Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
12 mois pour parler d’une enfance.
C’est au travers de la vie de sa famille, et en particulier d’Emie, sa sœur cadette, que Lillie nous raconte son enfance dans la campagne drômoise baignée par une rivière : la Galaure et son affluent, le Bion. Du présent au passé, simple ou composé, mais parfois imparfait, Lillie nous emmène tout en douceur et en couleurs découvrir le pays de sa jeunesse.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Née en 1956, l'auteure a passé son enfance dans la campagne de la Drôme des collines, au Pilon, dans une ferme à côté de Claveyson puis dans le village.
Plus tard la famille s'installe définitivement à Saint Vallier, la « ville ».
Dans les années 70 elle entreprend des études dans les métiers de l'horticulture et s'engage dans la vie professionnelle dans les emplois floraux, pépinières ornementales, fruitières et enfin fleuristerie, jusqu'en fin 2002.
Maman de trois enfants dont l’aîné est porteur d'une trisomie 21, elle vit non loin de lui, dans le Gard.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 189
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
ÉMIE DES COLLINES
© 4 chemins éditions, 2022.
Tous droits réservés.
Denise Raimond
Émie des Collines
“La ville a une figure, la campagne a une âme”
Jacques de Lacretelle
Aux enfants de la campagne
Enfants, aimez les champs, les vallons, les fontaines
Les chemins que le soir emplit de voix lointaines,
Et l’onde et le sillon, flanc jamais assoupi,
Où germe la pensée à côté de l’épi.
Prenez-vous par la main et marchez dans les herbes ;
Regardez ceux qui vont liant les blondes gerbes ;
Épelez dans le ciel plein de lettres de feu,
Et quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.
La vie avec le choc des passions contraires,
Vous attend ; soyez bons, soyez vrais, soyez frères.
Unis contre le mal où l’âme se corrompt,
Lisez au même livre en vous touchant du front,
Et n’oubliez jamais que l’âme humble et choisie
Faite pour la lumière et pour la poésie,
Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux,
Pour tous les bruits qu’anime un sens mystérieux,
Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure,
Entendent les conseils de toute la nature.
Victor HUGO, Les Rayons et les Ombres (1840)
L’été
Dans les années 60, la famille Joli vint s’installer à Claveyson, un petit village situé dans un écrin de verdure au nord de la Drôme des Collines, et plus précisément, au lieu-dit « Le Pilon », à quelques minutes à pied du bourg. Le couple avait deux filles, Lillie, l’aînée, âgée de six ans et Émie, sa cadette de deux ans.
Lillie était est une fillette plutôt réservée, calme et sage, aimant s’asseoir sous un arbre pour contempler la nature, tourner les pages d’un livre ou jouer avec sa poupée, tandis qu’Émie était plus espiègle, polissonne. Elle sautait, courait sur ses petites jambes. À quatre ans, elle avait déjà envie de tout explorer.
L’été s’était installé depuis quelques jours et il faisait très chaud en ce début de saison. Les parents décidèrent d’aller se promener et découvrir la campagne, pour le plus grand bonheur des deux têtes blondes. Bob sur la tête, l’une vêtue d’un short vert clair assorti à un polo du même ton et l’autre d’une salopette bleue, elles partirent chaussées de sandales parcourir les sentiers des environs.
Les odeurs sèches et chaudes qui émanaient de la terre des champs qu’elles longeaient leur confirmaient que l’été était bien là. Ici, chaque saison avait ses charmes qu’elle dévoilait aux habitants avec parcimonie, comme si elle attendait l’explosion des couleurs, des senteurs et des formes pour inonder la campagne drômoise. La magie opérait sur tout être vivant qui s’émerveillait de ce qui l’entourait.
Lillie contemplait le champ de blé aux épis gorgés de ce soleil qui leur donnait cette exceptionnelle couleur or. Ici et là, le doré était parsemé du bleu français des bleuets et du vermillon des coquelicots. Les plants se disputaient à celui qui dresserait la tête le plus haut. Le spectacle qu’ils offraient était haut en couleur et en senteur.
Poussées par le vent ou perdues par les oiseaux, quelques graines avaient germé et jonchaient le chemin de fleurs plus belles les unes que les autres. Les filles prenaient du plaisir à les cueillir afin de confectionner de magnifiques bouquets tout en prenant soin de ne rien abîmer sur leur passage.
Émie courait dans tous les sens. Elle voulait tout voir, tout sentir, tout toucher. Ses yeux ne suffisaient pas pour combler sa soif d’explorer ce « pays des merveilles ». Elle bondissait tel un faon heureux de savoir marcher, tombait et se relevait les genoux écorchés. Pas un cri, pas un pleur ; il ne fallait surtout rien perdre du moment présent. Maman intervenait parfois pour tenter de la raisonner, mais le calme ne résistait que quelques secondes, face à la fougue de la fillette. Rien, même pas la chaleur écrasante, ne venait perturber sa joie enfantine.
L’installation de la famille
La famille s’était installée dans une ferme au confort rudimentaire, mais suffisant pour que tous s’y sentent bien. Et la vie s’écoulait doucement. Le papa travaillait à la ville voisine pendant que la maman s’occupait de la maison et aidait ses fillettes à grandir.
Le jour de lessive, Lillie et Émie accompagnaient leur mère au ruisseau qui courait tout près, « Le Bion », où un énorme bloc de pierre faisait office de lavoir. À genoux, le cube de six cents grammes de savon de Marseille d’une main, la brosse à chiendent de l’autre, elle frottait et rinçait le linge, répétant à de très nombreuses reprises ces gestes éprouvants.
Les fillettes jouaient à proximité et s’en donnaient à cœur joie. Un jour, Émie prit une cuvette en cachette et courut au bassin de la fontaine pour attraper des têtards. Elle s’amusait de les sentir glisser, sauter et frétiller dans tous les sens. Elle les trouvait beaux avec leur couleur noire ponctuée de points dorés. Elle aurait bien aimé en capturer au moins un avant de le remettre à l’eau avec les autres, mais les futures grenouilles ne se laissèrent pas facilement prendre au piège. Décidée à profiter des bienfaits de l’eau, elle descendit dans le ruisseau et se trempa de la tête aux pieds. Elle s’amusa comme une petite folle. Pour les têtards, ce n’était que partie remise. Lorsque maman l’appela, la fillette revint toute mouillée et penaude. Sa mère prit son air sérieux, fronça les sourcils pour enfin rire aux éclats devant ce si joli petit minois barbouillé de vase et de terre. Pendant ce temps, Lillie, moins turbulente que sa sœur, préférait cueillir des fleurs : c’était plus calme, mais surtout moins salissant. De retour à la ferme, Maman étendit le linge puis s’en alla préparer le repas. Monsieur Joli allait bientôt rentrer et l’odeur du souper se faisait déjà sentir. Les fillettes continuèrent de jouer dans la cour. L’heure du bain sonnerait plus tard…
La famille appréciait ces instants d’été pour rester le plus longtemps possible dehors à respirer le bon air. À la nuit tombée, les couleurs disparaissaient progressivement pour laisser la place à des fragrances différentes de celles de la journée. La tiédeur du soir faisait remonter les effluves de la terre chauffée par le soleil. Puis arriva l’heure du bain et Papa dit :
−Demain, nous irons rendre visite à nos voisins. Ils nous ont invités pour le goûter.
Les fillettes étaient ravies, leurs parents aussi. C’était la fête et une nouvelle occasion d’aller courir à travers champs.
Le jour suivant, lorsqu’ils furent en vue de la ferme voisine, ils virent Monsieur et Madame Sarment qui les attendaient, debout sur le perron. Ils accueillirent les Joli les bras ouverts, et embrassèrent avec douceur les petites filles. Les voir s’amuser les remplissait de bonheur.
Madame Sarment avait préparé un énorme saladier de fraises au vin. Émie et Lillie n’en avaient jamais mangé. La coupe pleine était un ravissement à leur en mettre l’eau à bouche sans oublier le parfum qui en émanait. Les fruits étaient d’un rouge vif, la peau piquée de points jaune doré. La dégustation commença. Les fillettes trouvèrent, dans un premier temps, le mélange « bon » et l’odeur du vin « agréable », puis à chaque cuillerée explosa un bouquet de saveurs incomparables. C’était devenu un « délice ». Le saladier ne résista pas aux assauts raisonnés et tolérés de Lillie et de sa sœur. Et pendant qu’elles s’en délectaient, les grands faisaient connaissance.
L’heure du retour arriva. Les deux sœurs restèrent à jouer dans le jardin. L’herbe avait envahi la cour, mais tout ce qu’elles y trouvaient devenait un trésor, du bout de bois avec lequel elles dessinaient sur le sol aux feuilles qu’elles rangeaient par couleurs, par tailles ou en petits tas. Parfois, c’était un caillou qui attirait leur attention alors, comme pour les feuilles, elles le posaient avec soin dans leur cachette. Et chaque trouvaille qu’elles faisaient était accompagnée par cette odeur de nature qui reste en mémoire comme une inscription gravée sur un mur de pierre.
Le lendemain matin, Maman et les fillettes allèrent à la laiterie. Maman portait un bidon en aluminium dont le couvercle était relié par une chaînette à la poignée de bois. Émie aimait la douceur de l’étable, la chaleur des vaches toutes proches et la tiédeur du lait qu’elle buvait. Elle s’en délectait comme une récompense qui fait du bien après avoir parcouru plusieurs kilomètres à pied. À peine rentrée à la maison, Maman faisait bouillir le lait. Quel régal de le boire avec sa mousse encore frémissante ! Émie se léchait les lèvres pour ne rien perdre de ce nectar bon au goût et pour la santé. Parfois, elle attendait un peu que la « peau » se fût formée dans la casserole encore chaude.
Lillie n’aimait pas les vaches ni l’étable et encore bien moins le lait. Alors, quand sa mère lui en servait un plein bol, doucement elle appelait sa sœur qui ne reculait devant rien. Et « hop », on n’en parlait plus !
Les Joli vivaient à l’époque où la marche était le moyen de locomotion le plus utilisé pour se déplacer en famille. Seul Papa possédait une Mobylette pour se rendre à son travail. Les paysans avaient des chevaux pour tirer les charrettes, car rares étaient ceux qui roulaient en véhicule à moteur.
Quand il fallait partir plus loin que les fermes toutes proches ou la campagne environnante, l’autocar vous emmenait jusqu’à la ville. Il y avait peu de rotations quotidiennes, il ne fallait donc pas le manquer.
La famille allait souvent voir d’autres amis au village voisin. Lorsqu’ils allaient chez eux, c’était toujours la fête et les interdits sautaient. Le plus intéressant était de traverser le champ des vaches pour aller se baigner dans la rivière en contrebas. Émie prenait son élan et courrait à toutes jambes au milieu des ruminants, passait sous le fil électrique… Ouf ! et sautait dans l’eau fraîche.
La Galaure glissait paisiblement au milieu des prés sur un lit de cailloux si régulier qu’on aurait pu croire qu’une main bienfaitrice l’avait posé là, sur le sable, entre herbages et rangées de peupliers. La rivière suivait son cours en émettant de légers clapotis. Ses méandres sans fin l’amenaient jusqu’au Rhône dans lequel elle se jetait volontairement. Le paysage inspirait la plénitude si bien que même le vent osait à peine y souffler. Quant aux oiseaux, ils avaient appris à chanter en sourdine pour respecter le calme des lieux et apporter un doux bonheur musical à tous.
C’est ainsi et ici que nous vivions, Papa, Maman, Émie et moi.
La famille s’agrandit !
Monsieur et Madame Sarment, nos voisins, étaient rapidement devenus nos amis et nous prenions beaucoup de plaisir à les visiter. Un jour, au cours de l’une de ces visites, nous avons eu la joie de découvrir, au milieu de la grande salle dans laquelle on accédait directement en franchissant la porte d’entrée, une immense corbeille où se lovait la chienne de la maison… et ses petits. Cette rencontre avec cette portée de cinq magnifiques chiots fut un véritable émerveillement.
Leur mère était de race « border collie », quant au père, personne ne savait vraiment. Mais les petits étaient bien là, trois jolies femelles belles et douces et deux mâles forts et déjà canailles. Nous restions en extase devant ce spectacle émouvant tout en posant des questions à Mme Sarment qui s’occupait des bébés et de la « famille chien » au quotidien. Elle était avare de réponses et s’accommodait de la situation. Elle était persuadée qu’elle n’aurait aucune difficulté à placer les chiots une fois le sevrage achevé.
Émie voulut absolument en prendre un dans ses bras, celui qui attira le plus son œil. Dès l’instant où il se blottit contre sa poitrine, elle sut qu’il ferait partie de notre famille. Papa et Maman n’étaient pas contre le fait d’avoir un autre animal dans la maison dans la mesure où elle proposait un jardin suffisamment vaste pour qu’il puisse courir tout à loisir. Ils nous l’avaient répété à plusieurs reprises et nous avions enregistré ces conditions. Aujourd’hui, elles étaient réunies et ils devaient tenir leur promesse. Papa et Maman acceptèrent qu’il devienne notre compagnon de jeu. Émie nous expliqua tout ce qu’elle allait pouvoir faire avec lui, dehors, là où elle se trouvait la plus grande partie du temps.
Il s’appellera Boby et ce sera mon chien, avait-elle dit bien avant l’approbation officielle de nos parents.
Boby avait le poil blanc et noir, comme la plupart de ceux de sa race (même si celui-ci était né de « père et de race inconnus »), mais Boby avait une chose en plus qui attendrissait ma petite sœur : un regard malicieux qui n’était pas sans lui déplaire et qui en annonçait déjà beaucoup sur les longs après-midi de jeu à venir.
Bien évidemment, les Sarment étaient contents à l’idée d’avoir placé un chiot et rempli des fillettes de joie. Pour ma part, le fait qu’Émie s’accapare Boby ne me dérangeait pas. Je préférais câliner mon chat Coquin dont le caractère me correspondait plus. Sur le chemin du retour, les commentaires allèrent grand train :
Je ferai ça avec Boby… Je lui apprendrai ceci et il dormira là… Trois semaines à attendre avant qu’il soit sevré, c’est long !
Elle se sentait investie d’une grande responsabilité, la première qu’on lui confiait et non la moindre : s’occuper de son chien. Elle avait pour mission de lui aménager un nid douillet dans la maison pour qu’il soit au chaud, surtout les jours de pluie quand il ne pourrait pas rester dehors.
Ce sera un petit coin rien que pour lui, sous les escaliers qui descendent des chambres, précisa-t-elle. Il pourra ainsi être avec nous dans la grande pièce à vivre. Je ne veux pas qu’il vive comme les autres chiens des fermes. Ils passent leur existence dehors et vont s’abriter à des endroits qui ne dérangent personne. Non ! C’est hors de question.
Ma sœur était déterminée et nos parents lui faisaient confiance. Pour la première fois de sa petite vie, elle allait avoir quelqu’un à aimer et « rien que pour elle ». Vingt et un jours plus tard, et autant de bâtons tracés à la craie et puis rayés sur un morceau d’ardoise, le sevrage fut terminé. Direction la ferme d’à côté ! Assis sur le perron de la maison de M. et Mme Sarment, Boby reconnut Émie et accourut vers elle pour lui faire la « fête ». Une joie immense envahit ma sœur. C’était parti pour une longue et inséparable aventure à deux.
La boule de poils blancs et noirs grandissait rapidement et se nourrissait de tout. L’animal n’était pas difficile. Il passait une bonne partie de sa journée à jouer dehors, mais connaissait l’heure à laquelle sa petite maîtresse rentrait de l’école. Et quand cette heure arrivait, il attendait sagement devant l’entrée. À peine avait-elle franchi le portail qu’il lui faisait la fête. Elle goûtait puis faisait ses devoirs ; il patientait. Mais une fois les leçons terminées, ils partaient en promenade, sans laisse, car Boby obéissait aux rappels d’Émie… Enfin, la plupart du temps…
Un jour, ce ne fut pas le cas. Il prit la poudre d’escampette. Émie courut derrière lui en le menaçant de le priver de dessert. Boby, chien fougueux, filait à perdre haleine puis, soudain, s’arrêta. Il attendit qu’elle le rejoigne, allongé sur l’herbe. Arrivée à sa hauteur, elle le sermonna juste ce qu’il fallait et s’étendit à ses côtés le temps de reprendre son souffle. Elle avait eu peur de le perdre. Boby, reconnaissant, lui léchouillait le visage. L’incident presque oublié, ils repartirent sur le chemin de la maison, elle contente de ne pas avoir perdu son ami et lui, heureux de s’être défoulé.
Le border collie a toujours été employé pour l’encadrement des animaux de ferme qui paissent dans les champs. La nature lui a offert une grande résistance à la course et son instinct lui dicte sa conduite de gardien. Mais il a besoin d’éducation pour obéir aux injonctions du fermier ou du berger. Dans le cas de Boby, un dressage s’imposait !
À peine remise de ses émotions, Émie s’empressa d’apprendre à son chien à obéir. Le dressage n’était pas au point, comme elle l’aurait souhaité, mais il y avait du mieux. Elle était fière et heureuse de se promener avec lui, car il l’écoutait et ainsi, elle pouvait l’emmener partout où elle se rendait.
À l’occasion d’une visite chez les Sarment, ils purent constater que le chiot était devenu un bel animal, bien éduqué et en bonne santé. Joyeux, ils félicitèrent ma sœur pour l’attention qu’elle lui prêtait et pour les progrès qu’il avait faits. La mère de Boby renifla sa progéniture sous toutes les coutures. Elle semblait reconnaissante et, de ce fait, ne fit preuve d’aucune animosité envers Émie.
Chez nous, les animaux faisaient bon ménage. La cohabitation se passait bien, et ceci à la grande satisfaction de nos parents. Boby, malgré sa taille, était encore un bébé et j’étais un peu inquiète pour Coquin. Mais les deux compères s’entendaient comme « larrons en foire » et les occasions de jouer ne manquaient pas. On les voyait souvent se poursuivre dans la maison et finir leur course ventre à terre dans le jardin.
Quand Coquin n’avait pas envie de batifoler, il allait se prélasser au soleil sur le pas de la porte ou sous la fenêtre d’où il pouvait dormir d’un œil, et de l’autre, surveiller les allées et venues.
Boby et Coquin
Un jour, alors que nous aidions Maman dans la cuisine, nous vîmes Boby et Coquin traverser la pièce à toute vitesse et se placer en sentinelle de chaque côté du buffet, la queue battant l’air. Ils attendaient… et nous aussi. Nul ne savait ce qu’il se passait ni ce qu’ils avaient vu. La chasse se poursuivit à l’étage. Boby savait que l’accès lui était interdit, mais il fut plus rapide que nous qui grimpâmes les escaliers quatre à quatre pour ne surtout rien manquer.
À peine arrivées en haut, nous vîmes nos deux compères qui déjà avaient pris position à leurs places stratégiques situées en bordure de lit et qui, à nouveau, attendaient. Nous espérions voir sortir quelque chose d’en dessous du lit, nous retenions notre souffle et n’osions pas rire. Le mystère était à son comble. Émie, ne tenant plus en place, se glissa sous le lit, à plat ventre, en espérant probablement y trouver la chose tant convoitée. Elle voulait en avoir le cœur net ! Elle ne vit rien ! Lorsqu’elle voulut ressortir, elle n’y parvint pas. Rien ne bougeait, ni Coquin ni Boby ni Émie. Et moi, dans tout ça, j’hésitais entre éclater de rire et aider ma petite sœur. Je pris l’option de faire les deux.
Au bout d’un certain temps qui parut interminable, une minuscule souris sortit comme un boulet de canon d’une cachette que personne n’avait trouvée. Elle tremblait de peur de n’être qu’une bouchée pour nos deux cerbères. Boby et Coquin, surpris, partirent aux trousses du rongeur qui, malgré sa peur d’être dévoré tout cru, réussit à leur échapper. Nos deux compagnons bredouilles, mais contents d’eux et persuadés que la prochaine fois serait la bonne, repartirent dormir, mais seulement d’un œil. Nous rejoignîmes Maman à la cuisine tout en riant pour lui narrer ce qu’il venait de se passer.
Il n’était pas rare de trouver des souris dans une ferme, mais elles s’aventuraient rarement dans les pièces à vivre, domaine du chat de la maison qui « veillait au grain ». Chacun se tenait à bonne distance de l’autre.
Le mot avait dû passer, car, dès lors, on ne vit plus de rongeur dans la maison. Boby et Coquin durent se trouver une autre occupation.
Les promenades d’Émie
Émie aimait courir dans les champs de maïs, car on ne la voyait pas au milieu des plants dont les hautes tiges la dépassaient nettement. Elle se dissimulait, ravie d’entendre notre père, tout proche, l’appeler sans la voir. Elle faisait la sourde oreille puis quelques courts instants plus tard, réapparaissait comme une fleur, un sourire de circonstance posé sur son visage d’ange. Papa craquait et la prenait dans ses bras, attendri par la mine réjouie et presque innocente de ma petite sœur.
La récolte terminée et les silos remplis à ras bord, une partie des épis tombés au sol étaient ramassés. Rien ne se perdait. Ils serviraient, pour toute une année, à nourrir les poules et autres animaux de la ferme. Je suivais la fermière et les récoltais. Je l’imitais en les posant sur un endroit propre avant de les ranger méticuleusement par taille. Nous les comptions et les entassions avec méthode.
Les poules étaient devenues les compagnes de jeu d’Émie. Elle leur avait toutes attribué un nom et jouait à la maîtresse d’école… Dans ce rôle, elle n’était pas encore experte et ses « élèves », au moins que l’on puisse dire, étaient plutôt indisciplinées. Ça gloussait dans tous les sens et s’éparpillait ici et là. Alors, elle leur courait après puis, se rendant compte de ses efforts inutiles, se munissait du seau rempli de grains de maïs dont elles étaient friandes. Elles arrivaient au pas de course.
Une fois « l’école » terminée, elle me suivait jusqu’à la cuisine où je surveillais l’avancée du repas. Elle le supervisait dans l’espoir de trouver quelque chose à grignoter.
Sur une des parcelles du terrain agricole attenant au nôtre étaient cultivés des cornichons. Nous y allions de bon cœur pour participer à la cueillette. Nous nous accroupissions et marchions à petits pas en nous dandinant, comme le font les canards. Nous étions autorisées à en manger quelques-uns sous l’œil amusé de la fermière qui regardait Émie, assise par terre, croquant plus que ramassant. Moi, je raffolais de leur petit goût acide.
Au fin fond de la ferme avait été construit un grand hangar : c’était le séchoir à tabac. Après la récolte, les grandes feuilles étaient suspendues à de longs fils d’acier tendus de part et d’autre du bâtiment, comme des fils à linge. Les feuilles étaient transpercées par ces fils puis pendues tête en bas pour faciliter le séchage. La scène était jolie à voir et l’endroit sentait bon. Quelques semaines suffisaient afin que le « vert chlorophylle » de la plante fraîchement cueillie passe au jaune délavé, puis au marron. Une fois le séchage terminé, les fils étaient décrochés et les feuilles au ton brun doré retirées avant d’être stockées à plat et avec précaution, dans de grands panneaux de tissus noués en ballots. Un camion faisait sa tournée et transportait le tout à l’usine de transformation.
Émie aimait se retirer discrètement au bord de la Galaure. Elle s’asseyait en tailleur, se tenait bien droite, fermait les yeux et respirait à pleins poumons l’air de la campagne drômoise. Ce cérémonial, elle se l’était inventé et il lui appartenait. Ainsi, elle appréciait cette plénitude, celle de pouvoir se remplir de toutes ces senteurs, d’écouter le silence et d’être surprise par un bruissement de feuille. Alors, elle ouvrait les yeux. Bien souvent, le perturbateur n’était que le chat de la ferme qui cherchait quelqu’un pour le câliner.
