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Élisa et Archie n’étaient vraiment pas faits pour se rencontrer.
Elle, en 2015, est une jeune chercheuse belge dans un labo à la pointe de la chimie des colorants. Brillante et passionnée, elle s’investit totalement dans son travail.Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 532
Veröffentlichungsjahr: 2025
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ÉGARÉS DANS LE TEMPS
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Avis de Protection des Droits d’Auteur
Ce manuscrit est la propriété intellectuelle de Michèle Berthet et Jean Perbal. Tous les droits d’auteurs et droits de propriété intellectuelle associés à ce document sont expressément réservés. Aucune partie de ce manuscrit ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme que ce soit, sans l’autorisation écrite préalable des auteurs.
Ce manuscrit a été légalement déposé auprès de la Scam. Toute utilisation non autorisée, y compris la reproduction, la distribution ou la transmission de ce manuscrit, peut faire l’objet de poursuites judiciaires conformément aux lois nationales et internationales sur les droits d’auteur.
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Couverture : © Christian Foutrel © Editions des Falaises,2025
16, avenue des Quatre Cantons - 76000 Rouen
102, rue de Grenelle - 75007 Paris
www.editionsdesfalaises.fr
Michèle Berthet et Jean Perbal
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égarés dans le temps
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À nos enfants, Nicolas et Caroline,
Que ce livre vous rappelle toujours que tout est possible, surtout quand on le fait avec amour et passion.
New York, juin 2016
— Quelle chaleur ! Helen, je suis rentré !
Tom Springfield referme la porte d’entrée de la coquette maison qu’ils habitent à North Hempstead, dans le comté de Nassau, en périphérie de l’agglomération new-yorkaise.
Il lance négligemment sa veste en toile sur le canapé du salon et embrasse sa femme, occupée à écrire sur un petit secrétaire.
— Bonne journée, chéri ?
— Oui, mais l’ambiance à l’université est électrique, c’est la dernière ligne droite avant les examens qui commencent la semaine prochaine ; boulot pour tous en perspective, profs compris !
Tom enseigne depuis vingt ans l’histoire contemporaine à l’Université de New York. Il est passionné par son métier et le contact avec les étudiants lui est indispensable. À côté de son enseignement, il encadre plusieurs travaux de recherche de postdoctorat. Il est également l’auteur d’un ouvrage sur l’évolution des relations commerciales entre l’Europe et les États-Unis dans l’entre-deux-guerres, ainsi que de différents articles spécialisés. Âgé de soixante-deux ans, il n’envisage cependant pas encore de « décrocher ». Il a conservé une allure jeune, plutôt mince même s’il tente d’éliminer quelques kilos superflus par un jogging dominical, qu’il pratique été comme hiver. Ses cheveux sont toujours bien fournis, bien qu’ils aient viré au gris.
— Newton, non !
L’interpellation s’adresse à un superbe braque de Weimar aux yeux verts et au poil ras, qui manifeste énergiquement sa joie de retrouver son maître. Ce nom insolite pour un chien amuse tout l’entourage des Springfield ; c’est Jimmy, le fils d’Helen et Tom qui, à seize ans, alors qu’il se passionnait d’astronomie, avait absolument voulu appeler ainsi le jeune animal adopté par la famille.
Devenus adultes, Jimmy et Karen, sa sœur, ont quitté la maison qui est maintenant trop grande pour Helen et Tom. Les enfants reviennent cependant régulièrement chez leurs parents, passant parfois quelques jours avec eux au moment de Thanksgiving. Karen vit depuis trois ans en couple avec un jeune informaticien et elle ne tardera sans doute pas à tomber enceinte, ce dont Helen se réjouit en secret, car le sujet est officiellement tabou.
— Au fait, Tom, un colis est arrivé pour toi cet après-midi, c’est Fedex qui l’a apporté.
— Ah bon, je n’ai pourtant rien commandé, qu’est-ce que ça peut bien être ?
— Je l’ai déposé sur ton bureau.
Tom se sert un scotch glacé et se dirige vers la pièce où il travaille, à l’arrière de la maison.
Sur sa table, une boîte en carton l’attend.
Il l’ouvre, une enveloppe blanche s’en échappe. Elle porte le logo de « Sullivan & Cromwell, LLP », un bureau d’avocats new-yorkais de renom.
La boîte contient également un gros classeur fermé par un rabat à élastique.
Tom décachète la lettre et lit :
Cher Monsieur Springfield,
Comme vous ne l’ignorez pas, notre cabinet avait été chargé au décès de votre mère, il y a maintenant une douzaine d’années, de la liquidation de sa succession. Cette dernière comprenait notamment une série de participations dans des sociétés industrielles, financières et commerciales dans lesquelles vos parents avaient investi durant leur vie.
Si nous revenons vers vous aujourd’hui, c’est parce que la succession de votre mère comportait une clause un peu particulière qu’elle nous avait, avec insistance, demandé de garder secrète. Nous ne devions exécuter celle-ci qu’après une date bien précise dans le futur : le 1er juin ٢٠١٦. Cette date étant maintenant atteinte, nous réalisons la volonté de votre mère en vous remettant le dossier joint à la présente lettre. Votre sœur et vous étant les seuls héritiers, il vous revient d’en prendre pleine possession.
Sincèrement,
Interloqué, Tom saisit le classeur, fait sauter l’élastique et l’ouvre. Il contient une bonne centaine de pages manuscrites. Tom reconnaît immédiatement la fine écriture de sa mère. Au début du dossier, elle est plus appliquée, plus serrée qu’à la fin où elle paraît plus hésitante ; manifestement, ces écrits s’étalent sur plusieurs années. Le papier utilisé au début est jauni, d’un format différent de celui qui constitue la suite du document. Tom observe également que les pages les plus anciennes sont rédigées en français, les suivantes le sont en anglais.
En tête du classeur figure une lettre manuscrite, datée de mars 2002, soit un an avant le décès de la mère de Tom :
Cher Tom, chère Alice,
Lorsque vous lirez cette lettre, je ne serai plus de ce monde depuis probablement plusieurs années.
Je suis malade et n’ai plus pour longtemps à vivre, je le sais, mais je vous remercie tous deux du fond du cœur de tous les soins et de tout l’amour dont vous m’avez entourée. Je puis maintenant partir en paix.
Sans doute serez-vous très surpris de recevoir, après tout ce temps, ce dossier constitué au départ du journal que j’ai tenu pendant des années, depuis cette année fatidique de 1940 où ma vie a basculé. Après la période de choc et de profonde dépression qui a suivi, ma route a alors croisé celle de votre père. Rien ne nous prédestinait à nous rencontrer, mais nous avons découvert que nous venions de vivre l’un comme l’autre, à quelques mois de distance et dans des circonstances similaires, le même cataclysme incompréhensible. Tellement incompréhensible qu’il nous est très vite apparu que partager ce secret avec d’autres nous était rigoureusement impossible, sous peine de nous faire classer aussitôt dans la catégorie des personnes atteintes de folie et à interner dans un asile psychiatrique. Nous étions pourtant tous deux persuadés être sains d’esprit, mais nous avons pris ce risque très au sérieux. Cette situation très particulière nous a rapprochés, nous étions jeunes et nous sommes tombés heureusement amoureux.
Nous avons donc commencé une nouvelle vie à deux, en rupture totale avec nos années de jeunesse respectives, et avons décidé, une fois la guerre terminée, de partir vivre aux États-Unis. Vos naissances en 1951 et 1954 ont été pour nous de véritables bonheurs et le meilleur de ce qui nous est arrivé depuis. Vous avez grandi dans la plus grande normalité possible, mais nous avons dû, à vous aussi, taire notre terrible vérité.
En 1985, votre père nous a malheureusement quittés et je suis restée seule, gardienne de notre secret.
Après son décès, j’ai entrepris de compléter mon journal avec tout ce qu’il m’avait confié sur sa vie avant que nous nous rencontrions, afin que notre histoire commune forme un tout. Après mûre réflexion, et contrairement à ce qui avait été convenu avec votre père, j’ai décidé de ne pas quitter ce monde sans vous en révéler le contenu. Vous comprendrez, à la lecture de ce texte, pourquoi ce n’est que maintenant que je peux enfin vous le dévoiler. Je suis consciente que ce que vous lirez provoquera chez vous un choc et que vous aurez du mal à y accorder crédit, mais c’est cependant la stricte vérité de ce que nous avons vécu. J’espère que vous nous pardonnerez de vous avoir caché toutes ces choses pendant tant d’années.
Le temps est maintenant venu où le passé peut enfin se réconcilier avec le présent, il vous appartient à tous les deux d’en être les acteurs. Je suis convaincue que vous trouverez dans vos cœurs les mots et les moyens nécessaires pour le faire.
Je vous aime tous les deux,
Votre mère.
Abasourdi par cette lecture, Tom feuillette le début du journal de sa mère, s’arrêtant çà et là sur quelques passages. Il blêmit.
Saisissant son téléphone portable, il compose un numéro, sa correspondante décroche après quelques sonneries.
— Allo, Alice, c’est Tom. Il faut absolument que l’on se voie rapidement…
Bruxelles, avril 2015
Élisa, un peu surprise, observa le liquide qu’elle avait obtenu suite à la dernière réaction chimique initiée peu auparavant. Elle fit tourner lentement le récipient gradué qu’elle tenait à hauteur des yeux, les reflets rouge vif de la solution et les résultats qui venaient de sortir du chromatographe ne laissaient planer aucun doute : les caractéristiques du produit correspondaient presque en tous points à celles du rouge carmin naturel qu’on utilisait autrefois pour colorer les tissus. Un frisson d’excitation la parcourut : serait-il possible qu’elle ait enfin réussi à en reproduire la formule chimique ? Voilà deux ans qu’elle y travaillait ! D’innombrables essais avaient précédé cet instant, suivis par autant de déceptions, mais qui, à force d’obstination et de tâtonnements successifs, lui avaient permis de progresser vers la solution. Fébrile, elle mit un peu d’ordre dans les divers récipients, flacons de réactifs et appareils qui jonchaient le plan de travail de sa table de laboratoire. Elle rassembla quelques documents puis se dirigea vers l’angle de l’étage, là où se trouvait le bureau du professeur Desmet. Elle passa par le secrétariat et s’adressa discrètement à Monique, occupée au téléphone :
— Il est là le patron ?
La secrétaire lui fit signe que oui, qu’elle pouvait entrer.
Le professeur Desmet était un homme d’aspect jovial, entre deux âges, à la chevelure poivre et sel toujours en bataille. Peu soucieux de son apparence, il portait une vieille veste élimée aux manches et une chemise légèrement jaunie, mais mettait un point d’honneur à l’agrémenter d’une cravate qui avait connu des jours meilleurs. Il était considéré comme un des spécialistes des colorants de synthèse.
Élisa, toujours un peu intimidée en sa présence, pénétra dans le bureau.
— Bonjour professeur. Excusez-moi de vous déranger. Je pense qu’on tient quelque chose.
Celui-ci leva les yeux, regardant par-dessus ses lunettes.
— Ah bonjour Élisa, entrez, entrez, lui répondit-il sur un ton légèrement paternaliste.
— Ce matin, j’ai refait un contrôle de la réaction dont nous avions parlé et consulté les derniers résultats. C’est assez intéressant. Regardez.
Le professeur se pencha sur les feuilles qu’Élisa avait déposées sur le bureau.
— Mais tout cela n’a pas l’air mal du tout, murmura-t-il après un instant. Allons voir ça de plus près.
Tout en enfilant son vieux tablier de labo, il suivit Élisa et la regarda recommencer l’analyse colorimétrique du mélange. Ils observèrent également la formation de minuscules cristaux. Le professeur semblait maintenant, lui aussi, gagné par l’excitation : enfin des résultats probants !
— Eh bien, on est sur la bonne voie ! Il nous faudrait plus de produit. Évaporez le mélange, filtrez les cristaux. Je voudrais que vous vérifiiez leur solubilité dans l’eau et dans l’alcool. Avez-vous déjà préparé des échantillons de la solution pour réaliser une spectroscopie infrarouge ?
— Oui, professeur. Je les ai donnés au technicien. Il devrait nous fournir les résultats en début de semaine prochaine.
— Bien. Il faudra aussi réserver une place en résonance magnétique nucléaire. Ils sont souvent débordés et ils ne travaillent plus que sur rendez-vous.
— J’en ai parlé avec la secrétaire. Pas avant un mois, m’a-t-elle affirmé, répondit Élisa, rougissante.
— Oh non, ce n’est pas possible, s’exclama le professeur. J’en ai assez, je parie que c’est encore le labo de Van Roy qui a bloqué tous les créneaux disponibles. Je ne vois pas pourquoi il devrait avoir toujours la priorité et passer avant tout le monde. Je vais immédiatement aller le trouver pour lui dire ma façon de penser. C’est trop important pour nous, nos contacts industriels s’impatientent, on doit avancer.
Et sur ces mots, les pans de son tablier au vent, il regagna son bureau à grands pas, et claqua la porte.
La doctorante qui partageait la table de laboratoire avec Élisa commenta ironiquement :
— Eh bien, il n’est pas content le boss, pas content du tout ! Mais au moins avec lui, les choses bougent.
— Oui, soupira Élisa, il a son caractère qui n’est pas toujours facile. Mais on a beaucoup de chance de pouvoir travailler avec lui.
Le professeur Desmet se montrait très exigeant envers ses étudiants, leur demandant sans cesse de vérifier leurs résultats et, si besoin, réitérer plusieurs fois leurs expériences avant d’avancer des conclusions. C’était un homme compréhensif et doté d’une grande faculté d’écoute, mais qui pouvait également se révéler très dur dans les discussions et plus d’un étudiant s’était déjà fait rabrouer pour son absence de rigueur. Malgré ce trait de caractère, les élèves désireux de poursuivre un doctorat se pressaient aux portes de son labo. Les chanceux qui étaient retenus savaient aussi que le professeur disposait d’un vaste réseau de contacts professionnels et qu’à la fin de leur parcours, ils décrocheraient facilement un emploi.
*
Élisa complétait son carnet de labo quand son téléphone portable sonna. Elle regarda le nom qui s’affichait : Pierre. Elle hésita un instant puis rejeta l’appel, ne se sentant pas d’humeur à reprendre la discussion avec celui qui était désormais devenu son « ex ». Une fois de plus il la relançait, essayant de la convaincre d’accepter ses excuses et ses explications. Cela faisait deux ans qu’ils sortaient ensemble, mais deux semaines auparavant, en rentrant tard du labo, elle l’avait surpris dans les bras de sa colocataire. Élisa avait quitté l’appartement en claquant la porte et s’était réfugiée chez sa sœur, Juliette, de deux ans sa cadette, qui louait un studio non loin de leur immeuble. Une discussion houleuse avec Pierre s’en était suivie au cours de laquelle ce dernier avait essayé de se justifier. Il lui avait juré qu’il s’agissait d’un malentendu, qu’il n’avait vraiment pas cherché à tromper Élisa, qu’il était toujours amoureux d’elle. Mais Élisa, blessée, était demeurée inflexible : elle avait coupé les ponts avec Pierre du jour au lendemain. Elle s’était installée chez Juliette, partageant tant bien que mal avec sa sœur ce petit 40 m², dans l’attente de trouver un autre logement.
Vers midi, Élisa appela Juliette. Elle lui proposa d’aller manger un morceau avec elle et de se retrouver dans leur bistrot favori, le « P’tit Jeannot ».
Élisa ôta sa veste de labo, prévint Monique qu’elle partait déjeuner et qu’elle reviendrait vers 14 heures. Elle adorait partager un repas avec sa sœur, sa complice des bons comme des mauvais moments et surtout sa confidente.
Juliette l’attendait déjà, attablée à la terrasse du « P’tit Jeannot », un bistrot typique du quartier étudiant, aux murs jaunis par les années et la fumée de cigarette et ornés de vieilles affiches de cinéma et de photos de chanteurs et d’acteurs dont les noms étaient tombés dans l’oubli. Le comptoir en bois, au-dessus duquel pendaient quelques lampes aux abat-jours de style Art déco, était équipé de deux impressionnantes pompes à bière en cuivre et d’une machine à café d’un autre âge.
Cette agréable journée pas trop chaude annonçait le début du printemps. Juliette allongea les jambes, se cala contre le dossier de la chaise, et ferma les yeux pour mieux savourer les rayons du soleil sur sa peau. Ses lèvres entrouvertes trahissaient toute la volupté de l’instant. Sa nature l’entraînait à profiter au maximum des bons moments de la vie. C’était une jolie rousse aux cheveux bouclés, à la personnalité bien marquée. Elle débordait d’imagination et ce n’était pas pour rien qu’elle avait entamé des études d’architecte paysagiste dans lesquelles elle réussissait avec brio. Elle n’avait cependant pas toujours utilisé ce potentiel créatif à bon escient. Combien de fois n’avait-elle pas embarqué sa sœur aînée dans de folles aventures, comme le jour où, les parents partis en week-end, elle l’avait convaincue d’aller passer une nuit en forêt près du lac pour observer les animaux au lever du jour. Son sourire charmeur et son regard innocent avaient heureusement réussi à amadouer le garde-forestier qui les avait surprises en train d’escalader la clôture entourant le lac.
Elle faisait preuve d’une grande curiosité et avait tendance à poser mille questions dès qu’elle abordait les gens. Les premières fois cela surprenait ses interlocuteurs, mais bien vite, ils apprenaient à la connaître et à l’apprécier. Elle était impatiente d’entendre la raison pour laquelle sa sœur voulait la voir si rapidement ; cela ne ressemblait pas à Élisa qui était d’un tempérament calme, organisé, et pas impulsive pour un sou.
Élisa arriva et, à peine assise, Juliette la bombarda de questions :
— Alors, raconte, quoi de neuf ? Comment va ta vie amoureuse ? Tu t’es remise avec Pierre, tu as rencontré quelqu’un d’autre ? Laisse-moi deviner… celui dont tu parles toujours avec enthousiasme, comment il s’appelle encore… ah oui, Jérôme !
— Oh Juju, laisse-moi respirer. On commande d’abord.
Quelques minutes plus tard, devant deux grandes salades garnies, elles reprirent leur conversation.
Juliette relança :
— Alors, tu vas donner une chance à ce pauvre Pierre ?
— Pierre, tu oublies ! Je t’ai déjà dit que je ne voulais plus en discuter. Qu’est-ce que vous avez maman et toi à vouloir sans cesse nous remettre ensemble ! C’est terminé, point barre ! Et puis non, Jérôme, j’en parle beaucoup parce qu’on bosse sur le même projet. Il prépare son travail de fin d’études et on réalise souvent des expériences ensemble. On s’entend très bien, mais sans plus. D’ailleurs, je crois qu’il lorgne plutôt la petite nouvelle. Et puis j’ai trop de choses en tête : figure-toi que je suis tout près du but ! J’ai réussi à isoler une nouvelle molécule. Desmet est aussi emballé !
— Ah ! c’est ça, répondit Juliette, un peu déçue qu’Élisa ne parle toujours que de son travail. Chercher, chercher. Mais bon sang, il y a quand même plein d’autres trucs à faire que de « chercher ».
Elle regarda sa sœur avec apitoiement :
— Décidément, il n’y a pas grand-chose d’excitant dans ta vie. Tu devrais t’amuser un peu plus, je n’sais pas moi, sortir, te trouver un amoureux. C’est bon pour la santé, tu sais.
Élisa se mit à rire :
— Tu ne penses qu’à ça. C’est vrai que toi t’es plus délurée que moi. Papa et maman ne savent jamais avec qui tu viendras à chaque fois qu’on va manger à la maison. C’est bien simple, maman n’appelle plus les garçons que tu ramènes par leur prénom de peur de commettre un impair.
Comme toujours, lorsque les deux sœurs se voyaient, les sujets de conversation ne manquaient pas et le temps s’écoula rapidement. De commun accord, elles succombèrent à l’envie d’une impressionnante dame blanche recouverte de crème chantilly qui vint clôturer leur repas.
Élisa regarda sa montre :
— Il est déjà presque 2 heures, faut que j’y aille ! N’oublie pas que dimanche on fête l’anniversaire de papa !
— Oh zut, je n’ai pas encore de cadeau !
— Ah ça, ma vieille, ça ne m’étonne pas de toi. Évite quand même la cravate ou la bouteille de vin comme la dernière fois.
— Tu as trouvé quelque chose, toi ?
— J’ai commandé une maquette par internet. Tu sais qu’il est fan des avions de la Seconde Guerre mondiale. Il en possède déjà toute une série qu’il a placée dans une vitrine sur la mezzanine. Pourquoi ne lui offrirais-tu pas l’une ou l’autre bande dessinée pour compléter ses collections ? Demande à maman, elle pourra te « tuyauter » sur les titres qui lui manquent et sur les boutiques d’occasions où il va farfouiller de temps à autre.
— Bonne idée, merci, tu me sauves encore une fois la mise !
*
Quinze jours plus tard, le professeur Desmet fit venir Élisa dans son bureau. Les résultats demandés étaient arrivés : ils étaient très prometteurs. Le service qu’il dirigeait allait enfin pouvoir annoncer à la Fédération nationale de la recherche scientifique qui subsidiait les travaux d’Élisa qu’ils avaient réussi à isoler une molécule intéressante. Il restait encore toute une série de tests complémentaires relatifs à la stabilité à effectuer. Ensuite, une production pilote serait réalisée en entreprise pour vérifier la faisabilité industrielle et affiner le processus de fabrication. Le professeur poursuivit en affirmant que, si l’on parvenait à synthétiser le produit à grande échelle, on pourrait alors se passer de l’importation du rouge carmin en provenance du Pérou et du Mexique. Cet argument devrait s’avérer sensible pour les écologistes et représenterait aussi un énorme gain financier pour toute l’Europe.
Regardant son interlocutrice, il lui sourit :
— Excellent travail, Élisa ! Il prit quelques instants de réflexion. Que penseriez-vous d’aller vous-même quelques mois au King’s College à Londres pour finaliser tout ça ? Si vous êtes d’accord, je contacte le professeur Anderson. Vous pourriez partir, disons, début juin.
Élisa, ravie, acquiesça. Sa persévérance portait enfin ses fruits. Tout au long de ces deux dernières années, elle n’avait pas ménagé ses efforts sur ce projet, au cœur de sa thèse de doctorat. Il s’agissait d’une collaboration scientifique que le service de Desmet avait conclue avec le King’s College. Elle partageait ses résultats avec son correspondant à Londres, mais n’avait encore jamais rencontré toute l’équipe du professeur Anderson, l’homologue londonien de son patron. Pouvoir faire ensuite ses premiers pas en industrie l’attirait énormément.
*
En fin d’après-midi, la jeune fille quitta le labo, étourdie par la rapidité avec laquelle les événements s’enchaînaient. Avant de rejoindre le studio de Juliette, elle traversa le parc tout près de l’institut de chimie et s’installa sur un banc afin de décompresser sous la caresse du soleil. Elle se réjouissait de ce voyage, mais songea, avec amertume, que sa sœur avait un peu raison : elle n’avait que son travail en tête. Plusieurs fois, elle avait refusé des sorties entre amis, prétextant un rapport d’analyses urgent à peaufiner pour le lendemain. Alice, son amie de longue date, respectait ses choix, mais n’en pensait pas moins. Après ses études de psychologie, elle avait tout de suite commencé à travailler alors qu’Élisa, passionnée par la recherche, s’attardait à l’université. Alice élaborait des projets d’avenir et de carrière, nouait de nouvelles amitiés plus en rapport avec son style de vie, prévoyait de s’installer avec son copain. Les deux amies, autrefois très proches, se voyaient de moins en moins souvent et le fait d’habiter loin l’une de l’autre n’arrangeait rien.
Qu’est-ce que la vie me réserve ? songea-t-elle. Quelles personnes vais-je rencontrer ? Élisa réalisa que le moment était sans doute arrivé pour elle de sortir de sa zone de confort, de côtoyer des gens différents, de visiter d’autres lieux. Elle avait la vie devant elle. Tout lui était permis, c’était à elle de se secouer. Et sur ces réflexions, elle se leva et se dépêcha de rejoindre le studio de Juliette.
En chemin, elle ralluma son portable, découvrit trois nouveaux messages et deux appels en absence de Pierre. Elle soupira ! Il était temps de mettre un terme définitif à cette histoire. Finalement, ce voyage à Londres tombait à pic.
Elle appela Pierre. Celui-ci répondit dès la première sonnerie et commença directement à se plaindre :
— Ma Lisa, enfin ! Mais qu’est-ce que je peux faire pour que tu me pardonnes ? C’était un accident. Ta coloc a profité de ton absence. J’ai rien vu venir. Je t’en prie, je ne veux pas te perdre.
— Comment as-tu pu me faire une chose pareille ? Je te faisais confiance, je t’aimais. Tu m’as trop déçue. Je préfère qu’on ne se voie plus. D’ailleurs, je pars bientôt en Angleterre pour plusieurs semaines. C’est fini !
Elle raccrocha, en larmes.
Arrivée chez Juliette, elle monta le cœur lourd les trois volées d’escalier qui menaient au studio. Sa sœur était déjà là, elle vit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Pierre ? demanda-t-elle.
Élisa hocha la tête en silence. Juliette prit sa sœur dans ses bras.
— Tourne la page, je suis certaine que tu rencontreras quelqu’un d’autre avec qui cela marchera. Après tout, tu n’as que vingt-cinq ans, tu as encore le temps, profite un peu de la vie !
Aucune des deux n’avait envie de cuisiner ce soir-là, elles commandèrent des sushis puis se blottirent l’une contre l’autre sur le canapé-lit déplié et regardèrent Coup de foudre à Notting Hill, avec Julia Roberts et Hugh Grant.
À la fin du film, Juliette déclara en bâillant :
— T’as de la chance d’aller à Londres. Tu rencontreras peut-être le petit frère de Hugh Grant ou un autre type canon dans son genre !
— Qui me laissera tomber dès qu’il t’aura vue, renchérit Élisa avec malice.
— Eh non ! je ne drague pas tout ce qui bouge, quoi que tu en penses, et certainement pas si c’est « chasse gardée », j’aurais bien trop peur que tu ne me parles plus à cause d’un mec !
— Tu viendras me voir à Londres ?
— Et comment ! tu ne voudrais pas que je manque cette occasion.
Baltimore, mai 1914
Dans un crissement de pneus, Archibald Springfield rangea son cabriolet Buick flambant neuf le long du trottoir, presque devant l’entrée de l’Old Town Bank, un austère bâtiment situé dans le quartier d’affaires de la ville. Il sauta prestement hors du véhicule et gravit d’un pas rapide les escaliers du porche de l’immeuble. Dans le hall de la banque pavé de marbre, il dépassa les guichets où quelques clients matinaux discutaient avec des employés et effectuaient l’une ou l’autre opération, puis se dirigea à grands pas vers le large escalier qui menait au premier étage où se trouvaient les locaux de la direction. Arrivé devant un bureau derrière lequel une jeune femme remplissait méticuleusement des fiches et les classait dans une grande armoire en bois, il lança d’un geste assuré son canotier vers l’étagère du vestiaire situé à proximité.
— Bonjour, Miss Fergusson, vous êtes ravissante ce matin, cette robe bleue vous va à ravir !
La jeune femme se retourna et ses joues s’empourprèrent légèrement.
— Bonjour Monsieur Archibald, dépêchez-vous la réunion vient de commencer, votre père s’est déjà enquis de votre présence, je lui ai dit que vous ne tarderiez sans doute pas.
— Vous êtes un ange, Fergie !
Sans plus attendre, et feignant d’ignorer l’air offusqué de la secrétaire, Archibald poussa la lourde porte matelassée de cuir et pénétra dans la salle de réunion.
Une longue table rectangulaire en bois d’acajou, incrustée de quelques motifs en nacre, occupait le centre de la pièce, dont le sol était recouvert d’un plancher bien ciré. Les murs, de teinte claire, étaient ornés de tableaux peints à l’huile, dans des cadres à grosses moulures dorées, représentant des personnages austères, debout ou assis derrière un bureau.
À une extrémité, un homme de corpulence forte et au visage rond, à l’épaisse moustache poivre et sel, présidait une réunion à laquelle assistait une demi-douzaine d’employés, tous habillés de costumes foncés et d’une cravate sobre. Ils avaient devant eux de gros classeurs en carton.
— En ce qui concerne le dossier de la PB&W, les derniers relevés de remboursement font état… Ah, entre Archibald, nous avons commencé sans toi…
Un air de reproche accompagnait cette phrase. Archibald s’assit à l’extrémité de la rangée d’un côté de la table et observa le visage des participants : ils le regardaient sans manifester aucune émotion ni signe de sympathie. Le cours de la réunion reprit.
Une heure plus tard, elle se termina et la salle se vida rapidement. L’homme qui l’avait présidée remit une liasse de feuilles à la secrétaire devant la porte.
— Voici les notes de compte rendu, Miss Fergusson, vous enverrez les copies dactylographiées aux participants comme d’habitude.
— Entendu, Monsieur le Directeur.
Ensuite, se tournant vers son fils, il lui dit :
— Viens avec moi dans mon bureau, Archibald, nous devons parler.
Quelques instants plus tard, les deux hommes se retrouvèrent, assis de part et d’autre de l’imposant bureau d’Edward Springfield, membre du comité de direction et associé de l’Old Town Bank, une vénérable banque commerciale et d’affaires de la place de Baltimore.
Ce dernier alluma un épais cigare et tira quelques bouffées avant d’attaquer :
— Archibald, la désinvolture avec laquelle tu te comportes au sein de cette banque commence à devenir un peu trop évidente aux yeux de beaucoup. Les employés en parlent à mots couverts et, bien qu’on évite soigneusement la moindre allusion en ma présence, je sens bien que certains sont choqués par ton attitude. En tant que directeur et associé de la banque, je ne puis couvrir et admettre plus longtemps ton comportement : tu arrives bien tard le matin, alors que certains, dont moi, sont déjà au travail depuis les aurores. En outre, tu t’absentes à midi bien au-delà du temps réglementaire, et on me dit que tu es parfois vu dans certains restaurants du centre-ville en galante compagnie ! Le fait que tu sois mon fils ne te donne pas le droit de te comporter de la sorte. Tu as vingt-sept ans, il est temps de prendre sérieusement en main tes responsabilités si tu veux un jour occuper une position respectable dans cette banque…
Archibald se leva brusquement et arpenta la pièce tout en protestant :
— Mais Père, c’est vous qui tenez absolument à ce que je fasse carrière et que j’embrasse le métier de la banque ! Vous savez très bien que toutes ces questions d’argent ne me passionnent pas : pour moi, il n’y a pas que les soldes de comptes en dollars et en devises, les cours de bourses et les crédits, dans la vie ! Ces interminables réunions mensuelles auxquelles vous m’obligez à assister, comme celle de ce matin, m’ennuient fortement ! Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’évolution de la technique moderne et toutes ces inventions qui vont bouleverser le monde. Le développement de l’électricité et de toutes ses applications est impressionnant : l’éclairage, les machines électriques qui vont remplacer la machine à vapeur dans de nombreux domaines. Imaginez un peu les gigantesques usines de production qu’on devra construire pour satisfaire cette demande. Et puis bientôt, on se déplacera en aéroplane ; il sera possible de transmettre la voix humaine sans fil par ondes radio sur des distances considérables ; les…
— Suffit ! Je comprends que ces choses nouvelles t’intéressent, et c’est pour ça que je t’ai permis d’aller étudier les matières techniques à Johns-Hopkins, tu as d’ailleurs brillamment réussi tes études d’ingénieur dans ce domaine. Mais grands dieux, ce qui compte en définitive c’est le business ! L’Amérique est un pays d’entrepreneurs, c’est la liberté de fonder une affaire et de la développer pour augmenter ses profits ! Et pour ça, il faut d’énormes capitaux et donc des banques solides, capables de soutenir et d’accompagner ces innovations.
Archibald, qui s’était entretemps rassis, répliqua :
— Et au passage, faire de plantureux bénéfices grâce aux taux d’intérêt de l’argent que l’on prête, je sais ! Sans considération pour ces pauvres fermiers des États du Sud qui se sont endettés jusqu’au cou. Ils sont soumis aux aléas de la conjoncture qui les fait dépendre des marchés d’outre-mer et des prix trop bas des matières agricoles. Beaucoup ne sont même pas propriétaires de la terre qu’ils cultivent !
Edward, excédé, rétorqua :
— Ce sont les lois du marché ! D’ailleurs, la récession a beaucoup reculé ces dernières années et les affaires vont beaucoup mieux aujourd’hui. Elles iraient encore mieux sans l’interventionnisme de l’administration fédérale mise en place par Theodore Roosevelt. Est-ce digne d’un républicain, ça ?
Il tira nerveusement sur son cigare et ajouta :
— Regarde ce qu’est devenu le secteur sidérurgique avec la United States Steel, qui est majoritaire dans tous les secteurs de cette branche. La Standard Oil l’est dans le domaine pétrolier et la Northern Securities C° dans les chemins de fer, sans oublier l’American Tobacco.
— Peut-être que Roosevelt ne partageait pas ce culte de l’argent professé par bon nombre de ses contemporains ! J’ai même lu qu’il aurait déclaré : « De toutes les formes de la tyrannie, la plus attrayante et la plus vulgaire est celle de la richesse ». Pas étonnant dès lors qu’il ait enfin décidé d’appliquer les lois antitrust, comme la loi Sherman, pour lutter contre les monopoles.
Au fond de lui-même, Edward Springfield devait bien reconnaître que son fils n’avait pas complètement tort, même si, pas un instant, il ne l’avouerait devant lui. La course effrénée que le monde des affaires menait depuis le début du siècle avait bien failli mal tourner.
Edward gardait en mémoire cette funeste année 1907 où, en pleine période de récession, suite à une manœuvre avortée de rachat en bourse, des banques new-yorkaises avaient été victimes de retraits massifs. La panique avait vite gagné le pays tout entier et les particuliers s’étaient rués sur les banques pour retirer leurs dépôts. La concentration des capitaux au sein des trusts avait mis certains d’entre eux en grande difficulté et de nombreuses banques et entreprises furent acculées à la faillite. L’Old Town Bank avait bien failli être, elle aussi, emportée dans la tourmente. La panique se serait étendue si, finalement, le financier J. P. Morgan n’était intervenu en engageant ses fonds propres et en persuadant d’autres banquiers de l’imiter pour soutenir le système bancaire américain. Le marché boursier s’était entre-temps effondré, perdant près de 50 % de la valeur atteinte l’année précédente. Il n’existait pas, alors, de banque centrale capable de réinjecter des liquidités dans le marché. Et, comme le laissait entendre son fils, il fallait bien reconnaître à Roosevelt le fait qu’il avait su tirer les leçons de cette crise. Il avait convaincu le Congrès et tracé les grandes lignes des réformes nécessaires pour juguler la spéculation. Ces initiatives avaient conduit, en 1913, à la mise en place de la Réserve fédérale des États-Unis.
— Nous reparlerons de tout ceci plus tard, reprit-il. En attendant, fais un effort pour t’impliquer un peu plus, j’ai besoin de toi pour m’épauler dans la mise en œuvre de la stratégie que nous devrons suivre dans les années à venir. Le monde change en effet, et le monde des affaires devra s’adapter à ce nouvel état de choses. Ah, repasse également à la maison, j’ai entendu ta mère me dire ce matin qu’elle souhaitait te parler.
— D’accord Père, je vous promets de faire un effort, à ce soir.
Archibald quitta le bureau de son père et se dirigea vers le sien où il traita, sans grand enthousiasme, quelques dossiers.
*
Vers 19 heures, le jeune homme pénétra dans le hall de la maison familiale. Celle-ci, une vaste demeure en pierre de style néo-gothique, avait été construite en périphérie du centre-ville, au nord-est, par l’arrière-grand-père d’Archibald, un émigré d’origine irlandaise, qui avait fait fortune dans le commerce du coton et du tabac avec l’Europe. Un parc, agrémenté de quelques grands arbres, dont un majestueux érable sycomore, entourait le bâtiment. Celui-ci disposait à présent de tout le confort moderne : salle de bain, chauffage central ; l’électricité y avait été installée quelques années plus tôt et, comme la majeure partie des immeubles particuliers de Baltimore, il était raccordé au réseau téléphonique de la ville.
Dans le salon trônait une cheminée en marbre devant laquelle de confortables fauteuils en cuir invitaient les occupants du lieu à passer un agréable moment devant une bonne flambée. Les murs, dont un pan était flanqué d’une impressionnante bibliothèque chargée de livres de différents formats, étaient tapissés d’un fin velours vert, orné de délicats motifs. Au fond de la pièce se trouvait un piano droit en bois de noyer aux pieds torsadés.
— Bonsoir, maman, vous avez passé une bonne journée ? demanda Archibald en déposant un baiser sur le front de sa mère, une belle femme aux traits fins, dans le début de la cinquantaine, vêtue simplement mais avec élégance. Elle portait une longue jupe couleur prune descendant jusqu’aux chevilles. Assise sur un canapé en tissu satiné, Élisabeth referma la revue qu’elle feuilletait et passa une main dans ses cheveux châtains relevés en épais chignon.
— Bonsoir, Archie, je vois à ta tête que pour toi la journée ne s’est pas si bien déroulée, as-tu des ennuis ?
Archibald détestait son prénom, qui lui venait de son grand-père. Son père, Edward Springfield, avait absolument tenu, par tradition, à ce que son fils le porte. Sa mère, qui n’avait pas eu voix au chapitre, l’appelait toujours en privé par son diminutif, Archie. Tous les amis d’Archibald n’utilisaient également que ce surnom, l’intéressé ne répondant d’ailleurs pas si on s’adressait à lui par son prénom officiel.
— Non pas vraiment, répondit-il, mais j’ai encore eu une de ces discussions avec Père au sujet de mon implication dans la banque, après cette abominable réunion mensuelle de revue des crédits en cours. Rien à faire, je n’arrive pas à trouver ça passionnant. J’aimerais exercer le métier d’ingénieur pour lequel j’ai étudié à l’université, je suis certain que je serais plus utile et plus à ma place dans une compagnie industrielle.
— Tu sais que ton père n’y est pas foncièrement opposé, mais il fonde tant d’espoir sur toi. Il espère que tu lui succéderas un jour à la direction de la banque, tu es notre fils unique et ton père vient d’avoir soixante ans…
— Je sais tout ça, maman, mais franchement, toute ma vie dans une banque…
Sa mère soupira et regarda tendrement son fils.
— Tu devrais te changer les idées, je voulais justement te proposer de nous accompagner samedi au bal donné par nos amis, les Bennett. Je sais qu’il y aura des jeunes gens de ton âge. Les Bennett ont deux charmantes filles, elles auront sûrement invité des amies et des amis…
— Je vous remercie maman de tous vos efforts pour me faire rencontrer une de ces jeunes filles de la bonne société de notre ville qui n’attendent qu’une chose : qu’un gars pas trop moche et à la situation bien assise les demande en mariage et leur fasse des enfants ! Mais je ne me sens pas vraiment encore prêt à me ranger de la sorte. J’ai envie de vivre un peu ! De construire quelque chose par moi-même, et non d’avoir une route toute tracée. Il y a tant de choses à voir, à découvrir et à changer !
— Tu es tout le portrait de mon frère, ton oncle Jack. Il a aussi voulu parcourir le monde et bousculer tout autour de lui. Il en a entrepris des choses ! Tu devrais aller le voir, lui et ta tante Lillian, à Rockburn, ils fréquentent beaucoup de monde ; ça te ferait du bien, et… là, tu ne risques pas de croiser beaucoup de banquiers !
— Oui, peut-être, il y a très longtemps que je ne suis plus allé là-bas, j’y retournerai volontiers.
— Ah ! j’entends ton père rentrer, de grâce évitez de vous quereller ce soir au dîner… On te voit ce dimanche ?
— Non, j’ai l’intention d’aller avec Ralph assister au match des Orioles contre les Red Sox de Boston.
Le baseball était une des grandes passions d’Archie. Il ne ratait pour rien au monde les rencontres importantes qui avaient lieu au Park, le temple de ce sport à Baltimore.
— Ah, ce cher Ralph, tu lui remettras mon bon souvenir ! Il a bien trouvé sa voie, la médecine a toujours été sa vocation.
Mais le père de Ralph était médecin, lui ! pensa amèrement Archie.
*
L’ambiance du stade de Baltimore ce dimanche après-midi était à son comble. Le soleil de mai apportait déjà une douce chaleur et beaucoup de spectateurs avaient laissé tomber la veste. Archie et Ralph, assis à mi-hauteur dans les gradins, avaient fait de même. Archie portait son habituel canotier et Ralph s’était muni d’une casquette plate en tissu marron pour se protéger des rayons du soleil. Les deux hommes ne perdaient pas un instant du spectacle. La rencontre du club local, les Orioles, opposés aux Red Sox de Boston, ouvrait la saison qui s’annonçait prometteuse. On en était à la sixième manche, les Orioles menaient trois manches à deux, les deux équipes se disputaient au coude à coude.
— Extraordinaire, la nouvelle recrue des Orioles, dit Ralph admiratif. Ce « Babe » Ruth n’a que dix-neuf ans mais c’est déjà un « pitcher » de premier ordre. Tu as vu comment il lance sa balle ? Pourtant il est gaucher, le batteur a bien du mal à les reprendre. C’est un gars qui ira loin, crois-moi.
— En effet, répondit Archie, en croquant une cacahuète grillée qu’il puisait dans un sac en papier. Par contre, l’arbitre est vraiment nul ! S’il continue à siffler des fautes qui n’en sont pas, il va se faire lyncher !
Ralph et Archie se connaissaient depuis les années où, tous deux, ils fréquentaient les bancs de Johns-Hopkins, l’université de Baltimore dont la renommée n’était plus à faire. Archie avait brillamment terminé un cursus d’ingénieur en construction. Ralph, lui, avait obtenu son diplôme de médecine et était en internat au Johns-Hopkins Hospital. En collaboration avec son patron, il effectuait des recherches pour tenter d’appliquer une nouvelle technique d’analyse médicale par rayons X, venue d’Europe. La radiologie, c’était son nom, était appelée à révolutionner les méthodes de diagnostic, ainsi qu’à contribuer à améliorer les techniques opératoires. Ralph s’investissait à fond dans cette discipline et était déjà considéré, malgré son jeune âge, comme un brillant médecin plein d’avenir.
Issus l’un et l’autre de familles catholiques, les deux hommes, malgré des caractères très différents, étaient rapidement devenus amis. Ralph provenait d’un milieu plus modeste ; bien que son père soit un médecin généraliste reconnu et apprécié de ses patients, il avait un caractère plus secret et moins expansif qu’Archie. Les deux amis partageaient une confiance réciproque et un enthousiasme pour les progrès des sciences et des techniques, chacun dans sa spécialité ; ils avaient bien souvent le même regard sur l’évolution de la société dans laquelle ils vivaient et se complétaient dans beaucoup de domaines.
À l’issue du match, qui s’était terminé par la victoire des Red Sox, Ralph et Archie se dirigèrent lentement vers la sortie du stade, au milieu d’une foule bruyante qui commentait avec passion le déroulement de la compétition.
— On mange un morceau en ville ? demanda Archie. Tu essayeras ma nouvelle voiture, je ne l’ai que depuis un mois.
— Tu en as de la chance ! Ne me dis pas que c’est cette petite merveille que j’aperçois là ? s’exclama-t-il en désignant un rutilant cabriolet de couleur verte à deux places, aux larges garde-boues arrondis. Une capote grise en cuir ainsi qu’un pare-brise rabattable protégeaient les deux sièges contre les intempéries.
— Eh oui mon vieux, une Buick B36 Roadster. Elle vient de sortir. Quatre cylindres, 221 inches cubes de cylindrée, 35 chevaux, démarreur et éclairage électriques. Le dernier cri !
Quelques instants plus tard, les deux amis étaient attablés non loin du port à la terrasse d’un restaurant tenu par une famille d’immigrés italiens. Leur arrivée n’était pas passée inaperçue. Quelques tables plus loin, d’élégantes jeunes femmes vêtues de longues robes en lin, leur jetaient de discrets regards.
— Arrête de rougir, Ralph, elles ne vont pas te manger !
Archie se moquait gentiment de son ami, dont la timidité maladive vis-à-vis des jeunes filles était légendaire. Il ajouta :
— C’est toi qui devrais aller au bal auquel ma chère mère tente désespérément de m’attirer dans l’espoir que je tombe dans les filets d’une de ces demoiselles. Très peu pour moi, pour l’instant, mais toi, mon petit doigt me dit que tu ne résisterais pas longtemps !
— Oh ! arrête Archie, je vois bien que c’est sur toi que se posent leurs jolis yeux. Tu as l’air tellement à l’aise et sûr de toi, ta réputation auprès de ces jeunes femmes n’est plus à faire, et en effet, tu n’aurais qu’un mot à dire…
— Plus tard, Ralph, plus tard… que penses-tu de ces lasagnes aux tomates et au fromage ? Et de ce vin, plutôt corsé, non ?
— Fameux, on peut dire ce que l’on veut, l’immigration européenne nous apporte malgré tout de bonnes choses. Quoi qu’en disent certains conservateurs frileux qui redoutent que l’Amérique perde son âme face à ces vagues de migrants. Ces Italiens, par exemple, se sont parfaitement intégrés, même s’ils ont parfois tendance à se regrouper entre eux. Pas pour rien qu’on commence à surnommer ce quartier « Little Italy ».
— Ouais… je serais curieux de connaître l’avis de mon oncle Jack sur le sujet. Tu sais, Jack Warren, le frère de ma mère, il vit dans une grosse ferme à une trentaine de miles de Baltimore où il élève des chevaux. C’est un gars qui a su y faire, l’oncle Jack, il a le nez fin pour dénicher les opportunités et lancer de nouveaux business juteux. J’irais bien passer deux jours chez lui. Ça te dirait de m’accompagner ?
— Ce serait avec grand plaisir, mais pour l’instant j’ai un travail fou. J’enfile les gardes les unes après les autres à l’hôpital, et puis il y a ces recherches sur l’application des rayons X qui me prennent pas mal de temps. Mon patron ne me lâche pas, il attend des résultats rapidement et voudrait publier un article sur le sujet dans le Journal of American Medical Association.
— Je vois, à toi le boulot, à lui les honneurs !
— Sans doute, mais j’ai beaucoup de chance de pouvoir travailler sur ce sujet, nous sommes persuadés que cette technique va connaître des développements que l’on ne soupçonne pas aujourd’hui. Tout le monde s’y intéresse, en Angleterre, en France, en Allemagne en particulier, là où Röntgen a découvert ces fameux rayons et un certain Von Laue vient tout juste de calculer leurs longueurs d’onde.
— Bravo professeur ! J’admire ton enthousiasme, et crois moi, je le partage, nous vivons une époque formidable, pleine de découvertes et d’innovations qui vont rapidement changer le monde. Allez, à ta santé, et oublie l’addition, c’est moi qui t’invite !
3
Dion-Valmont, mai 2015
Les membres du petit groupe réunis ce jour-là pour l’anniversaire de Martin Lacroix profitaient pleinement de la douce température et de l’ensoleillement de la terrasse, située à l’arrière de la coquette villa du clos du Verger. Construite au début des années quatre-vingt sur deux niveaux, la maison jouissait d’une belle situation, dans un cadre vert et aéré. Un vaste jardin s’étendait à l’arrière, composé d’une pelouse dont on ne cherchait plus à domestiquer l’exubérance, au contraire de parterres de fleurs soigneusement taillés et d’arbustes variés. Des bouleaux, qui depuis avaient atteint une bonne hauteur, délimitaient le terrain. Claire et Martin Lacroix, les parents d’Élisa, avaient acquis cette propriété, lorsque la famille s’était agrandie avec l’arrivée de Juliette. Le style moderne et plutôt fonctionnel de la villa n’enlevait rien au charme qui se dégageait de l’ensemble, agrémenté par une décoration qui reflétait la personnalité de ses propriétaires. Claire et Martin s’étaient connus sur les bancs de l’université, au cours de leurs premières années de médecine. Ils s’étaient épaulés l’un l’autre, puis, une fois leur diplôme en poche, avaient opté pour des spécialisations différentes : Claire avait choisi la gynécologie, Martin s’était orienté vers la médecine interne. Avec sa barbe de deux jours, ses yeux bleus, sa gentillesse et son tempérament calme et réfléchi, il était fort apprécié tant par les patients que par ses collègues. À cinquante-cinq ans, il était en outre la coqueluche des infirmières de la clinique Saint-Pierre d’Ottignies où il travaillait. Mais Martin n’avait d’yeux que pour son épouse. Claire, toujours souriante, était d’allure svelte et sportive, elle courait consciencieusement trois fois par semaine avant de se rendre à ses consultations. Dans sa profession, elle faisait preuve d’une réelle faculté d’écoute et d’empathie envers ses patientes, dont certaines se retrouvaient parfois dans des situations de détresse en cas de grossesse non désirée.
— Bon anniversaire papa !
Élisa et Juliette levèrent leur flûte de champagne vers leur père.
Rien ne faisait davantage plaisir à celui-ci que d’avoir ses deux filles autour de lui en cette occasion. Il les regarda en souriant : comme les années passent, pensa-t-il. Si différentes par leurs caractères, mais tellement complices ! Élisa, son aînée, la blonde aux yeux bleus, partageait le tempérament de son père. Aux antipodes de sa sœur, Juliette était délurée, débordait de vie et de spontanéité. Martin la surnommait son petit écureuil roux, en raison de sa chevelure rousse toujours en bataille et de ses yeux noisette. Elles se complétaient bien toutes les deux, la cadette entraînant l’aînée qui en retour modérait l’impulsivité de sa sœur.
Martin rajouta du charbon de bois sur le feu : le premier barbecue de l’année s’annonçait bien.
— Je vais bientôt commencer la cuisson, déclara-t-il.
Élisa s’approcha d’une dame d’un certain âge, assise dans un fauteuil de jardin sous la tonnelle.
— Tout va bien grand-mamy ? Je te ressers un peu de champagne ? demanda-t-elle.
— Oui ma chérie, je te remercie, j’en veux bien encore une larme, mais il ne faudrait pas qu’il me monte à la tête.
Élisa versa un doigt du liquide pétillant dans le verre que lui tendait la vieille dame. Elle éprouvait une affection particulière pour sa grand-mère Irène, la mère de son père. Celle-ci s’était souvent occupée d’Élisa petite, lorsque ses parents étaient retenus par leurs activités professionnelles. Une complicité forte existait entre elles. Élisa se confiait parfois plus facilement à Irène qu’à Claire.
Irène observa attentivement la jeune fille : elle ne pouvait s’empêcher de retrouver en elle les traits de sa propre mère, aujourd’hui décédée.
— Je vois que tu portes mon épi de blé, observa-t-elle.
Instinctivement, Élisa porta la main à son cou et toucha le bijou à la forme d’un petit épi de blé, retenu par une fine chaîne en or. C’était en effet le cadeau qu’Irène lui avait offert, trois mois auparavant, le jour de son vingt-cinquième anniversaire. Depuis, le bijou ne quittait plus Élisa.
La vieille dame avait paru très émue en le lui offrant. « C’est un bijou de famille », lui avait-elle expliqué, « mon père l’avait offert à ma mère à l’occasion de ses vingt-cinq ans. Elle m’en a fait cadeau à son tour lorsque j’ai moi-même atteint cet âge. Et comme je n’ai pas eu la joie d’avoir une fille, il te revient maintenant. Ma mère, en me le confiant, m’a déclaré que ce bijou lui avait porté chance et était un symbole de fécondité. »
— Prends-en bien soin, ajouta-t-elle, je te souhaite également que ce bijou te protège et réalise tes désirs lorsque tu souhaiteras un jour, toi aussi, avoir des enfants.
Élisa, émue, embrassa sa grand-mère affectueusement.
— Je penserai toujours à toi lorsque je le porterai, lui confia-t-elle.
Plus tard, à la fin du repas, les conversations animées circulaient au sein de la famille rassemblée autour de la table. Juliette avait fait discrètement passer le message à ses parents d’éviter toute allusion à Pierre, expliquant à demi-mot que la relation d’Élisa avec celui-ci était officiellement terminée.
Élisa relata les derniers événements survenus au laboratoire et les perspectives qui s’offraient à elle de poursuivre son doctorat au King’s College de Londres. Autant son père se réjouit de cette nouvelle qu’il qualifia d’opportunité à saisir, autant sa mère exprima sa crainte de voir sa fille aînée s’éloigner d’eux. Celle-ci tenta de la rassurer :
— C’est pour deux ou trois mois maximum, et puis Londres, ce n’est pas le bout du monde, je reviendrai de temps à autre.
Élisa se rendait compte au fond d’elle-même qu’elle partageait un peu les réticences de sa mère et qu’elle se forçait pour faire bonne figure vis-à-vis d’elle. Mais dans le même temps, elle se disait : « Papa a raison, c’est une chance incroyable, à part mes parents et Juliette, qu’est-ce qui me retient ? Pourquoi suis-je tellement craintive et casanière ? Je suis certaine que je découvrirai là-bas un nouvel environnement stimulant et des gens intéressants. »
*
Élisa se réjouissait de cette soirée avec Alice. Cela faisait déjà quelques semaines qu’elles ne s’étaient pas vues. Les amies se téléphonaient souvent, mais pour se voir c’était un peu compliqué. Alice, psychologue, travaillait à Namur dans un centre de guidance pour enfants et adolescents. Elle était au courant de toute l’histoire de la rupture d’Élisa avec Pierre et n’avait donc pas été étonnée quand elle lui avait dit que sa colocataire, nouvelle venue dans leur groupe, ne se joindrait pas à elles.
Les deux amies se connaissaient depuis l’école maternelle, elles avaient partagé un appartement pendant leurs études et participé aux mêmes virées estudiantines. Elles se confiaient leurs émois amoureux, leurs rêves d’avenir, de voyage, leurs peurs et déceptions. Elles s’étaient aussi promis d’être les marraines respectives de leur premier enfant. Élisa rendait de temps en temps visite à Alice durant le week-end. Toutes deux effectuaient de longues promenades à vélo le long des berges de la Meuse, s’arrêtant pour boire un verre dans une gargote au bord de l’eau.
Élisa se rappelait leurs longues discussions d’adolescentes au moment du choix de leurs études. Pour Alice c’était évident : aider les autres à surmonter leurs difficultés, diagnostiquer les problèmes de comportements, comprendre le fonctionnement du cerveau. C’est donc logiquement qu’elle avait entamé des études de psychologie. Elle avait d’ailleurs beaucoup aidé Élisa à trouver sa voie. Cette dernière, attirée par la chimie depuis qu’un professeur au lycée avait abordé les secrets des atomes, rêvait de se plonger dans la recherche à l’université. Élisa s’était heurtée aux arguments de son père, déçu qu’elle ne s’oriente pas vers la médecine comme ses parents. Il mettait en avant le statut précaire du métier de chercheur, obligé de courir après des contrats successifs et temporaires. Mais sa fille avait tenu bon, assurant qu’un doctorat entrepris dans la foulée était essentiel pour dénicher un travail intéressant.
*
Élisa et Alice s’étaient donné rendez-vous dans un restaurant espagnol situé en plein cœur du quartier universitaire d’Ixelles. Arrivée la première, Élisa s’installa à leur table favorite, près de la fenêtre, et observa, songeuse, les groupes d’étudiants qui se succédaient bruyamment sur les trottoirs. Leurs pérégrinations se terminaient invariablement dans l’un ou l’autre des nombreux cafés du quartier. La voix d’Alice la sortit de sa rêverie :
— Salut ma belle. Ça fait des lunes qu’on ne s’est pas vues, tiens, tu te laisses pousser les cheveux ? Pas mal… ça te va bien. C’est pour séduire un bel Anglais ? la taquina-t-elle.
— Non, juste une envie de changer de look. Bonjour quand même ! J’ai une faim de loup, on commande tout de suite ?
Devant un assortiment de tapas et tout en sirotant leurs verres de sangria, Élisa confia à son amie sa crainte de partir à Londres. Mis à part les contacts avec ses collègues, elle redoutait un peu de se retrouver isolée dans cette ville gigantesque. Alice la rassura :
— Compte sur moi pour débarquer là-bas un de ces quatre. Tu as intérêt à avoir déniché d’ici là quelques adresses à haute valeur festive ajoutée, dit-elle en riant. Elle lui fit promettre de ne pas s’enterrer dans son labo, et d’accepter les sorties qu’immanquablement les autres chercheurs lui proposeraient.
— On pourrait visiter Canterbury, ou passer quelques jours de vacances sur les plages du Kent, par exemple, lui suggéra-t-elle.
— Pourquoi pas… ? À condition qu’Anderson accepte que je prenne un peu de congés. Tout dépendra de l’avancement des tests.
— Tu me tiendras au courant, je compte sur toi.
Après le repas, les deux amies poursuivirent la soirée au café Belga, place Flagey. L’endroit était devenu un haut lieu de la vie branchée bruxelloise, cosmopolite et bouillonnant. Avec son style Art déco et sa grande terrasse située directement sur la place, il faisait le plein chaque soir. Le week-end, des DJ bien inspirés animaient les soirées jusque tard dans la nuit, des concerts de jazz y avaient également lieu régulièrement.
La soirée était douce, des groupes de jeunes avaient investi les chaises longues, et le brouhaha des conversations se faisait entendre un peu partout.
Les deux amies dénichèrent une table libre, à l’écart de la cohue, et commandèrent deux mojitos.
— Tu comptes prendre des vacances avant de partir ? demanda Alice.
— J’aimerais bien, mais je ne sais pas trop où aller, ni de combien de temps je dispose avant mon départ.
— Moi, j’ai la possibilité de m’absenter une petite semaine du boulot, pourquoi on ne s’offrirait pas un « last minute » au soleil ? Regarde ce que j’ai trouvé, dit-elle en sortant son portable, un stage de plongée de cinq jours en Grèce. Ça ne te tente pas ?
Élisa adorait l’eau, la mer, le soleil, mais l’idée de s’enfoncer avec des bouteilles d’air et tout un attirail dans les profondeurs sous-marines l’angoissait ; non décidément, la plongée ce n’était pas pour elle !
— Allez, un zeste d’adrénaline, il n’y a rien de tel ! poursuivit son amie en reposant son verre, tu te souviens de ce stage de spéléo l’an dernier ? Tu avais bien aimé, non ?
Élisa se rappelait très bien ces deux jours de descente avec des cordes et des échelles dans les entrailles d’une grotte des Cévennes, à ramper dans des boyaux étroits, à franchir des rivières souterraines glacées. Elle se souvenait que sa lampe frontale s’était, un moment, éteinte inopinément et qu’elle s’était retrouvée au milieu d’un passage tortueux, dans le noir total. Elle avait failli hurler de terreur, mais la présence et les gestes rassurants d’Alice à ses côtés l’avaient aussitôt calmée. Une fois remontée, elle avait retrouvé la lumière du jour et la caresse des rayons du soleil avec un bonheur absolu, heureuse cependant d’avoir réussi à surmonter ses peurs et, malgré tout, pu faire bonne figure devant son amie.
— Si l’eau ne t’attire pas, j’ai autre chose que tu vas sûrement a-do-rer ! Regarde, c’est à Annecy, en Savoie : on part d’un col à 1 400 m d’altitude et on se lance au-dessus du lac en parapente. Vingt minutes de pure sensation de liberté ! C’est un vol en duo, avec un moniteur, rassure-toi, ajouta Alice avec un sourire, devant l’air horrifié d’Élisa à la vue des photos du site internet qui vantait « une expérience inoubliable ».
Élisa soupira ; décidément elle n’aimait pas sortir de sa zone de confort ! Elle s’en voulait un peu, tout en admirant son amie qui, elle, n’hésitait pas à se lancer des défis et à les réaliser. L’année précédente, Alice avait également tenté de l’entraîner dans l’aventure d’un saut en parachute. Élisa avait catégoriquement refusé et Alice s’était lancée seule ; elle en était revenue enchantée et avait raconté avec force détails l’expérience qu’elle venait de vivre. Elle avait, de plus, failli craquer pour le beau moniteur auquel elle avait été sanglée de près pendant les quelques minutes qu’avait duré la descente.
« Il faudra quand même que je me décide à faire quelque chose qui sorte un peu de mon ordinaire », pensa Élisa. « Alice a raison, je ne peux pas rester tout le temps chez moi à lire, à aller à la piscine ou au cinéma ». Elle avait toute confiance en son amie, qui était loin d’être une « casse-cou ».
— Tu finiras par me convaincre, Alice, c’est toi qui as raison. Mais tu devras m’aider. Tu me connais, je ne suis pas téméraire. J’apprécie que tu essayes de m’entraîner avec toi dans tes aventures.
— Ne t’inquiète pas ma belle, il va t’en arriver des choses !
4
Baltimore, juin 1914
La route serpentait depuis quelques miles entre les collines, alternant les prairies et les zones boisées ; dans les vallons, elle enjambait ici et là un ruisseau sur un petit pont en bois ou en pierre. Archie sifflotait au volant de son roadster dont il appréciait la conduite souple et rapide, il se réjouissait de passer ces deux jours à la campagne chez son oncle et sa tante. Il était également heureux de retrouver ses cousins Grace et Raymond qu’il n’avait plus vus depuis bien longtemps. Grace était sa cadette de sept ans, Raymond, que tout le monde surnommait « Ray », avait un an de moins qu’Archie. Au cours de sa jeunesse, Archie avait passé régulièrement des vacances d’été à la ferme et il gardait de merveilleux souvenirs de ces interminables randonnées dans la région à bicyclette, puis à cheval. Le jeune homme était, avec le temps, devenu un excellent cavalier, tout comme les enfants de son oncle et sa tante qui avaient grandi dans l’amour de l’équitation et des chevaux. Jack en avait fait en partie son métier. Il possédait, à côté du domaine et de son exploitation agricole, de grandes écuries où il élevait une cinquantaine de chevaux de course. Plusieurs propriétaires de pur-sang laissaient leur animal en pension chez l’oncle Jack qui s’occupait de les débourrer, de les faire travailler et les entraînait en vue des compétitions. Cette entreprise était très rentable mais elle exigeait une présence et des soins constants. Jack organisait en outre une foule d’activités à l’occasion de fêtes locales, des promenades en calèche, des randonnées équestres. Sa femme, Lillian, elle aussi passionnée de chevaux, le secondait dans ces activités.
