Echappé(e) belle…  Malgré tout… - Gabriel Wackermann - E-Book

Echappé(e) belle… Malgré tout… E-Book

Gabriel Wackermann

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Beschreibung

Résumé du livre: L'ouvrage porte sur un profil familial et sociétal alsacien-mosellan Wackermann-Martin, remontant au Second Empire, ayant de fortes connotations géopolitiques depuis le milieu du XXe siècle. Il est dédié à l'épouse de l'auteur, Arlette, la Maman, décédée le 1. mars 2015, ainsi qu'aux enfants, Marie-Françoise, Jean-Brice, Marie-Emmanuelle, aux petits-enfants, Anaïs, Amaury, Chiara, Mathéo, Anaelle et Eliot, et leurs familles à venir.

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Seitenzahl: 494

Veröffentlichungsjahr: 2017

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A mon épouse Arlette, la Maman

A nos enfants, petits-enfants et leurs familles à venir

Wackermann – Martin

Table des matières

Avant- propos

Introduction

Première partie

Les ambiances sociétales locales de nos grands-parents et parents

Du côté de Maman

De mon côté

Deuxième partie

Itinéraire de Maman : du milieu parental au milieu professionnel

Itinéraire de Maman

Son enfance et son adolescence

Divers

La guerre

Au lendemain de la guerre…et après

Son activité professionnelle et « para-professionnelle »

Son frère Gérard

Episodes de son milieu familial et de son rayonnement intellectuel

Ses premières études et manifestations

Episodes familial

Rayonnement intellectuel et anecdotes

Gestion d’un événement géopolitique de portée européenne et mondiale: la Perestroïka de Gorbatchev à Strasbourg

Troisième partie

Mon itinéraire : du milieu parental au milieu professionnel

Mon enfance et mon adolescence

L’ambiance générale

La guerre

Libéré et retour à une vie « normale »

L’intermède de mon incorporation dans l’armée française

Aux Rousses

Coulommiers

Au Val de Grâce

Derniers signes d’une époque en voie de disparition

De Wingen à Schiltigheim : éléments d’ambiance

A Wingen-lès-Lembach, village des ancêtres de ma grand’mère

A Lembach, bourg dans lequel s’est établi mon grand’père

A Woerth, mon bourg natal

A Schiltigheim, dernier domicile de mes grands-parents paternels

Après la Libération

Mes engagements initiaux, dans l’enseignement et la vie privée

Mes débuts dans l’enseignement

Notre mariage et les débuts de nos engagements communs

L’interpénétration d’activités croissantes

Les débuts de ma carrière universitaire

Des sections de Techniciens supérieurs à l’Université de Haute-Alsace

L’ouverture régionale grandissante

Professeur des universités

A l’Université de Haute-Alsace

Mes activités de recherche et d’enseignement à l’échelle interrégionale et transfrontalière

Mes activités de recherche et d’enseignement à l’échelle internationale

A la Sorbonne : Mes activités de recherche à l’échelle internationale

Aperçu d’ensemble

Episodes

Mes périodes de préoccupations mondiales

L’Europe

L’Extrême-Orient

L’Afrique Centrale

Canada et Etats-Unis

L’Amérique latine

Polynésie et Mélanésie

Professeur émérite

Ma sœur Rose-Marie et mon frère Jean-Marie

Rose-Marie

Jean-Marie

Episodes de mon milieu privé et professionnel

Mon milieu privé et scolaire

Mes activités extraprofessionnelles

Mes activités universitaires en Alsace

Mes activités nationales et internationales

Quatrième partie

Rencontres privées et professionnelles avec l’Histoire – Témoignages

Le rôle initial de la vie syndicale et associative, du FEC et de la politique

Episodes de « fin de règne » vécus par Maman au FEC

Présentation des Mémoires composés avec le Frère Médard après le départ du Frère

Le FEC et la Congrégation de Matzenheim durant la direction du professeur

Jean-Luc Hiebel, de la Faculté de théologie catholique

Mes rencontres et épisodes

Mes rencontres

François Mauriac

Robert Schuman

Le « Schatzmeister » de la CDU

Frère Médard et le cardinal Montini

L’archiduc Otto de Habsbourg

« L’abbé Wackermann »

Claudine Serre, Hélène de Beauvoir, Lionel de Roulet et le Conseil de l’Europe

Frère Médard et l’autonomisme alsacien

Claude Vigée et son épouse au FEC

Fête de la Saint-Georges au FEC

L’un des deux astrologues d’Hitler

Mes épisodes

Mon

milieu familial : paroles ou gestes d’enfants, paroles ou gestes de sages

Mes activités extraprofessionnelles

Dans les milieux nationaux français

Dans les milieux internationaux

Cinquième partie

Estrella, Mougins, de « la Côte » à l’« Arrière-pays »

La réalisation d’un rêve

L’image de Mougins

Une commune pas comme les autres

Maman, l’initiatrice artistique et culturelle

Estrella : du « Cabanon » au « Château de Mamy »

Pas encore de route

La montée au Piccolaret à pied

La nouvelle entrée

La clôture

De la « feuillée » aux « sanitaires »

De la route empierrée à la construction de la villa

Les surprises et l’à-peu-près du premier maçon

Les débuts du jardin avec des personnages pittoresques

Brève histoire de notre implantation, des aléas de l’acquisition du terrain et des débuts de la construction

De l’Université de Nice au Collège international de Cannes et à l’affirmation jusqu’à Marseille/Aix-en-Provence

Episodes

Sixième partie

Textes de Maman retrouvés après son départ

Un poème entraînant faisant les louanges de Marie-Emmanuelle

Pour le départ de sa maman, Anne Martin, née Gendt

L’Adieu à Yannis

L’A-Dieu comme homme et comme prêtre, d’un ami non identifié de Maman

Fragments du livre inachevé de Maman

Citations chères à Maman et réflexions diverses

Citations

Réflexions

Lutte vécue de Maman contre la haine et la déconsidération

« Retour des Lumières ou autre nouvelle ? »

« Défaire les nœuds »

« Questions à mon Eglise »

« De la Vie à l’Amour »

#0171; Ariane, ma sœur, qu’est-ce que l’Amour ? »

Foi, tolérance et amour

« Le Chemin de l’Amour », à Amaury et Anaïs

Conclusion

Nos trois petites patries françaises : l’Alsace, le Midi azuréen et la Région francilienne Ou nos deux Petits Lirés et Paris

° °

°

AVANT-PROPOS

Que ce texte, révélant des confidences et des événements ou comportements historiques et géopolitiques inédits, mais sans doute utiles à des éclairages multiples, ne soit pas considéré comme un besoin de « me lâcher », en diffusant inutilement, sans contrôle possible, de nombreux propos tenus, faute de témoins, à présent disparus. J’ai voulu dire à ma postérité et aux jeunes d’aujourd’hui qui auront l’occasion de le lire, combien notre passé proche, portant sur trois ou quatre générations à peine, a été exceptionnel et indicateur de nombreux symptômes. Exceptionnel, parce qu’unique dans l’histoire de l’humanité, le monde étant passé en moins d’un demi-siècle de sociétés peu ou pas soumises au changement profond, a une mutation qui s’est révélée permanente, bousculant esprits et habitudes, comportements et principes de vie initialement considérés comme éternels ou presque. Indicateur de nombreux symptômes, puisque nous observons que nos ancêtres et nous-mêmes avons été soumis à de nombreux formatages par les appareils en place, religieux, économiques, politiques, soumettant individus et sociétés, à l’appui de normes imposées, systèmes juridiques, éducatifs, culturels à l’appui, à une servilité fréquemment fort inquiétante.

La raison, l’humanisme, les Lumières ont réagi à leur façon, reléguant souvent à l’arrière-plan le sentiment, le cœur, l’amour. Les générations montantes voient plus clair, mais sont menacées par d’autres formatages, économiques, financiers, carriéristes, virtuels… A elles de demeurer vigilantes, éclairées par l’expérience d’un passé encore tout récent. La finalité humaine n’est surtout pas la réussite de chacun coûte que coûte à sa façon, en vue de conquérir jouissance complète, fortune matérielle jusqu’à l’immodération, prestige, renommée, emprise, pouvoir, puissance, tout cela sur le dos des autres. Cette course au profit insensé, à la concurrence des « bonnes » places dans la société, sans contrepartie éthique, nous conduit tous tout droit dans le mur, incarné par la lutte sans merci, le désastre final, pire que la barbarie initiale, entretenue durant toute la durée du régime soviétique, par les Bolcheviks, alors que le tsarisme était en voie d’évolution possible sans l’appareil du tsar.

La seule finalité susceptible de focaliser l’être et la société sur une vraie valeur est la recherche de ce que j’ai dégagé de mes lectures, de certains cours de professeurs ouverts au déroulement du monde, lorsque j’étais en terminale au lycée : le Vrai, le Bien, le Beau. Disons aujourd’hui avec force que c’est l’éthique. Cela n’a guère réussi jusqu’à présent. L’humanité est-elle nécessairement vouée à la médiocrité finale ?

Le recul aidant, moi qui ai dit si souvent en plaisantant que je n’avais plus d’âge et que j’étais déjà entré dans l’éternité, que quelques années de plus ou de moins ne comptent plus, ai pris tout cela au sérieux. Plutôt que de laisser tout en l’état en quittant ce monde, j’ai été heureux de distribuer tout ce que je pouvais et dont je n’avais plus besoin, au lieu de continuer à stocker tant pour le plaisir des yeux que pour d’éventuels futurs travaux impossibles, compte tenu de l’échéance certaine, ou la satisfaction d’une vie dite « bien remplie ». N’ai-je pas hamstérisé au-delà du nécessaire ?

Je savourais alors la joie de la distribution en famille des biens désormais inutiles, à l’extérieur dans la communauté scientifique, en donnant notamment ma bibliothèque scientifique au FEC, mais aussi à d’autres compatriotes amis auxquels mon geste a pu plaire en profondeur. Ce fut aussi la satisfaction de commencer à me séparer des liens matériels pour être plus en phase avec Maman et tous nos chers disparus, m’appuyant sur la conjonction de l’énergie et de l’esprit, de la puissance énergétique universelle et cosmique, d’une part, l’esprit universaliste et cosmique, d’autre part. Soucieux encore de témoigner, sans plus, dans le vrai amour des miens et de l’humanité. Tout en demeurant conscient du fait que bien téméraire serait celle ou celui qui ose affirmer de savoir ce qui l’attend vraiment lors de son dernier soupir.

J’ai confiance en vous, mes enfants, leurs conjoints et mes petits-enfants, parmi lesquels Anaïs et Amaury œuvrent déjà en parfaite harmonie!

Note : voir aussi « Références générales de Gabriel Wackermann », 4e édition (électronique), janvier 2017, Strasbourg-Mougins, 57 p., édité à compte d’auteur, déposé à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg et à celle de mon université de la Sorbonne IV, UPR de Géographie et d’Aménagement..

Wackermann G., « Manuel de géopolitique », 2016, Paris, Ed. Ellipses, 477 p. Dans ce manuel, que Marie-Françoise/Patrick, Jean-Brice/Katharina et Marie-Emmanuelle/Alexandre ont reçu, il est notamment question de l’ouvrage « Les Lettres de Pierre » (Pierre, « Lettres de Pierre, 1919-1948 », Paris, Librairie Fischbacher, sept tomes, introduction par Stuart Roussel), qui sont déjà une extraordinaire critique du christianisme en cours, bien éloigné de son message d’amour initial, que Maman s’est appropriée pour sa pensée et son action, sachant qu’il n’était pas question d’accepter l’ouvrage tel quel, dont le physicien de l’Université de Strasbourg, Jean Richert membre du groupe de réflexion du FEC, « Science et religion » a assumé sans complaisance aucune la critique scientifique (p.365-366 et 374). En p. 112-113 du manuel, le FEC et Maman apparaissent comme des acteurs de la géopolitique européenne et mondiale. Le 23 novembre 1987, Maman rencontre l’envoyé secret de Michaël Gorbatchov, Vladimir Bolcharov, à la fois de passage à Strasbourg pour une conférence au FEC et des contacts avec le Conseil de l’Europe en vue du bouleversement annonçant la fin de l’URSS.

Je m’adresse à vous mes trois enfants en couple, Marie-Françoise et Patrick, Jean-Brice et Katharina, Marie-Emmanuelle et Alexandre, à vous mes tout petits-enfants Anaëlle et Eliot, à vous Chiara et Mathéo, déjà fort ouverts aux problèmes de notre temps et désireux de connaître les tenants et aboutissants avec une curiosité binationale franco-allemande, à vous leurs aînés déjà adultes et vous-mêmes, Amaury, ainsi qu’Anaïs et Alexandre, en train de percer dans le monde de la connaissance, du savoir, du savoir-faire et du savoir-être, pour vous raconter des moments marquants, vécus et perçus par Maman, Arlette, et moi-même, jadis et naguère, hier et aujourd’hui, nous qui avons pu être aussi transmetteurs de la mémoire de nos parents et aïeux directs. Ceux-ci nous ont encore livré des souvenirs précieux de leurs propres ancêtres.

Vous avez été plongés non seulement dans une vie familiale très riche en événements, heureux et douloureux, parfois cocasses, une vie qui fait sens, mais aussi dans une époque charnière de l’humanité qui est passée en un demi-siècle environ d’un monde occidental relativement immobile, recroquevillé sur ses certitudes et aspirations limitées, à un univers mondialisé, trépidant de mobilité physique, mentale, virtuelle. Maman et moi avons appartenu à cette génération, elle-même déjà propulsée de plus en plus vite, par les racines familiales interposées, vers l’extraordinaire mutation sociétale, culturelle, économique -technique, puis technologique- et sociale dont vous êtes des témoins et des acteurs. Nos aïeux familiaux directs connus ayant été caractérisés par leur ardeur au travail bien fait, leur souci de réussite, leurs valeurs éthiques, leur esprit visant à savoir et à entreprendre, nous n’avons eu aucune difficulté ni réticence à « entrer de manière permanente dans cette mutation », abandonnant au bord de la route comportements ringards et conceptions fatalistes du repli sur soi, d’une identité statique indigne d’une modernité croissante. Ayant perçu les premiers frémissements de ce vrai Nouvel Âge de l’humanité, nous nous sommes tracés, souvent en nous appuyant mutuellement, une voie, parfois dure mais toujours passionnante, destinée à nous permettre de suivre le progrès dans le respect de l’éthique, tant pour améliorer notre standing que pour corriger le monde, refusant de « passer sur des cadavres » pour arriver.

En ce qui me concerne, j’ai commencé à ressentir que je n’avais plus d’âge après le 50e anniversaire de notre mariage -j’avais alors quelque 77 ans-, que nous avons fêté au Restaurant des Trois Etages sur la place centrale du Village de Mougins en 2005. Maman, de sept années plus jeune, était encore en pleine force d’imagination intellectuelle déployée à Strasbourg, notamment en « son » FEC, et toujours encore en pleine fantaisie artistique en « son » Castel mouginois, fruit de sa sensibilité architecturale et de sa subtile finesse. Depuis ce temps, malheureusement trop court mais d’autant plus enthousiasmant -l’impitoyable cancer devait l’emporter une décennie après-, forts d’une riche culture, donc d’une connaissance approfondie du passé, acquise au fil de nos études et recherches, contacts décisifs et expériences dégagées au cours de notre vie de globe-trotters, nous nous sommes efforcés de scruter le devenir de nos enfants et petits-enfants, de notre environnement local, européen et universel, en vie d’œuvrer, autant que possible, en faveur du rééquilibrage d’un monde assourdissant tombé en frénésie aux potentialités illimitées, sans avoir encore trouvé sagesse, sérénité et rigueur intellectuelle indispensables à l’éclosion d’une vraie civilisation fondée sur des relations d’amour universel. Sachant que la primauté accordée à la course au profit, fondement de l’échec de la mondialisation, pourtant magnifique en soi, a empêché cette interpénétration progressive des peuples et des cultures, de cette immense richesse diverse et variée qui était à notre portée et qui a fait échouer l’humanité une nouvelle fois depuis l’événement néfaste, car désordonné et brutal inhérent à la dispersion sociétale, source conflictuelle majeure, remontant à la Tour de Babel.

En ce qui me concerne, comme disait Pierre Bellemarre, dans son film consacré à « La marche des Alliés sur Berlin », « à 12-13 ans les horreurs de la guerre vous marquent à jamais », j’ai été choqué pour la vie à cet âge par les comportements odieux, souvent propres à des gens qui, en principe, ne devaient pas déroger à l’éthique. Tel le fait, lorsque j’étais enfant, adolescent, jeune homme, j’accompagnais mes parents le dimanche dans des milieux religieux catholiques dans lesquels le message d’amour universel chrétien était réduit à de sinistres égoïsmes ; l’exploitation du personnel des frères « lais » dans des couvents de Rédemptoristes ou de Capucins était devenue pratique courante, des soi-disant « gouvernantes » de curés étaient traitées en boniches, où la condescendance à l’égard du menu fretin battait son plein.

A présent, le progrès extraordinaire de la recherche, de la science et de la pensée aidant, il convient de relativiser les certitudes qui ont marqué les mentalités de l’essentiel de l’humanité à la faveur de son ignorance durant des millénaires, en l’absence de points d’appui pourtant déjà acquis depuis fort longtemps, renforcés et affinés au fil des siècles. Nous-mêmes, Maman et moi, nos parents et grands-parents que nous avons eu l’occasion d’observer, avons dû nous débarrasser progressivement de fatras, de scories millénaires, d’essence dogmatique, c’est-à-dire mises au point par les tenants des appareils religieux, alors que, en ce qui concerne les religions du Livre (judaïsme, christianisme, islam), l’éthique est inscrite dans les Tables de la Loi qui, avec le cheminement vers les Lumières depuis le XVIe siècle, peuvent, doivent faire bloc pour servir fort utilement de fondement au devenir d’une humanité à présent en pleine déconfiture, en quête de boussole universelle destinée à défier tous ces appareils qui ont confisqué « la religion », « l’Esprit » au sens universel du mot, pour leur propre cuisine et leur propre conquête d’un pouvoir discutable, dogmatismes et autres démarches sectorielles ou fractionnées à l’appui, bien éloignés de l’éthique. La morale est la fabrication des systèmes, des appareils leur permettant d’obtenir que la fin justifie les moyens ; la Justice civile et pénale, le droit canonique ou ses équivalents dans d’autres religions sont là pour cette besogne, certes utile pour l’ordre public, mais pour quel ordre ?

Dans un monde ouvert à une réflexion religieuse profonde, il est grand temps, s’il n’est pas déjà trop tard, de se débarrasser des affirmations et contradictions dogmatiques, telles que l’appareil de l’Eglise catholique -exemple que je connais le mieux pour l’avoir vécu- a persisté à répandre jusqu’il y a peu, continuant à les entretenir, à les annoncer, à chanter « Requiescat in pace » (qu’il [elle]repose en paix), alors que le même appareil a annoncé la résurrection générale à la « fin du monde » et que la vie céleste continue de plus belle, selon le même appareil. Quel fatras qui ne nous fait pas étonner l’annonce par les spécialistes du Patrimoine religieux que d’ici 2030 plusieurs milliers d’églises, notamment catholiques, seront à vendre en France. Quand les appareils religieux auront-t-ils cessé de tergiverser pour avouer à l’adresse de ceux qui croient, qu’il n’y a qu’un Dieu et que tout le reste n’est que baliverne destiné à la conflictualité et à l’intolérance ? L’éthique, référence suprême, constitue le cadre de cette universalité pour croyants, non-croyants, athées et agnostiques. Elle est à vocation universelle et à même de s’appuyer sur les éléments fondamentaux de la pensée qui a conduit aux Lumières, l’évolution de celle-ci, indépendamment des cheminements des appareils religieux ou idéologiques, ayant notamment pour socle les Tables de la Loi ou leurs semblables à travers le monde.

Du reste, la science nous apprend aujourd’hui que le « choc des civilisations » n’est pas une détermination ; le « dialogue des cultures » invite l’humanité à une solidarité exemplaire ; une visite intelligente du Musée du Quai Branly, une oreille attentive prêtée à Jean Malaurie et à la réhabilitation des Inuit ne sauraient nous laisser indifférents.

Même Albert Schweitzer, le protestant luthérien inspiré de l‘humanisme rhénan, et Mère Térésa, la catholique venue d’une Albanie malmenée par le dictateur communiste Enver Hodja, puis le marasme culturel, deux personnages emblématiques hissés au rang de modèles religieux et culturels, sinon de « stars » du christianisme, n’ont pu échapper au dogmatisme clérical : l’un, malgré son ouverture à la philosophie, pasteur virtuose de l’orgue, notamment en l’Eglise Saint-Guillaume de Strasbourg, conquis au missionariat en Afrique équatoriale, créateur de l’Hôpital non moins emblématique de Lambaréné, devenu, les médias aidant, le bienfaiteur des malades miséreux en pays colonisé ; l’autre, connue dans le monde entier comme une salvatrice médicale des miséreux en pays sous-développé. A vrai dire, au moment des indépendances, les responsables autochtones, instruits et conscients des limites de l’entreprise schweitzerienne, malgré tout soumise davantage à l’esprit missionnaire qu’à l’éthique requérant un hôpital moderne, ont eu gain de cause. Mère Térésa, de son côté, était vraiment enfoncée dans l’obscurantisme, déviant les nombreux et substantiels dons venus du monde entier de leur destination : elle privilégiait la construction de couvents au détriment de celle d’hôpitaux modernes dotés de personnels médicaux compétentes, ne cessant de s’appuyer sur un personnel de religieuses orientées en priorité vers la prière fondée sur l’acceptation de la souffrance, voire la conversion au catholicisme. Formatée par l’appareil de l’Eglise catholique, elle en a été une victime. Le Vatican, y compris l’emblématique pape Jean-Paul II, parce que grand stratège géopolitique ayant contribué sérieusement à donner l’estocade au communisme poststalinien, le pape qui a accéléré la béatification et la canonisation, avait saisi l’enjeu, non pas de la médecine, mais de la dogmatique plongeant volontiers les fidèles dans l’acceptation de la souffrance comme épreuve salutaire conduisant au Salut. C’est lui qui a pris en main la gestion de la fortune amassée au nom de l’œuvre pour les malades, pauvres et miséreux de Mère Térésa, et qui lui a donné son label dogmatique et évangélisateur, une mission que même le très emblématique pape François, néanmoins jésuite, n’a toujours pas réorientée sérieusement.

Moi-même, en écoutant attentivement aux fêtes de famille, durant les agapes, les propos tenus par les adultes, ai pu percevoir, à l’âge de huit ans, les vantardises de deux jeunes capucins venus déjeuner un dimanche à la maison, alors qu’ils « prêchaient la Mission » à Woerth, racontant au dessert, en s’amusant fort bien, comment ils venaient d « attraper » les fidèles avec des histoires coloniales relatives à la crédulité des « Noirs », deux verres de « Schnaps » à l’appui.

Je suis devenu très tôt rebelle aux excès tant « des dames de charité » que des bourgeoises au service de l’Eglise catholique, comme des « grenouilles de bénitier » et de l’appareil des religieux et religieuses aux mentalités étriquées qui les sous-tendaient dans leur formatisation. Dès l’âge de 9 ans, des prêtres eux-mêmes formatés à outrance issus de ma famille ou de son entourage, s’affairaient auprès de moi pour me faire entrer au Petit Séminaire à 11 ans en vue de la prêtrise. Ma marraine s’empressait de venir en renfort : au pied bot, comme on disait à l’époque, devenue gouvernante de curé(s), Almodie Roger, née Weisbecker (voir plus loin), fille de la sœur de ma grand’mère maternelle. Elle était un monument d’arrogance dans un milieu rural dominé par un clergé aux ordres de l’appareil vaticanais, s’appuyant sur le fait que l’essentiel de la population avait à peine quitté le village durant son existence.

Et moi, le soir au lit, j’échafaudais des plans pour échapper à ce sort, y compris par des fugues, le moment venu. Après le décès de ma maman, le cauchemar a pris aussitôt fin, les projets des cléricaux de la famille maternelle et de leurs associés sont tombés à l’eau : mon père, muté à Molsheim en septembre 1939, sa circonscription fiscale ayant été amputée sensiblement par suite de l’évacuation des habitants de multiples communes en Haute-Vienne, m’a fait inscrire aussitôt en classe de sixième de Collège Freppel d’Obernai, établissement public, non sans avoir prié au début de l’été le curé-doyen de Woerth, Jean Acker, de me donner des leçons de latin, afin que je réussisse avec efficacité mon entrée dans l’Enseignement secondaire.

Il m’avait inscrit à cet effet au Lycée (public) de Haguenau pour la rentrée d’octobre 1939. Le sort a voulu qu’il allait être muté à Molsheim, dont le Collège Freppel était le plus proche établissement public. Le curé croyait encore que j’avais la vocation sacerdotale, sans jamais m’en parler, ce que je considérais comme fort honnête. Catalogué « autonomiste », aujourd’hui il eût été tout bonnement régionaliste (voir plus loin), j’entendais dans les discussions entre adultes, chez mes parents, dans ma famille en général, qu’il a été un partisan de l’abbé Haegy, porte-parole des prêtres et militants catholiques autonomistes, lui-même fort érudit et sensé, qui, à ce moment-là, comptait rendre l’Alsace-Moselle autonome, s’inspirant de l’idée d’une reconfiguration territoriale européenne lancée à l’époque de Bismarck où ce territoire était annexé à l’Allemagne : pour contrer l’esprit envahissant de celui-ci, donc de la Prusse, et son « Zollverein » (Union douanière) de l’Allemagne du nord, des voix avisées suggéraient la création d’un « Zollverein » du Sud, regroupant la Bavière, le Wurtemberg, le Pays de Bade et « l’Alsace-Lorraine ». Malheureusement, un faible taux de politicaille et de moutons de Panurge politiciens, facilement fanatisables allait jusqu’à haïr la France et faire le jeu du fascisme naissant. Acker, gardait de la retenue.

Il m’a pourtant peiné fortement, moi qui étais l’enfant de chœur majeur, le grand-clerc portant aux grandes cérémonies, à l’entrée du chœur, au milieu, l’habit blanc-bleu azur, contrairement aux autres qui étaient en rouge-blanc. Des enfants de chœur désignés en catéchisme par le curé, qui étaient tout, sauf vraiment pieux. J’ai été néanmoins ravi de la pédagogie de ce curé Acker, très engagé dans les mouvements associatifs catholiques, dans la clique de musique, la chorale, projetant des films pour les enfants scolarisés le jeudi au presbytère, intégrant aussi ceux de Charlot et la quasi-totalité des films muets français d’alors.

Toutefois, après le décès de ma maman, juste avant Noël 1938, le 9 décembre, je voulais faire plaisir à mon petit frère Jean-Marie, âgé d’un peu plus de deux ans, privé d’affection maternelle, moi qui n’étais alors que dans ma onzième année. Conscient du fait que je rendais bien des services à la paroisse, que j’étais même sacristain nommé par le curé, je me suis permis, durant les vacances de Noël, d’emmener le petit garçon à l’église pour lui montrer la grande Crêche et éclairer celle-ci, tâche confiée lors des offices au sacristain. Jean-Marie était tout heureux. Nous sommes donc rentrés gentiment tous les deux à la maison pour en parler à notre grand’mère de Lembach venue à Woerth remplacer notre maman, y compris dans les tâches ménagères, en attendant l’arrivée d’une cousine de maman comme aide-ménagère. J’étais tout étonné lorsque quelques jours après ce curé m’a pris à part pour me reprocher ce geste sur dénonciation d’une « grenouille de bénitier ». J’étais outré face à cette froideur cléricale qui me révélait un curé sans grand cœur et sans réelle humanité.

Lors de l’invasion nazie, le curé Acker est demeuré neutre. En l’absence de Mgr. Ruch, évacué à « l’Intérieur », à Clermont-Ferrand avec son staff, dès septembre 1939, le nouveau responsable « intérimaire » de l’évêché, le prélat Mgr. Douvier, qui a dû transformer son nom en Daubner, entouré de l’abbé Billing, prêtre fort zélé à faire son « Heil Hitler » lorsqu’il était en service, selon le témoignage objectif du Frère Victor, futur confrère du Frère Médard, redevenu directeur du FEC en 1945, l’a nommé « Stadtpfarrer », curé de ville, une promotion évidente, car sa nouvelle paroisse était l’une des grandes paroisses de l’agglomération de Strasbourg. Jamais, sous Mgr. Ruch, il n’aurait été promu, ayant accroché dans le salon de son presbytère la photo de l’abbé Haegy, le porte-parole des partisans d’un régionalisme structuré, considéré à tort comme un autonomiste. Par contre, « Daubner » nomma -et ce n’était pas anodin- comme successeur d’Acker au poste de curé-doyen de Woerth, le jeune vicaire de la paroisse de la cathédrale, Emile Frommweiler, titulaire de deux licences, l’une en théologie, l’autre en droit canonique, officier de réserve français, patriote, devenu sans doute trop encombrant face à l’ennemi nazi.

Après cette échappée consécutive à ma résistance au formatage clérical dès 1938, je reviens au terrible choc du décès de ma maman à l’Hôpital Civil de Strasbourg, à l’âge de 33 ans - j’allais avoir 11 ans le 18 mars suivant- d’une méningite purulente attrapée à la buanderie, en lavant les langes de mon frère Jean-Marie né en 1936; une méningite qui a atteint le cerveau et qui ne pouvait pas être guérie, la pénicilline d’Alexandre Fleming n’étant pas encore sur le marché. Ce brusque départ n’a pas uniquement bouleversé et dramatisé ma vie, mais servi d’aiguillon à un esprit critique sans pareil dès le jour de l’enterrement à Lembach, dans la tombe familiale dans laquelle reposait déjà mon grand-père maternel Karl Zimmermann et la plus jeune sœur de ma maman, décédée d’une maladie pulmonaire au cours de ses études d’institutrice.

Réunis autour du cercueil de maman, le 12 décembre -la terrifiante sonnerie du glas annonçant le samedi 10 en fin d’après-midi, à Woerth, le départ de ma maman, retentissait encore dans mes oreilles- dans le grand salon-bureau de ma grand’mère, veuve d'entrepreneur de construction, qui a construit la petite église catholique de Kutzenhausen, nous attendions le curé. Sur les deux montées du grand escalier qui y conduisait, ainsi que sur les abords de l’immeuble, il y avait foule. A trois mètres de mon papa et de moi, l’aîné de ses trois enfants, s’étaient placées les trois amies d’enfance de ma maman, filles de l’industriel de la commune, des Heichelbech, dont la maison paternelle était à quelques maisons dans la même rue, appelée route de Wissembourg. Voyant, face à notre tristesse, ces trois « bonnes femmes », des « bobos » avant l’heure, l’une épouse du pharmacien, l’autre du percepteur de Woerth, toutes deux, avec ma maman, animatrices de la Ligue féminine catholique, la troisième de l’ingénieur du cadastre de Haguenau, plaisanter entre elles, parler de choses et d’autres, j’étais horrifié à tel point que j’ai continué à devenir « anticlérical » avant l’heure -j’entends hostile à la mauvaise semence cléricale- pour le restant de ma vie, toujours plus éclairé et plus critique.

De plus, tous les religieux et religieuses de ma famille étaient évidemment présents à ces funérailles, dont « le curé de l’Almodie » et d’autres « pieux » personnages qui entendaient aussitôt me pousser à me récupérer pour leur Eglise qui commençait à ne plus être la mienne, en cherchant chacun de son côté à trouver les arguments d’une excellente vocation de prêtre. La coupe était pleine. Mais j’ai fait confiance à mon cher papa, auquel je dois le début de mon ouverture d’esprit, avec mon premier maître d’école publique, l’instituteur Fritz, pour me sortir avantageusement de l’ornière.

En plus, cette Marraine Almodie, a voulu empêcher mon papa, avant son remariage, en été 1939, juste avant l’éclatement de la guerre, de ramener ma sœur Rose-Marie au foyer, recueillie « généreusement » au presbytère de Niffer, près de Kembs, dans le Haut-Rhin, comme elle disait, alors que mon papa, après l’avoir avertie par lettre, avait fait un dimanche matin le déplacement depuis Woerth. Cherchant toutes les chicanes, y compris le refus d’appeler un taxi pour la reprise du train, le soir, à Mulhouse, et cela devant « son curé », le « Poëtemeyer » (le « Meyer-poète», comme l’avaient surnommé ses coséminaristes), pour arriver à ses fins. Jusqu’à ce que mon père ait dû menacer d’appeler lui-même le taxi au restaurant proche. Alors, en lui demandant ce qu’il lui devait, elle répondit aussitôt -tout était « pensé » d’avance chez cette bonne femme- « le manteau de fourrure de Marie », ma maman. Elle avait tout fait pour obtenir la garde provisoire de Rose-Marie, alors que ma tante Mathilde, sœur de papa, habitant avec son mari Alphonse Taesch à Haguenau, avait été spontanément prête à accueillir ma sœur.

Le cas de cette Almodie mérite que l’on s’y attarde quelque peu. Cousine germaine de ma maman, sa mère, sœur de ma grand’mère, a épousé un producteur de champagne à Ay, Roger. Elevée dans ce milieu champenois, Almodie Roger a été appelée à fréquenter de nombreux milieux, à acquérir une culture mondaine constamment liée à la mode et aux créations en cours. Née avec un pied-bot, elle était très vite quelque peu marginalisée dans son milieu de jeunes. Pieuse, comme sa maman, elle s’est tournée très vite vers les milieux cléricaux qui fréquentaient la famille. Excellente ménagère et femme d’intérieur, ouverte aux innovations, elle est devenue, dans les années 1920, le modèle même d’une gouvernante de curé francophone, lui-même très lié au catholicisme intégriste, demeuré réfractaire à la République, Leyder. Comme jeune prêtre, celui-ci se rapproche du prélat Freppel, né à Obernai, devenu évêque d’Angers, l’un des porte-parole les plus ardents de l’opposition cléricale et épiscopale à la République laïque. Freppel soutient, accompagne Leyder dans ses études et le propulse dans l’évêché de Strasbourg. Leyder ne jure que par Freppel qui, à sa mort, est « immortalisé » par le monument élevé devant l’église catholique d’Obernai, le présentant dans la magnificence de ses amples vêtements épiscopaux. Fort de cette référence, Leyder finit par être nommé curé-doyen de Bischwiller, orientant ses sermons vers cette France du passé, allant jusqu’à demander en plein mois d’août du milieu des années 1930, à l’épouse d’un médecin de cette petite ville industrielle très protestante, de quitter l’église parce qu’elle avait les bras nus, au fond parce qu’elle était moderne, mais néanmoins très pratiquante, l’interpellant depuis sa chaire en criant « Madame, sortez, votre port est indécent ! ». Mes parents ayant été invités à ce moment-là au presbytère, sur proposition de « l’Almodie », avaient assisté à l’office, mon père ayant raconté ce fait rentré à la maison. Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

En effet, Almodie, qui avait proposé mon prénom, était heureuse de montrer son savoir-faire à toute sa famille demeurée en Alsace, et le curé-doyen s’empressait de nous faire plaisir tant qu’il pouvait. Durant les grandes vacances, ma sœur Rose-Marie et moi, étions souvent plus d’une semaine au presbytère, jouant avec le ou les vicaires, invités aussi par le curé à feuilleter des documents religieux en couleur, à dessiner…Il nous faisait rire, tout en exigeant la rigueur, l’humilité face au prêtre imbu de sa dignité.

Cette Almodie s’est infiltrée dans toute notre famille maternelle par l’intermédiaire des religieux, religieuses et prêtres qui y étaient nombreux. C’est elle qui a informé ma maman des dernières nouveautés de la mode, de la gastronomie, de l’art de la cuisine et du savoir-recevoir -les curés et moines de passage-, du bien-pensant. C’est elle qui a proposé à ma maman de planter dans notre jardin, donc aussi à Woerth, les premières citrouilles, les premières fleurs et des buissons encore rares.

Les « royalties » du vignoble parental lui vont lui permettre, à la mort de Leyder, autour de 1935, d’équiper entièrement le presbytère de l’abbé Meyer, dernier vicaire de Leyder, lorsque celui-ci a été nommé curé à Niffer, dans le Haut-Rhin peu après. Elle est donc parvenue à se recaser pratiquement aussitôt.

Lorsque, plus tard, j’étais en train de fonder une famille, en 1955, avec notre voisine à Woerth, Arlette Martin, l’occasion était venue de nous débarrasser de cette importune. Belle, intelligente, très douée dans les lettres et les arts, rayonnante, volontariste, violoniste, excellente chanteuse -elle s’est déjà produite sur les tréteaux des Fêtes de Noël de la Douane-Arlette a bien voulu devenir mon épouse, après ses études universitaires de lettres générales (propédeutique) et au début de sa licence d’anglais, à l’Université de Strasbourg, au moment où je préparais mon concours de professorat de lycée à la même université. Elle a tout de suite compris qu’il fallait tenir cette Almodie à l’écart, ce qui, pour moi, n’était plus un problème dès lors que l’ayant invitée à notre mariage célébré par le si sympathique Nonon Josy à Haguenau, elle n’est pas venue, son curé Meyer n’ayant été ni invité, ni, surtout, choisi pour célébrer l’union.

A Woerth même, Arlette Martin, ma voisine par-delà le grillage qui séparait nos deux maisons, était la coqueluche du bourg auprès des jeunes qui n’ont jamais osé l’approcher, d’autant plus qu’elle fréquentait, aussitôt venue à Woerth, le Collège public de Jeunes Filles de Haguenau. Un jour, je me suis amusé à entendre crier des jeunes passant à bicyclette et voyant Arlette sur le balcon, « O wie natt, Mame kauf mers ! » (« Quelle beauté, maman achète-la moi ! ») depuis le bureau de mon papa, dans lequel j’étudiais depuis mon entrée en cinquième, en 1940.

Au Collège, la Directrice, Madame Steiner, l’avait prise en affection. Elle avait un fils un peu plus âgé, au lycée de Haguenau, qui allait faire des études d’ophtalmologie, s’installer à Haguenau pour créer et gérer, en y impliquant des membres déterminants de sa famille et de celle de son épouse, une clinique privée à forte connotation de services financièrement forts lucratifs. Encore, lorsqu’Arlette fréquentait le lycée pour la préparation du baccalauréat, elle continua à tenter de la mettre en relation avec son fils, ce qu’Arlette évita à tout prix.

Dans les toutes premières années de notre mariage, Arlette m’a confié qu’elle avait eu envie de me faire oublier ma frustration inhérente à la perte de ma maman, tout en appréciant beaucoup, comme nous les trois enfants, notre nouvelle maman, mais aussi parce qu’elle avait observé que j’étais fort actif et ambitieux, comme elle, en matière universitaire, sociale et sociétale, et qu’elle était heureuse de m’aider à faire une carrière universitaire de pointe et de s’épanouir parallèlement en œuvrant socialement et sociétalement.

De plus, j’avais vite compris aussi que sa maman avait un esprit fort critique, y compris à l’égard de l’Eglise et des Eglises établies, que c’était sa maman qui avait assisté son mari dans sa carrière couronnée par le grade de commandant des douanes et la fonction d’Officier d’administration à la direction régionale des Douanes à Strasbourg (voir plus loin le long passage réservé à mon beau-père).

Le décor prometteur pour Maman et moi était planté, sauf que Maman, très sensible à l’enseignement religieux qu’elle avait reçu et au formatage qu’elle avait subi, avait besoin de davantage de temps que moi, plus en contact avec les événements « crûs » grâce à mon émancipation universitaire et son ambiance laïque, mon engagement social et très vite syndical, pour se délester des idées reçues en matière religieuse, alors qu’elle savait être une excellente critique, fine et subtile, dans tous les domaines de la science, de la culture et de la société en général. Connaissant nos différences, mais surtout nos atouts communs, le tandem pouvait fonctionner en crescendo jusqu’au jour -la veille de sa mort- où, voulant lui éviter tout désespoir, tellement elle luttait héroïquement contre l’inévitable- voyant apparaître les multiples connexions, signes d’accompagnement du départ accepté par nous tous, sur proposition du professeur nous signalant qu’il avait tout épuisé, elle a posé la question de fond au médecin qu’était sa fille Marie-Françoise, en qui elle avait pleine confiance : Marie-Françoise m’avait averti, heureusement, début 2014, en précisant, à ma demande : « Six mois, un an ». Ce devait être un an. Après lui avoir répondu que tout avait été fait pour prolonger, Maman s’est résignée et a dit à Marie-Françoise : « Occupes-toi de papa », ce qu’elle est toujours en train de faire. Maman n’a même pas eu le temps de me dire « A Dieu ». Depuis, je crois avoir compris tous ses messages et je m’en occupe à mon tour.

J’ai tenu à rédiger le fort substantiel faire-part de décès de Maman (page → ci-après) en conformité avec l’esprit dans lequel nous avons vécu. Comme elle est décédée à l’Hôpital Civil de Strasbourg, au service de Cancérologie de l’excellent professeur Bergerat qui lui a permis de tenir bon durant 22 années, j’ai été invité le dimanche suivant sa mort à la messe habituelle durant laquelle étaient évoquées les personnes décédées durant la semaine. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque le Père Denis Ledogar, aumônier catholique de l’Hôpital, que j’ai toujours tenu en haute estime pour son souci de Vérité, ayant par ailleurs eu connaissance de ce faire-part de décès, paru le matin dans les « Dernières Nouvelles d’Alsace, et mis au courant par l’étudiante en théologie, avide de profondeur, aumônier-assistante, dire avec autorité : « On s’en fout des règles de l’Eglise, l’essentiel est l’Evangile ! » Bravo !

INTRODUCTION

Nous sommes une famille remarquablement soucieuse d’unité, d’affection, de projections d’avenir, d’affirmations diverses, d’épanouissement et d’accomplissement, de soif de connaissance de son passé. A la demande d’Anaïs, d’Amaury, de Marie-Françoise, leur maman, avec le soutien de Marie-Emmanuelle et de Jean-Brice, j’ai entrepris la présente écriture destinée à rappeler l’ambiance de ma propre enfance, jeunesse et adolescence, ainsi que celle de feue Mamy qui aurait tant aimer participer, j’en suis sûr, à l’évocation de son milieu familial, le tout replongé dans le temps de jadis et naguère de nos parents et grandsparents respectifs, replacés dans un monde déjà difficile à comprendre, avec ses passions et projections, mais aussi avec ses normes et ses tabous. Et toujours dans le but de favoriser une légitime continuité de l’ascension sociale, voire éthique, dans l’optique de l’époque, souvent déjà visionnaire ou tout simplement profondément humaine et altruiste.

Que de progrès ont été réalisés depuis ce temps-là ! Que de déformatages ont été entrepris, appuyés sur l’émancipation créatrice de pensée permettant un sérieux toilettage sociétal, favorisant l’épanouissement individuel et collectif, le déploiement de la personnalité, bannissant progressivement, et avec combien de difficultés, les idées fixes, les autoritarismes, y compris parentaux et éducatifs en général, l’Ecole incluse. Une société nouvelle cependant déjà confrontée à des formatages nouveaux, y compris éducatifs, scolaires et universitaires, imposés par les milieux d’affaires, le monde de la spéculation, le « tertiaire » désormais conditionné même par un langage équivoque approprié : le management, la promotion des « produits », à tel point que tout échange matériel y est assimilé, même le monde biologique, depuis les embryons jusqu’à l’animal et au végétal.

Dans cette ambiance, notre « aventure » familiale a connu, du vivant de Maman, des événements singuliers et mémorables : le « passage » de notre désormais ange Yannis, devenu un être à part entière, chéri tout particulièrement par ses parents, auquel sa maman, Katharina, a consacré une publication fort réaliste, suscitant une profonde émotion, dont le directeur du FEC d’alors, Jean-Luc Hiebel, a fait une recension très scientifique dans la Revue Elan. Il y eut aussi, la veille du « départ » de Mamy, la grande joie pour elle, considérée comme une grâce, d’apprendre encore la naissance de ses petits-enfants jumeaux, Anaëlle et Eliot, pour l’arrivée desquels elle avait tant prié afin que le souhait de sa fille puinée Marie-Emmanuelle et de son mari Alexandre soit réalisé.

Maman nous ayant quittés, je demeure seul à remonter le fil du temps familial et son ambiance sociétale jusqu’à mes propres grands-parents et ceux de Maman ainsi que leur époque, les comportements n’étant vraiment plausibles que replongés dans leur milieu historique et territorial. Je serai malheureusement plus bref en ce qui concerne le « côté Maman » dont le papa était un Martin et la maman une Gendt, tous les deux des Lorrains, le papa originaire de la Lorraine dite « française », appelée francophone, du petit village de Riche près de Morhange, la maman de la Lorraine parlant le luxembourgeois, originaire de Contz-les-Bains, près de Sierck. Maman parlait et, surtout, comprenait ainsi le luxembourgeois.

Quant à moi, je suis pour mes « trois-quarts » alsacien, d’une famille originaire de Reichshoffen, par mon grand-père Georges Wackermann, bourg devenu tristement célèbre par la bataille dite de « Reichshoffen » livrée en réalité à Woerth, mon bourg natal, par le maréchal de Mac-Mahon, piètre stratège tout au long de sa carrière, même politique, et aussi, en l’occurrence, lors de l’invasion prussienne depuis Wissembourg, en passant par Woerth-Froeschwiller, jusqu’à l’intrépide escarmouche du Schirlenhof, près de Gundershoffen. Quelle bévue de la part du Conseil municipal de Woerth d’avoir dénommé à la fin du XXe siècle un lieu à vocation culturelle, le collège d’enseignement secondaire, « Collège Maréchal de Mac-Mahon », une honte pour l’esprit !

L’autre quart relève d’une famille « lorraine » mosellane, donc dialectophone, ma grand-mère paternelle Elisabeth Deutschmann étant née à Sturzelbronn, juste à la limite de la Moselle, mon grand-père jeune facteur de La Poste alors allemande (prussienne) du « Reichsland » (Terre d’Empire), ayant passé des dimanches après-midi, avec des copains, dans ce lieu historique de la célèbre Abbaye de Sturzelbronn.

Durant l’Occupation nazie 1939-1944), mon papa, en tant qu’inspecteur des impôts, était obligé de justifier ses origines non-juives, ainsi que moi-même, lycéen à Haguenau. Nous devions fournir l’arbre généalogique, le « Ahnenbaum », obligatoirement écrit alors dans la Sütterlinschrift, du non de l’inventeur nazi chargé de remplacer par une écriture verticale la vieille écriture gothique allemande inclinée à droite (voir « Documents annexes » en fin d’ouvrage, sous I - Généalogie familiale »). Cet arbre généalogique est inséré à la fois en écriture gothique Sütterlin et en écriture normale actuelle.

Mon père l’a commencé, je l’ai complété et livré comme exercice dit « civique » au proviseur du lycée (« Oberstudiendirektor »), Haug, de la famille dont était issu aussi le célèbre Hans Haug, conservateur des musées de Strasbourg. Un proviseur qui était aussi notre professeur d’histoire, un Alsacien nazi qui a dû prendre la poudre d’escampette au moment de la Libération par l’armée américaine en 1945.

Sans avoir la prétention de livrer un document exhaustif, je l’écris avec plaisir et conscience en me faisant revivre, d’abord, un passé personnel singulier, compte tenu des circonstances historiques inhérentes aux tribulations frontalières de ma région d’origine qui a été, comme tant d’autres, un « pays souffre-douleur de l’Europe », comme s’est plu Jacques Pirenne à dénommer la sienne, la Belgique ; puis, un passé vécu en commun avec Maman, passionnant et, sans doute, lui aussi fort original, embrassant déjà, chose pas très fréquente à ses débuts, de précieux éléments de géopolitique.

PREMIERE PARTIE

LES AMBIANCES SOCIETALES LOCALES DE NOS GRANDS-PARENTS ET PARENTS

« La vérité est historique », a rappelé Régis Debray début juillet 2016 sur France-Culture, s’appuyant sur un auteur de ses lectures. Nous sommes tous de passage, et nos opinions, nos jugements, nos projections, notre langage, nos écrits, notre comportement, nos regards vers le passé sont toujours marqués par notre temps, notre époque. Les vrais historiens étant ceux qui ont le recul nécessaire et une profonde culture, ainsi que l’intelligence fondée sur une vision du comment, du pourquoi, appuyés sur une vraie réalité en évolution permanente, même lorsqu’elle est relativement lente comme ce fut le cas pour les générations qui nous ont précédées, celle de mes parents et la mienne. Même la référence commune, celle de Fernand Braudel, n’est toutefois pas exempte de partis pris inspirés de son époque, dès lors qu’il transmet d’extraordinaires et impressionnants témoignages sur l’espace qui lui était si cher, la Méditerranée, l’un des grands berceaux des civilisations du globe.

Nos ancêtres les plus récents, nous-mêmes Maman et moi, dont il est question dans le présent aperçu, avons, pour l’ensemble, entendu bien faire, mais nul n’a pu échapper ou difficilement aux emprises, formatages, exigences et déviances ou partis pris de son temps, quoique déjà fréquemment ouvert au « progrès », à ses répercussions et contraintes. Aujourd’hui nous en sommes arrivés à un point où nous pouvons souvent dire que « rien n’est plus ou ne sera plus comme avant », tellement le monde est livré, s’est livré ou s’est laissé entraîner à des mutations colossales se répercutant à chaque instant sur le quotidien, le devenir collectif et individuel.

Je vais donc tenter d’élaborer, à partir des données concrètes mémorisées au fil de mon existence, ainsi que des preuves écrites et orales passées au crible, un profil aussi fidèle que possible de cette présence ancestrale et de nos existences, celles de Maman et de moi-même, sans essayer de biaiser ou d’inventer volontairement quoi que ce soit, en dépit de la proximité fréquente des événements et des personnes.

Ces grands-parents, Maman et moi les avons fréquentés des deux côtés, avec nos parents ou seuls, jusqu’à leur « départ », chaque fois que l’occasion s’y prêtait au cours des années. Ce fut chaque fois aussi un événement fort agréable durant notre enfance et notre adolescente, sachant que nous étions choyés et toujours agréablement surpris. Une fois adultes, et dès lors que les grands-parents vivaient encore, nous n’avons jamais manqué de les fréquenter

I – Du côté de Maman

Je me souviens que, jeune marié, j’avais régulièrement accompagné mes beaux-parents chez le pépé de Riche, petite commune située près de Morhange, une faible portion territoriale mosellane qui était francophone.

Veuf depuis fort longtemps, il venait rendre visite à la famille de son fils établie en Alsace, d’abord à Lembach, ensuite à Woerth. C’était un grand vieillard, ancien conducteur de locomotive sur le Réseau Alsace-Lorraine, qui pratiquait comme si souvent à la campagne d’alors ce que l’on appelait un genre de vie double, dit mixte, complétant sa petite agriculture héritée des parents et pratiquée pour l’auto-consommation des produits alimentaires par un salaire, cette activité tant recherchée alors par les petits paysans, signe d’une certaine « ascension sociale ».

Arlette l’aimait bien son « pépé de Riche », avec sa pipe, son humour, lui racontant les vieilles légendes lorraines, la vraie Lorraine ayant été aux yeux des Lorrains demeurés en « Vieille France » après la signature du traité de Francfort s/Main, dans le département Meurthe-et-Moselle, par différence avec la Lorraine mosellane parlant un dialecte germanique. Mais la portion francophone du Pépé de Riche a été annexée par Bismarck. Ce pépé qui prenait une voix grave lorsqu’il racontait la « traîtrise de Bazaine, ce maréchal de France qui avait capitulé honteusement à Sedan face aux Prussiens lors de la guerre franco-allemande de 1870-71 ».

Il vivait dans sa maison, une ancienne petite ferme typiquement lorraine, avec, à l’arrière un jardin qu’il cultivait tant que ses forces le lui permettaient. Son fils, alors commandant des douanes, officier d’administration à la direction régionale de Strasbourg, et moi-même sommes allés lui rendre visite à l’Hôpital de Sarreguemines où nous lui avons fait part de la naissance de sa petite-fille Marie-Françoise, le 11 décembre 1961, une nouvelle qu’il a accueillie avec une grande joie. Ce fut son dernier moment heureux, avant de nous quitter quelques jours après. Mon beau-père et moi sommes allés assister à ses funérailles peu avant Noël. Ce fut la dernière fois que j’ai rencontré la famille Martin au complet.

En tant que cheminot, il conduisait régulièrement des convois de marchandises à Strasbourg. C’était l’époque de l’Annexion à la Prusse devenue créatrice de l’Empire allemand en 1871 et de la constitution du « Reichsland (« Terre d’Empire ») Elsass-Lothringen (Alsace-Lorraine) ». Sa langue maternelle étant le français, il savait, pour les besoins de sa profession, recourir à un parler allemand minimal. Il se plaisait à raconter avec délectation un souvenir remontant à la Grande Guerre durant laquelle il était réquisitionné, moyennant dispense du service militaire, pour les transports tant civils que militaires sur la ligne ferroviaire Metz-Strasbourg : un jour, lors d’une attaque aérienne française, déjà sorti depuis un petit moment d’un tunnel, il a pris peur et s’est empressé de reculer avec son convoi à l’intérieur de ce tunnel, signalant à l’arrivée les raisons de son retard aux autorités de la gare de marchandises de Strasbourg. Il fut félicité de cet acte « héroïque » et fut tout surpris de se voir décoré quelques mois après pour bravoure par la « Eisernes Kreuz » (« Croix de Fer »).

Je profite de l’occasion pour signaler un autre cas, typiquement « réfractaire » : le frère de ma deuxième maman, Eugène Schaal, demeurant alors à Preuschdorf, près de Woerth, mobilisé durant la Grande Guerre, a mis à profit la première occasion, faisant partie d’une « Spähtrupp » (« patrouille de reconnaissance »), dans la première ligne du front, pour tenter de s’évader du côté français. Mais comme il était le dernier de la colonne, le danger devenait trop fort ; il a donc rebroussé chemin. Exhibant le « courage » du jeune Alsacien-Lorrain, l’autorité militaire allemande l’a décoré également de la « Eisernes Kreuz », le récipiendaire rigolant un bon coup. La fois suivante, l’évasion réussit à mon futur oncle.

Mais revenons aux grands-parents d’Arlette : la grand’mère maternelle d’Arlette, une Gendt par alliance, veuve de guerre, son mari étant mort au front russe durant la Première guerre mondiale, parlait le luxembourgeois, ainsi que sa fille et ses enfants, dont Arlette. Ma belle-maman, Anne Martin, adorait son père pour sa simplicité et la grande affection qu’il témoignait à sa famille qui a vécu à Contz-les Bains, en Lorraine dite luxembourgeoise car jouxtant le Grand-Duché.

J’ai ai bien connu cette grand’mère, souriante, énergique, toujours partie prenante des conversations, du temps de mes fiançailles et comme jeune marié. Douée d’une forte personnalité, elle, qui avait déjà un frère père rédemptoriste et allait avoir une religieuse, ainsi qu’un autre rédemptoriste dans la famille, ne manqua jamais de dire que ce n’était pas pour les curés qu’elle allait à l’église.

Un jour, cette vigneronne-paysanne, questionnée par un douanier, au moment où elle entendait traverser la frontière toute proche, sur le contenu de sa sacoche, lui présenta la bouteille d’eau-de-vie (« Schnaps ») qu’elle voulait offrir à une famille de ses connaissances habitant au Luxembourg. Le fonctionnaire lui fit observer qu’elle devait acquitter un droit à cet effet. Connaissant les usages administratifs, ayant elle-même des douaniers dans la famille, elle enleva sur-le-champ le bouchon et but quelques gorgées de cet alcool, sachant qu’une bouteille entamée n’était plus fiscalisable. Le douanier, à la fois stupéfait et quelque peu agacé, demeura pantois, puis, quelques instants après, lui demanda de s’en aller, grommelant « sacrée bonne femme ».

II - De mon côté

Pour les différencier face à nous trois enfants, Rose-Marie, Jean-Marie et moi-même, l’aîné, nos parents ont appelé grand-papa et grand-maman les grands-parents paternels, qui habitaient la ville -Schiltigheim, dans l’agglomération strasbourgeoise-, termes « modernes » en usage chez les « Städtler », les citadins. Notre grand-mère maternelle, campagnarde, est demeurée grand-mère, quoique Lembach fût un bourg. Signe des temps, notre génération à laquelle nous les trois enfants appartenaient ayant été appelée à vivre pleinement la mutation de l’ancien temps en un temps moderne, comme mes enfants et surtout mes petits-enfants vont vivre un temps ultra-moderne. Chacun de ces deux nouveaux temps est une rupture totale avec le temps précédent. Mes grands-parents n’ont fait que commencer à vivre les temps « modernes », c’est-à-dire ultra-contemporains, par l’apparition du chemin de fer, de la poste, du télégraphe…, de l’automobile (ma grand-mère paternelle, appelée donc grand’maman, en parlant de l’essence, disait en mosellan « Schtinckoli », « l’huile puante »), jusqu’à l’avion et le paquebot transatlantique. Tante Sœur Rose, sœur de ma maman, a pris le La Fayette pour prendre ses fonctions aux Etats-Unis, sachant manier la langue anglaise.

J’ai connu mes grands-parents paternels : Georges, né à Reichshoffen (1871-1942), rue de la gare, dans la maison des « Kaporal’s » ou « Kaporales », désignée ainsi parce que son aïeul avait servi dans l’armée de l’empereur Napoléon III., y ayant appris à lire et à écrire. De retour de la guerre, il devint « l’écrivain public » du bourg, les gens venant le solliciter, même de temps à autre le secrétaire de mairie. Il lut et écrivit ainsi des lettres privées et du courrier public, remplissait des formulaires, rédigea des documents destinés à l’Administration publique, étant de la sorte au courant de bien des « choses » de la commune.

Mon grand-père était d’abord facteur à Obersteinbach où il a rencontré, comme je l’ai déjà dit, dans le village voisin la « Lorraine » Elisabeth née Deutschmann, à Sturzelbronn, du Pays de Bitche en Moselle. Ensuite facteur à Reichshoffen, il a été promu plus tard chef du centre de tri à la Poste principale de Strasbourg. Cela devait être le couronnement de sa carrière, puisqu’il allait demeurer à ce poste, bien plus tard, jusqu’à sa retraite prise quelques années avant la Deuxième guerre mondiale.

Très épris d’histoire et de culture générale, il était aussi collectionneur de cartes postales, notamment historiques -ou qui allaient- l’être, de revues culturelles ; il reliait lui-même des séries, ainsi que les revues pour enfants de ma sœur Rose-Marie (revue « Bernadette ») et de moi-même (revue « Bayard »), des Editions parisiennes « La Bonne Presse ». Lorsque, étudiant en histoire-géographie à Strasbourg, je consultais les ouvrages de la Salle de Lecture de ce qui s’appelle aujourd’hui la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg (BNUS), en ouvrant un gros dictionnaire d’Histoire d’Alsace, j’ai reconnu son écriture au crayon en graphite corrigeant çà et là des erreurs d’auteurs. C’était son genre et son souci de la précision. C’est que, travaillant à la Poste principale, il n’avait qu’à traverser l’Avenue de la Liberté pour rejoindre cette salle de lecture ; retraité, il s’y rendait encore. C’est lui qui, en venant en visite chez mes parents à Woerth s/Sauer, en promenade avec mon papa, m’expliquait le champ de bataille. J’imagine que c’est à lui que je dois mes premières amours pour l’histoire, puis à un excellent professeur d’allemand au lycée de Haguenau, Adolf, féru de culture générale profonde et d’observations philosophiques (1943-1946),

Mes grands-parents paternels ont eu cinq enfants, mon papa Georges, prénom porté par plusieurs de ses ancêtres, deux décédés en bas âge, puis deux filles, Elise et, douze années après la naissance de mon père, Mathilde. Elise, est devenue institutrice après la Grande guerre et a eu durant son stage en Sarre occupée l’inspecteur primaire Karl Roos. Un excellent pédagogue, disait-elle à ses parents et à son frère. Karl Roos était cet autonomiste qui allait être injustement condamné à mort et fusillé en 1940, pour intelligence avec l’ennemi allemand par le Tribunal militaire improvisé de Nancy, alors qu’il n’était ni nazi ni malhonnête. Cette tante Elise, décédée à l’âge de 19 ans d’une maladie pulmonaire a été enterrée le jour même où est arrivé au domicile de ses parents à Schiltigheim le diplôme d’institutrice.

Mes grands-parents paternels m’ont régulièrement accueilli pour un séjour chez eux, à Schiltigheim, au coin de la rue de Barr, au-dessus de la Boulangerie Fend, dont l’un des fils était l’excellent copain de mon père et qui, devenu colonel, devait commander, à la fin des années 1950, la Gendarmerie du Département du Bas-Rhin. Celui-ci, en venant inspecter la brigade de gendarmerie de Woerth aussitôt après, où habitaient mes parents, a tenu à saluer son vieux copain qu’il n’avait pas revu depuis des lustres. Ce fut un grand événement dans mon bourg natal : la voiture du colonel escortée de gendarmes à moto devant, de côté et derrière, traversaient l’agglomération pour s’arrêter à leur domicile, au 11, Route de Haguenau, un axe fréquenté ; l’escorte y stationnait durant le temps que les deux amis s’entretenaient, détournant la circulation. Dès le lendemain, l’un des gendarmes de Woerth est venu voir mon père pour une intervention auprès du Colonel en vue du règlement d’une situation professionnelle !

Ma branche maternelle est entièrement alsacienne. Du côté maternel, je n’ai connu que la grand’mère, Marie née Weisbecker à Wingen-lès-Lembach, dans le Nord de l’Outre-Forêt, à proximité de la frontière franco-allemande, jouxtant le Palatinat du Sud, appelé localement « s’Bayrische », le pays bavarois, parce que ce territoire a appartenu naguère au royaume de Bavière.

Mon grand-père Charles Zimmermann, Karl à l’époque de l’Annexion, a épousé en secondes noces ma grand’mère après le décès de sa première épouse. Il était né à Mulhouse, où son frère était actif dans une usine fabriquant des objets de cuivre. Ma grand’mère est restée en contact avec celui-ci après la mort de son mari. Ma sœur Rose-Marie m’a précisé que celle-ci s’approvisionnait encore en objets ménagers en cuivre auprès de son beau-frère. Karl a eu un réel esprit d’entreprise et est venu, je ne sais pour quelle raison, à Lembach en tant qu’entrepreneur de construction, d’une certaine importance pour l’époque en milieu rural. Il a construit la petite église catholique de Kutzenhausen, regrettant de ne pas se voir confier celle, grande, de Lembach ; il en voulait amèrement au conseil de fabrique ; sur son lit de mort, il a demandé à ma grand-mère de faire don d’un vitrail pour cette église alors en construction, en témoignage de la réconciliation, un vitrail qui a été posé du côté droit, à l’arrière de l’édifice, juste à l’entrée. Il était le premier dans la commune à acquérir vers 1900 la bicyclette de la « marque », on dit aujourd’hui, de la firme « Brennabor », haute en selle, sur laquelle on montait, en prenant auparavant l’élan par la roue arrière, au moyeu de laquelle était fixée une petite barre métallique horizontale.

Il est décédé tout au début du XXe siècle d’une congestion pulmonaire contractée dans l’humidité d’une des nombreuses tranchées de pose d’une canalisation d’eau- c’était le début de l’adduction municipale-, laissant à sa veuve avec ses quatre petites filles, dont ma Maman, la charge de s’occuper de ses deux grands garçons issus du premier lit, ce qu’elle fit avec amour et une grande abnégation. Une grand-mère qui a hérité de son mari, Karl Zimmermann, au moment du décès de celui-ci, de leur grand immeuble d’habitation et de location de trois étages, mansarde incluse, d’un haut grenier à deux étages pour le séchage des fruits et autres denrées destinés à l’hiver. Cet immeuble avait été acheté avec une grande cour, une immense grange, une étable, une porcherie, une grande buanderie-remise avec un four à pain, un grand jardin, ayant appartenu à une brasserie située de l’autre côté de la route, qui y avait installé aussi une grande cave d’entrepôt de la bière et qui devait servir d’abri anti-artillerie durant la Deuxième guerre mondiale. Le tout situé route de Wissembourg, en plein centre du bourg, vis-à-vis du grand Hôtel du Cheval Blanc aménagé sur le site principal de l’ancienne brasserie.