Dilexit nos - Pape François - E-Book

Dilexit nos E-Book

Pape François

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Beschreibung

Dans ce texte, le Pape François nous invite à méditer sur les aspects «de l'amour du Seigneur qui peuvent éclairer le chemin du renouveau ecclésial; mais aussi qu'il dise quelque chose de significatif à un monde qui semble avoir perdu son cœur». Le Pape a également expliqué que le document rassemble «les précieuses réflexions des textes magistériels précédents et une longue histoire qui remonte aux Saintes Écritures, afin de reproposer aujourd'hui, à toute l'Église, ce culte chargé de beauté spirituelle».
Comme l'a écrit le père Enrico Cattaneo, professeur émérite de patristique, dans La Civiltà Cattolica, «la spiritualité du Cœur du Christ a été une barrière contre la mentalité rationaliste répandue, qui a alimenté la culture athée et anticléricale», relancer le culte et inviter l'Église à mieux comprendre et mettre en œuvre les différentes formes de dévotion, «d'une grande utilité» pour les besoins de l'Église mais aussi «étendard du salut» pour le monde moderne.
En effet, son prédécesseur, Benoît XVI, soulignait que «ce mystère de l'amour de Dieu pour nous n'est pas seulement le contenu du culte et de la dévotion au Cœur de Jésus: il est aussi le contenu de toute véritable spiritualité et dévotion chrétienne. Il est donc important de souligner que le fondement de cette dévotion est aussi
ancien que le christianisme lui-même ».

À PROPOS DE L'AUTEUR 

Le Pape François, Jorge Mario Bergoglio, premier pape américain et jésuite argentin âgé de 76 ans, est un pasteur, reconnu pour sa simplicité et son engagement envers les pauvres. Né en 1936 à Buenos Aires, il suit une formation en chimie avant de se consacrer au sacerdoce. Ordonné en 1969, il occupe divers postes d’enseignement et de responsabilité, devenant archevêque de Buenos Aires en 1998 et cardinal en 2001. Il incarne une spiritualité humble, invitant à la justice sociale et à la réévangélisation.

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Seitenzahl: 162

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Page de titre

Introduction

L’Église catholique a terminé en octobre 2024 un synode préconisé par le Pape François, il s’est déroulé sur plusieurs années et a suscité des élections locales, régionales et nationales. La presse s’en est emparée en mettant au premier plan des questions estimées « révolutionnaires » par des journalistes, telles que l’ordination diaconale de femmes, et les limites du pouvoir des clercs, surtout des évêques. Nous attendons les décisions terminales, dont le texte du Pape, qui aura une perspective normative.

En fait, les débats y font apparaître les différences culturelles et morales, les attaches diversifiées à la tradition liturgique ou éthique des catholiques à travers l’histoire et la géographie des églises locales dans le monde. Même en ce qui concerne la référence commune au Concile Vatican II, il semble que les lectures divergent et que les interprétations pourraient conduire à de nouvelles ruptures. Durant ces semaines de rencontres et de célébrations il semble que le Pape a laissé les débats et surtout les commentaires des médias se dérouler au gré des désirs et des intérêts des uns et des autres.

Mais il a vécu ces semaines en prenant de la hauteur autour de l’adoration et du rappel du culte traditionnel du Sacré-Cœur. Pour en saisir le sens, il faut que la synodalité, non sans quelque mémoire de la subsidiarité de la doctrine sociale catholique, soit riche d’une perspective personnaliste qui entend amender les dépendances administratives par des interdépendances de relations en vue d’un projet commun. Il s’agit de « marcher ensemble » vers un but qui appelle adhésion et affection plutôt que soumission et ordre objectif.

La théologie baptismale du Concile Vatican II, au nom de la filiation chrétienne reçue gratuitement de Dieu comme Père commun, prenait déjà le contrepied d’une perspective administrative de l’appartenance à l’Église. Ce qui devait favoriser en priorité des relations d’interdépendance et d’affectivité, voire d’émotion fraternelle. Alors les raisons du cœur l’emportent sur des relations hiérarchiques et rationnelles. Il en est résulté des appels pour les ministères confiés à des laïcs et non à des clercs seulement, une protestation populaire pour favoriser une égalité de responsabilités entre hommes et femmes, mariés et célibataires, dans les fonctions sacramentelles dotées de pouvoirs religieux.

Or la tradition de l’Église catholique et romaine n’est pas celle d’une organisation figée, rationnelle et fonctionnelle, mais celle d’un corps, à l’instar d’un organisme vivant, fondé sur la complémentarité des différences. Et parmi celles-ci il y a la primauté du cœur, de l’intériorité, d’une spiritualité issue de la rencontre personnelle. Ce qui conduira le Pape François à contourner les échanges de l’opinion publique en écrivant :

« La dévotion au Cœur du Christ est essentielle à notre vie chrétienne car elle signifie notre ouverture, pleine de foi et d’adoration, au mystère de l’amour divin et humain du Seigneur, au point que nous pouvons affirmer une fois de plus que le Sacré-Cœur est une synthèse de l’Évangile. » (83).

C’est ce qui évite au Pape François d’entrer dans une polémique de nature humaine et fonctionnelle en s’ouvrant sur la tradition spirituelle qui depuis les Lumières, mais aussi dès les Pères de l’Église a honoré le Christ dans son Incarnation très concrète et divine. François, le jésuite, présente ici de très belles et nombreuses pages qui rappellent combien les catholiques face aux jansénismes et autres durcissements de la mentalité religieuse ont tenu à honorer le « Cœur sacré » du Christ. N’écrit-il pas ? :

« Le Cœur du Christ est extase, il est sortie, il est don, il est rencontre. En Lui, nous devenons capables de relations saines et heureuses les uns avec les autres et de construire le Royaume de l’amour et de la justice dans ce monde. Notre cœur uni à celui du Christ est capable de ce miracle social. » (28).

Certes, l’évêque de Rome n’ignore pas les travestissements de l’image du Sacré-Cœur en certaines expressions des derniers siècles où l’on exaltait dans les églises et sur les drapeaux nationaux des rêves de puissance et de victoires militaires, mais, en revenant à cette expression personnelle et familiale il ose poser l’Église dans le sillage suprême du Cœur de Jésus. L’adoration, la contemplation et la responsabilité communes vont ainsi de pair pour témoigner de l’amour et de la justice en ce monde.

C’est pourquoi, en marge des débats médiatiques de ces derniers mois, François observera lucidement :

« Les réformes structurelles dépourvues d’Évangile, les organisations obsessionnelles, les projets mondains, les réflexions sécularisées, les propositions qui se présentent comme des prescriptions que l’on veut parfois imposer à tous. »

Dans cette recherche séculière de vivre ou du refus de marcher en commun au nom de Christ, François remarquera : « Il en résulte souvent un christianisme qui oublie la tendresse de la foi, la joie du dévouement au service, la ferveur de la mission de personne à personne, la fascination pour la beauté du Christ. » (88).

L’encyclique Dilexit nos met en relief la hauteur et la largeur de vue de la synodalité comme ouverture et renouveau intérieur du corps ecclésial, en partant non des idéaux du temps mais de l’expérience des siècles où les jésuites eux-mêmes ont apporté « un long courant de vie intérieure », mais aussi de Thérèse de l’Enfant Jésus ou du père Charles de Foucauld : ces chrétiens ont su incarner l’amour du Christ dans la tendresse du cœur des hommes.

Monseigneur Gérard DEFOIS

Archevêque-évêque émérite de Lille.

Citation

1. « Il nous a aimés » dit saint Paul, en parlant du Christ (Rm 8, 37), nous faisant découvrir que rien « ne pourra nous séparer » (Rm 8, 39) de son amour. Il l’affirme avec certitude car le Christ l’a dit lui-même à ses disciples : « Je vous ai aimés » (Jn 15, 9.12). Il a dit aussi : « Je vous appelle amis » (Jn 15, 15). Son cœur ouvert nous précède et nous attend inconditionnellement, sans exiger de préalable pour nous aimer et nous offrir son amitié : « Il nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Grâce à Jésus, « nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16).

I. L’IMPORTANCE DU CŒUR

2. On utilise souvent le symbole du cœur pour parler de l’amour de Jésus-Christ. Certains se demandent si cela a encore un sens aujourd’hui. Or, lorsque nous sommes tentés de naviguer en surface, de vivre à la hâte sans savoir pourquoi, de nous transformer en consommateurs insatiables, asservis aux rouages d’un marché qui ne s’intéresse pas au sens de l’existence, nous devons redécouvrir l’importance du cœur1.

Quelle compréhension avons-nous du “cœur” ?

3. Dans le grec classique profane, le terme kardia désigne le tréfonds des êtres humains, des animaux et des plantes. Il indique chez Homère, non seulement le centre corporel, mais aussi le centre émotionnel et spirituel de l’homme. Dans l’Iliade, la pensée et le sentiment relèvent du cœur et sont très proches l’un de l’autre.2 Le cœur apparaît comme le centre du désir et le lieu où se prennent les décisions importantes de la personne.3 Le cœur acquiert chez Platon une fonction de “synthèse” du rationnel et des tendances de chacun, les passions et les requêtes des facultés supérieures se transmettant à travers les veines et confluant vers le cœur.4 C’est ainsi que nous voyons depuis l’antiquité l’importance de considérer l’être humain non pas comme une somme de diverses facultés, mais comme un ensemble âme-corps avec un centre unificateur qui donne à tout ce que vit la personne un sens et une orientation.

4. La Bible affirme que « vivante, en effet, est la parole de Dieu, efficace […] elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur » (He 4, 12). Elle nous parle ainsi d’un centre, le cœur, qui se trouve derrière toute apparence, même derrière les pensées superficielles qui nous trompent. Les disciples d’Emmaüs, dans leur marche mystérieuse avec le Christ ressuscité, ont vécu un moment d’angoisse, de confusion, de désespoir, de désillusion. Mais au-delà et malgré tout, quelque chose se passait au fond d’eux : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin ? » (Lc 24, 32).

5. En même temps, le cœur est le lieu de la sincérité où l’on ne peut ni tromper ni dissimuler. Il renvoie généralement aux véritables intentions d’une personne, ce qu’elle pense, croit et veut vraiment, les “secrets” qu’elle ne dit à personne et, en fin de compte, sa vérité nue. Il s’agit de ce qui est authentique, réel, vraiment “à soi”, ce qui n’est ni apparence ni mensonge. C’est pourquoi Dalila déclarait à Samson qui ne lui révélait pas le secret de sa force : « Comment peux-tu dire que tu m’aimes, alors que ton cœur n’est pas avec moi ? » (Jg 16, 15). Ce n’est que lorsqu’il lui confia son secret, si caché, qu’elle « comprit qu’il lui avait ouvert tout son cœur » (Jg 16, 18).

6. Cette vérité propre à toute personne est souvent cachée sous beaucoup de feuilles mortes, au point qu’il est difficile de se connaître soi-même et plus difficile encore de connaître l’autre : « Le cœur est rusé plus que tout, et pervers, qui peut le pénétrer ? » (Jr 17, 9). Nous comprenons ainsi pourquoi le livre des Proverbes nous interpelle : « Plus que sur toute chose, veille sur ton cœur, c’est de lui que jaillit la vie. Écarte loin de toi la bouche perverse » (4, 23-24). L’apparence, la dissimulation et la supercherie abîment et pervertissent le cœur. Nombreuses sont nos tentatives pour montrer ou exprimer ce que nous ne sommes pas ; or, tout se joue dans le cœur. On y est soi-même, quel que soit ce que l’on montre extérieurement et ce que l’on cache. C’est la base de tout projet solide pour la vie, car rien de valable ne se construit sans le cœur. L’apparence et le mensonge n’offrent que du vide.

7. En guise de métaphore, je voudrais rappeler une chose que j’ai déjà racontée à d’autres occasions : « Pour le carnaval, quand nous étions enfants, notre grand-mère nous faisait des biscuits, et elle faisait une pâte très fine. Ensuite, elle la mettait dans l’huile et cette pâte gonflait, gonflait et, quand nous la mangions, elle était vide. En dialecte, ces biscuits s’appelaient des “mensonges”. Et la grand-mère nous en expliquait la raison : “Ces biscuits sont comme les mensonges : ils semblent grands, mais ils n’y a rien dedans, il n’y a là aucune vérité, il n’y a aucune substance” ».5

8. Au lieu de rechercher des satisfactions superficielles et de jouer un rôle devant les autres, il vaut mieux laisser surgir les questions décisives : qui suis-je vraiment, qu’est-ce que je cherche ? Quel sens je veux donner à ma vie, à mes choix ou à mes actions ? Pourquoi et dans quel but suis-je dans ce monde ? Comment est-ce que je veux donner de la valeur à mon existence lorsqu’elle s’achèvera ? Quel sens je veux donner à tout ce que je vis ? Qui est-ce que je veux être devant les autres ? Qui suis-je devant Dieu ? Ces questions me ramènent à mon cœur.

Revenir au cœur

9. Dans ce monde liquide, il est nécessaire de parler à nouveau du cœur, d’indiquer le lieu où toute personne, quelle que soit sa catégorie et sa condition, fait sa synthèse ; là où l’être concret trouve la source et la racine de toutes ses autres forces, convictions, passions et choix. Mais nous évoluons dans des sociétés de consommateurs en série vivant au jour le jour, dominés par les rythmes et les bruits de la technologie, et dépourvus de la patience nécessaire pour accomplir les processus que l’intériorité requiert. Dans la société actuelle, l’être humain « risque de perdre le centre, le centre de lui-même ».6 « L’homme contemporain est souvent perturbé, divisé, presque privé d’un principe intérieur qui crée l’unité et l’harmonie de son être et de son agir. Malheureusement, des modèles de comportement assez répandus amplifient sa dimension rationnelle et technologique, ou à l’inverse sa dimension instinctive ».7 Le cœur fait défaut.

10. Certes, le problème d’une société liquide est d’actualité, mais la dévalorisation du centre intime de l’homme – du cœur – vient de très loin : on la trouve déjà dans le rationalisme grec et préchrétien, dans l’idéalisme postchrétien et dans le matérialisme sous ses diverses formes. Le cœur a peu de place dans l’anthropologie et il est une notion étrangère pour la grande pensée philosophique. D’autres concepts tels que la raison, la volonté ou la liberté lui ont été privilégiés. Sa signification est vague et on ne lui a pas donné de place spécifique dans la vie humaine. Peut-être parce qu’il n’était pas facile de le placer parmi les idées “claires et distinctes” ou en raison de la difficulté à se connaître soi-même : il semblerait que la réalité la plus intime soit aussi la plus lointaine de la connaissance. Souvent la rencontre de l’autre n’est pas un moyen de se trouver soi-même, puisque notre mentalité est dominée par un individualisme malsain. Beaucoup se sont sentis en sécurité dans le domaine plus contrôlable de l’intelligence et de la volonté afin de construire leurs systèmes de pensée. Ils ne trouvaient pas, en effet, de place pour le cœur lui-même, distinct des forces et des passions humaines considérées isolément les unes des autres. L’idée d’un centre personnel, où la seule chose qui puisse tout unifier est en fin de compte l’amour, n’était pas non plus largement développée.

11. Si le cœur est dévalorisé, alors parler avec le cœur, agir avec le cœur, mûrir et prendre soin du cœur est également dévalorisé. Lorsque la spécificité du cœur n’est pas prise en compte, sont perdues les réponses que l’intelligence à elle seule ne peut donner, perdue la rencontre avec les autres, perdue la poésie. Et nous passons à côté de l’histoire et de nos histoires, car la véritable aventure personnelle est celle qui se construit à partir du cœur. À la fin de la vie, c’est tout ce qui comptera.

12. Il faut affirmer que nous avons un cœur, que notre cœur coexiste avec les autres cœurs qui l’aident à être un “tu”. Comme nous ne pouvons pas développer longuement ce thème, nous citerons un personnage de roman, Stavroguine de Dostoïevski.8 Romano Guardini le décrit comme une incarnation même du mal, car sa principale caractéristique est d’être sans cœur : « Stavroguine n’a pas de cœur, son esprit est donc quelque peu froid et impitoyable, et son corps est empoisonné par l’inertie et la sensualité bestiale. Il ne peut donc pas atteindre les autres hommes, et aucun d’entre eux ne peut vraiment l’atteindre, car c’est le cœur qui crée les possibilités de rencontre. C’est par le cœur que je suis aux côtés de l’autre et que l’autre est proche de moi. Seul le cœur peut accueillir et donner un asile. L’intimité est l’acte, la sphère du cœur. Stravoguine, cependant, est une personne distante, [...] il est très loin, y compris de lui-même, car la partie la plus intime de l’homme se trouve dans le cœur et non dans l’esprit. L’intériorité qui réside dans l’esprit n’est pas le propre de l’homme. Mais quand le cœur n’est pas vivant, l’homme n’est pas en lui-même, mais à côté de lui-même ».9

13. Il faut que toutes les actions soient placées sous le “contrôle politique” du cœur, que l’agressivité et les désirs obsessionnels se calment dans le bien le plus grand que leur offre le cœur et dans sa force contre les maux ; il faut que l’intelligence et la volonté se mettent également à son service, en sentant et goûtant les vérités plutôt qu’en voulant les dominer comme certaines sciences ont tendance à le faire ; il faut que la volonté désire le bien le plus grand que le cœur connaît, et que l’imagination et les sentiments se laissent modérer par le battement du cœur.

14. En définitive, on pourrait dire que je suis mon cœur, car c’est lui qui me distingue, me façonne dans mon identité spirituelle et me met en communion avec les autres. Les algorithmes à l’œuvre dans le monde numérique montrent que nos pensées, et ce que décide notre volonté, sont beaucoup plus “standards” que nous ne le pensions. Elles sont facilement prévisibles et manipulables. Il n’en va pas de même pour le cœur.

15. Le mot “cœur” est important pour la philosophie et la théologie qui cherchent à réaliser une synthèse. En effet, le mot “cœur” ne peut être épuisé par la biologie, la psychologie, l’anthropologie ou toute autre science. Il fait partie de ces mots originels « qui désignent les réalités de l’homme qui lui reviennent dans la mesure où il est précisément un être complet (en tant que personne corporelle et spirituelle) ».10 Ainsi, le biologiste n’est pas plus réaliste que les autres lorsqu’il parle du cœur, car il n’en voit qu’une partie ; or le tout n’est pas moins réel, il l’est même davantage. Un langage abstrait ne pourrait pas non plus avoir la même signification concrète et intégrante en même temps. Si le “cœur” nous conduit au plus profond de notre personne, il nous permet aussi de nous reconnaître dans notre globalité et pas seulement dans un aspect isolé.

16. D’autre part, cette force unique du cœur nous aide à comprendre pourquoi il est dit que, lorsqu’une réalité est saisie avec le cœur il est possible de mieux la connaître, et plus complètement. Cela nous conduit inévitablement à l’amour dont le cœur est capable, car « le fond de la réalité c’est l’amour ».11 Pour Heidegger, selon l’interprétation qu’en fait un penseur contemporain, la philosophie ne commence pas par un concept pur ou une certitude, mais par une émotion : « La pensée doit être saisie avant ou pendant qu’elle travaille avec les concepts. Sans l’émotion, la pensée ne peut pas commencer. La première image de la pensée, c’est la chair de poule. C’est l’émotion qui fait réfléchir et questionner : “La philosophie se fait toujours dans un état d’âme fondamental” (Stimmung) ».12 C’est là qu’apparaît le cœur qui « abrite les états d’âme, fonctionne comme un “gardien de l’état de l’âme”. Le “cœur” entend de manière non métaphorique “la voix silencieuse” de l’être, se laissant modérer et déterminer par elle ».13

Le cœur qui assemble les fragments

17. En même temps, le cœur rend possible tout lien authentique, car une relation qui n’est pas construite par le cœur ne peut pas surmonter le morcellement de l’individualisme. Deux monades qui se croiseraient pourraient seulement se maintenir, mais elles ne s’uniraient pas vraiment. L’anti-cœur est une société de plus en plus dominée par le narcissisme et l’autoréférence. Nous arrivons finalement à la “perte du désir”, parce que l’autre disparaît de l’horizon et nous nous enfermons dans notre égoïsme, incapables de relations saines.14 En conséquence, nous devenons incapables d’accueillir Dieu. Comme le dirait Heidegger, pour recevoir le divin, nous devons bâtir une « maison d’hôtes ».15

18. Nous voyons ainsi que, dans le cœur de chaque personne, il existe ce lien paradoxal entre la valorisation de soi et l’ouverture à l’autre, entre la rencontre très personnelle avec soi-même et le don de soi à l’autre. Je ne deviens moi-même que lorsque j’acquiers la capacité de reconnaître l’autre, et que je rencontre l’autre qui peut reconnaître et accepter mon identité.

19. Le cœur est également capable d’unifier et d’harmoniser l’histoire personnelle, qui semble fragmentée en mille morceaux mais où tout peut avoir un sens. C’est ce que l’Évangile exprime avec Marie qui regardait avec le cœur. Elle savait dialoguer avec les expériences conservées en y réfléchissant dans son cœur, en leur donnant du temps, les méditant et les conservant intérieurement pour se souvenir. Dans l’Évangile, la meilleure expression de ce que pense le cœur est représentée par les deux passages de saint Luc qui nous disent que Marie « gardait (syneterei) toutes ces choses, les méditant (symballousa) dans son cœur » (Lc 2, 19 ; 2, 51). Le verbe symballein (d’où le terme “symbole”) signifie méditer, unir deux choses dans son esprit, et aussi s’examiner soi-même, réfléchir, dialoguer avec soi-même. En Lc 2, 51