Eleanor, sous x - RINGUET - E-Book

Eleanor, sous x E-Book

RINGUET

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Beschreibung

Eléanor, sous X. Deux petites barrettes qui s’affichent et ma vie bascule. Une multitude de questions se posent alors à moi sans que je sois capable de répondre à une seule d’entre elles. L’avortement, l’accouchement sous X, être capable ou non d’élever cet enfant … Autant d’interrogations laissées en suspens vu la situation. Je m’appelle Jeanne et je partage ma vie avec un homme que j’aime. Je viens d’apprendre que je suis tombée enceinte. Des enfants, j’en désire, Marc aussi. Nous vivons tous les deux confortablement et aucun nuage ne semble assombrir ce début de grossesse. Oui mais voilà, ce bébé n’a pas été conçu comme les autres, ce n’est pas le fruit de notre amour, sa conception n’est que la conséquence d’un viol…

À PROPOS DE L'AUTEURE

RINGUET : J'ai passé un bac scientifique pour être vétérinaire, malheureusement je ne supportait pas les opérations, je me suis dirigée vers la droite et ai passé un master de droit. Mais le cœur n'y était pas, je suis retournée vers ma première passion, les chevaux. J'ai ouvert mon centre équestre en 2009. L'écriture a toujours été ma part secrète, intime, convaincue de ne pouvoir en vivre, j'ai vécu cette passion en parallèle et en secret. Depuis un an, j'ai décidé de ne plus me cacher et de laisser les gens lire mes lignes.
Je suis maman d'une petite fille.

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Seitenzahl: 199

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Eleanor, sous X

Roman

Christine RINGUET

Phénix d’Azur

Chapitre 01

Je pose prudemment un premier pied hors du lit, attentive à mes sensations. J’aimerai réussir à éviter les désagréments de ces derniers jours. Sans que je ne m’explique bien pourquoi, ma santé laisse à désirer ces temps-ci. L’automne traîne en longueur avec son lot d’averses et de vagues de froid qui nous fatiguent prématurément avant l’hiver, je suppose que je ne dois pas aller chercher la cause plus loin. Mais ce matin, je me sens un peu mieux, quel soulagement…

Quelques pas sur le parquet craquant me permettent rapidement de comprendre que ma première impression n’était qu’illusion, ma tête tourne à nouveau, mon estomac se vrille et je dois rapidement me rasseoir tant ces nausées me déstabilisent. Je prends quelques minutes pour me ressaisir avant d’attraper le téléphone resté sur ma table de chevet et appeler mon médecin pour un ren-dez-vous dans la journée, en espérant qu’il soit disponible.

Il me propose de passer dans une petite heure, j’accepte volontiers. Je commence à m’inquiéter de ce malêtre, ma grand-mère est décédée d’une rupture d’anévrisme sans signes avant-coureurs, provoquant chez moi une tendance à l’hypocondrie massive et la peur des diagnostics médicaux. C’était une femme dynamique, attentive à son hygiène de vie, en très bonne santé et pourtant rien ne l’a empêché d’être fauchée avant la cinquantaine. Qui ne serait pas angoissé de ce passé familial ?

Le bruit de la cafetière automatique qui se met en route m’arrache un grognement, je connais l’effet du café noir sur moi dans ces moments-là. L’odeur qui se répand rapidement dans l’appartement relance immédiatement mon mal-être. Tant pis pour le café, je coupe la cafetière avant d’aller prendre ma douche. Je jette tout de même un coup d’œil satisfait à ma nouvelle cuisine équipée. Je l’ai faite installer le mois dernier et ces meubles en chêne clair se marient parfaitement bien avec le sol en parquet de la même teinte. Une immense fenêtre au-dessus de l’évier en aluminium et du plan de travail en béton ciré gris clair, apporte une luminosité incroyable. Le lierre suspendu et les quelques éléments de couleur briques disséminés çà et là évitent ce côté froid souvent ressenti dans les cuisines et totalement absent ici. Je regrette de ne pas avoir eu les moyens de refaire la salle de bain.

J’aimerai garder la vieille baignoire des années trente, mais moderniser un peu ce lambris style maison de bord de mer qui jure avec cet appartement art déco en plein centre-ville d’Orléans. Je l’ai acheté, il y à deux ans maintenant, et dès la première visite j’ai su que c’était le bon. Cette luminosité qui entrait dans chaque pièce de l’appartement m’a séduite instantanément.

La douche me donne un petit moment de répit, l’eau chaude délasse mon corps fatigué et courbaturé. Mon sommeil est haché et peu réparateur depuis l’événement. J’ose espérer que le temps fera passer ces cauchemars et angoisses récurrents. Fermer les yeux et passer à autre chose, je n’ai pas le choix, en tous les cas, je ne me le laisse pas.

Je me hâte de m’habiller, j’ai un peu traîné sous le jet d’eau. Je vais devoir faire l’impasse sur le petit déjeuner pour être à l’heure, de toute façon, rien ne passera ce matin encore. Mes cobayes crient famine. Je nourris rapidement Papyrus et Archimède, et file prendre le Tram. L’arrêt n’est qu’à quelques mètres de chez moi, mais le trajet me parait être une éternité tant j’ai l’impression que je suis empêtrée dans ce corps qui ne ressemble plus au mien depuis quelques semaines. Mon joli corps musclé s’empâte. Je me sens à l’étroit dans mes jeans et dans mes soutiens-gorges, comme engoncée. Vu mon état de fatigue, rien d’étonnant, mes activités sportives sont passées à l’attrape, j’ai hâte de pouvoir les reprendres.

Le tram arrive enfin et, miracle, je trouve tout de suite une place assise au fond de la rame. Je profite du peu de temps que j’ai pour annuler notre rendez-vous de ce soir avec Marc. Ce petit dîner en amoureux me faisait envie, mais dans mon état, ce ne serait agréable pour personne. J’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur.

J’appelle ensuite mon employeur pour le prévenir de mon absence ce matin. Il me propose gentiment de prendre quelques jours si besoin. Je suis secrétaire comptable dans une entreprise paysagiste, autant dire que la fin de l’automne n’est pas vraiment notre pic d’activité, je peux donc m’absenter plus facilement si besoin en est. Ces quelques jours de repos vont me faire le plus grand bien.

Arrivée enfin à destination, il ne mes reste qu’à traverser la rue pour rejoindre le cabinet. Le quartier est paisible au milieu de cette grande ville dynamique. Mon médecin me suit depuis plusieurs années, elle est très posée, et sa personnalité discrète et douce tend à me mettre en confiance et me rassurer. Même la salle d’attente a été pensée pour la détente des patients. Les habituelles chaises en plastique ont été troquées contre des petits fauteuils individuels moelleux. Un petit meuble en fer forgé offre des possibilités de lecture plus diverses que les traditionnels magazines féminins, et permet, grâce à une multiprise fixée sur celui-ci, de recharger nos Smartphones, une priorité pour beaucoup de gens maintenant.

Et chose encore plus appréciable, elle n’a que très rarement du retard dans ses rendez-vous. Je suis d’ailleurs sa première patiente de la matinée et je n’ai pas le temps de m’asseoir qu’elle se présente déjà et m’invite à entrer dans la salle de consultation. Je n’aurai pas été contre un petit moment de répit, mais soit, allons-y.

Une fois installée face à son bureau, mon angoisse grimpe à nouveau vers les sommets. Je n’ai aucune envie de parler ce qui m’est arrivé il y a quelques semaines, mais je sais que ce moment va arriver, inexorablement. Pourtant, au fur et à mesure de la discussion, je me détends. Ses questions sont précises, son regard attentif, et je me surprends à expliquer sereinement mes symptômes, sans toutefois évoquer l’événement.

Après un rapide échange, elle m’invite à quitter mes vêtements pour ne garder que mes sous-vêtements, et m’allonger sur la table d’auscultation. Elle procède à un examen minutieux de ma personne sans que rien ne lui semble anormal, sauf la pesée, à mon grand désarroi, j’ai repris deux kilos. Mes nausées n’ont visiblement pas aidé mon régime, j’en sourirais presque si je ne me sentais pas aussi mal.

« Rhabillez-vous s’il vous plaît, et venez me rejoindre, j’ai encore quelques petites questions à vous poser » M’annonce-t-elle posément, sans sembler inquiète pour autant.

J’enfile rapidement mon jean, sans fermer le bouton du haut pour pouvoir respirer plus aisément, mon débardeur et mon pull en laine, et reprends place face à elle. Je remarque que son air aimable est tout de même légèrement plus grave que tout à l’heure.

« Madame Poisson, prenez-vous une contraception ?, me demande-t-elle avec le plus de tact possible.

— Oui bien sûr, je prends la pilule depuis que j’ai une relation suivie, cela doit faire à peu près un an.

— Je pense malgré tout, qu’il faudrait faire un test de grossesse, vos symptômes et l’examen clinique me font penser que vous êtes enceinte de plusieurs semaines. Je n’ai pas pratiqué d’examen gynécologique pour ne pas vous brusquer, mais il faudrait confirmer cette grossesse rapidement pour vous laisser le choix de la poursuivre ou non.

— C’est impossible voyons, je prends la pilule…

— Avez-vous été malade récemment ? Un épisode de gastroentérite par exemple, ou une intoxication alimentaire ? »

Je fouille dans ma mémoire aussi rapidement que mon cerveau me le permet. Je n’ai eu aucune relation sexuelle depuis l’événement, au grand damne de Marc. Et depuis je n’ai pas été malade, de ce dont je m’en souvienne en tout cas. Mon médecin me scrute avec attention et cherche à en savoir plus.

« Est-il possible que vous ayez eu des vomissements peu de temps après avoir pris un des comprimés de la plaquette ? »

Le souvenir qu’elle cherche à m’extirper s’impose à moi en une fraction de seconde. Le soir après l’événement, je suis rentrée seule chez moi. J’ai passé un long moment sous la douche avant d’ouvrir une bouteille de vodka et finir ivre morte sur mon parquet, entre le ficus et la télévision. Mon seul moment de conscience de cette soirée avait été de me dire : « prends ta pilule, il ne manquerait plus que tu tombes enceinte » La nuit avait été rythmée par les angoisses, les maux de tête et les vomissements, alternant avec un état de léthargie profonde.

« Si effectivement, ça m’est arrivé une fois. Mais une seule fois et j’ai continué à prendre mes comprimés tous les jours depuis.

— La pilule est une contraception sûre, mais pas à cent pour cent malheureusement, comme toutes les contraceptions d’ailleurs. Je ne veux pas vous alarmer, ou vous faire une fausse joie sans avoir une complète certitude, me répond-elle avec un air rassurant, donc nous allons vérifier ça. Il me semble que vous et votre partenaire aviez fait faire des tests concernant les maladies sexuellement transmissibles, vous pouvez me le confirmer ?

— Heu… Je marque une seconde d’hésitation. Je préférerai faire les tests si c’est possible, je serai rassurée. Et je ne veux pas ce bébé si bébé il y a.

— C’est votre droit, évidemment, me répond-elle sans sourciller. En premier lieu, vous allez faire un test de grossesse. S’il est positif, et il n’y a rien de sûr, je vous orienterai vers un planning familial. Pour la procédure d’avortement, si vous en décidez ainsi, tout va dépendre de la date de départ de votre grossesse. Je vous prescris des anti-nauséeux et des vitamines à prendre dès au-jourd’hui, rappelez-moi dès que vous aurez les résultats du test. Je vous rédige une ordonnance pour une prophylaxie des maladies sexuellement transmissibles, de l’hépatite B et d’une infection par le VIH, contactez rapidement un laboratoire d’analyses médicales pour réaliser les tests »

Je suis sonnée. Après l’événement, je m’étais naïvement imaginé qu’il me suffisait de mettre un mouchoir sur ce douloureux souvenir pour le refouler au fond de ma mémoire. Prise de conscience est faite aujourd’hui, et douloureusement. Cet événement a des conséquences que je ne peux plus occulter, je vais donc devoir apprendre à vivre avec plutôt que d’essayer de l’oublier.

La pharmacienne me prépare les médicaments prescrits et le test de grossesse. Je reste pantoise devant ses explications sur l’utilisation de ce dernier, prête à éclater de rire nerveusement tant je suis tendue. Je quitte l’officine rapidement, en n’ayant qu’une seule envie, être seule.

De retour dans mon appartement, je m’écroule sur le canapé, sous les appels de bienvenu des cochons d’Inde. J’adore ces petits rongeurs, ils sont pacifiques, curieux, câlins et évoluent avec un tas de petits bruits exotiques et charmants qui me donnent le sourire.

Je m’octroie quelques minutes de répit avant de prendre les cachets et me rendre aux toilettes pour ce fameux test. Je suis inquiète, c’est certain, mais le mélange de sentiments que je ressens dépasse tout ce qu’il m’a été donné de vivre jusqu’à maintenant.

Quelle femme n’a jamais connue cette angoisse de voir apparaître une ou deux barrettes, test à la main, dans ce lieu on ne peut plus inopportun pour savoir si sa vie va changer… Peu importe le résultat, quel qu’il soit, l’inquiétude tient en réalité au fait que la vie peut changer, du jour au lendemain, dans le bon sens comme dans la mauvaise, que l’on espère cette grossesse ou non.

Je suis donc là moi aussi dans cette petite pièce froide, assise sur le carrelage à attendre l’apparition du ou des traits bleus. Dès les premières secondes du test, la première barrette apparait, me rassurant sur le bon état du test. Un haut-le-cœur tout de même, de peur d’en voir apparaître une seconde. Chronomètre en main, j’attends, tremblante du résultat final, même s’il faut bien l’admettre, je le connais déjà au fond de moi même, tout mon corps me le crie. Enfin, mon corps ou le sien, c’est peut-être lui finalement que je ressens déjà au fond de moi. C’est fou comme le temps agit comme il le veut, comme de simples minutes peuvent paraître des heures, assise seule dans des toilettes, et comme des heures passent aussi vite que des secondes dans les bras de l’homme que l’on aime. Mon rendez-vous chez le médecin m’a rappelé que je pouvais également souffrir d’une infection au VIH ou d’une Maladie Sexuellement Transmissible, mais curieusement cette perspective m’effraie bien moins que celle d’être enceinte.

Je la vois. Deux minutes déjà, et je commençais à avoir un léger espoir, mais je la vois, la deuxième barrette bleue est en train d’apparaître sur le buvard blanc… Mon corps réagit instinctivement, je me sens devenir livide, au bord de l’apoplexie, mon cerveau s’arrête de fonctionner, mon corps s’engourdit et je ferme les yeux pour ne pas m’écrouler devant cette réalité cinglante. Enceinte…

La sonnerie du téléphone me sort de ma léthargie. Marc… Sûrement déçu de l’annulation de ce soir, il veut certainement se rassurer du futur de notre relation au vu des distances que je lui impose depuis l’événement. L’amour que je ressens pour lui est indéniable, mais je ne parviens pas à l’inclure dans ce que je vis actuellement. Je ne décroche pas, je ne veux pas qu’il soit obligé de vivre ce que j’ai subi et ce que je m’apprête à décider. Et en aucun cas je ne veux qu’il sache ce qu’il m’est arrivé, son regard sur moi serait changé et notre relation en pâtirait. La souffrance est une chose, le regard de pitié de l’homme sur soit serait tout bonnement insupportable.

De désespoir ou de colère, que sais-je, il me renvoie un message « Jeanne, j’ai besoin de toi »

Je n’ai jamais vraiment compris le sens de cette phrase, cela veut-il dire qu’il est dépendant de mon bon vouloir ? Où qu’il a besoin de moi pour être simplement bien ? Dans tous les cas, cette expression me met trop souvent mal à l’aise, comme si une responsabilité que je n’ai pas choisie pesait sur moi. Être bien ensemble, être heureux à deux, s’aimer, oui, mais la dépendance, je la rejette en bloc, c’est l’antithèse du véritable amour à mon avis. L’amour doit rimer avec liberté si l’on veut pouvoir trouver le bonheur au bout du chemin.

Allons, Jeanne, secoue-toi ! Rester effondrée sur le sol des toilettes n’a jamais été une solution pour personne. Prendre le taureau par les cornes, voilà ce qu’il me faut. Faire l’autruche en mettant la tête dans le sable ne fera qu’aggraver la situation et créer de nouveaux soucis, je fais ça depuis trop longtemps déjà.

Je commence par laisser un message plein de tendresse à Marc en prétextant une grippe carabinée, et j’appelle Joshua au travail pour poser quelques jours de plus jusqu’au week-end. Désormais libre d’agir à ma guise, sans obligations personnelles ou professionnelles, je peux avancer sans avoir les mains liées. Munie de la carte du planning familial laissée par mon médecin, je prends une grande inspiration avant de les appeler et convenir d’un rendez-vous dès le lendemain matin. Ils me proposent de procéder aux tests pour les MST, ce que j’accepte volontiers.

Les anti-nauséeux produisent enfin leurs effets tant attendus, et je me sens apte à prendre en main mon appartement. Le ménage laisse à désirer depuis l’événement, je n’avais ni le courage ni l’énergie de m’occuper de moi, alors mon intérieur, n’en parlons pas. En y réfléchissant un peu, il est à l’image de ma vie, de prime abord rangé, propre et accueillant, mais si l’on jette un coup d’œil sous les meubles ou dans les placards, ce n’est que désordre, moutons de poussières, et chaos. Un peu comme moi, bien habillée, souriante, mais brisée sous cette élégante coquille.

Je décide donc de commencer par là. Aujourd’hui, ce sera ménage et courses, je ne peux plus continuer à me nourrir uniquement de ces plats surgelés et préparés au risque de me transformer en congélateur.

Une tasse de thé vert sur la table basse et une musique rock en fond sonore et je fonce tête baissée dans mes tâches. La perfection du rythme et de l’harmonie tout en puissance de Queen me donne la pêche. Rangement, tri, poussière, tout y passe, rien ne semble pouvoir échapper à mon épisode de maniaquerie. Je traque chaque petit recoin jusqu’à tomber d’épuisement en fin d’après-midi, éreintée, mais heureuse de mon nouvel intérieur. La faim me tenaille, je sais que c’est peine perdue de chercher quelque chose à grignoter, la plupart des victuailles de mes placards étaient périmées, et ces derniers sont désormais atrocement vides. Je rassemble ce qui me reste de courage et de forces et file à la supérette.

Au fil des rayons, je m’aperçois que je suis capable de changer mes habitudes bien ancrées de célibataire surgélivore. Je troque mes habituelles quiches, poêlées diverses et variées, pizzas et feuilletés contre des fruits et légumes frais, légumineuses et desserts lactés. Dieu sait pourtant que je suis contre l’industrie du lait, quelle horreur de retirer un nouveau-né à sa mère… Comment peut-on faire naître des êtres uniquement pour prendre du lait à leur mère et les considérer eux comme des déchets. J’opte donc pour des crèmes et yaourts au lait végétal. Le petit être qui grandit en moi ne mérite pas de supporter ma mauvaise hygiène de vie, il n’est pas plus responsable que moi de cette situation délicate. L’idée qu’une petite personne pousse à l’intérieur d’une autre me fait toujours penser à un mauvais film de science-fiction. Je revois quelques scènes d’Alien qui m’arrachent un sourire. Je me surprends à passer tendrement ma main sur mon ventre en imaginant le petit haricot au cœur battant qui grandit en moi. Je me défends de penser à long terme, dans quelques jours ce sera finit.

« Jeanne ? » M’interpelle une voix que je ne connais que trop bien.

Marc se tient devant moi, l’air hagard, sa jolie silhouette élancée à moins d’un mètre de moi. Ses yeux fixent successivement mon ventre, mon caddie, et mon air troublé et pas si malade que cela finalement. Je m’attends à un déferlement de colère et de déception, mais rien. Je vois même un sourire se dessiner progressivement sur son visage sans que j’en comprenne la raison. Il ne me laisse pas le temps d’émettre le moindre son, et m’étreins amoureusement en me disant qu’il est le plus heureux des hommes. Euh…

Il pose sa main sur mon ventre et m’annonce doucement qu’il rêvait d’avoir des enfants et que même si ce bébé n’est pas décidé, il accueille avec bonheur cet heureux événement. Bien, bien, bien… Tout ce que je voulais éviter, merveilleux ! Avant que je n’ai pu dire ouf, ma voix stop cette situation ridicule.

« Marc, cet enfant n’est pas de toi… »

Je m’apprête à lui expliquer la situation, mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’il a déjà tourné les talons et me plante là, au beau milieu du supermarché entre les choux-fleurs et les brocolis. Je n’ai pas encore eu le temps de réagir à son départ que je reçois un message. À la seule sonnerie différenciée, je sais que c’est Marc, mon cœur se serre sans même l’avoir encore lu.

« Tu aurais dû me dire que tu avais quelqu’un d’autre » Simple et efficace, au moins, on ne peut pas lui reprocher de traîner en longueur dans ses messages. Je répondis de façon aussi concise « Ce n’est pas du tout ça, laisse-moi le temps, je t’expliquerai. C’est promis »

Je range mon Smartphone dans ma poche comme pour ranger du même coup tout ce qui vient de se passer. Je me fais violence pour ne pas rappeler Marc. Je tiens à lui, peut-être même suis-je amoureuse, mais si je veux pouvoir avancer dans le bon sens, je ne dois pas prendre cette montagne de difficultés de front, mais la gravir petit à petit en commençant par la base. D’abord réglé le problème de cette grossesse ensuite parler à Marc, il comprendra, enfin je l’espère.

Exténuée à peine la porte d’entrée passée, je trouve tout de même le courage de cuisiner une petite omelette aux poivrons rouges. Et j’avoue y prendre plaisir, bien plus que d’avaler sur le pouce un plat tout prêt. Un petit message à ma mère que je n’ai pas appelé depuis plusieurs jours et je cède au sommeil qui m’envahit délicieusement pour la première fois depuis bien longtemps.

La nuit me fut enfin réparatrice, et le réveil bien moins désagréable que les jours précédents. Les conseils avisés de mon médecin ont été salutaires. Manger avant de se lever, tout simple finalement. J’ai donc pris le temps hier soir de déposer un carré de chocolat et un verre de jus de fruits sur ma table de chevet, et miracle, après les avoir avalé ce matin, aucune nausée au levé du lit.

Pleine d’énergie pour affronter cette nouvelle journée, le souvenir de notre dispute avec mon cher et tendre brunit quelque peu mon horizon. Aucune nouvelle de Marc depuis hier, c’est tellement inhabituel. Cette absence me rend maussade, mais je m’interdis d’y penser, sans cela je n’avancerai plus et c’est une nécessité. « On avance, on avance, on avance… » Cette chanson de Souchon tourne en boucle dans ma tête, avancer, ne pas reculer, la vie ne nous en laisse pas le temps. Ces phrases sont tellement vraies… Je crois en la loi de l’attraction, soyons positif et le positif viendra à nous. Naïf peut être comme concept, mais après tout pourquoi pas. L’homme est bien loin de tout savoir sur les échanges d’énergies, d’ondes ou forces de l’esprit. Comment ignorer que des animaux tels que les orques parviennent à communiquer par la simple force de l’esprit ? Pourquoi ne serions-nous pas capables dans ce cas d’attirer des ondes positives ? Quand je pense à ce que les Hommes leur font vivre dans ces parcs aquatiques, j’en renierai presque ma nature d’être humain.

Fin prête et repue, je pars mi inquiète mi-impatiente au rendez-vous du planning familial. Le bâtiment est situé à l’entrée de l’hôpital de la ville, entre la porte des urgences et celle du personnel de cuisine, gris et triste comme un lourd brouillard d’hiver.

La femme qui m’accueille dès mon arrivé est avenante et compréhensive. Sans m’opposer le moindre jugement, elle me pose des questions sur ma situation familiale et professionnelle, et me parle de ma contraception. Je n’ose pas lui parler de l’événement, je préfère occulter ce détail et me focaliser sur ma grossesse. Une fois ma fiche de renseignements remplie, elle me propose de faire une prise de sang ainsi qu’une échographie tout de suite pour pouvoir me laisser mes dix jours de réflexion et convenir de la procédure à suivre pour l’avortement en fonction du résultat de l’échographie. Elle a saisi mon assurance dans mon choix et ne cherche absolument pas à me dissuader, mais m’expose toutes les options qui s’offrent à moi.

Le planning familial est bien organisé. La salle d’attente est au centre du lieu et donne sur différentes portes qui permettent d’accéder directement à l’accueil, au bureau de l’assistante sociale, le cabinet du gynécologue… Une jeune femme attend elle aussi, une documentation sur l’avortement à la main. Elle semble nerveuse, et relis la même page depuis que je suis arrivée sans y prêter la moindre attention. Heureusement le gynécologue appelle mon nom rapidement. Sans cela, mon côté Saint Bernard aurait été plus fort que moi et j’aurai certainement été lui parler en essayant de la rassurer alors même que mon état de stress et d’angoisse ne lui aurait apporté aucun réconfort.

L’air revêche du gynécologue ne me met pas à l’aise du tout. Sans même un bonjour, il me demande sèchement de retirer tout le bas pour l’échographie. Bien que l’idée me déplaise, je retire pantalon, chaussettes… Et petite culotte. Sans être profondément pudique, me mettre à nue devant un parfait inconnu, même médecin, ne me mets pas dans les meilleures conditions pour affronter ce moment. Je m’allonge sur la table d’échographie, mal à l’aise, jambes bien serrées tentant de cacher, tant bien que mal, mon intimité. Sans ménagement il me demande de soulever mon haut et me dépose un liquide froid sur le ventre qui me fait sursauter. Il scrute les images qui apparaissent sur son écran quand tout à coup il accepte de m’adresser deux mots.

« Vous voulez entendre le cœur ? »