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Ludivine est née en Loire-Atlantique, en 1992. Passionnée de lecture depuis le plus jeune âge, elle commence par un cursus littéraire au lycée, pour enchaîner sur la communication et la rédaction web. Brûlante doctrine est son premier roman.
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Seitenzahl: 562
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Merci aux tous premiers lecteurs et à leurs encouragements. Ainsi qu’à toutes celles et ceux qui ont su encourager à finir avant même d’avoir lu un seul mot, vous avez été adorables. Merci spécialement à Franck, un soutien dès le début.
Avant-propos
Chapitre 1 :
Autodafé
Chapitre 2 :
Le Festival du Ciel
Chapitre 3 :
L'échange
Chapitre 4 :
Le Cercle des Huit
Chapitre 5 :
Une affaire de superstitions
Chapitre 6 :
La Clé de l’indépendance
Chapitre 7 :
Le Rite
Chapitre 8 :
Le point de rupture
Chapitre 9 :
Confrontation
Chapitre 10 :
Renouveau
Chapitre 11 :
Le temple Jīng shén
Chapitre 12 :
L’Ordre du Ciel
Chapitre 13 :
Sa volonté
Chapitre 14 :
Enlèvement
Chapitre 15 :
Affaire politique
Chapitre 16 :
Retour aux sources
Chapitre 17 :
La Flamme de l’Est
Chapitre 18 :
La plaie
Chapitre 19 :
Les crochets de la vipère
Chapitre 20 :
L’instrument du ciel
Chapitre 21 :
Avidité
Chapitre 22 :
Confrontation
Chapitre 23 :
Nouvelle Alliance
Chapitre 24 :
Une affaire de droits
Chapitre 25 :
L’ordre établi
Chapitre 26 :
La Mort Noire
Chapitre 27 :
Justice Divine
Chapitre 28 :
La cage dorée
Épilogue
À propos de l‘auteure
L’histoire de ce roman se place dans un monde fictif, à l’époque médiévale. Bien que des thèmes du monde réel soient retranscrits, elle reste une fiction et à ce titre, n’a pas pour vocation à mettre en lumière un pays, une communauté ou un événement en particulier.
Les thèmes abordés ont été choisis par sensibilité personnelle, parce qu’ils représentent un sujet important. Cette histoire a pour but de faire relever aux personnages des défis en rapport avec ces thèmes contemporains, en les plaçant dans un contexte très particulier et spécifique à l’époque médiévale.
Vous lirez ainsi une fiction, centrée sur les convictions profondes des personnages, narrant leur aventure pour faire évoluer leurs idéaux.
Le cœur du jeune Haji battait presque aussi vite que les flammes dévoraient les parchemins et les livres reliés jetés dans le feu comme on le ferait avec des déchets. Ses yeux, d’un noir profond, étaient comme agrippés aux flammes, incapables de s’en détacher, si ardentes qu’elles apportaient la crainte de se blesser, alors qu’il se trouvait pourtant à plusieurs mètres du brasier déchaîné. Assis sur le muret d’un abreuvoir, derrière la foule, il pouvait néanmoins bien voir le feu. Il pouvait voir les Gardiens y jeter des pleines poignées de livres, parfaitement entendre le crépitement exalté des flammes, sentir la lourde odeur de cendre et de parchemins brûlés. Sa gorge en était prise, au point de quasiment suffoquer. Presque recroquevillé sur lui-même, il observait, hypnotisé, les livres être carbonisés par paquets entiers. De l’autre côté de la place, deux Gardiens maintenaient un homme à genoux. Sur le côté, le Prieur était installé sur un large siège, face à ce spectacle, observant et jugeant en silence. Face à une foule parfaitement silencieuse, aussi immobile qu’une grande volée de statues. Haji ne pouvait voir leurs visages, tous lui tournaient le dos. En revanche, il voyait celle de l’homme à genoux, même à cette distance. Son expression était une torsion malaisante entre la peur, la colère et le désespoir. Son regard, surtout, était difficilement soutenable, au point qu’Haji dû baisser le sien, quand bien même ce n’était pas lui qui était visé.
Ses bras étaient fortement serrés autour de lui, les doigts agrippés contre des vêtements rugueux et une tunique trop grande pour lui, avec moins le mérite d’être chaude. Le souffle court, si penché en avant que ses longs cheveux noirs finissent par retomber comme une cascade emmêlée de part et d’autre de sa tête, cachant un peu plus son expression. De l’autre côté de la place, le Prieur se leva alors, le geste provoquant de longs chuchotements, poussant Haji à relever la tête. Il écouta le maître du pays, avec une très désagréable sensation de déjà-vu, cette scène était trop familière pour qu’il puisse l’observer ainsi sans avoir peur. L’accusation d’hérésie tomba comme un lourd couperet, résonna dans la tête du jeune homme de dix-neuf ans, le ramenant avec une certaine brutalité plus de dix ans en arrière. Cloué sur place, il écoutait et regardait, encore incapable de bouger. Puis il vit le geste, presque sacré, se lever. La foule, et lui-même, se mit aussitôt à genoux, en signe de soumission. Le Gardien garda un instant son épée levée en l’air, menaçante, alors que le Prieur déclamait les textes anciens, le jugement final. Désormais, seul le feu violent brisait le silence imposé sur cette place, où seul le Maître de tout le pays avait droit de parole. Haji ne put s’empêcher de relever les yeux, plutôt que de regarder au sol. Tremblant, les mains appuyées contre les pavés, les genoux crispés contre la pierre et la poussière. Son regard fut de nouveau happé.
Le condamné, toujours à genoux, tenait le regard levé et droit sur les flammes. Il ignorait le Prieur, il ignorait les Gardiens, il ignorait même celui qui s’apprêtait à abattre son épée sur lui. Ce n’était même plus de la colère qui semblait l’habiter, c’était, c’était, c’était… De l’attendrissement ? De l’amour… ? Il regardait les livres dans le brasier et les derniers d’entre eux qui continuaient d’y être jetés comme s’il regardait la plus belle création de ce monde. Un petit sourire d’émerveillement se dessinait même sur son visage. Choqué, Haji ne put détacher le regard, à la fois fasciné et effrayé. Mais lorsque l’épée s’abattit, le retour à la réalité fut on ne peut plus brutal. Le contraste si enragé entre le coup mortel et le regard si doux lancé vers les livres le saisit avec une agressivité immense. Il laissa retomber la tête vers le sol et se mit à vomir tout ce qu’il avait avalé dans la journée. La foule s’était déjà remise debout, face au prieur, tandis qu’il restait là, prostré à genoux, en essayant désespérément de calmer la folle cavalcade de son cœur. Les mots du Prieur, lancés vers la foule, glissaient sur lui comme de l’eau, il ne pouvait plus écouter. Lentement, il parvint à se redresser et s’écarter, avant de finalement partir dans les rues adjacentes de la place, s’enfoncer dans la nuit noire.
Même en pleine nuit, les rues fourmillaient toujours autant d’activité. Le quartier du Centre, qu’il devait bien traverser pour rejoindre le quartier Est, était malgré tout le moins animé de la ville toute entière, la nuit. La grande majorité des commerces étaient fermés, seules les auberges luxueuses brillaient encore de tous leurs feux, aucun marché n’occupait la place à pareille heure. Des Gardiens patrouillaient avec régularité, les rues et avenues étaient droites, bien entretenues, même décorées. Le quartier des riches, le quartier du pouvoir, le quartier des privilégiés et de la vie facile… Haji n’y venait que lorsqu’il devait rendre visite à ses clients, ou comme cette nuit pour un bref passage avant de rejoindre une autre zone de la ville. Il n’était pas de ce monde-là, toute son apparence le criait, bien qu’il soit souvent forcé de jouer avec les codes pour ne pas paraître comme un simple pouilleux. Pour ses clients, il devait jouer la carte des bonnes apparences, être parfaitement bien coiffé, bien habillé, porter des tenues plus sophistiquées que celle de cette nuit. Il passa à bonne vitesse, presque en courant, dans ces rues tranquilles, évitant au maximum les avenues de pouvoir, comme il disait, préférant encore prendre de petits détours, pour gagner l’Est. Après de longues minutes de course, il atteint peu à peu des rues de moins en moins entretenues, de moins en moins droites et larges, de moins en moins calmes.
Le quartier Est, son quartier, sa vie, et surtout, sa bouffée d’air frais, là où il se sentait le plus en sécurité morale, alors même qu’il était en très grande insécurité physique. Les rues, ici, n’avaient plus rien d’attirant, les bâtiments étaient moins bien conservés, faute de moyens alloués, et surtout, les services de nettoyage de la ville ne voulaient plus venir ici, pointant du doigt l’insécurité. Les autorités avaient laissé faire, laissant le quartier s’enfoncer dans une spirale malsaine entre violence et insalubrité. Pourtant, paradoxalement, la puanteur des rues était ce qui aidait le jeune homme à mieux respirer et à reprendre ses esprits. Doucement, il cessa de courir, plus calme, rassuré maintenant qu’il était de retour ici. Il entra bien vite dans le marché nocturne, les bruits et les odeurs encore plus exacerbées. Bien vite, il s’arrêta à un des étals pour acheter un verre d’alcool, le plus fort qui soit, pour le boire cul sec. La boisson lui arracha un peu la gorge au passage, exactement ce qu’il cherchait. La rue était bourrée de monde, les tavernes et les tripots de jeux semblaient littéralement vomir de clients. Des dizaines de petits commerçants vendaient différentes herbes à fumer et des plantes hallucinogènes, en plus de l’alcool.d’autres revendaient des produits parfois volés. Des petites échoppes de nourriture parsemaient les rues, où les hommes et femmes travaillant dans les ateliers du coin venaient manger rapidement avant de revenir à leurs postes. Les ateliers et fabriques du quartier tournaient sans trêve ni repos, pour des boulots très difficiles, souvent dangereux, dont personne, sinon la population locale de l’Est, ne voulait.
Haji s’assit sur un muret, après avoir acheté une pinte, plus grande, d’une bière brassée juste à côté. Dégoûtante, certes, mais forte ! L’argent qu’il gagnait avec son travail lui permettait de se payer des vêtements et accessoires adaptés pour rencontrer la plupart de ses clients fortunés, à manger et plus que tout, de l’alcool. Il ne buvait pas par plaisir ou dépit, il buvait car l’alcool l’aidait à rentrer dans un état second, un état où il arrivait à se détacher du monde qui l’entourait et à en supporter tous les vices. Il buvait pour supporter le monde, supporter son travail et sa vie. Fumer de temps en temps aidait aussi, lorsque l’occasion s’offrait à lui. Une fois sa pinte terminée, il se remit en route. La panique et la tension étaient parties avec la boisson. Il ne se crispa même pas quand il aperçut plus loin, dans le marché, une patrouille d’une dizaine de Gardiens. On ne les voyait pas tant que ça, dans le quartier Est, les gens du coin aimaient dire qu’ils ne venaient plus que pour la décoration, alors qu’en réalité, ils avaient déjà abandonné toute cette zone de la ville à la violence et aux trafics. Forcément, les enquêtes coûtaient cher, un pauvre ne possédait pas les ressources pour demander ça, encore moins espérer que son voleur ou agresseur soit retrouvé un jour.
Sa maison, comme il disait, se trouvait quelques rues plus loin. Le Havre Rouge, une des plus grandes maisons closes du quartier Est. Il passa par les portes de derrière, réservées aux employés, adressa un bref salut au vieux concierge et alla d’abord se débarbouiller le visage. Au second étage, sa petite chambre, semblable à toutes les autres de la maisonnée, comportait un lit, un coin pour la toilette, un miroir, quelques lampes à huile et une armoire pour ranger ses affaires. Toutes les chambres étaient identiques. Le Havre Rouge n’était initialement pas le vrai nom de la maison close, c’était les gens du coin qui l’avaient appelé comme ça. D’une part pour sa décoration, tout était de la couleur de la passion, depuis les murs couverts de voilure rouge sombre, au sol couvert de tapis épais de la même teinte. Les meubles étaient eux aussi d’un rouge vif, ou bien d’un bois sombre. Les lampes, les verres, les assiettes, la décoration, les canapés, les rideaux, rien n’échappait à la riche couleur du sang. D’autre part, le nom Havre venait, lui, du fait que cet endroit attirait des clients de tous horizons, des moins fortunés aux plus riches. Le patron des lieux avait fini par décréter ce surnom comme officiel, il y a plusieurs années. Il se targuait d’avoir une maison close « de luxe », même si les lieux se trouvaient dans le quartier Est, avec des employés, femmes comme hommes, qui étaient capables de produire des prestations de haute qualité pour tous les clients.
Le luxe apparent n’effaçait pourtant pas la réalité d’une putain de vie. Haji prit un moment pour se laver et coiffer ses longs cheveux noirs, face au miroir de la chambre. Le rendez-vous qui avait précédé l’horreur de cette scène sur la place lui avait laissé quelques marques sur le corps. Si ses clients étaient surtout des hommes à la maison close, les rendez-vous à domicile, eux, étaient très souvent pris par des femmes. Elles ne se déplaçaient pas dans ce genre de lieux, ce serait bien trop dérangeant et indiscret, alors que leurs compagnons, qu’importe leur milieu d’origine, ne souffraient d’aucune mauvaise image en venant ici. Haji se pencha vers le miroir, une fois prêt, si on peut dire, et se fixa. Fais le vide… Oublie… Il… Il devait boire encore, ça ira mieux. Oui, voilà, juste un autre verre, ou deux, et il arrivera à oublier. A ne plus penser à cet individu au regard si doux, à ne plus penser non plus au passé. Ce passé qui remontait à la surface en grattant comme un animal, grincer qu’il était toujours là, couiner dans sa tête, que tout l’alcool au monde ne suffirait pas à le faire disparaître. Le jeune homme quitta sa chambre pour rejoindre le salon principal et s’obligea à adopter les bons gestes, le bon sourire, pour se glisser dans cette salle bondée, se faire remarquer par des clients potentiels, que ce soit des hommes ou des femmes. Ce n’était qu’une pièce de théâtre, où chacun détenait son rôle. Le sien était d’inciter les clients à boire en buvant avec eux. Et ainsi, rentrer à tout prix dans l’état second qu’il recherchait.
Assez vite, il fut approché par un de ses clients habituels, un fonctionnaire fortuné de la ville, du double de son âge, au visage de faucon. Haji lui adressa son plus beau sourire, alors que le bras de l’homme venait fermement s’enrouler autour de sa taille. En une seconde, il se retrouva collé contre son client, enlacé à l’en étouffer, face à ce visage qu’il jugeait répugnant mais qu’il devait bien accepter, car il était un de ceux qui payaient le mieux. Vivien de Mun, un homme influent, dans la cité, car il travaillait au service des impôts et venait d’une famille de forte influence. Malgré son statut d’homme marié, son goût pour les jeunes filles, vraiment très jeunes, et les hommes comme lui, tout juste adultes, étaient très connus. Quand il était dans les bras de cet homme, quand il sentait ses grandes mains rugueuses et dures se poser sur lui et le toucher, Haji ne pouvait pas s’empêcher de penser à Dame de Mun. A ce qu’elle penserait en voyant, sur le visage de son mari, cette expression salace de convoitise. A quoi pourrait-elle bien penser, lorsque son mari prenait sur ses genoux des filles de treize ou quatorze ans, pour se servir d’elles comme de jouets. De telles pensées ne bénéficiaient pourtant d’aucune place, ici. Pas plus que l’enfance. Ses propres débuts dans la prostitution dataient de ses douze ans, par besoin de manger et d’une relative protection. Son corps était devenu la dernière de ses possessions.
Le fonctionnaire, de son côté, semblait très loin de toutes ces préoccupations. Et seul le désir de l’instant le motivait. Bien vite, ils montèrent dans la chambre du jeune homme. Fermer la porte, s’effondrer sur le lit, se laisser faire, peu importe le rejet physique éprouvé, se contenter de serrer les dents et fermer sa gueule. La douleur était une compagne habituelle… La plupart de ses clients étaient de véritables animaux une fois nus dans son lit, les hommes comme les femmes. Lui-même devait parfois se comporter comme un animal. Avec ce client-là, il devait rester soumis, se laisser aller à tous ses caprices, se laisser mener, même si ça devait être douloureux. Ses habits finirent au sol, comme ceux du client. Haji, porté par l’alcool, laissa son esprit dériver au loin. Il se plaisait à imaginer une autre vie…. Sans peine, sans misère… Sous les ruades de son client, à peine conscient grâce à l’alcool avalé, son esprit dérivait vers des contrées moins éprouvantes, quoi que floues. Des lieux où la faim et la soif n’existaient plus… Il se plaisait à penser au confort possible, dans une de ces splendides demeures de la capitale, comme celle que devait posséder Vivien de Mun…
Imaginer… Imaginer la vie que devait posséder son riche client. La maison somptueuse où il devait loger. Ce que ça faisait d’avoir des personnes à votre service pour ranger, nettoyer et laver. De l’eau toujours chaude pour se laver, avec l’un de ces savons parfumés vendus dans les beaux quartiers. Haji pensait avant tout à l’argent qu’il gagnait et espérait qu’un jour, cet argent lui permette de quitter ce trou. Pour aller… Il ignorait où… Aller à… Ou… Peut-être… Des pensées confuses, rompues brutalement par un violent coup de rein de son client, qui lui arracha un gémissement de douleur. Ses mains se crispèrent en attrapant les draps, tandis que le fonctionnaire laissait échapper un bref râle de plaisir. Haji tourna juste un peu la tête pour le regarder, en sueur, tout comme lui, tremblant mais toujours stoïque. Il le payait. C’était tout ce qu’il devait garder en tête, il le payait. C’était juste une prestation, il vendait son corps comme d’autres vendaient des légumes ou du blé dans la rue.
La nuit fut une succession de clients, d’alcool et d’un peu de sommeil entre chaque passe. La dernière personne qui avait quitté sa chambre, peu après l’aube, était une femme du quartier. Une des rares femmes à venir dans l’établissement. Une des rares qu’il savait apprécier, car elle était comme lui, venue des bas-fonds, une pauvresse venant dépenser ses maigres sous durement gagnés, pour une heure de plaisir, avant de repartir à sa vie d’ouvrière. Une fois seul, Haji put quitter sa chambre, descendre dans les sous-sols, remplir un des bacs d’eau froide pour se laver complètement. Ils étaient une dizaine dans la pièce pour cette tâche, à cette heure, d’autres dormaient ou étaient avec des clients. L’établissement ne stoppait jamais. Installé dans l’eau froide, le jeune homme laissa échapper un long soupir et posa sa tête contre ses bras, sur le rebord du baquet. Chaque journée était semblable à la précédente, toutes les nuits se ressemblaient. Il se sentait sale et abîmé. Avec la douloureuse l’impression, depuis des années, de voir sa vie défiler sous ses yeux et être incapable de la saisir entre ses mains, la modeler comme lui le voudrait. Plongé dans des pensées bien sombres, il sursauta assez brusquement quand une voix de femme l’interpella.
- Ça ne va pas, mon chou ?
Il releva mollement la tête pour croiser le regard de Hana, nue, elle aussi et enveloppée dans une très longue serviette. Elle lui souriait. Un sourire qu’il serait bien incapable de lui rendre, en ce moment. Elle s’assit près de lui et lui demanda à nouveau si ça allait. Que pourrait-il lui répondre ? Qu’il voudrait à la fois hurler et vomir ? Que sa vie l’exténuait, depuis sa petite enfance ? Qu’il souffrait de ne rien accomplir d’autre ? Qu’il ignorait où aller ? Car c’était ça, la réalité. Même s’il gagnait beaucoup d’argent, dans la maison close, que fera-t-il après ? Il y en a plein qui devaient arrêter le bordel après trente ans, qui devenaient ouvriers ou on ne sait quoi. Peu restaient plus longtemps, comme Hana. Peu gardaient assez de forces physiques et mentales pour continuer. Il tendit une main vers Hana, pour prendre la sienne, gagner un peu de réconfort, même si ce n’était que cela. Il l’aimait bien… Beaucoup, même. C’était elle qui s’était occupée de lui, quand il était arrivé dans le bordel, juste après que le patron du Havre l’ait ramassé dans la rue, lui promettant de gagner de l’argent et de dormir au chaud tous les jours, le ventre plein, en travaillant ici. Elle lui avait enseigné les codes de la maison, expliqué que le patron prenait une partie de ce qu’il allait gagner et que l’autre partie serait pour lui, de quelle manière la dépenser. Plus important, elle lui avait montré comment satisfaire les clients et faire l’amour.
- Tu as eu un client désagréable ?
- Non… J’ai… Enfin, hier soir, la place de l’étoile… Tu as entendu ce qui s’est passé ?
- Oh. Oui… Mais que faisais-tu là-bas ?
- Je sortais d’un rendez-vous avec un client, dans le Centre. Après, je ne sais pas, je me suis arrêté, j’étais…
Il ne trouvait pas ses mots. L’angoisse commençait à remonter… Hana dû le sentir car elle serra plus fort la main qu’elle lui tenait, avec un petit sourire de compassion. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il réalisa qu’elle était finalement la seule personne à qui il avait parlé de sa petite enfance. De sa mère… Sa tutrice demeurait la seule ayant entendu le récit de cette terrible nuit. Il ne s’était confié qu’à elle. Sa discrétion et sa douceur avaient fait d’elle l’unique personne en qui il avait eu assez confiance pour tout déballer. Lors de son arrivée au Havre, elle s’était occupée de lui comme de son propre fils. En le nourrissant, le lavant, lui trouvant de nouveaux vêtements… Affamé et très affaibli, Haji s’était effondré, fondant en larmes dans ses bras. C’était à ce moment précis que le récit s’était échappé de ses lèvres. Sa maman, cette nuit-là, les Gardiens, la fuite, la solitude, le froid, la faim, la peur… Ces quelques années, seul… Il était resté en vie, par un miracle improbable. C’est lorsque Hana lui toucha la joue de son autre main qu’il se rendit compte qu’il pleurait doucement, sans bruit, sans même trembler. Le contact le secoua assez pour qu’il se redresse, sorte de l’eau froide du baquet et s’enroule à son tour dans une serviette. Il ne voulait plus pleurer… Plus maintenant… Déjà trop de pleurs s’étaient déversés, lorsqu’il n’était qu’un petit garçon. De toutes façons, ça faisait si longtemps, maintenant ! À quoi bon pleurer encore ? Il sortit de la salle avec Hana et tous deux allèrent s’habiller, parler un peu dans le même temps.
- Hana… hésita-t-il assez lentement, en sortant ensuite dans la courette derrière le Havre, avec elle. Tu as déjà eu envie d’ouvrir un livre ?
- Quoi ? Bien sûr que non, quelle idée ! Tu sais très bien qu’ils sont dangereux, sans la bénédiction des Gardiens. Je n’ai pas envie de me brûler les doigts ou les yeux.
- On dit que dans le marché noir, certains vendent des livres et que ça ne brûle pas les mains.
- Alors ce sont des faux livres, trancha Hana d’un ton soudainement plus vif. Ne commence pas à t’approcher de ce genre de charlatans ! De toutes façons, quel intérêt de toucher ça ? Nous n’en avons pas besoin, dans notre vie.
- Mais à quoi ils servent, dans la vie des riches ? Il y a d’autres trucs que les livres sacrés. Qu’est-ce qu’il peut y avoir dedans ?
- Écrire combien ils gagnent d’argent, peut-être. Ou d’autres fantaisies. Je ne sais pas et je m’en moque assez. Il est trop dangereux de toucher à ces choses, c’est comme si tu mettais volontairement ta main dans le feu. Il y a des malheureux qui sont devenus aveugles, les yeux brûlés, après avoir ouvert des livres sans en avoir le droit ! Les Gardiens nous les ont montrés, dans la rue, je m’en souviendrai toute ma vie…
- Brûlés… Complètement ? Je croyais qu’ils étaient juste blessés un peu.
- Non ! Mon pauvre chéri, tu n’as jamais fait attention ? Ils portent des bandeaux pour cacher ça, mais c’est affreux à voir. Les Gardiens nous ont dit qu’ils avaient osé braver l’interdit et défier le ciel, ils avaient voulu toucher et voir ces choses alors qu’ils n’en étaient pas dignes… Les voilà aveugles, maintenant.
Haji sentit sa gorge se nouer douloureusement. Il avait toujours pensé que toucher un livre sans en avoir le droit pouvait vous blesser un peu les mains mais c’est tout… Alors les livres étaient vraiment maudits, pour ceux n’ayant aucune bénédiction ? Il posa doucement la question à Hana, qui confirma vivement, puis conclut en lançant que ça ne lui servirait de toute façon à rien, de pouvoir toucher un livre. Suite à ça, elle rentra à nouveau, le laissant seul ici avec ses pensées. Le jeune homme serra un peu le châle enroulé autour de lui, pour se protéger du froid, et s’assit sur la petite marche de pierre. L’homme exécuté n’était pas devenu aveugle… Peut-être avait-il reçu la bénédiction autrefois ? C’était la seule explication possible. Pour avoir été accusé d’hérésie, qui sait ce que ces livres détruits avaient bien pu contenir… Il repensa ensuite à sa mère… À nouveau, les larmes coulèrent silencieusement, mais cette fois il ne parvenait pas à les stopper. Certains ici lui avaient dit que c’était ridicule et qu’il pouvait oublier, tout cela appartenait au passé. Des orphelins,on en trouvait des paquets entiers, dans la rue, ils ne pleuraient pas tous les jours, eux ! Pire encore, il pleurait une hérétique, c’était incompréhensible ! Il devrait être heureux que les Gardiens l’aient débarrassé d’elle et de ses idées dangereuses. Même son patron pérorait sur son sauvetage par les Gardiens, protégé d’une mère indigne. À quoi bon désespérer sur le sujet ?
Il devrait être heureux et soulagé, “il devrait”. Oui, les Gardiens avaient accompli leur Devoir en exécutant sa mère pour hérésie. Oui, ils l’avaient protégé, en empêchant que ça soit elle qui l’élève. Oui, ils l’avaient protégé, même si cela avait eu pour conséquence de le jeter au milieu de ces gamins des rues, livrés à eux-mêmes. Pourtant, il n’arrivait pas à être heureux. Il ne supportait pas que sa mère n’ait pas eu de sépulture ni aucune cérémonie, pas même le droit à la fosse commune. Il ne supportait pas l’idée que son corps ait été détruit sur le champ, condamnant son âme à errer éternellement sur cette terre, sans jamais trouver le repos. Il ne parvenait pas à accepter sa mort. Il ne tolérait pas de garder si peu de souvenirs précis d’elle, de son visage, de son sourire, de sa voix. Maintenant plié en deux, il pleurait plus fort, le visage tordu dans une expression de souffrance. Treize ans plus tard, la perte restait aussi cruelle qu’au premier jour. Il pleura longtemps, très longtemps, jusqu’à avoir le corps complètement vidé, à la fois de larmes et de forces. Il se releva avec lenteur, avant de rentrer. Seul objectif, désormais, se reposer. Poursuivre le cours de sa vie. Puisqu’aucun autre choix ne se présentait…
Le soleil était levé depuis un peu moins d’une heure, laissant lentement les derniers effluves de la nuit disparaître. Le patron du Havre chantonnait dans les couloirs en allant de chambre en chambre, pour donner ses instructions. Une bonne humeur presque inquiétante, pour Haji, ça le rendait un peu méfiant. Il le vit passer dans le couloir, la porte de sa chambre grande ouverte, alors que lui-même était occupé à se coiffer et s’habiller. Un instant, il écouta les pas du chef s’éloigner, pour être sûr qu’il ne revenait pas le voir, avant de se concentrer sur sa préparation. Cette fois avec une des tenues des grands jours, autrement dit, une tenue qui ne faisait pas tâche lorsqu’il devait se mêler à une foule issue d’une plus haute classe sociale que la sienne. Un chignon haut, avec des tresses tombantes dans le dos, ses très longs cheveux d’un noir corbeau, des vêtements longs, une robe lourde, une tunique plus courte par-dessus, des manches larges, elles aussi longues et épaisses. Puis un pardessus encore, quelques colifichets accrochés à la taille, des chaussures souples. Des habits confortables, peut-être, mais peu pratiques. Tout particulièrement chaud. Beaucoup trop. Une fois prêt, il sortit assez tranquillement, dans les rues encore calmes de l’Est. Il ne croisa que quelques-uns des oiseaux de nuit habituels, au sortir des tripots, quelques femmes de sa connaissance terminant leur travail, dans la rue, ainsi que les premiers commerçants qui ouvraient boutique. L’astre de vie n’avait pas encore achevé sa montée dans le ciel. Pour l’Est, une journée classique, en revanche, pour d’’autres quartiers, une journée chargée de ferveur religieuse.
Dès le quartier Centre, les choses changeaient. Les statues, en l’honneur du Dieu Seykyou, arboraient des guirlandes de fleurs multicolores et parfois ces larges voiles, très légers, aux multiples couleurs, signe de noblesse. Il en était de même dans tous les lieux de passage, présentant ces longs voilages et ces parures naturelles. Des bardes envahissaient déjà les rues pour déclamer chants et poèmes à la gloire du Dieu Éternel et à la gloire du Prieur, son représentant et son envoyé sur cette terre, pour y guider les Hommes, les protéger du péché et des tentations des démons. Le jeune homme fit de son mieux pour conserver un air neutre, durant le trajet. Cet étalage de richesse et de décorations pesait sur son moral, il y voyait un argent gaspillé en pures futilités. On pourrait lui rétorquer que les hommes devaient s’amuser. Soit ! Mais s’amuser de cette façon alors que ces fleurs ne tiendront que quelques jours ? S’amuser alors que cet argent pourrait éviter aux rues voisines de mourir de faim ?
Partout où il regardait, autour de lui, Haji voyait les commerçants ouvrir en hâte leurs échoppes, préparer des pâtisseries spéciales pour le festival ou mettre en place des statuettes à l’effigie de leur Dieu à tous. L’effervescence était déjà immense, c’était étonnant… D’ordinaire, l’Est était le quartier le plus animé de tous, mais pas aujourd’hui. Non, non, aujourd’hui, le reste de la capitale s’animait et l’Est s’éteignait, retiré dans sa propre misère. Les quartiers « normaux » leur reprochaient ça, ils ne comprenaient pas pourquoi les miséreux de l’Est ne partageaient pas cette ferveur et cette même joie de célébrer leur Foi, le jour du Festival du Ciel. Ils ne comprenaient pas que Seykyou leur inspirait plus de terreur que de joie, qu’ils peinaient souvent à croire en étant si plongés dans la misère, que la Foi n’était pas suffisante à combler la faim, la peine, la peur et le désespoir.
Le jeune homme traversa ces rues, places et avenues sans mot dire, tête un peu baissée. S’il conservait la Foi en Seykyou, il en avait également peur. Le défier en se comportant d’une manière malsaine ou dérangeante en pleine rue - surtout aujourd’hui - ne faisait pas partie de ses projets. Il ne désirait pas connaître le même châtiment que sa mère, en défiant l’Éternel. Ou en défiant ceux qui imposaient sa Loi sur cette terre. Son trajet le mena finalement à la place des magnolias, ainsi nommée non pas pour sa production mais parce qu’il s’agissait de la fleur favorite du Prieur, les riches habitants vivant autour de cette place avaient voulu lui rendre un hommage de cette façon. Cette esplanade avait beau être immense, seuls cinq manoirs avaient été construits autour d’elle. Un nombre pouvant sembler faible, au regard étranger, pourtant, leur démesure compensait amplement leur faible nombre. Par leur taille, leur richesse affichée et les hautes statues de pierres s’imposant à la vue de tous, nul ne pouvait demeurer indifférent. Dès qu’il venait sur cette esplanade, Haji se sentait complètement insignifiant. Face à cette richesse étalée sans complexe au grand jour, le contraste avec sa propre vie était on ne peut plus cruel… La jalousie chuchotait à ses oreilles, évidemment, mais aussi… Comment le dire… Une forme de peur, quelque part. D’oppression, dans ces bâtiments immenses, où la vie était régie par des milliers de règles et de cérémonials. Il inspira un grand coup avant de franchir le pas, entrer sur cette place, et se diriger vers le lieu de son rendez-vous.
Il n’était bien sûr pas question de pénétrer dans le Manoir des Qian par la grande porte. Il se présenta à l’une des entrées de service, comme à son habitude, et fut reçu par les mêmes serviteurs que les six fois précédentes. Sans un mot, il fut conduit à destination. Tout d’abord une longue succession de couloirs nus, une multitude de portes menant vers des petits ateliers, des buanderies, des celliers, des caves parfois, des réserves… De nombreuses petites mains s’activaient, toutes vêtues du même uniforme, une tunique noire frappée des insignes des Qian, un pantalon de toile et des sandales de travail. Haji ignorait combien de personnes étaient employées par le clan, le tout donnait simplement le sentiment qu’une véritable armée œuvrait à la bonne marche du manoir titanesque. Une fois passé ces sections utilitaires, ils passèrent des salles et embranchements bien plus riches et chargés. Haji marchait la tête baissée, une fois de plus, en suivant son guide. Il lui sembla s’écouler une éternité avant de finalement parvenir aux appartements de jade, la place privative de Dame Sae Qian, l’épouse du patriarche du clan. Le serviteur le fit entrer sans un mot, lui prit son pardessus pour aller l’accrocher à une patère un peu plus loin, et referma ensuite sur lui la porte des appartements, le laissant seul.
Il s’agissait de sa septième visite, en revanche, c’était la première où il arrivait avant que Dame Qian ne soit présente. Peut-être qu’une cérémonie la retardait… Il marcha un peu dans la première pièce, un grand salon, sans réel but, simplement pour s’occuper et faire baisser la pression qu’il éprouvait dès lors qu’il était dans ce manoir. Écrasé sous le poids de toute cette richesse, étouffé par l’inégalité si criante qui s’offrait à lui. Lentement, son regard passait sur les tableaux accrochés aux murs, représentant des membres du clan et Dame Qian elle-même, en suivant de riches rideaux brodés et épais habillant la pierre, avant de glisser sur les meubles finalement ciselés, les tapis mœlleux au sol, tant et si bien qu’ils étouffaient tous les bruits de pas. Il passa près d’une jolie commode, sur laquelle reposait de délicats bijoux. Des broches bordées de saphirs précieux, des colliers de perles et là, une bague d’argent, brillante sous un doux rayon de soleil. En avançant, il remarqua alors une petite porte entrouverte, recouverte en bonne partie par un grand rideau, pendu au plafond. Une pièce encore inconnue, pensa-t-il. Sur le pas de la porte, il vit d’abord divers paquets bien enveloppés avec, non loin d’eux, un grand berceau d’enfant, en bois. Il fut d’abord surpris, ayant entendu dire que Madame Qian n’avait pas encore donné le moindre héritier à son époux. Que ferait un berceau dans les appartements de l’épouse officielle, sans enfants ?
Poussé par la curiosité, il pénétra franchement dans la pièce et s’approcha du berceau. Ce dernier était placé au centre exact de la pièce, comme l’étaient toujours les lits de bébés dans les familles riches, car c’était ainsi que les petits, dès la naissance, étaient placés sous le regard bienveillant et protecteur du Seigneur Seykyou. Le berceau était surmonté d’un haut baldaquin, couvert au fond d’un matelas doux. Dans le fond, une couverture repliée, accompagnée d’une petite poupée. Il la prit doucement, la retourna entre ses doigts. Elle semblait neuve… Après l’avoir reposée, il regarda un peu mieux autour de lui. Un des paquets entreposés, mal fermé, contenait des vêtements de bébé. À l’autre bout de la pièce, sous la fenêtre, une caisse en bois était remplie de ces petits jouets pour nourrissons. Eux aussi étaient neufs, sans un éclat mais surtout, couverts de poussière. Comme ces paquets. Comme le berceau lui-même. Sans vraiment comprendre pourquoi, le jeune homme sentait le malaise monter. Contrairement aux appartements justes à côté, où de multiples signes montraient que quelqu’un y vivait chaque jour, cette pièce-là était… Elle… C’était trop calme, à la fois neuf et ancien. En fait, c’était une pièce qui puait la mort. Il ressortit à toute vitesse, dans un brusque sursaut, en s’assurant n’avoir rien dérangé.
Au malaise provoqué par les lieux était venu s’ajouter le malaise provoqué par cette pièce. Il se traita d’imbécile trop curieux en boucle encore trois bonnes minutes, avant de se calmer un peu. Ne plus y penser, allez ! Il n’était pas chez lui… De longues minutes s’écoulèrent avant que la porte ne s’ouvre sur Dame Qian. Haji se retourna vers elle, joignit ses mains contre lui, l’une dans l’autre, et s’inclina profondément pour la saluer avec tout le respect qu’il lui devait. Elle était l’une de ses plus récentes clientes et aussi l’une des plus jeunes, du haut de ses vingt-deux ans. On pouvait dire qu’elle était belle, sa peau avait été autant épargnée par le soleil lors des durs travaux des champs que par les tourments des maladies, la faim et les infections attrapées dans la misère des rues. Ses cheveux étaient retenus par des broches et des perles, sa tenue témoignait de sa richesse, et son maintien prouvait à lui seul qu’une éducation très soignée s’était vue dispensée. Voilà tout juste un an qu’elle était la nouvelle épouse de Lan Qian, âgé de quarante ans de plus qu’elle. Après deux autres précédentes épouses, toutes deux décédées, il avait choisi Sae comme nouvelle compagne officielle. Le chef de clan était réputé pour avoir un caractère difficile, de très nombreuses concubines et de mener ses affaires d’une main ferme, pour ne pas dire souvent cruelle. Haji connaissait les rumeurs, les vautours habituels qu’on trouvait dans tous les clans aussi riches et influents commençaient à s’ébrouer, sachant que le patriarche ne jouissait d’aucun héritier.
Dame Qian lui ordonna de se redresser, de son ton habituel, aussi dur que la voix, elle, était douce. Elle passa devant, il la suivit, à cinq pas derrière elle. Jusqu’à une chambre somptueuse. Le lit en baldaquin était si large que cinq personnes auraient pu y dormir sans se gêner. Toujours en silence, il commença par se déchausser, tandis qu’elle attendait, debout près du lit. Il s’agenouilla devant elle et baissa la tête, parlant enfin pour dire qu’il n’était qu’à son service. Ce fut toujours à genoux qu’il fit chuter au sol les vêtements qu’il portait, veillant à conserver une attitude servile, comme il se devait. Une fois nu, il attendit qu’elle donne ses ordres et exprime ses désirs. Un silence s’installa, elle ne bougeait pas et il ne pouvait relever la tête pour la regarder, comprendre pourquoi. Lorsque cette voix dure et douce s’éleva de nouveau.
- Que penses-tu de moi ?
La question le déstabilisa complètement et il resta un instant coi. Jamais la jeune Dame ne lui avait posé la moindre question. Il venait à sa demeure lorsqu’elle demandait, il assouvissait les désirs l’assaillant et repartait. Aucun mot n’était jamais échangé, en dehors des ordres. Était-ce un test ? À quel châtiment devait-il s’attendre s’il échouait… ? Tétanisé, il dû accomplir un effort monumental pour ouvrir la bouche et répondre.
- Vous êtes une Dame respectable de la Haute Société, placée sous la bénédiction de notre Dieu. Vous accomplissez votre devoir dans la plus haute dignité.
- Quel est le devoir de l’épouse d’un chef de clan ?
- De… D’assister son époux dans ses tâches et dans son dévouement envers Dieu.
À quoi tout cela rimait ?! Il ne pouvait la regarder, essayer de déceler dans son attitude ou sur son visage s’il répondait bien ou non. Le silence retomba à nouveau, on ne peut plus gênant. Il s‘attendait presque à se faire frapper brutalement… Cela arrivait régulièrement… Ni le temps, ni l'habitude n’effaçaient la crainte de souffrir. Parmi ses clients, les femmes pouvaient être aussi brutales que les hommes.
- Tu es un gamin des rues, reprit-elle soudainement, d’une voix bien plus acerbe. Un simple crève-la-faim, qui vend son corps, car il n’a que ça. Il y en a des centaines comme toi, dans le quartier Est. Les gens racontent que tous les déchets se retrouvent là-bas. Que même Dieu a détourné le regard de vous tous, tant vous ne valez rien. Vous êtes les mauvaises herbes de la capitale, à vous terrer dans des maisons minables et délabrées, à ne rien faire d’autre que voler ou mendier, à vous entre-déchirer, vous mordre entre vous, comme des rats. Toute la ville en souffre ensuite ! Votre quartier est si miséreux que même les chiens ne veulent pas y vivre.
Haji serra les dents, sentant le rouge lui monter un peu aux joues. Là encore, l’habitude des insultes restait présente, l’habitude d’être pointé du doigt comme un moins que rien et traité comme un déchet. Mais ce n’était pas le mépris ordinaire qu’il sentait dans la voix de Dame Qian. Plutôt de la colère, beaucoup de colère, une envie furieuse de jeter contre quelqu’un une haine qu’elle ne contrôlait plus. Il le ressentait, dans la modulation de sa voix, même dans les petits mouvements qu’il voyait, grâce à ses pieds. A l’écoute de sa respiration, qui s’était faite tout à coup plus rapide et sifflante.
- Tu n’as même pas de nom ! Même pas de père ! Sais-tu au moins qui a engrossé ta pute de mère ?
- Ma mère n’était pas une pute !
Il releva brusquement la tête, plantant son regard droit dans celui de Dame Qian. Un regard où brillait effectivement la colère, mais surtout, d’où coulaient des larmes. Elle n’avait pas dû s’attendre non plus à ce qu’il relève la tête ou lui réponde, car elle resta tout aussi choquée que lui de cette vue. L’un comme l’autre restèrent dans cet état un moment, pétrifiés. Ce fut lui qui rompit la glace le premier, entre leurs deux regards, pour le rabaisser au sol. Elle allait vraiment le frapper, maintenant, il n’en doutait plus. Le dos rond, il attendait le premier coup, les dents serrées. Lorsqu’elle bougea, elle se crispa, mais ce fut finalement pour aller s’asseoir au bord du lit. Le jeune homme redressa plus lentement encore la tête, pour regarder ce qu’elle faisait. Son visage était de nouveau un bloc de marbre blanc, fermé et dur, ne laissant que peu de traces des larmes qui venaient de couler. Il eut l’impression d’avoir face à lui une statue… Une statue qui s’était brièvement animée, le temps de la colère et de cette insulte odieuse, avant de se figer une nouvelle fois. Il préférait la colère à bien y penser, car au moins, elle ne donnait pas ce sentiment glacial d’être morte. Lorsqu’elle se trouvait si… droite et rigide, son attitude renvoyait le même sentiment que dans cette chambre de bébé poussiéreuse.
- Qui est ton père ?
- Je ne sais pas, admit-il d’un ton moins respectueux qu’il n’aurait dû. Nous, les mauvaises herbes, n’avons pas toujours la chance de savoir d’où nous venons.
- Le père est très important dans la Haute Société. Il donne un nom, transmet une influence et une fortune, une histoire familiale, des responsabilités. Un enfant n’a besoin que de cela. La mère ne doit être là que pour porter l’enfant et l’éduquer les cinq premières années de sa vie. Au sein de notre classe sociale, un père ne pouvant rien transmettre ne vaut rien, une mère ne pouvant remplir son devoir de procréation ne vaut rien non plus. Toi, qui viens des bas-fonds, es-tu capable de comprendre cela ?
Haji brûlait d’envie de lui répondre que toutes ces considérations étaient des problèmes nobles, déconnectés de la réalité, sans la moindre valeur. Que pouvait-il bien avoir à faire qu’une personne de haute stature se plaigne de ses responsabilités ou que son épouse souligne ô combien il était délicat de remplir son devoir de procréation ? Que pouvaient bien représenter de tels soucis, si insignifiants ? En comparaison de ce que le peuple vivait au quotidien… La vie dans le Quartier Est était bien loin d’être tendre. Ils avaient eu bien des problèmes et des peines, Ils devaient gérer beaucoup de soucis chaque jour durant, la vie était fragile… Alors qu’un noble vienne se plaindre car il possédait moins de fortune que son voisin à léguer à son rejeton, franchement, ça lui passait au-dessus la tête ! Cependant, il ne pouvait se permettre de hurler tout cela… Prenant sur lui, il s’inclina à nouveau, avec respect, et déclara simplement qu’il comprenait. Un rire froid fut la seule réponse qu’il obtint.
- Tu ne peux pas savoir ce qu’est la vie ici.
- Vous ne pouvez savoir ce qu’est la mienne dans le quartier Est, marmonna-t-il d’une voix étouffée.
- Sinon gagner de l’argent pour manger, de quoi pourrais-tu avoir besoin de te soucier ? Quelles responsabilités as-tu ? Tu vas vivre comme un rien, personne n’attend rien de toi.
Haji gardait la tête baissée, se retenant si fort de répondre à nouveau, au point de s’en faire mal aux lèvres et à la gorge. Ce qui le ravageait d’autant plus, c’est que c’était vrai. Il ne bénéficiait d’aucun but précis, sur cette terre, leur Seigneur Seykyou ne l’avait gratifié d’aucun devoir en particulier. Il allait juste vivre comme ça, sans aucun but, jusqu’au soir de sa mort, c’était une certitude. Dame Qian se releva soudainement, sans que lui ne bouge d’un pouce, et se mit à faire les cents pas dans toute la chambre, tout en marmonnant un flot de paroles dont il ne comprenait pas un seul mot. Le jeune homme ne savait plus ce qu’il devait faire… Se rhabiller et sortir de là, rentrer, tirer un trait sur cette cliente qu’il ne reverra sûrement jamais ? Attendre comme ça que madame dise quelque chose, qu’elle surmonte ses humeurs ? Lui demander franchement ce qu’elle voulait, si elle désirait qu’il reste ou qu’il parte ? D’autant plus que l’envie de la frapper tout à l’heure était bien présente, lorsqu’elle s’était permise d’insulter sa mère… Mais il ne céderait pas à cette pulsion. D’une part, il était inconcevable à ses yeux de lever la main sur une femme, ou un enfant, d’autre part, le faire le condamnerait aussitôt. Les Lois du Prieur étaient très claires, quiconque osait lever la main sur un supérieur était puni de mort. Comme la Dame, trop plongée dans ses paroles incohérentes, ne lui prêtait plus aucune attention, il commença à s’habiller. Des gestes rapides, saccadés plutôt, qui eurent tôt fait de lui rendre une apparence plus présentable.
Il s’apprêtait malgré tout à lui demander l’autorisation de quitter le manoir quand une voix assez sèche se fit entendre, les faisant sursauter tous les deux. Dame Qian lui lança comme un regard d’avertissement et quitta brutalement la pièce, claquant les double-portes derrière elle. Haji, une fois de plus, resta complètement coi. Le temps nécessaire pour que la lassitude vienne remplacer le choc. Et maintenant… ? Il était complètement dépassé… Il finit par faire le tour du lit avant d’aller s’y asseoir, du côté gauche, dans un très gros soupir. Quitte à ensuite se faire jeter dehors violemment, au moins pouvait-il se permettre de ne pas rester assis par terre. Il s’installait plus confortablement, contre l’immense lit, quand sa main toucha un petit objet de cuir, de forme rectangulaire, dans les creux des couvertures. Machinalement, se demandant ce que c’était et ce que ça faisait ici, il le prit plus fermement pour le ramener devant lui. Puis le jeta tout aussi vite, très brutalement, comme s’il tenait un serpent agressif. L’objet alla s’écraser sur le mur d’en face. Haji ramena sa main contre lui et l’observa sous toutes les coutures, le nez quasiment collé contre elle. La peur et la panique soudaines enflammaient son cœur, par une envolée soudaine, il tremblait si violemment que même le lit semblait bouger. Les yeux rivés sur sa main, ce fut un nouveau choc qui s’ajouta lorsqu’il réalisa qu’elle était parfaitement intacte.
Pas une seule petite trace de brûlure, même infime : rien du tout. Sa paume n’était marquée que par de vieilles blessures. Il se laissa alors glisser par terre, se sentant soudain très amorphe. Son regard se porta sur le petit livre, à la couverture de cuir, jeté contre le mur et retombé au sol. Pourquoi ne l’avait-il pas brûlé aussitôt… À quatre pattes par terre, Haji prit alors le premier objet qu’il trouva sur la table de chevet, un bâton d’encens éteint, et tapota le livre avec, avec prudence. Il le poussa un peu contre le mur, sur le côté et enfin vers lui. Très lentement, toujours tremblant, il effleura la couverture du bout des doigts, les dents crispées, prêt à recevoir la brûlure promise. Là encore, rien ne se produisit. Mais… Il toucha avec deux doigts, plus franchement, poussé par un élan de courage et de curiosité, posa la main toute entière dessus. Suivi de son autre main. Le livre resta froid et complètement inerte. Inoffensif. Grand comme sa main et semblant un peu usé, écorné. Sa couverture était couverte de quelques signes, qu’il ne pouvait déchiffrer. Haji s’assit un peu mieux et le prit entre ses mains, le tournant et le retournant. Toujours rien… La gorge serrée, il lança un regard vers la porte. Une discussion, apparemment assez houleuse se faisait entendre, bien qu’étouffée par l’épaisseur des murs. Il reporta ensuite les yeux sur le livre, partagé entre une curiosité dévorante, beaucoup d’interrogations et une peur panique de ce qui pourrait se produire. Si le livre ne lui avait infligé aucune blessure, était-il possible que… Qu’il…
L’avertissement d’Hana résonna vigoureusement dans sa mémoire, comme si elle se trouvait juste à côté de lui. Aussi fort qu’une petite voix lui soufflant que tout cela était bien idiot. Il hésita, serra le livre entre ses doigts, puis il se décida. Grimaçant, les yeux à demi-fermés et tournés sur le côté, il ouvrit le livre avec une lenteur incroyable. Puis risqua un tout premier regard, très rapide. Un second ensuite, à peine plus long. Et enfin, tourna doucement la tête vers le livre ouvert. Là encore, rien du tout… Les mêmes signes indéchiffrables, écrits sur du papier parchemin lui aussi piqué par le temps. Toujours aucune brûlure d’aucune sorte. Le petit livre se laissa feuilleter, sans aucuns heurts. Haji ne comprenait absolument plus rien… Il le touchait, le regardait, le feuilletait, le tournait en tous sens. Il l’approcha même pleinement de son visage pour en respirer l’odeur. Et rien. Ça restait un simple objet. Impossible, alors qu’aucune bénédiction ne le gratifiait. Ce livre devrait le brûler immédiatement ! Alors pourquoi… ? Toute colère ou peine issues de la discussion, plus tôt, avaient disparu, remplacées par une confusion pure. Il observa ces signes si étranges, pour lui… Serrés, sur de longues colonnes. On aurait dit des dessins. D’autres signes s’étalaient ici et là, différents de tous, dans les bordures, régulièrement. Haji finit par réaliser qu’il s’agissait de chiffres, c’était la même chose qu’il voyait chez les commerçants, dans tous les quartiers. Des signes identiques également sur les pièces de monnaie.
À côté, quelques cris s’élevaient mais il n’y prêtait plus aucune attention. Fasciné par toutes ces marques étalées sur le papier. Il y en avait tellement ! En y regardant bien, il en trouvait des identiques. D’autres similaires, quoique… Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Il glissait les doigts sur eux comme si ça allait l’aider à comprendre. Les minutes défilaient, le monde extérieur était oublié, ses yeux n’accrochaient plus que pour ça. Tant et si bien qu’il ne put remarquer immédiatement le retour de Dame Qian. Lorsqu’elle arriva au-dessus de lui. Surpris, il fit un petit bond en arrière, en lâchant le livre de peur. La terreur revint l’habiter d’un seul bloc. Cette fois, elle allait sûrement le faire tuer…
- Ma Dame…
- Que fabriquais-tu ?
- Je… Je…
- Tu regardais ce livre comme si tu regardais ton propre enfant.
- Pardonnez-moi, Dame Qian.
Incliné face à elle, front contre le sol, il était prêt à en pleurer. De peur, de sa propre bêtise, de ce qu’il risquait pour avoir bravé un interdit aussi important. Tout son corps était sous pression, il imaginait déjà les multiples horreurs que les Gardiens allaient lui faire subir pour son hérésie. Il entendit un soupir, avant que la Dame ne lui dise de s’en aller. Simplement ça. Haji n’en croyait pas sa chance… Il ne se fit pas prier un seul instant pour la saluer, se relever, et partir de là. Il quitta les appartements, attrapa son pardessus, et se mit à courir dans les corridors pour s’enfuir de là au plus vite, comme si toute une tribu de démons le pourchassait en ville. Si vite qu’il ne vit même pas les regards étonnés ou suspicieux sur son chemin. Dès qu’il fut dehors, il se mit à courir encore plus vite, sans avoir la moindre idée d’où il allait. Il courut juste au hasard, à en perdre le souffle, lâchant au passage tout le stress, la peur, la panique et la confusion le saisissant aux tripes. Il en bouscula beaucoup et continua sa ruée folle, jusqu’à atteindre le quartier Est. Là encore, il continua, encore et encore, jusqu’à arriver au port de l’Est, sur des quais encore plus sales que tout le quartier, couverts d’immondices. Sa course folle stoppa lorsqu’il fut définitivement incapable de reprendre correctement son souffle. Perdu dans les districts des pêcheurs et la crasse. L’air d’un cinglé. Il stoppa et se laissa tomber sur le tronc renversé d’un vieil arbre mort. Perdu. Seul. Plus perturbé que jamais…
Bien loin de là, dans les appartements de Jade du manoir Qian, la jeune Sae n’avait que peu bougé de position. Installée dans un fauteuil, elle tournait à son tour le petit livre entre ses mains, silencieuse, de nouveau très calme. Du moins, en apparence. Sous les riches vêtements et bijoux de grande valeur brillaient toujours la colère et la peine. Deux brasiers ne cessant de consumer son âme, nuit et jour, sans répit. Deux sinistres qu’elle n’aurait pu laisser échapper devant une personne de la même condition qu’elle ni même devant un des serviteurs du clan. Ce… prostitué des rues… n’avait même pas réussi à être l’exutoire qu’il aurait dû ! Son exigence d’obtenir un défouloir, bafouée ! Pire encore, il lui avait répondu, tenu tête, il avait osé la fixer bien en face et lui cracher ses réponses ! Il s’était comporté comme s’il possédait plus de valeur qu’elle ! Comme s’il était en droit d’éprouver de la fierté ! Alors qu’il n’était rien et ne le sera jamais ! Son regard transperçant… Comme si c’était elle, le moins que rien, comme si c’était elle, qui ne valait vraiment rien. Exactement comme son propre époux, alors que ce rat devrait la craindre, la respecter et l’admirer ! Il avait osé répondre et la déconsidérer, comme s’il disposait les mêmes droits que Lan Qian, comme s’il pouvait se le permettre, alors qu’il n’était strictement rien.
Ce n’était qu’un pauvre type incapable de saisir ce qui arrivait vraiment derrière les murs épais des immenses domaines fortunés. Tout ce qui lui importait, c’était de se vendre lui-même pour pouvoir manger et peu importe le lendemain. Tous ces gens… Tous ces miséreux de l’Est… Ils n’avaient aucune responsabilité, rien. Ils vivaient au jour le jour. Ils ne savaient rien de la Foi ni des responsabilités qu’elle imposait. Ils fêtaient aujourd’hui le Jour de Seykyou, le Festival du Ciel, et pas un de ces rats des rues était capable de prendre conscience des véritables enjeux de cette journée. Pas plus que des luttes de pouvoir. Sae posa la main contre son visage, tenta de retenir les larmes. Elle ne pouvait se permettre de pleurer encore… Peu importe ce qui s’était dit aujourd’hui, pleurer ne pouvait pas l’aider. Personne ne pouvait l’aider. Ses appels au Seigneur Seykyou étaient restés sans réponse, son ancien clan n’était pas assez influent pour la soutenir. Son nouveau clan, les Qian, était une menace. Un terrible sentiment de solitude lui prenait la gorge à chaque seconde, la peur lui tordant le ventre. Pour se distraire un peu, retenir les larmes à tout prix, elle se concentra alors sur ce petit livre. Ce n’était qu’un simple ouvrage des règles de bienséances pour les femmes de la Cour, un rappel des cérémonials et de la conduite à tenir lors des grands banquets. Un livre petit, mince, très ennuyeux bien qu’essentiel. Tout à fait banal.
Et pourtant. Le regard de ce garçon… On aurait dit qu’il découvrait l’un des plus beaux cadeaux de cet univers. Pour un livre. Un simple et pauvre petit livre qui ne contenait rien de spécial… Sae le reposa sur le guéridon, en un petit geste sec. Ce type ne savait même pas lire ! Il savait juste faire l’amour, rien de plus. Au moment de prendre un engagement avec lui, la première fois, c’était autant par dépit que par besoin de se défouler. Elle n’aurait pensé qu’il puisse toucher un livre avec bien plus d’amour et de soin qu’il ne touchait une femme. Enfin, « amour », que connaissait-elle de l’amour, après tout ? C’était bon pour la petite populace, celle pouvant perdre du temps avec ces fantaisies. Sae ne disposait guère d’énergie pour ça, trop obnubilée par ses responsabilités. Par son échec… Les deux mains posées contre son ventre, désespérément vide, elle pria Seykyou de lui accorder une nouvelle chance. Par pitié… Était-elle si indigne de lui qu’il lui refusait cela ? Que devait-elle faire de plus ? Comment devait-elle s’y prendre ? Un Gardien lui avait expliqué, la veille de son mariage arrangé, qu’une nouvelle vie ne pouvait être conçue sans offrir du plaisir à l’époux. Si c’était le cas, cette vie ne s’accrochait pas, dans le ventre de la mère et qu’il était inutile d’aller contre la volonté du Ciel. C’était pour cela que les femmes ne donnant pas de plaisir à leur conjoint au lit n’étaient pas capables de mener une grossesse à terme. Elles étaient punies par le ciel.
Offrir du plaisir lors de l’accouplement, telle était la règle de leur Dieu. Pourtant… Pourtant… Lan Qian lui inspirait un dégoût particulièrement odieux, dès lors qu’elle posait les yeux sur lui. Yeux fermés, Sae inspira très profondément, lentement, se refusant encore et encore de se laisser aller. Comment s’autoriser à sombrer ? Elle portait les espoirs de tout son clan ! Son mariage était une occasion unique de leur apporter un prestige considérable, leur offrir une chance, elle pouvait réussir, là où ses parents avaient lamentablement échoué. Pour les siens, pour leur Honneur, elle se devait d’accomplir son devoir. Elle se leva d’un bond et regarda son reflet, dans le haut miroir sur pieds proche de la fenêtre. Redresse la tête, sèche tes larmes. Inspire profondément et tiens-toi à droite. Dévoile un visage confiant. Dans un tel lieu, rempli de serpents, elle ne pouvait se permettre d’échouer. Encore moins faire un faux pas. Elle devait trouver une solution. Peu importe de quelle nature, tant que cela lui garantissait à la fois une sécurité personnelle et enfin la dignité pour tous les membres de son clan de naissance. Elle devait apporter une solution. Peut-être que le problème ne venait pas d’elle mais de Lan Qian. Qui pourrait lui offrir le moindre plaisir sexuel ? Hélas, pour lui donner les héritiers voulus, elle n’avait guère le choix. Il lui fallait une solution. Elle devait mener une nouvelle grossesse, à terme cette fois. Il lui fallait trois enfants, forts physiquement, en bonne santé. C’était son devoir.
