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Edith, une jeune femme moderne, fait naufrage. Rescapée sur une île isolée, elle y est témoin de plusieurs faits énigmatiques. Il y a là-bas un voilier ancien, des hommes costumés... une mascarade bizarre. Edith vivra sur l'île une étrange aventure sentimentale, son séjour sera riche en péripéties inattendues. Un roman d'amour donc? Une robinsonnade? Avec un brin d'humour, "Edith, ma bien-aimée! brasse les ingrédients de ces genres.
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Seitenzahl: 449
Veröffentlichungsjahr: 2018
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DU MÊME AUTEUR
Aux Éditions BoD
– Témoins du temps jadis, roman.
– Enkosi Africa - Merci l’Afrique (Images et paroles).
L’ouragan
« Lieutenant Samuel Vanbrugh, pour vous servir »
Quel siècle sommes-nous ?
Edith, ma bien-aimée !
Les intrus
L’île de tous les dangers
Le gentilhomme et ses esclaves
« Bonsoir, señorita »
Les chauves-souris ne sont plus
— Mon capitaine…
Le capitaine Erwin Stuart détourna son regard de la carte. L’officier de pont se tenait tout droit, à deux pas.
— Mon capitaine, je vous apporte le dernier bulletin météo. Ils annoncent une tempête. Ils disent que ça peut être très violent.
— Une tempête ?!
— Oui monsieur, ce soir.
Le capitaine Stuart scruta l’horizon. Pas un seul nuage dans le ciel et juste une brise légère.
— Allons voir ça, lieutenant.
Ils descendirent le petit escalier et entrèrent dans la salle des transmissions. Le lieutenant Andrew White indiqua le listing en haut d’une pile de documents.
— Eh oui… dit le capitaine. Classique surprise. White, annoncez moi tout de suite un briefing. Que tous les officiers soient là dans vingt minutes.
En attendant, le navire océanographique CAPTAIN GRANT poursuivait sa route à travers la mer des Caraïbes avec pour mission l’étude du changement climatique, des courants côtiers et de la faune marine. C’était un bâtiment américain, de construction récente ; il possédait des instruments de navigation " dernier cri ". Rien ne pouvait lui arriver. Aucune tempête lui porter préjudice.
Quand une heure plus tard le lieutenant White quittait la réunion le vent soufflait plus fort déjà, des vagues couvertes d’écume se brisaient contre la coque.
— Bonjour lieutenant.
Il se retourna. C’était Edith Jankovich, la jeune médecin de bord.
— Bonjour docteur. Comment allez-vous ?
— Merci, ça va. C’était quoi cette annonce par les haut-parleurs ?
— C’était pour organiser un briefing, dit le lieutenant White.
— J’ai compris. Mais de quoi parliez-vous ?
— Vous êtes bien curieuse, dit-il. Mais enfin, ce n’est pas vraiment un secret. Nous parlions de la pluie et du beau temps.
— Allons, Andrew. Soyez chic avec moi. Elle lui adressa un radieux sourire, le plus beau de son répertoire.
— C’est vrai. Nous parlions du temps. Une tempête approche. Et dans un cas comme celui-là, et bien, on aborde les problèmes de la sécurité, on reçoit des instructions. Pour être prêt, vous comprenez ?
— C’est grave ? s’inquiéta-elle.
— Oh, non ! répondit Andrew. De la routine tout simplement.
— Me voilà rassurée, dit la jeune femme en lui adressant un autre beau sourire.
Edith Jankovich avait trente ans à peine et c’était sa première expérience en tant que médecin de bord. Elle ne connaissait rien à la mer mais accepta ce poste parce que la vie sur un bateau excitait son imagination. Elle voulait aussi passer quelque temps dans les tropiques : des vacances en quelque sorte. Mais les journées s’écoulaient, se ressemblant de près, entre pansements, distribution de comprimés, et ce spécialiste des crabes qui l’agrafait pour lui parler de ses collections, à l’infini… Cette journée s’avéra aussi ennuyeuse que les autres, un brin de causette avec le jeune officier était donc le bienvenu. Quant au lieutenant White, il aimerait poursuivre cette conversation, mais il ne savait pas quoi dire, et de toute façon des tâches urgentes l’attendaient. Pourtant, il ne partit pas tout de suite. Il regardait la jeune femme qui lui racontait sa journée.
Elle était d’assez petite taille, avait une silhouette svelte et juvénile et ne faisait pas son âge. Elle avait des cheveux blonds et courts, un petit nez pointu et des grands yeux en amande. Elle souriait souvent, en soulevant sa lèvre supérieure. C’était amusant et ça lui plaisait. Quand elle parlait, elle accompagnait ses phrases de petits mouvements brusques de ses mains. Edith n’était certes pas une beauté courante, mais elle avait un charme insaisissable, ce que pensait tout au moins le lieutenant White à chaque fois qu’il la voyait. C’était bien elle, la plus séduisante parmi les femmes à bord.
La sirène retentit et il sursauta.
— Je m’excuse, mais il faut que je parte maintenant.
— A bientôt, lieutenant, dit-elle en souriant.
Le jeune officier s’éloigna d’un pas décidé et Edith regarda les vagues. Elles ont grossi depuis, et le pont commença à swinguer sous ses pieds. Mains sur la barrière, elle respirait le grand air qui avait un goût salé ; il était bien frais après cette journée chaude de la fin du mois de février. Elle vit deux gros nuages à l’horizon qui semblaient s’approcher. Quelques mouettes dansaient dans le ciel. D’où venaient-elles ? Il n’y avait aucune terre en vue mais Edith savait que la mer d’ici était jonchée d’îles. Deux marins courraient à bâbord ; le bruit de leurs pas se dissipa vite. Quelqu’un déplaçait un objet lourd. Puis, seul le sifflement du vent dans les cordes persista.
« Ici c’est votre capitaine qui parle. La voix du haut-parleur retentit soudainement. Tous les personnels à l’exception de l’équipage sont priés de se mettre à l’abri. Veuillez quitter le pont. Je répète, veuillez quitter le pont. »
Edith descendit dans sa cabine, et profitant du temps libre elle commença à ranger ses affaires éparpillées un peu partout. C’était sa façon à elle d’affronter la tempête. Elle plaça ses sous-vêtements sur l’étagère et ramassa le livre qui trainait par terre. Elle ouvrit sa trousse médicale – tout était bien à sa place – et la referma. Puis, elle sortit une clé et ouvrit le tiroir du bureau. Seulement deux objets s’y trouvaient : un jeu d’échecs magnétique en miniature et son pistolet. Oui, son pistolet ! Un jouet, dirait-on, un petit objet argenté avec une crosse en nacre. C’était un cadeau de son ex qui partit un jour sans laisser de trace. Depuis, Edith emportait ce pistolet avec elle partout où elle allait. Maintenant elle rangea soigneusement le jeu d’échecs et l’arme dans son sac à dos. Puis, elle regarda par le hublot. De grosses vagues dansaient devant ses yeux, et même ici, dans cette cabine, elle pouvait entendre les hurlements du vent. Soudain, elle se sentit très seule et décida de rejoindre les autres.
Dans ce long et sombre couloir elle avançait à peine, se cognant contre les murs, trébuchant à plusieurs reprises. Elle entra enfin dans le petit salon où se trouvait une dizaine de personnes, scientifiques pour la plupart. Le spécialiste des crabes était bien là ainsi que le couple de météorologues et l’équipe des fonds marins, tous mal à l’aise, parlant peu. L’inquiétude se faisait sentir. Les secousses du bateau s’amplifiaient, une table se détacha et glissa d’un bout du salon à l’autre.
La nuit tombait vite, comme toujours sous ces latitudes. Bientôt le noir complet derrière les vitres augmenta le sentiment d’impuissance. Edith proposa des comprimés contre le mal de mer, quelques-uns en acceptèrent. Le problème du repas du soir ne se posait évidemment plus. Il n’était pas question d’avaler quoi que ce soit.
— Ça souffle de plus en plus fort, dit quelqu’un.
— La tempête est loin d’être finie, affirma le spécialiste des crabes. Tout est encore devant nous.
Il y eut un moment de silence.
— Pensez-vous que ça peut être vraiment dangereux pour nous ici, s’inquiéta l’assistante de l’équipe des fonds marins. Sa voix tremblait.
— Cela ce pourrait, répondit le Professeur Buchwald.
Cette réponse laconique de son supérieur troubla encore un peu plus l’assistante.
— On va couler ! paniqua-t-elle.
— Ne vous en faites pas mademoiselle, la consola le spécialiste des crabes. Rien de mal ne peut nous arriver. Juste un petit trouble de l’estomac, dans le pire des cas.
— Je ne serais pas si affirmatif, dit l’ingénieur Gavasso. Avec cet affreux ouragan, notre bateau pourrait perdre le contrôle et alors…
— Alors, il pourrait heurter un rocher et sombrer. Et nous avec, ajouta malicieusement la dame météorologue.
— Mais non ! Mais non ! Nous, on restera sains et saufs. Son mari s’opposa vigoureusement. Juste échoués sur une île déserte. Imaginez-vous ! Vivre une vie à la Robinson Crusoé…
— Ou plutôt la vie de ses successeurs, remarqua sa femme. Il y en a eu tant.
— Mais aujourd’hui il n’y plus d’îles désertes dans ces mers, à ce que je sache. L’intervention du spécialiste des crabes déplaça la conversation vers le sérieux.
— Oui, et non, rétorqua l’ingénieur Gavasso. Il y a des petites îles rocheuses, des îlots et autres bouts de terre qui restent inhabités.
— Inhabitables, vous voulez dire ? Sans eau ni électricité ?
— C’est ça. Mais de temps en temps des bateaux doivent y accoster. Des gens comme nous, des pêcheurs…
— Ou bien des pirates, ajouta la femme du météorologue.
— Ah ! fini les îles désertes, fini les Robinsons de tout poil, conclut son mari. Mais remarquez, ça ne fait rien. Ce sera alors une île habitée, avec un beau centre de vacances où on pourra passer quelques journées agréables. Qu’en dites-vous ?
Sous l’effet d’énormes vagues, le bateau montait et descendait comme un ascenseur fou, il tournait et il vibrait. Plus personne n’avait envie de discuter, les gens partaient les uns après les autres. Edith Jankovich quitta la salle en dernier. Dans le couloir elle heurta le lieutenant White qui passait à toute vitesse. Il s’arrêta.
— Rebonjour, dit-il. Que faites-vous ici ?
— Lieutenant, que-ce qui se passe ?
— Terrible tempête ! Je ne me souviens pas d’en avoir connue une comme ça.
— Le bateau va couler ?
— Mais non ! Rassurez-vous. On maîtrise la situation.
— Et si…
— Ne vous en faites pas, je vous le dis. Et maintenant allez-vous coucher.
Et voyant qu’elle ne partait pas, il ajouta avec un léger sourire :
— Et même si… En cas de naufrage, vous savez, on est assigné au même radeau de survie. Comme ça, j’aurai l’occasion de vous sauver. En vrai chevalier. Et il partit.
Le début de la nuit fut terrible. Edith allongée sur sa couchette essayait de fermer les yeux mais elle n’y arrivait pas. Tout bougeait. Elle se levait souvent pour se recoucher aussitôt. Et s’il y avait vraiment un naufrage ? Elle rejeta cette pensée, mais se leva et ajouta encore quelques affaires personnelles dans son sac. Elle gardait ses habits du jour, un pantalon léger en lin qu’elle avait acheté exprès pour ce voyage, et un tee-shirt tout simple. Elle n’avait pas envie de se changer, elle trouvait que c’était plus pratique comme ça. Plus tard, il lui arriva de s’assoupir mais cela ne dura pas. Elle revint à la réalité, brutalement, sans savoir où elle se trouvait.
A ce moment imprécis de la nuit il eut une secousse très forte, un choc violent. Le bateau semblait se soulever. Et retomber. Il eut aussi un bruit inhabituel, une sorte de frottement ou grincement… Et puis, tout redevint normal. Edith, sens aiguisés, attendait la suite. Mais rien ne se passait. Elle se tourna, visage face à la porte, et ferma les yeux.
Dans le couloir quelqu’un courait. On frappa et la porte s’ouvrit brusquement.
— Réveillez-vous ! cria le lieutenant White. Vite ! Il faut partir !
— Partir ? Mais où ?
— Nous avons heurté un rocher et le bateau prend l’eau. On ne pourra pas colmater. Il faut qu’on évacue. Vite !
La voix du capitaine se fit entendre dans les haut-parleurs :
« À tout le monde ! À tout le monde ! Bateau en détresse. Toutes les personnes doivent se rendre au plus vite auprès de leurs radeaux de survie. Ne paniquez pas. Tout le monde a une place assurée. »
— Allons ! dit Andrew.
— Une seconde, je prends mes affaires.
— Pas besoin. Laissez ça ! Il y a tout ce qu’il faut dans le radeau.
— Juste ma trousse médicale et mon sac. J’y tiens.
— Vite ! répéta le lieutenant White. Le temps presse.
Dans le couloir et dans l’escalier on courrait, on se bousculait. Ils étaient en train de vivre un événement réel, pas une simulation orchestrée ni un film à suspense.
Dehors, le temps était épouvantable. Le vent hurlait. Violent, il pliait des mâts et des antennes, arrachait des bouts de tôle qui volaient par si, par là. Il était vraiment difficile de se tenir debout. Andrew tenait Edith par la main, la tirait. Sac sur le dos, sa trousse dans l’autre main, elle se laissait faire ; elle le suivait, courant à petits pas, essayant de garder l’équilibre. Des fontaines d’eau arrosaient leurs vêtements et leurs visages, le tee-shirt d’Edith collait à sa peau. Dans le noir, des vagues énormes et des vallées profondes ondulaient, des montagnes d’eau les encerclaient, prenaient le bateau en tenailles. C’était un paysage de la fin du monde.
— Nous y voilà, cria Andrew.
Ils étaient déjà nombreux devant les radeaux. Le sous-officier responsable de la sécurité courait dans tous les sens. Criant fort, il tentait d’organiser les gens en petits groupes pour qu’ils soient prêts à quitter le navire.
— Ah ! vous êtes là, Professeur Buchwald. Très bien. On va descendre dans notre radeau dans un instant. Soyez prêts tous les deux.
Le lieutenant White était sur ses gardes. Les groupes furent constitués de manière à assurer la présence d’au moins un membre d’équipage.
— On va nous repêcher vite, j’espère. Le Professeur essoufflé articulait difficilement les mots. Vous avez averti les secours, n’est-ce pas ?
— Eh ! non. Nous avons perdu tout contact dans cette maudite tempête. Ça fait maintenant cinq heures. Impossible aussi de savoir où nous nous trouvons exactement.
— Malheur à nous tous !
— N’ayez aucune crainte. Dès que la tempête se calmera, je sortirai le GPS et le téléphone satellitaire. On va nous repérer très vite.
Le bateau se pencha légèrement du côté de la poupe et la panique saisit les passagers.
— Ne vous affolez surtout pas, cria le lieutenant. Mettez vos gilets et on descend. Edith, attachez-vous à cette corde et tenez bien l’échelle.
Leur radeau pneumatique se trouvait en bas, suspendu au-dessus des flots. D’énormes vagues le touchaient presque. Fixant sa trousse sur son bras, Edith se mit à descendre. L’échelle secouée par de fortes rafales de vent se balançait et se tordait dangereusement mais Edith ne s’arrêtait pas. Vite dans le radeau, elle trouva le point de fixation et libera la corde. Puis, péniblement, elle rangea ses affaires dans le compartiment étanche où se trouvait déjà le matériel de secours.
— C’est à vous Professeur, ordonna le lieutenant White.
Le Professeur Buchwald prit l’échelle. Il descendait maladroitement, en hésitant à chaque pas. Il s’arrêta au milieu et regarda vers le bas.
— Allez-y Professeur ! Ne vous arrêtez pas !
Le Professeur continua péniblement sa descente. Mais bientôt, il se trouvait lui aussi dans le radeau. Il s’y blottit dans un coin. Maintenant, c’était au tour du lieutenant White qui s’y lança avec une adresse d’un marin confirmé. Il arrivait presque, quand une énorme bourrasque tapa l’échelle, la projetant contre la coque.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-il.
Il descendit avec grande gêne, se fixa et détacha la corde. Edith, tout près de lui, vit son visage crispé. Sa jambe semblait tordue.
— Avez-vous mal ?
— Oui.
— Je peux voir ça ?
— Pas maintenant. Il faut qu’on parte tout de suite !
Après des essais répétés, gémissant de douleur, le lieutenant ouvrit l’anneau de fixation. Le radeau sauta sur une vague, puis se précipita dans une vallée profonde.
— Retenez votre souffle dès qu’une vague arrive ! cria-t-il.
CAPTAIN GRANT disparut dans la nuit. Ils se trouvaient maintenant seuls au milieu de la tourmente. Des énormes masses d’eau s’abattaient sur le radeau, le fouettaient de toutes parts, et sur leurs effets il se soulevait et il descendait, tournait sur son axe et se pliait. Et pourtant, il ne chavirait pas.
« On va s’en sortir, pensa Edith. Et cette pensée optimiste la revigora. »
— Montrez-moi votre jambe, Andrew.
— Ah, ne touchez pas !
— Ça fait si mal ?
— Oui.
— Je crains que l’os soit fracturé. Mais je ne peux rien faire pour l’instant. Il faut que la tempête se calme.
Mais la tempête ne se calmait pas. Le radeau pneumatique zigzaguait sur la mer déchainée, à la merci des vagues. L’eau salée s’infiltrait dans les yeux et les narines. Il leur était difficile de respirer.
— Il faut qu’on essaie de dresser la tente. Ah, cette maudite jambe ! Je ne peux pas la bouger ! Professeur, la manivelle se trouve là, sur votre gauche. Pourriez-vous l’actionner ?
Le Professeur Buchwald glissa prudemment ; en restant assis il déplaçait son corps en s’appuyant sur ses mains. Il avançait petit à petit, soudain il s’arrêta. La corde qui l’attachait au radeau limitait le périmètre de son action. Il lui manquait à peine un-demi mètre.
— Allez-y Professeur, essayez encore.
Celui-ci le regarda. Il voulut répondre mais ne le fit pas. D’un mouvement brusque il détacha sa corde.
— Non, Professeur ! Non, c’est dangereux ! cria le lieutenant.
Le scientifique ne l’écouta pas. Il fit un bond en avant…
À ce moment, une vague arriva. Elle était comme tant d’autres, ni plus grande ni moins. Elle les arrosa d’un jet d’eau et partit. Edith ouvrit les yeux : ils étaient deux sur le radeau. Professeur Buchwald ne s’y trouvait plus.
— À moi ! À moi ! un cri bouleversant leur parvint du gouffre noir. Il se confondit avec le hurlement du vent.
On ne le voyait pas. Pourtant, il était près d’eux ! Mais où ?! Edith se leva, avança de deux pas.
— Non Edith ! Non ! Asseyez-vous ! Laissez-moi faire.
Il se glissa jusqu’au bord, se souleva sur ses mains.
— Professeur ! Professeur ! Où êtes-vous ?! hurla-t-il.
Il criait encore. Mais personne ne répondit. Le beuglement sauvage du vent occupait seul la place. Un bruit puissant qui dominait tout.
Edith, recroquevillée dans son coin, tête posée sur les genoux, ne bougeait pas ; elle subissait juste les mouvements de leur fragile embarcation.
Quelque temps passa. La tempête ne faiblissait pas et la nuit continuait. Une lueur blafarde apparut pourtant dans le ciel, mais ce n’était pas la lueur de l’aube. Ils virent une étrange lumière en forme d’arc-en-ciel mais ce n’en était pas un. Les couleurs froides – bleu et violet – la dominaient, éclairant les alentours d’une manière macabre. Puis la lumière disparut et le noir revint. Encore quelques éclairs traversèrent le ciel.
La fatigue s’installait pour de bon et Edith s’assoupit un instant. Il lui semblait pour un moment de voguer sur des eaux paisibles, se balancer doucement, quand soudain une montagne d’eau s’abattit sur le radeau. L’eau pénétra dans sa bouche, remplissait ses poumons. Elle toussa avec violence et cracha. Elle revint de son étourdissement sur-le-champ.
— Andrew, êtes-vous là ?
— Bien sûr Edith. Je suis là.
— Et vous, Professeur ?
— Mais Edith, il n’est plus avec nous.
— Ah, oui. C’est vrai… Comment va votre jambe ?
— Elle me fait mal. Mais ne vous en faites pas. Bientôt le jour va se lever et alors on verra plus clair.
— Oui, je verrai votre jambe tout à l’heure.
La mer semblait se calmer un peu. Ou bien, ce n’était qu’une illusion ? Edith se força à penser aux choses agréables : à son récent voyage en Europe peut-être ? : « Ah ! Venise, la romantique ! » Elle se vit avec son ex dans une gondole, en amoureux, le jeune gondolier chantant une barcarolle… Non ! Non ! Oublier l’ex, penser à autre chose. A ce film de Woody Allen par exemple, qu’elle avait vu juste avant d’embarquer. Quel était son titre déjà ? Ah, oui : " To Rome with love " Drôle de film, qui…
— Regardez Edith ! Regardez !
Dans la lumière de l’aube, elle vit une forme foncée sur le fond du ciel pâlissant. Cette forme était large et assez haute, comme pourrait l’être un rivage boisé ou une côte escarpée. Elle comprit que c’était la terre.
— Ah, Andrew ! Nous sommes sauvés !
Les paroles lui manquaient.
— Pas tout à fait. Pas encore. Edith.., là-bas sur votre gauche il y a deux pagaies accrochées. Détachez-les. Oui, bien. Prenez l’une et donnez-moi l’autre.
Ils se mirent à ramer. Au début ça allait mal – le radeau bougeait frénétiquement – mais ils réussirent enfin à coordonner leurs mouvements. Désormais, ils ne s’arrêtaient plus ; ils ramaient de toutes leurs forces. Certes, le radeau n’arrêtait pas de danser sur les vagues, de tourner. Mais il avançait dans la bonne direction : le rivage s’approchait d’eux.
Ah ! la terre ferme ! Le rêve de tous les naufragés. Elle était maintenant à leur portée. Edith croyait déjà leur but atteint quand une vague, plus haute que les autres, arriva. Elle propulsa le radeau sur un rocher à fleur d’eau. Une secousse se fit sentir. Le radeau s’immobilisa un instant, puis se libéra. Un deuxième choc, plus violent encore. Coincé de travers entre des roches le radeau s’y accrochait, bougeant à peine.
Andrew se pencha pour voir.
— Nous venons d’échouer sur le récif. Et notre radeau semble sérieusement endommagé, annonça-t-il.
Il regarda encore : deux compartiments sur trois étaient percés. Mais la terre était maintenant là, toute proche. Dans la lumière grandissante ils pouvaient distinguer nettement la ligne des arbres et la plage sablonneuse.
— Il faut essayer d’y aller, à pied ou à la nage, dit Andrew. Normalement, ça serait à moi de le faire, mais là… Il montra sa jambe.
— J’y vais !
— Vous ferez bien attention à vous, promettez-le moi. Même ici, il y encore de méchantes vagues.
— Soyez tranquille. Je trouverai l’endroit où passer, et après on ira tous les deux.
Elle sortit ses affaires du compartiment étanche.
— Je pense qu’il serait plus simple de laisser tout ça.
— Possible. Mais je n’ai pas envie de faire aller-retour plusieurs fois.
— Vous reviendrez au moins une fois, pour moi, n’est-ce pas?
— On verra bien, Edith sourit.
Elle descendit, glissant du rocher. L’eau n’était pas profonde, elle ne dépassait pas sa taille. Elle avançait avec prudence, portant son sac sur le dos et la trousse sur le bras. Le gilet de sauvetage la gênait mais elle n’osait pas s’en débarrasser. Porter des baskets n’était pas facile non plus. Mais heureusement qu’elle les chaussait. Il y avait de nombreux cailloux au fond. Encore un groupe de rochers qu’elle contourna. Une soudaine vague la renversa mais elle se releva sans peine. L’eau devenait de moins en moins profonde, elle ne lui montait que jusqu’aux genoux. Enfin ! Edith sortit de l’eau et marcha sur le sable qui s’enfonçait sous ses pieds, une sensation presque oubliée et très agréable. Comme il était bon de toucher le sol. Elle regarda autour : il n’y avait personne. Elle avança de quelques pas jusqu’à la ligne des palmiers, posa sa trousse et son sac. Mais elle n’y resta pas longtemps, juste un moment pour reprendre son souffle. Elle ne s’assit même pas, fit vite demi-tour. Il fallait aider Andrew à rejoindre la plage.
Le retour fut rapide dans une mer plus calme, et elle savait aussi maintenant où poser ses pieds. Le soleil ne se montra pas encore dans le ciel, seule une lueur brillait à l’horizon. Mais le jour allait s’installer vite. Elle aperçut le radeau, suspendu entre les roches, immuable.
— Andrew ! J’arrive !
Silence. Elle essaya d’avancer plus vite.
— Andrew ! Je suis là ! Réveillez-vous !
Mais Andrew ne répondait pas. Elle s’approcha encore et vit un corps dans l’eau. Il flottait sur le ventre, mains étendues, se balançant sur les vagues.
— Andrew ! Un son rauque, à peine audible, sortit de sa bouche.
Elle se précipita à grands pas, écartant la mer avec ses mains. Elle retourna le corps. Oui, c’était bien lui ! Il avait une profonde blessure à la tête, le sang coulait sur son visage. Ses yeux étaient grands ouverts. C’était affreux ! Ses yeux n’exprimaient rien. Ni douleur, ni effroi. Ils la fixaient avec indifférence. Ses lèvres étaient serrées, comme s’il dédaignait ouvrir la bouche. Soudain, Edith éprouva une douleur dans sa poitrine. Elle sentit ses genoux faiblir. Mais elle ne s’évanouit pas. Elle se ressaisit, rassembla toutes ses forces pour tirer le corps sur le radeau. Elle ne lui tâta même pas le pouls, à quoi bon. Cœur palpitant, elle lui ferma seulement les yeux. Ce n’est que bien plus tard, qu’elle imagina la scène : Andrew se soulevant pour la voir progresser vers le rivage, et tombant à l’eau. Sa tête a dû alors cogner un rocher. C’était la seule explication qui lui vint.
Petit à petit elle retrouvait ses esprits.
« Que dois-je faire maintenant ? se demanda-t-elle. Il faut absolument que je sorte les affaires de secours, que je les transporte sur la plage. Après je reviendrai emmener le corps. »
Le sac en caoutchouc se trouvait toujours dans le compartiment étanche. Elle le sortit de là, difficilement, car il pesait très lourd. Elle le précipita dans l’eau, espérant qu’il allait flotter. C’était bien le cas. Elle le tira, le poussa, à tour de rôle. Le sac s’opposait à ses efforts, obstinément comme un animal. Elle luttait avec acharnement. Enfin elle le sortit de l’eau. Encore quelques pas, et elle tirait la bête sur le sable. Elle s’arrêta à l’endroit où se trouvaient déjà ses affaires. Épuisée, elle s’écroula et s’endormit aussitôt.
Quand elle se réveilla, le soleil se trouvait déjà haut dans le ciel. Elle ressentait une agréable chaleur. Son pantalon et son tee-shirt étaient secs. Elle se leva, difficilement. Il y avait cette mer et cette plage…
« Où suis-je ? se demanda-t-elle. »
Les images lui revinrent : la tempête, le naufrage, leur périple en radeau, et Andrew… Elle revit ses yeux immobiles. Maintenant elle était toute seule, elle avait très soif et elle avait faim. Elle se souvint que dans le sac de secours se trouvait de l’eau et de la nourriture. Elle sortit la gourde et la vida d’un seul trait. Puis, elle prit quelques biscuits et les dévora.
« Il faut que j’arrive à joindre les gens, pensa-t-elle. Les secours sont certainement sur pied depuis longtemps. Il suffit que je leurs indique ma position et ils viendront me chercher. Ils s’occuperont de tout. »
Du sac elle sortit le GPS et le mit en marche. Le voyant s’alluma mais elle n’arrivait pas à le faire fonctionner. Elle tapa le code encore une fois. De nouveau, il ne se passa rien. Elle éteignit l’appareil, puis le ralluma. Encore un essai : sans résultat.
« Étonnant, se dit Edith. S’il avait pris l’eau, il ne s’allumerait pas. »
Elle essaya encore une fois mais l’écran restait noir. Elle sortit le téléphone satellitaire et l’alluma. Le numéro d’urgence était marqué sur le dos de l’appareil. Edith le composa mais le téléphone ne répondait pas.
« Lui aussi ?! s’étonna-elle. Décidemment je ne comprends pas. »
Elle fit un autre numéro, celui de son service de l’hôpital ; mais le téléphone ne répondait toujours pas.
« On verra plus tard, se dit-elle. Maintenant, il faut que je fasse un tour. Peut-être qu’il y a un hôtel tout près, ou un centre de vacances ? Dans un endroit aussi paradisiaque il devrait y en avoir un, ou même plusieurs. En route ! Une petite promenade me fera du bien. »
Elle sortit du grand sac une autre gourde, pleine, un couteau et cent dollars en billets de vingt. Elle cacha ensuite ses bagages dans un arbuste au feuillage touffu. Puis elle partit. Elle suivait la côte qui formait ici une baie. La mer était belle et calme. Il y avait partout cette couleur bleu d’azur d’une eau peu profonde. Des groupes de rochers la parsemaient, des galets jonchaient la plage. Une forêt tropicale dense s’étendait le long du rivage, aucune clairière n’était en vue. Sur les palmiers avoisinants des oiseaux colorés, sorte de perroquets sans doute, poussaient des cris aigus.
« Oh ! comme ça me plait, se dit Edith. C’est rassurant qu’il y ait des endroits si sauvages. Je n’aurais jamais imaginé qu’une nature comme celle-ci existait encore. »
La ligne du littoral tourna, et de là, elle zigzagua à perte de vue. La plage se rétrécit. Elle marchait maintenant sur un chemin caillouteux qui montait et descendait, de petites criques lui barraient parfois le passage. Mais elle avançait malgré tout, sautant d’une pierre à l’autre. Le soleil était brûlant. Sortie de nouveau sur le sable fin, elle essayait de suivre l’ombre des palmiers. Elle s’arrêta pour boire une gorgée d’eau. Il n’en restait plus beaucoup dans la gourde.
La côte tourna de nouveau mais devant elle le paysage ne changeait guère. Toujours ce bord de mer idyllique et cette forêt impénétrable. Il n’y avait pas la moindre trace d’une présence humaine, ici non plus. Elle avait chaud, l’eau allait lui manquer d’un instant à l’autre. Elle décida de faire demi-tour.
« Que faire ? se demanda Edith. Elle pensa au radeau : il y avait une tente là-bas et il serait bon de la récupérer. Elle pensa aussi à Andrew. Ce pauvre Andrew ! Il n’y avait qu’elle pour l’enterrer. »
Elle puisa encore une fois dans la réserve d’eau du sac, ouvrit une boîte de maïs et la vida. Puis, elle s’accorda un court repos.
Une demi-heure plus tard, elle se dirigeait vers le radeau. Elle ne le voyait pas du rivage car il était caché derrière ce fichu amas de rochers. Aller là-bas, maintenant, en plein jour et par beau temps, c’était vraiment facile. Un enfant y parviendrait. Elle progressait vite dans l’eau peu profonde. Il lui restait juste à contourner le petit îlot puis tourner légèrement sur la gauche et… Le radeau n’y était plus ! Edith, stupéfaite, s’arrêta. Puis elle continua la marche et arriva vite à l’endroit où elle l’avait laissé ce matin, coincé entre deux roches. C’était incroyable ! Elle ne s’attendait vraiment pas à ça ! Il ne restait aucune trace ! Pas le moindre débris ! La mer avait emporté le radeau et le corps d’Andrew avec…
Il n’y avait plus rien à faire à cet endroit sinistre et elle fit demi-tour. Mais avant de partir, elle grimpa sur un rocher et regarda autour : partout ce bleu d’azur et rien de plus ! Elle revint sur le rivage.
Ainsi, sa première journée de solitude se terminait. Le soleil touchait déjà la ligne des arbres. L’air devenait de plus en plus humide, son tee-shirt lui collait à la peau. Edith n’avait aucune expérience des tropiques. Pendant ses études, elle passa un week-end de trois jours en République Dominicaine, c’était tout. De plus, elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait ; une seconde tentative pour faire marcher le GPS et le téléphone n’aboutit à rien. Dans l’immédiat, la seule chose qui lui restait à faire était de s’accommoder de la situation. Surtout, elle devait se préparer à passer la nuit ici.
« Mais où et comment ? se demanda-elle. Sur cette plage ? »
La forêt si proche lui faisait vraiment peur. Elle imaginait le pire ! Un jaguar prêt à lui sauter à la gorge. Un python énorme s’enroulant autour de sa taille…
« Ne cédons pas à la panique, se dit-elle. J’ai une arme après tout. »
Edith tira du grand sac la couverture de survie, l’avant-dernière gourde d’eau, une boîte de conserves (mouton et haricots verts), une lampe de poche, et de son sac personnel elle tira son pistolet à la crosse nacrée. Elle le soupesa dans ses mains, lentement, puis l’arma et le désarma. Elle s’approcha le plus possible de la mer.
« J’installerais mon camp ici, sur le sable sec, au sommet de cette petite dune, décida-t-elle. »
Elle creusa d’abord une cavité peu profonde qu’elle entoura de quelques galets, sortit la couverture de survie de son sachet plastique. Elle regarda avec satisfaction sa nouvelle demeure.
« Je vais être bien ici, se dit-elle. Je vais pouvoir dormir tranquillement. »
Il y avait aussi autre chose : après la nuit passée dans le radeau et cette journée au soleil, elle se sentait sale et le supportait très mal.
« A quoi bon peut servir la mer sinon à la baignade, se dit-elle avec un brin d’humour grinçant. »
D’un seul coup, elle se débarrassa de ses habits, et sauta nue dans l’eau. Elle s’y aspergea, et ruisselante, fit un plongeon ; puis, elle pataugea à grand pas. Couchée sur le dos, elle fit quelques mouvements et se releva. L’eau coulait sur sa peau avec douceur. C’était très agréable, si apaisant. Une sensation de bien-être l’envahit. Sur le moment, elle oublia tous ses soucis. On pourrait dire : « une jeune femme en vacances, comme celles qu’on trouve si souvent sur les couvertures des magazines illustrés ».
Mais entre-temps le ciel s’assombrit, c’était le moment de sortir. Elle prit le temps de se sécher, remit son pantalon et son tee-shirt. Elle ouvrit la boîte de conserves et la mangea, vida la gourde. Demain, il lui faudra trouver de l’eau potable. Ab-so-lu-ment !
Elle se coucha. Enveloppée dans la couverture de survie – comme protection contre les bestioles et l’humidité du soir – elle tentait de s’endormir. Mais les images de la journée se bousculaient dans sa tête. Enfin, elle pensa au bain du soir qui était si agréable. Elle se promit de se baigner à nouveau demain matin. Cette pensée la réconforta mais son effet fut de courte durée.
La nuit était bien là et des voix étranges lui arrivaient de la forêt. Insectes ? Oiseaux de nuit ? D’autres animaux ? Dangereux peut-être ! Essayant de percer l’obscurité, guettant le moindre mouvement, elle se tenait sur ses gardes. Elle eut peur. Très peur ! Seule sur cette plage, elle se sentit abandonnée de tout le monde. Pourrait-elle se défendre vraiment avec ce petit pistolet dérisoire ?
Elle s’assoupit mais se réveilla aussitôt. La chaleur devenait insupportable. Elle rejeta la couverture, se mit par-dessus. Elle tentait de s’endormir en fermant les yeux. Mais elle n’y arrivait pas. Elle s’asseyait puis se couchait de nouveau. Elle restait longtemps encore éveillée, malgré des efforts répétés. Finalement, la fatigue l’abattit. Des scènes oppressantes l’envahirent.
Elle se vit seule dans la jungle, ne sachant où aller. Elle essayait pourtant d’avancer : comme il était pénible de se frayer un chemin à travers cette végétation dense. Pire encore : tout au long de son parcours, elle ressentait une menaçante présence. Derrière les arbustes épineux, des yeux brillants la guettaient, se fixaient sur elle. Voulant fuir, elle avança plus vite, courut presque. Les épines ensanglantaient ses mains et son visage. Soudain, elle sortit dans une clairière et tout de suite s’enfonça dans le marécage.
« Au secours ! Andrew, au secours ! »
Mais Andrew ne répondait pas. Allongé sur le dos, immobile, regard figé sur la haute couronne des arbres, il semblait ne pas avoir entendu ses cris alarmants.
Réveillée, elle sursauta de peur, se souleva sur ses mains. Remise de sa torpeur, elle scrutait longtemps la tache sombre de la forêt. Rien ne bougeait. Edith respira soulagée. Mais il y avait toujours ces mêmes bruits étranges qui se mélangeaient maintenant avec les clapotis des vagues. Couchée sur le dos, elle regardait les étoiles. Combien de temps ? Elle s’assoupit de nouveau et fit un autre songe :
Elle était attachée à un poteau au milieu d’une assez grande place, qui se trouvait au centre d’un village. Sa tête était couverte d’un ornement de feuilles et de fleurs, elle portait une jupe courte en fouillis de lianes mais son torse était nu. Qui l’avait emmené et que faisait-elle ici ? De modestes cabanes d’indigènes l’entouraient de toutes parts, mais auprès d’elle il n’y avait personne. Il n’y avait aucun être humain sur cette place, seul un couple d’oiseaux de proie traçait des cercles, de plus en plus serrés, au-dessus de sa tête.
« À l’aide ! cria-t-elle. Libérez-moi ! »
Mais personne ne répondait. Ses mains étaient liées et ses pieds aussi, elle ne pouvait donc rien faire. Les oiseaux descendirent encore, toujours silencieux, et leurs grands becs aiguisés se penchèrent sur elle.
« Au secours ! À moi ! »
Un homme sortit d’une cabane et avança dans sa direction sans se presser. Grand, peau foncée, visage strié des peintures rouges et noires, il portait un couteau dans sa main droite et un bâton sculpté dans sa main gauche. Avec le bâton, il fit signe aux oiseaux, qui s’envolèrent. Il se trouvait maintenant tout près d’elle. Il s’arrêta, laissa tomber son insigne de chef. Il caressa sa joue et sa gorge, doucement, longuement ; elle sentit sa main trembler et entendit sa respiration courte. L’homme regarda son couteau ...
Un cri d’oiseau nocturne. Edith, trempée de sueur, palpa ses mains, puis son visage. Non ! Elle était libre et elle était seule. La lune se montra et éclaira la plage.
Les heures passaient lentement. Elle s’endormait et se réveillait, tournait d’un côté et puis de l’autre. Elle alluma la lampe de poche et dirigea le faisceau lumineux sur le petit pistolet argenté. Il brillait d’une lumière bleuâtre. Enfin, elle trouva le sommeil pour de bon. Quand elle se réveilla, il faisait déjà jour mais le soleil n’était pas encore dans le ciel. L’air froid de la mer la fit frissonner et elle se leva. Elle avait mal partout. Elle ne se souvenait pas d’avoir jamais passé une nuit aussi exécrable. La lampe de poche ne fonctionnait plus. Elle se força à manger deux biscuits et but une gorgée d’eau. Elle essaya de nouveau de faire fonctionner le GPS et le téléphone, mais les deux appareils restaient muets, ce qu’elle n’arrivait pas à comprendre.
« Et maintenant, que dois-je faire ? se demanda-t-elle. Chercher du secours, évidemment. Il faut que j’explore l’autre partie du rivage. Il y a bien quelqu’un, quelque part ! se dit-elle. On me dira au moins où je suis. »
La journée s’annonçait de nouveau chaude, elle décida donc de partir sur le champ. Portant dans son sac la dernière portion d’eau, quelques biscuits, du jambon en conserve, des jumelles ainsi que son pistolet minuscule, elle suivait la côte. Comme hier, ici aussi la forêt descendait jusqu’à la mer, mais par endroits elle était moins épaisse et plus sèche. Ça et là, de petites clairières brillaient à travers les arbres. La végétation occupait cependant le gros de l’espace. Des cactus, arbustes à feuilles et aux épines, arbres de toutes sortes et surtout de nombreux cocotiers se présentaient aux yeux d’Edith, qui s’étonnait d’une telle richesse. Des chants et cris d’oiseaux remplissaient les airs. Il y avait des perroquets en nombre et des oiseaux noirs aux becs bossus. Une autre espèce attira aussi son attention. Ceux-là, possédaient de très longs becs, on pourrait dire des " becs-volants " avec des corps minuscules attachés derrière. Tout ce petit monde s’agitait autour d’un amas d’arbres nains, qui étaient couverts de grappes de petits fruits rouges.
« Cela ressemble au sorbier, se dit Edith, et ils en raffolent, on dirait. Je vais les goûter moi aussi. »
Elle aima le goût acidulé et sucré à la fois, mais mangea une poigné seulement. Elle se promit d’en ramasser plus au retour.
La côte tournait vers l’ouest et le paysage changeait. Ici, il y avait encore cette forêt touffue mais le relief devenait plus vallonné. Une colline pointait au-dessus des autres, son sommet rocailleux était couvert d’une végétation basse et clairsemée.
« Si je pouvais monter jusqu’en haut pour voir, pensa-elle. Ça fait au moins deux cents mètres, peut-être trois cents, et de là, il doit y avoir une large vue. »
En suivant toujours la lisière de la forêt, elle regardait attentivement devant ses pieds. Il n’y avait pas de chemin, aucun sentier nettement tracé. Elle décida d’emprunter une piste insignifiante qui semblait se poursuivre à travers la forêt dans la bonne direction. Pas après pas, prudemment, elle s’enfonça dans la pénombre. Mais sa progression fut lente. La piste était bordée de ronces et de lianes qu’elle écartait avec un bâton. Ses jambes se couvrirent d’égratignures. Serrant le pistolet dans l’autre main, elle fixait le chemin devant elle et regardait aussi sur les côtés, guettant chaque mouvement, le plus faible qu’il soit.
« Ce chemin, ce sont les animaux qui l’ont fait, pensa-t-elle. Mais quels animaux ? Ah ! ça commence à monter maintenant. Tant mieux. »
La pente devenait abrupte. Mais Edith grimpait obstinément, s’accrochant aux arbustes. Couverte de sueur elle s’arrêta un moment, puis reprit sa montée.
Le sol s’aplatit et la petite clairière du sommet apparut devant elle. Ça y est ! Respirant profondément elle fit le tour de l’horizon : sous ses pas, dans toutes les directions, s’étendait la terre, et au-delà, la mer. Elle regarda avec plus d’attention. Mais oui ! Cette mer la cernait de toutes parts.
« Je suis sur une île ! Il n’y a pas le moindre doute, se dit Edith. »
Elle ressentit une vive émotion, sans savoir vraiment pourquoi. Était-ce une excitation romanesque ou une crainte ? Ou les deux à la fois ?
« Quel scoop ! se dit Edith. Et quand je pense que le soir de la tempête on plaisantait là-dessus ! Mais île ou pas île, il me faut quelqu’un. Il y a bien au moins un village de pêcheurs, ou quelque chose dans ce genre ? »
Mais d’où elle se trouvait, on ne voyait aucune trace de la présence humaine. Elle inspecta l’île à la jumelle. La forêt tropicale dominait dans la partie est, ailleurs la végétation était plutôt basse, composée d’arbustes, d’agaves et de cactus. Des clairières parsemées de rares arbres dominaient par endroit. L’île avait globalement un climat sec, ça sautait aux yeux. Aucun ruisseau n’était en vue, et cela l’inquiétait. Il lui restait encore un fond de gourde, c’était tout. Et après ?! Qu’allait-elle faire ? Elle écarta pour le moment cette question embarrassante et continuait d’admirer la vue. La forme du littoral changeait sans cesse, aux lignes droites se succédaient d’agréables baies sablonnées. Quelques bouts de récif corallien se montraient de côté et d’autre. À deux, trois kilomètres d’elle, la côte devenait escarpée, et cet amas de roches s’incrustait dans les terres.
« En somme j’avais raison. Cette île est un endroit rêvé pour une villégiature, se dit-elle. Je n’aurais pu imaginer qu’au XXIe siècle il reste encore des coins aussi vierges sur notre pauvre planète. C’est étrange, surtout quand on songe que les villes du Venezuela et les grandes îles antillaises doivent être assez proches. »
Et en effet, du côté nord, derrière le bleu foncé dans la brume lointaine, il y avait une terre qui semblait être une île elle aussi, et du côté sud, une autre terre occupait une grande partie de l’horizon.
« Le continent sud-américain peut-être, pensa Edith. À combien de kilomètres d’ici? Elle savait qu’on sous-estime souvent les distances en mer. Dans ce cas, plus que vingt kilomètres sans doute. »
Elle décida de descendre. Il n’était pas tard, et elle pouvait encore poursuivre.
« J’essaierai de rester à l’ombre le plus souvent possible. J’irai voir du côté de ce massif rocheux. Je dois trouver un ruisseau ou une source. Au plus vite ! »
Une heure plus tard elle approchait l’endroit. Elle y pénétra par un sentier caillouteux. Un rongeur, sorte de petit lièvre, croisa son chemin et s’enfuit à toutes jambes. Edith se trouvait maintenant à une vingtaine de mètres au-dessus de la mer. D’ici aussi, la vue était belle, et s’étendait loin sur le rivage. Elle continua avec prudence, pendant un quart d’heure environ, et vit une grotte. Elle descendit et l’approcha. L’ouverture de la grotte se trouvait à environ quatre mètres du sol, et Edith grimpa sur une paroi rocheuse tapissée d’une mousse glissante. À l’intérieur, l’ombre jouait avec la lumière, et il lui fallut un moment pour mieux voir. La caverne était vaste et semblait inoccupée, justes quelques araignées tissèrent leurs toiles dans les coins. Elle se composait d’une grande pièce voutée, et d’une autre, plus petite et plus basse.
« C’est parfait, se dit Edith à voix haute. C’est ce qu’il me faut exactement : un salon-séjour et une chambre. J’emménage tout de suite. »
Elle vit de l’humidité sur le sol et cela l’intéressa vivement.
« Très bien, se dit-elle. Il peut y avoir de l’eau dans les parages. Sortons. »
À l’extérieur le soleil l’éblouit. Mais sans tarder, elle continuait son ascension jusqu’au pic rocheux qui dominait la zone. De là, il y avait une vue excellente sur les alentours. Son regard tourna et s’immobilisa.
« Ah ! je le savais, cria-t-elle joyeusement. »
Un ruisseau se trouvait sous ses pieds. Descendre et l’approcher fut l’affaire d’un instant. Le ruisseau n’était ni large ni profond, mais l’eau d’une clarté parfaite ; elle coulait doucement sur des cailloux aplatis. Edith s’agenouilla, toucha l’eau de sa main, la caressa, aspergea d’eau fraiche son cou et son visage. Puis, elle but une gorgée, encore une et encore… Ah ! Cette eau avait un goût exquis, rien à voir avec le goût de renfermé de ces quelques gouttes qui lui restaient dans la gourde. Elle s’en débarrassa au plus vite et remplit la gourde d’eau fraîche.
« Ça doit me suffire jusqu’à demain. Demain j’y reviendrai. »
Le retour fut rapide. Elle cueillit quelques grappes de fruits rouges, ramassa près de son campement deux noix de coco. Arrivée au bord de la mer, elle les frappa avec une pierre, mais n’arriva pas à les ouvrir. Fatiguée, elle y renonça.
Le soir, elle s’endormit vite et eut une nuit sans rêves. La fraicheur de l’aube la réveilla. Elle se leva, fit quelques pas. Elle avait faim. Des fruits rouges, il n’en restait plus ; ils y avaient toujours ces noix de coco, mais le courage lui manqua.
« Il va falloir que je retire d’abord la peau verte, se dit-elle. »
Une idée lui vint : les coquillages qu’elle avait vus au bord de l’eau, partiellement enfouis dans le sable. Elle retourna à l’endroit, en ramassa une quinzaine.
« Ils sont bon à manger, j’espère. De toute façon, je prends le risque. Mais comment les avaler ? Crus ? Non ! Je peux faire du feu ! Je ne suis pas comme ce pauvre Robinson Crusoé. J’ai un briquet, moi. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle ramassa quelques branches mortes, alluma un petit feu, y plaça trois pierres plates. Le feu sautillait d’une flamme vive, projetant mille étincelles, son bruit sec lui rappela la cheminée de son enfance. Quand le feu s’éteignit, elle plaça les mollusques sur les galets brûlants et tout de suite une agréable odeur excita ses narines. Quelques minutes plus tard elle dégustait son premier plat cuisiné.
Dans les journées qui suivirent, elle déménagea. Le transport des affaires s’avéra fastidieux. Elle le fit en deux fois, traîna le grand sac de secours avec peine. Puis, elle aménagea la caverne. Un couchage fut confectionné avec des feuilles de palmier. Quelques morceaux de bois, quelques branches et des lianes, lui servirent à fabriquer une table et un tabouret très rudimentaires. Elle rassembla laborieusement des pierres, petites et grandes, pour protéger l’entrée durant la nuit. Une telle protection était dérisoire, elle le savait, mais ça la rassurait quand même. Elle visita les alentours. La forêt reculait par endroit pour donner place à la savane. Différentes espèces d’oiseaux survolaient une colonie de grands cactus, qui étaient couverts de belles fleurs roses et portaient des fruits : des petites pommes vertes. Les oiseaux en raffolaient. Edith croqua dans une pomme et la trouva à son goût. Elle en ramassa plusieurs pour les manger plus tard. Elle suivit le bord de la mer à la recherche de crustacés et trouva les mêmes que la dernière fois ; d’autres ressemblaient aux huîtres, d’autres encore aux palourdes. Elle vit aussi des oursins et des petits crabes.
« Parfait ! Il y a l’abondance ici, se dit-elle. Je vais pouvoir changer de met chaque jour. »
Un couple de lézards courut sous ses pieds : « Les lézards, c’est bon pour les chats. Moi, je ne mangerai jamais ça. »
Près de sa demeure, elle rencontra le même rongeur qu’auparavant : « On dirait un lapin ; d’où il vient celui-là ? »
Mais le lapin eut la vie sauve. Edith renonça à utiliser son pistolet, préférant garder les balles pour une autre occasion.
Après plusieurs tentatives maladroites, elle apprit à ouvrir les noix de coco à l’aide de deux pierres, dont une aiguisée comme un couteau, l’autre lui servant de marteau. Laissant de côté l’eau de coco, elle grignotait la pulpe. Elle envisageait sérieusement d’aller à la pêche. Il y avait une multitude de poissons dans les eaux peu profondes du lagon, mais elle ne savait pas comment s’y prendre. Finalement, elle fabriqua une lance, en taillant une tige rigide et lourde avec son canif. Les premiers essais échouèrent, mais elle décida de poursuivre. Elle souffrait quotidiennement de maux d’estomac.
« C’est normal, se consolait-elle. Mais je vais m’y habituer. Cette île peut me nourrir ! C’est la seule chose qui compte. »
Les journées se suivaient, chaudes et ensoleillées. Edith se levait tôt et commençait la matinée par une longue baignade. Puis, elle marchait le long de la plage en regardant la mer qui restait vide. Aucun bateau ne se montrait et Edith s’en étonnait.
« Comment se fait-il que les secours n’arrivent toujours pas ? On ne nous cherche donc plus ? Admettons … mais il y a bien des gens dans les parages; comment ça se fait que personne ne vient sur cette île ? Ils viendront enfin, j’en suis sûre ! Dès que je vois un navire, j’allume un grand feu en une minute. »
Le mois de mars avançait et sa vie s’organisait. Chaque jour, elle s’approvisionnait en eau et nourriture : mollusques, fruits, noix de coco.., une fois elle réussit même à transpercer un poisson avec sa lance. Le goût du poisson grillé lui resta longtemps dans la bouche. A part ce succès isolé, elle ratait ses coups mais continuait à s’exercer avec obstination. Elle parcourait la région. Lors d’une de ces excursions, Edith fit une rencontre dangereuse. Elle était en train de grimper un escarpement rocheux, quand soudain un grand serpent lui barra la route. Frappée de panique elle descendit à toute vitesse, tombant sans arrêt, s’écorchant les genoux et les bras. Heureusement, le serpent ne la poursuivit pas. Une fois dans sa grotte, elle pensa à son pistolet qu’elle avait oublié sur le moment. Elle se promit de faire plus attention désormais.
Dans son calepin, elle notait les jours. Ayant commencé à le faire avec du retard, elle ne savait plus la date exacte mais cela lui importait peu. Elle avait ainsi l’impression de maitriser le temps, lequel, de toute façon, passait à grande vitesse. La solitude commençait à lui peser. Elle se parlait parfois toute seule mais cela ne suffisait pas. C’était le début du mois d’avril quand elle commença à rédiger un journal.
Extrait du journal de EJ :
Ça fait plus d’un mois maintenant que je me trouve ici. Quelle histoire incroyable ! Je n’aurais jamais pu imaginer cela. Seule sur cette île, et pas moyen de contacter qui que ce soit. L’endroit est charmant pourtant. J’aurais aimé y passer quelques jours de vacances en bonne compagnie. Mais pas toute seule et pas si longtemps ! Je commence à m’ennuyer sérieusement. Je ne sais pas ce qui se passe ailleurs, comme si le monde avait cessé d’exister d’un seul coup (un poste de télé serait le bienvenu). Et je manque de confort, ça c’est vraiment pénible ! Quand on y pense, un lit en feuilles de palmier ! Chaque matin je me réveille avec des courbatures. De plus, mes vêtements s’usent vite. Le tee-shirt a perdu sa forme. Le pantalon s’est déchiré à deux endroits ; il va falloir que je le rafistole. Mais bon.., essayons de vivre avec la nature. C’est ça, je vais me transformer en une fille des îles, comme celles qu’on voit danser à l’écran. Il faut que je me confectionne une jupe avec des lianes très souples. J’en ai vues des comme ça, près du ruisseau.
Toujours aucun bateau en vue. Je ne comprends pas !
Depuis la rencontre avec le python, je me méfie. D’autant plus que j’avais vu d’autres serpents sur cette île. Certains doivent être venimeux. J’écarte les ronces avec mon bâton et je regarde bien le chemin devant moi et je regarde aussi sur les côtés. Finalement, cet endroit n’est pas si paradisiaque que ça. Que peut-il y avoir encore dans cette forêt sauvage ? La nuit, j’entends des bruits étranges. Une fois, c’était comme si une bête grattait avec ses griffes les pierres qui protègent l’entrée de ma grotte. Cela durait longtemps, mais j’ai manqué de courage pour aller voir. Le matin, j’ai cru apercevoir des traces de pas au sol ! Ou bien, ce n’est que mon imagination fertile ? Dans le doute, j’ai renforcé encore la barrière.
Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange. Un voilier approcha ma côte et accosta juste devant ma demeure. Des hommes costumés en sont sortis. Ils vinrent vers moi, me regardèrent. Ils m’entourèrent en cercle. Et là… je me suis réveillée. Décidemment, mes nerfs me jouent des tours.
Le soleil allait bientôt se coucher et Edith alluma le feu. Elle le faisait tous les soirs, pour faire griller un crabe ou un poisson qu’elle avait réussi à transpercer de sa lance. Elle le faisait parfois juste pour contempler les flammes. Cela l’apaisait. Ses pensées voguaient paresseuses, allaient vers le passé. Elle se rappelait sa vie tranquille à Boston, ses amis, ses loisirs et sa clinique. L’image de son ex apparut une fois; furtive, elle s’éloigna aussitôt. Elle pensait souvent au CAPTAIN GRANT naufragé et à la tempête. Maudite tempête ! À ce moment, le souvenir douloureux d’Andrew revenait inévitablement.
« Pauvre Andrew, pensait-elle. Il était si gentil. S’il pouvait être là maintenant, avec moi. À deux, on se débrouillerait mieux.., et je serais en sécurité avec lui. Quelle malchance ! »
Puis la nuit tomba et le feu s’éteignit. Elle rentra dans sa grotte et se coucha sous la couverture de survie, qui était à moitié déchirée, mais qui la protégeait contre le froid quand même. Cette fraîcheur relative de la nuit contrastait avec les chaleurs du jour qui s’accrurent encore. Car en ce début du mois de mai le temps changeait. L’air devenait plus humide et les nuages se formaient en fin de journée. De plus en plus souvent, ça se terminait par un orage, suivi d’une averse violente et brève. L’eau descendait alors avec fracas le long de la paroi rocheuse, et de sa grotte Edith admirait le spectacle. Les feuilles des palmiers se pliaient sous l’effet de cette pluie intense, des vapeurs d’eau y émanaient. Ce jour-là, il eut de nouveau un orage et l’idée lui vint :
« Tiens, cette pluie pourrait me servir de douche, se dit-elle. Faire ma toilette dans le ruisseau, deux fois par jour, ça m’embête. Ça sera plus pratique de la faire sous la pluie, et plus agréable aussi. »
