Du futur sans avenir - Florent Desiderio - E-Book

Du futur sans avenir E-Book

Florent Desiderio

0,0

Beschreibung

Depuis des années pour ne pas dire des siècles, la religion est au centre du débat politique ; elle est tant le nerf de la guerre que le refuge des innocents ; elle unie comme elle divise ; elle paraît immortelle tel un phénix renaissant de ses cendres face aux lumières de la modernité… C’est dans un contexte post-apocalyptique où règne une religion absolue, celle de l’Œil du Droit Chemin, que je vous conte une fiction qui pourrait tutoyer votre réalité. En fin de comptes, nous sommes bien la génération qui concrétise les fantasmes de son imaginaire, n’est-ce pas ? Celui que je vous sers est touffu et complexe mais j’ose croire qu’il suscitera en vous la curiosité et la réflexion. N’espérez pas une narration sur des sentiers battus mais plutôt des indices au sein d’une forêt d’idées pour vous guider dans les méandres des trames qui l’irriguent. Si vous aimez l’histoire, les voyages, la science-fiction, la politique et la philosophie, vous devriez apprécier ma cuisine littéraire et en rechercher les saveurs cachées. Soyez curieux pour être satisfait. A vous de juger si notre futur sera sans avenir !

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 457

Veröffentlichungsjahr: 2016

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Table des matières

Introduction et remerciements

Chapitre 0 – Prologue

Chapitre 1 – Prodrome

Chapitre 2 – Initiation

Chapitre 3 – Doute

Chapitre 4 – Découverte

Chapitre 5 – Violette

Chapitre 6 – Comadis

Chapitre 7 – Rivalité

Chapitre 8 – Domination

Chapitre 9 – Violet

Chapitre 10 – Piste

Chapitre 11 – Merci

Chapitre 12 – Blanchissage

Chapitre 13 – Relecture

Chapitre 14 – Patience

Chapitre 15 – Code

Chapitre 16 – Sursis

Chapitre 17 – Innatus

Chapitre 18 – Désinformation

Chapitre 19 – Organisation

Chapitre 20 – Union

Chapitre 21 – Héritage

Chapitre 22 – Géopolitique

Chapitre 23 – Elle

Chapitre 24 – Départ

Chapitre 25 – Rebelle

Chapitre 26 – Trinité

Chapitre 27 – Tigresse

Chapitre 28 – Prométhée

Chapitre 29 – Juge

Chapitre 30 – Remord

Chapitre 31 – Syndrome

Chapitre 32 – Stochocratie

Chapitre 33 – Démocratie

Chapitre 34 – Fécondation

Chapitre 35 – Vaccination

Chapitre 36 – Psychothérapie

Chapitre 37 – Effacement

Chapitre 38 – Renoncer

Chapitre 39 – Premier

Chapitre 40 – Fuite

Chapitre 41 – Baptême

Chapitre 42 – Prophétie

Chapitre 43 – Terreur

Chapitre 44 – Vérité

Lexique temporel

Introduction et remerciements

Cher lecteur, voici mon premier livre, le volume 1.1 d’une longue et complexe trilogie intitulée « Du futur sans avenir ».

Il s’agit d’un roman contant le parcours initiatique et les questionnements philosophiques de divers personnages aux caractères marquants et parfois surprenants. Ces derniers sont amenés tant à provoquer qu’à affronter des évènements planétaires majeurs dans un univers post apocalyptique dominé par une foi absolue et unique. La dynamique du roman enlace des stratégies politico religieuses complexes à des thèmes de science-fiction étonnants.

Je préfère ne pas vous en dire plus et simplement vous laisser découvrir ce monde dans lequel les survivants du possible tentent de s’extraire de sa glèbe aride.

Fruit de dix ans de réflexions, d’arrêts, de reprises, de remaniements, j’ai finalement pris le temps depuis 2014 de conclure le premier livre de ce projet qui m’est primordial. Je souhaite du fond du cœur que vous ne renonciez pas devant la complexité de cette histoire et j’espère qu’au de-là du divertissement j’aurai suscité en vous l’étonnement, l’introspection, voire la critique des grands questionnements de la vie.

Avant de clore cette introduction, j’aimerais remercier mes proches qui m’ont aidé par leurs critiques, leurs conseils et leurs coups de pouce. Je pense notamment à ma mère Christine, à mon oncle Charles, et à de nombreux amis comme Aurélien, Miranda, Pierre, Gabriel, Maël, Ghislain, Marie, Baptiste, Olivier ou encore Noémie. Merci aussi à mon parrain Axel pour ses commentaires, et à ma femme Bárbara pour m’avoir conçu la couverture de ce livre.

Chapitre 0 – Prologue

Après l’extinction des civilisations, les survivants s’unirent pour asseoir leur pouvoir sur l’humanité renaissante. La guerre, la plus totale que l’homme ait connue jusqu’alors, avait effacé toute trace des anciens peuples. Seule la communauté de l’union, celle qui avait initié cette guerre génocidaire, s’était réfugiée dans une cité secrète, perdue aux confins de contrées désertiques et inhabitables, une cité enterrée et inaccessible, siège du savoir ancestral et dernier exemplaire du roman de l’humanité, berceau d’une nouvelle race d’hommes-dieux et boîte de Pandore d’une religion absolue.

L’humanité ressuscitant hors de la cité perdue, ignorante et animale, réécrivait pour la seconde fois son histoire. Elle n’avait ni religion ni maître, ni langage ni peuple, elle était vierge et prête à se faire violer par un père incestueux. Sans habits, sans mémoire, sans direction, elle était nue et frêle, lisse et inodore. Telle une adolescente, belle, pure, et stupide, l’humanité se résumait à un vrai corps en gestation, dénuée de sens, abnégation de la réflexion, fiévreuse d’hormones, cherchant instinctivement un dieu qui daigne bien la féconder. Fille facile car ingénue, elle attendait ainsi sagement que naissent en son sein le messie, le prophète, l’élu, peu importe leurs noms, ceux qui porteraient le message divin et guideraient les peuples sur les chemins identiques et infinis de la foi.

Vous l’avez compris, ces messagers seraient issus de la cité perdue et apporteraient avec eux les livres saints à une époque d’ignorance. D’aucuns les suivraient, d’autres pas, mais au grand dam de sa volonté, l’humanité allait en devenir l’esclave au fur et à mesure qu’elle croirait se civiliser.

Jadis, l’homme avait su découvrir l’origine de la vie et de l’univers, et démanteler ainsi tout fait religieux, le relayant au simple stade de philosophie. Il avait remonté le temps et la lumière, exploré l’infiniment grand comme l’infiniment petit, il avait lu les origines de notre dimension, en était arrivé aux limites et avait démontré que Dieu n’était que simple création de l’esprit, pur fantasme collectif de civilisations ignares. Mais, dans la magnificence de son savoir, il ne voyait que le reflet de ses certitudes et ne s’autorisait aucune échappatoire spirituelle ; perdu dans une réalité physique, apeuré par la mort, et sans le moindre espoir d’un au-delà. Devenu Dieu, l’homme avait dû en affronter sa condition. Mais était-il prêt ? L’histoire, ou plutôt ce qu’il en restait, nous avait prouvé que non. S’imaginant tout puissant et à la fois terrifié par la fragilité de son existence, dans une catalyse de peur et de haine, il s’était quasiment anéanti.

A présent, les survivants de la cité perdue avaient l’arme ultime pour asservir l’humanité et la protéger d’elle-même à jamais. Ils annonceraient un messie, enverraient un sauveur, mandateraient un prophète, écriraient des livres saints. Chaque région de peuplement recevrait sa religion, son représentant, et d’une certaine manière, sa notice d’utilisation. Chacune formerait ainsi son peuple, sa culture, sa langue et ses valeurs. Les civilisations seraient alors sous contrôle et confrontées les unes aux autres au cours de l’histoire humaine.

Un premier livre saint et son ersatz cacheraient un code prédisant l’avenir. Ils recèleraient de références historiques marquantes que seul un Dieu pourrait prédire. Simples scénarii écrits par les maîtres de la cité perdue, ces livres saints renforceraient l’existence divine et de fait l’aliénation des peuples. Des missionnaires secrets venus de cette boîte de Pandore infiltreraient dans la plus religieuse discrétion tous les corps de la société humaine afin d’exécuter la prédiction divine et de confirmer ainsi le caractère sacré de ces livres.

Un autre livre serait un concentré de leur savoir d’antan, une essence d’absolu, un élixir de précision dont l’exactitude des propos ramenés à l’époque de leur rédaction les rendrait divins. Tapie dans l’ombre, guidant anonymement la nouvelle humanité sur les chemins du progrès, la cité perdue avait une stratégie diablement infaillible pour garder un contrôle souverain sur la race. Orientant ses percées scientifiques, elle conduirait l’homme aux portes de la vérité et lui laisserait les clés pour la sceller à jamais. Le livre saint en question se verrait alors confirmé comme référence et la cité perdue deviendrait ainsi le temple secret et inviolé d’un pouvoir absolu et anonyme. L’existence divine serait ensuite une certitude scientifique, une démonstration mathématique. Comment douter d’un livre rédigé à une époque où l’histoire nous rapporte de l’homme son ignorance ? et dont la précision scientifique n’a pu être montrée que des siècles plus tard, à une époque où l’homme pensait démonter le fait religieux à l’aide d’une science conquérante.

Il se rendrait compte alors que tout son savoir et toute son histoire étaient écrits depuis l’aube de l’humanité par Dieu lui-même. Quoi de plus effrayant que de chercher à démontrer le contraire de l’endroit et prouver l’inverse du contraire, l’endroit ? Impossible d’aller contre, Dieu deviendrait un fait avéré, un juge suprême, un roi tout puissant, un empereur éternel, le guide unique d’une humanité enfin soumise. Il scellerait le destin de tous les êtres ne leur laissant d’autres choix que l’adoration servile.

Mais qu’en sera-t-il réellement ? Cette cité fossile d’un temps qui eut sa chance parviendra-t-elle à briser les divergences culturelles et géographiques pour imposer sa politique planétaire ? Ses livres saints et leurs personnages sacrés auront-il suffisamment de charisme et de persuasion pour fanatiser l’esprit humain de par le monde et avoir ainsi le contrôle absolu sur les peuples ? N’y aura-t-il pas de contre-culture enfantée par l’homme et la nature pour contenir le totalitarisme religieux ?

Le plan est diabolique, dantesque, gargantuesque, mais sera-t-il suffisamment divin pour s’imposer comme tel ? Il n’y a pas de destin si ce n’est celui que nous écrivons. A la fatalité, l’homme répondra-t-il par la raison ? Ou se taira-t-il de dévotion ?...

Chapitre 1 – Prodrome

Paisiblement accoudé sur le bord de ma fenêtre, je contemple le ciel qui se meurt dans les teintes orangées du crépuscule. Le soleil nébuleux nous dit adieu, comme si de lendemain il n’y aurait plus. Alors que je viens de me réveiller, j’ai oublié comment je m’étais assoupi. L’esprit un peu confus, je me rappelle le songe récurrent que je viens de revivre et dont voici le récit.

Dans mon rêve, je n’arrivais pas à mourir. Par séquences chronologiques, il me résumait les étapes d’une vie qui aurait pu être la mienne. Je me vis donc, gamin, jouer dans la rue avec une bicyclette. Il s’ensuivit une scène du collège, banale, puis une autre, plus touffue, actuelle et à venir, de mes études en philosophie.

Je m’observai d’un œil extérieur, moi, l’éternel contestataire qui refuse de comprendre l’homme tel qu’on nous l’enseigne. Systématiquement, tout ce que l’on tentait de nous démontrer sur l’aspect cyclique de notre espèce, tant dans l’existence d’un quidam que dans celle d’une société voire même de l’humanité, me paraissait abject et le résultat de simples comparaisons. Il n’y a pas forcément de démonstration dans la similitude, juste le fruit du hasard. Comme si nous devions être réglés tels le jour et la nuit ! Pour ma part, la compréhension du soi ne doit pas être empirique. Mais, en sciences humaines, il n’existe pas, comme en physique, de science supérieure, telles les mathématiques, qui valide les expériences que nous menons par des théories fondamentales intrinsèques à la vérité, à l’exactitude, et dont les conséquences englobent plus largement encore le domaine de nos expériences.

Voilà donc ce qui s’illustrait dans la destinée que me prêtait ce rêve. Outre mon comportement rebelle quant aux conventions sociales comme professorales, je ne répondais pas au cycle de la vie. J’avais beau vieillir, je paraissais toujours vingt ans, comme si le souffle du temps ne creusait sur moi ni ride ni pli. Ainsi, dans ce rêve, ma vie s’écoulait paisiblement, aux regrets près d’enterrer, année après année, tous ceux qui m’étaient chers sans que cela ne me paraisse anormal. Par l’ordre commun des choses, je perdis d’abord mes grands parents, puis mes parents, alors que mon visage n’était absolument pas flétri. Je fis ensuite mes adieux à diverses ex-copines de jeunesse, inventées et idéalisées par mon subconscient pour les besoins de ce songe. Comme j’étais loin et coupé de tout le monde dans cette vie illusoire, j’étais informé des décès par correspondance.

Finalement, après avoir enterré à distance plusieurs générations de leurs descendances, assis paisiblement face à la fenêtre de ma chambre, dans un chez moi nocturne étrangement semblable au mien actuel, le ciel obscur s’éclaircit et un triplet de soleils se levèrent à l’horizon si bien que je baignais, seul, dans la lumière éblouissante…

Je venais alors d’ouvrir les yeux pour être aveuglé par la lampe de chevet restée allumée durant mon sommeil…

J’observe la fenêtre, puis le miroir adjacent, lequel me renvoie ce regard orangé toujours aussi difficile à accepter. Serait-ce une perception éphémère due à une trace oculaire de l’aveuglante lampe sur mes prunelles ? Ai-je pensé, incrédule et étourdi, victime d’une mémoire aussi opiniâtre que farouche face aux évènements de ma vie.

J’ai les idées un peu embrouillées. A ma montre, il est deux heures du matin. Je m’appuie sur le bord de la fenêtre, apparemment restée ouverte pendant mon sommeil. C’est étrange, à une telle heure de la nuit, il n’est de crépuscule que dans l’imaginaire de nos rêves. J’ai beau me pincer et me donner des claques, je ne me réveille pas. Peut-être suis-je conscient à présent ?… Alors, ce soleil que je distingue en triple et que je fixe comme contraint, cet astre diffus qui se perd dans l’opacité de la nuit, nous ferait bel et bien ses adieux comme si de l’humanité il n’allait rester qu’un souvenir… Comme si de l’humanité il n’allait rester qu’un souvenir ?

Je ressens dès lors un souffle sur ma nuque sans dévier pour autant mon regard de ce spectacle insolite. Les yeux perdus dans l’immensité, je sens mon esprit s’évader au loin, si loin, toujours plus loin, pour finalement toucher du doigt le point de non retour.

Et pendant que l'infinie robe pourpre de l’astre présumé se déchire sur l’horizon, je sens progressivement mon corps altéré et impuissant partir vers de nouveaux horizons…

Chapitre 2 – Initiation

Bonjour, je me présente, je m’appelle Savance. J’ai treize ans aujourd’hui, oui treize, comme les mois de l’année.

Il y a une huitaine de jours, j’étais à la maison, inoccupé, ne sachant que faire. Mes amis étaient chez eux. Le temps était pluvieux. Et moi j’errais dans ma chambre telle une abeille désorientée.

Après un moment à faire des ronds, papa frappa à la porte et me demanda si tout allait bien. Au ton de ma voix, il comprit que je ne verrais aucun inconvénient à passer du temps avec lui. Il m’amena alors dans son bureau, prit un livre intitulé « Les légendes du temps » et me demanda de m’asseoir confortablement.

− Fiston, connais-tu l’incroyable histoire des treize mois de l’année ?

Je savais vaguement qu’il s’agissait d’un mythe asasiatique mais je ne connaissais pas les détails de cette histoire passionnante. Il me proposa alors de me la raconter.

Dans les vastes terres de l’Est, au fin fond des contrées d’Asasie, un seigneur de guerre légendaire dont le mythe précédait la venue avait conquis en seulement treize ans les treize pays qui constituaient à l’époque l’Asasie. La cruauté de ce nouvel empereur envers les peuples dominés n’avait d’égal que l’ampleur de ses conquêtes si bien que chacun des treize peuples mandatât son plus preux guerrier pour défier et tuer ce monarque selon les règles du droit impérial. Malheureusement, tous, aussi vaillants et courageux fussent-ils, échouèrent face à ce combattant fabuleux. Les treize valeureux héros se nommaient ainsi en langage asasiatique. Le premier s’appelait Min, ce qui veut dire dans notre langue, l’Indlish, « connaissance de soi ». Le second, Firu, « fierté », puis Uteli, « intelligence », Sacri qui veut dire « sacrifice », Dimasu, « diplomatie », puis Maate, « hargne ». Ensuite vinrent Dari, « droit », Libu, « liberté », Fida, « fidélité », et Alti, « altruisme ». Enfin, les trois derniers portaient les noms de Insumi, « insoumission », Kura, « courage », et Toti, « connaissance de l’autre ».

Ces guerriers extraordinaires livrèrent une bataille, ou plutôt treize batailles sans pareille.

L’empereur, bien que cruel et tyrannique, reconnaissait tout de même le droit à chacun de ses sujets de le provoquer en duel dans le but de le destituer. Comme personne n’était jamais arrivé à le battre, ce droit confortait indirectement son pouvoir et renforçait la peur qu’il suscitait chez les divers peuples qu’il dominait.

Le cadre et les règles découlant du droit impérial étaient simples ; le duel se déroulait dans la grande arène du palais principal sous le regard des badauds et des gens de pouvoir. Les duellistes combattaient sans armes et sur un même pied d’égalité. Le vainqueur, celui qui tuerait l’autre, pourrait devenir empereur ou le rester, et se verrait honoré de disposer du corps de son adversaire comme bon lui semblerait. Certains mages de l’époque racontaient qu’il fut un temps où le gagnant mangeait le cœur et le cerveau du perdant pour s’approprier sa force et ses techniques…

− Mais ce n’est qu’une histoire destinée à faire peur aux enfants, je te rassure mon fils.

La dernière règle concernait le temps de récupération entre deux combats. Si le vainqueur était blessé, il fallait attendre son rétablissement total, et sinon, trois jours seulement avant le duel suivant. Par contre, si le vainqueur devait endurer certaines de ses blessures jusqu'à son dernier souffle, il devenait intouchable pour le restant de ses jours, plus personne n’avait le droit de le provoquer en duel et les institutions de l’époque, bien que fragiles, lui garantissaient à vie le titre et la fonction d’empereur. Ainsi, parmi les treize guerriers, si l’un devait perdre, il devait absolument éviter toute blessure irréparable à son adversaire, sans quoi ce dernier se serait vu confirmé dans ses attributions impériales…

Tous ces combattants hors du commun, l’empereur y compris, étaient des fils de Donidon, une créature singulière issue de la mythologie asasiatique. Elle reposait seule, au fond d’une caverne, au sommet de la plus haute montagne. Selon la légende, il y faisait si noir que personne n’avait jamais vu à quoi Donidon ressemblait. Seule sa voix résonnait en ces lieux. Mais l’histoire nous racontait surtout que les plus vaillants qui arrivaient à elle, après avoir affronté tous les éléments déchaînés des hauteurs terrestres, se voyaient offrir un élixir par la créature, lequel, une fois bu, révélait le pouvoir surnaturel caché au fond d’eux… Ces valeureux guerriers, qui avaient subi un entraînement très rude pour finaliser leur dessein, acquirent ainsi une force enfouie au fond de leur être et devinrent ce que l’on appelait là-bas des ninraïs. Par des temps anciens, certains d’entre eux gravirent une seconde fois la montagne afin d’obtenir de Donidon un second élixir et accroître leur puissance. Mais Donidon ne se montra pas et personne n’eut jamais l’opportunité de dépasser le stade de ninraï.

Lorsque les treize missionnaires lancèrent leur défi à l’empereur, il fut décidé d’un commun accord entre les participants qu’il y aurait un duel toutes les quatre semaines et ce quel que soit l’état du vainqueur à l’issue d’un combat ! Au final, l’empereur prenait plus de risques, mais en même temps, avait obtenu un temps de récupération supérieur aux trois jours conventionnels.

Aussi, il décida pour sa gloire personnelle que s’il sortait victorieux des treize duels au cours de l’année qui se serait écoulée, celle-ci deviendrait l’an zéro de l’empire pour l’éternité…

Alors que papa allait me conter les treize combats de ce tournoi pour la liberté, maman fit irruption dans le bureau avec des biscuits de sa propre confection. Mon père et moi la remerciâmes et, tout en grignotant, nous retournions au cœur de l’épopée asasiatique.

Le premier à affronter l’empereur fut Min. Sa technique consistait à intérioriser le combat pour développer au maximum ses points forts et effacer autant que faire se peut ses faiblesses. Il connaissait si bien ses capacités et ses limites qu’il parvenait à les repousser de sorte à accroître son pouvoir. Son combat contre l’empereur, dès que le gong retentit, devint un mythe. Ils étaient tous deux face à face, la tête basse, les yeux fermés. Le maître de l’arène fit vibrer l’immense disque d’or avec une massue de taille humaine. Le choc des titans débuta. Min ouvrit les yeux le premier, confiant. Il bondit sur l’empereur et le rua de coups. Deux minutes durant, directs, uppercuts et crochets déferlèrent sur le souverain tel un tsunami. La légende précise même que Min était si rapide que ses coups se dédoublaient et qu’il était presque impossible de les parer. Il avait l’air d’un tigre s’acharnant sur sa proie.

Cependant la proie se rebellait et revenait dans le combat. Chaque coup rencontrait une parade. Min, dont le prénom signifiait la connaissance de soi, savait pertinemment que son point faible était la garde et il comptait bien s’en défaire en n’autorisant aucune contre-attaque. Plus ses coups étaient stoppés, plus il augmentait leur vitesse. Au bout d’un moment, l’empereur, qui ne cessait de reculer sous ce flux assaillant, n’arrivait plus à contenir de ses mains les percussions de Min si bien qu’il tenta d’esquiver, risquant ainsi de perdre l’équilibre d’un instant à un autre. Dans ce moment de faiblesse, notre valeureux guerrier se sentit pousser des ailes, et, grisé par la conviction de triompher, alors que l’empereur était sur le point de tomber, il réunit toute sa force dans un ultime coup droit qui aurait dû terrasser son adversaire. Mais ce dernier, en chutant, orienta l’attaque fracassante de son rival vers le sol, lui faisant ainsi perdre à son tour sa stabilité. A cet instant précis, l’empereur pivota violemment du bassin, posa la main droite à terre et tendit la gauche, paume ouverte et doigts serrés, en direction du soleil. Alors qu’il heurtait le sol, Min tourna la tête, et, ébloui par la lumière radieuse, reçut d’Excalibur un baiser sur la nuque. Min resta par terre, inerte et pétrifié. L’empereur avait brillamment triomphé et s’en allait fièrement, le corps de sa première victime à la main.

Depuis que je suis en âge de comprendre les histoires que l’on me conte, de tous les narrateurs que j’ai eu, papa est de loin le meilleur. Il a les gestes, le ton et les mimiques qui vous transportent dans le récit et qui vous plongent dans l’ambiance. Le rythme impeccable de sa voix, l’intonation appropriée de sa diction tout comme la connivence qu’il sait développer avec son public, en font un conteur des plus brillants.

En même temps que j’admirais mon père dans son art et que je le remerciais implicitement de sa disponibilité, je me rappelais du mythe d’Excalibur, une des premières histoires qu’il m’avait contée. Il s’agissait d’une épée invisible et indestructible que seul le juste pouvait manier pour défendre les honnêtes gens. Evidemment, affubler le terme d’Excalibur à l’apparat guerrier de l’empereur sous-entend une critique tacite de la justice. La force est-elle légitime pour définir le droit ? Ainsi, la loi est-elle par essence juste ? D’ailleurs, qu’est-ce que le juste ? L’obéissance à la législation ? à une éthique ? à une morale ? à une puissance dominatrice ? à une opinion majoritaire peut-être ?...

Je vous laisse trouver vos réponses à cette question philosophique car je suis impatient de continuer mon récit sur la légende des mois.

Vingt-huit jours plus tard, après la défaite de Min, ce fut au tour de Firu et de sa fierté de rentrer dans l’arène. Irrité par l’injure faite au premier ninraï, il était décidé plus que jamais à lui faire honneur et à défaire le despote.

Le combat débuta de façon identique. Firu, poussé par sa colère, mit une première correction à l’empereur. Ce dernier se releva et lui rendit la pareille. Firu, ni ne chuta, ni ne mit genou à terre. Il revint lentement vers son ennemi le sourire aux lèvres. A deux mètres l’un de l’autre, ils explosèrent de fureur. Le duel prenait une réelle ampleur. Chaque coup des belligérants avait une double fonction. Non seulement il servait à détruire l’adversaire mais aussi à se protéger de ce dernier. Ainsi les coups droits rencontraient les coups droits, les coups de genou rencontraient les coups de genou et chaque choc résonnait dans l’arène tel un coup de tonnerre.

Ce spectacle hallucinant se clôtura une minute après par une double frappe, de l’empereur sur Firu et inversement. Les deux étaient à terre. Le tyran se releva le premier, et, le sourire aux lèvres, appela d’un signe de la main Firu à l’attaquer. Blessé dans son orgueil, ce dernier se jeta sur le tyran. Tel un devin, l’autre esquiva si précisément que l’on pouvait en être troublé. Notre valeureux ninraï fut d’ailleurs désemparé pour la seule et ultime fois de son existence. L’empereur, qui était à côté de lui, le bassin de profil et les jambes fléchies telles des ressorts, déclencha un crochet du droit si violent qu’il transperça l’abdomen du ninraï… Ses derniers mots s’échappèrent sur une brise.

− Encore onze...

Et il s’éteignit, toujours le sourire aux lèvres…

Uteli se proposa pour le troisième duel et, plus prématurément que ses prédécesseurs, il faillit. Au moment où l’empereur allait lui porter un coup fatal, dans la tribune une voie retentit. C’était celle de Sacri.

− Non ! Si tu me prends, tyran, le seul ami que j’ai ici-bas, je n’ai plus de raison de vivre. Et même si j’aime mon peuple, il n’existe pas d’amour supérieur à l’amitié. Je préfère donc me sacrifier pour Uteli et ne plus pouvoir le faire pour la nation que je défends. Je t’en conjure, laisse lui la vie sauve, laisse lui une seule chance de survivre et prend ma vie à la place. Je n’opposerai aucune résistance.

− Mais qu’ai-je à y gagner ?! Peux-tu seulement me le dire ?!

Répondit l’empereur.

− Un défi en moins et un mois de récupération en plus. Cela ne te suffit pas ?!

− Pourquoi pas ? De toutes façons, ce fut une fade victoire…

L’idée avait séduit le despote. Il libéra Uteli qui était à sa merci. Sacri entra dans l’arène et croisa son partenaire qui en sortait, les yeux hagards et les joues humides. Ils n’échangèrent ni regard ni accolade mais simplement quelques mots.

− Merci d’avoir respecté ta parole, Sacri.

− A présent, enseigne aux autres comment le battre.

− Tu ne seras pas mort en vain, mon ami.

Uteli sortit sans encombre et Sacri se présenta devant son bourreau qui n’eut qu’une expression.

− Et de quatre !!!

L’intelligence du sacrifice. Parfois, dans tous types de batailles, il est utile de savoir perdre pour gagner. Sacrifier stratégiquement quelque chose ou quelqu’un peut aider une entité à atteindre un but supérieur.

A la fin de ce passage, après la défaite d’Uteli et la mort de Sacri, papa eut une phrase harmonieuse : « La beauté du sacrifice réside dans la cécité consentie du sacrifié à n’apercevoir de la victoire éblouissante qu’une lueur d’espoir. »

Après une brève pause pour se réhydrater, mon père reprit son histoire. J’étais confortablement assis dans le fauteuil, les oreilles grandes ouvertes. La citation de papa au sujet du sacrifice avait allumé en moi le feu de l’écriture. A cet instant, je ne savais pas encore que j’allais commencer mon journal intime dans quelques jours mais, très certainement, les mécanismes de mon subconscient à cet effet, venaient d’être déclenchés.

Deux mois s’écoulèrent avant qu’un cinquième défi n’ait lieu. Pendant ce temps, nos guerriers ninraïs ne chaumèrent pas. Uteli, le plus intelligent des treize guerriers, tira les conclusions de sa défaite et en fit part à ses compagnons. Il ressortit que l’empereur devinait par avance les coups de ses adversaires ; il pouvait donc orienter le combat à son avantage, ce qu’il fit clairement avec Min et Firu. Uteli en avait donc conclu que le pouvoir qu’avait développé le tyran, en tant que fils de Donidon, était le don de clairvoyance qui faisait de lui le guerrier le plus redoutable qu’il soit. Uteli formula deux autres théories mais il n’avait pas pu les vérifier. Il fallait donc deux nouveaux cobayes pour les valider par l’expérience.

La première est que ce don de clairvoyance ne dépasserait pas la dizaine de secondes. La suivante est que ce pouvoir serait fonction de la focalisation de son détenteur ; c'est-à-dire qu’une attaque surprise par un ennemi dont il n’aurait pas deviné la présence lui serait fatale… Pour affirmer ou infirmer chacune d’entre elles, Uteli demanda à Dimasu et Maate d’évaluer respectivement la validité des deux suppositions. Toute l’équipe savait ce qu’elle avait à déceler chez son opposant. La veille du cinquième duel, Uteli fut retrouvé mort dans sa chambre. Il s’était suicidé ne laissant que quelques mots derrière lui : « Ma mission accomplie, je ne saurai pas vivre par le sacrifice d’un ami. Je préfère donc le rejoindre. Ninraïs, offrez mon âme et mon amour à Toti, cela l’inspirera pour son combat si vous tous échouiez avant lui… »

Le lendemain, Dimasu le diplomate à la langue bien pendue entra dans l’arène en hurlant sur l’empereur, comme pour l’impressionner.

− Sais-tu qu’aujourd’hui c’est de ma main que tu vas mourir ?!

− Si je le savais, je ne serais pas ici !!!

− Et si ce n’était pas le cas et que tu le saches ?!

− Je serai certainement ailleurs à t’attendre !!!

− Et si cet ailleurs était ici, voudrais-tu un fauteuil pour patienter ?!

− Je préfèrerais m’asseoir sur ma vigilance !!!

− A ta place, je me lèverais promptement ! Je risque de te surprendre !!!

Dimasu n’était pas vraiment un ninraï, il n’avait jamais bu l’élixir que Donidon lui avait remis. Pour lui, il s’agissait d’un bien ayant une valeur diplomatique ou pouvant servir de monnaie d’échange. Il avait donc préféré le garder et il l’avait d’ailleurs avec lui dans une poche pour tester son partenaire. En se rapprochant lentement de l’empereur, il interrogeât ce dernier pour mettre à l’épreuve son don de clairvoyance.

− J’ai un présent pour toi.

− Tiens donc ?!

− Tu as une chance et dix secondes pour deviner ce que c’est. Si tu ne réussis pas, tu perds ce cadeau. Un…

− …

− Deux, trois, quatre…

− …

− Alors, tu n’es pas intéressé ? Sept, huit…

− Ta vie !!!

− Non, c’était mon élixir de ninraï...

Dimasu brandit la potion de Donidon devant le regard interloqué et désappointé de l’empereur. Il voyait dans ses yeux l’irrésistible envie de boire un second élixir et de dépasser le stade de ninraï. Malheureusement pour lui, Dimasu l’ingurgita d’un trait. La première supposition faite par Uteli semblait donc validée. Le don de clairvoyance de l’empereur était très bref dans le temps. En effet, comptes tenus des distances qui séparaient les duellistes, si l’empereur avait prédit l’élixir, il ne l’aurait eu entre les mains que trente secondes plus tard, un temps apparemment trop long pour deviner l’objet lorsqu’il était encore possédé par le ninraï.

Le gong retentit et les protagonistes engagèrent le combat. Le verbe de Dimasu ne tarissait guère, si bien que son adversaire en était désorienté. Il en profita pour attaquer les points sensibles en même temps que son flot de paroles était de plus en plus oppressant dans la tête de son ennemi. Alors qu’il recevait des coups de toutes parts, l’empereur posa les mains sur ses oreilles et la confusion cessa. Pouvant à nouveau anticiper les attaques de Dimasu, il fit un pas de côté pour déséquilibrer ce dernier. Une fois à terre, les pieds pourfendeurs de l’empereur lui brisèrent les côtes et sa langue si déliée se tut. Dimasu était vaincu.

Quatre semaines passèrent et ce fut au tour de Maate d’entrer dans l’arène. Maate, dont le prénom signifiait la hargne, était un puissant ninraï. Donidon avait révélé chez lui la capacité à se dédoubler selon son gré. Le sixième duel commença par un contre d’une violence inouïe. La rencontre de leur poing droit respectif créa une onde de choc si forte que le sol à leurs pieds vibra ! S’enchaîna ensuite un combat tonitruant qui n’était à l’avantage de personne. Les deux acteurs de ce spectacle détonnant paraissaient plus combatifs et concentrés que jamais ils ne l’avaient été. Au bout de cinq minutes, même si Maate revenait systématiquement à la charge, il semblait perturbé à chaque provocation de son ennemi.

Feintant alors une nouvelle attaque, il souleva le sable de l’arène pour aveugler son adversaire. Il employa ensuite sa technique secrète. Son double sortit rapidement du champ de vision de l’empereur et, lorsque ce dernier rouvrit les yeux, Maate le chargeait une ultime fois. Son attaque extrêmement puissante fondait en face et dans le dos du despote. Mais la deuxième théorie ne se valida pas. Bien que le tyran ne se soit pas attendu un seul instant à un second adversaire, il esquiva néanmoins les deux assauts en sautant très haut, laissant Maate et son double se tuer réciproquement… Le succédané du ninraï disparut dans le néant et l’empereur ramassa le corps sanguinolent de Maate. Six ninraïs venaient de mourir…

Alors que papa allait enchaîner sur le prochain combat, je l’interrompis pour pallier à un manquement de vocabulaire. Je voulais la définition de « succédané ». Mon père m’expliqua simplement qu’il s’agissait d’une pâle copie. Il m’invita aussi à apprendre par moi-même ce que l’on n’enseigne plus, du vocabulaire, de nouveaux mots, des synonymes, des subtilités. En effet, ce sont les mots qui libèrent l’esprit et qui font de vous un être épanoui. Néanmoins, dans notre société, c’est un art à utiliser avec parcimonie car les autorités ne sont pas friandes des opinions politiques et encore moins religieuses…

Vingt-huit jours après la défaite de Maate, ce fut au tour de Dari, le droit, d’expérimenter la sienne. Comme tous les guerriers encore vivants, il connaissait maintenant plus en profondeur son antagoniste. Cependant, comme nous le savons depuis le début de cette légende, ce savoir ne serait pas suffisant pour vaincre le tyran.

Dari était face à l’empereur. Il lui tendait la main pour marquer son attachement à un combat loyal, dans les règles de l’art. L’empereur ne bougeait pas d’un cil, le gong sonna et il attrapa aussitôt la main de Dari pour lui casser le bras. Le ninraï sentait ses convictions se volatiliser en illusions. Ses rêves de droiture, de loyauté et d’équité doucement s’évaporaient. Le poids de l’injustice augmentait la densité de son corps si bien que d’un simple revers du gauche, le seul bras qu’il lui restait, il repoussa l’empereur d’une douzaine de mètres. Alors qu’il tenta ensuite de briser le cou de son ennemi par une attaque de pied levé, il se trouva comme pris dans un étau, les jambes en écart vertical, l’air désemparé. Son tortionnaire lui fractura alors le tibia et le péroné de la jambe portante. Dari s’écroula dans une douleur atroce et un tumulte volcanique. Qu’il est horrible de subir l’iniquité ! Son corps se raidissait et durcissait en devenant toujours plus lourd. Accroupi, il sentit sa tête entraînée par deux mains d’une poigne de fer. Son nez heurta le genou gauche de l’empereur qui poussa un hurlement de douleur. Dari tomba à la renverse dans un vacarme assourdissant comme s’il portait dans sa chair le fardeau des injustices. Le despote tenta de ramasser le corps, en vain. Il pesait pour la première fois le fait de sa canaillerie. Voyant qu’il serait impossible de l’emporter, le tyran lança à la foule pour ne pas perdre la face : « Qu’il serve de miettes aux pigeons !!! ».

Et il sortit de l’arène en boitant du pied gauche…

Libu, Fida et Dari étaient comme les doigts de la main. Parce que leurs convictions se complétaient et définissaient, selon eux, une société idéale, ils avaient décidé de ne jamais se séparer et d’œuvrer toujours pour le bien-être de leurs peuples respectifs. Libu, dit le libre, insista pour disputer le duel suivant. La technique de combat que lui avait révélé Donidon consistait à être libre comme l’air.

Le duel s’engagea à côté du cadavre de Dari en décomposition. Personne n’avait pu enlever son corps à cause de la masse excessive qu’il avait acquise au cours du combat. L’empereur, qui en avait assez de tous ces affrontements, voulut vite en découdre. Il se jeta alors sur son adversaire et lui décrocha un coup de pied circulaire. Libu, toujours selon le mythe, était devenu transparent et flottait au-dessus du sol. Le coup de l’empereur ne fit rien de plus que de déplacer ses vêtements et brasser de l’air… A présent insaisissable, Libu irritait le tyran, lequel ne cessait de donner une multitude d’attaques dans le vide ! Le ninraï était un courant d’air qui pouvait surgir de n’importe où. Après quelques instants d’exaspération, l’empereur, dont le pouvoir de Donidon devenait inutile face un tel adversaire, eut une idée : « Si je ne peux pas fendre l’air, alors il me faut le compresser pour le contraindre. ».

Il vit le spectre de Libu s’approcher de lui en le narguant. A cet instant précis, il frappa le sol, tel un titan ! L’onde de choc qui fut générée par cette fabuleuse décharge d’énergie se déplaça plus vite que le son. Ce phénomène engendra une forte compression du volume d’air environnant. Libu, redevenu lui-même, restait à terre, sonné. L’ennemi lui sauta dessus et l’écrasa contre le sol.

Fida était empreint de fidélité envers ses convictions d’une part et envers ses deux amis d’autre part. Il n’avait pas nécessairement d’aptitude extraordinaire pour le combat mais son attachement aux choses essentielles à ses yeux était principalement le fruit de l’amour. Lorsqu’il but l’élixir de Donidon, il lui sembla que rien ne s’était révélé en lui.

Pourtant, en rentrant dans l’arène pour le neuvième duel, il était brûlant de chagrin… Dès la première seconde, il saisit vigoureusement l’empereur de sorte que ce dernier ne put plus bouger. Il lui chuchota d’une voix grave : « Tu vas t’embraser dans ma tristesse ! ».

Et son amour pour Libu, Dari et son peuple éclata. Il devint rouge et fumant tel un démon annonciateur de l’apocalypse. L’empereur sentait ses vêtements prendre feu mais il ne pouvait pas s’extraire de cet étau inébranlable.

Enfin, le mythe raconte qu’au moment où Fida allait littéralement exploser, entraînant ainsi dans sa mort le tyran, ce dernier se volatilisa, tel Libu, et laissa seul Fida disparaître. Toti, qui étudiait leur adversaire commun depuis le début de cet étrange tournoi, se rappela des derniers mots d’Uteli.

Mon père raconte si bien les histoires que même adulte, je continuerai à l’écouter. A cet instant, je sentis monter en moi une envie, celle de lui fournir de la matière. Je n’ai jamais été très enclin à la lecture mais j’éprouve depuis quelques années le désir d’écrire. Avec un narrateur aussi captivant que papa, je pourrais vraiment mesurer la qualité de ma plume.

Après ce bref intermède pensif, je portais à nouveau attention au récit des ninraïs.

Le doute commençait à s’immiscer dans les consciences des quatre guerriers restant, Toti, Alti, Kura et Insumi. Lequel devrait se présenter pour disputer le dixième combat ? Toti expliqua que sa force résidait dans la compréhension de son adversaire et que, par conséquent, pour être le plus efficace, il valait mieux qu’il passe en dernier. Se remémorant les prédictions avisées d’Uteli, les autres acquiescèrent. Alti, l’altruiste, s’adressa à Kura et Insumi : « Comme vous êtes les plus forts, je serai le dixième adversaire de l’empereur. Pas de remarque, il en sera ainsi. ».

Alti était une personne magnanime. Il était systématiquement tourné vers son prochain et attendait simplement de lui un peu de gratitude. Lorsque, iniquement, un quidam l’agressait, il avait le don de retourner contre lui toute sa haine. Il paraissait une sorte de miroir réactif de l’âme. L’empereur l’apprit d’ailleurs à ses dépens. Au cours du duel qui les opposa, chaque offensive du despote se retourna inévitablement contre ce dernier. Rapidement, il comprit que le pouvoir d’Alti résidait principalement dans l’esquive. Il utilisait la puissance de son ennemi pour le déséquilibrer et lui faire baisser sa garde, pour le faire chuter et le fatiguer, ou pour le désorienter et le prendre par surprise. En premier lieu, l’empereur fut désappointé puisqu’il affrontait pour la première fois quelqu’un qui avait une technique similaire à la sienne. Les deux protagonistes se mirent alors à enchaîner attaques et projections, esquives et contres. Aucun n’arrivait à atteindre l’autre. A un certain moment, ils s’écartèrent. Pendant une minute, ils s’étudièrent du regard tout en récupérant leur souffle. Puis l’empereur se jeta sur Alti en lançant : « J’ai gagné ! ».

Bizarrement, il attaqua d’un direct du bras gauche et son offensive partit d’un peu loin pour espérer toucher Alti. Ce dernier pivota d’un demi-tour et fléchit les jambes pour attraper le bras de son adversaire et le faire basculer au-dessus de lui. Mais, chose qu’il n’avait pas anticipée, le fait d’attaquer tout en gardant une certaine distance permit à son ennemi de basculer son offensive sur la droite. Le seigneur de guerre réunit donc toute sa force colossale dans son bras droit et, alors qu’il retirait le gauche, il frappa Alti, impuissant, dans le milieu du dos, l’envoyant au tapis, la colonne vertébrale brisée. Alors que l’empereur commençait déjà à savourer sa victoire, dans un sursaut d’héroïsme et peut-être de fierté, Alti cria : « Où as-tu vu que le combat était fini ?!!! ».

Il était sur le dos, en piteux état mais l’œil vif. L’empereur s’approcha en grommelant : « De toutes façons, je vais t’écraser comme de la simple vermine ! ».

Il leva le pied droit afin d’en finir une fois pour toutes. Mais Alti dévia de ses mains encore valides le pied destructeur. Le tyran se retrouva les jambes en écart au-dessus du buste de notre ami. Il ne fallut qu’une fraction d’un instant pour qu’il reçoive un violent coup de poing dans l’entrecuisse. Alti conclut : « Au moins je suis sûr que personne de ton sang ne perpétuera ton dessein démoniaque ! ».

L’empereur recula précipitamment et, vexé de son inattention, furieux de la douleur qu’il ressentait, il saisit Alti par les pieds, le souleva haut dans le ciel et le fracassa au sol. Il lui restait à présent trois duels à mener.

Pendant les quatre semaines qui précédèrent le onzième, Kura et Insumi s’entraînèrent sans relâche. A la fin de chacune des trois premières, ils avaient décidé de se combattre de la même manière qu’ils le feraient contre l’empereur. Le perdant serait celui qui se retrouverait dans une position où aucun de ses mouvements ne pourrait plus le sauver d’une mort certaine. La quatrième semaine fut très spirituelle pour Insumi. Il devait en effet se reposer et accorder son corps avec son esprit. Il avait perdu deux combats sur trois et devait, par conséquent, affronter l’empereur le premier. De leur côté, Kura continuait à s’exercer et Toti à observer. Deux combattants, deux philosophies.

Insumi, connu comme l’insoumis, avait développé une technique d’attaque exceptionnelle. Il pouvait soumettre à sa volonté les divers éléments environnants. Dans l’arène il n’avait pas trop le choix, c’était le vent et le roc ! Lorsqu’ils se trouvèrent face à face, les deux combattants, extrêmement concentrés, mirent une dizaine de secondes, après que le gong ait retenti, avant de débuter le combat. Le tyran ouvrit les hostilités mais se trouva bloqué par un mur de pierres qui s’était soudainement élevé du sol. D’un coup de poing il le brisa. Derrière apparut Insumi qui lui hurla : « Disparais dans les abîmes du ciel !!! ».

Une rafale qui ne venait de nulle part souleva à une dizaine de mètres le seigneur de guerre désarçonné puis le projeta contre un mur de l’arène. Alors qu’il tenait tout juste debout, des centaines de cailloux arrachés au sol fondirent sur lui, propulsés par un souffle divin. L’œil vif, il aperçut l’intervalle de la victoire. Il réunit le peu de force qu’il lui restait, et avec une impressionnante précision, il saisit au vol la première pierre et la lança, telle une comète, sur la tête d’Insumi. Ce fut net. Le ninraï tomba et les autres cailloux avec lui…

La fatalité semblait se préciser. Nous en étions au douzième et avant dernier affrontement. Kura paraissait décontracté, presque sûr de lui. L’empereur, le regard toujours noir, n’attendait qu’une seule chose, que le gong sonnât le glas de son adversaire !

Le combat débuta sur des chapeaux de roues. Bien que tout un chacun se soit attendu à une bataille de géants, ce fut une rencontre à sens unique, à l’avantage du mal. Kura, le courageux, semblait perdu d’avance. Il n’était pas dans le duel. Les coups de l’empereur pleuvaient sur lui tel un déluge de grêlons. On ne comptait plus le nombre de mises à terre et on ne comprenait plus comment il se relevait à chaque fois. Lorsqu’il recevait une correction, il tendait l’autre joue. Trois minutes s’étaient écoulées depuis le commencement et Kura était entre la vie et la mort. Il se releva une ultime fois et lança à son ennemi : « Qu’attends-tu pour en finir ?! ».

L’empereur arma alors un météore. Il déferla sur Kura, tel une avalanche, et lui décrocha un direct d’une puissance inouïe ! Avec une force telle, il aurait pu transpercer trois hommes placés bout à bout ! Mais Kura stoppa net l’attaque d’un seul doigt ! L’empereur, effrayé, recula si vite qu’il manqua plusieurs fois de tomber. Kura avançait lentement vers lui, flamboyant, majestueux et magnifique. Toti, dont l’étymologie signifiait la connaissance de l’autre, observait avec amusement le retournement de situation. Le tyran cherchait un asile mais il n’y en avait guère. Tout en poursuivant le chemin qui le menait à son adversaire terrorisé, Kura prit la parole.

− Sais-tu pourquoi je suis le plus fort de tous les ninraïs que tu as affrontés ?

− ...

− Et bien, puisque tu ne sembles pas avoir de réponses, je vais te le dire. Tout comme toi, en tant que fils de Donidon, j’ai acquis une technique de combat qui m’est propre. Et sais-tu par hasard en quoi elle consiste ?

− Haaaaa !!!

Poussé par la peur de disparaître, le fourbe tenta une attaque puissante sur son opposant, un adversaire qui avait baissé sa garde. L’empereur aurait pu assommer un éléphant avec un tel coup de pied circulaire ! Kura leva simplement la main gauche et le bloqua comme on retient une fenêtre lorsqu’une brise tente de la fermer. Il le repoussa ensuite à dix mètres d’un geste élémentaire du poignet, et poursuivit son discours.

− Je disais donc, avant que tu ne m’interrompes, que ma force réside dans la mort. Plus je me rapproche de celle-ci, plus l’énergie du désespoir en moi s’enflamme. Tel un parangon de ténacité, tant que tu ne m’auras pas anéanti je me relèverai toujours plus robuste et roide. Le courage et la détermination ne sont pas des notions qui se consument ; elles brûlent en moi mais ne partent jamais en fumée !

− Maintenant que tu as dévoilé ton jeu, attaque-moi si tu es si sûr de toi !

− Ne sois pas pressé de rejoindre l’autre monde ! Ceux que tu as assassinés ne l’étaient pas !

Soudainement pris d’une colère incommensurable, Kura fléchit les genoux et s’élança en hurlant : « Meurs !!! ».

L’empereur leva une demi-douzaine de barrières faites de roc afin de stopper la furie qui s’abattait sur lui. Bien que pris au dépourvu, Kura les démolit comme on piétine un château de sable. Entre temps, l’empereur avait pu se dédoubler sans que l’autre ne le remarque. Quand Kura chargea le tyran, il n’aperçut pas son double à trois mètres derrière lui. Sous l’assaut de l’ennemi, le despote utilisa la technique d’Alti en faisant basculer Kura. Une fois ce dernier à terre, le double prit la relève et Excalibur déposa un nouveau baiser avec beaucoup plus de passion que le premier… Kura reposait parterre, l’esprit d’un côté et le corps de l’autre… Les deux seigneurs de guerre se réunifièrent. Toti, un sourire en coin, pleurait.

Il se faisait tard et mon père interrompit sa lecture pour me proposer d’aider maman à préparer le dîner. Voyageant dans le récit héroïque des ninraïs, je me voyais déjà dans l’arène comme le dernier rempart contre le mal.

Papa attendait patiemment ma réponse. Après être revenu dans la réalité, j’acquiesçais et l’accompagnais à la cuisine. Préparation rapide tout en discutant de la légende des mois ; dîner léger et efficace ; nous prenions une sucrerie quand papa, voyant mon regard tout excité, m’offrit de retourner au bureau pour me conter le dénouement.

Toti était à présent la clef de voûte de l’empire. Sans sa mort, ce dernier s’écroulerait. Et avec ? Nous allons le voir. Après le spectacle de Kura, de loin le plus épique, il eut été difficile de mieux faire. Toti se doutait qu’il allait mourir car, connaissant son adversaire, il savait pertinemment qu’il ne tiendrait pas plus de cinq minutes. Malgré tout, il paraissait sûr de lui. Face à l’empereur, il semblait cependant terriblement fatigué. Était-il rongé par la peur ? Quoiqu’il en soit, il luttait pour se tenir droit et, lorsque le gong eut retenti pour la dernière fois, lorsqu’il eut reçu une première correction, puis une seconde, une troisième et ainsi de suite, toutes plus insupportables les unes que les autres, se tenir droit fut facile. Il fallait par contre montrer à cette brute que l’on était un guerrier valeureux ! Il fallait allumer chez lui la flamme de la jalousie !

« Il me faut vaincre le Styx qui coule en mon sein ! Vaincre ce mur indestructible qui s’abat inlassablement sur moi ! Mais surtout vaincre l’incertitude qui en mon être s’installe !… », pensait-il si fort. Il brisa alors une dernière fois ses chaînes et déchaîna sa colère ! Il parvint à créer l’illusion d’être l’empereur, un instant seulement. Ce reflet éphémère suffit effectivement à faire fi de sa frayeur et à se frayer, une fois, une forte offensive. L’empereur fut interloqué de se prendre pour cible. Il lui sembla voir la mort. Il resta alors une paire de secondes tétanisé. Pendant cet intervalle, Toti tenta le tout pour le tout. Il s’élança dans les airs, les jambes repliées, le bassin de profil et à hauteur de tête. Il arma le genou droit puis, propulsé par son élan et dans un balancement de hanche prodigieux, il l’assena violemment dans le visage abruti du tyran. Toti se réceptionna prestement et se précipita vers l’empereur qui tombait de dos à la renverse. Notre héros était sur le point de lui administrer un coup fatal à la colonne vertébrale quand l’ennemi fit volte-face ! Irrité du revers de la situation, il saisit le poing qui s’apprêtait à le frapper, et le broya sans difficulté. L’équilibre retrouvé, il libéra un crochet du droit fulgurant. Toti décéda sur le coup, le cerveau décroché de sa cavité mais l’honneur sauf et la conscience tranquille.

Ce qui avait été annoncé avait fini par arriver. Le seigneur de guerre sortait grand vainqueur de ce tournoi exceptionnel, la carcasse de Toti sur l’épaule. On eut dit un chasseur ramenant le festin du soir. D’ailleurs, ce n’était pas un euphémisme métaphorique… Comme ce dut être le cas pour ses prédécesseurs, Toti eut le cœur et la cervelle dévorés par l’empereur. Il semble, qu’au sein des légendes, fables et mythes soient réalité. Le despote agissait ainsi pour acquérir la force et la technicité de ses ennemis défaits. La vieille histoire, redevenue actuelle, fit ses preuves furtivement contre Maate et Fida, puis clairement contre Kura… Malencontreusement pour le tyran, Uteli avait fait allusion à cette fable avant de mourir, et Toti, qui la connaissait également, avait du coup, noté le petit jeu de son adversaire. Ainsi, sa fatigue apparente lors de l’affrontement final dissimulait en fait la technique ultime qui vint à bout du seigneur de guerre…

Toti avait empoisonné son corps. L’empereur, lequel n’était plus tout-à-fait aussi fabuleux qu’il n’y paraissait, mourut trois jours plus tard et l’empire avec lui…

Les treize nations célébrèrent leur indépendance et leur liberté retrouvées et attribuèrent, en gage de gratitude, à chaque mois de l’année, les noms des valeureux ninraïs qui se sacrifièrent pour leurs mères patries. Et bien qu’en son temps l’empereur ait été un mythe vivant, les livres ne se virent pas imposés l’histoire par le vainqueur. Au contraire, aucun d’entre eux ne faisait mention de son nom…

Suite à cette épopée exaltante racontée brillamment par mon père, je compris ce soir-là que j’aimerais un jour relire ma vie avec les yeux émerveillés d’un gosse qui découvre une aventure extraordinaire. J’espère donc que mon existence en sera une et qu’à défaut de marquer l’histoire des hommes elle saura au moins me rendre fier à l’heure du bilan.

Je venais de décider la rédaction de mon journal intime, celui que vous lisez présentement.

Chapitre 3 – Doute

Nous sommes encore le jour de mes treize ans et vous savez à présent ce qui m’a poussé à rédiger mon journal. Qui que vous soyez, chères lectrices et chers lecteurs, j’espère que le premier mot qui vous viendra à l’esprit au sujet de mon histoire sera « passionnante » ! A vrai dire, bien que ce que je m’apprête à vous conter aujourd’hui ne relève pas d’une excitation extrême, je pressens prochainement de belles aventures dans ma vie d’adolescent jusqu’alors monotone.

Ce matin, alors que je n’avais rien à faire, assis sur un fauteuil faisant face à l’imposante bibliothèque de mes parents, je contemplais les rangées de livres. Tous, sans exception, étaient estampillés sur la tranche d’une pastille rouge, pastille sur laquelle on pouvait lire « Sanctionné par l’ODC ».

Cependant, perdu dans cette plèbe littéraire, un vieil ouvrage n’était pas marqué au fer rouge de l’ODC, l’Œil du Droit Chemin, le corps de l’état qui valide tous les savoirs, plus simplement, l’unique porte-parole de la vérité.

Intrigué, je saisis alors le livre et l’emportai dans ma chambre. Il était intitulé « L’homme » et son auteur nommé « Guillaume ». Absorbé par ma lecture, je passai une partie de ma journée, plongé dans une histoire de l’humanité bien différente de ce que j’eus appris jusqu’alors. Ce roman, ainsi dus-je le qualifier, puisque tout n’était que négation de notre enseignement, nous contait l’homme à travers le temps, l’espace, et la psyché. En voici un passage qui m’avait particulièrement interpellé :

« De l’homme et de l’enfant, c’est la peur qui sépare les deux, qui rend l’espèce humaine bifide.

L’anxiété la plus commune et chronique, qu’elle soit consciente ou non, celle que l’on pourrait qualifier de congénitale, c’est la mort. C’est elle et elle seule qui borne la vie, qui clôt l’existence, qui est l’exutoire vers l’inconnu, l’objet de toutes les foucades religieuses et la cristallisation de nos croyances. Ainsi, le monde des adultes est un monde fini où l’optique générale est de s’assurer une existence paisible et de se reproduire afin de garantir la survie de l’espèce et donc, par extension, la sienne. L’immortalité est en fait un fantasme trouvant sa réalisation dans la procréation ; inconsciemment, la gésine est une renaissance partielle du soi, une illusion de continuité, une quête de perfectibilité.

C’est alors qu’apparaît une ambigüité, celle qui enlève au futur les moyens de se réaliser. Comme on vient de s’en rendre compte, l’enfantement est l’unique façon pour l’homme de durer, que ce soit en tant qu’espèce ou qu’individu. Néanmoins, il est d’une évidence absolue que l’égoïsme personnel, ce puits sans fin de désirs et d’envie, qui anime chaque être humain, est en totale contradiction avec cette quête illusoire d’immortalité. En cherchant un bien-être insatiable, l’homme consomme le monde et met ainsi en péril la survie de ce corps supérieur que l’on nomme l’espèce. Trop souvent, l’homme ne vit que pour lui-même et oublie qu’il n’hérite pas de la terre de ses parents mais plutôt qu’il emprunte celle de ses enfants. Au lieu d’anticiper ses erreurs futures, il répète celles du passé. Ce qui lui importe, c’est sa jouissance présente. Demain, c’est l’incertitude, l’inconnu, la peur. »

L’auteur dépeignit ensuite un portrait de l’enfant tourné vers l’avenir, l’apprentissage, la découverte ; un monde infini tant dans la conscience et l’érudition que dans l’espace et le temps.

Pour Guillaume, contrairement à l’adulte, l’enfant se nourrit du lien social et de fait pense pour les autres avant de penser pour lui-même. Sans l’influence de l’adulte, il partage et protège. L’enfant n’a pas peur de l’autre, ni de l’inconnu. Pour lui, son monde n’a pas de limite. C’est en cela qu’il est tourné vers ce qu’il peut avoir, tant matériellement qu’émotionnellement, et non vers ce qu’il a ou avait. Il est un aventurier, et sans peur.