Double face - Joelle Remy Goniaux - E-Book

Double face E-Book

Joëlle Remy Goniaux

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Beschreibung

Anna, ingénieure chimiste nouvellement diplômée, rencontre à vingt-deux ans un travailleur saisonnier, Jacopo. Après un tragique évènement familial la jeune femme, séduite par ce latino bien bronzé à l'accent sicilien, accepte de le suivre à Paris. Là, tout bascule. Séquestrée plusieurs mois, honteusement soumise, Anna échappe de justesse à la mort. Pour se protéger de son geôlier, elle quitte la France et s'installe en Colombie Britannique. Passionnée par le génome humain, l'épigénétique, les thérapies avancées, elle se construit une nouvelle vie partagée entre le théâtre et le travail. Une rencontre improbable vient rompre son équilibre mais apporte à Anna un futur inespéré. Peut-on échapper au passé? Anna l'espère sans trop y croire.

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Seitenzahl: 150

Veröffentlichungsjahr: 2024

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« Les erreurs ne se regrettent pas, elles s’assument !

La peur ne se fuit pas, elle se surmonte.

L’amour ne se crie pas, il se prouve. »

(Simone Veil)

Tu m’as volé mon âme

Mes rêves, mes espoirs

Dans mon visage plus rien

Ne sera jamais mien

A ma chère Maman

Là où tu navigues, je te retrouverai.

Face au miroir, après des jours et des jours d’attente, d’angoisse, je regarde abasourdie mon nouveau visage. C’est l’image d’une inconnue que je vois. Oubliés la face tuméfiée, l’arcade sourcilière ouverte, les pommettes bleuies, les yeux hagards, le sang. Je scrute intensément ce nouveau facies à la recherche d’un détail familier. Depuis des mois la petite étincelle qui illumine un regard avait disparu. Le jade de l’espérance avait perdu tout éclat ; un vert délavé, poli par des torrents de larmes, l’avait remplacé. Aujourd’hui, l’espoir d’une vie nouvelle a ranimé la flamme apportant un soupçon d’optimisme, de renouveau. Mes cheveux malmenés, fragilisés ont repoussé. Ils tombent en cascade sur un cou émacié, gracile ; un noir de jais intense a supplanté le terne d’un blond doré décoloré, faisant ressortir la peau pâle. L’ovale du visage a été retravaillé, les pommettes gonflées, le nez modifié. J’effleure du bout des doigts ma peau tendue aux traits figés ; j’esquisse un timide sourire. Il a quelque chose de familier qui me rassure.

Je m’interroge sur ma reconstruction morale. Va-telle suivre ma métamorphose physique ? J’en doute, l’espère sans trop y croire. La peur sourde de me retrouver face à mon bourreau me tenaille. Rien que d’y penser mon ventre se contracte, mes mains tremblent. Comment oublier ? Mon tortionnaire doit me savoir vivante. J’en frissonne…

Inconsciente à mon arrivée dans cet établissement hospitalier, plongée dès mon admission dans un coma artificiel, le jour arrêté par les médecins de mon réveil programmé, j’ai reçu la visite du chirurgien venu me dresser un état des lieux me laissant plusieurs jours, interdite.

Admise dans mon service de réanimation en état d’urgence absolue, vous avez été placée en sédationanalgésique pour atténuer vos souffrances. Vous assurer un confort physique et psychique était une priorité. La violence des coups reçus vraisemblablement avec un objet contondant, ne m’ont laissé aucune alternative sur la suite à donner. Défigurée, j’ai pratiqué une reconstruction quasitotale de votre visage. Rassurez-vous, tout s’est bien passé. Cependant, les bandages enlevés, vous risquez de ne plus vous reconnaître. J’ai préservé ce qui pouvait l’être. Vos expressions se refaçonneront au fil du temps. Je suis certain que votre sourire restera vôtre. Vous récupérez vite et bien ; le privilège de la jeunesse sans doute ! Dans quelques mois, un an au plus, il n’en paraîtra plus rien. Abordez ce changement avec l’espoir de vous soustraire à votre tortionnaire. Méconnaissable, vous pourrez vous reconstruire une vie nouvelle. Aucun organe vital n’a été touché excepté la rate éclatée que j’ai enlevée. Soyez sans crainte, on peut vivre sans en respectant quelques précautions. Vos fractures rendent aujourd’hui votre immobilisation forcée. Elles nécessiteront des séances de kinésithérapie mais chaque chose en son temps. Ne soyez pas pressée. Reposez-vous, récupérez. Tout votre être le réclame. Une fois cagoule, pansements enlevés, ne cherchez pas de résultat immédiat. Il faudra patienter un peu mais vous ne serez pas déçue ; j’ai fait une œuvre d’art à la Botticelli, je vous l’assure… Des policiers se sont déjà présentés plusieurs fois pour vous interroger. Ils attendent notre feu vert pour vous rencontrer. Vous pourrez alors porter plainte. Nous avons retardé au maximum ce douloureux moment. Il ne demeure pas moins indispensable pour procéder à l’arrestation de votre criminel. Vous sentez-vous prête ?

Non, je ne l’étais pas. Comment accepter, vivre cette terrible fatalité ? Recluse dans les vingt mètres carrés de ma chambre, je suis restée murée dans le repli. Les douleurs, liées à la chirurgie réparatrice avec rhinoplastie, consécutives aux multiples traumatismes étaient vives et invalidantes ; mon élocution se limitait à quelques balbutiements. Emballée comme un œuf, emplâtre sur le nez, visage cartonné, œdématié, immobilisée sur mon lit avec fractures bras et jambe, il m’était impossible de bouger. Axée à soulager mes maux, je n’éprouvais aucune envie de rencontrer quelqu’un encore moins de me soumettre à un interrogatoire même s’il s’avérait urgent. Déterminée à sortir rapidement de mon état, j’ai porté ma croix avec courage. Pendant trois mois s’égrenèrent de longues journées remplies de vide seulement rythmées par les allers-retours bienveillants du personnel soignant. Je somnolais beaucoup. Hantée par des cauchemars récurrents, je me réveillais en hurlant, perdue, haletante. Une angoisse latente m’habitait.

Dans ma chambre d’hôpital, depuis peu, tel un phénix je renais de mes cendres. Une fois mon interrogatoire terminé, j’espère pouvoir me libérer du sentiment de culpabilité que je nourris. Si je n’avais pas défié Jacopo, mon boucher, je n’en serais pas là.

Me sentant responsable de ma condition, je me flagelle de reproches.

J’ai senti la mort toute proche, je l’ai même souhaitée, résignée à en finir une bonne fois pour toutes. Inutile de se défendre, de résister quand la force a raison de vous. Depuis des mois, les attaques de plus en plus violentes de Jacopo me laissaient dans une terreur telle qu’une seule obsession m’animait : ne rien faire surtout ne rien dire pour les déclencher. Un geste, une parole, tout était prétexte pour attiser le feu. J’ai fait abstraction de ma prudence quand, excédée d’être son otage, je l’ai provoqué avec mon héritage. Lui signifiant que mon compte bancaire était bloqué, j’ai signé mon arrêt de mort. Devenue son punching-ball humain, le défouloir de sa colère, je n’aurais pu échapper à sa barbarie s’il ne m’avait crue définitivement anéantie. Il me laissa pour morte sur le parquet.

J’ai sombré dans un gouffre profond, sans espoir de retour. J’ai vu ma courte vie défiler. A vingt-trois ans, je payais le prix de mon innocence.

Mes premiers souvenirs remontent à l’école maternelle. Enfant unique d´une mère célibataire, j’ai très rapidement vécu une marginalisation liée à l’absence d’un père.

Harcelée, écartée des jeux, jamais conviée aux fêtes anniversaires de mes camarades, je pensais ces brimades directement liées à un manque de disponibilité de ma mère. Ses absences pointées du doigt par les autres parents se remarquaient dans les conseils de classe, les sorties scolaires. Assumant seule son rôle de parent, sans nounou ni baby-sitter, Alice manquait de temps.

Tous mes efforts pour avoir des amies demeuraient vains. Elève studieuse, appliquée, respectueuse des consignes, je compensais mon manque affectif par mon sérieux pour attirer les bonnes grâces de l’institutrice. Aucun résultat. Elle aussi me culpabilisait.

— Ton carnet de notes doit être signé par tes deux parents.

— Il serait grand temps que je rencontre ton père…

Avec force, je répondais que je vivais seule avec ma mère avant de renoncer à toute justification. Retrait, impuissance, soumission traçaient insidieusement leur chemin dans mon existence.

Curieuse de savoir pourquoi je ne connaissais pas mon géniteur, je questionnais régulièrement maman. Elle répondait invariablement,

— Anna crois-moi, c’est mieux ainsi. On est bien toutes les deux, NON ?

Je restais sans voix. Lui expliquer que je n’avais pas d’amies parce que pas de papa lui paraîtrait sans doute puéril et inapproprié. Ne nourrissant aucun ressentiment envers elle, je profitais au maximum de nos moments de tendresse, de complicité. Ma mère m’incluait dans tout ce qu’elle faisait. Elle organisait, gérait sa vie pour me satisfaire au mieux. Les weekends, pendant les vacances, nous fréquentions assidûment les bibliothèques, musées, cinémas, parcs d’attractions, hôtels, restaurants. Elle m’invitait chaque fin de semaine au McDonald’s pour un moment privilégié. Elle aimait me regarder dévorer mon menu Happy Meal, burgers, frites, nuggets en me réjouissant de mon cadeau et en profitant de l’espace jeux.

Exubérante, toujours pleine de vie, Alice me répétait,

Ça fait du bien de se payer du bon temps, ma Chérie. Faut en profiter quand on le peut…

Je n’avais aucune raison de la contredire.

Inscrite dès mon plus jeune âge à des cours de musique et de théâtre dans un centre de loisirs, je me libérais de mes frustrations en endossant des rôles de princesse, de reine, de fée… J’abandonnai rapidement l’activité musicale demandant des heures de pratique pour me consacrer exclusivement à la mémorisation des textes scéniques. Elargir la gamme de rôles susceptibles de me convenir me poussait à me surpasser. Mes professeurs me disaient douée ; j’avais besoin, envie d’y croire pour prendre confiance, me rassurer.

Dans notre appartement douillet du cinquième arrondissement, ma mère travaillait chaque soir sur son ordinateur. A ses côtés, je puisais la force nécessaire pour avancer. Confortablement installée au milieu de coussins mœlleux, cocooning garanti, je m’évadais dans la lecture en me créant des mondes imaginaires. Tout était simple, facile, reposant. Je m’inventais au gré de mes fantaisies, des papas de couleur, de religion, de nationalité multiple, des frères, des sœurs… Ce n’était pas si mal de se créer des vies !

OUI ! Sans nul doute, on était bien toutes les deux. En y réfléchissant, j’imaginais mal la place d’un père dans notre quotidien.

Un soir d’hiver, l’année de mes dix ans, ma mère me surprit sortant un album photos d’une mallette tenue secrète dans sa chambre.

— Anna, viens faire la connaissance de tes grands-parents. Nous n’avons encore jamais parlé d’eux. Il est grand temps que tu saches qu’ils existent avant de penser que tu es une extraterrestre.

Surprise, j’examinai avec curiosité, beaucoup d’attention, ces deux inconnus. Tous disaient que j’étais le portrait craché de ma mère. Je ne fus pas surprise de me trouver beaucoup de ressemblances avec grand-mère ! Des visages souriants, heureux accompagnaient Alice aux étapes marquantes de sa vie. Un dernier cliché, pris le jour de sa remise de diplôme, clôturait l’album.

— Pourquoi me le montrer aujourd’hui ? Aurais-tu reçu des nouvelles d’eux récemment ?

— Mes parents ne te connaissent pas Anna. Après avoir découvert que j’étais enceinte, je me suis enfuie de la maison. Je ne voulais pas rendre de compte. C’était au-dessus de mes forces de me dédouaner. J’avais cherché un emploi avant mon break au Canada ; à mon retour une proposition d’analyste financier dans une banque parisienne m’a permis de m’éloigner suffisamment d’eux pour garder secrète ma grossesse. Par la suite satisfaite du poste, bien installée, j’ai construit une vie pour nous ici. Le temps a passé vite. Tu es une grande fille aujourd’hui ; je peux te parler de mon passé sans me chercher d’excuses. Regarde le faire-part de naissance dans l’album ? Il leur était destiné. Va savoir pourquoi je ne l’ai jamais envoyé. Je pense qu’il est temps de réparer cet oubli. On va tâter le terrain. Qu’en dis-tu ?

— Je suis persuadée qu’ils seront heureux. Tout ce temps passé sans donner de nouvelles. Écris-leur une lettre. N’oublie pas de glisser mon portrait. Je suis déjà impatiente d’avoir une réponse. Tu pourrais téléphoner… on gagnerait du temps.

— Non, non, je préfère un courrier. Leur laisser le loisir de comprendre, d’accepter, de pardonner. Nous allons sélectionner nos plus belles photos. Nous verrons bien ce qu’il en résultera.

Je me suis mise à rêver à une famille élargie. Pour la première fois ma mère me parlait de ses proches ; demain il se pourrait qu’elle m’en apprenne davantage sur mon père.

Je n’attendais que ça.

Le directeur de l’école, Monsieur Romero, accompagné d’un agent de police, a brusquement fait irruption dans notre salle de cours. Tous les élèves surpris, curieux, en attente se sont levés. Après quelques conciliabules en aparté, le professeur s’est tourné vers nous. Le temps semblait suspendu.

J’ai perçu le regard de Madame Archambaud sur moi bien avant qu’elle parle. Pour disparaître, j’ai rentré la tête dans les épaules, me suis tassée sur la chaise. Je ne sais pourquoi je voulais m’effacer de la surface de la terre mais sa voix m’a rattrapée.

— Anna, rassemble tes affaires s’il te plaît et accompagne ces deux Messieurs.

Subitement soulagés mais compatissants, les visages des autres élèves se sont tournés vers moi. D’un naturel effacé, la situation m’indisposa. J’avais beau chercher, aucun motif valable ne justifiait mon exclusion. Très inquiète, me questionnant toujours sur ce qui pouvait motiver ma sortie, j’ai emboîté le pas aux hommes d’autorité.

Arrivés dans son bureau, Monsieur Romero m’a fait asseoir. La secrétaire s’est discrètement éclipsée. Un lourd silence a alors rempli tout l’espace. Voulant s’éclaircir la voix, toussotant le directeur pris enfin la parole.

— Je ne sais trop comment te dire cela mon petit mais j’ai une très difficile nouvelle à t’annoncer. Pardonne d’avance la peine que je vais te faire. Ta maman vient d’être victime d’un grave accident de la route. Tes voisins d’immeuble, contactés par la police, ont donné l’adresse de ton école. Avant de te déranger, j’ai cherché dans ton dossier les références d’une personne à contacter en cas d’urgence ; je n’ai hélas trouvé personne. As-tu de la famille proche ou des relations dans le milieu professionnel de ta maman ?

Je ne comprenais pas vraiment ce qu’il disait et ne savais trop ce qu’il attendait de moi avant que les mots finissent par percuter mes neurones : Maman blessée, personne proche, prévenir… Hagarde, j’ai regardé Monsieur Romero avant de répondre,

— Je vis seule avec maman.

Affolé, subitement inquiet, impuissant, le directeur se tourna vers le policier.

— Anna, je suis venu t’apprendre une terrible nouvelle. Ta maman vient de nous quitter, petite. Elle est décédée. Une collision avec un camion lui a été fatale. Conduite immédiatement à l’hôpital, les médecins n’ont rien pu faire pour la sauver. Une enquête est ouverte bien entendu.

Mon cerveau refusait d’enregistrer la nouvelle mais tout mon corps s’est subitement mis à trembler sans contrôle. Larmes, sanglots sont venus m’étouffer. Je ne pouvais plus respirer. Le directeur me tendit un verre d’eau. Respectant mon chagrin, les deux hommes se sont faits discrets. L’agent se rapprocha pour me relever. Il me serra dans ses bras.

— Je dois te conduire à ton appartement, Anna, pour chercher ton livret de famille. Saurais-tu où il est par hasard ?

Un éclair de lucidité a faiblement éclairé ma nébuleuse.

— Non, je l’ignore. Maman m’a récemment montré un album photos où on voit ses parents. Je ne sais malheureusement pas où ils habitent.

— Ne t’inquiète pas ; la police est là pour t’aider. Nous allons les prévenir. Ce soir, tu ne dois pas rester seule. Je suppose que tu n’as pas très envie d’aller dans un foyer. Si tu veux, tu peux dormir chez moi. J’ai une fille de ton âge qui sera ravie de partager sa chambre. Elle a toujours rêvé d’avoir une sœur.

Soulagée d’éviter un placement, je l’ai suivi comme un automate. Posé sur la commode, l’album semblait nous attendre. Il renfermait bien le faire-part de ma naissance sur lequel figurait une adresse. Le policier s’en empara avant de me conduire chez lui. Souhaitant retourner rapidement au poste pour lancer son enquête, il me confia à sa femme Bénédicte. Leur fille, Flore, bouleversée, s’empressa de me laisser sa chambre.

Sous les couvertures, drap sur la tête, cherchant à fuir la réalité, j’ai laissé libre cours à ma peine. Une fois toutes les larmes de mon corps taries, épuisée, j’ai fini par m’endormir.

Au réveil, je ne savais plus que penser. Cauchemar ou réalité ?

Ouvrant les yeux sur cette chambre inconnue, la situation s’est rapidement imposée. Un coup discret à la porte réveilla toute mon angoisse. Bénédicte m’apportait le petit-déjeuner.

— Bonjour Anna. Flore est partie à l’école ce matin. Toi, tu vas rester avec moi. La gendarmerie a contacté tes grands-parents. Ils sont déjà en route et ne sauraient tarder. Si tu le souhaites, tu peux prendre une douche, la porte à droite en sortant. Il serait bon que tu manges un peu. Tu n’as rien avalé hier soir. Je te laisse le plateau. Fais un effort.

Espérant que j’allais suivre ses conseils, Bénédicte s’éclipsa discrètement.

Effrayée par l’idée de rencontrer mes grands-parents, je n’ai pas bougé, pas touché non plus au petit déjeuner. Dans ma tête tout n’était que confusion.

Maman, il est impossible que tu sois partie. Ne m’abandonne pas, je t’en prie ; j’ai besoin de toi.

Des bruits dans l’escalier m’ont subitement tirée de ma torpeur. J’ai sauté du lit au moment même où la porte s’ouvrait. Une femme, qui ne pouvait être que ma grand-mère, s’est approchée en prononçant des paroles incompréhensibles entremêlées de lourds sanglots. Serrée dans ses bras, tout contre son cœur, bercée comme un bébé, je me suis abandonnée pour laisser libre cours à ma peine. Des spasmes secouaient tout mon être.

— Doucement mon petit, ça va aller. On est là maintenant. Nous allons te reconduire chez toi ; nous y ferons plus ample connaissance.

J’opinai du chef, sans prononcer un seul mot. Sitôt arrivés à l’appartement, je me suis précipitée dans la chambre de maman. J’étais certaine qu’elle m’attendait. Dans ma tête tout se mélangeait.

Allongée sur son lit, j’ai cherché sa chaleur, ses caresses, ses rires, son parfum, refusant toujours de croire qu’elle m’avait définitivement quittée.

Mes grands-parents se sont faits discrets. J’ai entendu vaguement grand-père sortir, grand-mère s’affairer en cuisine avant de tomber dans les bras de Morphée.

Le sommeil est un refuge salvateur Anna dont il te faudra pourtant sortir pour affronter la réalité.

L’après-midi était déjà bien avancé quand une envie pressante me força à quitter le lit. Grand-mère n’attendait que ça.

—Viens manger, Anna. Tu n’es pas obligée de parler si tu n’en as pas envie mais tu dois te nourrir.

Je me suis approchée de la table comme un robot. Une assiette m’attendait.

— J’ai préparé une purée ; je peux te cuire un steak ou des œufs si tu préfères.

— Grand-mère, elle est où maman ?

— A l’hôpital ! Veux-tu la voir ?

— Non. Elle doit être couverte de sang… j’ai très peur du sang. Que va-t-il se passer ?

— Ton grand-père s’occupe des formalités. On en saura plus à son retour. Steak ou œufs ?

— Des œufs au plat, s’il te plaît.

Un sourire entendu a soudainement éclairé le visage débonnaire de grand-mère. Je la regardais s’affairer pour me satisfaire. Elle avait déjà pris possession des lieux, s’activait sans rien demander. Il était bon de la sentir proche. S’interrogeant sur l’après, je demandai,

— Que vais-je devenir quand vous serez partis ?