Ecoles - Jean-Pierre Batsère - E-Book

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Jean-Pierre Batsère

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Beschreibung

La maîtresse du CP était, de mon point de vue, têtue et à moitié sourde. Elle avait voulu absolument me faire répéter ce que j’avais déjà dit et qu’elle n’avait pas entendu ! On punit les enfants qui n’écoutent pas, non ? Mais les adultes… D’ailleurs, les sourds sont ronchons, c’est une vérité générale. Elle n’était donc pas drôle. Nos relations se cantonnaient au strict minimum. En méfiance réciproque. « Bonjour ! Madame ou Maîtresse ! … Au revoir ! » Je ne levais jamais la main, ne participais en rien. Comme je ne bavardais pas, la maîtresse me laissait tranquille. C’était la paix surveillée. Dans cette atmosphère tendue de drame antique, des sources de discorde n’allaient pas tarder à sourdre. Inéluctablement. Fatalement…

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Seitenzahl: 114

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Prologue

D’aucuns s’étonneront, pour peu qu’ils se soient aventurés à la lecture de quelques pages, qu’un enfant aussi allergique à l’Ecole, à son odeur, à son système, soit devenu professeur !

Professeur ? C'est dire qu’il a passé toute la première partie de sa vie active (la seconde étant la retraite) au sein même de l’Ecole qu’il abhorrait !

Diront ses anciens professeurs : « Le pauvre ! Il était tant étourdi ! Il aura oublié de prendre la porte ?

-Impossible ! Vous confondez avec un autre ! Ce minable, toujours éberlué de lune, professeur comme nous ? Impossible !

-Attendez ! Attendez !... Non… Je ne vois pas… Vraiment pas ! Qui est-ce ? »

Mais voilà ! L’Ecole est une agora, un carrefour de rencontres entre jeunes, avec des adultes. Rencontres capitales et déterminantes. Aucune réforme ne va si loin.

J’espère que bien d’autres (si cet opuscule se vend ?) se reconnaîtront dans ces pages par-delà les différences et qu’ils reverront palpiter leur jeunesse écolière.

Je ne veux pas être seul au milieu de la cour.

Jean-Pierre Batsère.

Catalogue

Bizz.

Glace

Taches.

Rages.

Buse.

Déliés.

Rédactions.

Cour.

Famille.

Collé.

Brumes.

Musique.

Pensionnaire.

Nourriture.

Naïf.

Flèche.

Pendu.

Vocation.

Bain de minuit.

Sésame.

Drapeau.

Prof.

Fac.

Bacs.

Outre-Manche.

4° AS.

Epilogue.

Bizz !

La Commission de Bruxelles n’avait pas encore édicté ses consignes de sécurité jusqu’à l’absurde. Il faut bien faire croire que la pléthore de fonctionnaires travaille non seulement pour leur bien mais aussi pour le nôtre.

Dans notre jardin d’enfants, sous surveillance de « dames », seule et unique salle à nous accessible, l’électricité courait sous gaines en bois apparentes. Ces saillies étaient pratiques pour accrocher des jouets, des soldats, Tarzan ou indiens ou chasseurs alors alpins, par destination.

« Vroum ! Vroum ! IIIIIIiiiii ! Nous sommes des voitures de course ! »

Et de courir ! Nos doigts crochetaient ces gaines dans nos accélérations pour virer plus efficacement serré. Cela n’effrayait personne. Seul le bruit de nos courses, moteurs et pots d’échappement à fond, exaspérait. Mais pourquoi ? C’étaient les mêmes bruits dans la rue avec plus de fumée et personne ne disait rien. Et même les dames criaient bien plus fort que nos moteurs. Mais bon. Recalés. Point mort. L’œil ailleurs…

Les prises de courant, plus apparentes encore, avançaient une rotondité de bon aloi. Des joues lisses de porcelaine, brillant reflet d’une éclatante santé intérieure, d’une bonne tension.

Bien sûr, chacun d’entre nous avait plus ou moins longuement déjà ausculté ces protubérances. Une si belle santé attirait les regards, les interrogations et les mains. Si les prises, sous leur belle mine, pouvaient cacher des flux nocifs (« Tout bien portant est un malade qui s’ignore ! ») pouvaient-elles aussi, à l’inverse, offrir des plaisirs et des jeux incomparables ? À voir et à tester !

Malgré les cris ou à cause d’eux, nous eûmes donc une période « porcelaines »

Mais rien ne se produisit, malgré nos efforts, sans doute maladroits. Ces luisantes santés inertes nous lassèrent. Les dames crurent que leurs cris fulminants avaient eu raison de nos penchants pour la recherche. Bonnes pâtes, voire un brin condescendants, nous les abandonnâmes à leurs illusions.

Un jour, un copain s’approcha de moi.

Il présentait une mine gourmande très intéressante. Il m’entraîna à l’écart et susurra à voix basse pour que personne ne soit au courant :

« Tu sais ! … Il y a une souris dans les prises.

-Une souris ?

-Oui ! Mais on ne la voit pas.

-On peut l’attraper ? Et… Et on la jette dans la salle ! Et les dames…

-Non ! Elle ne sort que la nuit. Mais tu peux la sentir bouger.

-Ah ! Mais comment ? Et… Eh ! Mais elle peut mordre ?

-Tu mets tes doigts dans les deux trous à la fois et elle vient respirer. Ça te chatouille ! Ça te chatouille ! Tu essayes ? C’est rigolo ! »

Tiens ! Justement ! En voilà une !

Au fin rebord d’une plinthe se prélassait une prise. Tout à ses songes, comme un visage avenant à son balcon. Deux yeux petits – à cause de la lumière, sans doute – fixaient droit devant l’impénétrable avenir ...

À croupetons devant elle, j’examinais sa figure, son visage enveloppé d’un blanc foulard, ses yeux sombres… Sans grand enthousiasme.

« Tu vois, elle n’a pas de bouche. Elle ne peut pas mordre ! »

Ah ! Voilà un argument positif.

Le copain me donna ses instructions techniques et j’avançai les doigts, index et majeur, vers les trous de la souris.

La souris était partie chercher une dent ? Je ne sentis rien.

« Insiste ! Vise mieux ! »

Je trafiquai de mon mieux…D’impatience, j’en avais l’eau à la bouche.

« Mets un peu de salive ! »

Tiens…

Et alors !!!

« ~Bizz~Zz~ » !

120 volts en souris « ~Bizz~Zz~ » me firent croiser les doigts sous le choc. Puis fermer le poing sur le visage épanoui du copain.

Souris ! Allez !

La salle de cour s’emplit de hurlements auxquels répondit l’écho habituel :

« Puni ! »

Glace.

À mon horloge il est quatre ou cinq ans.

Un « jardin » d’enfants.

Autour de la longue salle au rez-de-chaussée surélevé, des portes-fenêtres montaient une garde lumineuse comme des sentinelles de l’espace. Il nous arrivait parfois de venir nous confier aux carreaux accueillants. Notre pousse de vie marquait un petit halo de vapeur sur la fraîcheur de la vitre. Les palmes de nos mains et nos joues roses y plantaient un jardin fugace. Les yeux et le cœur souriaient ensemble. Tout devenait transparence, flottant en orée de somnolence. Moments d’abandon, le corps donné à la clarté de la fenêtre.

Parfois, l’activité de la rue, les gens passant sur les trottoirs retenaient notre attention. Les « spécialistes » - déjà ! - nommaient les marques des voitures, encore assez rares à cette époque. Les attitudes des personnes sur les trottoirs nous faisaient pouffer ou nous amenaient à nous taire.

Les dames n’intervenaient pas. Ces moments devaient être une sorte de récréation pour elles, d’ailleurs éphémère.

Un jour, j’ai aperçu, en bas, sous mes yeux, venant vers mon trottoir, je n’y croyais pas ! Ma mère ! Ma mère poussant la poussette du petit frère.

Ce n’est qu’un sursaut. Un élan vers elle. Elle est forte, ma maman, elle va venir me prendre dans ses bras et les portes s’écrouleront.

« Maman ! Maman ! »

Je me mis à tambouriner du poing, du plat des mains, sur la vitre.

« Maman ! Maman ! Je suis là ! »

Et la vitre même appelait. Elle vibrait avec moi.

Les dames sont intervenues pour arrêter ces heurts et ces bruits. Elles ont cherché à me calmer et m’éloigner.

« C’est ma maman ! Là ! En bas ! Mais c’est ma mère !

-Oui ! Mon petit ! C’est ta mère. Mais toi tu es ici et tu la reverras…

-C’est ma maman ! Je vais partir avec elle ! Elle va venir me chercher ! »

D’une volte, je leur échappe et me recolle à la vitre froide.

« Maman ! Maman ! Regarde-moi ! Je t’appelle ! Maman ! »

Il se fit alors un silence de glace.

Ma maman ne répondait pas. Et puis, elle quittait mon trottoir, traversait la rue, poussette en avant.

« Maman… »

Elle ne m’entendait pas ! Elle ne me regardait pas ! Elle était de l’autre côté de la rue. Sur l’autre trottoir. Elle était de l’autre côté. Elle s’éloignait, s’éloignait.

Et elle a disparu.

J’abandonnai la fenêtre. La vitre pleurait de mes larmes. J’allai m’asseoir. La tête sur mes petits bras repliés, je sanglotais. Terribles sanglots. Sanglots irrépressibles, sans fin. Sanglots de poitrine et de ventre. Mon corps de pétitou coulait. Coulait jusqu’à mes yeux encore.

Même ma mère, même ma Maman, même son amour si pressant était incapable de me sauver ? Et elle, comment pouvait-elle passer de l’autre côté sans plus un regard ? Sans plus une parole pour son petit enfant ?

Taches.

Je crie, je crie, ce cri engorgé de rires de l’enfant qui s’échappe et je cours au rythme de ces rires. Il me faut échapper à la main imminente et à la voix en filet, qui m’enserre et tente de m’arrêter.

Voilà. Je ne ris plus. La voix gronde. La main m’arrime le bras et me ramène au centre de la salle. En place pour une ronde…

Située au rez-de-chaussée surélevé d’un petit immeuble, la salle était immense, longue et très claire. C’est le souvenir que j’en garde de prime abord. De hautes portes-fenêtres ouvraient sur trois côtés, sur une place et des rues. Lumière, soleil, ombres fluides. C’était sans doute une garderie pour petits enfants jusqu’à la maternelle supérieure. Je m’y ébattais avec une vingtaine de comparses d’âge varié. Des dames essayaient de nous apprendre à jouer à des trucs incompréhensibles, enfin, inintéressants.

Courir en tous sens, crier de joie ou de rien, taper ou cro-chepatter pour faire hurler l’autre, ces trois occupations essentielles présentaient des attraits bien plus séduisants.

Mais non ! Les dames ne le voulaient pas et criaient très fort. Bien plus fort que nous. Ah ! Oui ! Ça c’était bien. On admirait ! Et on recriait en chœur mais, sans malice, hein ! Rien que pour être à leur hauteur de ton. Alors, elles nous attrapaient et nous secouaient. Ça c’était moins bien. Il fallait nous débattre de pieds et de bras, pour prouver combien efficaces étaient leurs secouades.

Pour se calmer, les dames organisaient des rondes et nous devions chanter avec elles. Ou bien, elles nous faisaient asseoir au sol pour nous lancer une balle molle. Mouais ? Dessins et coloriages présentaient une véritable passion… pour elles. Parfois, nous avions droit à des séances de gymnastique : faire la brouette, marcher à quatre pattes, passer sous un fauteuil, puis par-dessus, cabrioles, galipettes etc.

Aux mé-dires d’autrui, je n’ai jamais pu terminer une ronde sans dénouer le nœud d’un tablier-voisine, jamais pu dépasser un refrain sans tirer sur une tresse, ma balle, nette et précise, allait régulièrement marquer les vitres ou les joues, la gymnastique virait à la sarabande : Ah ! Voilà ! Les trois occupations essentielles, sel de la vie ! Et je n’étais pas le seul, armé de cet état d’esprit, hélas pour les dames…

Vaste, à ma taille d’enfant, l’appartement où je vivais, vaste, le jardin public pour mes courses, ouvert sur la mer jusqu’à l’horizon où se perdaient mes cris. Mes courses sans fin s’inscrivaient dans ces espaces. Tout soudain, je me trouvais enfermé, limité, assailli et je ne savais pas pourquoi. Je supportais fort mal cet enfermement.

Mon père, un peu fier, malgré tout, prétendait que j’avais mis au point une technique : « Soumarin-périscope-torpille. » C’est à dire que je restais calme, entre deux eaux, que j’observais les alentours et que, si l’occasion se présentait, je déclenchais la bêtise, avec toutes les explosions consécutives.

Non ! Ce n’était pas une technique ! C’était naturel, inné. Je crois même que … que … ce naturel, chassé, revenu en courants, perdure.

Avec quelques autres, évidemment, j’étais souvent puni :

« Puni ! »

Au coin ! Mais de là, on peut grimacer, tirer la langue, aller ramasser la balle et quoi encore ?

« Puni ! »

Dans le placard ! Il fallait affronter, là, le noir, jambes nues, et ses peurs montaient comme des insectes. Brrr !

« Puni ! »

Avec deux « co-détenus », le soir, il nous fallait rassembler et ranger les jouets, alors que les autres étaient partis.

« Puni ! »

Ce que je redoutais le plus. Planté au centre de la ronde, au milieu des yeux ! Honte lourde.

Evidemment, les dames et puis les parents grondaient. Mais je savais essuyer ces orages : ils ne durent pas. Tout de même, j’ai dû exagérer, un jour.

On m’a littéralement traîné dans la classe de la directrice ! Ce devait être un cours de CM1 ou CM2 composé uniquement de filles, plus la directrice. Ah ! Quel choc ! Tout intimidé l’agité de la maternelle ! Et les filles en rajoutaient :

« Qu’il est mignon ! Pourquoi est-il puni ? Il est si gentil ! » (Cela, il faut le dire aux dames !) Et un petit baiser par ci, et un petit bonbon par là ! Pendant les récréations, bien entendu.

En classe, installé entre deux filles, devant-sous le bureau de la maîtresse-directrice en estrade, je ne pipais mot, plus rétréci qu’escargot en coquille.

Mais …

Y a-t-il toujours un « Mais » dans toutes les situations périlleuses ?

Mais, donc, il y avait sur le bureau de la directrice un petit chien en terre brune et poreuse. On écrivait à la plume et à l’encre, à l’époque. La directrice essuyait sa plume sur le chien et des taches bleues marquaient son dos. Il me plaisait ce petit chien ! Son regard pétillait, ses oreilles se dressaient, ses babines souriaient…

« Attention ! » m’avertirent mes voisines, les deux en même temps, alors que la directrice écrivait au tableau et que j’allais le caresser: « Interdiction de toucher le chien ! »

La main sous le bureau, je me contentai alors d’observer les taches d’encre s’élargir sur la terre brune, la teinter, la pénétrer et d’un bleu de plus en plus profond.

Alors, ce fut comme un éclair.

Le petit chien si mignon, il était moi !

J’étais ce chien sur lequel s’essuyaient les regards des autres, puni au centre de la ronde. Leurs regards d’encre marquaient mon dos, mon visage. Ils zébraient ma révolte de longues lanières bleues. Petit chien pétrifié, qui s’imbibait lentement de la couleur froide de l’école.

Rages.

Eh bien ! J’avais eu une promotion.

Lorsqu’on est petit, on va à la garderie avec des couches et un goûter.

Puis on grandit. À l’école, on ne mêle plus les deux.

Pour le montrer, je venais à l’école – on me forçait à aller à l’école – avec une poche en tissu, fermée par un cordon coulissant : mon goûter y était resserré, et moi rassuré.