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"L'amour ne se conquérait pas, il se donnait et on le recevait".
Elle en moi relate une histoire d'amour particulière ainsi que la redécouverte de l'amitié qui apporte la joie de vivre entre des hommes et des femmes. Un brouillard opaque envahit le paysage ; il neige et il fait froid. Un homme part pour la haute montagne accompagné de ses deux chiens. Que va-t-il y chercher ? Que va-t-il y découvrir ? De retour, son secret sera pour lui élucidé. Mais cette réponse est-elle un rêve ou une réalité ?
Ce roman touchant, avec la montagne suisse en toile de fond, retrace le fil d'une histoire d'amour
A PROPOS DE L'AUTEUR
Emile Bertrand est né en 1954. Il a fait des études en économie, gestion et philosophie. Il vit à Liège où il a travaillé durant des années dans le secteur des assurances. Dorénavant, il consacre une partie de ses loisirs aux sports et à l'écriture.
EXTRAIT
Les conditions atmosphériques étaient vraiment exécrables, elles auraient fait frémir la plupart des hommes en les astreignant à se calfeutrer dans leur maison. Le coeur de la montagne nous envoyait une neige drue, une brume enveloppante et un vent fort, gelant, capable d’unir l’eau et le feu ou de relier la terre et l’air. Nous venions de passer quelques jours radieux qui nous auraient fait oublier cette fin du mois de janvier durant lequel, la grande dame, du haut de ses deux mille cinq cents mètres, rappelait la frontière entre la montagne et les hommes. Elle manifestait un besoin de se réserver un moment privilégié, de se ressourcer en elle-même, avant d’entamer le passage entre la mort de l’hiver et la résurrection printanière.
Nous étions prêts à partir. Je pris mes deux sacs à dos, je fermai le chalet et, suivi des deux chiens, je me rendis vers le lieu de rendez-vous au centre du village.
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Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2015
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D’une image surgit une idée qui se développe. Après plusieurs mois de travail, un livre naît.
Tout particulièrement durant cette période, je remercie Michèle, mon épouse, qui m’a écouté, lu, conseillé et corrigé attentivement. J’exprime également ma reconnaissance à toutes les personnes qui ont croisé mon chemin. Sans leurs textes, leurs paroles, leurs actes, je ne serais pas ce que je suis.
Les conditions atmosphériques étaient vraiment exécrables, elles auraient fait frémir la plupart des hommes en les astreignant à se calfeutrer dans leur maison. Le cœur de la montagne nous envoyait une neige drue, une brume enveloppante et un vent fort, gelant, capable d’unir l’eau et le feu ou de relier la terre et l’air. Nous venions de passer quelques jours radieux qui nous auraient fait oublier cette fin du mois de janvier durant lequel, la grande dame, du haut de ses deux mille cinq cents mètres, rappelait la frontière entre la montagne et les hommes. Elle manifestait un besoin de se réserver un moment privilégié, de se ressourcer en elle-même, avant d’entamer le passage entre la mort de l’hiver et la résurrection printanière.
Nous étions prêts à partir. Je pris mes deux sacs à dos, je fermai le chalet et, suivi des deux chiens, je me rendis vers le lieu de rendez-vous au centre du village. Quatre à cinq personnes chaudement emmitouflées patientaient à côté de la moto des neiges qui n’attendait que les impulsions du pilote pour s’élancer sur la piste. Gérard, un grand gaillard solide d’une bonne cinquantaine d’années, était là ; je lui souris, de ce sourire imperceptible que l’on affiche devant son père ou son frère avant un grand départ, un sourire juste pour dédramatiser le moment. Probablement qu’il ne comprenait pas mon apparente insouciance, mais il m’enlaça de ce geste fort et masculin, comme s’il désirait me transmettre l’énergie dont il n’avait pas besoin dans l’immédiat afin que je l’utilise en cas de besoin, telle une trousse de secours pour revenir au village sain et sauf. Tout en me saisissant les épaules de ses grosses mains, il me dit :
— Denis, prends garde à toi. Je sais que tu es un bon, mais là-bas, maintenant, ça doit cracher et n’oublie pas la radio, toutes les deux heures ! Essaie de faire au mieux, ne commets pas d’imprudence.
— Tu sais ce que je pense, je ne vais pas essayer car celui qui essaie commence avec une part de « non-réussite » ; s’il arrive au terme, cela dépendra de pas mal de chance. Je pars pour réussir et si j’échoue, c’est qu’il y aura eu des accidents. Mais tranquillise-toi, tout va bien se passer.
Légèrement en retrait, je vis les autres personnes qui ne savaient où regarder. Certaines me faisaient un timide signe de la main, chuchotaient un « soyez prudent ». L’expression de leur visage et le timbre de leur voix me semblaient étranges comme un mélange de « n’y allez pas » et de « allez-y » ou si vous préférez, une crainte de me voir pour la dernière fois et une envie de me voir partir avec l’espoir d’un retour. Je déposai mes sacs dans la petite remorque attachée à la moto ainsi qu’une botte de tiges de bambou qui me serviraient à jalonner les parties de chemin les plus délicates, après quoi les deux chiens de traîneau, Ajax et Mithra, s’installèrent de chaque côté respectant un certain équilibre.
Alphonse venait de faire démarrer le scooter des neiges, signe de notre départ imminent. Mais avant de s’asseoir, il me dit :
— Écoute, mon gars, tu es complètement fou de partir par un temps pareil. Le « Sentier des Dents » est plein de pièges, tu le sais mieux que personne. Je te le dis, cette fois tu vas y laisser ta peau.
— Alphonse, il faut que l’on parte. On a déjà assez perdu de temps ainsi, je dois faire vite. Je te le dis bien franchement, si je dois y laisser ma peau, je laisserai aussi mon âme et je te certifie qu’elle préférera être là au-dessus que de croupir ici en bas.
J’aime bien Alphonse, c’est un bon copain, un homme jovial qui rigole quand tout est plaisant et qui râle quand les choses se compliquent. Il n’est pas très difficile et il n’attend pas grand-chose de l’existence, seul le fait de vivre selon les coutumes de son village lui suffit. C’est peut-être ça son bonheur. Mais aujourd’hui, sa pusillanimité m’irritait. Il était devant moi transi de froid malgré sa grosse veste de mouton retourné, il ne pensait qu’à rentrer au plus vite, se rencogner près du feu qui éteindrait cette frilosité paralysante. Il était pitoyable avec sa peau d’animal mort sur un autre mort, il avait perdu toute capacité qui élève « l’être homme » au stade de l’humain.
Le moteur vrombissant, j’enjambai la selle et, à peine installé sur le siège, le véhicule démarra. Machinalement, je regardai en arrière pour m’assurer que le matériel était bien arrimé. Je vis les gens qui nous saluaient avec de grands gestes en constatant que leur taille ainsi que le volume de leur maison diminuaient à vue d’œil. Il s’agissait d’un phénomène bien connu et courant, mais lorsqu’il apparaissait avec en toile de fond cette montagne large et gigantesque, la petitesse de l’homme et de ses constructions s’avérait d’autant plus évidente face à la majesté de la nature. Bientôt, le village allait m’apparaître telles ces miniatures décoratives que l’on trouve dans les étalages à l’époque de la fête de Noël et qui sont animées par de petits personnages, de la grosseur d’une fourmi. Les sociétés humaines semblaient si fragiles. Elles s’effritaient avec le vent, elles s’altéraient avec l’eau, elles dépérissaient avec le temps qui passe ; mais le plus grand danger venait moins des contraintes extérieures que de la volonté de puissance, sans cesse grandissante, de ces minuscules santons.
Le paysage déferlait rapidement. Notre allure était excessive, je m’approchai de l’oreille d’Alphonse :
— Tu vas trop vite. Plus haut, les bûcherons ont laissé des souches et de gros rondins. À cette allure, si tu en prends un, on va se fracasser !
— Ne t’inquiète pas, je connais. Dans vingt minutes, je te largue au « Chemin des Loups ».
Je n’avais pas l’habitude de ce moyen de transport que je n’appréciais pas, mais je devais reconnaître qu’il était rapide, efficace ainsi que reposant ; personnellement, je préférais la marche. Hiver comme été, je parcourais, pour mon plus grand plaisir, les sentiers de montagne à longueur de semaine en surveillant et entretenant les gîtes. Sentir le sol directement sous les pieds me donnait l’impression d’ancrage plus réel sur cette terre tout en me donnant un sentiment supplémentaire de sécurité, je décelais directement le danger d’un glissement ou d’une zone plus critique.
J’étais propulsé à l’intérieur de la forêt à tel point que je ne pouvais même pas identifier ni saluer les arbres qui, de leur côté, n’avaient pas le temps de me reconnaître. Nous vivions des contrastes forts entre les bruits stridents du moteur et le silence feutré du tapis neigeux qui nous entourait ; entre la couleur noire agressive de la moto qui tranchait avec la blancheur de la neige ; entre les odeurs du mélange d’huile et d’essence chauffées qui coiffaient les subtils arômes naturels et combien réconfortants des conifères. Cette machine opposait une force déterminée, mais limitée à la vigueur innocente, incontrôlable et quasi illimitée de la nature.
Je me calai dans le fond du siège et je repensai aux péripéties des jours précédents qui m’avaient conduit dans cette situation périlleuse.
* * *
Les circonstances qui sont relatées n’en font pas une histoire extraordinaire et elles pourraient survenir à tout moment dans de nombreuses autres parties de la planète. Mais son côté bouleversant réside dans le fait que ces événements ont amené des drames inconsolables. La fin du cheminement apportera une lueur d’espoir et de consolation dont l’origine pourra être comprise comme venue de l’extérieur ou construction intérieure de l’homme. Ce sera à vous de choisir.
Tout commença il y a deux jours, jeudi, se situant entre le vingt et le vingt-cinq janvier. Je serais bien en peine de vous préciser la date exacte car mon existence tourne autour de deux grands pivots, le diurne et le nocturne. Le jour, lorsque la lumière fait suite à l’obscurité, je me sens comme renaître à une nouvelle vie. Mon esprit et mon corps s’activent en exécutant les diverses occupations prévues. Lorsque le soir arrive, mon activité ralentit, un peu comme un film dont les images se succéderaient moins vite et je suis irrésistiblement attiré par le sommeil, satisfait des tâches effectuées. Les projets qui n’auraient pas été réalisés le seront le lendemain par moi ou par un autre. Personne n’est irremplaçable ; nous avons peut-être trop tendance à nous identifier à une fonction, nous nous perdons nous-mêmes en elle et lorsque cette dernière disparaît, nous avons le sentiment de ne plus être, ou tout au mieux, nous ressentons un effet de manque ; nous créons ainsi la mort d’une partie de notre vie. J’utilise le calendrier et la montre uniquement pour éviter de manquer un rendez-vous ou pour me situer dans cette spirale infernale qu’est le temps, mais en veillant bien à ne tomber ni dans sa dépendance ni dans son esclavage.
Assis à l’extérieur sur un plancher de bois devant mon chalet, je finissais de nettoyer des légumes qui serviraient à préparer un potage pour le repas du soir. Après d’abondantes chutes de neige, les quelques jours passés avaient été splendides et je profitais du soleil, encore bas en cette saison, mais dont le rayonnement pénétrait jusqu’au plus profond de moi-même. Ainsi, ma chaleur corporelle, toute mécanique et chimique, se dynamisait au contact des rais de l’astre en reconnaissant en lui sa propre origine.
Alphonse, un ancien moniteur de ski, passa sur la route allant au centre du village et m’interpella gentiment :
— Alors Denis, tu bronzes ? Tu vas devenir aussi brun que les touristes qui viennent glisser et qui sont fiers des traces blanches des lunettes. Je vais au « Rocher » prendre des nouvelles, tu viens avec moi ?
— C’est une bonne idée, je n’ai plus vu personne depuis des jours et en chemin tu vas me raconter les potins. Attends un instant que je mette ma casserole sur le feu et j’arrive.
Je louais cette habitation à une dame qui, devenue trop âgée pour vivre seule, s’était résignée à continuer son existence dans ces grandes maisons souvent impersonnelles et froides, mais qui avaient l’avantage de procurer à leurs occupants un confort, un suivi médical et un anti-isolement les sécurisant dans cette période automnale de la vie.
Même si j’aspirais à un certain retrait de l’ébullition des grandes villes, je n’avais pas jeté mon dévolu sur une cabane isolée au milieu des bois ni voulu devenir un ascète qui en arrive à oublier jusqu’à la signification des mots. Ce chalet, sans grand luxe, comportait toutes les commodités souhaitées à notre époque comme l’électricité, l’eau, le chauffage. Après avoir passé un petit sas qui faisait barrage au froid, on entrait directement dans la salle de séjour qui comprenait à gauche la cuisine, à droite le salon et au centre la cheminée à laquelle était raccordé un gros poêle à bois suffisant pour chauffer l’ensemble. À l’arrière, côté nord, j’avais installé ma chambre à coucher, une salle de bains et à l’extrême droite un débarras dans lequel se trouvaient les provisions, le frigo et le matériel nécessaire à mes escapades en nature. Le mobilier était conventionnel et fabriqué en sapin qui donnait d’agréables sensations visuelles par des teintes jaune or, mais aussi tactiles par la douceur chaleureuse du bois patiné, et enfin odorantes avec ses délicates senteurs de résine. L’immeuble avait été construit à l’aide de matériaux solides et naturels, m’accordant une protection tout à fait raisonnable vis-à-vis d’éléments extérieurs, même quand ceux-ci se déchaînent.
Ayant terminé mes préparations culinaires, je fermai la porte et rejoignis Alphonse qui jouait avec les deux chiens toujours impatients de partir en promenade. Tout en descendant la petite route qui accédait au centre du village, nous parlions de diverses choses allant du résultat des derniers matches de foot, des classements des jeunes skieurs qui préparaient les jeux Olympiques ou encore des derniers modèles de voitures présentés au salon de Genève. Malgré ce flot d’informations, mon émerveillement persistait devant ce paysage qui tout bonnement nous cernait.
— Alphonse, vois-tu ce que je vois ? Ce ciel, ce ciel si bleu, d’un bleu profond qui nous attire et serait prêt à nous absorber.
— Oui, c’est un ciel dégagé, quoi ! me répondit-il en levant les yeux au ciel.
— Et le soleil qui brille telle une boule magique dans ce ciel bleu et qui darde ses rayons de teinte jaune où se mélangent deux opposés, le froid du blanc avec l’extrême intensité de la lumière se perdant dans la neige et la chaleur du jaune qui nous réchauffe. Ces faisceaux prétendent nous maintenir où nous sommes et ils ont même tendance à nous repousser soit par crainte que nous violions cet espace céleste, soit pour nous protéger.
— Oui, c’est un bon soleil, quoi !
— Et puis notre village de Beauchamps, en plein milieu des montagnes valaisannes à mille sept cents mètres d’altitude, c’est un vrai petit paradis conçu par l’homme dans un site donné par les dieux où les saisons ont encore leurs tonalités avec cette sensation de vivre, mourir et renaître chaque année.
— Oui, c’est mon village, quoi !
— Tu es désespérant, tu ne perçois pas toutes ces merveilles qui nous entourent. Je te le dis : après avoir passé une bonne partie de sa vie dans la vallée, on est heureux de se trouver ici.
Alphonse regardait le sol ; il prenait le temps de remettre ses idées en place avant de me répondre.
— Nous aimons ce village tout en étant différents, tu apprécies l’environnement par comparaison et moi par enracinement. Tu vois le grand sapin, près du ruisseau, il possède de larges racines, mais les miennes sont encore plus étendues. Mon grand-père habitait le petit chalet situé à l’entrée du village et pour aller travailler, il devait se taper deux heures de marche six jours par semaine. Quand il pleuvait, il rentrait trempé et il râlait. Mon père a fait de même, mais il avait pu acheter une petite moto ; quand elle avait des problèmes mécaniques, il pestait. Et moi, j’habite le chalet que mon père a fait construire, où il a vécu et où il est mort. J’y suis né, j’y ai grandi, nous y avons vécu avec ma famille et je compte bien y finir mes jours. Quand je descends à la ville, je prends la voiture ou le bus et quand elle ne veut pas démarrer ou que le bus a du retard, je râle en cherchant une solution. Quand on râle, ce n’est que de l’extérieur, ce n’est que superficiel vu qu’au fond de nous, nous aimons Beauchamps, nous sommes des hommes et des femmes de Beauchamps. Après avoir terminé leurs études, les enfants ont été séduits par les avantages matériels que de grandes sociétés leur proposaient et ils sont partis. Je suis convaincu qu’un jour ou l’autre ils reviendront au village parce que leurs racines sont ici.
— Alphonse, lui répondis-je, nos chemins ont été divergents, mais le résultat est le même, nous ne subissons pas les éléments dans lesquels nous évoluons, mais nous sommes en adéquation avec eux. Toi, tu as été en quelque sorte formaté par le village qui est le corps de ton corps où réside ton âme. Quant à moi, lorsque j’ai pris conscience que je pouvais exister pleinement et non comme simple marionnette du théâtre de la vie parfois bien tragique, j’ai découvert Beauchamps. Attends un instant, on parle, on parle, mais on est entré dans le centre du village ; je vais mettre le collier aux chiens.
— Mais tu es fou, il n’y a personne. Laisse un peu gambader ces bêtes à leur aise.
— Non, il y a un règlement communal qui oblige de tenir les animaux en laisse et je le respecte.
— M’enfin Denis, les lois sont faites par les hommes pour les hommes et quand il n’y a personne, les lois peuvent être assouplies vu que c’est la Loi de la Nature qui reprend sa place. Regarde tes chiens, ils tirent comme des bœufs et toi, tu forces pour les retenir.
— Quand je suis en montagne, les chiens courent dans le vent en toute liberté, mais quand je suis dans l’espace circonscrit par l’homme, j’applique les règles. En faisant régulièrement ces gestes qui parfois sont contraignants, je m’habitue à les exécuter automatiquement et par mimétisme, les autres font de même. Bien sûr, nous perdons une partie de notre liberté individuelle, mais c’est le prix à payer pour vivre sereinement en société.
— Et puis, si nous croisons Dédé avec son chien qui court partout, on pourra gentiment lui faire la remarque.
— Je t’arrête tout de suite, Dédé n’a pas un chien, c’est un fauve qui ne ferait qu’une bouchée de tes toutous. L’été dernier, alors que je rentrais bien tranquillement chez moi, j’ai croisé Dédé et sa bête. On a un peu parlé de la pluie et du beau temps, tu sais, il ne cause pas beaucoup, et j’avais à peine tourné le dos que l’animal, sans raison, commença à grogner et me mordit dans les fesses en m’arrachant la poche de mon pantalon. Dédé a rappelé son chien tout en riant comme une baleine. J’étais fou de rage et depuis je ne lui adresse plus la parole.
— C’est dommage, tu aurais dû aller t’expliquer, lui faire part de ton avis et ainsi évacuer de toi les reproches qui maintenant ont fait naître une animosité à son égard.
— Tu as peut-être raison, on verra plus tard, en attendant viens prendre un café chez Gérard qui doit commencer à préparer son hôtel pour recevoir les touristes.
— Il ne changera jamais ce Gérard ! Le toit et l’auvent de l’entrée sont pleins de neige et le terre-plein devant est dégagé pour une ou deux voitures. Tu vas voir, il va encore s’y prendre au dernier moment.
— Alphonse, arrête de critiquer. Rentre toujours pendant que j’attache les chiens. J’arrive de suite.
Je fixai solidement les laisses au pilier de l’auvent ; je rassurai les chiens en les caressant sur la tête et en leur recommandant de rester bien sages, je leur dis que je me trouvais à l’intérieur avec Alphonse, que j’allais revenir, que…
À ce moment, je fus bousculé et propulsé dans la neige sans savoir pourquoi.
* * *
Je suis resté quelques secondes plaqué au sol, sans bouger. Après quoi, je relevai la tête en secouant les gouttes d’eau glacée qui perlaient sur mon visage tout en entendant les aboiements des chiens affolés et Alphonse qui se précipitait en pleine effervescence. Quand je vis la moto des neiges renversée sur le flanc, je compris que j’étais sorti de mes rêves éveillés et ramené sauvagement à la dure réalité. Les chiens avaient quitté la remorque et venaient me lécher le visage tandis qu’Alphonse me prenait le bras pour m’aider à me redresser en se lamentant.
— Denis, rien de cassé, tout va bien ? Je sais, j’allais trop vite et je n’ai pas vu ces gros rondins ni la souche là sur le côté. Un patin du scooter est passé dessus et ce fut l’embardée. Je suis désolé. Je sais, je sais, tu vas me dire que je n’aurais pas dû foncer dans cette purée de pois, mais…
— Alphonse, Alphonse, calme-toi. Je ne t’ai rien dit et je ne te fais aucun reproche. Personne n’est blessé et le matériel n’est pas abîmé. Cela ne sert à rien de rechercher le responsable et de l’incriminer. Voyons comment on peut continuer. La moto fonctionne-t-elle encore ?
— Oui, certainement, le coupe-circuit a dû caler le moteur lors du choc, mais tout me paraît en ordre.
— Alors donne-moi un coup de main et partons au plus vite. D’ici, on a encore dix minutes de trajet jusqu’au « Chemin des Loups ».
En prenant un fin tronc de sapin comme levier, nous avons remis la machine sur ses quatre skis et pendant qu’Alphonse actionnait le démarreur, je rattachai la remorque qui s’était désolidarisée de l’attelage. J’installai les chiens à leur place en les rassurant et je vérifiai si nous n’avions pas perdu une partie du matériel durant l’accident.
Après quelques tentatives de démarrage, le moteur de l’abominable engin se mit à rugir nous signalant par ce boucan qu’il était prêt à repartir. Cette fois, je ne retombai pas dans mes pensées, mais bien au contraire, je restai concentré sur le « trait d’en haut ». C’est ainsi que l’on nommait ce chemin qui reliait le village au sentier qui menait à la montagne. Il y avait un autre passage, le « trait d’en bas », qui aboutissait au même endroit, mais quoique plus pittoresque, il était impraticable en moto.
Nous étions enfin arrivés au carrefour avec le « Chemin des Loups » qui sur la droite donnait accès à un petit hameau dans la vallée et sur la gauche ouvrait la porte vers les cimes.
— Voilà, Denis, je dois m’arrêter ici sans quoi je ne saurai jamais faire demi-tour. Tu es toujours bien décidé à rentrer là-dedans ? La météo n’est pas bonne. Elle n’a pas envie que l’on vienne l’ennuyer. La montagne est en train de se régénérer, elle est devenue folle. Ce n’est pas qu’elle nous veuille du mal, mais c’est plus fort qu’elle, il faut qu’elle se déchaîne par moments sans être consciente des conséquences et dégâts occasionnés.
J’eus un léger sourire en regardant Alphonse qui reprit :
— Tu vois, je ne suis pas aussi ganache que tu l’imagines. J’essaie de te comprendre, mais ce n’est pas toujours facile !
— Je n’ai jamais pensé que tu étais stupide. Je t’aime bien Alphonse et tu m’as bien aidé en me faisant gagner un temps précieux. Maintenant, retourne chez Gérard et reste près de la radio. Je vous enverrai des nouvelles dès que je peux.
Je commençai à m’équiper pour l’enfer blanc. J’enfilai mon passe-montagne fabriqué d’une étoffe tissée très serrée qui protégeait l’ensemble de la tête ne laissant visible que les yeux et une partie du nez. Je changeai de veste afin de ne pas transpirer durant la marche qui s’annonçait éprouvante. Enfin, je saisis le traîneau que j’avais construit selon mes besoins en bambou léger, mais solide et sur lequel j’avais fixé en guise de patins des skis larges qui ne s’enfonçaient pas dans la neige poudreuse. Je le plaçai dans la bonne direction et j’y déposai les deux sacs de survie ainsi que divers matériels nécessaires à l’expédition. En voyant le traîneau, les chiens vinrent se frotter sur ma jambe ce qui signifiait qu’ils désiraient être équipés du harnais ainsi qu’être attachés aux sangles de traction pour avoir la certitude de faire partie intégrante du voyage. Ils revendiquaient leur place, leur fonction, sans bien percevoir le but ultime, chose qui ne les intéressait pas, l’important était de marcher, de courir, d’effectuer le cheminement.
Nous étions prêts avec les crampons attachés aux semelles de mes chaussures ainsi que les petits skis larges de haute montagne et le grappin d’arrêt à portée de main. Les chiens qui perdaient patience en gesticulant nerveusement n’attendaient que mon signal. Alphonse regardait la scène des préparatifs en silence. Tout avait été dit et il savait pertinemment que, quoi qu’il fasse, je partirais.
— Denis, sois prudent, de grâce !
Je lui souris et après avoir fixé mes lunettes brun clair qui avaient la particularité de mettre en évidence le relief du terrain, je saisis les deux poignées du traîneau. Un « yep » guttural, cri provenant plus de l’estomac que des cordes vocales, se mélangea au sifflement du vent ; les chiens s’élancèrent sur la piste, les cordes se tendirent et l’attelage glissa sur la neige.
Immobile, Alphonse fixait son ami qui s’éloignait progressivement, qui devenait une ombre pour être totalement avalé par la poussière blanche et la brume. N’ayant plus rien à faire dans cet endroit qu’il jugeait inhospitalier, il reprit le chemin du village avec une certaine appréhension où se mélangeaient la tristesse d’abandonner l’autre et la satisfaction de rejoindre la chaleur sécurisante de son chalet.
* * *
En quelques minutes, nous étions entrés dans une solitude oppressante pour certains ou réconfortante pour d’autres, peuplée d’êtres de pierres statiques et d’arbres figés dont le faîte ne vacillait que par la force des bourrasques. Plus de constructions artificielles, plus de paroles vides de sens, plus de fébrilité stressante, toute idée de sociétés humaines avait disparu, seul peut-être le fait que je me trouvais sur le « Chemin des Loups » me rattachait à l’homme. Le nom attribué à ce sentier remontait au siècle passé ou à une époque encore plus lointaine lorsque les bergers menaient vers les alpages leurs vaches et moutons pour qu’ils puissent paître une herbe bien grasse durant la bonne saison.
En ces temps révolus, des groupes de loups quittaient les épaisses forêts en empruntant ce passage pour se rendre dans les plaines « d’en bas » et s’y rassasier de viande fraîche. Les histoires et les légendes, issues certainement de cas réels, mais probablement amplifiés, avaient été colportées de bouches à oreilles dans les familles lors des longues soirées hivernales pour maintenir la crainte ou simplement pour amuser les convives toujours à l’affût de récits extraordinaires. On rapportait des scènes horribles durant lesquelles les loups sanguinaires étripaient les pauvres brebis sans défense, déchiquetant la viande chaude en emportant des quartiers entiers de chair qu’ils traînaient sur un tapis devenu rouge. Dans le même ordre d’idée, durant une nuit d’hiver, au moment de la pleine lune, un homme furibond qui défendait avec un acharnement désespéré son troupeau, a regardé par mégarde les yeux d’un loup d’où s’échappait une lueur maléfique. Après avoir égorgé le berger, l’animal s’est métamorphosé en forme humaine. Ce loup-garou commença à hanter les forêts obscures et tout particulièrement les nuits de pleine lune durant lesquelles son hurlement glaçait les habitants des villages environnants.
En définitive, le loup a toujours subjugué l’homme quelle que soit l’époque ou la contrée, soit par son organisation sociale forte et hiérarchisée où chacun trouve une place pour assurer le rôle qu’il impose ou qu’il se voit prescrire, soit par la force et la détermination du loup solitaire qui tel un héros survit par la brutalité de ses actes. Poursuivre et chasser un tel animal représente peut-être pour l’homme moins une volonté d’éradiquer un prédateur que de vouloir s’approprier sa férocité ou, pour l’homme humaniste, de vouloir exorciser de son corps la partie d’animalité qui nuit à l’élévation harmonieuse de l’esprit humain et freine l’accession à la paix universelle.
Mais revenons sur notre chemin où les chiens ont directement imposé une cadence effrénée. Au début, j’ai poussé le traîneau en trottinant derrière, mais rapidement j’ai pris appui sur la margelle et les chiens nous tiraient à vive allure, apparemment sans gros effort. Cette voie monotone de largeur exiguë n’était pas mon périple préféré, mais elle permettait le passage de manière sécurisante durant toute l’année. En effet, très rectiligne, elle ne présentait pas de pièges vicieux pour le promeneur qui était guidé gentiment vers la haute montagne. Si les palais royaux ou les édifices prestigieux de nos villes possédaient des sentinelles, si les églises détenaient des statues sur les parvis et des gisants dans les cryptes, ici, la nature s’imposait en mettant de faction des gardiens imperturbables, tout d’écorces vêtus, afin de scruter le visiteur. Ce dernier était contraint de suivre l’itinéraire banalisé de branches et de futaies ou de fougères en été, sans quoi, il irait s’empaler sur les troncs d’arbres après s’être fait écharper par les ronces ou l’aubépine. Ce moyen de transport se révélait relativement confortable, mais je devais maintenir mon attention, me déhancher de droite et de gauche, me baisser, incliner la tête pour éviter, parfois de justesse, les branches qui ployaient sous la neige. Les épines drues des conifères nous effleuraient ou plutôt nous peignaient et elles prélevaient les moindres résidus provenant de la société humaine de crainte d’être contaminées par une invention qui serait incompatible avec l’immuabilité des lieux. Certaines pointes, plus acerbes, nous piquaient sans douleur pour nous vacciner en vue de la suite de notre voyage et elles déposaient une poudre blanche glacée qui, par notre chaleur corporelle, se transformait en fines gouttes d’eau purifiante. Enfin, après cet exercice d’échauffement et d’assouplissement, je distinguai, devant nous, une lumière plus vive annonçant la fin du tunnel naturel. Nous arrivions à l’intersection avec le « Sentier des Dents » qui conduisait à des points de vue où les crêtes des cimes enneigées faisaient penser à une mâchoire dont les dents seraient d’un émail irréprochable. C’est ici que je compris vraiment l’ampleur de la situation.
Après avoir parcouru une centaine de mètres à découvert, baigné d’une clarté éblouissante, mais ne bénéficiant plus de la protection de la forêt, je percevais la rudesse du climat qui promettait une suite laborieuse. Nous étions entourés par un mélange dont la recette ne pouvait provenir que d’un vieux grimoire de Satan et qui se composait de brume diminuant la visibilité, de minuscules flocons de neige fouettant la peau, d’une température avoisinant les quinze degrés sous zéro, et le tout était animé par un vent perçant qui traversait la fourrure des chiens déjà bien épaisse. Nous obliquions légèrement sur la droite, empruntant ainsi le chemin le plus rapide, mais le plus incommode conduisant à la « Cabane des Aigles », le refuge principal. Il existait sur la gauche un itinéraire plus aisé, plus sinueux, mais qui me retarderait de plus de deux heures et je ne pouvais pas me permettre ce luxe personnel. Cette mission devait se dérouler dans les plus brefs délais. L’endroit était pentu ; les chiens s’essoufflaient ; je pris donc la décision de venir à leurs côtés et de contribuer à la traction. Après avoir fixé à ma taille la courroie qui me reliait au traîneau, attaché les raquettes aux pieds et saisi dans chaque main des bâtons de marche, nous reprîmes la route. Nous avancions correctement, mais la visibilité se réduisait à un mètre maximum ce qui m’obligeait à me concentrer sur les petites congères latérales et les moindres repères naturels, souches, rochers pour nous guider.
