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C’était le temps des Golden Sixties, d’une certaine Belgique, du service militaire et des orchestres de copains. Après une enfance étriquée à Gand, Arthur voit sa vie s’élargir dans une caserne malinoise grâce à Berta, sa contrebasse. C’est bien connu, la musique adoucit les militaires comme elle rapproche les personnes et les villes. L’une s’appelle Rachel et l’autre Bruxelles…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Léo Beeckman est né à Gand en 1948 dans une famille flamande modeste. Autodidacte, il enchaîne des petits boulots (photographe de plage, démonstrateur de robots ménagers, etc.) tout en se passionnant pour le théâtre et la littérature. Installé à Bruxelles, il assure pendant plus de trente ans la présence des Lettres belges francophones dans les salons du livre, de Montréal à Beyrouth et de Moscou à Taipei. Il est mort en 2017.
Dos au public est son premier roman.
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Seitenzahl: 110
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Remerciements
à Jean-Claude Salemi, pour la gravure qui a inspiré ce roman ;
à Michel Lambert, pour sa lecture encourageante ;
à Michel Torrekens, en particulier, pour avoir débarrassé ce texte d’innombrables scories et pour m’avoir appris que le passé n’est simple qu’à la condition qu’il soit parfaitement passé.
On pense à tout ce chemin parcouru pour s’éloigner du père,et voilà qu’il faut reprendre la route en sens inverse.
Dany Laferrière
Discours de réception à l’Académie française
1re partie
Cinq minutes pour dégager
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Arthur Degroot avait appris la contrebasse à l’armée. C’était un garçon timide né au début des années cinquante dans le quartier des abattoirs de la ville de Gand. À l’époque, le service militaire était encore considéré comme un rite de passage vers l’âge adulte par tous les parents, infatigables narrateurs de leurs actes héroïques pendant une ou parfois deux guerres mondiales. Pour beaucoup d’adolescents, c’était plutôt appréhendé comme un calvaire auquel il était impossible d’échapper. À l’arrière de la Kasteellaan – une avenue arborée avec au milieu un site propre pour le tram qui reliait les quais de l’Escaut à la Dampoort, où s’avançaient les premiers docks du port maritime – se trouvait un quartier ouvrier insalubre fait de masures à deux pièces, sans compter la cave et le grenier, face à un mur aveugle qui était l’arrière d’une autre ligne de maisons similaires. Deux robinets d’eau potable pour toute la rue, des toilettes à l’extérieur, un bac maçonné devant chaque maison pour le charbon et une courette sur laquelle la plupart des habitants avaient construit un cabanon pour stocker tout ce qui ne trouvait pas de place dans les quarante mètres carrés habitables, voilà le décor dans lequel avait grandi Arthur. Il s’était souvent demandé pourquoi cette avenue s’appelait « Avenue du Château » alors qu’il n’y avait rien de la sorte à la ronde. Les seuls châteaux qu’Arthur connaissait dans la ville ne se trouvaient pas dans son quartier. C’étaient le célèbre château des Comtes et celui de Gérard le Diable, qu’il pensait habité par le roi des enfers, portant queue fourchue au derrière et cornes sur la tête, et marchant sur des pattes de bouc. Il y avait bien, de l’autre côté des abattoirs, les ruines de l’abbaye Saint-Bavon. Premiers vestiges de la ville, ces vieilles pierres n’avaient rien d’assez prestigieux pour laisser l’empreinte d’une demeure de chevalier dans l’imaginaire d’Arthur. Peut-être que le nom de Kasteellaan avait été choisi précisément pour mieux cacher la misère derrière les maisons bourgeoises. Même les animaux de ferme semblaient avoir compris qu’il ne fallait pas mélanger torchons et serviettes. Quand par malheur, sur le chemin de l’abattoir, un taureau, les yeux bandés, avait compris qu’on ne l’amenait pas à la vache et qu’il réussissait à s’échapper, poursuivi par les paysans cannes levées et fulminants, il ne choisissait jamais la Kasteellaan pour trouver sa liberté. Ne voyant rien, il essayait de se repérer à l’odeur et pensait se trouver en lieu sûr dans les ruelles boueuses de la petite cité ouvrière. L’enfance d’Arthur n’avait pas été pour autant trop malheureuse, mais avouer autour de lui où il habitait était difficile et avait certainement contribué à façonner sa timidité.
Vers ses dix ans, à l’école que fréquentait Arthur, madame Sylvette, institutrice de son état et fervente admiratrice de la célèbre famille autrichienne Trapp qui avait résisté au nazisme en chantant, avait eu l’idée de créer une chorale. Elle avait pleuré de chaudes larmes en écoutant cette famille de choristes chanter Edelweiss dans le film allemand qui leur avait été consacré et elle attendait avec impatience la sortie de la version américaine qui devait s’intituler La Mélodie du bonheur. Elle avait envie de serrer chacun et chacune de ses élèves contre son cœur quand elle arrivait à les faire chanter a cappella sans la moindre fausse note. Lors d’une répétition de La mer de Charles Trenet, son oreille fut frappée par la pureté de la voix d’Arthur à qui elle confia d’emblée un rôle de soliste, ce qui n’était pas vraiment du goût de ce dernier. Enthousiaste, elle convoqua les parents et les adjura d’envoyer leur fils à l’académie de musique pour y apprendre le solfège. Aucun des deux parents ne possédait la moindre notion de musique, alors qu’ils avaient, pour leurs sorties du dimanche, un abonnement à l’Opéra, au « poulailler ». À cet étage, le plus élevé de la salle, s’entassait le peuple. Il était séparé des autres balcons par une grille fermée au cadenas. Ses parents trouvaient la proposition de madame Sylvette séduisante et ils se disaient que la connaissance de la musique ne pouvait qu’améliorer le statut social de leur unique enfant. Heureusement qu’il s’agissait d’apprendre à chanter, car dans leur petite maison de deux minuscules pièces, il n’y avait vraiment pas de place pour un piano, même si le plus généreux des mécènes le leur avait offert. L’inhibition dont souffrait Arthur se voyait encore intensifiée par toutes les sollicitations autour de sa personne, mais il n’osait s’opposer aux souhaits de ses parents ni, encore moins, à ceux de son institutrice. Il se résignait à consacrer ses mercredis après-midi et ses samedis matin à l’écriture musicale et à la modulation de ses cordes vocales. Quelques années plus tard, sa voix mua et ce fut avec un certain soulagement qu’il accepta le verdict de son professeur à l’académie : abandonnez le chant, Arthur ! De toute façon il ne se voyait pas sous les feux de la rampe. Pour ne pas trop décevoir ses parents, il commença à gratter la guitare et poussa la chansonnette quand ils rendaient visite à un oncle ou une tante en ville ou dans le Pays de Waes d’où était originaire son père, Louis. L’honneur était sauf. On le laissa tranquille.
À dix-huit ans, le moment tant redouté arriva : la convocation au Petit-Château à Bruxelles, l’étape préparatoire au service militaire. La seule fois où Arthur avait mis les pieds à Bruxelles, c’était pour visiter, main dans la main avec son père et sa mère, l’Exposition universelle de 1958. Il se souvenait de son père, maçon de métier, émerveillé devant la flèche du Génie civil en béton armé alors qu’Arthur avait été plutôt impressionné par les vagues artificielles reproduites dans un immense aquarium au pavillon hollandais. Visiter l’Exposition universelle en un jour avait nécessité une planification rigoureuse. Il n’était pas question de passer la nuit à Bruxelles et encore moins de faire deux fois le voyage. Le pavillon américain avait été laissé délibérément de côté pour avoir le temps d’admirer les progrès de la société soviétique et de voir en vrai le fameux Spoutnik. Arthur aurait bien aimé visiter le village congolais, mais son père avait rétorqué que, pour voir des singes, ils pouvaient tout aussi bien aller visiter le zoo d’Anvers. La file pour entrer à l’Atomium avait été trop longue et comme ils cherchaient un endroit tranquille pour déballer et manger les tartines qu’ils avaient apportées, ils visitèrent à la place le pavillon de l’usine de conserves Marie Thumas où on pouvait déguster gratuitement de la soupe. La journée s’était terminée autour de la bière et de la limonade dans la Belgique joyeuse. La visite avait été longue et fatigante, mais on y avait été, à cette fameuse exposition mondiale ! Les billets d’entrée, conservés précieusement avec les cartes postales achetées sur place, donnaient le droit d’en parler.
Le Petit-Château ne ressemblait pas vraiment à la Belgique joyeuse de l’Expo 58. Il avait plutôt l’allure de la prison de Gand sur le Nieuwe Wandeling. Des murs austères en brique rouge et des tourelles de surveillance de part et d’autre d’un portique fermé d’une lourde porte en bois accueillaient les candidats miliciens. Après trois jours d’examens médicaux et toutes sortes de conseils et d’interrogatoires, Arthur fut jugé apte pour le service. Il n’avait jamais imaginé toutes les maladies qu’on peut attraper en s’intéressant aux filles et l’opinion politique des instructeurs à propos des Russes ne collait pas non plus vraiment avec ce que lui avait raconté son père. Certes, ils étaient à la pointe du progrès dans beaucoup de domaines ; visiblement, ce n’était pas pour améliorer les conditions de vie de la classe laborieuse, mais pour nous préparer, par pure méchanceté, une sale guerre atomique ou bactériologique.
Quelques mois plus tard, il apprenait à marcher au pas dans la cour de la caserne Dossin à Malines, un bâtiment triste, hanté par le souvenir de la déportation des Juifs qui y avaient été entassés en attendant les trains vers la mort en Pologne. Après huit semaines d’instruction, il intégra le 5e bataillon des troupes de transmission de l’armée belge à la caserne Baron Michel, dans un autre quartier malinois.
À peine arrivé dans son unité, il fut appelé hors du rang par le sergent qui commandait le peloton dans lequel il avait été affecté :
— Soldat Degroot, j’ai vu dans votre dossier que vous avez des connaissances en musique, veuillez me suivre chez le lieutenant, s’il vous plaît.
Surpris, Arthur se demanda si le fait de pouvoir lire une partition était quelque chose de répréhensible à l’armée et se creusait déjà la tête pour trouver une bonne excuse. Ce ne fut nullement nécessaire : le lieutenant Verschueren était un homme aimable, début de la trentaine, qui le mit tout de suite à l’aise.
— De quel instrument jouez-vous, monsieur Degroot ?
— Un peu de guitare, mon lieutenant.
— Parfait ! Laissez tomber les « mon lieutenant » et appelez-moi Gaston. Il tendit la main. Moi je joue du saxophone… Puis-je vous appeler Arthur ?
— Euh, oui, mon lieutenant.
— Gaston ! Appelez-moi Gaston, nous sommes entre musiciens. Voilà pourquoi je vous ai fait venir. Je dirige un petit orchestre qui joue deux soirs par semaine dans le bar des officiers. Ce n’est pas du grand spectacle, vous savez, juste pour créer un peu d’ambiance.
Il vit blêmir Arthur, qui sentait venir la proposition.
— Que se passe-t-il Arthur ?
— Rien, mon lieu…, pardon Gaston, c’est que je n’ai jamais joué en public, et encore moins dans un orchestre.
— Ne vous inquiétez pas, mon garçon, laissez-moi vous expliquer. Notre bassiste était un milicien comme vous et il vient d’être démobilisé. La contrebasse est à vous maintenant !
— Une contrebasse ! Mais je n’ai jamais touché à une contrebasse.
— Et alors, c’est pas compliqué, ce n’est qu’une grosse guitare avec deux cordes en moins. Et puis, ne vous inquiétez pas, tout ce qu’on vous demande est de donner le tempo et notre répertoire se limite à une quinzaine de standards de jazz paisibles : In the Mood ; The Girl from Ipanema ; On the Sunny Side of the Street ; Stardust ; Fly Me to the Moon ;etc. que nous jouons dans l’ordre ou dans le désordre. Jamais on ne nous a demandé autre chose. On reprend les sessions dans six semaines, après les fêtes de Nouvel An, je suis certain que d’ici là vous connaîtrez par cœur toutes les mélodies. Croyez-moi, vous avez tout intérêt à accepter ma proposition. Aussi longtemps que vous ferez partie de notre formation, vous serez exempté de toute corvée : cuisine, nettoyage, garde. Vous ne le regretterez pas, conclut-il d’un air convenu. Venez avec moi, je vais vous présenter Berta.
Arthur allait de surprise en surprise.
— Berta ? Qui est Berta, Gaston ?
— C’est la contrebasse, on l’appelle Berta. Moi-même, j’appelle mon sax Philémon et notre pianiste, dentiste de formation, appelle son piano « Doctor Che ». Demain, je vous présenterai les autres : Lucien au piano, Marcel à la batterie et André à la guitare acoustique.
Tout cela allait un peu trop vite pour Arthur. Il sentait des frissons lui parcourir le dos. Ses tempes battaient au rythme de son cœur, ses genoux tremblaient, mais il tenait bon et se laissait porter par le destin. Quand ils entrèrent dans le bar – désert à cette heure de la matinée –, il remarqua tout de suite la petite scène dans le fond avec le piano, un Steinway demi-queue tout de même, la batterie avec l’insigne du 5e TTr sur la grosse-caisse et entre ces deux, Berta la contrebasse.
— Allez-y, Arthur, vous pouvez faire connaissance, insista Gaston sur un ton militaire. Moi, je dois donner quelques instructions à mon staff technique. Je vous rejoins dans une demi-heure. Faites comme chez vous, personne ne vous dérangera à cette heure.
Il s’apprêtait à quitter le bar, mais se retourna une dernière fois.
— Si on se tutoyait plutôt, non ?
Il n’attendit pas la réponse et sortit.
Arthur s’affaissa dans un fauteuil. Il ferma les yeux, écouta sa respiration. Il repensait aux centaines et centaines d’heures qu’il avait passées à l’académie à reconnaître des notes, à dessiner des blanches, des noires, des croches, des doubles croches, à trouver des accords sur sa guitare. Et aujourd’hui, il allait pincer les cordes de cette grosse Berta.
Il regarda autour de lui. L’endroit était plutôt agréable. On aurait tendance à le décrire comme « cosy », une ambiance de pub anglais. Une dizaine de tables rondes en mahogani, qui brillaient d’encaustique, entourées de petits fauteuils couverts de velours rouge. Il se remémorait les chaises de l’opéra, dévolues aux étages qui ne lui avaient pas été accessibles en sa jeunesse. Un comptoir avec une rampe et un repose-pied en cuivre, couronné de lampes à abat-jour en verre blanc, diaphane. Devant un miroir, des dizaines de bouteilles d’alcool, whisky, vodka, gin, cognac, etc. et une petite armoire vitrée avec des boîtes ouvertes de cigares.
