Derrière mon mur - Joëlle Remy Goniaux - E-Book

Derrière mon mur E-Book

Joëlle Remy Goniaux

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Beschreibung

Bonjour ! Je m'appelle Pierre. J'ai sept ans, bientôt huit. Je suis autiste. Je vous présente les personnes qui peuplent mon univers. Derrière mon mur, il y a : Jeff mon grand frère, beau comme un Dieu grec, mon héros. Madeline ma mère, auteure de contes pour enfants, mon soutien de tous les instants. Mattia mon père, architecte d'intérieur, mari de Victoria. Solenn ma demi-soeur. Madame MIME, orthophoniste. Jules propriétaire du haras où j'ai rencontré Blanche, ma jument de coeur. Charlotte mon unique amie. Elle a un petit signe physique qui me fascine, m'hypnotise. Suivez-moi. Je vous invite à faire leur connaissance.

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Seitenzahl: 178

Veröffentlichungsjahr: 2021

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A Emilie, Antony, Iris, Jules, Paul, Perrine, Philip.

L'autisme est un soleil inversé, Ses rayons sont dirigés vers l'intérieur.

Christian BOBIN

Jeff, mon frère, attend sa petite amie. Il a passé trente sept minutes, vingt cinq secondes dans la salle de bains à se faire beau ; j'ai chronométré ! Il est ressorti astiqué comme un sou neuf, beaucoup trop parfumé.

Je me suis invité dans sa chambre pour écouter sa musique. Assis en boule, dans son fauteuil, je le regarde qui va, vient.

Elle est en retard, il s'impatiente, passe de la console au téléphone, sursaute à la moindre notification sonore. Un bip familier, enfin ! Il pose son portable tout près de moi, sort avec empressement pour l'accueillir ; j'ai juste le temps de lire le message « je suis en bas ».

Elle entre étourdissante en éclatant de rire. Encore une blague de mon aîné. Il en a de bonnes même si je ne les comprends pas toutes. Peut-être que je connais celle qui l'amuse tant, va savoir.

Elle me découvre, pelotonné, mon cahier de notes en mains, ma tablette sur les genoux.

— Bonjour Pierre, tu vas bien ?

Polie toujours, bien élevée… Charlène !

Je ne réponds rien…

Elle s'installe sur le canapé. Ils s'embrassent à pleine bouche. Il commence à la caresser.

— Non Jeff, ton frère.

— T'inquiète, il est dans son monde, oublie-le ! Fais comme s'il n'était pas là.

Dans mon monde, comme il dit, je vois, j'entends tout. Qu'est-ce qu'il imagine ?

Tiens, la voiture de maman. Elle rentre du golf. Avant de partir, elle avait demandé,

— Pierre, je vais faire un dix huit trous. Tu viens ?

Je m'étais recroquevillé. Elle avait compris. Ça ne serait pas pour aujourd'hui.

Depuis le rez-de-chaussée, elle crie

— Hello les garçons, je vous apporte votre goûter, des donuts.

Elle va monter. J'attends son entrée dans la chambre avec impatience. Je me concentre sur les bruits. Une cavalcade dans les escaliers ! Jeff, les mains baladeuses, le nez dans le décolleté de la fille, n'a rien percuté. La porte s'ouvre.

Il réagit juste à temps, bondit. La fille s'est réajustée.

Raté ! Autant pour moi.

— Bonjour Charlène. Que fais-tu là ?

— Bonjour Madame.

— Elle est venue m'apporter sa playlist ; je vais la télécharger pour les vacances.

— Faites vite et descendez ; y'a assez de gâteaux pour tout le monde… Je t'ai acheté tes préférés, Pierre : ceux au chocolat.

Quelle chaleur ici ! Jeff ouvre donc la fenêtre.

Toi, mon chéri, tu me suis ? Tu dois mourir de soif !

Certes, il fait chaud dans la pièce. Plus encore pour elle ; certainement un contrecoup de ses quatre heures sur le parcours, à moins que ce ne soit la bière sirotée avec ses partenaires de jeu sur la terrasse du club house qui fait grimper la température !

Je descends, m'assieds bien droit, contre le mur. Elle me sert un jus d'orange, glisse une paille, ouvre la boîte.

— Sers-toi, mon bébé.

Elle m'agace à m'appeler son bébé. Maman, tu ou-blies que j'ai sept ans, bientôt huit. Elle ouvre la boîte. Hum, Ils sentent bons, ils sont beaux. Je les regarde, sans me décider. Les couleurs - rose, blanc, vert, marron - me font hésiter. J'opte pour le glaçage au chocolat. Je n'aime pas changer mes habitudes.

— Tu m'as manqué sur la licorne. Il y avait peu de monde, tu aurais pu t'amuser au Pitch & Putt ou me suivre caddy de mon cœur… Je joue mieux quand tu m'accompagnes, me conseilles. Tu sais toujours apprécier la distance, choisir le bon fer. J'ai quand même fait deux par quatre, un par cinq avant de me dérégler. Corinne commençait à être jalouse.

Corinne, médecin, amie de ma mère depuis que Jeff est en primaire a diagnostiqué mon autisme, il y a quatre ans. Au début, maman ne voulait rien entendre ; elles se sont même fâchées. Leur mésentente n'a pas duré, elles se sont vite réconciliées.

Maman débite, débite… J'aimerais bien faire comme elle mais dans ma tête les mots se bousculent, se chevauchent, se mélangent ; je ne sors qu'un banal grognement.

Dans un mois je commence les séances d'orthophonie. Le bilan a décelé une hypotonie des muscles des organes articulaires. Je vais devoir apprendre à travailler mes lèvres et ma respiration. Ce projet me plaît surtout s'il me permet de mettre des mots sur mes ressentis. Cela m'effraie aussi. Le silence me donne du recul. Il est porteur de sagesse.

Ma mère s'active dans tous les sens.

— Il faut que je me dépêche de prendre une douche. Papa mange avec nous ; il est de passage. Je n'ai encore rien préparé.

Mon père !

Il n'a jamais accepté mon handicap et a fini par nous quitter. Il est parti vivre une autre histoire avec une autre femme. Peut-être se sent-il responsable de mon état.

Il aurait certainement aimé avoir un deuxième fils comme Jeff quinze ans, sportif, bon élève, sociable, beau comme un dieu grec, cheveux châtains ondulés, yeux bleus, visage harmonieux, corps parfait qui ressemble paraît-il, physiquement au père de mon père. Je ne peux pas confirmer, je ne le connais pas.

Mes grands-parents paternels sont italiens. Jeff s'est rendu une fois, chez eux à Padoue, en Vénétie. Je n'étais pas encore né. Depuis la séparation de mes parents, on ne les voit plus. Il reste à mon frère très peu de souvenirs de sa visite si ce n'est son excursion à Venise, ville du voyage de noces de mes géniteurs. Il a retenu sa balade en gondole sur les canaux traversant la cité et la place Saint-Marc animée de ses nombreux restaurants envahie de ses innombrables pigeons. Quelques photos, un masque en plâtre décoré de notes de musique sont accrochés, comme des trophées, aux murs de sa chambre.

Un jour, moi aussi j'irai à Venise mais je ne rendrai pas visite à mes aïeux. Ils ont rompu toutes relations avec nous ; je n'ai aucune envie de les connaître …

Je suis l'opposé de Jeff, yeux noirs, cheveux longs blonds, raides, jamais coupés, emprisonnés dans un catogan. Je promets d'être longiligne, malingre peut-être. Je déteste qu'on me touche. Dieu nordique, je suis condamné à souffrir physiquement et psychologiquement. Si Jeff semble immortel, je suis le dieu viking Vidar, l'Ase silencieux, dieu du silence, n'intervenant que rarement. Ma chaussure magique m'aidera-t-elle à avancer dans la vie pour franchir tous les obstacles ? J'ose y croire.

Début de soirée, mon père entre dans la maison, comme un conquérant, un propriétaire sûr d'être encore chez lui. Faut dire qu'il continue à payer les remboursements du crédit. Ça doit lui donner bonne conscience, compenser à ses yeux le fait de nous avoir abandonnés.

— Salut les gars. Quoi de neuf ?

Il a momentanément oublié que je ne répondrais pas. La question était de toute façon pour mon frère. Il ne s'adresse jamais à moi. Il doit penser que je ne comprends pas ce qu'il me dit, que j'appartiens peut-être à une espèce différente. Comment pourrais-je ressentir quelque chose avec ce visage impassible, immuable, fermé que beaucoup incriminent.

Je ne comprends pas comment fait ma mère mais elle sait toujours quand je suis triste, enthousiaste, heu-reux ou malheureux sans qu'aucun muscle du visage ne me trahisse. Entre nous, ce doit être la télépathie qui fonctionne. Chaque matin, au réveil, comme une météorologiste elle devine si la journée sera pour moi, ensoleillée ou pluvieuse. Elle doit avoir une grenouille secrète dans un bocal ou une sorcière, peut-être une fée, qui la renseigne. Je l'aime maman. Elle est douce, dynamique, brillante. Elle est auteure, écrit des livres pour enfants qu'elle me lit chaque soir après avoir couché ses mots sur sa tablette. Sa voix est douce et chaude. Elle narre toujours des contes optimistes, des histoires de poissons rouges charmeurs, de crabes fantastiques, de licornes au grand cœur, de poissons volants, d'ours polaires égarés, de bateaux pirates, de trésors fabuleux… Elle ouvre mon imaginaire, me fait voyager au fond des océans, dans le grand nord, au milieu des îles fantastiques du bout du monde, au cœur de la grande forêt amazonienne, en plein ciel, au centre des étoiles, sur la lune. J'enregistre les mots, les endroits, les couleurs, les sons, les impressions, les sentiments. Après chaque histoire, je dessine dans mon cahier de notes les choses comme je les ressens. Il paraît que je suis doué !

Mon père parle de sa nouvelle femme, Victoria, d'origine suédoise qui attend une petite fille. Il vient de faire cette révélation entre le fromage et le dessert, sans complexe. Elle encaisse, Maman, sans broncher. Quel goujat. J'ai honte d'être son fils.

— J'espère qu'elle ne sera pas comme lui, dit-il, en me désignant du menton. Elle ne veut pas faire de diagnostic anténatal. Si notre fille est comme ça autant interrompre la grossesse mais elle ne veut rien entendre.

— Tu la quitteras ! Tu l'as déjà fait…

— T'es folle, tu ne sais pas ce que tu dis. J'ai toujours rêvé d'avoir une fille. De toute façon, ça ne vient pas de moi.

— Comment peux-tu dire ça ? Il continue dans ses délires.

— Madeline, je voudrais que tu lui téléphones. Elle t'écouterait. Tu lui raconterais tes problèmes, le chemin parcouru pour arriver à un diagnostic, les difficultés pour que Pierre avance dans la vie.

Tu t'enfonces là, papa. Maman ne t'écoute plus. Je crois que tu l'écœures à te plaindre et t'épancher. Elle gère déjà seule, tu ne vas pas la traumatiser avec ta deuxième nana.

Il s'éteint soudain comme une vieille bougie que la cire asphyxie.

— Il est tard. Je peux coucher ici ?

— Non, j'ai réaménagé l'étage. Les enfants ont chacun leur espace. Je n'ai pas de chambre d'amis.

Et paf ! Prends ça dans la tronche.

Qu'est-ce que tu crois, la polygamie n'existe pas en France à ce que je sache. Il repart, les oreilles aussi traînantes qu'un basset, la queue entre les jambes.

Jeff était dans sa chambre. Il ne lui a pas dit au revoir, à moi non plus, pourtant resté là, à l'écouter débiter ses sornettes. Un bisou furtif à ma mère, avant de claquer la porte.

— Viens Pierre, on va se coucher. Il nous a gâché notre soirée. Il est temps d'aller dormir mon poussin.

Petit poussin suit maman poule. Avec elle, j'irais au bout du monde. Elle est ma lumière, mon chemin de vie.

Cela fait quatre ans que papa est parti. Je n'ai que peu de souvenirs de sa présence dans ma petite enfance mais Jeff, oui !

Je le sais triste et malheureux après chacune de ses visites.

Mon étiquette d'autiste sur le dos, j'apprends à vivre avec mes souffrances, mes peines. Je n'extériorise rien même quand mon cœur saigne et que pleurent mes yeux. Mes larmes sont à l'intérieur, comme le sourire qui ne franchit jamais mes lèvres. Dans la maladie, je tolère la main fraîche de ma mère sur mon front fiévreux. Elle me rappelle que je suis vivant.

C'est dur de vivre derrière son mur.

Mon trouble apparaît dans la catégorie « trouble envahissant du développement : TED » ayant pour caractéristiques la diminution de la communication verbale, les difficultés dans les relations sociales et une restriction des centres d'intérêt. Diagnostiqué par le neuropédiatre, confirmé par le pédopsychiatre, le psychologue, la course des médecins spécialisés pour mettre des mots sur mes maux fut relayée par les professionnels de la rééducation.

Scolarisé en fin de maternelle en unité d'enseignement, UEM, j'ai à mes six ans rejoint l'école élémentaire pour un programme adapté. J'ai appris à lire avant de savoir parler, avec une reconnaissance des mots mais surtout à compter.

Les chiffres sont des notes de musique que je place, additionne, soustrais, divise, multiplie à l'infini. Je me fais ma chaîne musicale personnalisée pour trou-ver le résultat d'une façon quasi instantanée. Comme un jongleur, je les lance, les retourne, les rattrape, toujours dans le bon ordre. Il ne faut surtout pas les laisser tomber alors je me concentre un max, le résultat est toujours juste. Je suis devenu la fierté de ma mère, la convoitise de mon frère.

— Pierre, tu peux m'expliquer ! Comment fais-tu pour calculer si vite ? A croire que t'as un ordinateur dans le crâne. Dommage que je ne puisse pas t'emmener à mes contrôles de maths.

Mon frère envie ma dextérité mentale. Il est un élève brillant mais les matières scientifiques l'intéressent peu. Il préfère la littérature, les langues.

Moi, l'enfant de l'ombre, dans mon cahier de notes j'inscris des formules magiques : le déplacement d'air d'un avion, la vitesse du vent, le temps de réaction et la distance de freinage d'un véhicule… Je calcule les probabilités dans les jeux de hasard juste pour m'amuser. Ah, les chiffres, les nombres, les équations, les théorèmes, les espaces m'amusent, me divertissent.

Mon cerveau est un grand catalogue rempli de cases. J'y range ce qui m'intéresse, c'est-à-dire tout. Il me suffit quand c'est nécessaire, d'ouvrir le tiroir dont j'ai besoin.

Maman dit que j'ai une mémoire eidétique, ce qu'on appelle une mémoire absolue. Suis-je donc perçu comme un phénomène ?

Si c'est le cas je rejoindrai un jour Mozart ou Ste-phen Wiltshire l'« Human camera » capable de reproduire le plan d'une ville après l'avoir survolée quelques minutes ou encore Akira Haraguchi énumérant pendant seize heures cent mille décimales de Pi ou même Kim Peek, personnage de Rain Man atteint du syndrome d'Asperger…

— Pierre, cesse de rêver, pose ton cahier. Tu dois prendre ta douche, il est tard. Jeff est prêt. Fais vite, on t'attend pour manger.

Elle sait, Maman, que le « fais vite » est de trop. Elle viendra me chercher, comme à l'accoutumée car je m'oublie, trop occupé à regarder l'eau qui s'échappe dans la bonde pour en calculer la vitesse… Je laisse le jet couler sur mes épaules ; ça me détend un max.

Plus tard, je ferai de la plongée sous-marine. En apnée, je descendrai dans les profondeurs des océans, cent mètres c'est possible, les bras le long du corps, relaxé, avec un rythme cardiaque très ralenti. Une petite mort, contrôlée, maîtrisée. Je deviendrai dauphin, baleine, phoque avant de redevenir humain.

Le souper est prêt. J'aime ce partage à trois.

— C'est bientôt Noël, mes chéris. Va falloir réfléchir à ce que vous voulez. Pierre as-tu une idée ?

Je ne crois plus au Père Noël depuis longtemps. Je pense d'ailleurs n'y avoir jamais cru mais j'aime écouter les contes, les histoires s'y rapportant. Maman en invente de nouvelles chaque année dans ses livres.

Je prends ma tablette, cherche, lui soumets ma demande : un tableau périodique des éléments. Elle me regarde, surprise.

— T'es sûr ? Je ne sais pas ce que c'est.

Google est ton ami ! Je lui tends l'i Pad.

Elle lit : tableau reprenant tous les éléments chimiques connus, cent dix-huit, classés dans sept lignes, dix-huit colonnes reposant sur leur numéro atomique croissant, leur masse. Le nombre de protons que compte chaque atome correspond au nombre de ses électrons. Ils forment des familles : métaux, halogènes, gaz rares.

— Vraiment ? C'est ce que tu veux ?

Je hoche la tête.

Je suis fasciné par les symboles chimiques : Co, Tb, Sm, Dy, leurs noms : Cobalt, terbium, samarium, dysprosium chantent à mes oreilles comme une douce mélodie. Je les relie entre eux ; j'en fais des noms composés en essayant de me représenter de nouvelles inventions, des découvertes planétaires voire interplanétaires.

Elle me regarde, s'interroge, s'inquiète. Je voudrais la rassurer

— T'affole pas, je ne suis pas fou, curieux seulement.

Mais rien ne sort si ce n'est un grotesque bafouillage. Pour me satisfaire, elle va se renseigner. Je lui fais confiance.

Jeff fait un choix qui la tranquillise, il veut un jeu vidéo. Elle espère certainement que je vais m'y intéresser aussi.

— Parfait mes loulous. Si c'est ce que vous désirez ! Vous n'avez plus qu'à patienter.

J'aime le mois de décembre. Je suis toujours impatient d'apercevoir les illuminations féeriques des rues, d'écouter les chants traditionnels, de découvrir les sapins richement décorés.

L'épicéa, star de la maison, mis en place chaque année embaume notre salon de son parfum caractéristique de notes boisées, fraîches, résineuses dues à l'acétate de bornyle

(formule : C12 H20 O2, masse molaire : 196,29 g/mol).

On retrouve son odeur dans les huiles essentielles que j'aime respirer ; leurs principes actifs aident à lutter contre les infections, les inflammations, la toux…

J'agace mon frère à toujours surfer sur le net. C'est vrai que je me perds de page en page en suivant de nombreux hyperliens. Avide de connaissances, je m'égare dans les méandres des découvertes. Toute nouvelle connaissance est immédiatement cataloguée, répertoriée dans ma mémoire.

On ne sait jamais, ça peut servir !...

Maman a finalement commandé mon tableau en Belgique. Pas disponible en France car réservé aux écoles. Déterminée à me faire plaisir, elle a cherché sur la toile. Une fois mon cadeau arrivé, elle l'a présenté sur une planche, encadré, décoré. Il est maintenant accroché au mur. Je le regarde avant de m'endormir, l'étudie. En plus d'être devenu une œuvre d'art, il est très intéressant. Je le connaîs presque par cœur.

Mon frère, lui, joue à « Assassin's Creed ». Il me stresse, fait trop de bruit avec sa machine capable de lire la mémoire génétique d'un sujet, de remonter dans le passé, à différentes époques, dans divers lieux. Il est comme fasciné par son jeu, en dehors du temps. Faut te calmer Jeff.

C'est ce que Maman lui dit ; elle ajoute,

— Une heure par jour, ça suffit mon garçon. Tu as une année d'avance. Faudrait pas la perdre. Les études d'avocat sont longues…

Si les matières scientifiques ne le branchent pas, il a une bonne mémoire, une élocution aisée, une pertinente analyse critique. Conviction et persuasion sont deux atouts maîtres chez lui. Il en use avec ma mère à tous propos. Héritage de ses origines italiennes, il parle beaucoup avec les mains. Oui, je vois en lui un grand avocat pénaliste, vêtu de sa robe noire dans une plaidoirie éloquente, combative, convaincante.

Maman me débarque, m'abandonne à la porte de l'orthophoniste. Je sonne.

— Va, mon chéri. Je reviens te chercher dans une heure.

J'entre dans le cabinet pas du tout, mais pas du tout rassuré. Une femme grassouillette, presque aussi haute que large (je crois que j'exagère un peu) visage avenant, sourire aux lèvres s'avance. Je recule.

— Pierre, assieds-toi. Nous allons faire connaissance.

Je m'exécute, droit, raide, tendu ; du bout des fesses je pose mon assise. Mes yeux sont aimantés par le bijou qu'elle porte en pendentif. Un dauphin en or. Mes oreilles sont à l'écoute des petits rires amusés qui ponctuent chacune de ses phrases.

— Pierre, tu m'écoutes ?

Un hochement de tête affirmatif lui permet de reprendre.

— Tu dois apprendre, dans un premier temps, à respirer. On va donc travailler le souffle, buccal, nasal, naso-buccal.

Je copie ses mouvements. J'inspire, aspire, expire. Elle m'encourage pour un étirement de la commissure labiale, me fait claquer les lèvres l'une sur l'autre, m'apprend à les rentrer, les pincer.

— De la mobilité, Pierre, de la mobilité. Elle accompagne chacun de mes gestes d'une grande satisfaction encourageante. Elle me plait madame MIME. Je la calque à l'identique. Elle porte bien son nom.

— Toute cette semaine, tu vas répéter ces gestes. Le plus de fois possible. Mets-toi devant une glace, regarde-toi. Tu m'as bien observée. T'es d'accord ? Ton image doit me ressembler. Elle glousse,

— Enfin, dans les mimiques…

Maman me récupère. Elle sent que ça s'est bien passé. Elle jubile, déclare,

— Mon chéri, bientôt tu vas pouvoir nous parler.

Elle est impatiente que je mette des mots sur ce que je ressens mais mon mutisme et ma rigidité ne sont pas que physiques, ils sont aussi émotionnels. J'essaierai de ne pas trop la décevoir.

Les rendez-vous se répètent de semaine en semaine. Après le schubi mimic, les jeux pour la motricité de la bouche, les praxies linguo-jugo-labiales, la clef des sons pour l'articulation et la parole, après avoir gonflé les joues comme des ballons, inspiré par le nez, soufflé par la bouche et vice-versa, j'ai fini par transformer mes grognements en décharges de mitraillette : papapapa, minouminouminou… mes tous premiers mots.

Entendre sa propre voix, découvrir sa matérialité, l'incorporer à son corps est flippant. L'angoisse me gagne. Madame MIME me rassure,

— Pierre, il faut que tu apprennes à t'écouter. Tu vas t'y habituer. Tu dois prendre conscience des productions sonores, apprendre à mettre un son sur une action. La prochaine fois, nous ferons émerger tes premiers mots.

Après avoir isolé les résonances par des bruitages d'animaux, les avoir mises en place dans les mots puis dans les phrases, ma voix mécanique, monocorde, sans inflexion conquît cependant ma mère, mon frère, trop heureux de l'entendre en lieu et place de mes grommellements. Je n'arrive pourtant pas à me l'approprier totalement. J'utilise mon prénom pour remplacer le « je » qui me permet d'analyser mes réponses. Parler à la troisième personne me rassure.

— Pierre a besoin de temps.

Tous mes proches l'ont compris, accepté.

Victoria, qui est aussi ma belle-mère, faut bien rendre à César ce qui est à César, a accouché. Mon père est venu nous présenter sa princesse, comme il dit. Il a déballé les photos prises à la naissance dans la chambre de la maternité. Il en tend une à mon frère, une à moi.

— Je vous présente votre petite sœur, Solenn, dit-il les yeux brillants, remplis de fierté. Elle est magnifique, non ?

Mon frère bafouille quelques paroles inaudibles. Quant à moi, je marmonne,

— Pierre sait pas.

Est-ce le fait que je réponde qui le fait sursauter ou son contenu