Elle et ses ailes...et son Lama ! - Laura Guiraud - E-Book

Elle et ses ailes...et son Lama ! E-Book

Laura Guiraud

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Beschreibung

Enseignante désabusée, Cassandre vit en France dans une forêt Cévenole. Abandonnée par le père de son jeune fils, elle peine à surmonter cette rupture. C'est dans ce contexte qu'elle fait la rencontre de Kuzco, un lama au fort caractère et à l'odeur nauséabonde qui va bouleverser sa vie. Parallèlement à ses déboires, elle croise la route de l'optimiste Declan, un chanteur assoiffé de voyage, parcourant le monde dans un tiny house. Ce bel homme altruiste et sa guitare lui apportent un peu de lumière, bousculent ses convictions et l'invitent à se réconcilier avec ses rêves lors d'une aventure emplie d'amour...

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Seitenzahl: 570

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Je remercie ma mère et ma sœur, premières lectrices bienveillantes, ainsi que mon mari, fidèle partenaire de projet.

Vive la famille et sa richesse, l’amour et sa magnificence, les Cévennes et leur beauté, l’art et ses émotions, la vie et ses trésors !

Sommaire

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

CHAPITRE 32

CHAPITRE 33

CHAPITRE 34

CHAPITRE 35

CHAPITRE 36

CHAPITRE 37

CHAPITRE 38

CHAPITRE 39

CHAPITRE 40

CHAPITRE 41

CHAPITRE 42

CHAPITRE 43

CHAPITRE 44

CHAPITRE 1

Lundi 22 juin 2020

8H50

— Bonjour, mon fils a oublié son doudou vendredi, un lapin bleu. L’auriez-vous vu ?

Postée à l’entrée de sa classe de moyenne section, Cassandre, professeure des écoles depuis cinq ans, en a assez. En plus d’accueillir ses élèves excités par l’arrivée des vacances d’été, elle doit également être à l’écoute de leurs parents. Elle le doit.

Les histoires d’objets perdus sont d’un ennui ! Peu importe ! Prends une mine compatissante, ma vieille !

— Euh ! Non, pas que je me souvienne, monsieur, avoue-t-elle en essayant de se remémorer la peluche en question. Je me renseignerai auprès de Séverine. Peut-être a-t-elle aperçu ce fameux lapin ! Si tel est le cas, nous vous le rendrons.

Séverine, agent territorial spécialisé des écoles maternelles avec qui elle a l’obligation de collaborer quotidiennement, n’est pas son amie. Son prénom l’irrite autant que son mauvais caractère, son arrogance et, plus généralement, sa manière d’être. Faire semblant du contraire l’épuise.

Cette ATSEM, assistante constamment indisponible et perpétuellement maussade, sur qui j’ai eu la malchance de tomber lors de la rentrée de septembre, critique tout ce que je propose et grommelle dès que des activités salissantes lui demandent un nettoyage plus important du matériel. Quand des enfants de quatre ans expérimentent la peinture, le découpage ou les gommettes, ils peuvent effectivement en mettre partout en dépit de sa maniaquerie maladive pour le ménage. Sachant qu’ils doivent apprendre et progresser en manipulant diverses matières, pourquoi s’en offusque-t-elle ? D’autant plus que je l’aide naturellement à ranger sans y être obligée et ne la force à rien. Face à l’énergie des petits de maternelle, former une équipe soudée sans problème d’ego, de rivalité ou de je ne sais quel mystère est nécessaire au bon fonctionnement de ce groupe. Cette opinion n’est visiblement pas partagée.

À peine se débarrasse-t-elle d’une mère ou d’un père insistant que d’autres les remplacent. Elle leur sourit, joue son rôle.

Réclamations, broutilles, dérangements superflus…

— Je me permets de vous rappeler que ma fille a une séance de sophrologie dans la matinée. Je passerai donc la chercher.

— Oui, je l’avais noté, merci, ment l’institutrice pendant que le défilé se poursuit.

Les mensonges ont leur utilité !

— Nous partons en voyage un peu avant la fin de l’année scolaire. La directrice, au courant de cette spécificité, nous a donné son consentement, toutefois je souhaite m’assurer que Jordan récupère bien ses affaires cette semaine.

— Aucun problème.

Cassandre serre les dents, excédée.

Je dois évidemment me plier aux volontés des vacanciers précoces sans geindre et rassembler en catastrophe l’ensemble des travaux d’un exécrable monstre miniature avec enthousiasme. Pour couronner le tout, je m’en veux d’avoir écouté Séverine au sujet de la préparation des cahiers. Si j’avais pris les devants, comme il est d’ordinaire préférable de le faire, tout serait déjà en ordre. S’atteler à la tâche à la dernière minute est insupportable.

— Pauline a eu de la fièvre cette nuit. Elle est encore fatiguée, mais voulait absolument venir à l’école. Vous la connaissez. Si jamais sa température remonte, vous pouvez m’appeler.

— Je le note, certifie la jeune femme, lasse.

Chère maman au foyer, pour quelles raisons ne pas garder votre Pauline à la maison, au lieu d’importuner le monde et provoquer une éventuelle contamination de ses camarades ? Vous joindre par téléphone en plein cours pour vous informer de son état de santé, alors que j’ai la responsabilité de trente futurs citoyens à éduquer, instruire et surveiller, n’est-il absolument pas dérangeant selon vous ? Réponse : si, mettre en pause mon enseignement est compliqué.

— Excusez-moi. Pourrions-nous nous entretenir brièvement à dix-sept heures ? J’aimerais faire le point sur les compétences de Tessa, après la garderie.

— Euh… D’accord, accepte Cassandre, prise au dépourvu.

Par conséquent, cette entrevue inutile précèdera la réunion prévue ce soir, à l’occasion de la kermesse à venir, et contribue à gâcher ma journée. Diantre ! À quoi les évaluations et le classeur de réussite servent-ils, monsieur ? Réponse : ces outils servent à illustrer explicitement les acquis ou les lacunes à corriger. Conclusion : le rendez-vous que vous sollicitez sert uniquement à m’ennuyer.

— Je suis contrariée, vient finalement se plaindre une avocate antipathique. Un copain aurait giflé Jade au cours d’une récréation et aucune punition n’aurait été infligée à ce garçon. Ce n’est apparemment pas la première fois que ce genre d’incident lui arrive. Comment expliquez-vous ce défaut de surveillance ?

La pauvre enseignante essaie de demeurer impassible.

Quelle vipère, cette bourgeoise !

Elle s’accroupit devant la concernée.

— Est-ce exact, Jade ? Si quelqu’un t’embête dans la cour, il est impératif que tu préviennes les adultes. Nous ne pouvons pas tout voir. En effet madame, ajoute-t-elle avant de se relever, nous avons plus d’une centaine de jeunes à encadrer simultanément, seul ou en binôme. Je prends néanmoins compte de votre remarque et vous promets que nous serons particulièrement vigilants sur ce cas précis…

— Maîtresse, maîtresse, Nolan m’a tapé ! l’interrompt Lucas tout en la bousculant.

— Même pas vrai ! C’est lui ! Il a pris mon jouet ! pleurniche le coupable, enragé, tandis que de la morve coule de son nez.

— Maîtresse ! Kélissa a écrit sur les rideaux avec des feutres, rapporte Mélissa.

Cassandre inspire.

Que fait Séverine ?

Elle prend congé de l’avocate importune, resserre sa queue de cheval brune et part livrer son combat quotidien.

12H30

Pensive, Cassandre n’a pas d’appétit et pourtant le sucre reste une drogue. Elle a presque terminé la plaque de chocolat noir apportée dans l’espoir de soigner son chagrin, coriace parasite qui lui vole son sommeil depuis sa récente séparation avec son compagnon. En proie au ressentiment, elle rejette l’écrasante routine, les conventions sociales fastidieuses, les faux-semblants. Le non-sens de l’existence la terrifie de plus en plus. Dans l’étroite cuisine surannée du personnel enseignant, ses collègues savourent leur café dans la bonne humeur, évoquant avec frénésie les festivités qui se profilent et qui, à sa grande honte, l’indiffèrent.

Parler des animations dès maintenant ne présente aucun intérêt puisque, au moment d’un repos mérité, nous sommes contraintes de nous réunir durant trois heures à ce propos. Pourquoi n’ai-je pas, à l’instar de mes consœurs, une flamme dans le regard lorsque j’œuvre dans le cadre de mon métier ? Elles, leur perfection au travail et leur décaféiné m’exaspèrent autant que je les agace à ne pas en boire et à être imparfaite, je le sais. Je ne fais pas partie de la confrérie des passionnées de l’éducation. Ma place n’est pas là. Je m’efforce d’exercer convenablement ma profession, mais mon âme aspire à une fonction moins terre à terre, à un objectif davantage créatif, exaltant, différent. Il en a toujours été ainsi.

Assister à la mort d’une relation amoureuse et familiale de onze ans renforce mon mal être. Les dernières paroles de Tom, cher papa de notre fils de neuf ans, résonnent inlassablement dans ma tête, à l’image d’un refrain empoisonné : « Tu n’as qu’à prendre ta vie en main dorénavant, une mission difficile que remplissent les personnes majeures et vaccinées. Ma nouvelle copine a la vingtaine, mais a acheté un studio par exemple. Elle est indépendante, déterminée, confiante. Elle n’a pas besoin d’un chaperon ! ». Chassée brusquement de son luxueux appartement, j’ai l’impression que nos souvenirs ne comptent plus. Coureur de jupons en soif de liberté, il m’abandonne à mon sort, sans compassion, sans rechercher mon pardon. Mon ouverture d’esprit, mes concessions, ma tolérance à son infidélité récurrente n’ont guère changé sa décision. Il me délaisse, me dénigre, traumatise notre Charles et moi, pauvre idiote prisonnière du passé, je ne parviens pas à le bannir de mon cœur.

— As-tu préparé le stand de la pêche aux canards ? Ouh, ouh ! Cassandre Morena ! l’interpelle la directrice mécontente de son manque d’implication habituelle.

— Oui, Florence, réagit la brune abattue, une fois sortie de ses songeries sinistres.

La pêche aux canards… Accepter de prendre en charge l’organisation matérielle la plus complexe de la fête a été une erreur. Quand saurais-je refuser aux gens leurs requêtes indésirables ?

Elle aimerait surmonter sa retenue professionnelle, pouvoir exprimer le tréfonds de ses pensées, posséder un aplomb digne des plus grandes femmes d’affaires, avoir une autorité naturelle, se sentir respectée, malheureusement sa morphologie ne l’aide en rien. Ne dépassant pas les cent-soixante centimètres, la bataille à livrer contre ses faiblesses et l’adversité est rude. Impuissante et frustrée, elle a des envies d’échauffourée.

La cafetière vieillotte qui trône près de l’évier pourrait me servir à assommer quelqu’un !

— Une participation active aux échanges est fondamentale au sein d’une équipe pédagogique. Je croyais avoir suffisamment insisté sur cette nécessité, se lamente la directrice.

Adossée sur un pan de mur jaune, Cassandre ravale sa haine pour Florence.

Haïssable « Flo » aux airs supérieurs, tu es ridicule avec ton maquillage surchargé, tes collants résille et tes talons aiguilles inadaptés à l’univers de l’enfance. Vivement juillet et les vacances, que tu disparaisses de ma vue !

15H00

Assise sur une minuscule chaise orange, face à son public installé sur les bancs du coin regroupement, Cassandre raconte une histoire. Cet appréciable instant de calme relatif, elle se plaît à l’animer fréquemment.

— Le loup cogne à la porte de la maison en paille du petit cochon et dit « Ouvre-moi ! ». Le petit cochon lui répond…

— Il a peur ! crie Gabriel.

— Tu as raison, il est effrayé, confirme la conteuse. Le petit cochon apeuré lui répond « Non ! ». Alors, le loup…

— Il va casser la porte, suppose Adèle, sérieuse.

— Possible… Le loup s’exclame « Je vais m’enfler et souffler et la maison… »

— Elle va s’envoler, intervient Alexis.

— Oui, Alexis, elle va s’envoler, répète Cassandre, car…

— Elle est trop fragile.

— Bravo ! Le cochon n’a pas… Damien assied-toi correctement s’il te plaît. Éva, arrête de pousser ta voisine.

— Elle prend toute la place, Pauline !

— Pauline, serre un peu les jambes. Bon, où en étais-je ? La maison est fragile, car le petit cochon n’a pas voulu tra… Jordan, cesse de bavarder ! Le cochon a préféré jouer, le coquin ! Camille, pour quel motif pleures-tu ?

— Je veux ma maman !

Devant son tableau en ardoise, recouvert de traces de craie, d’affiches et d’aimants, la jolie narratrice soupire.

16H45

— Ouf ! Plus de bruit !

Cassandre lève le menton au plafond, ferme momentanément les paupières, respire. Ses poumons sont comprimés, ses nerfs sont à vifs, son cerveau bourdonne, ses membres sont lourds.

Je suis enfin seule !

Elle sursaute subitement.

— Oh ! Punaise de punaise ! s’affole-t-elle. J’allais oublier mon entretien concernant Tessa. Quelle merde !

En plus, je sens mauvais !

Privée de répit, elle emporte son sac à main et court vers les toilettes à proximité de sa salle de classe. Devant un miroir carré, elle arrange d’abord sa souple et volumineuse chevelure, un héritage capillaire de sa grand-mère espagnole. Dans sa lancée, elle dessine un trait de crayon noir sur ses grands yeux sombres et remet du parfum, des artifices qui, accompagnés par quelques sourires forcés, masqueront sa tristesse.

***

De retour d’un long voyage en Italie, Declan gare son pick-up, ainsi que sa tiny house, au camping de la Cigale récemment racheté par son oncle et sa tante, médecins à la retraite en quête d’un projet proche de la nature. Ces derniers, heureux qu’il travaille pour eux durant la saison estivale, ont accepté de lui allouer un emplacement. Poser ses valises lui sera bénéfique, bien que le vol vers le Canada, programmé pour le mois de novembre, le fasse déjà rêver. Il a hâte d’exercer ses talents artistiques dans les bars de Montréal, au sein desquels des concerts intimistes sont régulièrement organisés. Ses amis canadiens, deux adorables faux jumeaux qu’il n’a pas revus depuis un certain temps, s’apprêtent d’ailleurs à le rejoindre dans le Sud de la France, avant de le recevoir à leur tour au pays de la neige, des lacs et des forêts.

Engourdi par son trajet en voiture, l’artiste trentenaire en descend, s’étire. La beauté des Cévennes, chaîne montagneuse sur laquelle il a vécu une partie de son adolescence, le happe. Il en hume l’air. L’odeur familière des pins lui chatouille les narines. Leurs aiguilles tapissent le sol et craquent sous ses pieds. En plus de caresser sa peau, le soleil sublime la couleur ambrée de son regard qui scrute le ciel limpide à la recherche d’un signe du destin. Il se sent libre, libre de ses choix, libre d’obéir aux caprices du vent, libre.

Climat du Midi, me voici !

D’un pas leste, il retrouve finalement les membres de sa famille, pressé de leur faire le récit de ses aventures à Rome. À l’ombre de la tonnelle de leur terrasse privative dallée, attenante au hall d’accueil de leur propriété, sa conversation avec le frère de son père s’éternise, pendant que sa tante enregistre de nouveaux clients.

— Eh bien, mon neveu ! Félicitations pour ta conquête italienne. Tu ne te refuses rien ! commente Jean-Claude, un grand homme charismatique et bien portant. Comment est-elle ?

— Magnifique, résume Declan, rêveur.

Ses coudes sont appuyés sur une table de jardin rectangle en fer forgé, où un apéritif a été servi, et ses doigts sont imbriqués sous son menton dont la fossette rappelle celles de ses joues.

Magnifique…

— Ton penchant pour les dames méditerranéennes perdure, à ce que je constate.

— Que veux-tu tonton, elles m’inspirent !

— Nous la présenteras-tu, cette déesse de Rome ? espère Jean-Claude après avoir mangé une chips.

Le voyageur grimace.

— Non, je le crains. J’ai simplement bénéficié d’une douce parenthèse au cours de mon passionnant road trip. La vie de nomade a ses désavantages.

— Peut-être que celle d’un animateur et d’un moniteur saisonnier en a moins…

— Advienne que pourra ! formule Declan avant d’écarter les mèches volages de ses cheveux châtains aux reflets dorés, noués sur sa nuque.

— En tout cas, tu es doué dans ton domaine, tu as une excellente formation, tu es féru de sport, les jeunes t’adorent et cette affection est réciproque. Je suis sûr que tu seras à la hauteur de tes obligations. Ta précieuse guitare t’accompagnera-t-elle sur scène ?

— Je chanterai et n’amuserai la galerie qu’en présence de ma Marguerita.

— Parfait.

— Puis-je connaître le planning de mes futures péripéties ?

— Nous allons te fournir le document récapitulatif, mais dans mes souvenirs, lundi et mardi, tu encadreras des groupes d’adolescents durant la journée. Vendredi, tu animeras le repas du soir. Samedi et dimanche, tu encadreras l’après-midi et animeras le soir.

— Attaqué-je demain, comme convenu ?

— Oui, si tu es en forme, autorise le patron.

Le musicien croise ses mains derrière la tête, exhibant le galbe dessiné de ses bras nus.

— Toujours ! se vante-t-il avec un sourire radieux.

CHAPITRE 2

Mardi 23 juin 2020

— Victor, saute plus haut ! lui conseille Declan. La balle ne te mangera pas ! Lola, ne joue pas solo ! Laurie, tu rêvasses depuis ce matin. Du nerf, du nerf ! Léo, démarque-toi mieux !

Vêtu d’un short de bain rouge et d’un T-shirt blanc, le moniteur, au bord de la piscine du camping de la Cigale, guide ses joueurs qui s’agitent dans l’eau. Son sifflet retentit, sa voix chaude résonne, son accent australien ressurgit et trahit son lieu de naissance, ses racines, sa langue natale.

— Veux-tu que je plonge, Mathis, pour te montrer ce qu’est une vraie passe ? Quelle limace tu fais ! le raille-t-il.

Un rire franc s’échappe de sa gorge, à l’instant où le garçon insulté le touche avec le ballon qu’il propulse hors de la zone de jeu.

— Aïe ! gémit-il en feignant de ressentir une atroce douleur au biceps.

Prêt à pimenter la séance sportive qui se termine, il rattrape le projectile avant de sauter tout habillé dans le bassin, abandonnant involontairement tongs et lunettes de soleil dans son sillage. La différence de degré Celsius entre l’air ambiant et l’eau lui arrache un cri rauque. Une fois remis du choc, il débute une brève partie de Volley-ball endiablée avec des adversaires et des coéquipiers enthousiastes.

Mon périple en solitaire à travers les paysages italiens manquait de dynamisme. Quel bonheur d’en profiter aujourd’hui ! Mes méthodes d’encadrement ne sont certes pas très orthodoxes, mais elles ont le mérite de rendre vivants et authentiques les échanges humains. Agir autrement est contre nature et ne me ressemble pas. En outre, selon mon expérience, le monde professionnel ne devrait pas être ce qu’il est : exagérément cadré, contraignant, oppressant, stressant, dénué de fantaisie, de liberté. En conséquence de quoi, la motivation, l’efficacité, les résultats en pâtissent logiquement.

Amie du présent, la béatitude est une compagne de vie capricieuse qu’il sait aborder, saisir, aimer, laisser partir et revenir. Jouer avec des adolescents, ancrés dans ce présent propice à la joie, ne fait que l’aider à la sentir, jusqu’à accepter son départ inévitable et normal.

— La fête est finie, les loulous ! leur annonce-t-il après plusieurs minutes d’amusement. Il est déjà l’heure de vous relâcher. À la prochaine !

À ces mots, les vacanciers se dispersent et Declan sort de la piscine. La transparence de son T-shirt trempé révèle un torse musclé. Tandis qu’il récupère ses affaires éparpillées, une femme divorcée, juchée sur des talons aiguilles, s’approche de lui.

— Bonjour, monsieur. Mon fils Léo, qui vient de vous quitter, m’a tellement parlé de vous à midi que je n’ai pas été capable de résister à la curiosité de vous rencontrer.

— Oh ! Enchanté, madame.

La poignée de main que Declan offre à son interlocutrice est manifestement bien venue.

— Pareillement, mon beau, minaude la campeuse avant de libérer ses doigts de son contact prolongé. En effet, les sportifs à votre image savent me charmer, vous savez, déclare-t-elle, entreprenante, contemplatrice, séductrice.

Le jeune homme est surpris.

La tenue vestimentaire excentrique de cette créature rivalise avec ses manières douteuses.

Alors qu’il ébouriffe sa chevelure mouillée, il recherche une réponse adaptée à la situation.

— Le sport est… attractif, je vous le concède, dit-il, gêné, avec un rictus de circonstance. J’étais d’ailleurs sur le point de partir. Une excursion en vélo m’attend. Maintenir sa forme est primordial. Nous aurons probablement d’autres occasions de bavarder.

— Je compte sur cette chance, mon chou. Oh ! Je me prénomme Isa, cela dit en passant.

— Au revoir, Isa.

Sur ces paroles, Declan s’éloigne de la source de son malaise. Il regagne sa tiny house, se change promptement, glisse son téléphone portable dans la poche de sa veste, enfourche son vélo tout-terrain, puis roule jusqu’à la sortie de la Cigale. Au moment où il s’élance sur la route sinueuse, il croise une voiture rouge recouverte d’autocollants multicolores. Distrait par cette vision peu commune, il tourne légèrement le guidon de son véhicule qui finit par entrer en collision avec un arbre planté sur le bas-côté. Propulsé par l’impact, il atterrit dans des broussailles, pendant que les roues du vélocross renversé poursuivent leur rotation durant quelques secondes.

— Ouch !

Il se relève péniblement, jette un œil sur ses égratignures et rit de sa maladresse, un défaut qui lui complique souvent les choses.

— Heureusement, mon bolide ne présente pas de séquelles notables, songe-t-il à voix haute après l’avoir redressé.

Son téléphone vibre soudainement.

— Oh !

Il consulte le message reçu, oublie son infortune passagère et répond immédiatement à ses correspondants.

Emma

« Nous arrivons bien vendredi à Marseille, mais nous te rejoindrons seulement samedi. Ce n’est pas la peine de venir nous chercher à l’aéroport, ne t’inquiète pas, nous saurons nous débrouiller. Nous languissons de te revoir ! Emma et Liam »

Declan

« Moi aussi, je languis, mes poulets ! »

***

Au volant de son automobile rouge, recouvert d’autocollants multicolores, Cassandre a l’esprit accaparé par ses problèmes. Impatiente de rentrer à la maison de ses parents, nichée dans les montagnes cévenoles, elle ne prête pas attention aux dires de son fils surexcité qu’elle vient de récupérer à la garderie. Elle a travaillé tard à son école, afin de rattraper le retard accumulé dans les préparatifs de fin d’année, et sa fatigue contrôle ses émotions. Elle rêve de silence, de paix, d’une douche, de son lit.

J’en ai marre !

— J’en ai marre de mon boulot de merde ! s’emporte-t-elle brusquement en malmenant sa ceinture de sécurité.

— Maman ! Tu as dit un gros mot, la prévient Charles.

— Pardon, mon bichon.

La jeune professeure, perdue dans ses pensées, n’assiste pas à l’accident d’un cycliste imprudent devant le camping de la Cigale, situé en contrebas de la propriété familiale vers laquelle elle se dirige.

— Tu as vu ça ? Un monsieur est tombé dans les ronces ! s’esclaffe le garçon, l’index pointé en direction de la scène comique.

Cassandre n’entend pas. Elle est loin. La sonnerie de son mobile retentit et ne lui provoque aucune réaction.

— Maman ! Tu devrais prendre l’appel de papa, l’encourage Charles.

Parvenue à destination, la belle esseulée immobilise sa voiture à l’extrémité d’un chemin de terre pentu et impraticable que les pluies issues des épisodes cévenols annuels ont déformé.

— Va chez mamie, je te rejoins Charlinou.

Son fils s’exécute, quant à elle, elle décide de l’écouter. Elle s’adosse contre son siège, déglutit.

— Allô. Que veux-tu, Tom ? soupire-t-elle.

— Cassandre, je ne pourrai pas assurer la surveillance de Charles ce week-end. Pourras-tu…

— Ben voyons !

— Ne sois pas sarcastique. Nous pouvons nous arranger à l’amiable, n’est-ce pas ?

— Ne me fais pas passer pour celle que je ne suis pas. Tu sais parfaitement que je préfère avoir la garde de mon bébé, que l’inquiétude me ronge quand il est avec toi et ta briseuse de couple, mais parfois j’aimerais me détendre, surtout en cette période.

— Ne commence pas à débiter des méchancetés. Tu as le devoir d’assumer ton rôle de mère et devrais te réjouir du fait que je te laisse ton enfant plus souvent que prévu.

— Oui, j’en suis ravie, notamment lorsque, de ton côté, tu t’en débarrasses dans le but de coucher avec ta catin à peine majeure !

— La vulgarité est l’un de tes plus immondes défauts. Tu ne changeras pas.

Une vague de colère submerge la jeune femme.

Comment puis-je détester à ce point une personne pour qui j’ai eu de l’amour, pour qui il m’en reste encore ? Tom a toujours eu le don de me faire sortir de mes gonds. Victime de ses manigances, je passe pourtant pour une mère hystérique, immature, incapable, indigne et acariâtre. Souffrance et incompréhension régissent mon quotidien à cause de lui, son comportement, sa façon de me parler. Ses magnifiques yeux bleus me méprisent, ces yeux qui jadis m’obsédaient, me contemplaient, me rassuraient, maintenant me torturent.

— Je vais raccrocher, Tom.

— Est-ce bon po…

— Oui. Ciao !

Cassandre abandonne la bataille. Elle regarde son reflet dans le rétroviseur, le trouve pâle, vieilli. Son maquillage a coulé sur ses cernes. Elle en enlève les résidus d’un geste las, avant de s’extirper de l’habitacle étroit et suffocant. Chassant son envie de pleurer, elle gravit la côte abîmée qui mène au jardin fleuri de sa génitrice, magnifié par la lumière de l’astre solaire sur son déclin.

Puis-je disparaître ? Les discussions à venir autour du souper vont fatalement m’épuiser. Un orage se déchaîne à l’intérieur de ma poitrine, ma boîte crânienne. Personne n’est en mesure d’évaluer le désastre causé par cette dévastatrice tempête invisible. Intruse parmi les miens, je supporte le poids de la solitude.

— Coucou, ma Cassie, ça va ? s’enquit Manola, affairée dans sa cuisine vintage, dès son arrivée. Attable-toi, le repas est chaud.

L’institutrice obéit à sa mère, grincheuse et mignonne retraitée plutôt mince et simple. Elle s’installe près de Charles à qui elle offre un sourire aimant paradoxalement éteint.

Ai-je remercié convenablement mes parents pour leur gentillesse, leur hospitalité, leur dévouement, leur disponibilité ? Si retourner vivre chez eux à trente ans a été un échec pour moi, je suis devenue leur fardeau. La peur de louer un logement à mon nom me freine, mes tourments actuels me paralysent. Je n’y ai jamais été confronté auparavant. Il sera malgré tout essentiel de rapidement franchir le cap. Il sera vital d’avancer sans l’aide de Tom, sa figure d’autorité réconfortante, sa manie de tout contrôler qui m’a longtemps délestée d’importantes responsabilités, son aisance financière. Une interrogation me chiffonne toutefois à l’aube de cet envol. Ai-je les capacités à surmonter les épreuves seule ? Je l’ignore. Directement passée de ma chambre d’étudiant au nid douillet de mon amant, je me suis greffée à ses habitudes, à ses fréquentations, son univers… Dans ce processus malsain, ma personnalité s’est finalement effacée. Je me suis perdue.

— Ton padre a fait un saut chez le voisin pour lui apporter nos dernières cerises. Il ne tardera pas. Au fait, j’ai fait les courses plus tôt. Impossible de dénicher une place de parking ! se plaint Manola. J’ai acheté des melons, nous verrons s’ils ont du goût. Je voulais aussi aller chez le coiffeur, car ma coiffure est effrayante, mais il était fermé. J’au…

Le monologue de l’hôtesse, bavarde invétérée à l’accent chantant et à la voix sonore, ennuie Cassandre.

Insipide existence… Me sera-t-il possible de m’y épanouir, d’y découvrir ma voie, de retrouver l’énergie, le goût de l’écriture, mon humour ? Une fois mes larmes taries, que me restera-t-il ? Il me restera mon précieux, gentil, vif et intelligent Charles, évidemment… Sa ressemblance frappante avec Tom me le rappelle néanmoins constamment, lui et ce que nous avons perdu.

— Tu peux me donner du pain, maman ? lui demande son garçon affamé.

— Bien sûr, bichon, mais n’oublie pas qu’il faut inverser le sujet et le verbe à la forme interrogative et dire « Peux-tu me donner du pain ? ».

— Je s… je le sais, se reprend Charles, soucieux d’entretenir son langage, mais cette règle est peu respectée à l’oral.

— Certes, certes… Et je ne suis pas non plus un exemple irréprochable en la matière.

— Évitez de répandre des miettes partout, exige Manola, maniaque du rangement et de la propreté, ayant tendance à traquer la moindre salissure causée par son entourage.

Si la morosité de la fonctionnaire éreintée ne la rend pas aimable ou loquace, elle l’empêche cependant de prononcer d’éventuels commentaires regrettables.

— Je… je vais me doucher avant de manger, ne m’attendez pas, souhaite-t-elle.

En quête d’isolement, elle délaisse ses proches.

— Ah bon ! s’étonne Manola, son petit nez rond levé vers le plafond. Ne mets pas de l’eau par…

— Oui ! s’énerve Cassandre en quittant la pièce d’une démarche inélégante

CHAPITRE 3

Jeudi 25 juin 2020

Declan sort de sa tiny house en bois, un sac-poubelle à la main. Admiratif du crépuscule, il se délecte de ses nuances orangées. Le chant nocturne des criquets qui s’éveillent enchante ses oreilles. La saison chaude et ses trésors le comblent.

Les soirs d’été possèdent une magie singulière.

— Bonsoir, mon mignon, le surprend une voix éraillée par la fumée de cigarette.

— Madame ? sursaute Declan en la voyant se pavaner jusqu’à lui.

— Appelez-moi Isa, je vous prie. Vous souvenez-vous de moi ? Je suis la ma…

— La maman de Léo, oui…

Le chanteur lève un sourcil.

La présence de cette Isa sur le morceau de terrain qui m’est prêté ne présage rien de bon.

— Puis-je vous aider ?

— Tout dépend… amorce la femme en se rapprochant de sa cible, lentement, lascivement.

Declan a un léger mouvement de recul à l’instant où l’index de son interlocutrice, vêtue d'une robe moulante et courte, se pose sur son épaule.

Mon pressentiment se révèle juste…

— Faites-moi visiter votre maisonnette et je déterminerais la valeur de votre utilité.

— Ha ! Ha ! Inédite requête ! confesse le musicien souriant, bien qu’embarrassé.

— Quoi de plus normal ? Je suis unique en mon genre.

— Je n’en doute pas. Écoutez… Je suis flatté par… Je suis flatté, mais je ne suis pas l’homme de la situation, proclame Declan.

Enchaîner les conquêtes sans motifs valables ne me convient pas. J’ai besoin de ressentir une attirance, une étincelle, une complicité, un attachement quelconque pour mes partenaires. En ce sens, superficielle et charmante Isa, je n’ai aucune envie de faire plus ample connaissance avec vous ou de vous entraîner sous mes draps. Voilà ce qu’il faudrait lui dire en toute franchise ! Plus généralement, il serait davantage aisé et sain de s’exprimer librement, sans craindre d’offenser autrui ou de trop s’épancher sur sa vie. Les conventions sociales brident à tort ou à raison les humains.

Dans le dessein d’appuyer son affirmation, il emporte ses détritus et se dirige vers un sentier qui serpente entre des châtaigniers en direction de l’entrée de la Cigale.

— Dommage, se résigne Isabelle. À titre informatif et parce qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je tiens à souligner que mon séjour dans ce coin de verdure ne s’achève pas avant plusieurs jours, conclut-elle avec un clin d’œil explicite.

L’artiste amusé tourne le dos à sa soupirante, puis lève le bras en guise d’adieux.

— C’est noté, belle dame ! lui certifie-t-il en s’éloignant tranquillement.

Des réverbères s’allument progressivement à son passage, des campeurs se restaurent autour de tables pliables et le saluent parfois, le hululement des chouettes hulottes, cachées dans les branchages, retentit pour son plus grand plaisir. Fredonnant une mélodie célèbre, il finit par atteindre les conteneurs poubelles disposés en dehors du camping, lorsque sa copine lui envoie un dernier signe avant le décollage de son avion.

Emma

« Sur le départ. C’est tiguidou ! Nous allons nous payer la traite ! France, nous voilà ! Emma et Liam »

Declan

« Bon vol, les asticots ! PS : Pour rappel, tu m’as jadis fait la promesse, chère Emma, de me ménager avec tes expressions québécoises. »

Emma

« Merci ! PS : Tu ne vas pas brailler pour si peu ! »

Le voyageur chevronné se remémore ses excursions passées et futures. Souvenirs et espoirs s’entremêlent dans son cerveau. Il ouvre le couvercle de l’un des bacs à ordures, dans lequel il jette son sac-poubelle et fait malencontreusement tomber son mobile.

— Oh ! Oh !

***

L’atmosphère estivale a incité Cassandre à délaisser le confort de sa chambre et l’attractivité de la télévision. En compagnie de son fils, plutôt calme et silencieux, elle marche dans l’idée d’évacuer les tensions accumulées, principalement à cause de Tom et de sa profession.

Cher Tom… Tu m’exaspères sans être là. Je pense trop à toi, à notre histoire, à nous… Tu ne mérites pas cet honneur. Ta beauté insolente, celle dont j’étais fière au début de notre idylle, a décidément été mon fléau. J’ai accepté ton succès auprès des filles, les ai laissées nous séparer à de multiples reprises dans l’objectif de te garder. Vaine entreprise sur le long terme ! Rivaliser avec la jeunesse s’est vite avéré impossible avec le temps et ta fuite définitive vers les attraits qu’elle propose a été inévitable malgré mon indulgence. Je n’ai pas su te retenir. Nous ai-je négligés pour que le physique prévale finalement sur notre relation ? La cause de sa chute n’a quoi qu’il en soit plus d’importance. La nostalgie supplante régulièrement l’indignation désormais, alors j’imagine que mes blessures finiront par se refermer et leurs cicatrices, s’estomper.

La kermesse du lendemain organisée dans la cour de son école ne l’attire guère. Elle souhaiterait s’y soustraire. Le legging en coton grisâtre qu’elle porte ainsi que le débardeur blanc délavé, sous lequel pointent ses seins libérés de la contrainte d’un soutien-gorge, reflètent son accablement.

La kermesse ! Pff !

— Nous n’avons jamais campé à la Cigale, remarque Charles en passant devant son hall d’accueil, un bâtiment d’un étage à l’allure chaleureuse qui surplombe l’ensemble du camping. L’endroit semble joli.

— Je crois que de nouveaux propriétaires en ont pris les commandes.

— Nous pou… Pourrons-nous y aller ?

— À quoi bon payer, alors que nous avons un décor identique dans le jardin de tes grands-parents et la possibilité d’y dormir gratuitement sous une tente ?

— Super ! ironise le garçon, le pouce levé.

L’enseignante sourit, mais la culpabilité s’empresse de crisper son visage.

— Mon bichon, je… je suis désolée de n’avoir rien programmé de particulier pour cet été, s’excuse-t-elle.

Elle frictionne ses paupières et ses joues, expire.

— Mon humeur lamentable n’est pas propice à…

— Pff ! Regarde, maman ! ricane subitement Charles, peu attentif à son discours, à la vue d’un individu ayant le buste dissimulé derrière les parois d’un bac à déchets relativement profond.

— Bonsoir… se risque à formuler Cassandre, prudente, en apercevant à son tour dans la pénombre les jambes en l’air de l’inconnu, la tête logée entre les sacs à ordures. Avez-vous besoin d’aide ?

Inquiète, elle s’arrête à une distance raisonnable de la scène insolite, près d’un réverbère qui vient de s’allumer.

— Oh ! Bonsoir ! réagit un homme décoiffé qui se remet de ses déboires. Mon… mon téléphone m’avait échappé… Tout est dorénavant sous contrôle, merci ! garantit-il en brandissant l’objet.

— Ah ! Tant mieux !

La brune s’apprête à reprendre sa promenade au moment où son interlocuteur, qui époussette sa veste en jean et réajuste sa coiffure, la questionne.

— Connaissez-vous le vieux film réalisé par Francis Veber, intitulé La Chèvre ?

— Oui… Pourquoi ?

— J’ai quelquefois l’impression d’incarner à mes dépens le personnage interprété par Pierre Richard, le malchanceux François Perrin.

— À première vue, il est facile de vous croire, rétorque la jeune femme, amusée par la référence cinématographique.

— En tout cas, vous êtes drôle à voir, monsieur ! résume Charles, sincère, en dépit du coup de coude que lui donne Cassandre, gênée.

— Ha ! Ha ! Maigre consolation, mon petit ! réplique l’étranger dont le style détendu et l’amabilité savent mettre à l'aise.

— Petit ? Je suis au CM2 quand même ! J’ai sauté une classe. Je passe d’ailleurs en sixième avec d’excellents résultats.

— Oh ! Pardonne-moi, mon grand !

— Appelez-moi Charles, c’est plus simple.

— J’en prends note, Charles. Moi, c’est Declan, l’informe l’animateur, diverti par son sérieux.

— Et moi Cassandre, intervient cette dernière, habituée au tempérament parfois pédant de sa progéniture, mais nous devons rebrousser chemin. Il se fait tard.

— Nous n’avons pas beaucoup baladé, constate l’enfant.

— Tu te lèves tôt demain.

— Au revoir, donc. Encore merci de votre sollicitude, amis promeneurs ! les remercie Declan pendant qu’ils le saluent et disparaissent dans la nuit.

La charmante professeure avance d’un pas rapide.

— J’aurais bien aimé aller jusqu’à la rivière, s’exprime Charles qui bâille à s’en décrocher la mâchoire.

— Une prochaine fois… Tu es épuisé et, personnellement, je ne pensais pas croiser quelqu’un et discuter avec ! As-tu vu mon accoutrement ? La honte !

— Tu t’habilles quasiment toujours mal en dehors du travail.

— Ton honnêteté est louable.

Cassandre hoche le menton.

— Tu as raison, Charlinou. Je devrais vraiment soigner mon apparence. Pour ma défense, le fait d’être à la montagne me dissuade de faire des efforts. La nature se moque de la mode.

— Ne t’en fais pas, ton cas est moins grave que celui de Declan.

— Declan ?

— Tu sais, Mister Poubelle !

La demoiselle est obligée d’approuver les paroles de son fils, tandis qu’ils entament l’ascension de la côte cahoteuse qui mène aux terres parentales.

— Punaise de punaise, de caillou à la noix ! peste-t-elle après y avoir posé les orteils dessus. Que ça fait mal, cette connerie ! commente-t-elle en sautillant sur place.

— Tu jures.

— Je sais. C’est la faute de mes tongs de mer…

CHAPITRE 4

Samedi 27 juin 2020

À son arrivée devant le local de l’association Les chats qui ont du chien, pour laquelle elle œuvre bénévolement certains samedis sous les directives de Josiane, sa fondatrice énergique, surnommée Josie, Cassandre est déjà fatiguée. Elle gare son automobile sur le parking réservé au personnel, puis en sort sans entrain. L’air doux l’indiffère.

Où est passée ma flamme ? Mon désir d’aider les animaux n’est pas mort, pourtant ma motivation diminue.

Rapidement, la brune grimpe la dizaine de marches conduisant à l’entrée de ce qui ressemble à une maison ordinaire, construite entre des pins, dont la façade en pierre se marie joliment avec le paysage cévenol sublimé par la lumière matinale. Avant d’y pénétrer, elle redresse machinalement une pancarte en bois suspendue près d’une fenêtre à petits carreaux, seule indication concernant le nom et le but de l’association qui accueille, soigne et protège les chiens ou les chats errants. L’espoir d’être délestée exceptionnellement des besognes ingrates l’envahit.

J’espère pouvoir câliner mes amis poilus aujourd’hui et pas seulement nettoyer leurs paniers ou leurs litières comme à l’accoutumée ! Ce labeur est primordial pour leur bien-être, mais j’ai l’impression qu’il est exclusivement attribué aux gens qui n’osent pas dénoncer les abus d’autorité ou l’injustice installée entre les employés et les bénévoles, au niveau de la répartition des tâches. Être la plus investie de mon groupe ne m’offre de surcroît aucun privilège. J’aimerais en bénéficier parfois…

— Enfin, te voici ! s’époumone Josiane, quadragénaire aux boucles châtaines, postée derrière le comptoir d’accueil. Pourrais-tu héberger un lama, le temps de lui trouver un foyer ?

— Un lama ! manque de s’étouffer Cassandre, la porte du hall à peine refermée.

— Tu as parfaitement entendu. Un cirque aurait abandonné cet animal et de bons samaritains, ne sachant pas quoi en faire, ont eu la mauvaise idée de l’apporter au refuge dans la semaine. Il est actuellement attaché à un poteau dans le jardin. Personne ici ne dispose d’un espace adéquat pour subvenir à ses besoins. Il est cependant dressé, docile, castré, relativement âgé. La longe n’est apparemment pas un problème pour lui et il suit facilement les humains. Dis-moi que tu peux lui donner un abri ! Tes parents ont une propriété, n’est-ce pas ?

— Euh ! Oui, mais…

— Affaire réglée alors !

L’institutrice en perd la voix.

Josie, constamment débordée, a tendance à prendre les bénévoles pour des esclaves. Son amour envers les animaux est indéniable, toutefois ses rapports avec ses congénères laissent à désirer. J’ai le droit de refuser sa mission. Il est d’ailleurs impératif que je la décline !

— Ne panique pas, Cassandre, cette solution est temporaire. Nous en trouverons une meilleure. J’ai contacté divers éleveurs et le zoo de Montpellier. En attendant leur verdict, tu sauras bichonner cette boule de poil ! Ton efficacité n’est plus à prouver.

— J’ai effectivement donné le biberon à des chatons et des chiots non sevrés à mon domicile. Ce qui ne veut p…

— Écoute, poulette, nous venons de recueillir huit chatons malades et trois chiens dans un état épouvantable. L’équipe entière s’affaire présentement auprès d’eux. De ton côté, débarrasse-nous de ce lama immédiatement, je t’en conjure ! la supplie Josiane. Tu te renseigneras sur l’espèce, je te fais confiance. Prends les clés de mon van, tant pis pour l’aspect sécuritaire, nous n’avons que ce moyen de transport là ! Tu me le ramèneras plus tard, reprendras ta voiture et me diras comment la cohabitation se déroule. File !

Cassandre, immobile, ne réalise pas encore la situation.

Un lama… Mon ignorance à ce sujet me terrifie.

Hésitante, elle récupère les clés du véhicule de fonction, ouvre une porte menant à l’extérieur, côté jardin, et fait face au fameux camélidé blanc qui la fixe avec deux yeux noirs.

— Punaise de punaise ! Mes parents vont me tuer... murmure-t-elle, alors que des chiens, prisonniers de leurs chenils, aboient. Tu es… gigantesque et… sale, mon vieux !

Elle se pince l’arête du nez.

Dans quoi me suis-je embarquée ?

— Tu ne vas pas me croquer ou me cracher dessus, si je te touche ?

Prudemment, la brunette s’approche de l’impressionnante bête et prend le risque de caresser son cou. Rassurée par leur premier contact positif, elle attrape sa laisse dans le dessein de la guider.

Je suis capable de m’occuper de cet être vivant. Il n’y a pas de quoi angoisser.

— Tu viens !

Pas à pas, Cassandre entraîne son compagnon sur pattes plutôt coopératif vers le van devant lequel, une fois le coffre ouvert, il devient brusquement récalcitrant.

— Grimpe maintenant, gentil lama ! lui ordonne-t-elle en tirant sur son lien. Vas-y ! Ne sois pas effrayé.

Dans l’impasse, elle se positionne derrière le rebelle et exerce une pression sur sa croupe poussiéreuse.

— Oh ! Tu pues ! C’est abominable !

La jeune femme tousse.

Josie aurait quand même pu m’aider à hisser cette masse malodorante dans son engin sur roues !

— Avance s’il te plaît ! Rah ! hurle-t-elle en prenant appui sur ses jambes. Qu’est-ce que tu es lourd ! Fais attention, bourrique ! Je vais te reconduire à ton poteau, si tu n’y mets pas du tien ! Avance !

Alors qu’elle pousse de toutes ses forces, le lama en profite pour exécuter son commandement, action ayant la conséquence de la faire tomber de tout son long.

— Bordel de bordel ! Saleté de bestiole !

Cassandre se relève, époussette ses vêtements, enferme l’animal et prend la route.

— Ce n’est pas possible d’être si nulle ! rage-t-elle, frappant du poing sur le volant.

Ne puis-je pas m’imposer ? Je suis une simple bénévole, pas une servante ! Voilà que je me retrouve avec un boulet ! Incroyable ! La chef Josie et ses « Patatati, patata, on est surchargé, gna gna… » m’énervent au plus haut point ! Je ne parle même pas de mes collègues de l’école ! Ces idiotes qui, au lieu de ranger avec moi le désordre laissé par le public à la suite de la kermesse, ont préféré bavarder. Je les déteste, elles et tous les autres !

Une trentaine de minutes plus tard, l’enseignante gare le van de Josiane en bas du chemin impraticable menant au terrain de sa famille et fait sortir le camélidé, non sans prudence. Lorsqu’elle ouvre le grand portail du domaine, elle voit l’expression faciale de sa mère et de son fils, occupés à jardiner, se décomposer.

Courage !

Anticipant les reproches maternels, elle mord sa lèvre supérieure charnue.

— Cassie ! Que fabriques-tu avec… avec… bégaie Manola.

— Waouh ! s’enthousiasme Charles, courant à la rencontre du lama. L’as-tu adopté ? A-t-il un prénom ? Puis-je l’appeler Kuzco, comme dans le dessin animé ?

— Non, je dois juste le surveiller, explique Cassandre. Il n’a pas de prénom, à ce que je sache. Tu peux a priori le nommer Kuzco. Ai-je répondu à toutes tes interrogations ?

— Oui ! C’est génial !

— As-tu perdu l’esprit, ma fille ? Où veux-tu mettre ce Kuzco ? Je refuse qu’il déambule à sa guise entre mes fleurs, déclare la matriarche, grincheuse et impulsive, en se ruant sur lui. Il va tout saccager, faire peur à mes chats et…

La bête, croyant à une agression, rebat les oreilles en arrière, claque la langue et crache sur la figure fine de Manola, sous le regard effaré de Cassandre qui étouffe un cri.

— Drôle de couleur, ce crachat ! commente le garçon, hilare.

— Quelle horreur ! pleurniche la victime. Dégoûtant…

— Cet incident n’est pas si dramatique. En revanche, ce malheureux a besoin d’un endroit provisoire pour vivre, dans l’attente de son adoption, insiste la jeune professeure, au bord de l’explosion de rire face à la détresse de son interlocutrice. Nous seuls disposons d’assez d’espace pour lui. Je suis désolée, je n’ai pas le choix, je dois m’en charger.

— Baliverne ! Tu n’as pas su refuser la requête saugrenue de ta Jo… Josiane ! Me trompé-je ? grimace Manola, de nature franche et spontanée, tandis qu’elle essuie la mucosité verdâtre, auparavant récoltée avec ses doigts, sur son tablier.

— Tu me connais…

— Pff ! Ma pauvre ! Tu oses te montrer têtu qu’en présence des gens extrêmement proches, notamment devant moi.

— Je le sais, hélas, mais cette fois, si j’ai eu la bêtise de ne pas avoir su imposer mon opinion, c’est pour la bonne cause. Je crois… précise Cassandre.

J’en viens à douter de mon rôle au sein de l’association. Perds-je mon temps ? Secourir les animaux est certes méritoire, mais à quel prix ? Devrais-je prendre du recul ? Quoi qu’il en soit, Charles semble euphorique à la venue inattendue de Kuzco et il est de mon devoir de le rendre joyeux en cette période douloureuse. Il cache souvent son chagrin. Je ne suis néanmoins pas aveugle. Son toit, son père, ses parents, leur bonheur lui manquent.

— Me promets-tu que le séjour de ton copain velu sera réellement temporaire, Cassie ? s’adoucit la maîtresse de maison, sensible, aimante et serviable sous ses airs de dragon.

— Oui, la recherche de son futur foyer est lancée.

— Si ce rustre doit rester, je veux qu’il soit attaché.

— Tout d’abord, laisse-moi m’informer sur sa race. Nous verrons ensuite la meilleure option à appliquer, propose Cassandre en sortant son téléphone de sa poche.

Au fond d’elle, elle bouillonne.

Et dire qu’il est également nécessaire de rapporter le véhicule de fonction à sa propriétaire et de récupérer le mien ! C’est bien connu, effectuer des kilomètres pour la gloire est ma passion secrète…

— Suis-moi Kuzco, je vais te faire visiter ! s’exclame Charles après avoir pris sa longe.

— Charlinou, sois prudent avec ton nouvel ami, lui conseille la bénévole. Il est costaud, malgré son vieil âge.

— D’accord !

— N’est-ce pas dangereux ? se tracasse Manola.

— Les lamas sont inoffensifs, à ce que je sache, les défend Cassandre. Que dit Internet à leur sujet ?

Elle parcourt plusieurs sites Web, avant de lire silencieusement les caractéristiques principales de l’espèce.

PHYSIQUE Taille : 1,50 - 2 m Hauteur au garrot : 1 - 1,25 m

Poids : 130 - 160 kg Fourrure : Épaisse et laineuse Cri : Hennissement

ALIMENTATION Régime alimentaire : Herbivore Type de nourriture : Plantes herbacées, feuilles d’arbustes, racines, lichens

— Ils disent que ces créatures crachent uniquement quand elles se sentent menacées ou en colère, mais rarement sur l’homme.

— Mensonge ! se révolte Manola, encore choquée par sa mésaventure.

— Non, pas du tout, ma chère. Tu es fautive, en conclut la demoiselle. Tes hurlements et ta négativité ont fait peur à Kuzco.

— Rigole, rigole ! Tu riras moins quand ton padre rentrera du marché et fera la rencontre de mon agresseur !

— Je sais…

La main en visière pour protéger ses prunelles des rayons du soleil, Cassandre observe son fils discuter avec le camélidé devant un majestueux châtaignier, planté près du potager de Manola, où de nombreux plants de tomates s’épanouissent.

Quel tableau insolite !

***

Allongé sur le dos au bord de la rivière, Declan profite de sa liberté pour admirer son environnement. Un chêne lui offre sa protection contre l’ardeur de l’astre solaire ascendant, la brise apaise son corps en feu à la suite de son jogging matinal, le chant des cigales accompagne sa contemplation. En harmonie avec la nature, il se sent vivant. Le bourdonnement des abeilles, qui volent autour des buissons fleuris, lui fait momentanément oublier les problèmes liés au réchauffement climatique, l’inaction du gouvernement, le déni général de la population, la chute inévitable de l’ère industrielle et de la surconsommation, mais aussi l’extinction probable du genre humain. Impuissant contre la folie et la tragédie ambiante, il a jadis entrepris de se détourner des sentiments négatifs afin de croquer le monde et jouir de ses merveilles, tout en réduisant drastiquement son impact écologique. Si ses voyages demeurent coûteux en énergie, son mode de vie nomade et minimaliste, en accord avec ses valeurs, lui permet d’accéder à la plénitude et le lâcher-prise que les rouages de la société moderne assassinent. Ainsi, son inquiétude quant à l’avenir s’amenuise dès lors qu’il revient à l’essentiel, s’isole, se délecte du présent.

Après l’effort, le repos se savoure. Quelle félicité ! Un air frais, de l’ombre, de l’eau… Je n’aimerais pas être ailleurs.

Un oiseau choisit la pause relaxante et poétique du sportif pour déféquer en plein vol sur son front.

— Je n’y crois pas ! Berk !

Declan rit et se débarbouille à l’aide de son T-shirt. Ce dérisoire déboire le rappelle à l’ordre. Il a des obligations à remplir avant l’arrivée des Canadiens.

Je n’ai plus qu’à retourner dans ma tiny, ôter mes habits de sport, me doucher et cuisiner !

D’un bond, il se relève, puis court d’une foulée souple vers l’entrée du camping, où sa vision semble lui jouer des tours.

Halluciné-je ?

Sidéré à la vue d’un lama et de son accompagnatrice, gravissant un sentier pentu et privatif, il ralentit sa cadence de course.

Je n’aurais jamais cru voir un camélidé en dehors d’un parc animalier et surtout pas aujourd’hui. Les hasards de la vie me fascinent.

En plus de son étonnement, il croit reconnaître la dame croisée un soir avec le gentil Charles.

Cassandre et un lama !

— Un lama ! Ha ! Ha !

Le joggeur hoche la tête et regagne sa maison sur roues. Il en ouvre la porte, pressé de se rafraîchir.

— Coucou, le Français ! le surprend Emma, fébrile.

— Surnomme notre hôte « l’Australien » de préférence, non ? Il est tout de même né là-bas, sœurette, la corrige Liam d’un ton éternellement posé.

— Vous ici ! Vous deviez m’appeler une fois parvenus à la Cigale !

Declan enlace vigoureusement ses amis.

— Surprise ! s’esclaffe la demoiselle pétillante.

— Ton oncle nous a montré où était garé ton havre de paix et nous a proposé de t’attendre à l’intérieur. J’espère que tu nous pardonneras.

— Évidemment, Lili ! Je suis si content !

— Et nous itou, quoique ton odeur corporelle pourrait me faire fuir, avoue Emma, dont la grande taille, incompatible avec le concept d’habitat léger, complique ses déplacements dans la maisonnette, à l’instar de son frère.

— L’activité physique a un prix, explique le coureur en haussant les épaules. Vous êtes-vous installés ?

— Pas entièrement. Nous avons pris des tentes qu’il nous faut monter, affirme Liam, pragmatique.

— Il y a une mezzanine dédiée aux invités, vous en souvenez-vous ?

— As-tu pu pousser tes vieux murs depuis notre dernière visite ?

— Aaah ! Même pour toi, ma déesse, je suis incapable d’agrandir ce lieu, s’excuse l’artiste avec un sourire ravageur.

— Tu sais parler aux filles…

— N’aie pas d’angoisse à ce propos. Nous évoluerons principalement à l’extérieur, garantit l’immense et séduisant Liam. Nous avons tant à faire, tant à découvrir de la France encore !

— Parfaitement ! Pendant que tu travailleras tel un esclave, nous jouirons de nos vacances, certifie l’Américaine taquine en tressant sa raide chevelure blonde.

— Vous auriez tort de vous en priver.

Désireux d’entamer d’interminables conversations avec ses convives, Declan ouvre son réfrigérateur, ainsi qu’un minuscule placard chargé de vaisselles dépareillées, attrape verres et boissons, puis leur offre à boire.

— Avant toute chose, je vais me décrasser et je suis votre cuisinier, annonce-t-il.

— Il était temps ! se moque Emma. Si cela peut te consoler, ta brève absence va me peiner.

— Joins-toi à moi, ma douce… Te dire correctement bonjour serait un honneur.

— Pervers !

Fidèle à ses habitudes, le jeune homme rit et fait un clin d’œil à sa ravissante complice.

— Je cogne des clous, décrit subitement Liam, dont le bâillement sonore dévoile une bouche aux longues dents saines. J’ai de la misère avec le décalage horaire, bâille-t-il une seconde fois, après avoir frotté ses petits et amicaux yeux bleus.

— Les années défilent, mais vos expressions et votre accent traumatisent décidément toujours mes tympans… s’exaspère Declan, espiègle. Je suis maudit !

Celui-ci parvient à échapper au châtiment de la dynamique Emma en se glissant dans son étroite salle de bain, juste avant de recevoir l’un de ses coussins bariolés en pleine figure.

CHAPITRE 5

Samedi 27 juin 2020

— Tu es jolie avec ta robe blanche, maman.

— Merci, Charlinou.

— Pour qui as-tu fait cet effort vestimentaire ? Tu penses que nous… Euh ! Penses-tu que nous allons croiser à nouveau Mister Poubelle ? se reprend Charles, soucieux d’appliquer les règles de grammaire longuement apprises.

Cassandre rougit légèrement.

Mon bébé est perspicace. Ce Declan était plutôt charmant, si j’en crois mes souvenirs. Le revoir ne me dérangerait pas.

— Enfiler une robe n’a rien d’extraordinaire ou de complexe, mais je suis censée soigner mon apparence en dehors du cadre professionnel, rappelle-t-elle afin de justifier sa coquetterie. Te souviens-tu de ma résolution à ce sujet ?

Je ne veux plus être embarrassée, notamment un soir de week-end. La probabilité de rentrer en contact avec des gens y est effectivement élevée. Mon maquillage discret m’apportera de surcroît le brin de confiance qui me fait défaut en cas de discussions impromptues avec des compatriotes. Ce raisonnement me désespère. Ne puis-je pas m’assumer sans artifices ? Mes tares font-elles de moi une épouvantable adulte ? Le suis-je simplement devenue un jour ?

— Oui, je suis fier de toi, confesse Charles. De toute façon, tu es belle en toutes circonstances.

La jeune femme est émue par la maturité dont son enfant fait souvent preuve. Cette qualité représente pour elle une aide précieuse au quotidien. Son amour pour lui est suffisamment fort pour la faire rayonner, en dépit de son vague à l’âme. Marcher en sa compagnie, sur la route faiblement fréquentée qui passe devant le camping de la Cigale, lui est bénéfique.

Si être Cassandre me fatigue. Être mère est un beau métier.

— Mon bichon, tu es un flatteur ! résume-t-elle en lui déposant un baiser sur la joue.

— Bonsoir, amis flâneurs ! s’écrie soudainement Declan, de retour d’une excursion à pied jusqu’à la rivière, sur la plage de laquelle il a effectué quelques accords de musique. Charles, mon grand, comment vas-tu ? s’intéresse-t-il alors qu’il s’arrête à son niveau.

— Je suis en forme, merci ! Êtes-vous… Es-tu guitariste ? demande l’écolier en désignant l’instrument que l’homme tient en bandoulière derrière son dos.

— Oui, je suis musicien, entre autres. J’anime actuellement des soirées au camping de mon oncle. Je suis justement sur le point d’y aller.

— La Cigale ?

— Précisément.

— Et d’où viens-tu avec ta guitare noire ?

— Charles, voyons ! Cela ne te regarde aucunement. Veuillez excuser sa curiosité, intervient l’institutrice après avoir réajusté ses longs cheveux bruns.

— Il n’y a aucun souci, atteste Declan. Ca… Cassandre, la maman, est-ce exact ?

— En effet. De votre côté, monsieur François Perrin, avez-vous fait tomber un nouvel objet de valeur dans une benne à déchets aujourd’hui ?

— Non et c’est… miraculeux ! Au fait, est-ce bien vous la dame au lama que j’ai aperçue plus tôt dans la journée ?

— Pro… probablement. J’œuvre dans une association et je me suis retrou…

— Kuzco ! Il s’appelle Kuzco ! s’époumone le garçonnet en sautillant. Nous en avons la responsabilité jusqu’à son adoption.

— Oh ! Oh ! Je vois. Merveilleux ! Incroyable…

— Je ne choisirais pas ces termes pour décrire la venue de Kuzco, souffle Cassandre, dépitée. Mes parents n’ont, pour leur part, pas choisi ces mots quand ils ont su que leur domaine lui servirait de terrain de loisir.

— Peu importe maman, je l’adore, moi, ce lama ! lui assure Charles.

— Je comprends ton engouement. Ton Kuzco est un compagnon poilu pour le moins original. Tu as de la chance, formule Declan.

— Je sais.

— Il ne faut toutefois pas trop t’y attacher, bichon, lui signale Cassandre.

— Je sais, répète Charles.

— Bon ! J’aimerais continuer à parler avec vous, mais les campeurs attendent leur divertissement ! conclut l’animateur. À la prochaine !

— Ciao ! réplique le fils de l’enseignante. Ciao !

Cassandre observe Declan poursuivre son chemin. La brise, qui fait voltiger le tissu aérien de sa robe, embrasse son adorable minois.

La décontraction de ce bel artiste est exemplaire ! Il est… solaire. Une rare particularité…

***

Installé sur une estrade, Declan chante pour un public guilleret d’un début de saison prometteur. Il interprète, à la suite des recommandations de son oncle Jean-Claude, les grands succès de la chanson française et internationale en version acoustique. Uniquement accompagné par sa Marguerita, il répand sa bonne humeur, interrompant régulièrement son art dans le dessein de favoriser les interactions avec les gens attablés ou les individus chaussés de tongs, peu nombreux mais enthousiastes, qui se sont rassemblés à ses pieds. Il se sent bien.

Chanter pour une, dix, cinquante ou cent personnes est toujours un bonheur !

— Il paraît que nous avons des Parisiens aux tables de la Cigale ?

— Oui ! crient en chœur les concernés, assis devant des bouteilles de vin et des assiettes de frites.

— Ne soyez pas timides ! Vous êtes dans la région de l’accent chantant ! Venez danser ! Nous avons également des… des Canadiens !

Le chanteur désigne ses amis accoudés au bar qui jouxte la piste de danse et qui, embelli par ses guirlandes lumineuses, a des airs de guinguette. Pour lui, ce genre de bar et d’ambiance reflètent à la perfection le climat du Sud de la France, la douceur estivale, la convivialité des repas à l’extérieur et les festivités au bord de l’eau. Il apprécie sa chance.

J’exerce mes talents et je profite d’un paradis terrestre ! Fabuleuse existence !

— Yeah ! réagit Emma en soulevant un verre de cocktail vert, pendant que Liam mange une gaufre à la crème de marrons servie par une employée du camping aux tresses rousses.

— Bienvenus à vous ! Levez-vous et suivez-moi ! Place à la musique latine maintenant…

Tandis que Declan commence à se déhancher sur les planches et suivre le rythme imposé par ses doigts, il repense à Cassandre.

Sublime métisse au lama d’origine hispanique ou italienne, je suppose…

Sourire aux lèvres, il redouble d’ardeur à la tâche et distrait la serveuse rousse, sensible à ses charmes.

— Du nerf, les vacanciers ! Je veux voir vos ondulations de bassin ! Sexy !

CHAPITRE 6

Vendredi 03 juillet 2020

La veille des vacances d’été n’est plus synonyme de nostalgie pour Cassandre, malgré ses balbutiements dans le professorat. La mélancolie ressentie lors du départ de ses élèves à la fin de sa première année de titularisation, elle ne la ressent plus. Située à proximité d’une mairie et d’une église, à l’image de la plupart des établissements d’enseignement du premier degré en France, son école de village au cachet incontestable l’étouffe. Son atmosphère joyeuse, ses couleurs et ses odeurs liées à l’univers de l’enfance ne lui font pas oublier sa hiérarchie, ses collègues insupportables, l’odieuse Séverine, le travail chronophage qui empiète sur la sphère privée, le bruit, les hurlements, les pleurs, l’hyperactivité, l’insolence de certains enfants ou, plus généralement, l’énergie explosive des petits qui lui fait malheureusement défaut. En résumé, la période qui s’achève ne rend pas triste l’institutrice qu’elle est devenue. Elle est simplement lasse et languissante d’en finir avec les aurevoirs.

Du balai, la marmaille !

— Bonnes vacances, les loulous ! répète Cassandre à chaque fois qu’un groupe d’élèves s’en va.

Elle reçoit de la part de ces derniers des cadeaux, des baisers ou des dessins colorés. Un semblant d’émotion est présent, pourtant aucun d’entre eux ne lui manquera, elle le sait. La fatigue tire ses traits. Sa joie de clôturer l’année scolaire ne répare pas le stress qu’elle a accumulé.

Mon métier s’inscrit dans un cycle infini, un éternel recommencement infernal, dépendant d’un calendrier imposé. Tout y est minuté, routinier et accepté par des protagonistes qui se succèdent sur la scène d’un théâtre en piteux état. Pendant que les rouages de l’éducation continuent de fonctionner, la vieillesse tambourine à la porte des pédagogues qui assistent à un défilé de générations et voient grandir leurs anciens protégés. Prisonnière de ce tourbillon, je n’accepte plus ses lois, son organisation, ses dates, la pression de son horloge. Je refuse de vieillir entre ses murs décrépis. Je ne veux plus me soumettre à une destinée qui aspire à me cloîtrer au sein d’un système que je n’aurais finalement jamais quitté. Je ne désire pas mourir avant d’avoir détruit les barreaux de ma prison et respirer l’oxygène du monde. Aurai-je cependant le courage de changer les aspects insatisfaisants de ma carrière ?