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Frédéric, jeune étudiant au sortir de l’adolescence, nous invite à le suivre dans sa quête de l’amour.
Béatrice, femme libre proche de la quarantaine, l’entraîne sur un chemin initiatique où se mêlent sensualité, philosophie et interrogations.
Tous les deux se retrouvent régulièrement dans les jardins du Luxembourg à Paris au rythme des saisons.
A travers les jeux de l’amour et de la philosophie, Frédéric s’initie à un nouveau monde qu’il ne veut plus quitter.
Saura-t-il dépasser cet amour et construire son être intérieur ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Madagascar,
Loïc Troadec a partagé sa jeunesse et son adolescence entre l’Afrique et la France.
Passionné par la transmission des savoirs, il a, parallèlement à sa carrière professionnelle dans de grands groupes, enseigné dans des établissements supérieurs et publié des ouvrages techniques. Il réside aujourd’hui en Bretagne où il se consacre à l’écriture.
Son roman
Elle m’a effeuillé l’âme associe une intrigue amoureuse parisienne à une première approche de la sagesse grecque.
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Seitenzahl: 286
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Roman
Béatrice m’avait adressé des mails, des textos, mais, depuis trois semaines nous n’avions eu aucune relation tactile, aucune caresse vocale. Les conseils de classe, les pots pour départs à la retraite, les copies à corriger, tout avait joué contre moi. Il fallait être patient. Nos échanges avaient porté sur nos amis grecs, négligeant tout projet de retrouvailles. En cherchant des indices positifs, je reconnaissais que chaque message se terminait par des mots câlins : « je souhaiterai être près de toi », « Tu me manques», « Continue ton effort, vise l’excellence… »
Toujours l’excellence !
Sans annonce préalable, elle m’appela en milieu d’après-midi pour me dire qu’elle passerait chez moi vers 20 heures me précisant qu’elle aurait dîné. Mon studio – une chambre de bonne aménagée – était simple à ranger. Tout fut fait avec diligence. J’avalais une tranche de poulet avec un lance-pierre.
Je l’accompagnais d’un morceau de pain. Je mis en pyramides les livres qui s’étaient vautrés par terre pour leur donner une apparence plus digne et j’ouvris en grand la fenêtre qui donnait directement sur le toit. L’air circulait et je repris espoir. A 19 heures je pris une douche pour passer le temps et me donner confiance. Béatrice préférait me croquer dans mon jus plutôt qu’assaisonné au gel douche. Enfin à 19 h 30, j’étais prêt et condamné à attendre. Pour tromper mon impatience, je repris le livre de Ken Follet « L’hiver du monde » que je lisais en anglais.
Ce best-seller passionnant, à la fois saga historique et roman d’espionnage, ne captait plus mon attention. Je n’arrivais pas à me concentrer. Enfin, j’entendis son pas dans le couloir qui menait à ma chambre.
Dès que la porte se referma derrière elle, je reçus un baiser mouillé, tendre qui avait un goût de framboise. Elle ouvrit son imperméable et s’appuyant sur le mur m’attira à elle pour me serrer contre son corps, sans quitter mes lèvres. Un témoin aurait pu penser que nous quittions les profondeurs d’un océan pour redécouvrir la vie avec l’oxygène de l’autre. En quelques instants, nous étions allongés sur mon petit lit. En passant près de la table, elle avait attrapé le paquet de Pim’s qu’elle dévora sans me quitter des yeux. Je la savais gourmande, mais ce soir-là, elle n’avait vraisemblablement pas dîné.
— Laisse-moi te caresser le dos, mordiller tes seins, embrasser tes hanches, me dit Béatrice. Je veux garder sur mon disque dur le souvenir de tes formes, la couleur de tes yeux, l’odeur de tes cheveux. Dans six mois, dans vingt ans, dans cinquante ans, je veux pouvoir me souvenir de tous les détails qui me rendent heureuse près de toi. Un jour, tu me quitteras ou je te quitterais.
Je cherchais à l’interrompre et elle mit l’index de sa main droite sur mes lèvres pour bien me dire de faire silence et d’écouter.
— Un jour, nos chemins divergeront et je conserverai une empreinte de toi en moi. Ces dernières semaines j’ai vécu sans te voir, sans te toucher, sans t’embrasser et pourtant tu étais à côté de moi pour ne pas dire en moi. Actuellement je rencontre d’autres groupes d’amis, j’apprends à mieux me connaître, mieux découvrir le monde. Tu m’as beaucoup apporté et en particulier tu m’as appris à écouter. J’ai découvert la différence entre entendre et écouter. Tu m’as montré qu’écouter, c’était donner de l’amour. Quand tu me parles, tes paroles me pénètrent ; c’est toi qui viens en moi et pourtant j’ai la sensation que mon silence, ma présence entrent en toi et nous ne faisons qu’un. Elle m’embrassa à nouveau avec désir. Nous étions nus l’un à côté de l’autre et j’étais bien éveillé. Malgré cette fougue, ces feux d’artifice dans ses yeux, elle me laissait entendre que nos rencontres seraient plus rares. Comprenant mon inquiétude, elle me dit avec douceur:
— Frédéric, faisons l’amour comme s’il s’agissait de la dernière fois. Ce n’est peut-être pas la dernière fois, mais, faisons comme si. Nous sommes heureux, nous sommes libres, nous débordons d’amour, profitons-en.
Aucun moyen pour mettre le frein sur le déroulement du temps, la soirée se passa très vite. Elle se rhabilla rapidement et sans que je puisse m’exprimer, se hâta vers la porte de ma chambre. Elle était partie et je comprenais que ce n’était pas un au revoir, mais, un adieu qu’elle avait orchestré. Atterré par son brusque départ, je restais tout seul dans un lit bien trop grand pour moi. J’attendais en vain la pluie sur le toit pour m’accompagner dans ma peine. C’était un orage sec et les coups de tonnerre résonnaient de plus en plus fort dans mon cœur meurtri. La séparation avait été pour moi brutale et inattendue. Je savais bien que tout avait une fin, mais, malgré les clignotants rouges, je n’avais pas imaginé une conclusion si rapide.
Comment avons-nous pu en arriver là ? Béatrice m’avait révélé l’amour, accompagné dans mes premiers pas sur le chemin de la philosophie et appris à m’interroger sur le temps qui s’écoule si vite entre les doigts.
Un retour sur mon passé me donnerait-il les réponses ?
******
Au rythme des nominations de mon père, j’ai franchi les principales étapes de mon enfance dans des villes différentes. À Paris, j’ai appris à lire et à écrire avec une maîtresse exigeante et généreuse. À Lyon, je suis tombé amoureux d’une blondinette qui m’avait choisi pour défendre ses couettes des autres garçons. À Fontainebleau, pensionnaire, j’ai été initié à courir après un ballon. À Dijon, j’ai découvert la plongée en moi pour échapper aux sarcasmes des autres. De retour à Paris, je clôturais en roues libres mes études secondaires. Une enfance tristounette sans tracas ni fracas, à l’abri des grandes passions.
Mes passages dans les classes supérieures s’étaient déroulés sur le fil du rasoir, mon air de « garçon sérieux et appliqué » m’ayant toujours aidé. La dernière marche du baccalauréat fut difficile à franchir et j’obtins ce sésame sans tambour ni trompette… À cette époque, les études étaient devenues un sujet mineur et je rêvais de filles que je ne rencontrais jamais. Aller au cinéma, rêvasser dans mon lit, traîner dans les rues me prenaient une grande partie de mon temps.
Blond, de taille moyenne, je passais inaperçu. Mon atout principal résidait dans mes yeux gris légèrement teintés de bleu comme si le pinceau de l’ADN avait prélevé quelques gouttelettes dans le bleu de la mer. Ces yeux étaient curieux et « tâtonnaient » sans répit l’univers qui les entourait. J’écoutais les yeux grands ouverts; si je m’évadais d’un groupe par distraction ou par rêverie, mes yeux restaient présents. Sans chercher à tromper mes amis, mon regard était par nature compatissant. On me remerciait souvent pour mon écoute, ma sensibilité alors que j’étais resté silencieux, n’avait rien exprimé, n’avait rien fait. À cette époque, j’avais tendance à laisser le monde se dérouler sans intervenir.
À 18 ans, j’ai été dépucelé par une fille aux cheveux blond vénitien et aux longues jambes qui m’a laissé un conseil plein de sagesse : « en amour, oublie toute pudeur ». Quelques mois plus tard, je croisais gare Montparnasse une Ivoirienne de passage à Paris. Elle me confia avoir deux heures libres avant de prendre un train pour Rennes : deux heures magnifiques, mais deux heures sans suite. Elle me laissa le souvenir d’une chambre d’hôtel qui ressemblait au paradis, l’éternité en moins. Elle disparut sans laisser de numéro de téléphone ni d’adresse. Brève rencontre... J’étais prêt pour l’aventure de la vie.
Le début de mes études supérieures fut hésitant : après une année pour comprendre qu’il fallait être matheux pour faire médecine, je m’interrogeais pour rentrer en fac de droit. Grâce à des conseils amicaux, je pris conscience que le droit demandait rigueur, travail et mémoire. Alors, j’ai choisi une école de commerce privée destinée « aux fils à papa » en quête d’une formation concrète. Elle offrait un enseignement associé à de nombreux stages. L’ambiance était tournée vers le monde de l’entreprise et l’on côtoyait la vie professionnelle dès la première année.
Motivé par l’habillage pragmatique des cours, je me mis à travailler et obtins des résultats encourageants. Je découvrais la vie en tribu à travers une promotion d’une cinquantaine d’étudiants, solidaires et rivaux. Une légère majorité de filles donnait à notre groupe de la sensibilité et créait une certaine stimulation entre les garçons. Malgré cet environnement très prometteur de liaisons, je m’endormais seul, en pensant qu’une miss Bretagne, très tendre, rêvait de moi sans me connaître.
La rentrée en deuxième année avait eu lieu depuis près d’un mois et je commençais à reprendre mes habitudes. J’alternais entre l’école dans le 8ème arrondissement et le travail dans ma chambre de bonne dans le 16ème près de la Muette. Mes moments de distraction variaient entre le cinéma, le restaurant universitaire, la bibliothèque Sainte-Geneviève et les quelques courses pour les repas pris chez moi. Resto U et bibliothèque me donnaient l’occasion d’approcher de jolies filles, mais, je n’avais jamais su franchir le premier pas pour entrer dans une réelle conversation. J’avais essayé courant septembre de poser mon plateau-repas près d’une belle blonde, mais à peine assis, elle changea de table ostensiblement. Je dus supporter le regard ironique des garçons et des filles qui partageaient leur repas juste à côté. Cette expérience m’avait refroidi.
La semaine suivante, un soir, j’étais seul à table quand deux filles se sont installées en face de moi. Au bout de quelques minutes, elles me demandaient le sel, puis le poivre et même la carafe d’eau. En souriant, elles ajoutèrent :
⸺ Tu viens souvent ici ?
Non seulement, elles me provoquaient mais me montraient par leurs attitudes qu’elles assumaient pleinement leur façon d’agir. Nous avons parlé des derniers films sortis, de Camus, des boîtes à la mode et sur ce point, elles étaient bien plus calées que moi. Au moment où j’aurais dû leur proposer de venir écouter de la musique chez moi – avec très peu de risques de me faire éconduire –, je ne sais pourquoi, je me suis levé en leur souhaitant une bonne soirée. Un vrai comportement de nul. Elles n’étaient pas mon type, et alors ? C’était l’occasion de m’ouvrir à un univers différent du mien et de passer une soirée excitante… Rencontrer des filles, ce n’était pas forcément coucher avec elles ou leur promettre fidélité ! Je m’en veux encore d’avoir été incapable de quitter mon costume de garçon bon chic bon genre, un peu coincé. Ces filles, loin de ressembler aux héroïnes de mes rêves, m’avaient permis de passer un bon moment. Je me mis à fréquenter plus assidûment ce resto dans l’espoir de les retrouver mais je ne les ai plus jamais revues.
Après des vacances riches en rencontres, j’étais bien esseulé, en ce début d’octobre. Cette vie tranquille de moine tibétain fut interrompue par la sonnerie du téléphone :
— Bonjour Frédéric. C’est Sophie, ta cousine, on ne s’est pas vu depuis une éternité. Cela me ferait un grand plaisir de te revoir. J’organise un dîner le 5 octobre avec un petit groupe d’amis. C’est à la bonne franquette vers 20 heures. Je t’envoie un texto pour le code d’entrée et l’adresse. Je compte sur toi Frédéric. Bisous.
Il m’était impossible à brûle-pourpoint de trouver une excuse. Aussi lui ai-je répondu la voix un peu traînante :
⸺ Le 5 octobre, c’est un mardi. Bon d’accord, je me joindrais à vous.
À peine avais-je raccroché que je regrettais d’avoir eu ce moment de faiblesse. J’avais accepté, et je n’avais pas eu la présence d’esprit de trouver une excuse valable pour ce dîner qui allait être une corvée. La famille devait se préoccuper de mes fréquentations et chercher à savoir comment j’occupais mon temps.
J’imaginais la scène entre ma tante et ma cousine :
« Invite le petit Frédéric, cela fera plaisir à ma sœur. Il a besoin de connaître du monde. Il vit seul à Paris et est un peu perdu »
« Mais maman, il a 20 ans, j’en ai au moins quinze de plus ! La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était un ado qui courait après un ballon. »
Ma cousine a dû céder et j’ai fait de même…
Pourquoi avoir l’un et l’autre accepté ce qui à nos yeux n’avait pas de sens ? Quarante-huit heures avant le dîner, j’avais appelé pour annuler ma participation ; mais dès le début de la conversation, elle avait commencé son « cinéma » en me disant qu’elle se réjouissait à l’avance de me revoir, qu’elle m’en remerciait. Je devais être très occupé... Venir chez une vieille cousine devait m’ennuyer. Face à ce discours, je ne pouvais plus lui dire non. Je me suis rattrapé aux branches en lui demandant ce que je pouvais apporter. Nous nous sommes mis d’accord sur une bouteille de vin. C’est ainsi que je me trouvais le mardi 5 octobre devant le 33 rue de la Croix-Nivert dans le 15ème arrondissement.
Qu’entendait-elle par un groupe d’amis ?
Décontracté mais classique, j’avais revêtu un déguisement passe-partout, chemise bleue, jeans et blouson. Ne pas détonner parmi le classicisme de l’assemblée « amico-familiale ».
Même en marchant à reculons, je suis arrivé trop vite en bas de l’immeuble ! Le vent et la marée avaient dû me porter sans que je m’en rende compte. Inspiration, expiration, un sourire factice qui ne remontait pas jusqu’à mes yeux, je feignais la joie en croisant les doigts pour rentrer tôt. La bouteille à la main, je tanguais d’un pied sur l’autre. Quelle idée d’avoir dit oui, j’aurais pu alléguer une grippe carabinée…Ce n’était pas la peur qui me guettait mais l’ennui.
J’appuyai à peine sur la sonnette. Sophie ouvrait déjà la porte et j’entendais des rires au bout du couloir. L’accolade fut affectueuse.
⸺ Tu es magnifique. Attends, reviens dans mes bras, ton parfum c’est Eau Sauvage de Dior ? Je ne me trompe pas ?
Non, bien sûr, elle ne se trompait pas. J’avais hésité à mettre un déodorant ou de l’eau de toilette Eau Sauvage, cadeau maternel.
Dans son activité de publicitaire, Sophie prospectait un budget de parfum pour les jeunes. Pas de chance, j’étais à côté de la plaque car mon parfum datait. Il avait fait les beaux jours d’Alain Delon il y avait plus de dix ans ! J’espérais qu’elle n’allait pas me demander qui me l’avait offert. J’aurais eu du mal à lui cacher que c’était ma mère…
Enfin, elle me lâcha et me proposa un porte-manteau pour mon blouson et me fit rentrer dans la pièce où m’attendaient trois paires d’yeux très accueillants.
⸺ Je vous présente mon jeune cousin Frédéric.
Une jolie femme, légèrement plus grande que moi, Carole, se leva pour m’embrasser, puis ce fut le tour de Béatrice et j’eus le droit à une forte poignée de main de Jean-Pierre. La fermeté de sa main, son regard droit semblaient dire : « Face aux autres, nous sommes solidaires, pas question de se laisser mener par le bout du nez. Simple complicité masculine, n’est-ce pas ? »
J’étais à peine assis que Carole m’interrogea sur ce que je faisais. Et après deux ou trois questions anodines, elle me demanda :
⸺ Quel âge as-tu ?
J’eus envie de ne pas lui répondre. Je savais très bien que j’étais jeune et que je ne faisais pas mon âge. Dans ce groupe, je me sentais décalé. Sophie, dès mon entrée, avait fait remarquer que j’étais son jeune cousin et son amie semblait se préoccuper de savoir si j’étais majeur ! Je lui répondis sans grimacer :
⸺ 21 ans
⸺ Et regrettai quelques instants plus tard de ne pas lui avoir demandé : « et toi, quel âge as-tu ? »
Ce n’était pas grave, l’ambiance était sympa. Claire, une petite brunette, était arrivée après l’apéritif où l’on avait bu mon vin rouge. Ils eurent la gentillesse de le trouver bon. Pour ma part, j’aurais préféré un Schweppes, un jus de fruit ou un mojito. Mais le rouge dans le 15ème, c’était sans doute mieux.
Nous passâmes à table. Sophie avait préparé un poulet au citron accompagné de riz basmati. C’était excellent. Tout le monde se régalait et chacun parlait de ce qu’il faisait, de ses projets. Sophie fit allusion avec enthousiasme aux films de Jean-Jacques Annaud, de Pascal Thomas qu’elle venait de revoir ; plusieurs secondes me furent nécessaires pour comprendre qu’il s’agissait de films publicitaires, découpés au scalpel, seconde par seconde. Pour elle, c’étaient de véritables bijoux. Carole, très détendue, l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, tout en manifestant régulièrement une étroite complicité avec Béatrice. Leurs sourires, leurs clins d’œil ou leurs interventions confirmaient leur connivence. Elles venaient d’horizons différents mais leur amitié était évidente. Béatrice enseignait les lettres modernes dans un collège et suivait pour le plaisir des cours de philo. Carole, infirmière, la rejoignait de temps en temps sur les bancs de la Sorbonne.
Jean-Pierre, discret, tentait d’intervenir dans les échanges, mais comme moi, il faisait partie de la minorité silencieuse. Je compris qu’il était ingénieur, bien installé dans la vie active et dans le monde des certitudes.
Pendant le dîner, de petits nuages de silence s’installèrent. Je remarquai que Jean-Pierre fixait le bout de son couteau. Sophie relança alors la machine en prenant une forte inspiration et en émettant des formules qu’elle voulait positives :
⸺ Vous n’allez pas me laisser ces grains de riz…
⸺ Jean-Pierre, as-tu lu les projets de modifications du code du travail ?
⸺ Quels films me conseillez-vous d’aller voir ?
⸺ Comment évoluent les conditions de travail à l’hôpital ?
Béatrice et Carole au contraire jouaient avec le silence, comme des enfants avec des billes. Elles attendaient que l’un d’entre nous sorte de son bois… Elles acceptaient cette situation comme une caractéristique du moment et ne la sentaient pas agressive. Pour ma part, je compris vite que le silence allait avec la parole. Il peut prendre des formes très différentes, mais il ne peut avoir du sens que s’il est lié à des mots. Il peut précéder la parole ou la mettre en valeur, mais il n’est pas gratuit.
Malgré notre différence d’âge, Béatrice semblait avoir une certaine sympathie à mon égard. Lorsque je m’exprimais, elle laissait son regard traîner sur mon visage et ne le quittait qu’après avoir croisé le mien. Ce petit jeu faisait rosir mes pommettes. Mais comment retenir son intérêt ? J’étais réellement désireux de la comprendre, de pénétrer son univers, de saisir sa manière de penser.
Quelle surprise d’apprécier leur compagnie, loin de l’image poussiéreuse que je m’en étais faite. Du coin de l’œil, je prenais plaisir à observer ces « jeunes vieux » autour de la quarantaine faussement décontractés. Après un rapide tour de table, mon attention s’attarda sur Béatrice. J’étais pendu à l’une de ses mèches rebelles, qui paraissait profiter de ses mouvements de tête pour nager le crawl dans son décolleté. J’étais devenu sauveteur en haute mer et je perdais le fil de la conversation.
La salade de fruits exotiques avec mangues, goyaves, ananas fut l’occasion d’aborder les dernières vacances qui étaient encore proches. Pour certains, ce fut une évocation très rapide, pour d’autres comme Béatrice, c’était un long plaidoyer pour la Bretagne et en particulier pour une station balnéaire Lancieux, qu’aucun de nous ne connaissait, à l’exception de Carole.
Fanatique de sports nautiques, je ne la lâchai pas sur cette petite ville, qui, selon ses dires, bénéficiait d’un spot très favorable à la pratique du kitesurf et de la planche à voile.
Située à vingt minutes de Saint-Malo, c’était, à l’écouter, le paradis de la voile, avec un club nautique ouvert toute l’année, une succession de plages et une baie magnifique. Je manifestai ma curiosité pour cette station et en profitai pour mettre en avant mon expérience en planche à voile. Je ne pus que rougir lorsque Carole précisa que les sports de voile étaient très favorables au développement des abdominaux. La voix espiègle de Claire demanda à voir mes tablettes de chocolat, mais avec trop peu de conviction pour me permettre d’effectuer un mini striptease. Tout au long de ces échanges, Béatrice ne me quittait pas des yeux. Ce point commun nous rapprochait. Par moments nous pouvions donner le sentiment que nous étions seuls sur une plage isolée à évoquer les plaisirs de la mer, les caresses des marées et des soleils couchants.
Carole, de sa douce voix, m’interpella :
⸺ Et toi, qu’as-tu fait cet été ?
Jusque-là, je n’avais pas abordé ce sujet, sans doute par humilité, car j’avais bénéficié d’un voyage exceptionnel. Mes parents prenant leur retraite, avaient décidé de voyager par personne interposée. Ils m’avaient offert deux mois aux USA avec le pass Greyhound me permettant de me déplacer librement à travers les différents États.
Je répondis spontanément à la question de Carole :
⸺ Je suis parti aux USA pendant deux mois.
Le début de ma phrase était sorti trop haut perché. Toussant, utilisant ma serviette, je me donnai une contenance. Par des gestes simples, sans précipitation, j’essayais de tisser des liens vers eux.
Leurs regards s’illuminaient et les questions s’enchaînaient :
⸺ Dans quelles villes ? Où étais-tu hébergé ? Qu’as-tu pensé de New York ? Alors tu es bilingue ? Les Américaines ?
Avec fierté, je commençai à leur raconter mon périple :
⸺ J’ai traversé les États-Unis grâce aux bus Greyhound, j’aurais pu mettre trois jours et trois nuits pour faire New York-San Francisco avec des arrêts toutes les trois ou quatre heures pour me dégourdir les jambes. J’ai préféré musarder en passant par Washington, Philadelphie, New-Orléans, Dallas, San Francisco.
Sans trop de détails, je me plaisais à partager avec eux ces expériences et je retrouvai alors ma liberté estivale. J’osais être à nouveau celui que j’étais là-bas. Ce Français heureux sans attache ni contrainte, profitant avec appétit de rencontres inattendues. J’ai constaté le prestige des Français auprès des Américaines.
Peut-être encouragé par l’alcool, par la chaleur de leurs réactions et leur envie d’en savoir plus, je leur racontais quelques aventures avec la gente féminine. Une Suédoise rencontrée à San Francisco retrouvée vingt jours plus tard à New York pour passer une nuit. L’appartement que m’avait prêté une hôtesse de l’air à San Francisco dans le quartier de Chinatown car elle s’envolait sur un long courrier au moment de mon arrivée. La pratique du blind-dating grâce à des amis que j’avais rencontrés en France. Passant des femmes aux voitures, je vis l’intérêt de Jean-Pierre. L’imposante Chevrolet conduite à Philadelphie, le faisait saliver d’envie. Gardant sous silence mes pitoyables tentatives de dragues, je conclus, côté émotion, le récit de ma virée à Washington et ma visite au cimetière militaire d’Arlington dans lequel repose J.F. Kennedy. Malgré mes dents de lait par rapport au groupe, j’avais brillamment réussi l’oral. Je n’étais plus seulement le jeune petit cousin Frédéric mais un être sportif qui avait vécu des expériences enviables !
Ils estimaient tous passer une très bonne soirée et j’avais le sentiment d’avoir participé pleinement à cette réussite en ayant retenu leur attention.
Vers minuit, Béatrice donna le signal du départ et proposa de me déposer. Jean-Pierre, le chauffeur très heureux d’avoir un rôle à jouer, par un signe de tête positif, confirma son accord. Dans la voiture, nous parlâmes de cinéma et Béatrice, catégorique et une nouvelle fois provocatrice, déclara ne pas aimer le dernier film qu’elle avait vu :
⸺ Pour elle, le héros à plusieurs reprises, se précipite sur sa compagne sans prendre le temps d’être doux, de la caresser et de l’emmener sur la pente de la jouissance.
Me prenant à témoin, elle me demanda :
⸺ Et toi, qu’aurais-tu fait ?
Voyant mon embarras, elle se reprit :
⸺ Cela te gêne-t-il de parler de sexe sans détour ? Tant pis, je ne t’embêterais plus sur ce sujet, on arrive à proximité de chez toi. Donne-moi ton numéro de téléphone, je te ferai signe un de ces jours.
Avec espoir, je lui donnai sans avoir le réflexe ou l’audace de lui demander le sien.
Poignées de main, bisous, remerciements, je me retrouvai quelques instants plus tard sur le trottoir. J’avais fait un voyage de près de quatre heures sur une planète inconnue et je ne savais pas encore quel jugement porter sur les amis de ma cousine
Chez moi, détendu, content, je m’endormis en me rappelant certaines nuits américaines.
Deux jours plus tard, je reçus un appel de Béatrice :
⸺ Bonjour, Frédéric, tu te souviens de moi, le dîner chez ta cousine ? Es-tu libre pour prendre un café demain en début d’après-midi ? J’ai envie de te revoir. Qu’en penses-tu ?
Un peu médusé par cette proposition, je réponds par un petit «oui» face à ses questions.
Elle enchaîne encore plus vite :
⸺ Demain, 14 heures 30 au café des 3 Fontaines dans le quartier latin. Tu connais ?
⸺ Oui.
Elle avait déjà raccroché. Je regardai mon téléphone mais il restait muet. J’avais un cours de compta à la même heure mais une femme de 40 ans s’intéressait à moi. Cela ne se refusait pas. J’allais courir à ce rendez-vous pour découvrir la raison de son appel.
J’étais à l’heure. Il était à peine 14 h 25. Je n’avais pas rêvé. Auréolée de soleil, elle était encore plus belle, elle glissait plus qu’elle ne marchait, les seins en avant, la démarche assurée.
Yes ! Elle m’avait appelé, proposé un rendez-vous et maintenant elle arrivait devant moi, souriante, protectrice comme si cela était tout à fait naturel. Je ne rêvais pas, je me levai, lui fit une bise et demandai :
⸺ Comment vas-tu ?
Noyée dans le brouhaha du café, ma question n’arriva pas jusqu’à elle. Tant mieux, Béatrice était bien là, avec moi et pas avec un autre.
⸺ Alors, qu’as-tu pensé de la soirée chez Sophie ? m’interrogea-t-elle.
Béatrice fait partie de ces personnes qui commencent par poser des questions… Le problème c’est que moi, je fais partie de ceux qui évitent de porter des jugements. Avec nonchalance, je subis les évènements. Tout va bien ; s’il pleut aujourd’hui, il fera beau demain.
Que signifiait cette entrevue pour elle ? Avait-elle envie de me faire parler, de me raconter sa vie, de m’ajouter à sa liste de contacts pour m’abreuver de SMS ou alors d’étudier une possible nouvelle cible d’élèves, les étudiants. Il fallait que j’arrive à cerner ce qu’elle me voulait.
N’ayant à ce stade ni pensée originale, ni expression forte, je lui répondis :
⸺ Sympa, oui, très sympa et toi, qu’en as-tu pensé ?
J’étais mal parti et je me sentais incapable de mettre en pratique le premier principe de drague que l’on m’avait donné : surprendre, étonner, ou à défaut faire rire.
À ma surprise, Béatrice se pencha vers moi avec tendresse comme pour me dire « Laisse-toi aller, je maîtrise la situation, je m’occupe de tout, ne te force pas, tout va bien se passer... » En un flash, j’eus le sentiment de faire un bond en arrière de plusieurs années.
⸺ Grâce à toi, nous avons passé un très bon moment. Nous avons l’habitude de dîner régulièrement ensemble et une certaine routine s’est installée. Tu as contribué à apporter un vent de fraicheur et d’évasion. »
J’acquiesçai en la dévorant des yeux. Mais déjà elle enchaînait :
⸺ Comment vivre pour être heureux ?
Face à cette question déroutante, je restai sans voix. Alors, avec une moue interrogative, je lui répondis bêtement comme un âne qui ne pense qu’à son foin :
⸺ Le mieux possible ! Pourquoi ?
⸺ Te poses-tu des questions sur la vie, la mort, t’étonnes-tu de ce monde ?
⸺ Oui, bien sûr, j’aime réfléchir, mais les réponses ne sont pas très évidentes.
⸺ Frédéric, j’assiste à des cours sur les philosophes grecs et je m’aperçois que la philo est un mode de vie et non une construction théorique.
Elle me couvait du regard en prononçant cette phrase et voyant ma tête, elle éclata de rire. Elle reprit sur un ton un peu doctoral (je ne dois pas oublier qu’elle est prof).
⸺ Dans l’Antiquité, ce choix de vie et de pensées existait dans un groupe avec des maîtres et des disciples. Le guide choisissait un disciple et l’accompagnait dans son cheminement.
Elle me faisait le coup du prof avec un élève. Je me fermai comme l’huître agressée. Mon regard se braqua. J’avais déjà suffisamment d’enseignants qui se targuaient de me faire apprendre la vie. J’osai un petit :
⸺ Tu veux me transformer en disciple ? En as-tu déjà beaucoup?
Son sourire facétieux me combla et tout au fond de moi, je voulais bien être son disciple, mais j’avais échafaudé un autre plan…
Elle essayait de me faire partager son exaltation en reprenant :
⸺ Mais non, je ne serai pas ton maître ni toi l’élève, loin de moi cette prétention. Je voudrais simplement qu’ensemble nous essayions de mettre en accord vie de tous les jours et sagesse. Prendre du recul, analyser nos motivations et aller à deux sur le chemin de la philosophie. Tu es jeune, c’est une chance pour toi de découvrir tout ce que la philo peut t’apporter.
Ouah ! Je ne m’attendais pas du tout à cela. Aller sur un chemin de sagesse en compagnie d’une femme, cela semble incongru, mais je réalisais qu’elle avait jeté son dévolu sur moi et j’étais prêt à aller jusqu’au septième ciel et pourtant nous étions dans un bistrot qui jouait bruyamment avec ses machines à café et sa bière pression. Voyant que je ne me précipitais pas pour lui répondre ni par un oui ni par un non, elle continua :
⸺ Lorsqu’on t’a déposé près de chez toi avec Jean-Pierre, je t’ai demandé si tu prenais le temps de caresser les filles avec lesquelles tu faisais l’amour, si tu prenais soin de leur donner du plaisir. Ce n’était pas de la curiosité. Loin de moi, l’idée de t’embarrasser, c’était juste pour te faire réfléchir. Si nous explorons tous les deux cette nouvelle voie, tout reposera sur la sincérité. Il faudra nous mettre à nu, sinon aucune lumière ne jaillira. Comment avancer sans nous dire nos petites vérités? Et tu verras, le corps de l’autre n’est pas seulement une occasion de satisfaire ses désirs, c’est un passage pour aller plus loin.
⸺ Plus loin ?
⸺ Oui, reprit-elle, plus loin sur le chemin de ta réalité. Ne t’inquiète pas, nous aurons l’opportunité d’en parler. J’ai envie de tester une méthode de travail entre nous qui nous rapproche de la façon de vivre des philosophes grecs. Nous nous retrouverons régulièrement dans le jardin du Luxembourg et comme eux, nous échangerons en déambulant. Je sais que notre climat est plus froid, mais as-tu envie d’essayer ?
⸺ Je connais peu ce jardin. Déambuler près de la verdure, pourquoi pas ?
⸺ Frédéric, dans ce jardin magnifique aux multiples aspects, nous nous exprimerons en toute liberté. Ton langage comme le mien sera libre. Méditation et dialogue seront nos outils pour progresser l’un et l’autre et devenir des ouvriers de l’esprit.
Là, c’était trop. Je passais de l’ahurissement à la complète hébétude : ouvrier de l’esprit qu’est-ce que cela signifiait ? Son discours était bien celui d’une femme mûre, elle était en mal d’enfant, elle voulait un élève voire même un esclave. Elle me parlait dans une langue inconnue, nous étions sur des trajectoires complètement opposées. J’allais me lever, lui dire que je ne comprenais rien à son langage ésotérique, qu’elle devait arrêter ce verbiage sur la philo quand je l’entendis ajouter après un certain nombre de phrases inentendues :
⸺ Parallèlement, nous pourrons nous rencontrer à l’horizontale pour lire ensemble à haute voix des textes d’Aristote ou de Platon et échanger des petits et gros câlins pour découvrir la sensualité.
Je ne dis rien, j’écoutais, abasourdi, son programme et ne savais si je rêvais ou si j’étais dans la réalité. Allez, pas de fausse honte, j’avais de la chance qu’elle s’intéresse ainsi à moi. C’était fait ; en quelques mots elle avait établi le calendrier. Nous nous retrouverions un mardi sur deux à 16 heures quel que soit le temps. En cas de déluge, nous improviserions. Ses horaires de cours lui laissaient ses mardis après-midi libres.
⸺ Pour notre première déambulation, poses-toi cette question : « Pourquoi Socrate, Platon et Aristote sont-ils des géants de la philosophie ? »
Et comme pour me motiver, elle continua :
⸺ Prévois un peu de temps après, nous pourrons passer un moment dans mon appart, le soir, j’ai souvent froid aux pieds.
Tout pouvait s’arrêter là ; d’un côté, je risquais de rompre le charme en posant une question de trop, de l’autre nous risquions de partir sur une mauvaise piste si je commençais à lui cacher mes sentiments. Qu’avais-je à perdre ? Parler de philosophie certes, mais avec une récompense car elle m’avait bien fait comprendre qu’ensuite nous pourrions nous réchauffer mutuellement. Tout d’un coup, sans avoir vraiment pris de décision, je m’entendis parler :
⸺ Socrate, Platon, Aristote c’est de la littérature, mais, quel est le rapport avec nous ?
Elle me regarda étonnée, comme si la « maîtresse » était interrompue par son élève préféré qui lui pose une question stupide sans aucun rapport avec le cours. Puis, elle retrouva son sourire craquant :
⸺ Toi et moi, Aristote et les autres, nous avons tous un but c’est la recherche du bonheur. Et bien cette quête, nous allons la partager. Mais avant, n’oublie pas de reprendre tes classiques.
Se levant et se penchant vers moi, elle déposa un baiser sur ma joue. Elle me quitta en m’adressant un petit signe de la main. Il me fallut un certain temps pour émerger, tandis qu’elle s’éloignait.
Philosopher ! Cela me paraissait quelque peu désuet aujourd’hui. J’avais en terminale réfléchi sur le bien, le mal, le bonheur, la métaphysique et j’en avais retenu que c’était surtout de la littérature en trois points : thèse, antithèse, synthèse. J’avais étudié les philosophes grecs et ils ne m’avaient pas laissé un très grand souvenir sauf deux ou trois phrases-clefs. J’avais survolé Descartes, entendu parler de Kant, Nietzsche, de Kierkegaard, mais ils ne m’avaient pas passionné. J’avais même lu en diagonale Camus, Sartre et quelques autres.
