal elle souffrait, comme si elle voulait lui léguer ces instantanés de vie. Une sorte de testament silencieux. Un peu de poésie dans un contexte qui en manquait cruellement.
Chaque fois ou presque qu’il feuilletait cet album, ses yeux s’embuaient de larmes. Il pleurait de tristesse. Il pleurait sur son sort, car
Aude lui manquait. Elle lui manquait terriblement.
Son quotidien était devenu un contraste. Aux côtés constamment imprévisibles de son métier, où chaque dossier différait du précédent, s’opposait une vie personnelle calme et tranquille. Ses amis, dans une conception
de l’existence excluant la solitude, avaient, après un temps de deuil plus que raisonnable, tenté de lui présenter de potentielles compagnes, divorcées, veuves ou célibataires. Ils le faisaient avec délicatesse et sans ostentation, en agrégeant à leur groupe des relations nouvelles. Aucune n’avait trouvé grâce à ses yeux. Pas qu’elles soient dépourvues de qualités, mais parce qu’il ne s’imaginait pas partager avec elles une vie de couple. Aude avait emporté ce modèle qu’ils avaient inventé à deux. Un modèle unique qui n’était pas duplicable. Ses relations féminines n’excédaient pas quelques semaines. Au-delà, il se lassait, se demandant un beau matin ce qu’il faisait avec une personne qui lui semblait étrangère, et il appréhendait de prendre son petit-déjeuner en face d’une femme à qui il devrait parler alors qu’avec Aude, les silences étaient le temps le plus précieux, fragile et beau, où ils se retrouvaient dans une complicité qui n’avait pas besoin de mots pour s’exprimer.
Avant de mourir, Aude lui avait pourtant fait promettre de vivre, de sortir, d’aimer, affirmant que, même si elle ne croyait pas en un au-delà d’où elle pourrait le voir, si elle le savait désireux d’être à nouveau heureux, elle partirait rassurée. Il avait promis, pour lui apporter la paix, bien qu’il ne soit pas dupe quant à un engagement qui n’avait guère de sens.
Comme un hommage, à moins que ce ne soit pour entretenir son souvenir, il n’avait jamais modifié le coin qu’elle avait aménagé, à droite de la cheminée, cette table-bureau où elle était souvent assise quand il rentrait, et il s’étonnait encore parfois de ne pas l’y voir lorsqu’il arrivait. Il se surprenait même à avoir envie de l’appeler quand il poussait la porte de son domicile avant que la réalité ne lui rappelle qu’elle n’était plus là.
Au soir de cet accident, il s’installa sur la terrasse et se servit un whisky. La nuit était tombée, apportant à cette altitude une fraîcheur qui l’incita à enfiler un pull de laine. Des grillons stridulaient, des senteurs montaient
jusqu’à lui alors qu’on entendait un hibou ululer tout près. Il se sentait bien. « Heureux » aurait été exagéré. Mais bien comme le sont les gens qui savent se contenter de peu et qui ont
compris qu’il ne sert à rien de déplorer la perte d’un être cher même si celui-ci vous manque cruellement. Rien ne le fera revenir, pas plus la
peine que les regrets. À soixante ans révolus, il avait retrouvé un équilibre. Mais celui-ci venait d’être fragilisé par cet accident qu’il ne comprenait pas. Il envisagea que quelqu’un l’ait pris pour cible sans raison. Une sorte d’acte gratuit. Mais il n’y crut pas. On l’avait peut-être confondu avec un autre. Cependant, pas plus cette dernière hypothèse que la précédente ne lui parurent crédibles.
Après avoir vérifié trois fois que les issues de sa maison étaient bien fermées, Vincent partit se coucher. À peine allongé, il se releva. Il alla tirer le rideau qui courait le long de la baie vitrée, tout en se disant que cette protection était dérisoire. Qu’importe ! Cela le rassura.
***
— Mais je ne suis pas pénaliste. Je vous le répète, je suis avocat d’affaires. Je ne plaide pas. Je constitue des dossiers pour mes clients qui
vendent ou achètent des entreprises et je les accompagne dans les négociations.