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Printemps 2020, littoral normand, un metteur en scène de théâtre voudrait monter un spectacle. L'actualité et une rencontre inattendue, résurgence d'un passé tumultueux, vont nous mener au fil d'une intrigue aux contours surréalistes. Mystère et humour seront au rendez-vous d'un récit à rebondissements.
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Seitenzahl: 317
Veröffentlichungsjahr: 2021
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En amuse gueule, les Zingalouettes, on vous les sert à l'eau, à l'huile ou en manches de tergal ?
ALAIN ZENO, maître d’hôtel.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
ÉPILOGUE
Paris, vendredi 31 juillet 2020,
17 h 05
En sortant du Palais, elle déchira sa robe. Foutus ascenseurs ! On les avait installé en hâte du temps des premières lois sur l’accessibilité. Les portes finissaient par commencer à s’ouvrir, lenteurs de la Justice puis, quand vous pouvez passer, accélération pour se refermer, sentence imminente, couperet ! Le bas de la robe est agrippé, déchirure ! Réparable. Un pli discret, un petit tour de machine à coudre et la reprise sera invisible. Délicatement, elle fit glisser la robe dans sa housse. Avant de quitter le Palais, la belle avocate aux yeux saupoudrés de tristesse s’arrêta au vestiaire.
En entrant dans le bistro, il ne déchira rien. Tout une histoire, ce troquet du XIVe arrondissement : j’y avais joué mes premières parties de flipper, encoché mes premiers tickets de PMU dans un sous-sol enfumé, y avais également ramassé mes premières liasses de Pascal, le célèbre billet de 500 francs de l’époque. Cela grâce à Hollygood, Pavo Real et Air du Nord, arrivée dans cet ordre de la Grande Course de Haies de Printemps à Auteuil en 1979. J’allais avoir 25 ans. Content.
J’y retrouve aujourd’hui un certain Jean Luc. Repéré de longue date, la cinquantaine bien avancée, grand beau brun au type méditerranéen, à peine grisonnant, pas le moindre ventre suspect sous son blazer bleu à boutons dorés et sa chemise blanche impeccablement entrouverte. Notre rencontre n’avait rien de fortuite. Jean Luc atterrissait ici tous les vendredis à la fin de sa tournée clientèle. Agent multicarte en produits buralistes, ça lui allait bien. Jean Luc : un bagou à convaincre le père Noël qu’il n’existe pas. Le gonze n’était pas lacustre, juste un peu faisandé. Après un bref blabla de comptoir, je lui explique que mon taxi attend en double file. Je ne peux pas traîner, j’ai rendez-vous sur l’île de la Cité avec une avocate deauvillaise venue plaider au Palais. Je dois lui remettre un dossier en main propre, une petite affaire de chèque impayé. J’appâte Jean Luc en lui racontant une part de vérité : l’avocate, une sacrée classe, est un peu seule en ce moment. Jean Luc bien ferré, je lui propose de m’accompagner. Et nous voilà partis.
Son élégant tailleur gris perle révélait de longues jambes nues au léger bronzage, ses cheveux noirs coiffés fashionable laissaient maintenant ressortir de profonds yeux bleus habités d’un soupçon de malice. Un sac de cuir sur l’épaule, la housse sous le bras, un coup d’œil sur sa montre digitale, dans la moiteur de cet après-midi d’été, Julia Soriengel traversa le large boulevard du Palais. Premières gouttes de pluie.
Le taxi stoppa devant le Soleil d’Or. La brasserie jouxtant les locaux de la préfecture de police portait bien son nom. Elle se nourrissait d’une faune noire, blanche, grise de personnels ou clients des tribunaux avoisinants, et de quelques flics en civil qui côtoyaient des touristes encore éblouis de leur visite à la Sainte-Chapelle. Face au Palais, c’était aussi un lieu pratique pour rapide rendez-vous d’affaires.
Jean Luc descendit en premier du taxi. Julia Soriengel entrait dans la brasserie. Comme à son habitude, Jean Luc alla se planter au bar. Julia était installée un peu en retrait sur une banquette de cuir. Feignant de ne pas voir Jean Luc, je salue de loin Julia et m’assieds face à elle.
17 h 25. Tiens ? Leur horloge retarde d’un quart d’heure. Comme convenu, je remets à Julia une grande enveloppe cachetée. Tout en la rangeant dans son sac, Julia revient sur sa mésaventure du Palais. Mais ses yeux partent ailleurs. Grâce au miroir mural de la salle, je garde Jean Luc bien en vue. La table avait été dressée entre les deux oiseaux, une table de dissection !
C’est Jean Luc qui ouvre le bal : un regard à envoûter Lucrèce Borgia !
Julia faillit éclater de rire : un regard à rendre Mickey dingo.
Jean Luc la joua bad boy : un regard de motocycliste arlésien observant des poissons combattants chez un aquariophile à Hanging Rock.
Julia, en un arrêt du temps, fit mouche : un regard de dompteuse embrassant son félin à la fin d’une chanson dans un pub à Hambourg.
Leur manège enchanteur tournait aux montagnes russes. Simulant de m’apercevoir de la présence de Jean Luc, je me retourne.
— Eh, Jean Luc !
Je l’invite à s’approcher. Présentations.
17 H 25. L’horloge est arrêtée !
— Mon train ! Julia se lève.
Un taxi ? Il attend toujours. Vite, le taxi ! Dehors, des trombes. Prêt à tout, Jean Luc déploya le parapluie estampillé Ruinart tout juste subtilisé au Soleil d’or.
Bouchon rue de Rivoli. Coincés dans la seule file encore carrossable de l’ex grand axe parisien. Et ce bus impossible à doubler ! Enfin. Détour par les petites rues du faubourg, un camion bloque ! On tourne, Place des Victoires, belle comme il n’y a pas de mot. Rue Vide-Gousset, on file. C’est juste, trop juste. 18 H 45. Re-bouchon devant les Galeries Lafayette, la gare Saint-Lazare est trop loin. Julia va rater son train, le dernier pour ce soir. Julia peste. Un peu surjoué, cette fois. A fond dans les vieux clichés, Jean Luc : « Un plateau de fruits de mer au Normandy ? » Silence. Un coup d’œil dans ma direction à travers le rétroviseur, Julia accepte l’invitation. Bonne course pour le taxi, je reste du voyage.
SEIZE SEMAINES PLUS TÔT.
« Nous sommes en guerre ! » Comme en 14, la fleur au fusil ? Ou bien comme en 40, chacun pour sa pomme et disette pour les autres ? En Normandie, nous partîmes poussés par un vent de panique même pas contrôlé par qui l’avait semé. La tempête viendra plus tard. Et les pommiers pas encore en fleur !
Comme en 14, les taxis pouvaient continuer à marner, au cas où l’on aurait besoin d’eux pour de grandes manœuvres. Mais pour nous, le camp de base sera établi à Trouville. Une bicoque à rafistoler et un jardin pour lequel ce sera une bénédiction en ce début de printemps, deux mois de bichonnage, le chanceux !
Dorothée, ma chère et tendre « noces de gentil coquelicot », n’avait que deux vraies inquiétudes. Comment allait-elle se passer de sa séance quotidienne de natation ? Piscines fermées jusqu’à nouvel ordre. Nager dans la mer ? Envisageable avec une bonne combinaison. Et surtout moi ! Allait-elle me supporter à plein temps ? Une savante alchimie entre mon inénarrable carpe diem et ses talents d’organisatrice de plannings tout-terrain allait nous permettre de passer deux mois superbes. Nos plus longues vacances ! En trois jours, nous avions trouvé notre rythme au gré des informations d’ici ou là haut, contingences variées et autres dérogatoires attestations.
Bricolage, jardinage, bords de mer et dîners en tête-à-tête. Un temps splendide. Calme. Les oiseaux. Pensées pour Sébastien, le copain bloqué à Paris dans 20 mètres carrés car trop honnête pour s’inventer une grand-mère mourante à Aurillac.
La maison fêtait sa treizième année. Construite sur un terrain légèrement en pente, à proximité du centre-ville, ce fut d’abord « Le champ de patates », comme l’avait surnommée mon beau-père. Décor somptueux, pas de vis-à-vis, la mer au loin. Et les arbres ! Le saule d’abord, le premier que je plantai, proclamait toute sa majesté ; peupliers déjà bien hauts, bouleaux honnêtes, eucalyptus foufou et le chêne qui a mis dix ans à s'éveiller d’une jeunesse paresseuse : « Le domaine du Saule Rieur ».
La bâtisse avait été dessinée en quelques traits par Dorothée de ses talents d’architecte intérieure, puis mise debout péniblement par un fortiche maître d’œuvres qu’il avait fallu calmer dans ses ardeurs à nous faire vider les comptes en banque. A l’écouter, il aurait bien fait tourner la maison sur elle-même pour lui faire suivre le soleil, mais stop ! Elle avait besoin de quelques bons rafraîchissements.
Volets nettoyés, rambardes et clôtures lasurées, bordures repeintes : premières actions à nous faire oublier atmosphère environnante. Et aussi, rangement, art majeur de Dorothée, je m’y pliai de bonne grâce. Le garage : amoncellement de cartons pleins de souvenirs et autres babioles souvent sans intérêt. Un peu de tri sélectif, des papiers aussi, beaucoup de papiers, désordre de pages éparpillées, collages surréalistes, notes multiples, références à projets achevés ou pas, tirades, invectives et envolées lyriques, occasion d’un plongeon bien volté ; une partie direct poubelle, des choses pas relues depuis des décennies, et quelques boums dans la tête : " Les larmes du ciel sur mon cuir étoilé n’ont plus en moi le don d’éveiller les sourires au soleil." Naïvetés, nostalgie. Des bouquins retrouvés, d’autres portés disparus, pas rendus lors de prêts ou détruits au cours d’escapades trop longues dans cave humide entre deux déménagements. Reparcourir Sartre ou Miller entre deux Nesbo. J’en profitai aussi pour commander sur internet quelques vrais absents : Jean-Charles Pichon et Les Dieux Étrangers, dont je venais de parler récemment. Première agréable surprise, le livre arrive en une semaine, une version d’occase via Le chimpanzé qui pleure, une librairie au fin fond de la Drôme. Mystères de la recherche et des facturations rapides sur le web, une seconde version me parvient depuis La mare aux diables, échoppe aux environs de Dunkerque ! D’autres chefs d’œuvres, manquants ou intouchables : Robert Musil, Moosburger dansera un peu sans moi. Mathurin, Melmoth, l’homme errant, idem, patientera. Et quant à ce bon vieil Isidore, en piteux état, Les Chants de Maldoror !
Retour au jardin, grandes œuvres de Dorothée : le potager et ses tiges de bambous pour faire grimper correctement framboises, groseilles, haricots verts, petits pois et tomates. Nettoyage de parties laissées un peu trop longtemps à l’abandon, je m’y attelai. Bonnes doses de tondeuse : on se demandait même, situation se prolongeant a priori jusqu’au 11 mai, si on n’allait pas finir la pelouse à la pince à épiler. Quelques nouvelles plantations, fleurs de saison. Je passai cinq après-midis sous le saule à le libérer de lierres envahissants. Vertus apaisantes du saule : véridique. D’autant que le calme ambiant avait quelque chose d’insolite, pratiquement pas de circulation automobile alentour, quelques rares promeneuses de chiens passant dans la rue le long de la clôture, et c’est tout. Sauf les oiseaux : piverts, merles, moineaux, rouges-gorges sympathiques, chardonnerets élégants et tourterelles, tous en grand nombre cette année. « Spatz, Specht, Steiglitz, Rotkehlchen, Amsel und Turteltaube ! », comme chantonnait Dorothée dans sa langue maternelle. Et c’est tout. Sauf cette furie soudaine de mouettes partant à l’assaut de deux drones chargés de repérer les contrevenants à la règle du kilomètre-et-pas-plus de chez soi ! Eh oui, gendarmerie organisée. Sauf que là, ont vite dégagé, les drones coupables d’emmerder les oiseaux.
Avec Dorothée, romantiques promenades, occasion de découvrir le splendide vallon de Callenville, ses ruisseaux émaciés par le manque de pluie, ses fermes d’un autre temps, ses chemins de traverses, portes ouvertes à tous les mystères - à laisser aux spécialistes, charmeurs de Fées, apprivoiseurs d’arbres centenaires et autres archanges des marécages, car avec Do, on est capable de se perdre sur balade verte de niveau débutant. Pas de troll. Pas d’orage. Nous voilà rassurés pour passage dans le vieux Trouville, ses hauteurs habillées de magnifiques villas et propriétés entrecoupées de cités zarbies, mi-logements sociaux, mi-résidences de vacances bas de gamme. Ici et là, quelques passants déphasés ; soleil couchant, gros nuages, averse surprise ! Direction la maison et dernier feu de bois de la saison.
Avec Dorothée, conviviaux apéros catiminiesques chez voisins gestes barrièrisés, cause relation proche avec victimes. Dans son art d’éviter les sujets qui fâchent, Do, après extase décorative et compliments jardiniesques, (« Vogel, Blumen und Vogel blue men ! » Oiseau bleu, je songeai.), en profitait pour expliquer les raisons de son français sans accent autre qu’un brin de titi parisien. Elle avait atterri à Paris à 18 ans pour entrer à l’école Boule et ne retournait plus dans son Bade-Wurtemberg natal, à Ulm, que pour visites familiales. Après aventures tumultueuses d’une belle jeune fille blonde aux yeux vert-de-gris des années 80, premiers emplois dans le mobilier de décoration, jusqu’à la vente d’un placard sur mesure en 1996. L’acheteur, c’était moi ! Notre histoire vint en prime quand en l’an 2000, nouvelle rencontre. Douze ans d’écart en âge, douze ans de vie commune, puis notre mariage en 2012 et toujours main dans la main malgré deux caractères bien différents et quelques moments difficiles de la vie. Une vision du monde ? « Weltanschauung », Oui.
Trouville, comme Deauville d’ailleurs, était déserte à tout instant de la journée. Les parisiens en goguette avaient disparu ou ne se montraient pas. Seuls rassemblements : les queues dans les centres commerciaux, passage obligé du ravitaillement général. En voyant le contenu des caddies, pas étonnant qu’ils aient grossi comme des oies : riz, chips, pâtes, pizzas, gâteaux industriels, conserves repoussantes et autres cochonneries car il faut bien se nourrir - budgets serrés et provisions si ça tourne vinaigre.
Je sortais aussi marcher seul. Parcours variés pour traquer les routines, petites rues pittoresques aux architectures raconteuses d’histoires marines ou grandiloquentes, j’entrai dans une église près des contreforts menaçants. Terrible, la jalousie des citadelles glacées envers les Princes nomades qui les ont traversé, tellement que les soleils solides qui les ont transpercé s’en sont éteints ! Sortant de l’église, je ne déchirai rien car me tournait en boucle l’intro musicale et le refrain de Gérard Palaprat : « Grandes orgues de Berlin… Fantômes déjà loin… Catastrophes, typhons, inondations, séismes... » D’actualité. Descente à travers ruelles, glissade vers la mer, je passe devant le Jessaipaou, sorte de rade. Fermé ! Les Quatre Chats, bistro chic, closed ! La rue des Bains, ancien repaire de mauvais garçons et recueil d’histoires glauques, personne, jusqu’au Central, Voiles et Vapeurs, brasseries célèbres et si tristes portes closes, ghost city !
Le quai Fernand Moureaux menant au casino et à la plage, n’était plus qu’une enfilade de magasins aux rideaux baissés, pharmacies exceptées. Brrr ! Le long de la Touques, petite rivière finissant dans la Manche, entre deux jetées aux phares rouge et vert, quelques joggers suaient encore, passant devant marins pêcheurs pressés de rentrer filets rénovés de n’être pas sortis, promeneuses de chiens en tout genre et solitaires baladeurs, l’air perdus dans cet inhabituel décor. Seule, la statue de Gustave Flaubert, tout près du casino, n’en démordait pas de son épigraphe et maintenait son affirmation concernant l’écrivain, « Ses émotions sentimentales et esthétiques les plus vives furent trouvillaises. »
Lors de ces promenades, parmi ces quasi quotidiennes apparitions, des visages plus ou moins connus ou reconnus car beaucoup avaient pris un rythme d’horloge bien réglée. Et le fameux « même jour, même heure, même endroit » fonctionnait sans mot dire au gré des supposées sorties pour activité physique. Ainsi Lolo, souvent dehors, esseulé par un divorce en cours, un logement aux voisins bruyants mais une nouvelle copine rencontrée sur internet. Il m’apprit la nouvelle.
— Ah, super ! Alors, tu es content ? lui demandai-je.
— Oui. Sauf qu’on ne s’est pas encore vus vraiment.
— Comment ça ?
— Ben oui. Elle habite Lisieux. Sauf que là, on peut pas bouger, répondit-il.
— Donc, tu ne l’as jamais vue ?
— Si, en photo. Et puis, on se sent bien par les discussions.
— Ah... Ok. Super.
Patient, Lolo. Et respectueux du « Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais. », très en vogue actuellement. Lolo attendra donc pour parcourir les quelques kilomètres le séparant de sa virtuelle dulcinée. J’avais mis pas mal de temps à lier amitié avec ce taciturne normand pur souche et brut de décoffrage. La quarantaine bien en route, look décontracté, il était venu un jour à la maison dépanner un volet récalcitrant. Cet électromécanicien très professionnel alternait boulots pas trop contraignants et savoir vivre en tout bien tout honneur. Nos rencontres, toujours agréables, se déridaient souvent en pronostics hippiques et occasion d’une bonne « Topette ! » Sauf que là… Tutto è chiuso.
Théorique complot ou tellurique vengeance ?
La plage est fermée. Car la mer est en feu et ses vagues de fièvre échouent sur un sable devenu limonade dont les bulles des couteaux font des blimps si glauques qu’une baigneuse sans passeport se dévêt de ses larmes. Pas pour plaire à Muriel Psidane. Plage interdite ! Son domaine et celui de son Yorkshire ; elle y passait d’ordinaire le plus clair de son temps. Muriel, une promeneuse de chien peu commune. Bronzée à longueur d’année d’un hâle naturel, cette dame au chic très seizième agrémenté d’un look savamment débridé de couleurs vives, le plus souvent oranges ou bleues avec une pointe de rouge, franges blondes étudiées, portait ses soixante dix ans d’une énergie sans égale. Et le revendiquait bien. Mais là, elle arpentait le quai et les rues de Trouville sans masque ni papiers, les yeux rougis de pleurs, ceux de son désespoir devant l’actuelle situation : plages interdites ! Le chien et sa maîtresse eurent beau trouver astuces et plaisanteries pour contourner les ordres et filer vers le sable pour le bonheur de quelques pas et celui de sentir le frémissement des vagues : « Oh, le chien s’est encore échappé ! » Rien n’y fit. Police veillait. Ils la connaissaient bien. Elle passait ses vacances par ici depuis adolescence, premières boums et flirts balnéaires huppés. Mais là, ça ne marchait plus. Menaces policières. Rebelle, elle s’était insurgée contre cette petite épidémie de grippe, comme elle disait. Et qu’avait-on fait en 69 contre celle de Hong-Kong, bien plus dévastatrice ? Muriel comprit bientôt qu’il fallait rester prudent. Nous nous rencontrions souvent par hasard, souvent au Jessaipaou, haut lieu de quelques grands sketchs. Nos premiers bavardages avaient porté sur les lycées parisiens des années 70, puis littérature, cinéma. J’eus l’occasion de lui montrer mes trois premiers films : un film d’essai, un court métrage humoristique, et Actions dans la ville, documentaire réalisé avec le Gruppo Internazionale l’Avventura à Volterra, en Italie. Muriel, intéressée, avait bien rigolé des deux premiers et trouvé belles les images du troisième. Je lui avais également parlé d’un autre projet, cinq ans de travail, jamais tourné, ce avant que je ne change définitivement de boulot suite à diverses mésaventures et années noires. Car pour moi, ces films n’avaient pas été qu’un métier : urgences et passions, rêves souvent. Muriel vivait, ces jours, des instants de grande solitude. Si habituée aux contacts humains et bavardages interminables, elle n’était pas quelqu’un pour qui la durée avait un quelconque intérêt dans sa quête du fusionnel ; ex psychologue, abusant parfois de clichés submersibles, elle était désormais bien isolée. Personne. Elle se confia à moi lors de brèves rencontres sur le quai, mais j’avais préféré garder quelques distances car sa propension à vouloir connaître et toujours plus se rapprocher des gens m’inquiétait parfois. Je lui rappelai qu’un certain Bruno Bettelheim avait écrit Le cœur conscient. Elle se rappela. Et elle résista. Je m’étais donc défini pour elle comme sans qualité et abrégeais quelquefois maladroitement certaine discussions. Elle m’en voulut un peu quoiqu’en percevant les motifs. J’essayais de l’orienter vers lectures et musiques à découvrir. Elle m’appela donc Monsieur Tu ne dis jamais rien. Tant mieux si Le voyage de Raoul Duguay lui plut, " Il n'y a de repos que pour celui qui cherche." Oui, Muriel voulait savoir tout sur tout, et tout le monde. Pipelettisme local ? Non. Elle connaissait beaucoup de gens ici. Elle ne rapportait que ce qui lui importe, le reste, oubliettes, sans intention de malfaisance aucune. D’autres disaient « dangereuse. » Mais là, tous invisibles ou presque, un vide. Je ramenais donc la conversation à ses fiancés potentiels ou problématiques. Tous coincés à Paris ou sans trop de pèze. Rigolades, quand même ! Et ses histoires de VMC tapageuses, syndic borderline ou banquier courtisan ! Toujours du nouveau, par SMS, ou téléphone qu’il fallait débrancher pour éviter raz-de-marée, car il lui arrivait toujours quelque chose d’incroyable, inimaginable, scandaleux ou simplement stupide. Et moi, mon comptable est daltonien. Muriel Psidane, les franges du destin.
« La mise en spectacle de l’invisible à travers le méchant virus représenté en personnage de dessin animé ! Rouge, jaune ou vert avec globules ressemblant aux yeux des sept nains réunis : voici la nouvelle star montante. Car du néant de cette civilisation où le capital reste l’ultime bouée de sauvetage, de ce néant surgit et se révèle toute la fausseté de ses représentations convenues. Que reste-t-il quand l’homme est devenu incapable d’assumer sa seule liberté de grandir intérieurement ? Le rétrécissement. La peur s’instrumentalise et divise pour évacuer le désir de vivre. Restent des spectateurs fantômes et autres personnages fictionnalisés et mis en scène par les pouvoirs tremblants de se voir contestés et abattus d’un coup de vent insurrectionnel. Alors, quelle aubaine, cette épidémie ! Outre la mise en spectacle de la mort et de ses collatéralités, quelle occasion rêvée de procéder à un petit brassage des cartes. Nuit des Longs Couteaux ? A peine journée des courtes fourchettes, vraie démagogie de caniveau même pas compostable et à ramasser à la petite cuillère direction les poubelles de l’Histoire. On revient à l’essentiel, on parle de guerre pour réactiver les grandes machines à brasser le fric, indispensable au maintien du système de la répartition des rôles : tu seras banquier mon fils, avocate ma fille, industriel mon cousin, artiste mon amie, pompier mon brave. Et main dans la main pour éteindre les feux de toute contestation ou danger clownesque, en djellaba ou gilet jaune. Tous d’accord pour nous dire de ne surtout pas nous toucher ni gueuler car postillons vilains, tous d’accord pour instaurer la nouvelle pruderie qui fait les futurs esclaves de la conscience programmée pour l’étape suivante : la robotisation généralisée au service des survivants. Ah ! Quelle aubaine que l’invisible méchant pour se sentir confortable dans le canapé doré des dorures millénaires de l’oppression. La peur de la maladie, arme sécuritaire du pouvoir infantilisant : si tu n’es pas sage, tu seras puni, par le virus ou une amende. La peur de tous les pouvoirs : le débordement. On croit s’en protéger en se barricadant derrière flics de tous acabits. L’Élysée, fort Knox, même combat. Chine, France, Suède, chaque pays réagit selon la nature de son pouvoir. Jean Remehunkuch ».
Deux mois venaient de passer sans une once d’ennui. Dorothée avait pu repartir travailler une quinzaine de jours à Paris. Désormais seul à la maison, c’est en consultant mes mails, diverses news, infos surannées, relances commerciales, blogs revanchards et girouettistes prises de positions, que je tombai sur ce qui précède : un message d’origine totalement inconnue domicilié « pâ[email protected] » . Un second mail tomba pendant la nuit et je le découvrais au déjeuner :
« L’illusion essentielle de l’humanité, depuis le début du Temps historiquement comptabilisé en Avoir, aura été, quelle que soit la civilisation, de croire en une réalité transmissible de l’Être médiatisée par ladite comptabilisation. Ce alors que seuls certains arrêts du temps, individuels ou collectifs, ont eu et auront un impact sur l’évolution et les progrès de la conscience humaine, progrès scientifique inclus. Ces arrêts du Temps ont été expérimentés à toutes époques mais le plus souvent relégués aux rangs de magies, croyances et autres superstitions tandis qu’une pratique avancée permit à certains, plus remarquables, de J.C à Houdini, de transformer leur talent en spectacle puis marchandise. D’autres, évitant les transmissions frauduleuses ou sectaires, ont exploré les voies de la présence active ou de l’absence indicible. Les résultats n’en seront perceptibles qu’à l’attention exacerbée par le manque de vivre poussé à son extrême. Un comble ! » Jean Remehunkuch.
Même signature, Même adresse. Qui ? Que ? Quoi ? Dont ? Où ? J’envoyai copie des deux textes à Muriel Psidane. Qu’en pense-t-elle ? Son appel ne tarda guère.
— C’est quoi, ce boniment ? me demanda-t-elle.
— Sais pas, justement.
— Bizarre, le nom.
— Te dis quelque chose ?
— Non.
— Moi non plus.
— Sûrement encore un zozo qui cherche à se faire mousser !
— Le nom, quand même ? insistai-je.
— Hongrois, ou quelque chose comme ça.
— Austro-hongrois ?
— Oui, ça peut. Sauf que l’Empire austro-hongrois, belle lurette que ça a fait pschitt ! Je pourrais demander au Prof. Doit connaître.
— Je ne pense pas que ce soit trop sa tasse de thé.
— On peut toujours essayer.
Le Professeur : un personnage. Presque 80 ans, un vieux monsieur selon lui-même, un bob de toile blanc sur la tête, son même blouson aux multiples poches sur chemise froissée et maillot de corps de vrai célibataire, on pouvait le trouver chaque jour entre 17 et 19 heures installé à une table du Jessaipaou, ce bar perdu dans les ruelles du vieux Trouville. Il y écrivait, à la main, sur des pages toujours commencées et jamais finies, une correspondance avec une amie allemande, disait-il. Ce qui expliquait, outre stylos en tous genres, monceaux de coupures de journaux et dossiers vermoulus, la présence d’un dictionnaire mathusalemien dans lequel il se plongeait tous les quarts d’heure, mais en ne perdant jamais rien de ce qui se passe autour de lui. Car il n’attendait que l’instant de pouvoir exhiber ses documents et dessins dont il se faisait alors un régal d’expliquer sens, mobiles et significations à qui voulait bien l’écouter, début souvent d’une longue conférence naviguant des origines de la chrétienté aux mathématiques quantiques sans qu’on ne sache très bien par quel chemin. Tout triste, lui aussi, car Jessaipaou fermé, conférences annulées.
En attendant le verdict du Professeur concernant le supposé austro-hongrois, je fis une petite recherche sur l’ internet de mon portable. Remehunkuch ? Rien. Personne à ce nom, que ce soit du gotha littéraire, mondain et autres généalogies. Une idée ! Parham, un ami documentaliste : s’il y a quelque chose à trouver, il trouvera. Bref coup de fil, transfert des mails, Parham me tiendra au courant.
Le soir même, première réponse de Muriel Psidane : « Le Prof connaît pas. » Et Muriel de repartir dans ses expansions téléphoniques : « Mais c’est du n’importe quoi ! Et mal écrit en plus. Je préfère encore tes paragraphes poétiques délirants. Quoique, un langage curieux. Avec un nom pareil, il ne doit pourtant pas être français, ou alors il maîtrise du bout des doigts, ou alors ? J’en sais rien. Stop. »
Dans le jardin, action sauvage envers herbes folles en délire multiplicateur sur le versant rue. Tout à la main, crapahutage rigolo sur paillis encore humide de rosées matinales. Tiens, une promeneuse sans chien !
L’esclandre de ses fesses sous sa jupe plissée fit l’effet d’un ciel d’orage au seul passant qui la croisait. Il faillit se vautrer sur la bordure du trottoir en se retournant. Donzelle à la croupe azurée ? Pas vraiment. Grande brune coiffée « je décoiffe » autour d’une foulard de soie bariolée, bottines roses assorties aux fuchsia et magenta d’une jupette en tournoiements subreptices, débardeur de basketteuse gris numéroté 8 et visière de golf noire, juste tenue en main avec soupçon de nonchalance. Du grand style ! La promeneuse s’arrêta net et commença à explorer le jardin de ses perçants yeux bleus.
Herbes de la Pampa frétillantes, orangers du Mexique exaltés de leurs propres odeurs, graminées aux noms latins, Hébés ébahis, Japonicas en délicatesse, Bambous royaux et Cotoneasters rampants, un savoureux fouillis inspiré des jardins du musée du quai Branly, la jeune femme restait immobile devant mes horticoles œuvres.
— Bonjour ! lui adressai-je, tel un lutin sortant de derrière une touffe d'euphorbes dyslexiques. Je devais avoir l’air d’un vrai jardinier du dimanche avec mon jean rapiécé, mon tee-shirt dégoulinant et ma casquette Barrière-poker-fluctuat-nec-mergitur. C’était dimanche.
— Bonjour, répondit-elle, prolongeant vers la maison son regard à faire entrer un Hell’s Angel au grand séminaire.
Les fées la jouent en mode j’improvise !
— C’est un beau jardin, ajouta-t-elle pour remplir l’espace indescriptible d’un silence tavelé d’impressions surréelles.
— Merci. Et, vous avez un jardin ?
— Oui. Un jardin secret.
Et elle fila… Disparue au corner de la piccola strada.
Entrer dans Volterra par une nuit sans brume ? Pas la bonne porte.
* * *
ENQUÊTE SUR UNE APPARITION
Dix détectives tournent en rond Place de l’Étoile. Trois sycophantes faméliques ne les perdent pas de vue, jeu de chaises musicales : treize zigomars pour douze avenues d’emprunt fort dispendieux. Pas de crime. Pas d’accident. De l’espace qui s’anime, habité par présences revenues d’un éternel désamorcé. Rébus avant puzzle ? Échecs ou dames ? Dégringolades amniotiques sans hémiplégie malencontreuse à revoyure d’images incrustées dans mémoire louvoyeuse ; les unes ne chassent pas les autres et, sur les cases noires ou blanches du plateau, clignotent de petites étoiles scintillant en fractions de secondes irrégulièrement rythmées, tel un contrôle du champ visuel chez l’ophtalmo. Et pendant qu’on y est, passage face au miroir : un nez un peu de travers, résultat d’un coup de tête mal reçu de la part d’un ivrogne si bien fringué que je ne l’avais pas vu venir, deux dents ébréchées d’empannages inattendus sur voiliers sans iceberg ni aurore, chevilles un peu flottantes quelquefois, séquelles d’un panache bien chambré en descente de grenier par traître échelle. Quelques cicatrices de minis accidents et une épaule tout juste remise, la grande, toute seule, d’une belle luxation acromio-claviculaire en évitant chute sur trottoir de pavés détrempés sans même la moindre donzelle à l’horizon, hyperlaxique ventre par intermittences au gré de trop longs manques d’exercice et autres petits excès : voilà le tableau. Cheveux toujours sur le caillou, sans être un saint ni un salaud, du moins, j’espère. Et bon, tant qu’on me dit que je fais moins que mon âge, laissons la venue de quelques personnes dans unités de temps bien à moi se dérouler sans embouteillages trop cruels, accrochage ou accord sage avec chatte accorte sans corsage ou en chakrapunkitude. Alors, miss Jardin Secret, une voisine ? Jamais vue et pas trop le genre du quartier. Passante par hasard, soucieuse ou perdue en largage d’amours ou d’amarres ?
Charmant lundi matin. Direction Deauville, guilleret. Pas au point de siffloter, tempête sanitaire oblige. Le pont des Belges, la gare, le port de plaisance : une colonne Morris annonce avec désespoir la sortie de La bonne épouse, un film avec Juliette Binoche. Quand les cinémas daigneront rouvrir ! Rue Désiré Le Hoc, quelques commerces attendent clients mais calme plat en ville. La règle des cent kilomètres en vigueur, résultat : boutiques vides, et la peur qui se sent à plein nez. On regarde les vitrines : connectique, camelote, pompes, fringues, bijoux plus que bling, immobilier et meubles pour meubler, célèbre marchande de glaces et joailleries pas bégueules toujours plus expansives jusqu’à sommets encerclant le Casino. A vos marques ! Pour moi, simple visite case banque, du cash, et retour. Place Morny et ses fontaines endormies, Café de Paris, pour ne pas oublier que nous sommes dans le 21ème arrondissement. Tiens ? Celui-là ! Au coin de la pharmacie, un type au téléphone : sa tête me dit quelque chose. Pantalon de toile orange, chemise en jean bleue ciel, manches retournées d’où dépassent trois bracelets : le premier en plastique et perles colorées, ensuite une fine lanière de cuir tressé et, au poignet droit, un anneau de cuivre, embouts à têtes de serpents ; pieds nus dans des mocassins de feutre noir, très deauvillais. Quoique ? Cheveux blancs, mi-longs, coiffés vers l’arrière, 70 ans peut-être, un petit quelque chose de Kirk Douglas dans L’homme de la rivière d’argent, colonne vertébrale tendue et mouvements de la tête au gré de sa conversation mais les yeux dissimilés par lunettes de soleil. Pourtant, déjà vu quelque part, mais où ? Et sûrement il y a longtemps. Je passe à proximité ; simple regard très bref dans ma direction au moment où je le détaille. Qui ? Où ? Retour vers la maison. Téléphone : un mail de mon ami le documentaliste. Arrêt sur un banc :
« Réponse sur recherche Remehunkuch. Le nom : origine et consonance effectivement, disons austro-hongroise, mais n’apparaissant dans aucun annuaire ou registre électronique du Monténégro jusqu’à l’actuelle Tchéquie. Rien sur le web. Par contre, sur moteur de recherche avancée, apparition de ce nom dans quelques tracts, affiches, critiques théâtrales et articles cosignés en Europe à partir de 1968. Ci-joints documents et liens. » Et zut ! Mon portable ne lit pas le format ! Second mail du documentaliste : « Comme tu peux voir, seules infos en résumé : Admirateur repenti de Gurdjeff, apparitions en Pologne, quelques traces en Italie et France, aurait confronté les théories de la dérive à sa propre expérience dramaturgique. Critique l’évolution cybernétique du monde, pourrait être évoqué, sans garantie qu’il s’agisse bien de lui, par Guy Debord et Jean Charles Pichon (sic !). Passages en Suède et au Canada. Suite aux « suicides » quasi simultanés en France et aux États-unis en novembre 1994 de……………………… (3 lignes autocensurées, pas envie de me noyer dans une flaque d’eau.)……………. On perd alors complètement sa trace. Aurait été activement recherché par la CIA pour affaires anciennes ou plus récentes, sans résultat autre qu’une fiche à ce nom : non identifié. Ses écrits, uniquement manuscrits, sont transmis par copies simples ou dactylographiées. Ils réapparaissent sporadiquement depuis 2012 et sont relayés par une mystérieuse boite mail domiciliée en Laponie. » C’était effectivement bien résumé. Transfert des mails à Muriel Psidane. Réponse ne se fait pas attendre, elle m’appelle.
— Tu as vu ? je demande.
— Oui, bien sûr. Pas très net, tout ça. Tu lui as répondu à cet austro-machin-truc ?
— Non. Je voulais attendre d’en savoir un peu plus. Et d’ailleurs, rien à répondre.
— Tu devrais faire attention. Il doit aller à la pêche à je ne sais quoi ?
— Tu es où ? Je reviens de Deauville.
— Justement, j’y vais. Je dois passer voir mon syndic. Et, trois mètres devant moi, Muriel et son chien ; elle ne m’a pas encore vu.
— Coucou !
Elle me voit et continue à me parler dans son portable. Ah ! Ça y est. Ses histoires de syndic, un roman feuilleton, du neuf et du réchauffé, elle a déménagé il y a quelques mois et gardé un studio pour s’en servir d’entrepôt avant de le revendre. Bonjour quand même... Et les voisins qui se plaignent qu’elle fait du bruit alors qu’il n’y a personne. Des squatters ? Non. Elle y est passée hier. Tout était en ordre. Chargée comme une pile électrique, Muriel. Vite, changer de sujet : je lui raconte mon histoire de la veille, Miss Jardin Secret.
— Elle draguait, celle là ! conclue-t-elle, renfrognée.
Vite, changer de sujet : « La bouchère », lui dis-je, tout en lui montrant l’affiche de La bonne épouse, Juliette Binoche splendidement transformée en institutrice de province des années 60. Je poursuis.
— Exactement la même coiffure, même léger pincement des lèvres, même regard un peu rêveuse.Tu vois qui c’est ?
— Oh oui, c’est vrai ! J’avais pas remarqué.
Mais Muriel préfère qu’on lui parle des hommes.
— Ton banquier ? Il ne devait pas t’inviter à déjeuner ? demandai-je.
— Et où ça ? Tout est fermé !
— Suis-je bête ! Ou alors chez lui, la taquinai-je.
— Mon syndic ! Faut absolument que je le voie avant midi ! Et elle fonce vers Deauville.
Côte de veau à la normande : Miam ! Direction la boucherie justement, la seule ouverte le lundi, donc du monde : file d’attente masquée de ménagères bavardes devant l’étal protégé de plexiglas, mais luttons ! Fier comme Artaban, Monsieur le boucher est à l’œuvre et Madame, le regard un peu ailleurs, tient à la caisse. Effectivement, quelle ressemblance ! Et comme nous sommes dans la cité des émotions flaubertiennes, je l’imagine rêvant à un Vincent Kesseul de passage à Trouville. Pour répondre aux basses questions subsidiaires concernant la cuisson ou le choix du morceau, la part belle reste à Dernier-mot, le garçon boucher incontestable quant à sa découpe. Bien servi, petits champignons et crème fraîche, la recette est simple. Pas comme celle du homard thermidor ou du lièvre à la royale !
Nouvelles quotidiennes de Dorothée : Paris est un désert. De ma part, pas un mot des événements récents - l’aurais trop gonflé alors qu’elle bosse. Flash ! Le type au téléphone, place Morny, je me souviens ! Une fête près de la Maison de la Radio à Paris, fin des années 80, c’est ça : 1988. Un vernissage pour l’ouverture d’une galerie d’art aux ambitions avant-gardistes. J’avais discuté avec lui à propos d’une vidéo expérimentale plus que louche, une ampoule électrique s’allumant et s’éteignant sur une dizaine de moniteurs répartis aux quatre coins du hall, arnaque intellectuelle déjà bien courante à l’époque. Anges artistes aux tristes fesses, nous étions assez d’accord. Cette période correspondait bien à un carrefour où les cultures les plus diverses s’entrechoquaient. Les sources, les possibles, se confrontaient aux œuvres les plus fantastiques déjà réalisées. Impossible de tricher. Du nouveau sinon rien mais, surtout, du vrai. Les rabâcheurs débusqués et relégués aux salles d’attente de dentistes et autres lieux de transit. De quoi d’autre avions nous parlé ? Je ne me rappelle pas. Son nom ? Pas dit. Qui il était ? Ce qu’il faisait ? Rien de précis. Peintre ou cinéaste ? Me serais souvenu, le genre de discussion à l’emporte-pièce comme c’est le cas dans ce genre de soirée. Par contre, le contexte me revient, impeccable de précision. Je rentrais du Maroc, un co-auteur en initiatiques translations, d’où interminable écriture d’un scénario dont une partie concernait la confrérie des Gnawas, les anciens esclaves noirs apportés au Maghreb à travers les siècles. Clauses éperdues de contrats mal rédigés ou pas assez sévères sur les délais, je finirai avec d’autres collaborateurs. Bribes d’une conversation déjà bien arrosée qui était passée d’un projet de film à l’évocation d’un travail vidéo que je venais de réaliser pour le centre Georges Pompidou, La Méthode, un essai de dérive mise en images à travers les rues de Paris, production destinée à s’intégrer dans une exposition intitulée « A propos de l’Internationale Situationniste. » Reflash ! Et si c’était lui, les mails ? D’autant que :
JUMPING DE HAUT VOL OU POLO DE BAS ÉTAGE ?
