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Point de vue personnel d'une femme subissant les injustices de la société du XVIIIe siècle. Destiné à un usage privé, ce texte est plus introspectif que matérialiste.
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Seitenzahl: 33
Veröffentlichungsjahr: 2022
Émilie du Châtelet
On croit communément qu’il est difficile d’être heureux, et l’on n’a que trop de raisons de le croire ; mais il seroit plus aisé de le devenir, si chez les hommes les réflexions, et le plan de conduite en précédoient les actions. On est entraîné par les circonstences, et on se livre aux espérances qu’elles donnent, qui ne rendent jamais qu’à moitié ce qu’on en attend. Enfin, on n’apperçoit bien les moyens d’être heureux que lorsque l’âge, et les entraves qu’on s’est données y mettent des obstacles. Prévenons ces réflexions qu’on fait trop tard : ceux qui liront celles-ci, y trouveront ce que l’âge et les réflexions de leur vie leur fourniroient trop lentement. Empêchons-les de perdre une partie du tems précieux et court que nous avons à sentir et à penser, et de passer, à calfater leurs vaisseaux, le tems qu’ils doivent employer à se procurer les plaisirs qu’ils peuvent goûter dans leur navigation.
Il faut pour être heureux, s’être défaitdes préjugés ; être vertueux ; se bien porter ;avoir des goûts et des passions ; êtresusceptible d’illusion ; car nous devons la plupart de nos plaisirs à l’illusion, et malheureux est celui qui la perd. Loin donc de chercher à la faire disparoître par le flambeau de la raison, tâchez d’épaissir le vernis qu’elle met sur la plupart des objets ; il leur est encore plus nécessaire que ne le sont à nos corps les soins et la parure.
Il faut commencer par se bien dire à soi-même, et par se bien convaincre que nous n’avons rien à faire en ce monde qu’à nous y procurer des sensations et des sentimens agréables. Les moralistes qui disent aux humains : Réprimez vos passions etmaîtrisez vos desirs, si vous voulez êtreheureux, ne connoissent pas le chemin du bonheur. On n’est heureux que par des goûts ou des passions satisfaites, parce qu’on n’est pas toujours assez heureux pour avoir des passions, et qu’au défaut des passions, il faut bien se contenter des goûts. Ce seroit donc des passions qu’il faudroit demander à Dieu, si on osoit lui demander quelque chose ; et Le Nôtre avoit grande raison de demander au pape des tentations au lieu d’indulgences.
Mais, me dira-t-on, les passions ne font-elles pas plus de malheureux que d’heureux ? Je n’ai pas la balance nécessaire pour peser en général le bien et le mal qu’elles ont fait aux hommes ; mais il faut remarquer que les malheureux sont connus, parce qu’ils ont besoin des autres, qu’ils aiment à raconter leurs malheurs, qu’ils y cherchent des remèdes et du soulagement : les gens heureux, au contraire, ne cherchent rien et ne vont point avertir les autres de leur bonheur : les malheureux sont intéressans ; les gens heureux sont inconnus.
Voilà pourquoi, lorsque deux amans sont raccommodés, lorsque leur jalousie est finie, lorsque les obstacles qui les séparoient sont surmontés, ils ne sont plus propres au théâtre ; la pièce est finie pour les spectateurs ; et la scène de Renaud et d’Armide n’intéresseroit pas autant qu’elle le fait, si le spectateur ne savoit pas que l’amour de Renaud est l’effet d’un enchantement qui doit se dissiper, et que la passion qu’Armide fait voir dans cette scène rendra son malheur plus intéressant. Ce sont les mêmes ressorts qui agissent sur notre ame pour l’émouvoir, aux représentations théâtrales, et dans les évènemens de la vie. On connoît donc bien plus l’amour par les malheurs qu’il cause que par le bonheur, souvent obscur, qu’il répand sur la vie des hommes. Mais supposons, pour un moment, que les passions fassent plus de malheureux que d’heureux, je dis qu’elles seroient encore à desirer ; parce que c’est la condition sans laquelle on ne peut avoir de grands plaisirs ; or, ce n’est la peine de vivre que pour avoir des sentimens et des sensations agréables, et plus les sentimens agréables sont vifs, plus on est heureux. Il est donc à desirer d’être susceptible de passions ; et je le répète encore, n’en a pas qui veut : c’est à nous à les faire servir à notre bonheur, et cela dépend souvent de nous. Quiconque a su si bien économiser sonétatet les circonstances où la fortune l’aplacé, qu’il soit parvenu à mettre sonesprit et son cœur dans une assiète tranquille,et qu’il soit susceptible de tous les
