Échec à la Reine - V. Valeix - E-Book

Échec à la Reine E-Book

V. Valeix

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Beschreibung

Une disparition mystérieuse, une société secrète, découvrez comment Audrey Astier déjoue les pièges qui lui sont lancés pour défendre une cause passionnante, la protection des abeilles.

Éminente apicultrice consultante dans le Quercy, la jeune Audrey Astier parcourt le monde à la recherche de méthodes de travail différentes dans le but d'assurer la sauvegarde des abeilles. Alors qu'elle a rendez-vous avec son vieux maître de stage, Janissou Laborde, dit le Papé, celui-ci disparaît mystérieusement…
Aux côtés du troublant lieutenant Steinberger, fraîchement affecté à la gendarmerie de Rocamadour après son retour d'Afghanistan, Audrey va courir le causse pour tenter de déjouer les pièges d'une effroyable société secrète prête à tout pour arriver à ses fins…

Cette série d'un nouveau genre mêle habilement intrigue (tous les ingrédients d'un excellent roman policier sont réunis : enquête, suspense, action…), écologie (en rappelant l'importance de la protection des abeilles et de l'apithérapie), Histoire (de nombreux faits marquants locaux ou nationaux sont abordés) et patrimoine (on découvre avec plaisir les richesses et traditions des régions).

Une vraie réussite, à découvrir de toute urgence !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

J'ai beaucoup apprécié les quelques heures passées en compagnie des personnages de V. Valeix. Prenez une micro-encyclopédie d'apiculture, un guide touristique de Rocamadour et un soupçon de Da Vinci Code, mettez le tout dans un shaker, secouez et vous aurez une idée de ce roman. - Biblioroz, Babelio

J’ai tout simplement adorée ! Les pages défilent à grande allure et l’on devient très vite accro. Je suis conquise par le style, les personnages, le thème des abeilles. Un pur plaisir de lecteur. - mamantulisquoi, Booknode

Une écriture fluide, dynamique, rend de suite cette découverte addictive. J'ai été ravie de lire un épisode de cette saga, surtout là c'est le pilote. Les choses, les personnages récurrents, se mettent en place. - LeslecturesdeMaud, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEURE

Née dans les Yvelines en 1971, passionnée d'Histoire, V. Valeix a été membre de la Fondation Napoléon. À la suite d'un déménagement en Normandie, intéressée depuis toujours par l'apiculture (son arrière-grand-père était apiculteur en Auvergne), elle fonde les ruchers d'Audrey. Elle s'engage alors dans le combat contre l'effondrement des colonies, la "malbouffe" et dans l'apithérapie (soins grâce aux produits de la ruche).
Elle eut l'honneur d'être amie - et le fournisseur de miel - de sa romancière favorite, Juliette Benzoni, reine du roman historique, malheureusement décédée en 2016. Cette dernière a encouragé ses premiers pas dans l'écriture "apicole".

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Seitenzahl: 435

Veröffentlichungsjahr: 2017

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V. VALEIX

Échec à la Reine

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 Saint-Évarzec

CE LIVRE EST UN ROMAN

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,

des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

REMERCIEMENTS

À ma fille Audrey, la plus jolie de mes abeilles,

À ma grand-mère, lectrice-correctrice implacable,

À mon mari, soutien infaillible,

À mon oncle pour la logistique préparatoire,

Une étrange invitation

La récolte d’été promettait d’être une réussite. À voir les nuages d’abeilles s’affairer devant chaque entrée de ruches, ces dernières croulant sous le poids des deux hausses remplies de miel, Audrey pensa qu’il ne faudrait pas tarder à poser les chasse-abeilles. Ces grilles de plastique perforées leur permettaient de redescendre des hausses vers le corps de ruche et non d’y remonter. C’était à la fois simple et génial et surtout cela évitait les hostilités lorsque l’apiculteur venait récupérer le butin sucré.

Au décès de ses grands-parents, cinq ans plutôt, Audrey avait hérité de leur ferme, d’une centaine de vaches laitières et d’une vingtaine de ruches ; sur les dix-neuf hectares, quinze avaient été vendus pour dédommager ses parents et sa sœur. Elle n’avait pas non plus conservé les bovins. Le produit de leur vente avait permis d’agrandir le rucher et de renouveler le matériel apicole. Depuis, la jeune femme s’était donné pour mission de sauver « Le Soldat Abeille » sans lequel, selon la prophétie d’Einstein, l’homme n’aurait plus que quelques années à vivre. Quatre, au pire, au mieux selon les scientifiques, avant que des pays n’ayant pour l’heure pas les moyens de se doter des pesticides ne deviennent détenteurs de richesses de premier plan.

Audrey le savait, le chemin serait long et ardu pour convaincre ses contemporains que leur salut résidait entre les pattes de ces infatigables et fragiles pollinisatrices sans lesquelles le rayon fruits et légumes de leur centre commercial favori afficherait une désolante morosité. À cet effet, elle avait abandonné son double pédalier de monitrice d’auto-école à Houdan dans les Yvelines et parcourait le monde depuis cinq ans à la recherche de méthodes de travail moins invasives que celles pratiquées en Europe. Et lorsqu’elle revenait chez elle, elle ne se lassait pas de regarder ses quarante ruches s’étirant en quinconce jusqu’au bois de La Panonie.

Elle s’arracha avec regret à cette contemplation : rentrée la veille de Tasmanie, elle se devait de consigner ses notes et photos sur ordinateur en vue du prochain colloque apicole en Roumanie.

Audrey soupira et rentra à la ferme, une longue bâtisse en pierres blondes au toit recouvert de pierres plates grises, qu’ici, en Quercy, on appelait des lauzes. C’était une demeure de famille remontant à 1572, année où Bernard Astier, de confession protestante, avait miraculeusement échappé au massacre de la Saint-Barthélemy. Il était venu trouver refuge dans une contrée moins hostile à ses convictions. Par prudence il avait construit sa maison à l’écart de toutes voies passagères et, par dérision, l’avait baptisée « Rien ».

Elle pénétra dans la vaste cuisine pourvue d’un énorme cantou1dans lequel avait été installé un piano de cuisson dernier cri voisinant avec le ventru fourneau émaillé de sa grand-mère. Elle aimait cette maison hors du temps et n’y avait introduit que l’indispensable : l’ordinateur, qui tel un matou tapi sur la longue table recouverte d’une toile cirée guettait Audrey de sa face de verre noir.

La sonnerie du téléphone retentit, la sauvant des griffes du Mac.

À l’autre bout du fil, la voix chaleureuse de Janissou Laborde, son maître de stage et ami, surnommé par ses proches « le papé ». Audrey l’adorait et le considérait comme un père. Elle le revit en image, petit et sec avec une épaisse chevelure de neige.

— Enfin te voilà, coquine. Il faudra que tu m’expliques ce besoin de courir le monde alors que tu l’as dans ton jardin ! Où étais-tu déjà ?

— En Tasmanie.

— Autant dire au diable vauvert !

Audrey sourit. En dépit des épreuves ayant jalonné sa vie – Janissou avait perdu en quelques mois son fils unique Charles, Casque Bleu tué en Bosnie et son épouse atteinte d’un cancer – le vieil homme conservait un humour à toute épreuve.

— Papé, la Tasmanie, c’est une île face à l’Australie et ils ont de splendides colonies qui se portent à merveille. Il suffirait de les croiser avec les nôtres et…

— Tu me fais rire. Tes supers abeilles tasmaniennes ne sont rien d’autre que des Noires importées d’Europe au XIXesiècle, donc les mêmes que dans mes ruches…

— À la différence que leurs colonies n’ayant pas été hybridées, elles sont telles que débarquant du bateau voilà un peu plus de cent cinquante ans…

— C’est toi qui me parles d’authenticité alors que sur tes quarante ruches, plus de trente sont peuplées de Buckfast2(il prononçait « Bouquefass ») ?

Il y eut un petit silence qu’Audrey ne chercha pas à combler car elle se sentait un peu vexée de la réaction du papé, lui qui cherchait depuis des années à enrayer l’effondrement des colonies en croisant les divers écotypes de la race européenne.

Il reprit :

— Je les aime bien tes Bucks mais je suis de la vieille école, portée sur la tradition, l’avenir est à l’authenticité, un jour tu reconnaîtras que j’ai raison.

— Pas un jour, papé, maintenant, mais les Bucks, c’est la facilité : douces, propres, peu essaimeuses…

Janissou s’esclaffa :

— Et pourquoi pas une abeille sans dard tant qu’on y est ? Quoiqu’elle existe déjà, en Amérique du Sud : la Melipone qui ne survit sous d’autres cieux que les siens et ne produit du miel que de façon anecdotique ! Trêve de plaisanteries, tu es allée aux États-Unis, tu as vu où peuvent mener les croisements ! Des abeilles tueuses poursuivant leur victime sur plus d’un kilomètre, moi ça ne me fait pas rire. Et même, ça m’inquiète que certains d’entre nous puissent jouer les apprentis-sorciers pour une poignée d’euros.

Audrey convenait qu’il n’avait pas tort. Mais combien de leurs pairs se tracassaient d’un danger lointain, relevant pour l’heure du domaine de la science-fiction. Devant son silence, le papé se radoucit.

— En tout cas, tes balades autour du globe t’ont rendu savante, c’est même pour ça que tous les bergers d’abeilles te contactent quand leurs ouailles vont mal et tu sais pourtant comme ce métier est resté longtemps fermé aux femmes. Ces appels au secours sont autant de reconnaissances ! Et justement, y a les colonies du Bouyssou qui ne se portent pas bien du tout. Pour moi, c’est la loque américaine. Je n’ai pas encore prévenu la préfecture, je préfère être sûr.

— Encore ! Mais on lui a pourtant traité son rucher l’an dernier et renouvelé ses cheptels…

Audrey songea aussitôt combien le mot « traiter » était un euphémisme. Cette maladie contagieuse du couvain3causée par une bactérie sporulante réduisait à l’état de bouillie l’ensemble des larves ; il fallait s’y prendre au plus vite pour un transvasement. Faute de quoi, on étouffait la colonie dans la ruche avant de jeter celle-ci dans un grand feu purificateur. Cela avait été le cas des trente ruches de Denis Bouyssou, un petit homme brun pleurant comme un enfant devant le brasier. Mais grâce à la solidarité apicole, il avait pu acquérir dix-neuf nouveaux essaims et autant de ruches.

Le papé expliqua :

— Denis avait caché cinq essaims chez sa mère, qu’il avait transvasés dans de vieilles ruches, ces essaims étaient ceux de son épouse qui, comme tu le sais, a quitté Denis pour un homme de la ville. Alors il a voulu les garder en souvenir.

Le papé eut un énorme soupir et poursuivit :

— C’est un enfantillage, je le sais bien, mais le mal est fait, ces cinq ruches ont contaminé les autres. Combien au juste, je ne peux le déterminer avec certitude, il faut que tu viennes, disons demain après-midi. D’ailleurs, je t’invite à souper car j’ai aussi une merveilleuse nouvelle à t’annoncer, je crois bien que j’ai trouvé la solution en matière de sauvegarde. C’est un nouveau miracle de Notre-Dame-de-Rocamadour.

Audrey connaissait la piété du papé et ne s’étonna pas qu’il associe la Vierge Noire à sa découverte. La curiosité de la jeune femme se mit en éveil.

— Et de quel genre, ce miracle ?

— Pour le savoir, il te faudra venir. Je te dirai tout pendant que nous dînerons. Avant cela, nous irons chez Denis et ce ne sera pas une partie de plaisir. Au fait, prends quelques affaires, tu dormiras dans la chambre de Charles car j’ai posé les chasse-abeilles ce matin pour que demain tu puisses m’aider à récolter. Le plaisir de la miellée est toujours intact et mon cœur vaillant, mais mon corps, lui, ne se lasse pas de me rappeler que je ne suis plus un perdreau de l’année !

Nouveau soupir à éteindre les chandelles qui fit sourire Audrey lorsqu’elle raccrocha le combiné : le papé n’était peut-être plus aussi vif physiquement, il allait sur ses soixante-dix-huit ans, mais il n’en restait pas moins pragmatique. Récolter des hausses d’une douzaine de kilos chacune était une épreuve physique. Ce n’était pas une petite affaire non plus que d’extraire le miel des cadres de chacune de ces hausses dans le séculaire extracteur manuel de Janissou, qui avait toujours refusé d’investir dans un électrique. Sans oublier l’opération de désoperculation qui consistait à libérer le précieux nectar de sa couche protectrice de cire à l’aide d’un grand couteau. Mais une fois celle-ci ôtée, quelle magie de voir couler l’onctueuse cascade dorée et parfumée. Quelle volupté de tremper son doigt dans ce premier jet précieux, fruit d’un travail collectif. On le portait à sa bouche avec une jouissance enfantine…

Audrey s’en faisait une joie, pour elle comme pour Janissou. Quel dommage que celui-ci n’ait pas de couteau électrique, lequel, chauffant la cire, permettait une découpe plus propre, presque artistique. Là encore la sentence du papé était tombée : « le couteau électrique, c’est pour ceux qui ont deux mains gauches ». Et tant pis pour le gain de temps !

Le lendemain après-midi, Audrey jetait à l’arrière de sa voiture un sac de toile rempli de quelques affaires ainsi que sa tenue d’apicultrice. Ce n’était pas n’importe quelle voiture. Tout d’abord, c’était celle de son grand-père Louis. Ensuite c’était une « deuche » autrement dit une 2 CV, fourgonnette, grise de type AZ avec capot ondulé et « portes suicide » c’est-à-dire à ouverture inversée. Louis l’avait achetée au salon de l’Automobile 1960, unique fois où il avait mis les pieds à Paris. Il dut cependant patienter plusieurs mois avant de parader avec sa nouvelle acquisition dans les environs de Rocamadour : les usines de Levallois avaient beau tourner à plein régime, cela n’empêchait pas les listes d’attente !

Au volant, Audrey ne passait pas inaperçue. Outre que la deuche siglée « Miellerie du Quercy » n’avançait pas bien vite, la jeune femme était souvent sollicitée par les nostalgiques de la marque qui en profitaient pour conter fleurette à cette grande fille au visage éclairé d’une paire d’yeux noirs étonnants chez une blonde. Ses jeans-baskets et chemises blanches ainsi que sa casquette d’apicultrice posée sur sa longue chevelure de lin complétaient cette image bohème. Ce qui ravissait Audrey. Les abeilles avaient donné un sens à sa vie, une vie sans horaires et sans contraintes autres que celles des saisons. Et elle n’aurait renoncé à cette vie-là pour rien au monde.

Elle pesta :

— Dieu quelle chaleur et quel monde ! À cette allure-là, jamais je ne parviendrai chez le papé.

Le trajet n’était pas long entre sa ferme et celle de Janissou, à peine six kilomètres de voies tortueuses à travers le causse. Mais en ce début août, les touristes déambulaient dans une joyeuse pagaille sur les routes écrasées de soleil. Et il en serait ainsi jusqu’à la mi-octobre. Sans parler des pèlerins en route pour Saint-Jacques-de-Compostelle dont Rocamadour et sa vierge noire étaient une étape incontournable. Eux cheminaient toute l’année. Audrey avait souvent dîné avec l’un de ces pénitents, dans la maison de Janissou dont la porte s’ornait fièrement d’une coquille, signe que le papé était un hospitalier. Lui aussi avait fait plusieurs fois le pèlerinage mais montrait peu ses créanciales, carnets de routes tamponnés par les hospitaliers français et espagnols. Il avait appris à Audrey à faire la différence entre les pèlerins possédant la créanciale, accordée par l’Église, et les détenteurs de crédentiales, délivrées par une association jacquaire. Il surnommait ceux-ci les « ajacs », appellation accompagnée d’un sourire vaguement narquois indiquant que son respect allait vers ceux adoubés par l’Église.

Située à l’écart du hameau de l’Hospitalet, signifiant petit hôpital en occitan, la maison du papé bordait la route de Rocamadour. C’était un vaste corps de ferme flanqué d’un pigeonnier. À l’arrière du bâtiment, deux granges encadraient un jardin de curé. Carrés des simples, dahlias et roses trémières multicolores y abondaient pour le plus grand plaisir des abeilles, bourdons et autres papillons. Ce jardin donnait sur un terrain en pente, circonscrit de murs en pierres sèches, le rucher du papé. On y accédait par un chemin semé de petits cailloux blancs et une très ancienne porte en bois cloutée datant des Templiers, récupérée par le père de Janissou dans les ruines de l’ancien hôpital médiéval. Durant de nombreuses années, ces ruines avaient alimenté les chantiers locaux. Le plan de sauvegarde des monuments, émis par Malraux au début des années soixante, avait mis un bienheureux coup d’arrêt à cette manne ; à Rocamadour comme ailleurs.

Audrey stationna la 2 CV devant le pigeonnier, à côté de la Renault 4L Break beige du papé, et marcha jusqu’à la porte d’entrée en bois autour de laquelle un rosier rouge sang déployait sa grâce épineuse. Elle s’empara du heurtoir en forme de main, toqua, ce qui fit tressauter la coquille Saint-Jacques clouée au-dessus. Personne ne répondit, pas même Major, le chien de berger noir et banc. Pourtant la voiture du papé était là. La jeune femme s’en étonna : Janissou l’attendait. En outre, il se déplaçait peu, notamment pendant la saison touristique.

Audrey passa en revue les maisons alentour. En face, de l’autre côté de la route, se trouvait une chèvrerie tenue par Aby, une jeune Américaine. L’autre, voisine d’une centaine de mètres de celle de Janissou, appartenait à un couple d’avocats parisiens. On les voyait peu. En revanche, Audrey connaissait bien leur fils, le petit Ludovic, qui passait là toutes ses vacances en compagnie de sa jeune fille au pair, jamais la même d’une année sur l’autre.

Elle frappa de nouveau et de nouveau le silence lui répondit. Audrey hésita, puis traversa la route pour cogner contre la porte d’Aby. Un moment passa avant qu’une jeune femme, coiffée d’une charlotte et accompagnée d’un effluve caprine, lui ouvre :

— Hello Aby, j’ai rendez-vous avec Janissou, sa voiture est-là mais il n’y a personne. Est-ce que quelqu’un est venu le chercher ?

— Je ne sais pas, ce matin j’ai trait mes chèvres et j’ai passé tout l’après-midi dans le labo à faire mes fromages. Je ne peux pas t’aider. Je suis désolée.

Quoique teinté d’un accent prononcé, le français d’Aby était fluide. Fort heureusement d’ailleurs car dans la région, en dépit d’une importante clientèle anglophone, ils étaient rares à parler la langue de Shakespeare ou de Washington.

Voilà deux ans qu’Aby Lewis avait débarqué de son Boston natal avec beaucoup de dollars en poche. Elle avait ainsi pu acquérir une étable transformée à grands frais en bergerie modèle et un beau troupeau de chèvres.

Après une rapide formation, la jeune Américaine était devenue familière du paysage local. Toutefois on savait peu de choses sur elle, seulement qu’elle était fille unique, que sa mère était décédée lorsqu’elle avait trois ans et que son père, un directeur de musée, était très occupé. Quant à la raison de son installation dans une contrée si éloignée de la sienne, elle relevait du secret, Aby fuyant toute question ou allusion s’y rapportant.

— As-tu essayé d’appeler chez lui ?

Audrey se frappa le front :

— Comment n’y ai-je pas songé plutôt ? Je vais même aller appeler devant chez lui.

— Je voudrais bien aller avec toi mais j’ai commencé le moulage du caillé…

— Je comprends, à bientôt Aby.

— Bye Audrey.

Parvenue devant la maison du papé, Audrey composa sur son portable le numéro de Janissou. De l’autre côté du mur, dans la cuisine, une sonnerie résonna une dizaine de fois dans le vide. Une angoisse étreignit alors le cœur d’Audrey : et si le papé avait eu un malaise ? Après tout, le chien était peut-être enfermé dans l’une des granges et le papé étendu dans son rucher ou même ailleurs ; dans les vieilles fermes, les endroits pour se rompre le cou ne manquaient pas. Elle aurait pu appeler Denis Bouyssou, chez lequel le papé voulait l’emmener. Peut-être était-il passé chercher Janissou en avance…

Mais Denis, geignard patenté, lui ferait perdre un temps précieux en jérémiades, et une petite voix lui disait que quelque chose clochait.

Audrey se décida à tenter d’entrer, seulement voilà, même si la porte n’était pas fermée à clef, elle ne s’ouvrait que de l’intérieur. Ne restait qu’une solution : escalader un des murs du rucher et traverser celui-ci avec précautions à une heure de fort trafic aérien, espérer que la porte donnant sur le jardin de curé soit ouverte, enfin inspecter les granges et la maison. Trois fois rien pour cette grande fille, peu rompue aux activités sportives hormis la marche à pied ! Cela se passa à peu près comme ça, si on exclut le fait que la porte templière étant verrouillée, il fallut à Audrey franchir un nouveau mur, talonnée par une nuée d’abeilles contrariées d’être dérangées dans leur labeur. Enfin elle se laissa tomber assez lourdement, les mains écorchées, sur un bouquet de roses trémières jaunes.

Elle se releva en maugréant son juron favori :

— La vache. L’agressivité de cette race m’étonnera toujours. Et Janissou qui en fait l’apologie !

Le papé était en effet un inconditionnel de l’Abeille Noire, présente en Europe depuis la nuit des temps, définie par son corps trapu foncé (bien éloignée de Maya l’Abeille !). Elle savait s’adapter à divers climats. Pourtant, cette grande travailleuse disparaissait peu à peu, victime des hybridations, des maladies, des traitements phytosanitaires, des monocultures intensives malmenant son système digestif sans parler des prédateurs venus d’ailleurs comme le frelon asiatique.

Tout en se frottant les mains et les bras, Audrey inspecta les granges. La première abritait la miellerie de laquelle s’échappa un parfum caractéristique. Un rapide coup d’œil circulaire lui indiqua que le papé ne gisait pas là. L’autre recelait du bric-à-brac : charrette, meubles divers, pendule, vieux outils entassés dans une odeur de poussière. Là encore, ni papé, ni chien. Audrey traversa rapidement le jardin et pénétra dans la maison. La cuisine, nommée « souillarde » par les anciens, était une pièce de belle taille où Janissou aimait à se tenir. Depuis la mort de sa femme, il y avait installé un grand lit bateau mangeant tout un pan de mur mais lui permettant l’hiver de dormir au chaud. Au pied du lit, un panier en osier garni d’une vieille couverture rouge, la couche de Major. Vide.

La maison était silencieuse, toute forme de vie semblait l’avoir désertée, remplacée par un calme pesant. Audrey fit rapidement le tour du logis et pénétra seulement en dernier dans la salle à manger où elle fut accueillie par le tic-tac mélancolique de l’horloge, ce « Dieu sinistre, effrayant, impassible » selon Baudelaire dont le doigt menaçant nous disait « Souviens-toi ».

La table était dressée pour deux personnes, preuve que Janissou l’attendait. Des chandelles étaient allumées, conférant à la pièce aux fenêtres étroites une atmosphère vaguement irréelle. Un grincement assorti d’un claquement de porte fit sursauter la jeune femme. Alors seulement elle vit, et ce qu’elle vit noua une boule d’angoisse dans sa gorge.

1. Cheminée.

2. Où Frère Adam, du nom du moine ayant obtenu cette lignée par croisement à l’abbaye de Buckfast (Angleterre).

3. Le « couvain » est la zone de la ruche où sont regroupés les œufs, larves et nymphes d’abeilles.

Où le mystère s’épaissit

Six heures sonnèrent au cadran du « Dieu sinistre ». Audrey, comme paralysée, laissa s’égrener les battements du temps avant de se saisir de l’enveloppe, adressée à son nom, posée sur l’une des deux assiettes en porcelaine de Limoges. Avant d’avoir lu et sans qu’elle sût pourquoi, elle subodora quelque mauvaise nouvelle… Ce fut seulement lorsque la pendule se tut qu’elle s’empara du pli d’une main tremblante. Elle le décacheta maladroitement et déchiffra son contenu avec fébrilité. Au fur et à mesure de sa lecture, ses sourcils remontaient au milieu de son front avant de redescendre en se fronçant, accompagnés d’un « la vache ».

Soudain, on frappa trois coups légers à la porte d’entrée. Audrey souffla sur les bougies, escamota rapidement la lettre dans la poche arrière de son jean et alla ouvrir. C’était Ludovic, le petit Parisien, tenant Major en laisse. Audrey en éprouva un certain réconfort : au moins l’une des énigmes était résolue. Le reste avait forcément son explication. Mais elle doutait que le petit garçon de huit ans puisse lui fournir le moindre éclaircissement, il était mutique et depuis que ses parents avaient acheté la maison voisine, il y avait environ trois ans, personne n’avait pu lui tirer un mot. S’ennuyant à mourir en la seule compagnie de ses diverses filles au pair, Ludovic passait beaucoup de temps avec Aby et ses chèvres ou bien avec le papé et ses abeilles ou encore s’asseyait de longs moments auprès du chien Major dont il flattait la soyeuse encolure noire et blanche. Tous avaient appris à composer avec son silence et son regard pénétrant qui ne vous laissait jamais indifférent.

Quant au papé, il adorait le gamin et lui racontait des histoires d’abeilles avec le secret espoir d’en faire un apiculteur nouvelle génération.

— Bonjour Ludo, dit Audrey le plus doucement qu’elle put.

Pour toute réponse Ludovic sourit et ouvrit son poing. La laisse du chien s’échappa, Major disparut vers la cuisine.

— Sais-tu où est le papé ? Je l’attends et je m’inquiète !

Ce disant, Audrey scrutait le visage de l’enfant à la recherche d’indices manifestés par ses interrogations. Ses yeux, d’un vert émeraude, qui ne tarderaient pas à faire chavirer les filles pensait souvent Audrey, s’écarquillèrent avant qu’une onde de crainte ne les voile. Ce fut assez rapide mais la jeune femme s’en aperçut, s’agenouilla et insista :

— Ludo, si tu as vu quelque chose ou quelqu’un, il faut me le dire. C’est important. Tu comprends ?

Ludovic se raidit, détourna la tête. Pourtant Audrey l’aurait juré, il avait vu quelque chose. Ses yeux avaient exprimé la peur. Mais la peur de qui ou de quoi ?

Elle posa ses mains sur les bras de Ludovic, espérant par ce contact le faire réagir. Peine perdue. Elle haussa le ton :

— Tu comprends ?

Ludovic lui lança un long regard réprobateur qui calma instantanément Audrey. Elle s’en voulut de le brusquer ainsi. Cela allait à l’encontre des enseignements de l’apiculture : patience, observation et humilité.

— J’ai une idée, lança-t-elle sur un ton volontairement joyeux. Viens avec moi, je vais te donner du papier et des crayons de couleurs et tu vas me dessiner ce que tu as fait lorsque tu es venu chercher Major…

Elle lui prit la main qui était chaude et douce mais soudain, Ludovic se dégagea et fit demi-tour avant de s’enfuir à toutes jambes en direction de chez lui. Audrey renonça à le poursuivre.

Un brin décontenancée par l’attitude de Ludo bien qu’elle connût les façons d’agir parfois étranges du garçonnet, elle referma la porte puis rebroussa chemin vers la cuisine où elle retrouva Major. Assis sur son arrière-train, le chien dardait sur elle ses prunelles dans lesquelles on pouvait clairement lire « Où est mon maître et que lui est-il arrivé ? ».

Ce à quoi Audrey se surprit à lui répondre comme elle l’aurait fait à un humain, en écartant les bras, ce qui traduisait un vide d’ignorance :

— Mon pauvre ami, je ne comprends rien à ce qui se passe ici mais je te promets de faire toute la lumière sur ce mystère car je ne crois pas un traître mot de ce qu’il y a écrit là-dedans ! dit-elle en sortant la lettre de sa poche et en l’agitant devant le museau du chien.

Rassuré sans doute, Major inclina la tête, émit une petite plainte et alla se coucher en boule dans son panier tandis qu’Audrey s’interrogeait sur la conduite à tenir. Pourquoi ne pas contacter l’adjudant-chef Lebel, de la gendarmerie de Rocamadour ? Le vieux gendarme proche de la retraite était un ami de longue date de Janissou et, par là même, des apiculteurs locaux. À eux tous, ils avaient fondé le Cercle des Amateurs de Bons Miels dont la mission était de servir le prestige, diffuser et défendre la tradition et les qualités du miel de causse : tout un programme !

En tant que Grand Maître, Lebel ne ratait aucune des « Abeillades », auxquelles, en cavalier émérite, il se rendait à cheval. Cette fête, dédiée au miel, aux produits de la ruche et aux abeilles, avait lieu tous les ans à la mi-août.

Justement, la prochaine édition n’allait pas tarder. Comme à chaque fois, Audrey y déploierait ses talents d’oratrice en matière de préservation, ruchette d’observation à l’appui. Devant ce cadre transparent garni d’une myriade d’abeilles vaquant à leurs occupations, les enfants se tenaient cois. Et les parents aussi, permettant ainsi une plus ample sensibilisation.

Audrey sortit son portable et allait composer le numéro de la gendarmerie lorsque de nouveaux coups, virulents cette fois, retentirent. Dans son panier, Major redressa la tête en couchant les oreilles et gronda doucement. Depuis les fenêtres de la cuisine, Audrey aperçut la silhouette trapue du visiteur qu’elle reconnut aisément.

— Du calme Major, c’est Denis Bouyssou chez lequel nous devions nous rendre avec ton maître pour constater l’état de ses ruches. Qui sait, il a peut-être la solution à notre énigme…

Mais le petit homme rond à couronne de cheveux très bruns n’en avait pas, il venait même aux nouvelles :

— Janissou m’avait dit que vous passeriez vers les seize heures trente et il est un peu plus de dix-huit heures, je m’inquiétais…

— Pourquoi tu n’as pas appelé ?

— Mais j’ai appelé ! s’indigna Bouyssou. Au moins cinq fois, personne ne répond. Donc me voilà. Alors où il est Janissou ?

— Je suis comme toi, je n’en sais rien. Il m’a invitée à dîner et nous devions passer chez toi avant et quand j’arrive, plus de papé.

Bouyssou tira une chaise et s’y laissa tomber avec lassitude. Il paraissait décomposé et marmotta :

— Qu’est-ce qu’ils en ont fait ?

— Quoi, qu’est-ce que tu dis ? De qui parles-tu ?

— De personne… Je disais « où peut-il bien être fourré ? » Pourtant sa voiture est là…

Audrey aurait juré avoir entendu autre chose. Elle lui servit un verre d’eau et observa le chien. La tête posée sur le rebord de son panier, il tremblait par vagues.

Denis Bouyssou s’en aperçut aussi :

— Cette pauvre bête, qu’est-ce qu’elle va devenir sans lui ? Sûrement elle va se laisser mourir.

— Je vais m’en occuper ainsi que des ruches en attendant le retour du papé.

— Il n’a pas laissé un mot d’explication ? En général quand on s’en va comme ça, on dit pourquoi…

Audrey s’apprêtait à lui montrer la supposée lettre d’explications du papé quand une intuition lui commanda de n’en rien faire.

Près d’elle, Denis, un peu ragaillardi par le verre d’eau, insistait :

— Il a forcément laissé un mot, une volonté. Ses ruches, il y tenait tellement, il ne peut pas n’avoir laissé aucune instruction à leur sujet. Ce n’est pas le genre de Janissou, ça !

Il accompagna cette sentence d’un coup de poing sur la table qui fit sursauter Major dans son panier. Puis il se leva brusquement et, ouvrant l’un des tiroirs du bahut en noyer, en sortit le contenu qu’il jeta sur le plateau du meuble.

Audrey s’en irrita :

— Qu’est-ce que tu fais, là, Denis ?

— Je cherche…

— Quoi ?

— Une explication, il y en a forcément une !

Poursuivant ses investigations, il ouvrit le second tiroir.

Audrey s’interposa :

— Pour le moment, il est juste absent, il peut revenir d’un instant à l’autre, il n’aimerait pas du tout te voir fouiner chez lui.

Contre toute attente, le petit homme fondit en larmes, bafouilla des excuses :

— Je… suis désolé. Mes ruches malades me mettent à cran ! Et avec ça Justine qui est venue passer les vacances chez ses parents avec son nouveau mari. Oh je ne m’en remettrai pas, c’est sûr…

Bouyssou sortit un mouchoir à carreaux dans lequel il se moucha bruyamment.

— De quoi tu ne te remettras pas ? De tes ruches que tu as laissé contaminer ou de ton ex-femme de retour au pays ?

— Des deux ! Quand je vais au café du village, je les trouve à se goberger à la terrasse. C’est un crève-cœur pour moi. Je l’aime toujours tu comprends. Et mes ruches qui se meurent… Je pourrais en racheter mais avec quoi ? Je suis au fond du trou. À moins que…

— Que quoi ?

— Si tu me donnais celles de Janissou ?

Audrey eut un haut-le-cœur tandis que le doute s’immisçait en elle :

— Que je te donne les ruches de Janissou ? Il n’est absent que depuis quelques heures et tu spécules déjà sur sa succession, tu perds la raison Denis ! C’est d’avoir revu Justine ? D’abord je n’en suis pas légataire et quand bien même, qu’est-ce qui te laisse penser que Janissou voudrait te donner ses ruches ?

L’autre se troubla, sa face rubiconde devint pâle :

— Ben, j’en sais rien mais toi tu en as quarante en bonne santé alors vingt de plus ou de moins qu’est-ce que ça peut te faire ? Et puis si tu veux je te laisse les deux ruches éleveuses.

— Tu es trop bon !

— Sans rire, en plus tu es toujours par monts et par vaux, ça te ferait du travail en plus tandis que moi, je suis dans la mélasse…

— Par ta faute Denis, ta seule et unique faute. D’ailleurs on va aller les inspecter tes ruches et ensuite on passera à la gendarmerie signaler la disparition de Janissou.

De nouveau Bouyssou se troubla :

— Oh pour mes ruches ça peut attendre.

Audrey bouillait intérieurement devant le comportement léger de l’apiculteur certes malheureux mais dont les déboires ne justifiaient en rien qu’on ne tente pas de sauver ce qui pouvait l’être.

Insensible aux agitations intimes d’Audrey, Denis Bouyssou poursuivait :

— Pour la gendarmerie, ça peut aussi attendre demain… Après tout, il peut rentrer d’un instant à l’autre, c’est toi-même qui l’as dit tout à l’heure.

— C’est vrai mais on ne va quand même pas rester sans rien faire. On va interroger les gens qu’on connaît dès ce soir. Tu files au musée des Arts Populaires et moi je contacte les collègues…

— Le musée, il est fermé à cette heure-ci, objecta Denis.

— Exact, alors trouve le répertoire et appelle la directrice chez elle à Gramat, on ne sait jamais.

Élisabeth Neyrat qui dirigeait le musée de l’Hospitalet n’avait pas vu le vieil homme depuis plusieurs jours. Du côté des amis apiculteurs, Raoul Mallet et Fernand Béziat, habitant les villages voisins, on n’en apprit guère plus si ce n’est que Janissou leur avait téléphoné à tous deux l’avant-veille pour évoquer le cas de loque américaine présente dans le rucher de Denis Bouyssou. Ce qui attira une remarque acerbe de l’intéressé :

— Et pourquoi pas un encart dans la Dépêche tant qu’on y est ?

Audrey préféra ne pas relever, l’homme paraissait assez accablé comme ça.

Elle poursuivit ses recherches auprès d’Alain Faure, un viticulteur louant des parcelles à Janissou sur la commune d’Alvignac, située à quelques kilomètres de Rocamadour. Mais là encore elle fit chou blanc, ce qui augmenta d’un cran ses appréhensions d’autant que la nuit commençait à tomber. Mais où son vieux maître avait-il bien pu passer ?

— J’appelle Lebel ! lança-t-elle à Denis en composant la ligne directe de l’adjudant-chef.

— Oh, c’est-à-dire que…

— Que quoi ? Il fera totalement nuit dans moins d’une heure et il n’est toujours pas là… Allô, adjudant Lebel ?

À l’autre bout du fil, une voix puissante et sèche accompagnée d’un vague accent se fit entendre :

— Non, lieutenant Steinberger, c’est à quel sujet ?

Audrey grimaça, masquant le combiné de sa main, et se pencha vers Bouyssou recroquevillé sur sa chaise :

— Mais ce n’est pas Lebel ?

— Hé non, c’est ça que je voulais te dire…

— Je vous rappelle, jeta-t-elle à son interlocuteur.

Puis elle houspilla Denis :

— Tu ne pouvais pas le dire avant ! Qu’est-ce qui s’est passé, pourquoi Lebel n’est plus là et qu’est-ce que c’est que ce Chainbeger ?

— « Chtaïnberger », corrigea Bouyssou. Va falloir apprendre à prononcer son nom correctement parce que m’est avis qu’il est là pour un moment. Lebel, il est tombé de cheval quelques jours après ton départ pour l’Australie et il s’est salement amoché, alors ils l’ont mis à la retraite. Il est reparti chez lui en Bretagne. Le nouveau, c’est Antoine Steinberger, sorti premier de sa promo, c’est de la chance non ?

— Si on veut… Mais d’où arrive-t-il avec un nom pareil ?

— D’Alsace, de Strasbourg je crois.

— Et il est comment ce… Steinberger ? Disponible comme l’était Lebel ?

— Ah ça non ! Il m’arrive de partager un petit apéro avec quelques gars de sa brigade, tout petit l’apéro et encore pas tout le temps.

Audrey ne savait si elle devait rire ou se fâcher des mensonges éhontés du replet apiculteur, étant de notoriété publique qu’il avait un penchant pour la dive bouteille, penchant que sa femme avait fini par trouver insupportable de même que ses abeilles qui le punissaient en le piquant à outrance. Mais l’alcool devait être un sérieux anesthésiant, et en dépit de dizaines de piqûres journalières sur les bras et les jambes, il s’obstinait à se rendre au rucher peu couvert, il ne paraissait pas souffrir outre mesure. Encouragé par le silence d’Audrey et emporté par un certain lyrisme, Bouyssou poursuivait :

— Il n’est pas apprécié par tous ses gars, loin de là ! Certains le surnomment, en douce hein, l’Ours boche ou la saucisse…

— La saucisse ?

— De Strasbourg ! Parce qu’il est très grand et un peu rouquin comme une saucisse, tu vois ?

— Je vois surtout que ça manque de charme comme accueil ! Quoi d’autre ? Est-il marié ?

— Oui, avec son métier.

Audrey haussa les épaules.

— Je ne plaisante pas. C’est un ancien d’Afghanistan, il est l’un des cinq rescapés de sa compagnie décimée lors d’une mission qui a mal tourné. Même que son frère y est resté…

— Tué ?

Denis se pencha avec une mine gourmande :

— Pire, porté disparu !

— Oh…

— Certains disent qu’il n’a pas toute sa tête, souffla Denis en tournant son index sur sa tempe. Ses gars en ont la frousse. Paraît que c’est un intransigeant qui ne vit que dans l’espoir de son retour chez lui, dans l’Est. En attendant, il passe son temps libre à se balader dans le causse en lisant des poèmes…

— Chic, un érudit. Il n’est donc pas si fou que ça…

— En allemand, les poèmes, en allemand…

— Tu veux sans doute dire en alsacien ?

— Appelle ça comme tu veux… Mais surtout…

Denis laissa planer quelques instants qui impatientèrent Audrey :

— Surtout quoi ?

— Il a horreur du miel !

— Et alors ? Je ne vois pas le rapport avec notre affaire.

— Alors les petits arrangements au coin du feu à déguster les tartines de miel avec l’adjudant-chef en Grand Maître, c’est fini. Voilà.

— Denis, tu m’agaces, on dirait que ça t’amuse. Je ne vais pas lui parler miel, à Steinberger, mais disparition inquiétante. Laisse-moi faire.

— À ta guise… N’empêche qu’il a eu affaire aux talibans, alors c’est pas toi ou moi qui allons l’impressionner !

— C’est ce qu’on va voir !

Bouyssou s’inclina dans un sourire narquois et la laissa recomposer le numéro de la gendarmerie. Au bout de deux sonneries, la voix forte retentit de nouveau :

— Gendarmerie de Rocamadour, lieutenant Steinberger à votre écoute, que puis-je pour vous ?

— Ici Audrey Astier, apicultrice à Roumégouse. Je vous signale une disparition inquiétante… Comment, quel âge a l’enfant ? Mais ce n’est pas un enfant, c’est une personne âgée, soixante-dix-huit ans et…

Au fil de la conversation, Denis Bouyssou voyait la jeune femme s’empourprer. Il devina que les choses n’allaient pas aussi bon train qu’elle l’avait suggéré. Il sourit. Après tout pourquoi n’y aurait-il que lui à qui rien ne réussissait ? Près de lui, le ton montait et il s’en réjouissait :

— Non ce n’est pas mon père, ni mon oncle, ni personne de ma famille et alors ? S’il a la maladie d’Alzheimer ? Bien sûr que non…

Il y eut un silence, puis Audrey reprit en tâchant de maîtriser sa colère face au nouveau lieutenant qu’elle n’était pas loin, elle aussi, de qualifier d’Ours boche :

— Bien entendu je ne peux l’affirmer, je ne suis pas son médecin traitant mais je le fréquente assez régulièrement pour assurer qu’il n’en présente aucun trouble… Il n’est pas non plus sous tutelle…

Elle songea à évoquer le message de départ de Janissou soigneusement enfoui dans sa poche mais elle se ravisa, pas comme ça, pas devant Denis. Et puis ça encouragerait l’indocile pandore à ne démarrer aucune recherche. Il y eut un nouveau silence avant qu’Audrey conclue froidement :

— Je vois, je vous remercie.

Elle tira une chaise et s’assit face à Bouyssou. Dépitée par l’attitude du nouveau gendarme en chef, elle songea que, sans Lebel, c’en était un peu fait de la douceur de vivre quercynoise.

La voix de Denis la tira de son abattement :

— L’est pas commode, hé ?

— Le mot est faible. Il refuse de déclencher des recherches maintenant. Il faut attendre et porter plainte. Quelqu’un de la famille serait mieux.

— Son frère est mort en déportation sans être marié et lui il n’a plus ni femme, ni fils, alors…

— Alors, j’irai. Je vais rentrer chez moi ce soir, je reviendrai demain récolter car le papé m’a dit avoir posé les chasse-abeilles, je serai chez toi à la première heure pour la visite sanitaire.

Ce programme ne plaisait pas plus que ça au malheureux Bouyssou. Mais il n’avait pas le choix : la jeune femme avait un caractère bien trempé, il en irait comme elle avait dit. Audrey ne s’aperçut pas du désarroi de son interlocuteur, elle était fatiguée et elle avait faim. Elle était donc assez pressée de voir Denis s’en aller. Mais il était dit que ce jour-là, rien ne se passerait comme prévu. Après avoir copieusement servi Major en croquettes en lui recommandant de bien garder la maison, elle poussa littéralement l’apiculteur sur le perron et c’est au moment où elle faisait tourner la grosse clef dans la serrure qu’une voix surgit de la nuit :

— Attendez, ne partez pas.

Cette voix appartenait à un jeune homme, âgé de vingt ans tout au plus. À la fois frêle et musclé, il était tout de noir vêtu et à son bourdon, grand bâton de marche, ils reconnurent un pèlerin. Mais quel pèlerin ! D’une beauté troublante avec une épaisse chevelure aile de corbeau sous laquelle des yeux de braise affichaient assez peu de cette humilité seyant au voyageur spirituel.

— Je cherche la maison de Janissou Laborde et je crois bien que je l’ai enfin trouvée, dit-il en désignant du menton la coquille sur la porte.

— En effet, mais le maître des lieux est absent pour quelques jours et je ne suis que de passage pour m’occuper de son chien et de ses abeilles.

— Vous être apicultrice ? Je possède quelques ruches chez ma mère à Menton. Vous n’allez pas me laisser dormir dehors, je suis fatigué, j’ai besoin de repos. Je m’appelle Virginio Rossi, voici ma créanciale.

Audrey prit le carnet sur la couverture duquel un pont symbolisait les passages sur le chemin de la foi et l’ouvrit. Elle sortit sa petite lampe-torche, très utile dans les campagnes, et constata qu’il arrivait de Conques, dans l’Aveyron voisin ; il avait donc environ quatre-vingt-dix kilomètres dans les jambes.

— C’est bon, fit-elle en réprimant un soupir et en lui rendant le carnet, je vous loge pour la nuit. Tu peux rentrer Denis, on fait comme on a dit. À demain.

Tandis que l’apiculteur accablé regagnait sa voiture, Audrey fit entrer Virginio dans la maison.

Il posa son sac dans l’entrée ; un sac en toile à rabat de type militaire constellé de médailles religieuses. Dans la cuisine, alors qu’il se lavait soigneusement les mains, Audrey le prévint :

— J’ai peu à vous offrir, je n’ai pas l’habitude de m’occuper des pèlerins et je ne suis pas chez moi.

Elle n’avait surtout pas le cœur à cuisiner.

— Vous n’auriez qu’une tranche de pain et un verre d’eau que ce serait parfait.

Audrey avait quand même plus que ça : des délicieux petits fromages de chèvre frais, ceux d’Aby, quelques rondelles de saucisson et du miel. Une grosse miche de pain de campagne accompagnait le tout, arrosé d’un petit vin du Quercy, fourni par Alain Faure, le viticulteur louant des terres au papé.

Virginio n’était pas causant. Cela convenait parfaitement à Audrey qui avait tout sauf envie de faire la conversation. Tandis qu’il étalait une copieuse rasade de miel sur une tartine préalablement beurrée, la jeune femme gagna le vestibule abritant un beau buffet en noyer sculpté. De l’un des tiroirs, elle sortit le carnet dans lequel Janissou consignait le nom des pèlerins ayant réservé l’une de ses chambres. Ces réservations, fortement recommandées, évitaient les repas frugaux comme celui de ce soir. Elle feuilleta les pages mais n’y trouva pas le nom de Virginio Rossi, ni à la date du jour, ni à celle du lendemain. Le nom d’un couple était inscrit pour le samedi suivant. Audrey songea qu’au train où allaient les choses, il faudrait les décommander, elle n’aurait ni le temps, ni l’envie de jouer les hospitalières.

— Pouvez-vous me montrer ma chambre ?

Audrey sursauta, elle n’avait pas entendu le jeune homme arriver. Il empoigna son sac avec légèreté. Vu de près, ce sac ne ressemblait en rien à celui, lourd et rebondi, du pèlerin classique, le strict minimum atteignant facilement les huit kilos.

— Vous n’aviez pas réservé ? demanda Audrey pour secouer son trouble.

— Non, je sais que j’aurais dû mais la batterie de mon téléphone était à plat. D’ailleurs vous me montrerez la prise pour recharger.

— Bien sûr.

Un moment plus tard, Audrey lui fourrait dans les bras un jeu de gros draps tirés d’une antique armoire bordelaise. Les draps sentaient bien un peu le renfermé mais il ne fit aucune remarque et suivit docilement son hôtesse à l’étage où elle lui ouvrit la chambre d’ami de la maisonnée, autrefois celle de la mère de Janissou.

— Vous avez une prise à côté de votre table de nuit. Ma chambre est au bout du couloir, mon nom c’est Audrey… Audrey Astier. Pour les toilettes et la salle d’eau, il faut redescendre dans le pigeonnier. À quelle heure souhaitez-vous partir, donc déjeuner ?

— À la même que vous.

— Six heures trente alors ?

— Six heures trente, c’est parfait. Bonne nuit Audrey et merci.

Un dernier sourire et il lui fermait quasiment la porte au nez. Audrey ne s’en formalisa pas, trop heureuse de sauter dans son pyjama fleuri et de regagner son lit.

Nuit blanche

Un quart d’heure plus tard, Audrey se glissait dans les draps frais de l’énorme lit bateau de feu Charles Laborde, le fils de Janissou. La chambre conservait peu de souvenirs du disparu. Charles, soldat de métier au service de l’ONU, avait quitté le nid familial depuis longtemps quand il avait été abattu par un sniper lors du siège de Sarajevo, ceci au mépris des conventions internationales, les Casques Bleus étant-là pour le maintien de la paix, non pour se battre. Ils furent pourtant plus de quatre-vingts soldats de la paix à perdre la vie dans le conflit de Bosnie-Herzégovine… Si n’était ce portrait photographique du sergent Laborde sur fond de drapeau de l’ONU, Audrey aurait gardé de Charles une image assez vague. Elle était une enfant lors de sa disparition qui précéda de peu celle de l’épouse de Janissou, Mélanie. Atteinte d’un cancer, la mort de son fils la plongea dans un profond désarroi, elle refusa tout simplement de se faire soigner afin de rejoindre « son petit » au plus vite. Toutes les piqûres au venin d’abeille pour relancer son système immunitaire échouèrent, à peine quatre mois s’écoulèrent entre les deux décès.

Audrey soupira en songeant à cette folle journée. Elle eut à nouveau une pensée inquiète pour le pauvre Janissou. Dieu seul savait ce qui avait pu lui arriver mais, à la façon dont son cœur se serrait, sûrement rien de bon. Elle prit sur le chevet l’enveloppe à son nom, trouvée plus tôt près de son assiette, et l’examina enfin tranquillement. L’enveloppe elle-même ne révéla pas grand-chose : sa taille carrée sentait la facture bon marché, déjà un peu ancienne au vu de son rabat en V à humecter. Le prénom Audrey y était inscrit en lettres penchées à l’encre noire. À l’intérieur une page blanche ordinaire sur laquelle le texte avait été tapé à la machine à écrire, en petits caractères noirs. Or Audrey n’avait jamais vu un tel engin chez le papé, même s’il est vrai qu’elle n’avait pas accès à tous ses placards, encore moins au bric-à-brac de la grange. Elle relut le texte, qui se voulait explicatif mais laissait perplexe.

Ma chère enfant,

Je suis atteint d’une maladie incurable, j’ai donc décidé de rejoindre Mélanie et Charles. Comme le suicide est contraire à mes convictions religieuses, je pars sur le chemin de Compostelle où la mort me prendra quand elle le jugera bon. Je lègue tous mes biens à l’Apis Dei, une fondation au service des Abeilles qui a grand besoin de secours pour poursuivre le combat que tu sais : endiguer coûte que coûte l’effondrement des colonies.

Avec mon affection.

Janissou.

Les déductions, contradictoires, se bousculaient dans la tête d’Audrey. D’abord, jamais le papé ne l’avait appelée « chère enfant » mais toujours « petite » ou « ma belle ». Il ne signait pas non plus de son prénom entier mais d’un « J ». Ensuite, si réellement il avait été aussi malade que cette lettre l’affirmait, pourquoi une telle mise en scène, d’autant que, ne possédant pas la clef de la maison, elle n’était pas supposée y avoir accès. Il aurait pu le lui dire simplement de vive voix. Au lieu de quoi, il avait pris ce ton enjoué comme à chaque fois qu’il l’invitait. Rien non plus au sujet de sa découverte évoquée avec elle au téléphone, découverte suffisamment importante pour être qualifiée par Janissou de « miracle de Notre-Dame-de-Rocamadour ». Et il aurait emporté ce prodige avec lui sur les grands chemins, donc au néant ? Enfin et surtout, quelle était cette mystérieuse Fondation au service des Abeilles au profit de laquelle Janissou se dépouillait de tous ses biens ? Jamais le papé ne lui en avait parlé. Audrey répéta à mi-voix :

— Apis Dei, Apis Dei…

Elle traduisit facilement la locution latine, « Abeille de Dieu », sans que cela lui apporte plus de clarté.

— C’est là qu’Internet serait bien utile soliloqua-t-elle. Bon, je verrai ça en rentrant chez moi. De toute façon, personne n’est au courant de l’existence de cette lettre, hors son émetteur que j’ai bien l’intention d’identifier. Demain apportera peut-être un lot de nouvelles, bonnes si possible. Ah oui, j’appellerai aussi Lebel chez lui à La Trinité, il sera sûrement de bon conseil. Et maintenant tâchons de dormir, la journée sera rude.

Mais ce n’était pas chose si aisée en dépit de la fatigue accumulée par une soirée consacrée aux recherches et les supputations quant à la disparition du papé. La tête de la jeune femme devint comme une station de métro à l’heure de pointe, des pensées décousues s’y bousculèrent un bon moment avant qu’elle ne sombre dans un sommeil tout aussi agité.

Un aboiement l’en tira brusquement. Audrey se redressa d’un jet sur son lit et tâtonna pour allumer la lampe de chevet. Sa montre indiquait deux heures quinze. Elle bougonna contre Major de l’avoir ainsi réveillée, maintenant elle n’allait plus pouvoir se rendormir. Elle fit quand même une tentative et éteignit la lumière. Une fois dans l’obscurité elle se demanda si Virginio avait été lui aussi tiré de son sommeil du juste. Si oui, il n’allait pas être frais pour son périple du lendemain jusqu’à au moins Cazals, peut-être même Montcabrier, une assez longue étape, même pour un homme aussi jeune…

Un nouvel aboiement déchira la nuit, interrompant ses cogitations. Son cœur suspendit un battement. Elle sauta hors du lit, ouvrit la porte et scruta les bruits. Un silence vivant, habité par des forces latentes, lui répondit.

« Ce doit être Virginio qui est allé aux toilettes et aura dérangé le chien ».

Pas vraiment rassurée, elle décida d’en avoir le cœur net en se rendant sur les lieux de pêche. C’est pieds nus et dans le noir qu’elle descendit le plus doucement possible, tâchant de ne pas faire craquer le vieil escalier de bois en colimaçon. Le rez-de-chaussée était lui aussi plongé dans les ténèbres. Elle aperçut du côté de la salle à manger une brève lueur verte, celle d’un téléphone portable qu’on éteint d’un clic. Quelqu’un était là et ce quelqu’un devait être tenu en respect par le chien. Empoignant au passage le bourdon de Virginio, Audrey gagna rapidement la grande salle, éleva son bâton bien haut, banda ses muscles et appuya sur l’interrupteur. La lumière éclaira une étrange scène : Virginio Rossi, en caleçon à petits pois et tee-shirt noir à manches longues, était acculé au mur face à un Major droit comme un « I » sur son postérieur et les babines retroussées sur des dents aiguisées comme des rasoirs.

— La vache ! J’ai failli vous casser la tête. Qu’est-ce que vous faites là ?

— Je me demande, moi, ce que c’est que cette maison où le chien veut me dévorer et l’hôtesse m’assommer. Tout ça parce que je cherche les toilettes et que, fatigué par ma route, je me suis trompé de côté.

Le ton était agressif. Décontenancée par l’attitude, pour le moins ambiguë, du jeune homme, Audrey bredouilla :