Dites-leur que je suis mort - Jean-Pierre Echterbille - E-Book

Dites-leur que je suis mort E-Book

Jean-Pierre Echterbille

0,0

Beschreibung

Et si une simple lettre découverte au hasard vous apprenait que votre grand-père, porté disparu depuis la Première Guerre mondiale, est en réalité vivant ?

C’était le 13 juillet 55, je m’en souviens très bien. Ma grand-mère était alitée et nous attendions le docteur. C’est en cherchant dans le secrétaire de quoi écrire que j’ai provoqué la chute de cette lettre. Intriguée, j’ai jeté un regard sur l’enveloppe elle avait été postée à Paris en 1920.
Quand j’ai retiré délicatement la feuille pliée en quatre, je ne me doutais pas qu’elle bouleverserait ma vie…
Mauricette, une jeune fille de vingt ans, découvre que son grand-père, que l’on disait disparu durant la Première Guerre mondiale, est en réalité bien vivant. Sa Nany finira par lui avouer cette triste vérité, mettant fin à un secret bien gardé jusque-là.

Cette découverte va bouleverser Mauricette qui, à peine remise de ses émotions, partira à la recherche de son grand-père. Très vite, elle retrouve sa trace grâce à sa pension d’ancien combattant de guerre et elle lui rend visite. Il lui confie les carnets dans lesquels il raconte sa vie : sa rencontre avec Anne, le début heureux de leur mariage, la naissance de leur enfant, puis la brutale découverte de l’enfer des tranchées, l’inquiétude, le ras-le-bol des troupes et le début de la mutinerie, les courts retours à la maison où il ne sait même plus sourire...
Alors que les Américains ont débarqué et que la fin de la guerre semble proche, c’est l’accident : une bombe lui explose en plein visage, le privant de nez, de lèvres, de quatre doigts et de son chien. Une longue vie de solitaire commence alors…

Avec son roman historique décrivant avec force et réalisme l'enfer des tranchées, Jean-Pierre Echterbille propose un récit intriguant et mystérieux.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE 

- "Jean-Pierre Echterbille explore une nouvelle fois la vie des individus ordinaires qui bascule brutalement dans l'effroyable. Et l'inimaginable conséquence que peut avoir l'accident de guerre au sein d'une famille. Il raconte comment chacun peut survivre à une guerre, le visage en moins. Un récit où cohabitent douleur, injustice, devoir de mémoire, quête d'identité et besoin de reconnaissance. Il noue le cœur du début à la fin." (Marielle Gillet, L'Avenir, 14/04/2010)

A PROPOS DE L'AUTEUR 

C'est grâce au théâtre que Jean-Pierre Echterbille entame sa carrière de romancier. Choisi comme auteur pour écrire le texte d'une pièce de théâtre, le plaisir de jongler avec les mots l'entraîne à poursuivre l'exercice d'écriture. Ses romans révèlent une documentation fournie renforçant la véracité de son récit. Comme dans Dites-leur que je suis mort, la Première Guerre mondiale, ainsi que celle de 39-45, fut l'un de ses sujets de prédilection.

EXTRAIT 

Je n’en crois pas mes yeux ! Je relis et relis à nouveau la lettre à l’écriture pointue et saccadée.
On frappe à la porte. Je sursaute.
— Bonjour Docteur, suivez-moi, elle est dans la chambre.
Je pense que, vu le regard interrogateur du médecin, je dois présenter une mine inhabituelle. Le contenu de la lettre en est la cause.
Je referme la porte de la chambre de Nany sur le médecin. Je perçois sa voix assurée et grave qui contraste avec le ton frêle de la malade.
— Ce n’est pas bien grave, même si c’est spectaculaire : une bronchite. Elle en a pour une dizaine de jours. Tu iras à la pharmacie de La Ferté.
Je paye la consultation et j’ai droit au sempiternel « Allez, je me sauve, la journée est loin d’être terminée. »

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 240

Veröffentlichungsjahr: 2014

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



C’était le 13 juillet 1955, je m’en souviens très bien. Ma grand-mère était alitée et nous attendions le docteur. C’est en cherchant dans le secrétaire de quoi écrire que j’ai provoqué la chute de cette lettre. Intriguée, j’ai jeté un regard sur l’enveloppe : elle avait été postée à Paris en 1920.

Quand j’ai retiré délicatement la feuille pliée en quatre, je ne me doutais pas qu’elle bouleverserait ma vie.

Mon nom est Mauricette Moreau ; je suis née il y a vingt ans, ici, à Olizy-sur-Chiers dans la Meuse. Mes parents décédés, j’ai été élevée par ma grand-mère seule, son mari Maurice Sulon ayant disparu durant la Première Guerre mondiale.

J’ai entendu quelques allusions bien mystérieuses ; ma grand-mère, que j’appelle par ailleurs Nany, m’a toujours dit de ne pas croire ces fadaises. J’ai suivi scrupuleusement ses consignes.

Le 16 avril 1920.

Ma chère Anne,

Il y a une heure d’ici, tu es sortie de ma chambre en pleurant, un mouchoir sur la bouche comme si tu tentais d’étouffer un geste de dégoût.

Pourtant, les infirmières m’avaient assuré qu’elles te prépareraient à te contenir devant le monstre que je suis devenu.

Sache que, depuis cette explosion, je n’ai pu me voir qu’une seule fois dans un miroir. Au début, les blessés de la face ne pouvaient en aucun cas se regarder. J’ai été, comme toi, horrifié par le tableau de ma gueule… ou du moins ce qu’il en reste. J’ai du mal à accepter ta réaction, même s’il est vrai que je peux la comprendre.

Je ne reviendrai pas à Olizy. En deux minutes, j’ai pu imaginer notre calvaire. Je ne supporterais pas le regard de notre petite Irène. Elle ne pourra jamais croire que cet affreux personnage puisse être son père.

Ne cherche en aucune manière à me joindre.

Déclare autour de toi que je suis décédé des suites de mes blessures, et ainsi la vie pourra continuer, du moins pour vous deux.

Avec le temps, la monstruosité s’effacera pour faire place à l’héroïsme, qui sait ?

La dérision et le cynisme sont peut-être les deux seuls moyens qui me restent pour ne pas me foutre en l’air, mais jusqu’à quand ?

Adieu.

Maurice

Je n’en crois pas mes yeux ! Je relis et relis à nouveau la lettre à l’écriture pointue et saccadée.

On frappe à la porte. Je sursaute.

— Bonjour Docteur, suivez-moi, elle est dans la chambre.

Je pense que, vu le regard interrogateur du médecin, je dois présenter une mine inhabituelle. Le contenu de la lettre en est la cause.

Je referme la porte de la chambre de Nany sur le médecin. Je perçois sa voix assurée et grave qui contraste avec le ton frêle de la malade.

— Ce n’est pas bien grave, même si c’est spectaculaire : une bronchite. Elle en a pour une dizaine de jours. Tu iras à la pharmacie de La Ferté.

Je paye la consultation et j’ai droit au sempiternel « Allez, je me sauve, la journée est loin d’être terminée. »

Sur la pointe des pieds, je franchis le seuil de la chambre ; Nany dort. Tout en regardant ce beau visage, je me demande comment je vais pouvoir aborder le contenu de la lettre.

Trente-six questions me traversent l’esprit. Les allusions de certains garnements du village s’expliquent plus aisément. Nany aurait-elle affronté tout au long de sa vie ces moqueries par le silence ou par un simple haussement d’épaules ? Très pratiquante, a-t-elle été aidée par Dieu à surmonter ces épreuves ? Pour se rendre à l’église, elle n’avait que la route à traverser. Tout au long de sa vie, Nany aurait dû mentir, ou du moins camoufler la vérité ? J’espère sincèrement me tromper !

J’ai passé toute ma vie en sa compagnie avec une complicité immuable. J’aurais juré qu’elle n’avait aucun secret pour moi. C’est vrai qu’en réfléchissant un peu, j’ai souvent constaté qu’aborder le sujet « grand-père militaire » engendrait un vrai malaise. Celui-ci se dissipait par une pirouette du genre « Tu es trop jeune, je t’expliquerai plus tard ».

Je me demande jusqu’à quel point elle a pu miser sur l’oubli de cette histoire.

Si mes souvenirs sont exacts, et ils le sont, croyez-moi, la photo sépia bordée d’un crêpe noir, représentant mon aïeul en militaire, trônait sur le meuble de la chambre. Un jour, la photo a disparu comme par enchantement. Je n’ai pas osé m’en inquiéter, je me suis dit : « T’occupe pas de ça, fillette ! »

Mais qu’est-ce qui a poussé Nany à garder ce secret pour elle seule ?

De toute façon, la soupçonner de mentir est à mille lieues de mes pensées. Il est certain que si elle a dû taire cette partie de sa vie, c’est qu’elle avait des raisons.

Je referme la lettre dans ses plis vieux de trente-cinq ans. Par ce geste, j’ai le sentiment bizarre de tenter d’enfouir cette tragédie comme on replace le génie dans sa lampe.

Je perçois la voix fluette de Nany à travers la porte de sa chambre.

— Tu es là, ma petite Mauricette ? Que dit ce brave docteur ?

— Que tu resteras au lit ou en chambre une bonne dizaine de jours. Bronchite.

En guise de réponse, elle me gratifie d’une quinte à arracher le lustre.

Pendant le trajet, pas bien long, vers La Ferté, je m’interroge sur la meilleure manière d’aborder le sujet de la lettre. Je ne parviens pas à m’ôter de l’esprit que si ce qui est écrit sur cette feuille pliée en quatre pouvait finalement être vrai, Nany aurait bien floué son monde. Mais pourquoi, bon Dieu ? Pourquoi ?

Personne dans le village ne m’a directement révélé quoi que ce soit ; pourtant, dans des petites communes comme la nôtre, tout se sait à vingt kilomètres à la ronde. Bien sûr, des mauvaises langues, toujours les mêmes, ont, lors de disputes, fait allusion à des histoires incompréhensibles auxquelles je devais, je vous l’ai dit, ne pas prêter attention.

Je laisse s’écouler une journée. De toute façon, Nany n’aurait pas eu la force de me répondre. Et moi, je me torture les méninges inutilement, passant une nuit blanche, ressassant, en vain, les événements du passé pour y trouver le moindre indice.

Je lui parlerai cet après-midi. Je ne peux plus attendre, les silences forment entre elle et moi un fossé qui pourrait devenir infranchissable. Entre nous, il y a toujours eu une connivence que je n’ai pas du tout envie de voir s’écrouler. Mais vivre le reste de sa vie en faisant « comme si », hors de question ! Il faut crever l’abcès ; pour moi égoïstement, et sûrement pour elle, sa conscience n’en serait que plus légère. Quoi qu’elle me dise, je ne l’aimerai pas moins, ça, j’en suis persuadée ! J’entends des quintes de toux entrecoupées de sifflements et de sons caverneux. Pauvre Nany !

Je pousse la porte de la chambre qui s’ouvre dans un long miaulement plaintif.

J’indique à ma grand-mère que c’est l’heure des potions, elle acquiesce en baissant doucement les paupières. Elle semble épuisée. Vu son état, je ne peux tout de même pas la questionner.

Je sors en tentant de faire le moins de bruit possible, mais les gonds de la vieille porte en décident autrement.

Alors que la bonne vieille cloche sonne la demie de quatre heures, je prends une grande bouffée d’air, m’arme de courage, et entre dans la chambre.

— Comment te sens-tu, Nany ?

— Mieux, ma belle, mieux. Si tu pouvais entrouvrir les tentures, que la lumière puisse entrer.

— Nany ?

— Oui, ma chérie ?

— Nany, il faut que je te demande quelque chose… de grave.

— Mais je t’écoute. C’est sentimental ?

— Non, enfin, il ne s’agit pas de moi…

— Ah bon ! dis-moi ce qui te tracasse.

— Ça !

Je sors de mon corsage l’objet de mes tourments. Elle encaisse le coup, détourne les yeux vers la fenêtre. Les larmes coulent en suivant les rides du visage. Les jointures de ses doigts blanchissent, tant elle serre le bord de la courtepointe.

— Pardon, ma Nany, pardon ! Je ne voulais absolument pas te faire de mal, pardonne-moi !

J’entoure de mes bras le cou de ma grand-mère. Je laisse ma bouche sur son front plissé. Mes larmes se mêlent aux siennes. Je n’ai pas le droit, c’est sûr, je n’ai pas le droit !

— Ne dis rien, Nany, ça ne me regarde pas, pardonne-moi !

— Laisse, je dois tout te raconter, mais assieds-toi ici, près de moi, et donne-moi la main. Il y a longtemps que j’aurais dû te parler. Je ne savais pas comment aborder ce douloureux sujet. Puisque tu as découvert cette lettre, je te dois des explications.

Après une rafale de toux, elle se mouche bruyamment. Elle reste silencieuse durant de longues minutes. Son regard fixe le ciel qui se découpe dans la fenêtre. Je ne bouge pas. J’attends. Sa main, dans la mienne, tremble un peu. Elle renifle et du revers de sa manche efface les traces de larmes.

— Tu ne sais rien de moi. Si tu ne sais rien, c’est parce que je n’avais guère envie de revivre les moments douloureux de ma triste existence.

Je suis née en 1889 à Angecourt, pas loin d’ici, dans le département voisin. Je n’ai jamais connu mon père, et ma mère m’a confiée, enfant, à une de ses vieilles tantes. Elle n’a plus jamais donné signe de vie.

Tant bien que mal, et plutôt contre son gré, cette tante m’a prise en charge. Elle travaillait au presbytère comme bonne. Petit à petit, c’est elle qui me l’a avoué, elle s’est attachée à moi ; et moi, en quête perpétuelle d’amour, je le lui ai rendu comme j’ai pu. Je suis allée à l’école, les maîtres me trouvaient douée pour les études.

J’arrive au certificat d’études, et ma tante, embarrassée, m’a confié :

— Ma fille, même si tu as un don pour les études, je n’aurai vraiment pas les moyens de t’y envoyer. Crois-moi, je le regrette profondément.

J’ai encaissé en fille aimante qui ne discute pas les décisions des adultes. J’en ai donc déduit que ma voie était de travailler à la filature comme tout le monde ou de devenir domestique au château, car il y avait un château à Angecourt. On prétendait aussi qu’à Paris, les gens de maison de notre région étaient très appréciés et que les gages étaient, ma foi, assez importants. En plus, le fait d’être une « robuste Ardennaise » constituait un avantage.

Contre mauvaise fortune je fis bon cœur. Tu penses bien que travailler comme femme de chambre au service de bourgeois exigeants n’avait rien de réjouissant pour une gamine de onze ou douze ans.

C’est au cours du mois de juillet que Monsieur le curé m’a appelée au presbytère.

— Anne, j’ai appris que tu ne pouvais pas poursuivre tes études pour de sordides questions d’argent. Je prendrai donc en charge les frais. Tu iras à l’école à Sedan. Tu seras logée chez ma sœur. Tu verras, elle est très gentille et vit seule. Ainsi, je serai rassuré, la solitude n’est jamais bonne compagne quand elle n’est pas choisie. Non, je t’en prie, il n’y a vraiment aucune raison pour que tu verses la moindre larme ! Tiens, prends mon mouchoir.

À ce moment-là, je n’étais pas loin de penser que si on a vraiment envie de quelque chose, il suffit d’y croire très fort, et ça se réalise. Plus tard, j’ai compris que toutes ces croyances ne sont que niaiseries et sornettes.

Ma tante faisait semblant de se réjouir de cette décision ; en réalité, elle craignait de se trouver à son tour bien seule. Quoique nous n’ayons que peu de discussions et pas l’habitude de se confier, nous nous étions accoutumées l’une à l’autre. Finalement, la sœur du curé lui volait ma compagnie. Sedan n’était pas très loin d’Angecourt, mais les moyens de transport et les routes n’étaient rien par rapport à ce qui existe aujourd’hui.

La vie à l’école des filles de Torcy n’était pas bien gaie, surtout pour une pauvre villageoise comme moi. J’ai eu mon content de moqueries, tu sais ! Mon habillement et mes sabots ont suscité des quolibets difficiles à supporter, mais j’ai tenu bon ! J’ai dû subir les insultes des petites Sedannaises… pas toutes, mais tout de même ! Je venais de mon village, ignorante de tout.

À douze ans, on reçoit toutes ces méchancetés en pleine figure. Ce sont des blessures qui font très mal, mais fièrement, je n’en montrais rien !

Un long silence s’ensuivit, comme si Nany voyait et entendait à nouveau les petites pestes pouffant et la montrant du doigt, la traitant de vilaine paysanne.

— Les dimanches, j’aidais la sœur de notre curé. Je reprisais, je ravaudais les salopettes des ouvriers du textile. Gentiment, elle me payait ma quotepart malgré mes protestations. Chaque sou finissait dans une boîte à biscuits que je cachais sous mon lit. Souvent, je comptais ma fortune en faisant des châteaux en Espagne ; je n’avais pas du tout conscience du coût de la vie. Mes études se passaient bien, j’avais de beaux résultats, mais cela ne modérait en rien les propos de mes charmantes compagnes de classe ; je recevais ma part d’injures, mais qu’importe ! Je me demande si je n’ai pas puisé dans ces humiliations une sorte de calme qui m’a permis plus tard d’aborder les vicissitudes de la vie ; en tout cas, j’en ai tiré la force qui me faisait plutôt défaut dans ma prime jeunesse.

La fin de l’année scolaire me vit terminer première et je reçus des livres pour les différents prix obtenus. Les livres ! ma chérie. Quelle découverte ! J’ai dévoré ces livres, lus et relus ; je crois bien que je les connaissais par cœur. Je me souviens de ces titres comme si c’était hier : Gulliver, La sœur de Gribouille, Le Père Goriot. Je pourrais te réciter encore aujourd’hui des pages entières, elles sont imprimées une fois pour toutes dans ma tête.

Je me suis esquinté les yeux à la lueur des quinquets pour lire tout ce qui me passait dans les mains. Je me souviens de Michelet, Nadaud, Fabre… bref, tous ces nouveaux écrivains de la fin du siècle dernier.

J’ai grandi et suis devenue, aux dires des garçons, une jolie fille. C’était agréable de voir, sur mon passage, les coups de coude que se donnaient les gars qui me lorgnaient, appuyés nonchalamment contre un mur. Ma logeuse ne cessait de me mettre en garde contre le danger que représentaient ces jeunes gens. Oh, ils me paraissaient bien inoffensifs ! Je ne voulais en aucun cas la contrarier, elle n’était pas obligée de se préoccuper de moi ; en retour, je tentais de ne pas être pour elle une source d’embarras ou de tracas.

Je revenais à Angecourt pour les fêtes de Toussaint, Noël et Pâques. J’y retrouvais ma tante, bien fatiguée et quelque peu déprimée. Je rendais visite, et ce n’était que justice, à mon protecteur, Monsieur le curé. Il contrôlait mes bulletins, s’inquiétait de ce que j’avais comme projet. En confession, il avait tout le loisir de savoir si je ne batifolais pas sur des chemins de traverse ou si je restais dans le troupeau. Je le rassurais sans avoir recours aux mensonges… enfin… presque tout le temps !

Ma grand-mère a bien du mal à contenir un bâillement.

— C’est peut-être assez pour aujourd’hui, ma Nany ? Tu es fatiguée, tu me raconteras la suite demain.

— Tu as raison, quoique j’aie l’impression que j’aurais pu te dérouler ma vie durant toute la nuit. Je crains que les révélations de ma petite existence ne m’empêchent de dormir, mais à quoi bon se plaindre ? Je m’étais persuadée que je te devais toutes ces explications et, par la même occasion, je me débarrasse d’un boulet que j’ai traîné toute ma vie… ou plutôt j’en allège le poids.

J’embrasse le front moite de Nany et lui caresse les cheveux. Elle me répond d’un sourire un peu triste et ferme les yeux. Je lui envoie un baiser depuis la porte. Le couinement de ses gonds m’exaspère.

À la cuisine, tout en buvant mon lait chaud, je songe que je n’ai jamais entendu ma grand-mère se plaindre une seule fois des vicissitudes de la vie, telles que la méchanceté des gens, la mort d’un proche ou le malheur en général. Ce n’était pas du fatalisme, non, c’était la sagesse de garder son énergie pour les choses que l’on peut combattre. Demain, si elle en a la force, elle me racontera la suite de sa vie et qui sait ? je comprendrai enfin le pourquoi de tous ces sous-entendus énigmatiques qui m’ont tracassée plus d’une fois.

Une fois au lit, toutes les images suscitées par le récit de Nany défilent devant mes yeux clos. Je sens bien que je ne pourrai pas dormir. Je ne connaissais même pas le lieu de naissance de ma grand-mère ni ses démêlés avec les écolières citadines. De quoi avons-nous parlé durant mes vingt ans d’existence ? Toujours de moi, jamais d’elle. Comme si j’étais la seule importante de la maisonnée. Jamais, au grand jamais, elle n’a fait allusion ou référence à elle ou à ses jeunes années. Comme si ça ne me regardait pas, ou pire, comme si ça n’avait aucune importance !

Je me suis réveillée ce matin avec la nette impression d’avoir peu dormi. Ce n’est pas le récit lui-même qui me pose problème, mais la raison pour laquelle elle s’est sentie obligée de me raconter sa vie sans secret, enfin je le crois.

Les flonflons d’hier soir et cet orchestre musette qui animait le bal de la veille du quatorze juillet m’ont accompagnée durant une bonne partie de la nuit. Je m’étire. Les cloches sonnent sept heures. Je saute du lit, passe à la salle d’eau et puis, en évitant de faire du bruit, je prépare le petit-déjeuner. La bouilloire n’a pas le temps de siffler que je l’arrache à la flamme et verse l’eau fumante dans la chaussette de la cafetière. Bon sang, je me demande si cette odeur de café n’est pas celle que je préfère ! Ces senteurs torréfiées ont tôt fait d’envahir toute la cuisine.

Pierre nous a déposé le pain frais dans la huche comme tous les matins. La croûte dorée craque sous la pression du couteau, j’étale la délicieuse confiture maison. Je prends le pot de lait que Marcel a posé sur le seuil de la porte et j’en verse dans la jatte personnelle de Nany.

— Bonjour, ma Nany, as-tu bien dormi ?

J’ouvre les tentures ; un rai de soleil se plante sur le visage de ma grand-mère, qui n’a d’autre choix que de protéger ses yeux de son bras.

— Je ne crois pas avoir dormi une minute ; tu vois quand on remue le passé… Enfin, la musique y est peut-être pour quelque chose…

— Eh bien, si j’avais su, je serais venue te rejoindre … Tu te rappelles quand il y avait un gros orage ?

Nous partageons le plateau que j’ai déposé sur la courtepointe. Un verre d’eau et les médicaments terminent ce tête-à-tête matinal.

— Laisse tout ça, je voudrais poursuivre ma confession. Non, non, ne proteste pas ! C’est réellement ainsi que je le ressens. Mais tu n’y es pour rien, tu as juste devancé ce que je m’étais promis de te révéler.

Au-dehors, malgré la fête nationale, le village s’est mis en route, les chevaux et leur attelage rejoignent les grands champs ; nos amis, les voisins d’en face, sortent leur automobile pour se rendre chez leur fille, à Stenay. Ils vont certainement frapper au carreau et s’inquiéter de la santé de ma grand-mère.

— Merci, Nany va un peu mieux. Non, il ne lui faut rien de spécial.

Quelle chance nous avons d’avoir d’aussi charmants voisins, ils sont souvent venus à la soirée. Je me souviens qu’ils parlaient à voix basse du passé, il y avait sans doute quelque raison, surtout qu’à chaque fois, on m’envoyait au lit. Elle, Maria, peut parler des heures sans se fatiguer. Lui, Pierre, quand la ferme lui en laisse le temps, il lit des livres, surtout des bouquins d’histoire. Il en connaît des choses ! J’aime bien l’écouter.

— Tu sais, ma petite-fille, je suis arrivée ici en 1909 pour remplacer la sœur qui s’occupait de l’école des filles. J’avais terminé les études pour devenir maîtresse d’école, et aussitôt je débarquais, une vieille valise à la main pour tout bagage. Les voisins d’en face ont été les premiers à m’accueillir, ils m’ont offert le gîte et le couvert. Des braves gens, vraiment, ils n’étaient guère plus âgés que moi. Je me souviens comme si c’était hier de ma première journée de classe. Les filles me dévisageaient avec une méfiance de circonstance. J’étais tétanisée, je tentais, en vain me semble-t-il, de réprimer les tremblements de la voix. Pas une gamine n’a prononcé la moindre parole, me laissant le soin de me dépêtrer dans ma présentation et mes tentatives de les amadouer. Quel mot d’ordre avaient- elles reçu pour me « battre froid » de cette manière ?

J’ai appris, quelques mois plus tard, que la religieuse qui m’avait précédée avait conquis le cœur de ces petites et que je me trouvais dans une situation d’usurpatrice. Elles s’étaient persuadées que si je partais, sœur Rose reviendrait. Après m’être renseignée, j’appris que sœur Rose était gravement malade et que ses jours étaient comptés. J’ai tout fait pour conquérir la sympathie des petites villageoises, nous avons écrit une longue lettre à leur ancienne maîtresse. Le jour de l’enterrement, ensemble nous nous sommes rendues à pied à La Ferté. Nous nous tenions par la main en occupant la largeur de la route. Chacune avait confectionné un dessin, un bouquet ou un crucifix de fortune. Nous marchions en silence, leur tristesse et leur émotion me gagnaient. La cérémonie était d’autant plus émouvante que l’assistance était clairsemée : quelques badauds et deux ou trois proches composaient l’assemblée.

À partir de ce jour, je suis devenue réellement maîtresse d’école d’Olisy. La maison dans laquelle nous habitons aujourd’hui s’est trouvée libre et je n’ai guère hésité à l’acquérir. Le petit pactole que ma pauvre tante m’avait laissé en mourant m’a permis de répondre aux exigences du notaire. Ce sont les sous envoyés par mon bienfaiteur de curé qui ont comblé le solde.

J’étais donc, à vingt ans, propriétaire d’une maison de pierre, à deux pas de l’école. Oh, ça a dû jaser ! Je pouvais faire confiance aux commères et bigotes du coin !

En bas de la rue, comme tu le sais, se trouve l’usine. Et quand la sirène hurlait l’heure de la sortie, les hommes en bleu de chauffe, foulard rouge, et casquette sur le coin de l’œil, remontaient boire chez la mère Tuffaut leur canon de vin. Un jour de 1911, un jeune homme, grand, beau, fort, blond, avant de pousser la porte du troquet, s’est tourné vers moi. Gênée ou plutôt embarrassée, je ne savais comment me comporter ; j’ai souri, il m’a gratifiée d’un clin d’œil et d’un sourire en coin.

Je m’étais pourtant persuadée que moins tu en saurais, moins tu souffrirais. Je t’ai épargné les moments les plus durs de mon ou plutôt de nos existences. Je dois avoir fait fausse route, car je vois que tu es, en quelque sorte, amputée d’un passé sur lequel tu as été construite. Mais, tu vois, ma petite-fille, en ne disant rien ni à toi ni à personne, j’ai évité les questions. Oh, je sais très bien que la rumeur a fait son œuvre et que les balivernes qui ont circulé à notre sujet sont plus qu’effarantes. Pourtant, nos voisins d’en face, qui connaissent une grande partie de la vérité, n’ont jamais trahi cette amitié qui nous unit.

Tu sais, quand tu dois affronter seule les affres des destins, bien vite tu t’écroules ou tu plonges dans une dépression à ne pas pouvoir t’en remettre. Jamais, tu m’entends, jamais ils n’ont divulgué la moindre chose à propos de mon histoire.

— Et ce jeune homme, Nany ? Raconte s’il te plaît.

— Je n’avais guère d’autre possibilité : ce sont donc les Lebout, mes charmants voisins, qui seuls pourraient me renseigner. Sous un prétexte futile dont je ne me souviens plus, j’ai engagé la conversation avec la brave Maria Lebout.

Et subtilement, enfin je le suppose, je suis parvenue à amener ma voisine sur le terrain des jeunes gens qui travaillent à la fonderie. Je n’ai pas mis bien longtemps à lui tirer les vers du nez. Ce garçon, me dit-elle, doit être le fils Sulon de Nepvant. Son père y exerce le métier de charron. Une belle affaire, des charrettes fabriquées par les Sulon roulent même à Stenay. Maurice, puisque c’est son prénom, travaille ici à Olizy. Il s’est disputé avec son père, il a quitté l’atelier familial pour venir comme ouvrier à la fonderie.

Tu comprends que j’étais aux nues ; en moins de dix minutes, je pouvais déjà me faire une idée de ce beau garçon. Mais revenons à son regard avant d’entrer chez la mère Tuffaut. Je n’avais pas jusqu’alors accordé la moindre faveur à quiconque, soit parce qu’il ne me plaisait pas, soit les mises en garde que j’ai pu entendre durant toute ma jeunesse avaient découragé les espoirs des plus intrépides. Je suis arrivée ici, au village, innocente et ignorante. J’avais l’intention de me consacrer à mon métier de toutes mes forces et de toute mon âme.

C’est alors que ma grand-mère ferme les yeux et que son visage s’illumine :

— Mais ce regard, ma Mauricette, ces yeux qui m’ont transpercée ; ce regard, je ne l’oublierai jamais !

Les larmes ont forcé le passage parmi les cils. Le menton se fronce, puis tremble. Je passe ma main sur son front et dans ses cheveux gris. Quand le souvenir le plus doux se voit confronté aux regrets les plus amers, les sentiments se tordent et font mal.

— Tu sais, petite, je te souhaite de tout mon cœur qu’un jour, un beau jour, tu puisses vivre un moment aussi fort que celui que j’ai vécu. Même si la vie m’a joué de vilains tours, je reverrai toujours ce regard et je sentirai en moi la vague de tendresse que j’ai éprouvée à cet instant. Vraiment je te le souhaite. C’est ainsi que j’ai rencontré ton grand-père pour la première fois. Car cet homme fort, aux épaules larges et aux yeux bleus, c’était l’homme que j’épouserais, ça, j’en étais certaine en rentrant ici.

Sur cette réflexion pleine d’espoir, je quitte la chambre pour cuisiner rapidement un repas frugal.

Le pharmacien avait insisté pour que ma grand-mère prenne des repas légers, ce qui m’arrangeait bien, évidemment. Un bouillon de légumes et un blanc de poulet composaient ce déjeuner.

Elle s’est endormie. Sa respiration, certes graillée mais régulière, me rassure sur la lente amélioration de son état.

Je m’installe dans le fauteuil de la cuisine, prends un livre au hasard, mais il m’est impossible de comprendre la moindre phrase. Je referme le bouquin en soupirant sans retenue.

Quand Nany m’a dit que je ne connaissais rien de sa vie, elle n’avait aucunement exagéré. Pourtant, je me souviens de ces veillées à la lueur des braises rouges du cendrier du poêle, où nous avons parlé livres, coutumes et histoires de village, mais jamais nous n’abordions la Grande Guerre, et donc, le mystère de mon grand-père restait entier.

Des toussotements… aucun doute : elle est réveillée.

— Approche, Mauricette ; assois-toi donc ici, comme tout à l’heure.

La cloche sonne trois heures, une automobile pétarade en montant la côte et tourne vers la brasserie.

— Je n’avais pas la moindre idée de la manière dont j’aborderais Maurice. Je ne dormais plus, ma tête était pleine de son regard bleu.

En classe, les enfants ont dû se poser des questions : « Pourquoi la maîtresse se tait pendant de si longs moments ? Pourquoi elle regarde aussi souvent par la fenêtre ? Pourquoi, sans aucune raison, elle s’illumine d’un sourire ? », mais personne n’en a jamais rien dit. Probablement que, durant la récréation, les enfants devaient se raconter des choses sous cape. Mais au son de la cloche, leur visage se refermait et ils me saluaient d’un petit hochement de tête en entrant en classe.

Je me suis très vite aperçue que Maurice passait et repassait devant la maison. Je le soupçonnais de faire plusieurs fois le tour du pâté de maisons. Je me cachais, à genoux, derrière les rideaux crochetés quand il montait la rue, je traversais la pièce pour le voir par la fenêtre qui donne sur les Lebout. Dieu sait s’il scrutait, j’avais l’impression qu’il voyait à travers les ajours ma posture ridicule et mon visage entre les deux pots de fleurs sur la tablette.

Je suis littéralement sous le charme, elle interrompt de temps en temps son récit pour tousser et boire un verre d’eau : « Parler assèche », s’excuse-t-elle.

— J’avais eu largement le temps de le regarder, grand, large d’épaules, les cheveux blonds et une démarche décidée. Je pouvais facilement le dévisager et aimer cette bouche souriante. J’ai mis trois jours pour oser sortir au moment de son passage en faisant croire à une coïncidence.

Le résultat : un bonjour à peine audible de sa part, et j’ai dû baragouiner quelque chose de tout aussi incompréhensible. Je me souviens que non seulement je devais être rouge comme une pivoine, mais que mon cœur battait la chamade. Comme entrée en matière, tu avoueras qu’on aurait pu faire mieux, enfin…