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Fatiguée des excès de son compagnon Raoul, Lou quitte Clermont-Ferrand pour rejoindre un amour de jeunesse installé dans un coin d'Afrique. Raoul fonce à sa poursuite. Ainsi s'engage un voyage de 5000 km jalonné d'épreuves, de rencontres, d'embrouilles et de trafics en tout genre, dans un esprit rock'n roll des années 80. Du larsen dans les cauris est un roman burlesque à l'action soutenue, plein de rebondissements et peuplé de personnages pittoresques. Bienvenue à bord ! Attachez vos ceintures, sanglés vos casques et prenez un comprimé de Nautamine, ça va secouer !
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Seitenzahl: 290
Veröffentlichungsjahr: 2021
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« Qu’est-ce que je fais ici ? »Rimbaud écrivant aux siens d’Éthiopie.
« Tiens, prends ça ! »Mohammed Ali
Dans mes romans, j'accorde une place importante à la musique. Les pages qui vont suivre sont des références musicales accessibles sur Internet grâce à des QR-codes. Pour faire l’expérience de cette lecture augmentée et écouter les titres évoqués le long du récit, il suffit de télécharger une des applications gratuites de lecture de QR-codes, puis de placer son téléphone face à ceux-ci. Vous serez automatiquement dirigés vers une plateforme gratuite et pourrez écouter les titres sélectionnés.
Les lecteurs ne disposant pas d’appareil adéquat pourront trouver le lien des sources musicales sur la page Internet suivante :
www.cageot.jimdo.com
Enfin, le roman peut évidemment se lire sans recourir aux QR-codes.
La discothèque de Lou
Kilomètre 0 : Suites N°1 en sol majeur de Bach (Pablo Casals). page →
Les histoires d'amours (Rita Mitsouko) page →
Kilomètre 210 : Don’t Ask Any More Stupid Questions (New Model Army) page →
Kilomètre 235 : Should I Stay Or Should I Go (The Clash) page →
Kilomètre 974 : The power game (Anne Clarck) page →
Kilomètre 1740 : Trente cinq tonnes (Starshooter) page →
Kilomètre 1889 : Relax (Frankies Goes To Hollywood) page →
Kilomètre 2542 : Surfin USA (Beach Boys) page →
Kilomètre 2960 : I'm your man (Leonard Cohen) page →
Kilomètre 3125: Commando (Ramones) page →
Kilomètre: 3609: Boogie shillum (Lee Hooker) page →
Kilomètre 4057 : African postman (Burning Spear) page →
Kilomètre 5264 : Fass bougnoul (Touré Kunda) page →
La discothèque de Raoul:
Kilomètre 0 : Surfin USA (The Jesus and Mary chain) page 38
Kilomètre 43: On the road again (Canned Head) page →
Kilomètre 1533: New rising sun (Real cool Killers) page 66
Kilomètre 2674 : Des fraises et du sang (OTH) page →
Kilomètre 2805 : Androïd dreams (Mega City Four) page →
Kilomètre 2958 : Etude N° 3 opus 10 (Frédéric Chopin) page →
Kilomètre 3418 : See you later alligator (Bill Haley) page →
Kilomètre 3418 : Hound dog (Elvis Presley) page →
Kilomètre 4206 : Mali Djé (Ali Farka Touré) page →
Kilomètre 4206 : eina (Salif Keita) page →
Kilomètre 4206 : Besson sori (Fanta Damba) page →
Kilomètre 4206: Ain't Too Proud To Beg (Temptations) page →
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Chapitre 56
Chapitre 57
Chapitre 58
Chapitre 59
Chapitre 60
Chapitre 61
Chapitre 62
Chapitre 63
Chapitre 64
Il est cinq heures à ma montre à aiguilles. J’ai beau faire un effort de réflexion, nous sommes en octobre 1988, mais j’ai comme un doute : le matin ou le soir ?
Je conserve une copie de l’enregistrement que je glisse dans la poche de mon blouson. J’allume la Maglite avant de couper le courant électrique. Les témoins lumineux de la console et de la table de mixage s’éteignent comme des braises de cigarettes à bout d’oxygène.
L’éclairage de la torche balaie le couloir humide et sinistre creusé dans le tuf. Je monte lentement les trente-quatre marches en lave noire qui me ramènent à la surface de la terre. Au fur et à mesure, j’enroule la rallonge branchée dans le boîtier de la minuterie.
Un froid vif me saisit le visage, la nuit enveloppe encore le centre-ville de Clermont-Ferrand. Il est cinq heures du matin.
Dans l’ancienne cave à vin qui date de l’époque où l’Auvergne était un des premiers vignobles de France, la température est constante : douze degrés été comme hiver.
Je sors de l’immeuble vétuste, la rue piétonne est déserte. Trop tard pour un kebab dans le quartier.
Demi-tour. Je reviens dans l’impasse et frappe à la porte du fournil de la boulangerie qui embaume toute la place des Beaux-Arts.
Je connais le patron. Je ressors avec deux parts de pizza de la veille que j’avale comme un affamé.
Pas sommeil. Cette chanson n’arrête pas de me trotter dans la tête.
Il me faut un avis. Sam, par exemple.
Le froid me pique les yeux. Je trace jusqu’à la place du Mazet, un village dans la ville. Le quartier insalubre a été rénové avec des pavés autobloquants, des tilleuls squelettiques, un horodateur flambant neuf et un éclairage municipal orangé. Ont subsisté au lifting, le café arabe, la boucherie halal et les vieux Algériens à la retraite qui lézardent sur la murette en suivant le soleil comme des tournesols.
À cette heure de la nuit, ils sont couchés.
En musique, je m’occupe du gros œuvre. Sam est le spécialiste de la finition. C’est un orfèvre. Il va à l’essentiel. Il me collera un texte au poil sur cette musique ; je le sens.
Sam habite au neuf, rue Tour de la Monnaie, une rue quelconque, sans intérêt particulier. C’est presque au sommet de la butte du centre-ville où culminent les flèches de la cathédrale.
Le souffle court, j’arrive devant la vitrine triste du vieux chausseur en même temps que le camion des poubelles. Sam habite au dernier étage de ce bâtiment à la façade lépreuse.
Je laisse un long moment mon index appuyé sur le bouton de l’interphone puis je varie un peu les effets en donnant des petites impulsions saccadées. Au bout d’un moment une voix endormie sature le haut-parleur.
Je gueule :
« Sam ! C’est moi Raoul, j’en tiens un, un vrai bijou, ouvre cette porte. »
Sam reste muet. Il doit se demander ce que je peux tenir à une heure pareille. Je le rassure tout de suite :
- Faut que je te fasse écouter un morceau, ouvremoi.
Il me connaît depuis longtemps, trop longtemps. Il raccroche, puis j’entends la fenêtre de la cuisine qui grince. Je me plante au milieu de la rue.
Je ne le vois pas, mais j’entends :
- Casse-toi, Raoul ! Je bosse moi tout à l’heure ! On verra ça à la répète, bordel ! Va emmerder Kéké ou Momo, mais pas toujours moi !
– C’est parce que je t’aime connard, allez ouvre.
Je me tords le cou pour l’apercevoir.
Il est torse nu, il va choper la crève, mais non, ce salaud campe sur ses positions :
- Je te connais Raoul, tes minutes, c’est des heures. Et en plus, tu vas me torpiller mon bar. Va te coucher sac à vin et n’oublie pas qu’on joue mercredi.
Là-dessus, je le vois disparaître, la fenêtre grince de nouveau.
Comme si je pouvais oublier une date de concert !
Visiblement, le voisinage a profité de notre discussion et le fait savoir. Je m’en fous, je mets mes mains en porte-voix et gueule :
- Va mourir Sam, je ne sais pas pourquoi je me casse la tête avec un guignol comme toi. On n’y arrivera jamais, t’es pas motivé. » Le propos vexant, parfois ça marche. Mais ce matin, rien à faire. La cuisine de Sam reste dans l’obscurité. Cet enfoiré est reparti se coucher.
Pas envie de rentrer tout de suite. Je descends jusqu’au marché Saint-Pierre par l’étroite rue de la Boucherie. Un courant d’air me glace. Je passe rapidement l’endroit le plus frais de la rue, juste devant la boutique du poissonnier. Les rideaux de fer sont baissés et laissent apparaître des rais de lumière. Ça grouille derrière. Lorsqu’il fera jour, le quartier s’animera comme une rue de Shanghai.
J’arrive place du marché Saint-Pierre, l’agitation des chalands est à son comble. Comme un chien dans un jeu de quilles, je slalome entre les piles de cageots des maraîchers et les camions frigorifiques. Je me réfugie chez Chantal, le bistrot est noir de monde.
Noctambules contre matinaux.
Blanc sec et yeux rouges contre café et baguette fraîche.
Pour moi, ce sera un gin tonic en bout de comptoir.
Mon voisin de droite, un type à casquette et crayon de bois sur l’oreille, me branche. Il a remarqué ma housse de guitare, il cache quinze ans de bal musette derrière son tablier de boucher, il jouait de la trompette.
Un superbe soleil d’automne cogne contre la vitrine. Il me surprend au même endroit quelques heures plus tard.
Aigreurs d’estomac.
Mal de crâne.
Lou doit s’inquiéter. J’ai disparu depuis deux jours. Je me souviens être parti en lui disant : « Je passe chez Paul acheter des cordes de guitare ; à tout à l’heure. » Et en chemin, une musique est venue me trotter dans la tête.
Comme elle ne m’a pas lâché de la journée, j’ai filé au local pour l’enregistrer. Instrument par instrument.
Au bout du compte je suis resté deux jours comme un rat dans cette ancienne cave aménagée en local de répétition et d’enregistrement.
Ma parole, je deviens cinglé.
L’eau est froide. Lou sort de la salle de bain et trottine avec une élégance de ballerine jusqu’au chauffe-eau. En coupant le chauffage de l’appartement et en actionnant le thermostat à fond, elle arrive à obtenir un liquide qui frôle la température de trente-neuf degrés. Pas un de plus.
Des mois que Raoul promet le passage imminent de Dub le pote bricoleur.
Même chose pour le vieux lave-vaisselle d’occasion.
Depuis qu’elle vit avec lui, le provisoire s’éternise.
En traversant le salon, elle fait un crochet par la chaîne hi-fi. Hier, elle a terminé la soirée avec les six Suites de Bach, la version de Pablo Casals qu’elle a envie de se remettre pour commencer la journée.
Un soleil d’été indien perce à travers les carreaux sales. Tout est sale ici. Personne ne fait plus le ménage.
Lou attend que Raoul réagisse, mais il ne percute pas. Il est rentré au petit matin et dort les bras en croix tout habillé sur le lit.
Elle attend encore avant d’affronter la douche ; des fois que la température gagne encore quelques degrés supplémentaires. Enfin elle se glisse sous le jet tiède en serrant les dents.
Tout à coup, en lieu et place de Pablo Casals, c’est un son assourdissant, une escadrille de bombardiers qui gronde dans le salon. Elle reconnaît les riffs de guitare de Raoul et ne reste pas une seconde de plus sous la douche. En rage et dégoulinante, elle fonce sur la source du tremblement de terre. Elle extirpe la précieuse maquette de Raoul et la jette dans la pile de vaisselle sale qui encombre l’évier. C’est son tour. À Raoul de faire un peu de ménage. Elle s’est jurée de ne toucher à rien, elle ne mange plus à la maison depuis le début de la semaine, mais elle est prête à parier qu’il ne s’en est même pas rendu compte. Elle a la sensation extrêmement désagréable de ne plus exister à ses yeux.
Cette fois, la coupe est pleine. Elle a mis la radio qui diffuse une chanson des Rita Mitsouko. De retour sous la douche, le contact du jet glacial lui donne l’élan nécessaire pour oser.
« Les histoires d’amour finissent mal, en général. »
« Don’t Ask Any More Stupid Questions » chante New Model Army dans l’autoradio.
Lou ne s’en pose plus. Le ciel est bleu. De la fenêtre du gros camion Mack dans lequel elle a pris place cet après-midi lui parvient une petite brise. On est en octobre, le soleil va disparaître dans deux heures.
Lou a demandé à son chauffeur la permission d’écouter cette cassette, mais au bout d’une face, il a remis la radio. Elle ne bronche pas, car elle aime bien ce genre de caractère : un peu bourru, mais nature.
Théo n’a que des histoires de routier à raconter et pourtant, il ne correspond pas au stéréotype du camionneur. C’est un grand sec de trente-cinq ans avec une casquette de base-ball vissée sur le crâne et des petites lunettes rondes qui lui donnent un air d’étudiant. Il arbore néanmoins deux stigmates de la profession : son tee-shirt à l’effigie des Brigades Rouges pointe un ventre rebondi, moulé à la crème caramel des restaurants routiers. Son bras gauche accoudé à la fenêtre ouverte est beaucoup plus bronzé que le droit.
En dix ans de carrière, c’est bien la première fois qu’il prend en stop une petite aussi joliment roulée. Il est troublé, elle ressemble à une fille qu’il a vu dans une revue porno se faire prendre par quatre gars.
Quelque chose qui bat fort en lui, il ne sait pas si c’est son cœur ou son sexe, mais cette fille lui file la pêche. Il l’a embarquée au dépôt de Clermont sur les recommandations du patron et ils vont faire un sacré bout de route ensemble. Lui est un peu timide et elle ne raconte pas grand-chose. Pas facile, mais Théo a du temps devant lui, un paquet de kilomètres.
De son côté, Lou fait le point en silence. Elle a pris quelques précautions avant de partir ; un petit coup de téléphone à sa copine Janine : « Débrouille-toi pour faire tourner la boutique sans moi pendant un moment. J’ai besoin d’oxygène. » Janine n’a pas posé de question. Elles se font confiance. L’une peut appeler en disant : « Je suis à Belize, j’ai un cadavre sur les bras ! ». L’autre rappliquera aussitôt.
Côté travail, c’est donc arrangé, Janine s’occupe de tout. Sur le plan financier, elle a de quoi tenir quelque temps si elle voyage à l’économie sans faire d’écarts.
Théo brise le silence :
- Tu veux fumer un petit joint ?
– Tiens, pourquoi pas, répond Lou.
– Regarde sous le matelas de ma couchette ; y’a tout ce qu’il faut. »
Elle pivote sur son siège et soulève le matelas.
Elle fait semblant de ne pas voir les bouquins pornos, ramasse une enveloppe et du papier gommé extra large.
En se rasseyant, elle sent le regard de Théo qui louche sur ses petites fesses.
- Je ne sais pas rouler, prévient Lou.
– Je vais le faire. Admire la classe.
Sans quitter la route des yeux, à l’aide d’une seule main, il roule un joint parfaitement conique et le passe à Lou.
– Vas-y, moi je ne fume pas quand je conduis.
Elle allume le joint et ouvre la fenêtre de son côté pour laisser pénétrer un mince filet d’air. La nuit est superbe. La lune brille comme un éclat d’assiette de porcelaine. C’est le premier quartier.
Théo envoie les Clash dans le poste. Il pense pouvoir rallier le Maroc via l’Espagne en trois jours, attente et passage du détroit de Gibraltar compris. Les trente-cinq tonnes d’électroménager qu’il traîne derrière lui doivent être livrées à Casablanca. Après, il file sur Safi pour charger de la sardine en boîte et remonter sur Rungis.
La lumière du tableau de bord éclaire l’intérieur du camion d’un beau vert aquarium qui rappelle l’éclairage des cabines téléphoniques hollandaises.
Mick Jones et Jo Strummer hurlent « Should I Stay Or Should I Go » Lou n’hésite plus. Elle a bien fait de partir, elle se sent déjà mieux.
Ce matin au réveil, j’ai la bouche en polystyrène, la langue comme une pantoufle. Le pivert cogne dur. Bon sang, qu’est ce que j’ai fabriqué hier ?
Ouvrir les yeux pour me reconnecter.
Je déplie lentement le bras droit pour m’assurer de la présence de Lou. La place est chaude, mais vide. Je bascule vers son oreiller et m’imprègne de son odeur ; ça me rassure. Elle était bien couchée lorsque je suis rentré ce matin ?
Je dresse une oreille, l’appartement est totalement silencieux. Elle est sûrement sortie. Merde. J’ai dormi tout habillé. Après quelques contorsions, je parviens à retirer mes bottes. Mes pieds reprennent peu à peu leur forme initiale. Ma vessie est au bord de l’explosion. Direction les toilettes. Je croise mon reflet dans le miroir du couloir et je m’arrête deux secondes. Un peu fripé, mais ça va à peu près. À vingt-cinq ans, on encaisse encore bien. Je passe à la cuisine, aucune trace de petit déjeuner, rien. Plus de filtre à café, ça commence bien. Une feuille d’essuie-tout fera l’affaire. Je vide la fin du paquet entamé pour m’en faire un bien serré. J’explore le placard à la recherche d’un récipient propre. Après d’intenses recherches, je tombe sur un vieux verre à moutarde à l’effigie de Goldorak. Le café est immonde. Je le bois en silence en contemplant la pyramide de vaisselle sale qui dépasse de l’évier.
Impressionnant. L’enregistrement me revient en tête. Où est-il ? J’ai envie de le réécouter à froid.
Impossible de remettre la main dessus. Je croyais pourtant l’avoir laissé dans la chaîne hi-fi.
J’étais tellement fatigué quand je suis rentré… Le café bu, je pose mon verre entre une poêle visqueuse et une assiette de purée en sachet recouverte de moisissures. Le poids du verre menace l’édifice ; le tas de vaisselle s’affaisse légèrement. Stupeur : j’aperçois la cassette au fond de l’évier. Elle baigne dans l’eau de vaisselle. Heureusement que j’ai laissé une copie au local. Je m’apprête à la jeter à la poubelle déjà pleine. À peine entrouverte, une poignée de déchets s’en échappe et tombe sur le lino poisseux. Je sacrifie une main pour tasser les détritus et repousser l’échéance du changement de sac et je décide de prendre une douche.
Douche ? Je dois absolument appeler Dub pour réparer la chaudière et le lave-vaisselle. J’essaie dans la foulée, mais bien sûr, il n’est pas chez lui et il n’a toujours pas de répondeur.
Dire que j’annonce à Lou son passage imminent depuis des semaines… L’après-midi est déjà bien entamé lorsque je sors de la salle de bain. J’enfile un caleçon propre en sautant dedans à pieds joints et en accompagnant la figure d’un hop pour faire le mec en super forme, puis je me dirige dans la cuisine avec la ferme intention de faire un peu de ménage. Muni d’une paire de gants en caoutchouc pour protéger mes mains de guitariste, j’attaque la pyramide de vaisselle sale par la face nord tout en songeant au concert de demain soir….
Avec les Good Food Junkies, nous allons nous produire au Bunker à Lyon. C’est une date importante pour nous, avec un cachet correct à la clé. En espérant attirer du public et peut-être aussi un journaliste de presse spécialisée qui nous ferait un bel article. Et puis tant qu’on se prend à rêver, pourquoi pas une rencontre avec un producteur un peu curieux qui nous signe enfin dans son écurie ?
Nous sommes tous prêts à plaquer nos femmes et nos petits boulots pour partir sur les routes et assumer une notoriété internationale, mais à chaque fois, il y a quelque chose qui cloche. Une date prometteuse qui s’avère être un plan galère, un label qui veut nous signer puis qui change d’avis. Difficile pour le moral d’enchaîner espoirs et désillusions. Six ans qu’on y croit dur comme fer ! Financièrement, c'est compliqué. En ce qui me concerne, je dois ma survie à Lou. Elle possède une boutique de fringues branchées, le Steak Fripes, bien placée dans une rue commerçante du centre-ville. Chaque mois, elle part à Londres pour alimenter son stock et les affaires marchent plutôt bien.
On peut vivre à deux là-dessus. Parce que moi, avec mon statut précaire d’intermittent du spectacle que je perds une année sur deux… Pourtant, je ne ménage pas ma peine. Le lundi, je répète avec les Chacals, une formation country western qui joue en gros une fois par mois dans les bistrots alentours. Sur une contrebasse d’occasion, je slappe le répertoire texan de Bob Wills en passant par W. Lee O’Daniel. C’est un excellent exercice pour la gymnastique des doigts et un bon alibi pour boire des canons gratis.
Le mardi, je m’éclate avec les Magic Mushrooms, une bande d’hallucinés nostalgiques du rock psychédélique. Ça me fait quelques bons cachets, car ils font de belles dates. Hélas, ils jouent trop rarement à mon goût. Ce que j’aime avec eux, c’est qu’ils me laissent carte blanche. Dans ce style de musique, je peux me permettre des solos de guitare d’un quart d’heure sans que personne ne bronche.
Le reste du temps, je le consacre aux Good Food Junkies, le seul groupe sérieux à mes yeux. On crée nos musiques, nos textes, notre sonorité est assez originale, tous les musiciens du groupe ont une bonne présence scénique et on s’entend bien entre nous. Tout pour réussir, quoi.
Bon, je suis venu à bout de toute la vaisselle sans rien casser. Petit exploit personnel qui me fait plaisir. La journée s’annonce plutôt bien. Lorsque Lou va voir le résultat, elle va être épatée !
Je ne me souviens jamais où se rangent le plat à gratin et les bols dépareillés. Je les laisse bien en évidence sur la table de la cuisine pour qu’elle les case à leur place.
En guise de pause, je grille une petite cigarette dans le canapé élimé du salon avec la douce sensation du devoir accompli, puis je me remets au nettoyage en attaquant les guitares. Le lino du salon cuisine attendra encore un peu.
La Stratocaster rose aux motifs cachemire que j’utilise avec les Magic Mushrooms retrouve l’éclat d’un sucre d’orge. Je passe à la cire liquide ma Jacobacci demi-caisse aussi patinée qu’une vieille commode en ronce de noyer. Je termine par ma guitare préférée : la Fender Télécaster de 1963. C’est un cadeau de Lou. Elle me l’a rapportée de Londres. Celle-là, je l’accouple exclusivement avec un autre ancêtre : le Vox AC 30, un bon vieil ampli à lampes qui éclaire ma route en produisant un son d’une rondeur et d’une chaleur inégalable.
Je prends le temps de replacer chaque instrument sur son stand respectif puis je commets l’erreur de jeter un oeil dehors : le soleil arrose la terrasse du Torpédo, le bar à l’autre bout de la place, juste en face de chez moi. C’est un automne comme je les aime. À travers le carreau sale, je reconnais des silhouettes familières. Je cherche un bout de papier et griffonne un mot gentil à Lou pour lui annoncer où je me trouve. Nos rapports sont plutôt maussades en ce moment, je dois la ménager un petit peu.
Dès que le soleil bascule derrière la chaîne des Puys, la terrasse du Torpédo se vide. On est bien en automne.
Dans le brouhaha du comptoir, j’entends les cloches de la cathédrale qui sonnent neuf coups.
Vingt-et-une heures ? Déjà ? Je sors de l’établissement et me rends compte que j’ai un peu abusé du gin avec Sam. On a tout de même bien avancé. Il est passé au local faire une copie de ma composition et il a fouillé dans sa malle à idées. Je ne rentre pas les mains vides, j’ai un thème général pour une chanson avec un refrain écrit sur le verso d’un sous-bock à bière. C’est déjà pas mal.
Un moment, j’ai pensé à Lou. Si elle était venue nous rejoindre, on n’aurait pas pu avancer comme on l’a fait, ou bien elle se serait ennuyée en notre compagnie.
Je monte les trois étages en flèche et j’arrive sur le palier essoufflé. C’est fermé. Je sonne, elle doit être rentrée. De la place du Mazet, je n’ai pas vu de lumière dans la cuisine. À tous les coups, elle est couchée et elle fait semblant de dormir, juste histoire de me faire la gueule.
Je fouille mes poches pour trouver les clés, j’ouvre et j’allume. Le mot que j’ai laissé est toujours sur la table. La vaisselle en déshérence n’est pas rangée. Je file dans la chambre, le lit est tel quel, défait. Un doute m’étreint.
J’ouvre l’immense placard. Mon cœur s’arrête de battre. Il y a de quoi saper un régiment de nanas, mais tout de suite, je me rends compte qu’il manque ses fringues préférées du moment. Il manque également des paires de chaussures et son sac de voyage n’est plus à sa place.
Première nuit en Espagne pour Lou.
Étendue sur la couchette du Mack pendant que Théo roule, elle fait le point. C’est assez simple de quitter Raoul. Elle avait peur d’être rongée par le remords. Et bien pas du tout. Sa destination, c’est la Gambie, un minuscule pays d’Afrique de l’Ouest qu’on a du mal à situer sur la carte.
Elle compte retrouver Max, son ex, qui vit là-bas depuis trois ans. Une correspondance assez régulière qu’elle cache plus ou moins à Raoul les lie toujours et dans chaque lettre, Max l’invite à passer un moment dans son coin de paradis.
Depuis le temps qu’elle a envie d’aller vérifier sur place.
Elle s’apprête donc à traverser l’Espagne, le détroit de Gibraltar, le Maroc, l’Algérie, le désert, le Mali puis le Sénégal. Elle se donne le droit de faire demi-tour et de rebrousser chemin quand elle le souhaitera. Un moment, elle avait songé prendre l'avion, mais elle s’est ravisée, incapable de quitter un mec pour se jeter dans les bras d’un autre six heures plus tard.
Il lui faut du temps pour réfléchir.
Elle imagine Raoul lui téléphonant ou lui envoyant un fax la priant mollement de revenir… Pas question.
Elle choisit l’épreuve de la route pour lui laisser une chance. Elle aimerait tant qu’il se lance à ses trousses.
Un panneau indicateur signale Madrid à une centaine de bornes.
- Ça ira pour aujourd’hui, dit Théo. On va s’arrêter pour la nuit. Comme ça, on passera Madrid à la fraîche demain matin, avant les heures de bureau.
Quelques kilomètres plus loin, il repère un motel et s’arrête sur l’immense parking. Il gare le camion tout au fond, le plus loin possible du bruit de la circulation et coupe le moteur.
Dans le silence qui suit, Lou commence à flipper rien qu’à l’idée de passer sa première nuit au bord de la route. Théo essaie de la rassurer du mieux qu’il peut :
- Tu sais, des millions de gens dorment à la belle étoile sur cette planète et la proportion de ceux qui finissent égorgés au petit matin reste raisonnable.
– Je suis bien d’accord, Théo, mais je n’ai pas l’habitude de dormir ainsi. Ne t’inquiète pas, je vais m’adapter, voilà tout ! »
Théo l’invite à manger quelque chose au snack, elle décline l’invitation et préfère rester seule dans la cabine.
- Comme tu voudras.
Il file s’envoyer un sandwich et une bière. Elle s’allonge sur la couchette, c’est lui qui lui a proposé. Il dormira sur la banquette passager.
Elle laisse un rideau ouvert, baisse un peu les vitres pour créer un courant d’air. À l’horizon se découpe la silhouette immense d’un taureau Osborne. Elle sort son baladeur et en grille une dernière en compagnie d’Anne Clark.
Raoul ne supporte pas Anne Clark. Il la trouve glaciale, lugubre. Ce soir, elle a du mal à trouver le sommeil.
Dire de cette fille que je l’ai dans la peau serait réduire mes sentiments à une expression épidermique. Lou, je l’aime de l’intérieur.
Bien sûr, j’ai d’abord été séduit par son enveloppe charnelle : une jolie petite brune avec un adorable minois rieur. Mais je suis également épaté par sa force de caractère, sa logique, son sens de l’anticipation et de l’adaptation. Ce matin, je me sens comme amputé. J’ai l’impression de fournir un effort rien que pour respirer. En étant honnête avec moi-même, je dirais que Lou a mille raisons de me quitter.
J’aimerais juste connaître celle qui a fait déborder le vase. Il faut que je la retrouve et j’ai épuisé les solutions faciles, elle n’est ni chez sa mère ni chez sa sœur.
J’appelle Janine :
- Allo Janine ? Excuse-moi de te déranger, c’est Raoul. Dis-moi, je ne veux pas te mêler de ce qui ne te regarde pas, mais… Est-ce que tu sais où se trouve Lou ?
Évidemment, Janine ne sait rien. Je passe le reste de la journée et une partie de la nuit suivante en état de choc sur le canapé, les yeux vissés au plafond.
La sonnerie du téléphone me réveille, j’ai passé la nuit ici sans bouger d’un pouce. Je me jette sur le combiné.
- Mais qu’est-ce que tu fous, bordel de merde ?
Ça fait un moment que je t’attends devant le local. On a chargé et les autres sont déjà partis avec le camion. On balance à 14 h et il est déjà 9 h 20, magne-toi !
Sam, le concert… Merde, j’avais oublié le rendez-vous à huit heures au local pour charger le matos.
- On prendra l’autoroute ; j’arrive.
Avec le vieux Bedford poussif, les autres font le trajet par la route nationale. C’est aussi lent et ça revient moins cher.
Ma bagnole est une vieille Volvo 144 bleu turquoise qui fonctionne bien. Je pense même qu’on arrivera avant eux.
Je réunis le matériel nécessaire. Instantanément, Lou disparaît de mes soucis. Je pose un disque des Happy Woodmen sur la platine et je monte le son en cherchant les jeux de cordes neufs achetés la semaine dernière.
Un rock bestial explose dans tout l’appartement.
J’adore ce groupe de sauvages. Ces gars-là font partie du gratin du rock alternatif : boudés par les médias, mais capables de réunir un paquet de fans partout en France.
On a eu l’immense bonheur d’assurer leur première partie sur un festival cet été. Par contre, pas facile de les approcher. Ils étaient restés à l’écart et l’ambiance semblait plutôt tendue entre eux. Je me souviens encore du morceau des Beach Boys qu’ils avaient interprété : Surfin’ U.S.A. La chansonnette mièvre et sautillante de ce groupe des années soixante avait été révisée avec du gros calibre pour chasser le sanglier.
Ce sont les groupes de rock de cette envergure qui nous donnent de l’élan, nous, les petits groupes en quête d’un coin de serviette au soleil.
Bon, j’ai tout. C’est parti.
Algésiras, le nom sonne comme celui d’une station balnéaire exotique.
Lou est un peu déçue. Ils ont traversé une zone industrielle quelconque pour arriver au port. La zone d’embarquement est immense. Bien rangés en files compactes, les véhicules serpentent jusqu’au quai.
Le Mack est bloqué au milieu de ses congénères.
Théo est sorti pour régler les formalités administratives. Il l’a prévenue :
« Plutôt que de t’aventurer en stop au Maroc, profite de ce moment pour trouver quelqu’un qui te prenne. Repère les voitures équipées, celles qui ont des jerricans d’essence supplémentaires, des plaques de désensablement, enfin, tu vois bien tout le fourbi nécessaire pour traverser le désert.
Et regarde bien la tête des clients à l’intérieur.
C’est bien le diable si tu ne trouves personne. » Il dit ça, mais il souhaite très fort qu’elle échoue dans ses recherches. Elle remonterait alors avec lui en France.
Lou vainc sa timidité. Elle sort de la cabine du Mack et part à la recherche d’une bonne âme sur le quai d’embarquement bondé.
L’interminable file de véhicules surchargés de matériel hétéroclite (gazinières, frigos, cyclomoteurs, vélos et meubles divers) avance par à coups. L’atmosphère tient plus de l’exode que du départ en vacances.
Dans ce bazar invraisemblable, elle doit trouver quelqu’un qui s’apprête à traverser le désert.
Aussitôt qu’il aura posé les roues du Mack sur le sol marocain, Théo filera le long de la côte pour livrer à Casablanca et remontera en France. Dans le pire des cas, elle rebroussera chemin avec lui.
Elle sillonne entre les véhicules en observant discrètement leur contenu et la tête des occupants.
Un convoi de cinq Mercedes immatriculées en Allemagne attire son attention. Les voitures sont équipées de tout l’attirail nécessaire à la traversée du désert. Les chauffeurs discutent avec un fort accent du sud de la France en buvant des bières en boîte. Elle ne les trouve pas attrayants, ils ont l’air beaufs, elle passe son chemin. Elle reviendra peut-être vers eux si elle ne trouve personne d’autre.
Plus loin, elle repère un gros 4×4. Le voyage serait plus agréable dans ce genre de véhicule.
Elle s’approche et distingue deux silhouettes masculines à l’intérieur. Le conducteur passe son bras à travers la fenêtre et martèle la portière du plat de la main en signe d’impatience.
Elle s’arrête net. Le bras énorme et musclé qu’elle aperçoit est recouvert de tatouages du biceps au poignet. Des tatouages de taulards vraiment hideux.
Elle contourne le Land Cruiser en pressant le pas.
Ces deux types ont des tronches de criminels en cavale.
Elle a remonté toute la file d’attente lorsque le bateau qui se rangeait le long du quai libère tous ses passagers. Il lui reste une demi-heure environ avant l’appareillage. Dans le paquet des premières voitures prêtes à embarquer, elle repère un client intéressant : un homme seul, la trentaine, appuyé contre l’aile avant de sa Mercedes Benz 220. Il lit un ouvrage de poche, lève les yeux pour surveiller le déroulement des opérations puis replonge dans sa lecture. Il a l’air gentil, et physiquement, Lou le trouve à son goût.
Cependant, elle a des doutes sur sa destination, car une grande planche de surf est arrimée sur le fixe toit de l’auto.
Elle passe une première fois en reluquant l’intérieur de la Benz. Son visage s’illumine : des gros bidons d’essence sont sanglés sur les sièges passagers. S’il en trimballe autant, c’est sûrement pour parcourir une grande distance sans ravitaillement.
Elle repasse devant lui et reconnaît le bouquin qu’il est en train de lire : Sahara de Zïké.
Elle s’en sert pour embrayer la conversation.
- Pas mal ce livre. Le style est un peu camionneur, vous ne trouvez pas ?
Il quitte sa page des yeux et la regarde en souriant.
- Zïké est un type exceptionnel, mais je vous l’accorde, il a tendance à en rajouter un peu.
Lou sourit à son tour. Il a l’air de la trouver charmante. C’est bon signe.
- Je me présente, je m’appelle Lou. » Elle lui tend une main généreuse, il la serre avec une certaine retenue.
- Enchanté. Moi, c’est Félix.
– Vous allez au Maroc pour surfer ?
– Pas seulement. Je descends aussi plus au sud pour vendre cette voiture au Mali. » Elle est ravie. Ses yeux pétillent de joie.
- J’essaie de me rendre en Gambie. Vous connaissez ?
– Je vois où ça se trouve sur la carte, mais ça fait une belle trotte ! Qu’est-ce que vous avez comme véhicule pour affronter pareille aventure ?
– Je fais du stop.
