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Valbert de Crécy, riche financier, respire enfin le doux air de juillet après six mois passés en prison.
Pourtant, issu d’une bonne famille et respecté professionnellement, Valbert n’a pas vraiment le profil du délinquant véreux... Comment en est-il arrivé là ? Quels événements ont provoqué l’inexorable descente aux enfers de cet homme jusqu’ici plutôt gâté par l’existence ? C’est ce que l’intrique passionnante de
Dog Brother propose au lecteur de découvrir, au rythme trépidant des rebondissements et renversements de situation qui ponctuent ce roman dans lequel deux univers que tout oppose entrent en collision : celui de deux marginaux laissés pour compte et celui de notre riche trader... Un choc des cultures d’une sincérité foudroyante où se mêlent espionnage, manipulation, coup de théâtre démontrant ainsi que les apparences sont souvent trompeuses.
Une intrigue haletante et un regard sans concessions sur notre société composent ce roman pour le moins addictif !
EXTRAIT
Entrer dans l’Histoire comme dernier détenu libéré de la prison toulousaine, la belle affaire ! Ça n’effacera jamais l’avanie de six mois d’incarcération.
Valbert avait récupéré son stylo-plume Montblanc et mis sa Rolex au poignet, le regard méprisant à l’endroit du gardien. Depuis le temps, ces vulgarités
répétées auraient dû le blaser, mais c’était sans compter sur la fierté et l’attachement viscéral des De Crécy au code d’honneur. Un attachement dont le zèle ostensible frisait parfois le ridicule. Alors, forcément, surveillants et codétenus s’en donnaient à cœur joie. Combien de fois dut-il se faire violence pour ne pas
leur mettre son poing sur la figure ! Bref, il était temps que ça cesse.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean Roncenelle a quitté les terrains de jeux des coteaux du Lyonnais à l’âge de 8 ans pour aller écumer les cours de récréation des collèges tunisiens pendant 6 ans, avant de percer ses boutons de puberté de la seconde à la terminale au lycée Rascol d’Albi.
Les 5 années suivantes, il parcourt les campus universitaires scientifiques Toulousains et Bordelais, avant de rentrer à France Telecom en 1981, entreprise où il travaille encore aujourd’hui...
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Seitenzahl: 486
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Fin juillet. 8h30.
Dans la brume matinale, le portail de la maison d’arrêt de Saint-Michel s’entrouvre, abandonnant une longue silhouette sur le trottoir désert.
La trentaine dépassée, les traits tirés, l’homme balaye la rue de ses yeux bleus éteints. Le quartier Saint-Michel de la ville rose est encore endormi. Valbert de Crécy se redresse, regarde le ciel délavé, et aspire avec volupté l’air rafraîchi par l’orage de la nuit.
Derrière lui, l’imposante masse en brique rouge de l’enceinte fortifiée ressemble au décor d’un vieux polar de série B. Le scénario ? Sa propre vie. D’où l’étrange sensation de vivre par procuration ces premiers instants de liberté.
En face, le garçon du Grand Comptoir sort les tables sur la terrasse. Un par un, les parasols se déploient sous les premiers rayons du soleil.
Valbert traverse la rue en haussant les épaules, un tic tenace, souvent déclenché par un trop plein d’émotion.
« Un café crème et un croissant s’il vous plaît ! » fait-il au garçon en s’installant sous un parasol. Puis il sort son mobile et compose le numéro de Capitole Taxi.
En attendant, le regard vague sur les remparts de la maison d’arrêt, il revoit le gardien l’accompagner au service du greffe pour la levée d’écrou et la restitution de ses affaires personnelles. Il entend encore ce gros rougeaud, dans sa veste ouverte sur un ventre énorme, éructer ses familiarités habituelles : « Bébert, tu sais pas, con ! T’es le dernier taulard qu’on va libérer de Saint-Michel. Putain ! Quinze jours de plus et t’inaugurais Seysses. »
Entrer dans l’Histoire comme dernier détenu libéré de la prison toulousaine, la belle affaire ! Ça n’effacera jamais l’avanie de six mois d’incarcération.
Valbert avait récupéré son stylo-plume Mont-blanc et mis sa Rolex au poignet, le regard méprisant à l’endroit du gardien. Depuis le temps, ces vulgarités répétées auraient dû le blaser, mais c’était sans compter sur la fierté et l’attachement viscéral des De Crécy au code d’honneur. Un attachement dont le zèle ostensible frisait parfois le ridicule. Alors, forcément, surveillants et codétenus s’en donnaient à cœur-joie. Combien de fois dut-il se faire violence pour ne pas leur mettre son poing sur la figure ! Bref, il était temps que ça cesse.
Haussement d’épaule compulsif. Profond soupir.
« Merci ! » lâche-t-il négligemment au garçon qui lui apporte son café et une corbeille de croissants.
Le parfum chaud de la viennoiserie et l’arôme du café chassent un instant ses idées noires. Ils lui rappellent les petits déjeuners avec Madeline pris sur la terrasse, au bord de la piscine, avec une vue magnifique sur les Pyrénées. Sa vie d’avant ? Un succès total. Gestionnaire de fortune et conseiller financier, un chiffre d’affaire en croissance exponentielle, marié à Madeline, une femme gentille, intelligente et belle, une villa magnifique dans une résidence huppée des coteaux de Vieille-Toulouse et un train de vie à faire pâlir d’envie n’importe quel couple de leur âge, et plus vieux encore d’ailleurs.
Il y a seulement un an, si on lui avait dit qu’un jour, il serait derrière les barreaux, sa vie dévastée par les dégâts collatéraux de la prison, ses projets anéantis du jour au lendemain, il aurait éclaté de rire devant un scénario aussi nul. Et pourtant …
Valbert s’assombrit. Il revoit le juge au moment du verdict. Un verdict hallucinant . 45 000 € d’amende et 20 000 € de dommages et intérêts, passe encore, mais six mois de prison ferme ! Une peine disproportionnée au regard du délit, même si à force de remuer ciel et terre, Maître Albenc avait pu obtenir un régime de semi-liberté pour les derniers mois qui lui restaient à purger.
Seulement voilà, à l’époque, tout s’opposait à un verdict équitable. À commencer par l’étiquette politique du Juge Malzac, alias Staline, comme on le surnomme au tribunal. Ouvertement de gauche, fervent militant de la lutte des classes, un fossé abyssal les séparait. Et comble de malchance, déjà connu du juge pour avoir couvert un de ses amis par un témoignage plus que douteux, l’intime conviction du magistrat était probablement acquise avant même le jour du procès.
Valbert achève son croissant et sirote son café pour en prolonger la saveur.
Quant à l’opinion publique, chauffée à blanc par une actualité judiciaire surchargée, elle fustigeait une justice trop clémente à l’égard des nantis. Il faut dire qu’à peine oubliée l’affaire Polanski, accusé d’un viol sur mineur qui ne sera jamais jugé, éclatait un nouveau soubresaut dans l’affaire Tapie, avec la restitution de quatre cents millions d’euros à son profit. À tort ou à raison ? Telle fut la question que la presse s’appliqua à monter en épingle, l’occasion était trop belle pour faire de l’audimat. Alors, articles et reportages s’étaient multipliés. La justice française fonctionnait-elle à deux vitesses ? Celle des riches et des puissants qui risquaient quoi, de fortes amendes tout au plus ? Et celle des infortunés anonymes, pour qui l’hypothèse de la prison était tout à fait réaliste. Pour la justice, il était temps de faire un exemple, histoire de démentir. Et voilà que justement, tombait l’affaire De Crécy.
Valbert achève sa tasse et regarde sa montre. Le taxi ne devrait plus tarder, alors qu’émergent d’autres souvenirs, plus douloureux.
Pendant qu’il subissait les sévices de la promiscuité carcérale, dehors, les tuiles tombaient en cascade. Sitôt éventée la nouvelle de son incarcération, ses clients l’avaient lâché les uns après les autres. Evidemment ! Hors de question de confier son patrimoine à un détenu de droit commun. Et puis, trois mois plus tard, Madeline lui avait annoncé son intention de divorcer pour vivre avec un de ses meilleurs amis. Enfin, dans la loi des séries, et même si l’événement fut sans commune mesure comparé au reste, il y eut la mort de Maya, sa petite chienne. Il en était dingue, il lui passait tout. Et bien qu’elle fût à l’origine de sa descente aux enfers, il ne lui en garde aucune rancune. Pauvre bête ! Elle ne pouvait pas savoir.
C’était il y a un peu plus d’un an.
Cet après-midi, Valbert avait encore tenté sa chance. Il s’était connecté sur les sites internet d’analyse financière mais, comme ce matin, sans succès. La Bourse de Paris fermée le 1er mai, les rares infos glanées sur les autres places financières ne présentaient aucun intérêt pour les portefeuilles de ses clients. Que le volume de transactions à l’ouverture du NYSE fût au plus bas, c’était loin d’être un scoop. Tant que la banque centrale américaine ne dévoilerait pas son prochain programme monétaire, les investisseurs continueraient à jouer la prudence, tout en restant à l’affût, calés dans leurs starting-blocks.
Alors, Valbert avait éteint l’ordinateur et, pour célébrer la fête du Travail, s’était rabattu exceptionnellement sur des tâches domestiques. De toute façon, il n’avait pas le choix.
« Le 1er mai, encore une idée de fainéant ! Quel pays ! » rageait-il en vissant la molette du gicleur pour régler le jet du nettoyeur haute pression, son nouveau joujou.
L’été dernier, un voisin s’était fait installer un carport avec système de lavage intégré. Alors, il n’y avait pas de raison, il s’en était fait installer un lui aussi, pas plus tard qu’hier. « Ça sera parfait pour nettoyer la boue du chemin du golf, se disait-il pour se donner bonne conscience. En tout cas, ça me servira d’avantage qu’à ce maniaque de Joncour. Avec son Audi S8, on dirait qu’il ne roule jamais ailleurs que sur un tapis de billard. »
Après avoir testé l’efficacité du jet sur ses clubs de golf encore sales du parcours d’avant-hier, il était prêt pour son premier lavage. Il effleura les touches shampooing + eau chaude du panneau de commande, le tuyau haute pression se raidit et un jet de vapeur s’échappa de la lance.
Si laver sa voiture ne le passionnait guère, pas question de déléguer pour autant. Moins on touchait à ses jouets, mieux c’était. Surtout lorsque le jouet, une Maserati GranTurismo Sport, moteur V8 de 400 cv, valait la bagatelle de 130 000 €. Pour le reste, l’entretien du parc et de la piscine, c’était l’affaire de Nestor Zacharie, le Haïtien de service, l’homme à tout faire de la résidence, employé le plus souvent au black.
En pensant à lui, le jet de vapeur se fit plus agressif sur les jantes du bolide.
Ce matin, Valbert lui avait téléphoné pour qu’il vienne tondre la pelouse.
– Voyons, patron, un 1er mai ! Je viendrai demain si vous voulez.
Le patron, contrarié, l’avait pris de haut.
– De qui te moques-tu Nestor ? Tu as vu l’herbe ? Une vraie savane ! Tu crois qu’elle va se couper toute seule ? Je t’attends dans une heure.
– S’il vous plaît patron, c’est la fête à la maison, on baptise le petit. La tradition, vous comprenez…
Le père de famille avait timidement essayé d’apitoyer Valbert, mais ce dernier, qui détestait qu’on lui résiste, surtout un jardinier, avait coupé court.
– Écoute, si tu ne viens pas, je dirai à tout le monde que tu m’as volé de l’essence et personne ne te fera plus jamais travailler. C’est à prendre ou à laisser. Et si tu n’es pas content, tu n’as qu’à rentrer dans ton pays.
Puis il lui avait raccroché au nez.
Une heure plus tard, la tondeuse avalait la pelouse, tirée docilement par un Nestor en chemise du dimanche qui, dans l’urgence et la peur de la menace, n’avait pas pris le temps de se changer.
« Ah, ces gens-là ! Un coup de pied au cul, c’est la seule façon de les faire bosser. » pensa Valbert deux heures plus tard, en tendant à l’homme deux billets de 100 €, comme pour le dédommager de son caprice.
Valbert éteignit l’automate et rangea la lance dans son fourreau. Il prit du recul et plissa les yeux, satisfait. Le chrome des pare-chocs éblouissait sous le soleil déjà bas dans le ciel. Puis il s’installa au volant et tourna la clef de contact, juste pour le plaisir de faire ronfler le moteur. En même temps, lui revint en mémoire le jour où, avec Madeline, ils ont poussé la porte du concessionnaire. Il sourit à la façon dont le vendeur expédia un jeune en jeans et tongs, aux moyens manifestement limités, pour s’intéresser à un gibier plus crédible. Au début, en les voyant tourner autour des modèles exposés, le commercial avait estimé que le budget d’aussi jeunes gens ne pouvait coller aux tarifs de la maison. Mais lorsque son œil averti repéra les habits de marque, la Rolex au poignet et la Mercedes garée à l’entrée, une C 220 cdi toutes options, le vieux briscard s’était ravisé. Aussi, s’était-il empressé de les inviter à prendre un café à l’espace VIP. Il ne regrettait pas d’avoir largué le jeune en tongs pour ce grand brun aux yeux bleus, qu’une barbe naissante finement entretenue allait à ravir, et cette jolie petite blonde en Nina Ricci qui, au moindre regard soutenu, baissait les yeux sur la généreuse féminité que laissait entrevoir son décolleté.
« Chéri, tu en as pour longtemps ? » fit une voix douce et menue du bout de la terrasse. En réponse, Valbert fit hurler les chevaux en éperonnant les huit cylindres en V à grands coups d’accélérateur.
– Est-ce que je peux commencer à faire cuire les entrecôtes ? se hasarda Madeline entre deux accalmies.
– Bon sang ! jura Valbert en haussant les épaules. Arrête de me demander sans cesse la permission de faire ceci ou cela. Fais-le, et puis c’est tout !
Puis il se ressaisit et coupa le contact. « C’est bon, j’arrive ! »
Avant, il alla jusqu’au portail voir sur la route s’il ne distinguait pas la silhouette de Maya. Car depuis quelques semaines, la chienne avait pris la fâcheuse habitude de s’échapper pour ne rentrer que tard le soir. Même si elle connaissait bien les environs, même si le quartier était calme, il s’inquiétait toujours quand, au-delà d’une certaine heure, il ne la voyait pas rentrer.
Mais il eut beau scruter la campagne environnante, les murs et les haies bordant les parcs des villas voisines, les portails massifs en fer forgé, l’enclave du golf de Vieille-Toulouse dans la résidence avec son drapeau flottant sur le trou numéro 13, pas trace de la petite Maya.
Le magnifique coucher de soleil sur l’horizon dentelé des Pyrénées n’avait pas échappé à Madeline. Aussi avait-elle dressé la table sur la terrasse et, pour faire plus romantique, avait préféré aux lampadaires la lumière diffuse de la piscine éclairée.
Valbert s’installa sans dire un mot. S’était-il seulement aperçu des efforts de son épouse ? « Un peu cuite, mais bon, pas mauvais quand-même, ta viande. » Ce fut le seul semblant de compliment que laissa Valbert ce soir-là, avant de lâcher un laconique : « Il n’y avait pas d’échalotes ? »
De toute façon, Madeline connaissait trop son mari pour attendre de lui une quelconque manifestation de reconnaissance. Valbert avait un caractère difficile, il fallait s’y faire, un point c’est tout. Parfois même, elle l’excusait presque quand il n’était pas trop humiliant. Elle devinait une grande tristesse, une souffrance qu’il gardait pour lui, comme la plupart de ses sentiments, celle de ne pouvoir faire un enfant.
Et pourtant, ce n’était pas faute d’avoir consulté les plus éminents spécialistes. Mais tout éminent qu’ils fussent, les analyses et examens cliniques aboutissaient à la même conclusion. Biologiquement, Madeline et Valbert fonctionnaient parfaitement. Ils réunissaient toutes les conditions pour concevoir un enfant avec des chances maximum de réussite. Sexuellement ? Pas de problème non plus de ce côté-là. Le couple s’entendait très bien. Leurs jeux érotiques implicites tombaient souvent dans une relation dominant dominé. Et même si Madeline culpabilisait de consentir à des situations de soumission extrême, elle était bien obligée d’admettre en rougissant que c’était comme ça qu’elle prenait le plus de plaisir. Et puis, elle se disait que le sexe était le ciment de leur couple, et Dieu sait s’il en fallait pour accepter le machisme de son mari, son sale caractère et, par-dessus le marché, ses idées facho qu’elle détestait.
Pendant qu’elle débarrassait la table, Valbert alla encore jeter un coup d’œil au portail.
Au loin, plus bas dans la plaine, après la vallée de l’Ariège, la ville rose scintillait.
Dans la pénombre, une silhouette apparut, se dandinant. Mais ce n’était qu’une vieille femme avec son chien. Il la connaissait pour la voir se promener dans le coin de temps en temps. « Bonsoir ! » fit-elle en passant devant lui. Mais Valbert, préoccupé par sa chienne, feignit de n’avoir pas entendu. « Maya, Maya ! Allez, viens mon chien ! » cria-t-il en regardant au bout de la route.
Peine perdue ! D’ailleurs, il se demandait bien pourquoi il s’escrimait à l’appeler car, quand elle s’en allait comme ça, elle n’obéissait jamais.
Soudain, une tache brune apparut au détour d’un virage. Valbert soupira de soulagement. La tache trottinait d’une allure débonnaire au cliquetis cadencé des griffes sur le goudron, flairant de-ci de-là le bas-côté de la route, s’attardant parfois sur une odeur. Quand elle aperçut son maître, elle pressa le pas de ses courtes pattes, accélérant sa course au fur et à mesure, pour finir dans un galop effréné à l’approche du portail. Au moment d’en franchir le seuil, elle enclencha le turbo pour éviter un coup de pied rageur, et se mit à hurler avant d’avoir mal, comme un écorché vif.
« Sale chien ! gronda Valbert. La prochaine fois, je te jure ! Je te laisse coucher dehors. » Mais au fond de lui, il était soulagé de la voir rentrer au bercail.
Qu’elle s’échappe du parc et revienne une heure après, deux, grand maximum, Valbert avait fini par s’y faire. Et puis, le quartier était calme. Situé dans une impasse, la circulation était pour ainsi dire inexistante. Quant aux résidants, c’était pour la plupart des retraités, des gens paisibles à l’abri du besoin et surtout, sans garnements susceptibles de martyriser une créature à quatre pattes de cinq kilos tout mouillé. Bref, Maya ne craignait pas grand-chose à errer aux alentours.
« Alors, ça y est, tu as fait la tournée des p’tits vieux ? » lui disait-il à son retour, une fois sa colère passée. Car pour lui, le mobile de ses escapades, c’était ça. Faire du porte à porte et se proposer pour l’après-midi comme animal de compagnie moyennant quelques friandises canines.
« Notre petite Maya fait du social ! » aimait dire Madeline en imaginant les personnes âgées en mal d’affection, ravies de sa visite.
Pour preuve, lorsque le dimanche, il leur arrivait de la sortir aux abords de la résidence, il n’était pas rare qu’un promeneur aux cheveux blancs la reconnaisse. En réponse à ses sourires complices, Maya remuait la queue comme pour dire : « Chuttt ! Je ne suis pas seule. Alors, pas de blague ! »
Mais depuis peu, c’était différent. La chienne avait pris l’habitude de partir de plus en plus tôt et de prolonger ses absences. Si bien que depuis environ quinze jours, aussitôt échappée, elle ne rentrait qu’à la tombée du soir.
Pour autant, Valbert n’allait tout de même pas l’enfermer, et il était hors de question de renforcer les quelques cinq cents mètres de clôture autour de la propriété, juste pour retenir une chienne à peine plus grosse qu’un lièvre. Non, mieux valait s’attaquer à la racine et identifier ce qui l’attirait dehors aussi longtemps. Il s’était promis de voir ça quand il aurait le temps.
Tout au fond de la villa, à l’opposé de la terrasse, Valbert avait fait installer une salle de projection. Résultat d’une lubie d’il y a deux ans, comme pour l’achat du car-port de lavage. Capitonnée de rouge, moquettée, équipée de quatre rangées de fauteuils, hormis sa taille, elle n’avait rien à envier aux salles des grands complexes. Et comme on pouvait aussi regarder la télévision, c’est là que les deux époux venaient s’installer après le dîner.
Maya, d’un bond leste et discret, sauta sur le fauteuil de Valbert et parvint à se nicher entre sa cuisse et l’accoudoir, une faveur que Madeline n’appréciait guère. Des poils de chien partout sur la moquette et les fauteuils, dans une salle de ce prix, quel gâchis ! Mais bon, il y a belle lurette qu’elle avait cessé de se battre. De toute façon, entre ses arguments et le confort de la chienne, pour Valbert, il n’y avait pas photo.
« Brave Tymè ! » fit Valbert en lui gratouillant le menton. Contraction extrême de « Petite Maya », Tymè était le petit nom qu’il lui donnait quand il la caressait.
Madeline tendit la zapette à Valbert. Coup d’œil sur les programmes... Pas de sport, pas de magazine économique...
« Tiens, mets ce que tu veux. » dit-il en lui rendant la zapette, comme s’il lui faisait une fleur.
Madeline aurait bien aimé regarder La grande librairie mais Valbert détestait les émissions littéraires. Alors, elle en fit son deuil et se rabattit sur Envoyé spécial, une des rares émissions communes à leurs goûts. Et encore, ça dépendait des sujets. Mais aujourd’hui, avec une enquête sur la fraude à la sécurité sociale, Madeline savait que son mari ne risquerait pas de s’endormir. En effet, il n’arrêta pas de s’enflammer. « Regarde-moi ces parasites. Ils nous ruinent la sécu ! » … « Il était temps qu’on en parle à la télé. D’habitude, la presse se complaît dans son silence, mais là ! Etonnant, non ? »… « Pour une fois qu’on ne tape pas sur les patrons ! »
Puis, changeant de sujet :
– Avant-hier, au golf, Bruno m’a proposé de faire partie de sa liste aux prochaines municipales. Je crois bien que je vais accepter.
– Enfin, Chéri ! s’offusqua Madeline, il n’y a pas plus facho que cet homme.
– Voilà ! dès que dans ce pays, on parle de faire respecter la loi, on se fait traiter de facho. Tout ça parce qu’un jour, il s’est dit favorable aux contrôles renforcés des arrêts de travail. Eh bien moi, tous ces gens, toujours les mêmes d’ailleurs, qui tombent systématiquement malades, comme par hasard, pendant les vacances scolaires, ça me met hors de moi.
Les mains crispées sur les accoudoirs, son tic ne le lâchait pas, ses épaules ne tenaient pas en place.
– Alors, si je peux l’aider à gagner les élections, ce sera avec plaisir.
– Après tout, c’est ton affaire. Ceci-dit, j’ai du mal à t’imaginer en train de faire campagne. Pour lui ou un autre d’ailleurs.
– Pourquoi donc ? s’agaça Valbert.
– Eh bien… hésita Madeline, sentant l’orage menacer, je te vois mal distribuer des tracts sur les marchés et parler avec n’importe qui.
– En somme, tu ne me crois pas capable de discuter avec un ouvrier ou quelque chose comme ça. Et Nestor, ce n’est pas un ouvrier, peut-être ?
Elle ne craindrait pas sa réaction, Madeline lui aurait ri au nez et balancé quelque chose du genre : « Tu t’es vu quand tu lui parles ? Parce que tu crois qu’engueuler les électeurs, ça va les faire voter pour toi ? » A la place, elle glissa en soupirant :
– Disons que tu es beaucoup plus à l’aise avec certaines catégories sociales qu’avec d’autres.
– Alors ça, c’est la meilleure ! répliqua Valbert. Bientôt, tu vas me reprocher de m’intéresser aux gens qui ont réussi.
– Parce que pour toi, la réussite se résume à la taille du compte en banque ? osa Madeline avec une pointe de masochisme.
– Tu connais un indicateur plus fiable ? répondit Valbert du tac au tac, dont le sang commençait à bouillir.
Madeline abandonna. Elle avait atteint le point de rupture. Insister déboucherait sur une querelle interminable et une soupe à la grimace pendant trois jours minimum.
Dieu qu’il est triste, pour exposer son point de vue, d’être obligée d’avancer ses idées sur la pointe des pieds, par suggestion et allusions subliminales, avant de s’écraser à la fin.
Valbert n’attendit pas le reportage suivant. Il se leva, direction la chambre. Maya lui emboîta le pas. Madeline ne tarda pas à les suivre.
Pendant qu’elle se déshabillait, elle se pinçait les lèvres en regardant la chienne sauter sur le lit. Valbert saisit sa grimace au vol. « Ben quoi, une chienne de plus ou de moins ! » ricana-t-il. Madeline se sentit rougir. Elle n’eut pas le temps d’éteindre la lampe de chevet que déjà, l’homme la plaquait contre lui d’une main, et de l’autre, la saisissait par les cheveux d’une poigne à la fois douce et virile.
Le cœur affolé, le corps fébrile, la jeune femme se soumit docile aux injonctions de son mari. Ravalée au rang de serpillère, frémissant à ses qualificatifs abjects, elle sentait les prémices du plaisir l’envahir, attendant honteusement de sombrer corps et âme dans une transe orgasmique. Tout cela sous le regard expressif de Maya, oreilles mi-dressées, hochant la tête, intriguée.
Lorsque Valbert ouvrit l’œil, Madeline était déjà partie depuis une heure. Prof de français à Saint-Orens, il lui fallait environ trente minutes pour se rendre au Lycée de l’Espace. Si le trafic était toujours fluide sur la route des crêtes dominant les coteaux, on ne pouvait pas en dire autant de la traversée de Saint-Orens aux heures de pointe, et encore moins à l’approche du lycée, à l’ouverture du portail.
Valbert, lui, n’avait pas ce souci. Non seulement il ne recevait jamais ses clients avant 9h00, mais en plus, pour aller travailler, il lui suffisait de descendre au rez-de-chaussée.
Au début, peu soucieux d’un prix locatif du mètre carré exorbitant, il avait songé louer un local à Toulouse, sur les allées Jean Jaurès, mais les embouteillages endémiques de l’hyper-centre l’avaient fait changer d’avis. Incontestablement, pour se garer, Vieille-Toulouse, c’était le paradis comparé à la capitale occitane. Et puis, un autre argument l’avait séduit. Il s’était dit que dans son métier, exposer son train de vie ne pouvait qu’inspirer la confiance. A choisir, mieux valait savoir son patrimoine géré par un SDF, au sens de « Sans Difficultés Financières » plutôt que par un courtier aux allures de fins de mois difficiles. Il avait la chance d’appartenir à la première catégorie, alors, autant mettre en vitrine sa villa et le reste, preuve tangible, s’il en fallait, de sa qualité de gestionnaire. Certes, la propriété, héritage du patrimoine familial, n’était pas le fruit de ses talents de spéculateurs, mais néanmoins, il était réputé pour être très doué en affaires.
Si Valbert était issu d’une famille fortunée et qu’il y avait pire pour débuter dans la vie, en revanche, son enfance n’a pas toujours été rose. Son père, dont il n’a aucun souvenir, a disparu après sa naissance sans même avoir pris le temps de le reconnaître. Quant à Laszlo, le nouveau mari de sa mère, il a toujours eu du mal à l’appeler papa tant il brillait par son absence dans l’intimité familiale, trop absorbé par sa passion, les affaires, les affaires, et encore les affaires. Et lorsqu’il y a dix ans, sa mère, passionnée de pilotage, périt aux commandes de son Cessna 210 en manquant son atterrissage sur la piste de Montaudran, il ne fallut pas six mois au businessman pour partir s’installer en Australie, à l’affût de nouvelles opportunités.
L’annonce officieuse d’une présence d’hydrocarbures dans le détroit de Bass l’avait mis en alerte. Flairant un bon coup, il s’était associé à des financiers fermement résolus à jouer les premiers rôles dans la logistique des futures plateformes pétrolières.
À la mort de sa femme, plus attiré par le goût du risque qu’intéressé par l’argent, Laszlo n’avait même pas contesté sa maigre part d’héritage, ce qui était somme toute logique puisque les biens communs du ménage étaient minimes comparés aux biens propres de son épouse.
Depuis, Laszlo n’a jamais perdu contact avec Valbert, même si leurs échanges annuels se cantonnent le plus souvent à un e-mail à l’occasion de la nouvelle année.
Et c’est ainsi qu’à l’âge de 25 ans, l’unique héritier de la famille De Crécy s’est retrouvé seul dans l’immense demeure familiale, à la tête d’une fortune estimée à plus de dix millions d’euros.
Valbert avait deux rendez-vous ce matin, un à dix heures, l’autre à onze. Et sur toute la plage horaire qui couvrait l’après-midi, l’agenda de son notebook affichait le mot “GOLF” en lettres capitales. Les mardis après-midi, c’était sacré. C’était l’espace réservé à la détente entre amis, le temps d’un parcours et du dix-neuvième trou autour d’une bière au club house.
Valbert acheva son café et regagna son bureau. Son premier rendez-vous n’était que dans une heure mais il y avait longtemps qu’il n’avait pas examiné son portefeuille d’actions. Dans son travail, recevoir ses clients n’était que la partie émergée de l’iceberg. La plupart du temps, il le passait à s’informer, se documenter, s’imprégner de tout détail susceptible d’influencer les marchés. Savoir détecter dans l’actualité les événements qui influenceront l’économie mondiale de demain, c’était la condition sine qua non pour gagner beaucoup d’argent en période de croissance et a minima, limiter la casse quand ça allait mal.
Au fur et à mesure qu’il allumait ses ordinateurs, les écrans se remplissaient de tableaux et de graphiques. La Bourse de Paris fermée trois jours pour cause de 1er mai, Valbert avait hâte de connaître la tendance à l’ouverture.
A priori, les chiffres avaient une mine sympathique. Il les décodait aussi sûrement qu’un amateur de sport éclairé consulte les résultats de matches et les tableaux de classement dans les pages de l’Equipe. Concentré, il prenait des notes, consultait les valeurs phare du CAC 40, jetait un coup d’œil sur le second marché...
Monsieur Denis était son premier client de la journée. Fils d’une riche famille d’agriculteurs, hermétique aux rouages des placements financiers, il souhaitait placer à court terme cinq cent mille euros sur un produit à haut rendement, mais avec des risques limités. Bref, en bon maquignon, il voulait le beurre et l’argent du beurre. Et pour cela, il avait toute confiance en Valbert.
Mais les sentiments bienveillants du multimillionnaire n’étaient pas réciproques. Même s’il comptait parmi ses clients les plus fortunés, Valbert n’aimait pas cet homme débonnaire et bedonnant, carrément aux antipodes de son milieu. « L’argent de ce paysan pue, pensait-il avec mépris. Feu son père avait eu la Légion d’honneur pour être entré dans la résistance un mois à peine avant le débarquement. Si c’est ça, un héros… Surtout quand on sait que sa fortune, il la doit au marché noir qu’il pratiquait à grande échelle. »
Du coup, peu scrupuleux à l’égard de son client, Valbert l’utilisait comme cobaye en le faisant miser sur les produits les plus hasardeux du marché.
C’est ainsi que Denis avait eu la chance phénoménale de quintupler son capital en trois mois. Sur une rumeur de gisement pétrolier pressenti au large des côtes guyanaises, Valbert lui avait fait acheter une quantité déraisonnable de call warrants qui anticipaient la hausse du cours des matières premières. Et comme l’info était passée de simple rumeur à quasi-certitude, les plus-values avaient dépassé de très loin les pronostics les plus optimistes.
Il va sans dire, considéré du jour au lendemain comme un demi dieu, Denis ne jurait plus que par lui, même si depuis, il eut des placements nettement moins fructueux.
D’un clic de souris, Valbert ouvrit une page d’info sur les nouveaux marchés. Dans ses cotations, Alternext proposait une chaîne européenne de distribution de produits halal. « Dire que malheureusement, ça risque de marcher ! soupira-t-il. Tiens ! Excellente opportunité de placement pour ce gros lard. » Machinalement, Valbert écrivit 5 000 € sur son bloc note. C’était le montant de la commission qu’il s’était fixé comme objectif, soit 1 % du capital investi. Une rétribution acquise, quelque-soit le cours de l’action à terme.
Coup de sonnette au portail. Valbert jeta un coup d’œil à l’écran de l’interphone. « Le voilà ! Je sens qu’on va bien se marrer. » Puis il actionna l’ouverture.
En attendant son arrivée, il se composa un sourire obséquieux et s’entraîna à prendre un ton de miel dégoulinant : « Bonjour Monsieur Denis. Comment allez-vous Monsieur Denis ? Vous prendrez bien un café Monsieur Denis… Savez-vous ? J’ai trouvé exactement ce qu’il vous faut. Vous verrez, dans trois mois, ça va faire un malheur… »
Après avoir raccompagné ses derniers clients, un couple de retraités embarrassés d’un million d’euros après la vente d’une résidence secondaire à Saint-Tropez, Valbert regarda sa montre. « 11h30 ! Le temps de me changer et je peux encore être au club pour midi. »
Vingt minutes plus tard, dans une tenue Lacoste de la dernière collection, Valbert regagna le hall et composa le code de l’alarme anti intrusion sous l’œil triste de Maya. Elle savait que ce rituel signifiait le départ imminent de son maître.
Quelques minutes plus tard, la Maserati rutilante cahotait dans les ornières du chemin du golf, avant de se garer sur le parking à l’entrée du club house.
Bruno Grosset et Gérard Vidal étaient au bar.
– Désolé, on ne t’a pas attendu, dit Bruno en levant son whisky.
– Vous avez bien fait. Ernest, Comme d’hab ! fit Valbert au garçon, accompagnant sa commande d’un pouce incliné vers le bas.
– Bien Monsieur ! répondit Ernest d’une voix neutre.
Bruno était un grand bonhomme au quintal joliment charpenté. Ingénieur en chef chez Airbus, à deux ans de la retraite, il travaillait à mi-temps, ce qui lui laissait du temps libre pour ses deux passions, le golf et la politique. Sympathisant FN des premiers jours, militant depuis peu, il s’était mis en tête de conquérir la mairie de Vieille-Toulouse aux prochaines élections. Et comme avec Valbert, ils avaient les mêmes opinions, il lui avait logiquement proposé de l’inscrire sur sa liste.
Gérard, lui, croquait la vie à pleines dents depuis qu’il avait failli la perdre dans un accident de moto. Réveillé miraculeusement sans séquelles après trois mois de coma, sa devise était plus que jamais, carpe diem. D’autant que la prime d’assurance qu’il avait touchée complétait plus que généreusement ses revenus provenant de la revente d’objets d’art.
Bel homme, la quarantaine, amateur de femmes, il passait le plus clair de son temps à chasser aux terrasses des cafés de la place du Capitole et dans les boîtes de nuit du grand Toulouse. Et quand il n’était pas bredouille, il était fier d’exhiber ses trophées au club, histoire d’épater ses amis.
Ainsi, les trois hommes avaient pris l’habitude de se retrouver au golf de Vieille-Toulouse tous les mardis pour le rituel triptyque : déjeuner – parcours – apéro ; sans compter les éventuelles prolongations lorsque, au bar du club house, après le troisième single malt, ils décidaient de refaire le monde.
Gérard ne manqua pas de frétiller à la vue d’une jolie brune qui essayait des lunettes de soleil dans la boutique du club, juste derrière eux.
– Visez la fille là-bas. Pas mal, non ? On dirait qu’elle me regarde.
– Arrête de prendre tes désirs de vieux beau pour des réalités, se moqua Valbert. Tu as vu ton âge comparé au sien ?
– N’importe quoi ! rétorqua Gérard, vexé.
Malgré leur amitié, Valbert avait fait de lui sa tête de Turc. Et il y avait des moments, comme celui-ci, où Gérard lui en aurait bien collé une. Des fois, il se demandait ce qu’il faisait avec un type aussi puant et se disait que sans Bruno, son ami d’enfance, il y a longtemps qu’il aurait déserté les rendez-vous du mardi.
Evitant la surenchère, car à ce jeu, Valbert était imbattable, il se contenta de marmonner : « De toute façon, toi, le jour où tu baiseras une autre femme que la tienne… »
– Parce que tu ne m’en crois pas capable ? Tiens ! Je te parie un resto aux Jardins de l’Opéra que ta brunette, je me la tape avant la fin du mois.
– Chiche ! Tu as entendu Bruno, tu es témoin.
Mais Bruno, le front plissé derrière ses lunettes, était ailleurs, loin de leurs taquineries d’ado et des concours à qui a la plus grosse.
– Quelque chose ne va pas ? demanda Gérard.
La question sortit Bruno de sa torpeur. Un peu embarrassé, il se gratta la tête.
– Vous vous rappelez le mois dernier, le jeune melon que j’avais surpris chez moi en train de forcer la porte du garage ?
– Si on s’en souvient ! s’exclama Valbert. Rien qu’au récit de la dérouillée que tu lui as flanquée, j’en frissonne encore.
– Eh bien, figurez-vous que les parents ont porté plainte pour coups et blessures.
– Hein ??? fit Valbert estomaqué, secoué par un haussement d’épaules. Mais où va-t-on !!! Bientôt, on nous accusera de non-assistance à personne en danger pour n’avoir pas laissé les clefs sur le coffre-fort.
Le jugement, c’est pour quand ?
– Je ne sais pas encore mais d’après mon avocat, je devrais être convoqué d’ici deux semaines.
Les trois amis restèrent sans voix.
« Si on passait à table ! dit Gérard pour briser le silence qui commençait à peser. Je ne voudrais pas vous bousculer, mais si on ne veut pas rater la grille de départ… »
– De toute façon, qu’est-ce que tu risques ? demanda Valbert à Bruno, ignorant royalement l’injonction de Gérard.
– Je n’en sais rien mais ce qui me gêne, c’est la couleur du juge. Un ancien de la LCR paraît-il. D’ailleurs, au tribunal, tout le monde l’appelle Staline. Alors, imagine, s’il pouvait accrocher un Lepéniste jugé pour ratonnade à son tableau de chasse, le pied qu’il prendrait !
– Si tu veux mon avis, tu te fais du cinéma, tu te fais du mal pour rien.
– Comme j’aimerais te croire ! soupira Bruno.
Était-ce le moral en berne de Bruno ? Ou le mutisme de Gérard qui avait du mal à digérer les vexations de Valbert ? Toujours est-il qu’aujourd’hui, le cœur n’était pas à la partie. Aussi décidèrent-ils d’abandonner au trou numéro douze.
À son arrivée, Valbert rangea son sac de clubs au garage et grimpa quatre à quatre les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée.
– Où es-tu ? lança-t-il.
– À la cuisine, résonna au loin la voix de Madeline. Je viens d’arriver, je me suis arrêtée faire les courses.
– Tu n’as pas vu Maya ?
Sans attendre la réponse, il parcourut la maison, puis le parc. Sans résultat. Alors, il franchit le portail et sortit jusqu’au carrefour. Là non plus, pas de chien à l’horizon. Seuls Joncour et Malbec, ses deux voisins, en bottes et gants de jardinier, débattaient sur l’art de tailler une haie de pyracantha sans se piquer.
À sa vue, les retraités lui firent signe de venir partager leur conversation.
« Mince ! pensa Valbert, impossible d’y échapper. » Puis il se ravisa. « Peut-être savent-ils où va Maya tous les jours ? Ce serait étonnant mais ça ne coûte rien de demander. »
Sans prendre la peine de les saluer, il fit rapidement comprendre à ses voisins que leurs histoires de pyracanthas ne l’intéressaient pas et les aiguilla sans transition sur le sujet qui lui tenait à cœur.
Les deux hommes, pourtant beaucoup plus âgés, firent semblant de rien et se retinrent de tout commentaire. Ils le faisaient par respect pour feu Madame de Crécy qu’ils avaient bien connue à l’époque où leur jeune voisin était encore en culottes courtes.
Ils confirmèrent ce que Valbert présumait déjà, Maya jouait bien les dames de compagnie du troisième âge, nombreux à guetter son passage, ravis de la recevoir. Malbec avoua même que sa femme achetait régulièrement des croquettes spécialement à son attention. En revanche, assura-t-il, la chienne ne s’attardait pas. Elle n’avait qu’une envie, poursuivre sa tournée. « Vous savez, reprit Malbec, elle n’a pas peur de partir loin. La dernière fois, avec ma femme, on était en voiture. Eh bien, on l’a croisée à plus de trois kilomètres d’ici. » Et Joncour de rajouter : « De la laisser errer comme ça, vous avez de la chance qu’elle ne se fasse pas écraser. »
Valbert, qui se serait bien passé de ce reproche à peine déguisé, les remercia du bout des lèvres et rentra chez lui. Il en savait assez pour ce soir. Surtout, il retenait que ce qui attirait Maya se situait au-delà d’un rayon de trois kilomètres. Ceci-dit, il n’était pas du tout décidé à ratisser la région aussi loin, même si, l’habitat local étant relativement clairsemé, le périmètre considéré ne devait pas dépasser la centaine de maisons.
Il y avait bien une autre solution, prendre Maya en filature, mais là non plus, hors de question. Il avait autre chose à faire que perdre son temps à espionner sa chienne. Et puis, de quoi aurait-il l’air auprès des voisins ? Le ridicule ne tue pas, certes, mais il y a des limites.
À table avec Madeline, Valbert en était encore à chercher un moyen de piéger sa chienne. Entre deux coups de fourchette, il entendait vaguement sa femme lui raconter sa journée… Son idée d’emmener les terminales au musée Toulouse-Lautrec d’Albi… Le proviseur qui pinaillait sur le coût du bus… L’admirable commentaire d’un poème de Baudelaire écrit par Mathilde, sa meilleure élève de première. « Comment une ado peut-elle percevoir les subtilités d’un texte aussi sensuel ? Une gamine d’à peine seize ans ! Tu te rends compte ? »
Habituée à ne recevoir de son mari que peu d’échos, elle poursuivit : « Dire qu’elle pourrait être ma fille ! »
Mais là, Valbert fit exception à la règle. « Comme si c’était possible ! » lâcha-t-il laconique en se versant un verre de Fronton. L’allusion à sa présumée stérilité, Madeline la reçut comme une gifle. Touchée dans sa chair, son bavardage machinal que Valbert était venu picorer, cessa subitement.
Au début, il trouva ça reposant. Puis, insensiblement, le silence de sa femme finit par l’agacer autant que le bourdon permanent d’un acouphène.
Dans un air épais, le tic tac de la pendule au-dessus du frigo américain résonnait comme un compte à rebours.
Après cinq minutes qui durèrent des siècles, Valbert explosa. « Et puis merde ! Quand ai-je dit que c’est à cause de toi si on ne peut pas faire de gosse ? Putain ! Tu me fais chier avec ta susceptibilité à la con. » D’un bras rageur, il fit voler tout ce qui se trouvait à sa portée, puis il quitta la table, laissant Madeline éclater en sanglots.
Valbert était allé dans la salle de projection mais il était trop perturbé pour suivre le JT de 20h ou quelque programme que ce soit. Alors, il était descendu à son bureau. « Va travailler, ça te calmera. » s’était-il dit.
Une fois connecté aux principaux sites d’analyse financière, concentré sur les graphiques, il finit par retrouver un semblant de sérénité.
Une heure plus tard, saturé de cotations des stars du CAC40, de taux d’intérêt, d’alertes, de seuils de déclenchement…, il eut envie de s’évader.
C’est en surfant au hasard sur la toile, en tapant sur Google les mots qui lui venaient à l’esprit, qu’il tomba sur un site de gadgets made in China.
Un article attira particulièrement son attention.
« Votre chien vous fausse compagnie, vous aimeriez savoir où il va ? Ce qu’il fait ? Nous avons la solution…
Collier espion avec micro caméra intégrée… discrète, judicieusement placée, filme dans la direction du regard de l’animal… 32 Go de mémoire, capacité de six heures d’enregistrement… autonomie en veille de 24H... possibilité de déclencher l’enregistrement au bruit ou au mouvement… existe en trois tailles et trois coloris... 30% de réduction jusqu’au 31 juillet... facilités de paiement…».
« Bon sang, voilà ce qu’il me faut ! » s’écria Valbert.
Au même moment, un aboiement pète-sec retendit au dehors. « Tiens ! Pensa-t-il en retrouvant le sourire. Quand on parle du loup… »
Faute de savoir sonner, cet excès d’autorité était ce que la petite chienne avait trouvé de mieux pour signaler sa présence.
« C’est pas trop tôt ! Un peu plus et j’allais me coucher sans toi. » reprocha gentiment Valbert à Maya, qui échappa un dernier aboiement pète-sec. « Et puis, arrête de m’engueuler ! Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi. »
Ce mardi, Bruno avait prévenu ses amis de ne pas l’attendre pour déjeuner. Il avait rendez-vous avec son avocat avant midi et il craignait d’être un peu juste. Mais finalement, ça tombait bien car aujourd’hui, Gérard avait réservé exceptionnellement à 15h au lieu des 14h habituelles.
Une légère brise ondulait le feuillage du bosquet qui ombrageait le départ du trou numéro 1. Après quelques swings à vide pour s’échauffer, Gérard planta son tee dans le gazon entre les boules jaunes qui matérialisaient la ligne de départ des hommes et fouilla dans son sac pour trouver une balle de sa marque fétiche. Pendant ce temps, Bruno s’était rapproché de Valbert pour le prendre en aparté.
– J’ai un service à te demander, dit-il, hésitant.
– Vas-y ! Je t’écoute, l’encouragea Valbert.
– Voilà, tout à l’heure, avec Maître Albenc, on a commencé à préparer ma défense.
– Tu veux parler de la plainte pour coups et blessures de ton cambrioleur ?
– Oui.
– Et en quoi puis-je t’aider ?
– Te rappelles-tu ce jour-là ? J’avais emmené ma BM à la révision et c’est toi qui m’as raccompagné à la maison.
– Bien-sûr ! D’ailleurs, après coup, je m’en suis voulu de n’être pas venu prendre un verre chez toi. Auquel cas, le raton aurait eu droit à une double ration. Mais bon, il paraît que ça ne se fait pas.
Bruno ne releva pas la pointe d’humour.
Après une courte pause, il finit par se jeter à l’eau.
– Est-ce que tu accepterais d’être cité comme témoin au procès.
– Volontiers, si ça peut t’aider. Mais tu sais, je n’ai pas été témoin de grand-chose.
– C’est-à dire que… Disons… En fait, j’aurais voulu…
Derrière eux, le swing de Gérard venait de siffler, suivi d’un impact de balle assez propre.
Bruno prit une profonde inspiration.
– Bon, voilà ! Je voudrais que tu déclares avoir vu la scène de l’agression pour confirmer ma version donnée à la police, à savoir que j’ai agi en état de légitime défense.
– Rien que ça ??? Bref, tu voudrais que je fasse un faux témoignage. Eh bien ! Quand tu demandes un service à tes potes, ce n’est pas pour rire.
Valbert réfléchit, avant de poursuivre.
– Tu sais que je risque gros si je me fais prendre.
– Oui, mais en fait, où est le risque ? Tu étais avec moi juste une minute avant, tu aurais très bien pu assister à la scène. Tu diras que je suis allé ouvrir la villa pendant que tu te garais. Lorsque tu m’as rejoint, tu as vu le bicot me menacer avec un couteau, puis, tu m’as vu tirer un fer de mon sac de golf. Et lorsqu’il s’est jeté sur moi, tu affirmeras que pour me défendre, je n’avais pas d’autre choix que le frapper. Qui va prouver le contraire ?
– Parce qu’il t’a menacé avec un couteau ? Tu ne m’avais pas dit ça.
– Bien sûr que non ! Le gamin ne cherchait qu’à s’enfuir, mais j’avais réussi à le coincer dans l’angle du mur et du garage. Si tu l’avais vu ! Il était mort de trouille. L’histoire du couteau, je l’ai inventée pour mettre la dérouillée que je lui ai flanquée sur le compte de la légitime défense.
– Mais le mec va forcément contester ta version.
– Et après ! Que pèsera la parole d’un délinquant récidiviste face à la nôtre ? Sans compter qu’Albenc est un des meilleurs avocats du barreau. Convaincre le juge que le gosse ment sera pour lui un jeu d’enfant. D’autant plus qu’en face, on aura probablement un avocat commis d’office. Non, franchement, avec ton témoignage, le raton, il est échec et mat.
Bruno lâcha un rire sadique : « Et si on s’y prend bien, on pourra même se retourner contre lui et lui faire prendre un maximum. »
Derrière sa barbe naissante, l’air grave, Valbert réfléchissait. Bruno avait beau être un ami... Et si un détail dans son témoignage trahissait son mensonge ? Le risque de s’attirer des ennuis n’était pas neutre. D’un autre côté, ce procès le révoltait. Qu’un cambrioleur puisse violer impunément un domicile, c’était déjà difficile à digérer, mais que le propriétaire se retrouve humilié, traîné au tribunal par son agresseur promu au rang de victime, c’était la goutte qui faisait déborder le vase.
Puis il se rappela qu’il avait lui aussi un service à demander à Bruno.
– Eh ! vous vous bougez ? trépigna Gérard. À ce rythme-là, on n’est pas rentré.
– Tu peux la fermer une seconde, s’il te plaît ? claqua Valbert.
Gérard allait riposter violemment quand d’un geste apaisant, Bruno le pria de se retenir.
Après réflexion, Valbert lâcha dans un profond soupir : « C’est d’accord, j’accepte. »
Gérard, qui supportait de moins en moins les libertés que Valbert prenait à son égard, s’approcha de lui, presque front contre front, et le menaça d’une voix tremblante de colère. « Ecoute-moi bien ! Que je sois mis à l’écart de vos messes basses, à la limite, j’en ai rien à foutre. Mais je te préviens, manque-moi de respect encore une fois, et je t’éclate le pif. »
Dans son excès de rage, il se fichait éperdument d’outrepasser les codes de bonne conduite aristo-bourgeois que les snobs du club trouvaient exquis d’honorer.
– Excuse-moi Gégé, je suis désolé, fit Valbert qui regrettait son écart de langage. Allez, oublie mon coup de gueule et n’en parlons plus.
L’homme fit une moue mitigée que Valbert interpréta comme un pardon. Il lui donna une tape amicale sur l’épaule, puis il scruta l’horizon. « Bon, elle est où, ta balle, que je te mette trente mètres dans la vue », blagua-t-il en ôtant la chaussette de son drive.
La discussion de Bruno et Valbert, et la prise de bec avec Gérard, les avaient passablement retardés. Et comme les joueurs qui les suivaient n’étaient que deux, ils proposèrent poliment de les laisser passer. D’autant qu’en fait de joueurs, il s’agissait de joueuses. Et coïncidence, si coïncidence il y avait, l’une d’elle n’était autre que la brune aux lunettes de soleil de la semaine dernière.
Valbert s’approcha de Gérard et murmura :
– Je comprends mieux maintenant pourquoi tu nous as choisi ce créneau bizarre de 15h00. Comment as-tu fait pour connaître leur horaire de départ ?
– Eh bien, ce matin, en passant réserver, je suis arrivé pile au moment où notre nana venait de s’inscrire. Et comme le créneau d’avant était libre, je me suis dit que pour une fois, ce serait pas mal de bousculer nos habitudes.
L’œil pétillant de Gérard ne lâchait pas les jeunes femmes qui se dirigeaient vers les plots de départ des dames, trente mètres plus loin, élégantes dans leurs tenues blanches immaculées. Dominé par son instinct prédateur, et la circonstance faisant plus de Valbert un allié qu’un rival, il avait subitement occulté leur querelle.
– Elle s’appelle Mireille. Du moins, c’est comme ça que le gars du club house l’a appelée. Et la rousse qui l’accompagne, c’est Mélanie, j’ai lu son prénom sur la grille de réservation.
– Fichtre ! Tu n’as pas perdu de temps.
L’œil toujours aussi brillant, Gérard poursuivit : « Si ton pari tient toujours, je te laisse Mireille et moi, je prends Mélanie. Ok ? »
Valbert acquiesça de la tête.
« Alors, go ! reprit Gérard. Dix-huit trous, c’est autant de tentatives d’approche. Et si on se débrouille bien, à nous le dix-neuvième trou ! »
Pendant que Gérard mangeait des yeux Mireille et Mélanie en train de sortir leurs drives de leurs sacs, Valbert s’était approché de Bruno qui, silencieux, enfilait son gant sans conviction. Manifestement, il était plus à ruminer sa stratégie de défense qu’à se demander si aujourd’hui, il allait tenir son handicap.
– Au fait, j’ai aussi quelque chose à te demander, dit Valbert.
Bruno releva la tête. Le propos de son ami le fit revenir sur le terrain de golf.
– Tout ce que tu voudras. Aujourd’hui, je ne peux rien te refuser.
– Tu sais, un jour, tu m’avais parlé d’un ami au bureau du FN Midi-Pyrénées.
– Lequel ?
– Le trésorier, il me semble. Mais peu importe, celui qui m’intéresse, c’est celui qui fait des allers-retours en Suisse, et à qui on peut confier des images, si tu vois ce que je veux dire.
– Ah, oui !, fit Bruno en souriant.
– Crois-tu qu’il accepterait de faire une commission pour moi ?
– Ca dépend du nombre d’images, mais à la limite, en plusieurs voyages, tout est possible.
– Si c’est une question de volume, ça doit tenir dans une grande enveloppe.
– Je vais lui en parler, mais quoiqu’il en soit, considère que c’est d’accord. Je lui donnerai tes coordonnées, il te contactera, c’est plus sûr.
– Merci vieux.
– Je t’en prie, c’est la moindre des choses. Au fait, excuse mon indiscrétion mais juste pour ne pas faire de bourde quand j’irai chez toi, Madeline est au courant ?
– Non, répondit Valbert en regardant Mireille armer son swing.
Bruno, qui s’amusait de voir son ami aussi contemplatif, ajouta, mi complice mi coquin : « Ah, les femmes ! Sans elles, que deviendraient les banquiers ! »
Il aura fallu attendre les abords du green de l’avant-dernier trou pour que Gérard et Mélanie se retrouvent, comme par hasard, dans les hautes herbes du rough en train de chercher leur balle. Quelques mots du séducteur chevronné pour établir le contact, puis le charme fit le reste. Ceci-dit, l’approche fut d’autant plus facile que la rousse était loin d’être farouche. A priori, pour lui, la conclusion était en bonne voie. Restait à savoir si Valbert serait aussi chanceux.
Une fois les présentations faites, inutile de dire que les deux équipes achevèrent en mixte le dernier trou du parcours.
Aux premiers regards complices échangés entre Valbert et Mireille, a priori pas beaucoup plus farouche que Mélanie, Gérard grimaçait en calculant mentalement le coût de trois menus gastronomiques aux Jardins de l’Opéra.
De retour au club house, Bruno, qui ne voulait pas entraver la compétition de ses deux amis, leur fit un clin d’œil et prétexta un impératif pour s’éclipser. Une occasion rêvée pour les deux mâles en chasse d’inviter l’objet de leurs convoitises à prendre une coupe de champagne au bar.
Très vite, les couples en gestation surent qu’ils finiraient tôt ou tard dans un lit. Alors, pour compenser l’absence de suspense, pour le plaisir de faire durer les préliminaires, la soirée fut des plus chastes, ponctuée juste, de-ci de-là, par des sourires plein de sous-entendus. Puis ils se quittèrent avec la promesse de se revoir très bientôt.
La nuit était tombée depuis longtemps quand Valbert actionna l’ouverture du portail avec sa télécommande. Au-dessus de la terrasse, une lueur filtrait derrière les rideaux à la fenêtre de leur chambre. Madeline était déjà au lit, probablement en train de bouquiner. Alors, un peu ivre, il préféra se faire discret et coupa le moteur de la Maserati en évitant les coups d’accélérateurs superflus.
Madeline adorait lire. Installée sous la couette avec un pavé bien épais, c’était pour elle la meilleure façon de finir la journée. Du moins une des meilleures, car en d’autres circonstances… Ah, si la couette pouvait parler !!!
Mais côté sexe, la semaine fut des plus maussades. Il faut dire qu’après leur prise de bec sur les élections municipales, et même si elle fut compensée par une nuit torride, ce fut bien la seule. Car depuis, ni lui ni Madeline n’avaient cherché à faire le premier pas pour briser la glace.
À la porte, Valbert fut accueilli par des sauts et frétillements désordonnés. « Sale chien ! Où peux-tu bien passer tes journées ? » murmura-t-il en caressant Maya comme il pouvait, tant la chienne chaloupait, l’arrière train emporté à chaque balancement de sa queue.
Sur le secrétaire, dans le hall d’entrée, Valbert trouva un colis à son nom.
« Je crois que ton cadeau est arrivé, ma belle », dit-il en secouant le paquet.
D’un coup de cutter, il ouvrit le carton et sortit le capitonnage de polystyrène. Sous son manuel d’utilisation, le collier espion était emballé dans un plastique transparent.
Comme il se faisait tard, il remit le collier dans son emballage. Après tout, rien ne pressait « Patience, ma Tymè ! La séance d’essayage, ce sera pour plus tard. » Puis il descendit dans son bureau.
À l’époque, son beau-père, Laszlo, avait fait encastrer un petit coffre-fort dans le mur au fond du bureau. Et pour le camoufler, il n’avait pas trouvé plus original que le masquer par un tableau de Matisse acquis pour une fortune aux enchères de Drouot. Comme si les cambrioleurs ne regardaient jamais de polars.
Dans ce coffre, Valbert y conservait entre autres, les dossiers de ses plus gros clients et quelques papiers confidentiels. Tout au fond, mais plus par paresse de s’en débarrasser qu’autre chose, il avait aussi gardé le révolver de Laszlo. D’autant plus qu’il voyait mal comment une arme même pas chargée, planquée au sous-sol au fond d’un coffre, pourrait lui être utile en cas d’urgence.
Il décrocha le Matisse, composa la combinaison, sortit du coffre une grosse enveloppe qu’il vida sur son bureau, et des liasses de billets firent devant lui un tas d’une taille respectable. « C’est toujours ça que le fisc ne verra pas », pensa-t-il en souriant.
Chaque fois qu’un client, adepte des travaux non déclarés, lui proposait de payer une partie de ses commissions en liquide, il acceptait volontiers. Si bien que très vite, la somme était devenue rondelette, au point que Valbert trouvait dommage de laisser dormir tout cet argent sans le faire travailler. Aussi, l’année même de leur mariage, il avait profité d’un déplacement professionnel pour ouvrir un compte en Suisse à l’insu de Madeline. Mais au passage de la frontière, les douaniers avaient fouillé sa Porsche de l’époque avec tant de zèle, que la pochette, naïvement cachée sous la roue de secours, fut à deux doigts d’être découverte. Si bien que depuis la peur bleue de ce jour, il s’était juré de ne plus jamais retenter l’aventure. D’où son vif intérêt pour le passeur professionnel que Bruno connaissait.
Valbert se mit à compter les billets. Avec toutes ces coupures de cent euros ou plus, le chiffre grimpait rapidement. Il faut dire que depuis sa frayeur d’il y a trois ans, le compte en Suisse n’avait plus été alimenté et le montant du liquide amassé commençait à donner le vertige.
Valbert inscrivit le montant total de sa collection d’images à l’intérieur de l’enveloppe : 1 615 700 €. Puis il se leva, rangea l’enveloppe et referma le coffre. Au souvenir des propos de Bruno sur l’argent et les femmes, il sourit. En même temps, ça lui donna des idées. Il était temps de rejoindre Madeline et faire le premier pas pour se rabibocher.
Quand il pénétra dans la chambre, la lampe de chevet était éteinte. Mais que Madeline dorme ou non, dans son état d’excitation, c’était le cadet de ses soucis. À peine glissé sous les draps, il entreprit de la retourner contre lui. « Non, pas ce soir ! » bougonna-t-elle. Mais Valbert n’en fit pas cas. Il savait trop bien qu’à force, la flamme vacillante qui veillait la libido de sa femme finirait par l’embraser et vaporiser l’épaisse couche de glace qui gelait ses sens.
Un peu plus tard dans la nuit, le couple s’endormait, épuisé de plaisir, la tête de Madeline reposant sur le torse épilé de son mari.
« Allez, rentre ! » répondit Valbert à l’aboiement pète-sec de Maya derrière la porte. Aussitôt rentrée, il la saisit par le collier. En glissant son doigt sur le bord, il repéra la fente où loge la carte mémoire. Une Micro SD de 32 Go aussi fine et aussi grosse qu’une pièce de cinq centimes.
– Tu as changé le collier de Maya ? demanda Madeline.
– Heu… Oui ! Ce matin, en retenant la chienne pour l’empêcher de sortir, le vieux m’est resté dans les mains. Alors, en allant faire le plein au Carrefour Labège, j’en ai profité pour en acheter un autre au Botanic.
Valbert ne tenait pas à mettre Madeline au courant. D’abord sur le fond, parce qu’il ne voulait pas montrer l’importance qu’il attache à sa chienne, et puis sur la forme, parce qu’il a toujours aimé la culture du secret.
– À ta place, je l’aurais pris moins mastoc.
– Oui, mais voilà, tu n’es pas à ma place, ok ? répliqua sèchement Valbert, comme pour signifier : « Occupe-toi de tes oignons ! »
