EEKLO - Bertrand Demars - E-Book

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Bertrand Demars

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Beschreibung

Andréas Eeklo, jeune garçon de dix-huit ans, rêve de s’évader et de voyager. Alors, quoi de mieux que la Marine nationale ? 

Sa première affectation, en tant que manœuvrier sur le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, le conduit en Amérique latine. Mais rapidement, Andréas s’inquiète de son futur « post-armée », et décide d’anticiper en s’intéressant de plus près au lucratif trafic de stupéfiants… Un commerce grandement facilité par son travail et son accès aux bâtiments de la Royale. Hélas, sa première opération est un désastre complet et attire sur lui l’attention de l’agent Herriot, en poste à la DPSD, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense.
 
Un jeu du chat et de la souris s’engage alors entre les deux hommes, une course-poursuite autour du globe qui va durer plus de quinze ans. Mais derrière les apparences peuvent se cacher des secrets bien gardés, et dans l’ombre, des intentions malveillantes. En réalité, qui court après qui ?

Pour son premier roman, Bertrand Demars nous livre un thriller rythmé, impossible à lâcher.

EXTRAIT

« Tremblez néophytes, tremblez », brailla une voix puissante dans les haut-parleurs du bateau. Andréas se réveilla en sursaut et se heurta violemment le haut du crâne au plafond de son lit. Il n’eut même pas le temps de se plaindre que ses rideaux furent arrachés par son supérieur, qui lui hurla dessus :
— C’est aujourd’hui néo ! Ça commence maintenant ! T’es notre chose, notre propriété pendant cinq jours. Je vais te débouler dans l’arrière-train ma princesse. Tu imagines Léonidas et ses trois cents guerriers te refaire le rectum ? Tu vas rêver de moi et tu vas rêver en couleur, crois-moi !
Son supérieur se pencha sur Andréas. Sa tête ronde et ses joues de gerbille mal rasées angoissaient le mousse. Son patron, les yeux mi-clos, renifla le haut du corps du jeune homme.
— Tu sens la sciure fraîche. Habille-toi jeune chienne bleue. Pour que je t’attache et te balade, afin de montrer au monde et à Neptune lui-même, comme tu es belle.
Andréas se recula dans son lit. Mais les cinquante centimètres de largeur de son matelas ne pouvaient le laisser partir bien loin. L’haleine fétide de son patron, mélange de tabac, de café froid et d’ail mal digéré, le dégoûta.
Un jeune marin encore endormi, dans un lit au-dessous, se réveilla péniblement. Ne comprenant pas la situation, il balbutia quelques mots :
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il en se protégeant les yeux du revers de sa main, afin de ne pas être agressé par la lumière vive du poste.
Le maître Bard sauta à terre, empoigna le garçon et le jeta manu militari au sol puis remonta sur son perchoir, un sourire narquois aux lèvres. Andréas prit peur de la réaction exagérée du patron. Il essaya d’allumer sa lampe, mais la main calleuse et poilue de son tortionnaire l’en empêcha.

À PROPOS DE L'AUTEUR


Aventurier et rêveur, Bertrand Demars, tout comme son personnage principal, s’est engagé dans la Marine avec l’idée de voyager et découvrir le monde. Pour son premier roman, il s’est inspiré de ses missions, de ses escales et des différentes rencontres qu’il a pu faire au cours de ses dix années de navigation au service de la Marine nationale française. Il a réussi à créer une intrigue authentique et captivante, sans jamais trahir le secret-défense.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Présentation de l'auteur

Aventurier et rêveur, Bertrand Demars, tout comme son personnage principal, s’est engagé dans la Marine avec l’idée de voyager et découvrir le monde. Pour son premier roman, il s’est inspiré de ses missions, de ses escales et des différentes rencontres qu’il a pu faire au cours de ses dix années de navigation au service de la Marine nationale française. Il a réussi à créer une intrigue authentique et captivante, sans jamais trahir le secret-défense.

Résumé

Andréas Eeklo, jeune garçon de dix-huit ans, rêve de s’évader et de voyager. Alors, quoi de mieux que la Marine nationale ? Sa première affectation, en tant que manœuvrier sur le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, le conduit en Amérique latine. Mais rapidement, Andréas s’inquiète de son futur « post-armée », et décide d’anticiper en s’intéressant de plus près au lucratif trafic de stupéfiants... Un commerce grandement facilité par son travail et son accès aux bâtiments de la Royale. Hélas, sa première opération est un désastre complet et attire sur lui l’attention de l’agent Herriot, en poste à la DPSD, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense.

Un jeu du chat et de la souris s’engage alors entre les deux hommes, une course-poursuite autour du globe qui va durer plus de quinze ans. Mais derrière les apparences peuvent se cacher des secrets bien gardés, et dans l’ombre, des intentions malveillantes. En réalité, qui court après qui ?

À ma famille et mes amis, qui m’ont toujours encouragé et soutenu.

À la Marine, sans laquelle je n’aurais pu écrire ce livre.

À tous les hommes de mer.

À ma femme Marie et mon fils Andréas.

À Pierre Pauquet, pour son savoir, son temps et sa gentillesse.

À Anouchka Wood, pour son amitié et la couverture du roman.

Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer.

ARISTOTE

1.

« Tremblez néophytes, tremblez », brailla une voix puissante dans les haut-parleurs du bateau. Andréas se réveilla en sursaut et se heurta violemment le haut du crâne au plafond de son lit. Il n’eut même pas le temps de se plaindre que ses rideaux furent arrachés par son supérieur, qui lui hurla dessus :

— C’est aujourd’hui néo ! Ça commence maintenant ! T’es notre chose, notre propriété pendant cinq jours. Je vais te débouler dans l’arrière-train ma princesse. Tu imagines Léonidas et ses trois cents guerriers te refaire le rectum ? Tu vas rêver de moi et tu vas rêver en couleur, crois-moi !

Son supérieur se pencha sur Andréas. Sa tête ronde et ses joues de gerbille mal rasées angoissaient le mousse. Son patron, les yeux mi-clos, renifla le haut du corps du jeune homme.

— Tu sens la sciure fraîche. Habille-toi jeune chienne bleue. Pour que je t’attache et te balade, afin de montrer au monde et à Neptune lui-même, comme tu es belle.

Andréas se recula dans son lit. Mais les cinquante centimètres de largeur de son matelas ne pouvaient le laisser partir bien loin. L’haleine fétide de son patron, mélange de tabac, de café froid et d’ail mal digéré, le dégoûta.

Un jeune marin encore endormi, dans un lit au-dessous, se réveilla péniblement. Ne comprenant pas la situation, il balbutia quelques mots :

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il en se protégeant les yeux du revers de sa main, afin de ne pas être agressé par la lumière vive du poste.

Le maître Bard sauta à terre, empoigna le garçon et le jeta manu militari au sol puis remonta sur son perchoir, un sourire narquois aux lèvres. Andréas prit peur de la réaction exagérée du patron. Il essaya d’allumer sa lampe, mais la main calleuse et poilue de son tortionnaire l’en empêcha.

— Vous êtes fou ou quoi ? Vous allez trop loin là, s’exprima Andréas.

— On joue les récalcitrants, les meneurs d’hommes. Mais ici, t’es dans mon antre, t’es sur mon terrain. Les règles, je les diffuse au compte-gouttes. Plus tu seras gentil et plus tu auras droit à des privilèges. Alors habille-toi maintenant ! Mets ton peignoir de charmeuse et ramène tes deux petites pommes à l’extérieur. Je crois qu’elles veulent voir le jour.

Le patron lâcha le col du tee-shirt d’Andréas et sortit du poste. Andréas se leva, descendit de son lit et prépara son déguisement pour le rite initiatique que tout marin se doit d’effectuer un jour dans sa carrière : le passage de l’Équateur, plus communément nommé « le passage de la ligne ». Andréas enfila une jupe et un petit haut blancs, puis se grima le corps de bleu et se coiffa d’un bonnet blanc, qui ressemblait plus à un phallus mou après l’amour, qu’à un bonnet de Schtroumpf. Ses amis le regardèrent sans un mot. On pouvait lire de la compassion et de la peine dans leurs regards. Lui, sa préparation enfin terminée, s’observa une dernière fois dans le miroir. Dans un dernier et long soupir, il sortit pour prendre la direction de la plage avant du Jeanne d’Arc. Des cris et des bruits de pieds trépignaient, résonnaient dans les coursives.

Andréas monta les échappées qui le menaient au point de rendez-vous des néophytes. Sur le chemin, les « chevaliers », ou « dignitaires », ne manquaient pas de le chahuter, le provoquer, l’insulter. Ils étaient nommés ainsi car leurs appellations correspondaient au nombre de fois où ils avaient franchi la ligne imaginaire de l’Équateur. Ils passaient « de l’autre côté de la barrière » et devenaient les « maîtres de cérémonie », les tortionnaires.

À l’avant, à ciel ouvert, il découvrit l’ampleur du phénomène. Une centaine d’hommes et de femmes, tous grimés, patientaient, parqués dans un coin. Un homme hurla et exigea le silence pour l’arrivée de « Neptune » et « Amphitrite ». Les dieux mythiques de la ligne firent leur entrée sous les applaudissements et les sifflements des marins. Andréas regarda tout autour de lui. L’océan était calme, aussi plat qu’une mer d’huile. Quelques nuages blancs et rose pâle peignaient le ciel bleu. Il avait rêvé de ce moment mais, face à son réveil musclé, il ne savait plus quoi penser des épreuves qu’il allait devoir endurer.

Neptune prit la parole. Grand, cheveux longs et blancs, une belle barbe coordonnée à sa coiffure, il était vêtu d’une longue toge blanche. Dans sa main droite, son trident, avec lequel il menaçait son auditoire. À sa gauche, sa femme, Amphitrite, jouait de ses charmes, pour faire perdre la tête aux jeunes marins, à ces jeunes « néos ». Les mousses écoutèrent assidûment le discours du Roi des mers, avant d’être pris à partie par les « sauvages ». Ces gars étaient les plus affreux. Torses et jambes nus. Le corps peint de noir. Ils s’étaient confectionné, pour l’occasion et comme seul accoutrement, des jupes en feuilles de palmier. Ils entamèrent alors un chant tribal des îles du sud du Pacifique – le très impressionnant hakka – dans le but d’effrayer l’assistance. Ils chantaient fort, ouvraient grands leurs yeux, comme pour expulser leurs globes oculaires. La langue sortie et pendue, ils mimaient un égorgement en règle en passant le pouce d’une oreille à l’autre, en descendant au niveau de la gorge. Ils paraissaient envoûtés par un esprit malin, qui avait soif de sang et de chair fraîche.

Le chant terminé, ils se reculèrent et s’emparèrent de manches à incendie. Les trois lances parées, ils arrosèrent copieusement les néophytes en hurlant. Ces derniers tentèrent de se protéger de l’eau sous pression, mais rien n’y faisait. La situation virait au comique, comme un après-midi dans un parc aquatique. Mais les apprentis de la mer n’étaient pas là pour plaisanter, pas au début du moins.

Les gendarmes équatoriaux prirent alors le relais. Déboulant avec de grands gestes et des voix qui portaient loin, ils obligèrent les jeunes à se mettre à genoux et les forcèrent à les suivre, en cheminant par un trajet précis fait d’embûches et autres guets-apens. Les insultes pleuvaient, mais tout le monde se plia aux règles. Du matelot au capitaine, personne n’était épargné. Lors de ce rite initiatique, il n’y avait pas de différences de grades. Un « néophyte puant », voilà ce que l’on était.

Le parcours se termina devant une table. Farine, œufs, détritus, ainsi que de l’huile alimentaire et mécanique, attendaient les corps des gentils déguisés. Enduits de ces produits, ils furent alors menés aux « sauvages », qui les empoignèrent par une extrémité et les plongèrent, et les plongèrent encore, dans la « piscine ». Le mélange immonde de l’eau et de ces ingrédients forma une pâte dégoulinante, flasque, qui collait les paupières et obstruait les orifices. Mais le temps n’était pas au repos. Pour mériter son « passage de la ligne », il fallait aller le chercher. Et ce fut à eux de se présenter aux services des postes et non le contraire.

Le « facteur » attendit patiemment ses victimes. Dans une boîte jaune, il plaça son postérieur nu, maculé de pâte à tartiner. Durant deux jours, il avait suivi un régime strict à base d’œufs, d’ail, de bière et de haricots rouges. Entre ses deux fesses était glissée la « convocation », symbole du « Graal » pour tout néophyte. Mais pour se l’approprier, ils devaient, mains attachées dans le dos, s’en emparer avec la bouche.

À l’ouverture des portes jaunes, plus d’un fut écœuré. Mais le bruit ambiant, les sifflements et les bousculades, forcèrent le bizuté à fondre sur ce bout de papier, pour l’arracher d’un coup de dents. Encore fallait-il rendre hommage aux divinités des eaux. Pour ce faire, Amphitrite tendit son pied nu, le gros orteil recouvert de piment. En signe d’allégeance, le néophyte dut baiser le pied et lécher l’orteil. Ceux qui s’y refusèrent se virent maîtrisés, plaqués au sol ; sur leurs fronts, un tatouage éphémère au marqueur : « Néo récalcitrant ».

Andréas Eeklo, à genoux, attendant que sa sentence lui soit lue, repensait à son Ardèche natale, à la tranquillité de sa vie avant qu’il ne décidât de s’engager dans la Marine nationale. Il se remémora ses envies, ses désirs et ses rêves. Du haut de ses dix-huit ans, il cherchait l’aventure. Les eaux recouvrant plus de 70 % de la planète, ce serait donc en naviguant qu’il vivrait ses ambitions. Mais en l’an 2000, la seule façon de naviguer et courir le frisson était de s’engager. C’est donc ainsi qu’il signa pour dix années, sous le drapeau, comme matelot manœuvrier.

Il avança à genoux sur le pont brûlant, les yeux éblouis par un soleil radieux. Il n’avait pas imaginé ce passage, ce bizutage, sous cet angle. Mais il ne pouvait pas faire marche arrière. Ce qu’il vivait, il l’avait cherché et il comptait aller jusqu’au bout. Dans quelque temps, il ne serait plus considéré comme un « néophyte puant », mais comme un marin à part entière.

Après ses six mois de classe, il choisit d’embarquer à bord du porte-hélicoptères le Jeanne d’Arc, où il entama sa première mission. Ses attentes furent comblées et plus encore.

2.

New York, Port-au-Prince, Puerto Rico, les îles Vierges Saint John’s, la Guadeloupe, la Martinique, Georgetown, Rio de Janeiro, Montevideo, Bahía Blanca, Port-Gentil, Douala, Lomé et Dakar ne furent qu’une partie des villes dans lesquelles le bâtiment fit escale.

Andréas se rêvait en Corto Maltese des temps modernes, parcourant les océans, vivant au rythme de la mer, subissant les assauts des tempêtes déchaînées, admirant les bancs de dauphins, les baleines et autres animaux marins.

Mais son but était de pourchasser le soleil, le voir se lever et se coucher sur toutes les mers du monde. Il en avait fait la promesse à sa mère. Par nuits calmes et claires, il s’isolait sur les plates-formes ouvertes appelées « les extérieurs ». Il laissait la brise prendre possession de son être. Elle l’engourdissait pendant qu’il observait les milliards d’étoiles qui scintillaient au-dessus de lui. Il n’y avait pas un bruit, juste celui des vagues fendues par l’étrave qui glissait le long de la coque, ressemblant ainsi à un torrent de diamants qui étincelaient de pureté. Andréas se sentait serein, libre de toute contrainte ou de tout ordre ; il se laissait mener, voguant sur les flots à la recherche de lui-même. En fouinant au fond de son imagination, il parvenait à entendre les notes d’une cornemuse qui le guidait vers le port le plus proche.

Un soir, après avoir appareillé de Bahía Blanca, il repensa à une rencontre toute particulière qu’il avait faite. En compagnie de trois amis, ils avaient découvert un bar atypique et regorgeant de jeunes femmes, dont le tenancier était français. Marco était un expatrié, originaire de Dijon. Les trois loups de mer qui accompagnaient Andréas lui firent goûter de la cocaïne. Ce dernier dansa toute la nuit sous les yeux ébahis de Marco et des marins, qui ne savaient pas où le jeune homme avait bien pu apprendre à se dandiner de cette façon.

Andréas se remémora ce soir de fête, ainsi que le discours qui lui avait été tenu sur le prix de cette marchandise locale et son prix potentiel de revente en France. Il savait que le contrat qui le liait à l’armée lui assurait un emploi pour les dix années à venir. Mais que se passerait-il par la suite, s’il n’était pas renouvelé ? Cette pensée lui tordait les boyaux.

Mais il était surtout anxieux à cause d'une idée qu’il ne parvenait pas à chasser de son esprit. Et s’il importait cette drogue en la faisant transiter sur son bateau, pour la revendre en France ? Voilà de quoi étaient faites ses pensées impures, dangereuses et totalement illégales.

Ses ambitions d’aventures avaient-elles pu disparaître aussi facilement ? Pourquoi pensait-il à cette activité illicite ? La peur. La peur d’un avenir incertain était sa seule réponse. En retournant la question en tous sens, il se rendit à l’évidence. Il envisageait sérieusement d’importer des produits illicites, cartouches de cigarettes et autres fétiches en France, dans le seul but de se confectionner un bas de laine pour ses vieux jours.

Il aimait son métier, aimait la France, et se souvenait mot pour mot du jour où il avait prêté serment à son pays en signant son engagement. Il se remémora sa première escale, New York, durant laquelle il avait rencontré des gens adorables, fait l’amour à une femme superbe, charmée quelques heures plus tôt dans une boîte de nuit, sur les quais de l’Hudson. Le rhum qui coulait à flots sur les îles. La samba endiablée du Brésil. Les bars putrides de Lomé où les femmes, étalant leur chair et offrant leurs charmes, l’avaient effrayé. Comme cette jeune togolaise qui lui avait susurré à l’oreille : « J’ai le clito aussi affûté qu’un rasoir ».

Il naviguait seulement depuis quelques mois et des souvenirs de vieux loup de mer étaient déjà gravés en lui, à jamais. Il décida d’occulter toute pression. Il lui restait encore quelque temps à passer en mer, et son prochain départ ne serait pas avant l’année prochaine. Son projet avait encore soit le temps de mûrir, soit le temps de mourir. Pour le moment il ne pensait qu’à l’abondance que l’univers lui offrait.

Il allait rentrer sur Brest, la fanfare les accueillerait, le quai serait bondé par les familles de ces gens de la mer qui viendraient chercher leurs époux, épouses, fils et filles. Lui passerait son sac en bandoulière et retournerait auprès des siens pour un mois de permission.

Au même instant, dans les bureaux de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, le second maître Gauthier Roussel reçut des informations d’un agent présent sur le porte-hélicoptères. Il s’empressa de les mener à son supérieur, le maître Félix Herriot.

Cet homme, fils et petit-fils d’inspecteur de police, s’était écarté de la voie des képis de la maréchaussée pour embrasser celle des pompons rouges des écumeurs des mers. Il voulait voyager, découvrir d’autres pays, d’autres peuples. Mais sa vision de la Marine s’étaya avec le temps. Il ne navigua pas autant qu’il le désirait et l’amour ayant fait irruption dans sa vie, il ne voulut plus s’éloigner de sa promise. Puis le chromosome familial du détective fit surface. Il postula alors pour entrer dans le renseignement au sein de la DPSD. Il se forgea une réputation et une spécialité : celle de traquer les militaires qui, d’une façon ou d’une autre, tentaient d’introduire en France des objets ou toute sorte de contrebande.

Les murs de son bureau étaient gris et taupe. Des photos de sa famille dans trois petits cadres en bois vernis, posés dans le coin droit de son bureau. Quelques dossiers ouverts sur son étagère et des photos de potentiels suspects, punaisées sur un tableau en liège. Sa table de travail était impeccable. Son ordinateur et une lampe Bankers en bronze représentaient l’essentiel de son matériel. Lui était fin, brun, les yeux gris. Son regard pétrifiait. Combiné à sa voix rauque, il était en possession d’armes de destruction ou de séduction massives.

Assis, il lisait un dossier et faisait tourner un stylo-plume argenté dans sa main droite, tel un batteur adroit avec ses baguettes de bois, quand son adjoint pénétra dans la pièce.

— On a les infos sur le Jeanne. On a confirmation qu’un certain Baudu est en possession de plusieurs grammes de cocaïne.

— Montre-moi, demanda Herriot.

— On contrôle également sa bande de copains ?

— Non, pas la peine. Préviens la gendarmerie et annonce à notre agent qu’on bougera le jour même de l’accostage.

— Reçu, dit Roussel.

Ce dernier se retira et Herriot se leva de sa chaise. Il s’avança face à son tableau. Son flair et son instinct ne l’avaient jamais trahi, mais il souhaitait quelque chose au fond de lui. Un affrontement. Une véritable enquête avec un adversaire à sa taille. Il en rêvait secrètement. Il se lassait de ces petites arrestations. Il en était blasé.

L’océan joua une dernière fois avec le Jeanne, il le ballotta, le bringuebala sous des tonnes d’eau puis le laissa rentrer à bon port. Il faisait un temps radieux à Brest. Les quais étaient saturés par la foule venue en nombre. La fanfare résonnait dans tout l’arsenal brestois. Les enfants jouaient, criaient et contemplaient ce monstre de fer avec lequel papa partait travailler.

Mais contre toute attente, deux voitures de gendarmerie se garèrent au pied de la coupée1 et stoppèrent les retrouvailles. Le commandant en second s’entretint avec les forces de l’ordre et quelques minutes plus tard, le second maître Baudu était demandé dans son poste. L’équipage attendait, silencieux et incompréhensif face à cette situation.

Andréas, en retrait, observait la coupée, quand Baudu sortit enfin, escorté, puis précipité dans la voiture des gendarmes, qui branchèrent le gyrophare et quittèrent les lieux sous les regards des civils qui assistaient, médusés, à cette arrestation.

Le maître Bard apparut dans le dos d’Eeklo et lui posa une main sur l’épaule.

— Baudu n’a pas été discret. Tu connais la DPSD ?

— Non, répondit Andréas.

— Ils surveillent les intérêts de la Défense. Nous compris. Quand on part, il y a toujours un de leurs sbires à bord. Mais on sait jamais qui c’est. À l’avenir, quoi que tu fasses, souviens-toi d’eux, mon grand. Ce sont des hyènes qui n’hésiteront pas à te croquer à la gorge. Du moins, je le ressens comme ça !

Andréas observa la voiture quitter les lieux. Les regards pétillants des militaires, si heureux de rentrer à bon port, étaient devenus sombres et inquiets. On cherchait des réponses. Mais soit il n’y en avait pas, soit on ne voulait pas s’avouer certaines vérités. Andréas partit dans son poste et se changea, puis il descendit la coupée, musclé et bronzé. Il laissa ses amis à leurs retrouvailles, car il avait les siennes.

Sur le trajet du retour, il repensa à ces cinq mois, passés en mer. La visite de New York en tenue de cérémonie. Les passants qui applaudissaient leur passage et les prenaient en photos sous toutes les coutures. Cette femme, rencontrée dans un club, qui, en quelques phrases, de quelques battements de cils, l’avait invité chez elle pour qu’ils finissent la nuit ensemble, dans son loft de l’East Village. Il se remémora la chaleur sur son visage lorsqu’il était allongé sur les plages de Rio en sirotant des caïpirinhas. La rencontre surprenante de Marco à Bahía Blanca.

Quant à l’Argentine, c’est également lors de cette escale qu’il se rendit compte que les abus de toutes sortes peuvent littéralement transformer quelqu’un que vous pensiez connaître en un total inconnu.

Puis vint la découverte du continent africain, avec ses rituels et sa magie. Les couleurs vives, les accents marqués et les rires à gorges déployées. Il avait tout aimé, les marchés, les odeurs, les rencontres.

Un soir, le maître Bard, son patron, petit homme rond et jovial parlant comme Audiard, l’avait mené dans un lieu typique des nuits togolaises : l’Abreuvoir. À l’intérieur se mêlaient marins, filles de joie et mercenaires inavouables. Andréas était pétrifié par l’approche plutôt radicale des jeunes femmes.

Bard prit les choses en main et lui offrit un présent dont il se souviendrait longtemps. Assis sur une chaise au milieu d’une pièce, six femmes dansèrent pour lui, puis elles retirèrent leurs hauts et se placèrent autour d’Andréas. Elles formèrent une sorte de pyramide. Lorsqu’elles furent en place, deux barmans débouchèrent des bouteilles de champagne qu’ils firent couler le long des épaules nues des prostituées, afin que le liquide glisse sur leurs seins, leurs bras, leurs hanches. Andréas, au-dessous, ouvrit grands ses yeux, pour le spectacle et sa bouche, pour récupérer le précieux breuvage. Une fois les bouteilles vides, les danseuses s’approchèrent des lèvres du Français et offrirent leurs mamelons, encore pétillants, au garçon tout juste majeur. Le seul bémol fut son ami Baudu qui, ivre, frappa violemment Andréas au visage avant que les videurs ne puissent l’en empêcher.

Comment aurait-il pu oublier cela ? Il s’endormit paisiblement. Dans quelques heures, il arriverait en gare de Valence et retrouverait sa famille.

Dans la maison familiale, sa mère avait mis les petits plats dans les grands. Le temps était radieux. La baie vitrée, ouverte dans sa totalité, offrait une vue superbe sur la vallée de l’Eyrieux. Autour de la piscine, des photophores brillaient. La table de réception était très bien ordonnée. Sur la gauche, différents alcools forts et des adjuvants. Au centre, formant un cercle parfait, des verres classés par taille. À droite, le vin et des sauts de glaçons. Les canapés et petits fours trouvaient leurs places ici et là, tandis que le barbecue attendait, braises brûlantes, de recevoir ses premières merguez. La mère d’Andréas, un verre de vin blanc et un joint entre les mains, scrutait chaque détail.

Tout était prêt, il ne manquait plus que la musique et surtout l’hôte principal, son fils. La porte d’entrée grinça doucement ; la mère d’Andréas fit trois pas en arrière et tendit la tête. Lorsqu’elle l’aperçut, elle fondit en larmes. Elle était si heureuse de le revoir enfin. Les retrouvailles furent chaleureuses. Des amis, et la famille au complet, questionnèrent Andréas, l’observèrent, le scrutèrent. Lui, centre d’intérêt, narra son périple, imita ses rencontres, mima des manœuvres spéciales. Il était tout sourire, mais dans son esprit, il ne pensait qu’à une seule chose. À ce qu’il pouvait acheter une misère dans certains pays pour le revendre une petite fortune en métropole. Pour avoir une idée d’ensemble de son projet, il ne voyait qu’une personne à qui en parler. Cet homme c’était « le Gros ».

Il l’avait rencontré enfant, lors d’un camp de vacances. Une amitié était née et elle avait perduré. On l’appelait « le Gros » tout simplement parce qu’il était imposant. Souvent habillé en survêtement, il ne sortait jamais sans une casquette pour cacher sa calvitie naissante. Vivant à Perpignan, il était pourvu d’un fort accent catalan. Son père était décédé dans un accident d’avion et sa mère était une femme adorable et dévouée à son fils. Le Gros, depuis sa plus tendre enfance, ne cultivait qu’un culte, qu’un rêve. Celui de vivre comme un voyou, un gangster. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y parvenait. Si le plan d’Andréas avait besoin d’un appui en France, ce serait lui.

Andréas emprunta la voiture de son père pour se rendre chez son ami. Arrivé dans le quartier indiqué, il s’engouffra dans une impasse. Au fond, un gigantesque cerisier qui prenait ses racines dans un ruisseau paisible, indiquait l’adresse du Gros. Andréas se gara et observa la maison. Magnifique demeure d’un quartier huppé. Elle était blanche, le jardin aussi bien entretenu qu’un green. Dans l’allée centrale, la jeep surdimensionnée de son ami brillait de mille feux. Il se dirigea vers la porte d’entrée mais le Gros sortit avant qu’Andréas n’ait eu à sonner.

— Mon ami ! Comment tu vas, ma gueule ? Ça fait longtemps !

— Oui, c’est clair, ça fait plaisir d’être ici, répondit Andréas.

— Entre, tu dois avoir chaud.

Ils pénétrèrent dans le domicile. Andréas suivit les indications de son ami et déposa ses valises à l’étage, avant d’enfiler un caleçon de bain pour le rejoindre dans la piscine. En traversant la villa, il se crut dans un clip de rap américain. Cette maison était tablée sur le modèle US, du sol au plafond. Du canapé d’angle blanc en cuir, à l’écran géant au mur, branché sur Trace TV, en passant par la table basse et la table de la salle à manger en verre, tout était admirablement propre.

À l’extérieur, le Gros patientait dans un fauteuil gonflant pour piscine, de couleur orange fluo, deux bières à la main. Andréas se jeta à l’eau puis s’installa également dans l’un de ces drôles de sièges. Les deux compères parlèrent du passé, de leurs conquêtes, de leurs bagarres, de leurs fous rires. Andréas ne savait pas comment amener sur le tapis ses intentions, il pensait que l’alcool et le soleil brûlant les aideraient, que ce ne serait qu’une question de temps.

Le Gros questionna Andréas à propos de son métier, sa fonction, ses voyages et ses différentes expériences. Le marin y vit une perche que lui tendit, sans le savoir, son ami.

— J’ai vraiment vu beaucoup de choses. J’ai même pris de la cocaïne un soir en Argentine. Ça m’a fait danser jusqu’au bout de la nuit.

— Toi, tu as pris de la coke ? Merde alors ! C’est sûr elle doit être pure là-bas, ça a dû te pousser, rigola le Gros.

— Oui comme tu dis. D’ailleurs, une question, comme ça... Combien ça se vend ce genre de produit en France ?

— Aussi pure ? C’est très dur à trouver et quand tu en as, on approche les cent vingt euros du gramme.

— Si j’en avais en ma possession, tu saurais à qui la revendre ?

— De quoi tu parles exactement ?

Le moment était venu. Le Gros avait flairé l’histoire et il n’y avait plus qu’à le ferrer. Mais Andréas devait-il continuer de tourner autour du pot ? ou annoncer son plan de but en blanc ? Le choix se devait d’être rapide et Andréas opta pour la deuxième solution. Il but une gorgée de sa bière pour s’éclaircir la voix.

— J’ai dans l’idée de ramener de ma prochaine mission une certaine quantité de cocaïne pure. Mais il faut que sur place, en France, j’aie déjà un acheteur pour l’écouler le plus rapidement possible, lança Andréas.

— Putain Andréas, tu délires. C’est pas ton truc ça ! Toi, t’es un rêveur, un voyageur.

— Je veux juste savoir si tu pourrais ou pas.

Le Gros réfléchit un instant puis approuva d’un signe de tête.

— On en reparle demain, à tête reposée et à jeun. Mais sur le principe c’est faisable.

Ils se quittèrent sur cet échange. Demain allait être un autre jour.

Dès le petit déjeuner, les idées fusèrent et des plans furent envisagés. Il fut conclu qu’à l’avant-dernière escale, Andréas écrirait une recette sur un blog de cuisine. Sa dernière phrase contiendrait une quantité d’aliments, ce chiffre serait la quantité rapportée en grammes. Ce délai permettrait au Gros de trouver les acheteurs et de réunir l’argent nécessaire. L’accord était conclu. Andréas pouvait maintenant repartir. Avant de monter dans son véhicule, le catalan l’intercepta.

— Pourquoi tu fais ça ? demanda le Gros.

— La peur, répondit Andréas.

— La peur de quoi ?

— Peur de l’avenir.

— Tu vois ! Tu réfléchis trop ! T’as pas à avoir peur de l’avenir. T’es un mec bien et intelligent. Sur place, je veux pas que tu te forces. Si tu veux tout arrêter, tu arrêtes. Ok ma gueule ?

— Ok, dit Andréas.

— Embrasse tout le monde pour moi.

— Ce sera fait. Embrasse ta mère.

— Arrête avec ma mère, s’indigna le Gros.

Andréas reprit la route. Il retournait sans cesse sa petite entreprise dans son esprit. Était-il sûr de le faire ? Pour le moment, il devait économiser assez d’argent avant son prochain départ et une fois sur place, il aviserait.

En rentrant chez lui, il découvrit sa mère dans la piscine en train de faire des longueurs. Lorsqu’elle le vit, elle accourut.

— Comment vas-tu ? Le Gros est en forme ?

— Oui, il va bien.

Elle se sécha partiellement et se drapa dans un paréo bleu. Elle coiffa ses cheveux en arrière et se laissa tomber dans une chaise longue.

— Va nous chercher deux verres de blanc, s’il te plait.

Andréas s’exécuta. Il aimait ces moments privilégiés. Il trouvait que sa mère resplendissait et il était fier de sa beauté. Il rapporta un petit plateau apéritif avec quelques amuse-gueules, ainsi qu’une bouteille de « grand Ardèche ». Il servit les verres et tendit le sien à sa mère. Elle but une gorgée puis le reposa.

— Tu te souviens notre discussion lorsque j’ai découvert la lettre ?

— Comment oublier ?

— Tu as mené ton projet du début à la fin et dans le plus grand secret. Tu as un sacré caractère. Je me rappelle t’avoir dit que je n’aurais jamais voulu que mes enfants deviennent militaires ou curé. Il n’y a plus qu’à espérer que ta sœur ne croise pas Jésus sur son chemin. Mais je suis heureuse et fière d’être ta mère.

— Merci maman. Ce travail, je le vois comme une façon de voyager et de découvrir, tu sais. Je ne suis pas foncièrement militaire.

— J’espère bien ! Donne-moi ma boîte.

Il se leva et récupéra une petite boîte en bois rectangulaire, pyrogravée de signes indiens, et la déposa sur les genoux de sa mère. Elle l’ouvrit et sortit des feuilles à rouler, ainsi qu’un peu d’herbe, et se roula un joint. Elle le proposa à son fils mais il déclina l’offre.

— C’est vrai que tu ne fumes pas. Tu dois bien être le seul Ardéchois à ne pas supporter la beuh.

— Eh oui. C’est comme ça, rit Andréas.

Ils parlèrent, rigolèrent et burent beaucoup de vin. Andréas ne sentait plus la boule au ventre qui le faisait tant souffrir. Il oublia même son projet. Il jouissait de l’instant présent.

1. Passerelle en acier qui joue le rôle de liaison entre le bateau et le quai.

3.

Janvier 2001.

Un an s’était écoulé. Le bateau quittait à nouveau son port d’attache pour cinq mois. Le regard d’Andréas pétillait. Il avait de quoi, car cette mission était spéciale pour lui. Il s’était décidé à mettre son plan en route et avait assez de liquidité pour se procurer la marchandise.

En arrivant à Bahía Blanca, il partit seul en ville rejoindre Marco, le tenancier de bar. À son arrivée, heureux de se retrouver, ils s’embrassèrent. Marco, de taille moyenne, les cheveux hirsutes, noirs, le regard sombre, la peau bronzée, toujours vêtu d’une chemise en flanelle déboutonnée sur la moitié de sa poitrine, arborant sa collection de chaînes en or, noyée dans la masse épaisse de ses poils. Détail amusant et qui ne correspondait pas à son physique, il avait un très léger défaut de prononciation.

— Comment vas-tu ? La mer n’était pas trop déchaînée ?

— Ça va, dit Andréas.

— Tu veux boire un verre ?

— Avec plaisir.

Ils prirent place en terrasse, abrités par une grande feuille de palmier. Andréas ne pouvait pas prendre le risque d'être surpris ici avant d’avoir pu parler avec Marco. Il se lança donc :

— Tu sais, l’année dernière, j’avais dansé toute la nuit.

— Si je m’en souviens ! Les filles aussi. Elles sont parties changer de chaussures en sachant que tu arrivais. Sacré danseur, ricana Marco.

— Merci, mais j’étais aidé par un peu de vitamine… Tu sais où je pourrais en trouver ?

— Les dealers sont partout. Tu en trouveras facilement.

— Oui, mais cette fois-ci il m’en faudrait un peu plus, dit Andréas.

— Combien ?

— Un kilo.

— Un kilo ! (Marco baissa le ton et faillit s’étouffer avec sa bière.) T’es fou ?

— Je sais, ça peut paraître dingue… mais tu sais combien ça se revend en France ?

— Oui, je sais. Mais si tu te fais choper, les prisons, ici, c’est pas vos Club Med en France, s’agaça Marco.

— Ce que je te demande, c’est si tu connais quelqu’un ou non, et de me mettre en relation.

— Ces gars sont des bouchers, putain ! Si je suis dans le coup et que ça merde, ça va me retomber dessus.

— Y’a pas de raisons. Tout est prévu. La cachette sur le bateau et la revente à mon retour. Naturellement, il y aura un pourcentage pour toi.

— Je m’en fous de ton pourcentage, lança-t-il. C’est pour toi que je m’inquiète ! T’as dix-neuf ans ! On n’est pas dans un film, t’en as conscience ?

— Oui, dit Andréas sans sourciller et d’un ton neutre.

Marco se tut un instant. Il gratta sa barbe, les yeux perdus dans le vague. Andréas attendait la réponse avec anxiété, puis Marco soupira et rendit enfin son verdict :

— Je connais un mec. Je vais lui demander de passer. Jusque-là, tu rentres, tu attends au comptoir et tu ne bois pas une goutte. Quand il sera là, je te ferai un signe et tu nous rejoindras dans l’arrière-boutique, compris ?

— Compris ! répondit Andréas, enjoué.

— T’emballe pas et touche du bois, du bois bien dur.

Ils entrèrent dans la taverne. Andréas prit place, accoudé au zinc. Marco appela son contact. Le marin espérait qu’il viendrait rapidement, pour que l’affaire soit conclue avant que des militaires ne déboulent et l’accostent.

Une heure plus tard, un Argentin immense se présenta. Son cou était musclé comme celui d’un taureau et ses bras bronzés et forts, dont les veines semblaient pouvoir exploser à tout moment. Son attitude inspirait la peur chez quiconque croisait son chemin. Il suivit Marco qui fit le signe discret, comme convenu, au marin trop sûr de lui. Andréas rassembla ses forces et les suivit dans l’arrière-salle, recouverte de terre battue. Marco fit les présentations.

— Miguel, Andréas. Andréas, Miguel.

Miguel n’eut pas un regard pour Andréas. Il se désintéressa totalement du jeune homme. Andréas ressentit une étrange sensation. Comme si tout le stress d’une vie venait de s’accumuler en lui, prenant possession de son être en le dévorant de l’intérieur. Son cœur battait la chamade et son pouls, rapide, martelait ses tempes.

— Tu m’as demandé de venir, je viens. Qu’y a-t-il ? demanda Miguel.

Le géant, à la grande surprise d’Andréas, parlait français. Il roulait les « R » comme on les roule en espagnol et cela donnait du corps à ses dires. Marco lui expliquerait plus tard que la mère de Miguel était institutrice de français. Le contact allait être facilité, pensa Andréas.

— Voilà, mon ami de France aimerait rentrer dans son pays avec un souvenir spécial d’Argentine.

— Et alors ?

— Alors j’ai pensé que tu pourrais l’aider.

Marco ramassa une craie et inscrivit le mot « coke » sur un tableau. Les veines du cou de l’Argentin commencèrent à gonfler, ses yeux s’injectèrent de sang, les muscles de sa mâchoire se durcirent, ses poings se crispèrent. Andréas et Marco reculèrent d’un pas, ils sentirent chacun leurs jambes défaillir face à cette boule de violence qui se formait juste devant eux.

— Tu me fais traverser la ville entière pour oser dire devant un étranger que je peux fournir ça ? Tu es devenu fou, Marco. Et toi, t’es qui en fait ?

Andréas n’eut pas le temps de prononcer un seul mot qu’il était empoigné et plaqué contre un mur, la tête écrasée par l’avant-bras surpuissant du dealer.

— Tu sais ce qu’on leur fait aux pétasses dans ton genre ?

Miguel frappa dans les genoux et les jambes d’Andréas pour les écarter et se suça le majeur avant de l’enfoncer violemment à travers le pantalon d’Andréas.

— On les encule ! ponctua Miguel.

Ce dernier relâcha sa prise et se recula légèrement, toisant les deux hommes des deux meurtrières qui lui servaient d’yeux. Après un instant, dans un silence pesant qui parut une éternité, il demanda :

— Combien ?

Andréas écrivit « un kilo » sur le tableau. Miguel acquiesça et inscrivit « 1000 euros ».

— Demain, 14 heures, au pont Guaca, tu connais ?

— Oui, balbutia Andréas.

— Sois pas en retard, dit Miguel.

Il pointa un index patibulaire sur les deux hommes et, par ce geste, les mit en garde face à une situation qui devenait périlleuse. Si un rouage, quel qu’il soit, venait à gripper la machine mise en route, il les tiendrait pour responsable. Il se retourna, toujours en silence, et quitta la pièce.

Marco s’assura qu’Andréas se sentît bien et lui fit promettre de réussir son entretien. Il le poussa en avant pour sortir de cette cave afin de se désaltérer. Le mousse n’était pas au mieux de sa forme, mais il n’avait plus d’échappatoire possible. Il devait aller au bout, car Dieu seul savait ce que cet homme pouvait réserver comme sort à Marco ou aux jeunes Européens présomptueux comme lui. Il prit le temps de déguster sa bière avant de retourner sur le bateau préparer le matériel et sa cachette.

Après une nuit agitée, durant laquelle Andréas avait cherché le sommeil, il se réveilla tôt et se mit en condition pour son rendez-vous si important. Lorsqu’il fut sur le départ, l’annonce fatidique tomba. « Permissionnaires suspendus jusqu’à nouvel ordre », annonça la diffusion générale. Andréas n’en crut pas ses oreilles. Il bondit de son poste et aperçut un officier dans une coursive. Il se précipita sur lui.

— Lieutenant, j’ai réservé une voiture de location et je dois impérativement y être avant 13 heures.

— Vous êtes dans le cas similaire de beaucoup d’autres, Eeklo. Mais c’est ainsi, je n’y peux rien. Prenez votre mal en patience.

— Merci, lieutenant, dit Andréas.

Il retourna dans son poste, mais il étouffait. Il se dirigea vers la plage avant et fuma cigarette sur cigarette. Il essaya d’échafauder un plan. Il imagina un instant se faire glisser le long des aussières, mais il se reprit. Il n’avait aucun moyen de contacter Marco ou Miguel. Il transpirait de plus en plus, l’heure tournait et les pires scénarios s’écrivaient dans son esprit. Quand tout à coup, la voix du micro annonça : « permissionnaires ».