Émile, ou De l'éducation - Jean-Jacques Rousseau - E-Book

Émile, ou De l'éducation E-Book

Jean Jacques Rousseau

0,0
0,49 €

oder
-100%
Sammeln Sie Punkte in unserem Gutscheinprogramm und kaufen Sie E-Books und Hörbücher mit bis zu 100% Rabatt.

Mehr erfahren.
Beschreibung

Publié en 1762, Émile, ou De l'éducation propose, sous la forme d'un traité romanesque, une pédagogie fondée sur la bonté naturelle et le développement par stades: nourrisson, enfant, adolescent, jeune adulte. Le gouverneur organise une 'éducation négative' qui protège des corruptions sociales, privilégie l'exercice des sens, le travail manuel, l'apprentissage par l'expérience et l'autonomie du jugement. La Profession de foi du vicaire savoyard présente une religion naturelle et une morale intime, tandis que le Livre V esquisse l'éducation de Sophie. Le style allie raisonnement systématique, fable exemplaire et éloquence sensible, dans le contexte des Lumières. Rousseau, Genevois (1712–1778), autodidacte, musicien et botaniste, avait forgé, dans les Discours, une critique des artifices sociaux et de l'inégalité; ses brèves expériences de précepteur, ses retraites à Montmorency et ses souvenirs d'une enfance façonnée par la lecture et la nature nourrissent Émile. Concomitant du Contrat social, l'ouvrage transpose sa politique de la liberté à l'intime. On lira Émile pour la rigueur anthropologique de ses analyses de l'enfance, la puissance normative de son idéal d'autonomie et la modernité de l'apprentissage expérientiel. Malgré la limite d'un modèle genré autour de Sophie, ce livre demeure une source féconde pour pédagogues, philosophes et parents.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB

Veröffentlichungsjahr: 2025

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l’éducation

e-artnow, 2025

Table des matières

Préface d’Émile.
Livre Premier.
Livre Second.
Livre Troisieme.
Livre Quatrieme.
Livre Cinquieme.

Préface d’Émile.

Table des matières

Ce Recueil de réflexions & d’observations, sans ordre, & presque sans suite, fut commencé pour complaire à une bonne mere qui fait penser. Je n’avois d’abord projetté qu’un Mémoire de quelques pages : mon sujet m’entraînant malgré moi, ce Mémoire devint insensiblement une espece d’ouvrage, trop gros, sans doute, pour ce qu’il contient, mais trop petit pour la matiere qu’il traite. J’ai balancé long-tems à le publier ; & souvent il m’a fait sentir, en y travaillant, qu’il ne suffit pas d’avoir écrit quelques brochures pour savoir composer un livre. Après de vains efforts pour mieux faire, je crois devoir le donner tel qu’il est, jugeant qu’il importe de tourner l’attention publique de ce côté-là ; & que, quand mes idées seroient mauvaises, si j’en fais naître de bonnes à d’autres, je n’aurai pas tout-à-fait perdu mon tems. Un homme, qui de sa retraite, jette ses feuilles dans le Public, sans prôneurs, sans parti qui les défende, sans savoir même ce qu’on en pense ou ce qu’on en dit, ne doit pas craindre que, s’il se trompe, on admette ses erreurs sans examen.

Je parlerai peu de l’importance d’une bonne éducation ; je ne m’arrêterai pas non plus à prouver que celle qui est en usage est mauvaise ; mille autres l’ont fait avant moi, & je n’aime point à remplir un livre de choses que tout le monde sait. Je remarquerai seulement, que depuis des tems infinis il n’y a qu’un cri contre la pratique établie, sans que personne s’avise d’en proposer une meilleure. La Littérature & le savoir de notre siecle tendent beaucoup plus à détruire qu’à édifier. On censure d’un ton de maître ; pour proposer, il en faut prendre un autre, auquel la hauteur philosophique se complaît moins. Malgré tant d’écrits, qui n’ont, dit-on, pour but que l’utilité publique, la premiere de toutes les utilités, qui est l’art de former des hommes, est encore oubliée. Mon sujet étoit tout neuf après le livre de Locke, & je crains fort qu’il ne le soit encore après le mien.

On ne connoît point l’enfance : sur les fausses idées qu’on en a, plus on va, plus on s’égare. Les plus sages s’attachent à ce qu’il importe aux hommes de savoir, sans considérer ce que les enfans sont en état d’apprendre. Ils cherchent toujours l’homme dans l’enfant, sans penser à ce qu’il est avant que d’être homme. Voilà l’étude à laquelle je me suis le plus appliqué, afin que, quand toute ma méthode seroit chimérique & fausse, on pût toujours profiter de mes observations. Je puis avoir très-mal vu ce qu’il faut faire, mais je crois avoir bien vu le sujet sur lequel on doit opérer. Commencez donc par mieux étudier vos éleves ; car très-assurément, vous ne les connoissez point. Or si vous lisez ce livre dans cette vue, je ne le crois pas sans utilité pour vous.

À l’égard de ce qu’on appellera la partie systématique, qui n’est autre chose ici que la marche de la nature, c’est-là ce qui déroutera le plus le Lecteur ; c’est aussi par-là qu’on m’attaquera sans doute ; & peut-être n’aura-t-on pas tort. On croira moins lire un Traité d’éducation, que les rêveries d’un visionnaire sur l’éducation. Qu’y faire ? Ce n’est pas sur les idées d’autrui que j’écris ; c’est sur les miennes. Je ne vois point comme les autres hommes ; il y a long-tems qu’on me l’a reproché. Mais dépend-il de moi de me donner d’autres yeux, & de m’affecter d’autres idées ? Non. Il dépend de moi de ne point abonder dans mon sens, de ne point croire être seul plus sage que tout le monde ; il dépend de moi, non de changer de sentiment, mais de me défier du mien : voilà tout ce que je puis faire, & ce que je fais. Que si je prends quelquefois le ton affirmatif, ce n’est point pour en imposer au Lecteur ; c’est pour lui parler comme je pense. Pourquoi proposerois-je par forme de doute ce dont, quant à moi, je ne doute point ? Je dis exactement ce qui se passe dans mon esprit.

En exposant avec liberté mon sentiment, j’entends si peu qu’il fasse autorité, que j’y joins toujours mes raisons, afin qu’on les pese & qu’on me juge : mais quoique je ne veuille point m’obstiner à défendre mes idées, je ne me crois pas moins obligé de les proposer ; car les maximes sur lesquelles je suis d’un avis contraire à celui des autres, ne sont point indifférentes. Ce sont de celles dont la vérité ou la fausseté importe à connoître, & qui font le bonheur ou le malheur du genre-humain.

Proposez ce qui est faisable, ne cesse-t-on de me répéter. C’est comme si l’on me disoit ; proposez de faire ce qu’on fait ; ou du moins, proposez quelque bien qui s’allie avec le mal existant. Un tel projet, sur certaines matieres, est beaucoup plus chimérique que les miens : car dans cet alliage le bien se gâte, & le mal ne se guérit pas. J’aimerois mieux suivre en tout la pratique établie que d’en prendre une bonne à demi : il y auroit moins de contradiction dans l’homme ; il ne peut tendre à la fois à deux buts opposés. Peres & Meres, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire. Dois-je répondre de votre volonté ?

En toute espece de projet, il y a deux choses à considérer : premierement, la bonté absolue du projet ; en second lieu, la facilité de l’exécution.

Au premier égard, il suffit, pour que le projet soit admissible & praticable en lui-même, que ce qu’il a de bon soit dans la nature de la chose ; ici, par exemple, que l’éducation proposée soit convenable à l’homme, & bien adaptée au cœur humain.

La seconde considération dépend de rapports donnés dans certaines situations : rapports accidentels à la chose, lesquels, par conséquent, ne sont point nécessaires, & peuvent varier à l’infini. Ainsi telle éducation peut être praticable en Suisse & ne l’être pas en France ; telle autre peut l’être chez les Bourgeois, & telle autre parmi les Grands. La facilité plus ou moins grande de l’exécution dépend de mille circonstances, qu’il est impossible de déterminer autrement que dans une application particuliere de la méthode à tel ou à tel pays, à telle ou à telle condition. Or toutes ces applications particulieres n’étant pas essentielles à mon sujet, n’entrent point dans mon plan. D’autres pourront s’en occuper, s’ils veulent, chacun pour le Pays ou l’État qu’il aura en vue. Il me suffit que par-tout où naîtront des hommes, on puisse en faire ce que je propose ; & qu’ayant fait d’eux ce que je propose, on ait fait ce qu’il y a de meilleur & pour eux-mêmes & pour autrui. Si je ne remplis pas cet engagement, j’ai tort sans doute ; mais si je le remplis, on auroit tort aussi d’exiger de moi davantage ; car je ne promets que cela.

Livre Premier.

Table des matières

TOut est bien, sortant des mains de l’Auteur des choses : tout dégénere entre les mains de l’homme. Il force une terre à nourrir les productions d’une autre, un arbre à porter les fruits d’un autre : il mêle & confond les climats, les élémens, les saisons : il mutile son chien, son cheval, son esclave : il bouleverse tout, il défigure tout : il aime la difformité, les monstres : il ne veut rien, tel que l’a fait la nature, pas même l’homme ; il le faut dresser pour lui, comme un cheval de manége ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin.

Sans cela, tout iroit plus mal encore, & notre espece ne veut pas être façonnée à demi. Dans l’état où sont désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à lui-même parmi les autres, seroit le plus défiguré de tous. Les préjugés, l’autorité, la nécessité, l’exemple, toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étoufferoient en lui la nature, & ne mettroient rien à la place. Elle y seroit comme un arbrisseau que le hazard fait naître au milieu d’un chemin, & que les passans font bientôt périr, en le heurtant de toutes parts & le pliant dans tous les sens.

C’est à toi que je m’adresse, tendre & prévoyante mere 1, qui sçus t’écarter de la grande route, & garantir l’arbrisseau naissant du choc des opinions humaines ! Cultive, arrose la jeune plante avant qu’elle meure ; ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l’ame de ton enfant : un autre en peut marquer le circuit ; mais toi seule y dois poser la barriere 2.

On façonne les plantes par la culture, & les hommes par l’éducation. Si l’homme naissoit grand & fort, sa taille & sa force lui seroient inutiles jusqu’à ce qu’il eût appris à s’en servir : elles lui seroient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l’assister 3 ; &, abandonné à lui-même, il mourroit de misere avant d’avoir connu ses besoins. On se plaint de l’état de l’enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri si l’homme n’eût commencé par être enfant.

Nous naissons foibles, nous avons besoin de forces : nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance : nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance & dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des choses. Le développement interne de nos facultés & de nos organes est l’éducation de la nature : l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; & l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent, est l’éducation des choses.

Chacun de nous est donc formé par trois sortes de Maîtres. Le Disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, & ne sera jamais d’accord avec lui-même : celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but & vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.

Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous ; celle des choses n’en dépend qu’à certains égards. Celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres ; encore ne le sommes-nous que par supposition : car qui est-ce qui peut espérer de diriger entierement les discours et les actions de tous ceux qui environnent un enfant ?

Sitôt donc que l’éducation est un art, il est presque impossible qu’elle réussisse, puisque le concours nécessaire à son succès ne dépend de personne. Tout ce qu’on peut faire à force de soins est d’approcher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour l’atteindre.

Quel est ce but ? c’est celui même de la nature ; cela vient d’être prouvé. Puisque le concours des trois éducations est nécessaire à leur perfection, c’est sur celle à laquelle nous ne pouvons rien qu’il faut diriger les deux autres. Mais peut-être ce mot de nature a-t-il un sens trop vague : il faut tâcher ici de le fixer.

La nature, nous dit-on, n’est que l’habitude 4. Que signifie cela ? N’y a-t-il pas des habitudes qu’on ne contracte que par force & qui n’étouffent jamais la nature ? Telle est, par exemple, l’habitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mise en liberté garde l’inclinaison qu’on l’a forcée à prendre ; mais la séve n’a point changé pour cela sa direction primitive, & si la plante continue à végéter, son prolongement redevient vertical. Il en est de même des inclinations des hommes. Tant qu’on reste dans le même état, on peut garder celles qui résultent de l’habitude & qui nous sont le moins naturelles ; mais sitôt que la situation change, l’habitude cesse & le naturel revient. L’éducation n’est certainement qu’une habitude. Or, n’y a-t-il pas des gens qui oublient & perdent leur éducation, d’autres qui la gardent ? d’où vient cette différence ? S’il faut borner le nom de nature aux habitudes conformes à la nature, on peut s’épargner ce galimathias.

Nous naissons sensibles, & dès notre naissance nous sommes affectés de diverses manieres par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons, pour ainsi dire, la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d’abord selon qu’elles nous sont agréables ou déplaisantes, puis selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous & ces objets, & enfin selon les jugemens que nous en portons sur l’idée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s’étendent & s’affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles & plus éclairés : mais, contraintes par nos habitudes, elles s’alterent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j’appelle en nous la nature.

C’est donc à ces dispositions primitives, qu’il faudroit tout rapporter ; & cela se pourroit, si nos trois éducations n’étoient que différentes : mais que faire quand elles sont opposées ; quand au lieu d’élever un homme pour lui-même on veut l’élever pour les autres ? Alors le concert est impossible. Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen ; car on ne peut faire à la fois l’un & l’autre.

Toute société partielle, quand elle est étroite & bien unie, s’aliene de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux 5. Cet inconvénient est inévitable, mais il est foible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. Au-dehors le Spartiate étoit ambitieux, avare, inique : mais le désintéressement, l’équité, la concorde régnoient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel Philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.

L’homme naturel est tout pour lui ; il est l’unité numérique, l’entier absolu ; qui n’a de rapport qu’à lui-même ou à son semblable. L’homme civil n’est qu’une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, & dont la valeur est dans son rapport avec l’entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, & transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croye plus un, mais partie de l’unité, & ne soit plus sensible que dans le tout. Un Citoyen de Rome n’étoit ni Caïus, ni Lucius ; c’étoit un Romain : même il aimoit la patrie exclusivement à lui. Regulus se prétendoit Carthaginois, comme étant devenu le bien de ses maîtres. En sa qualité d’étranger, il refusoit de siéger au Sénat de Rome ; il falut qu’un Carthaginois le lui ordonnât. Il s’indignoit qu’on voulût lui sauver la vie. Il vainquit, & s’en retourna triomphant mourir dans les supplices. Cela n’a pas grand rapport, ce me semble, aux hommes que nous connaissons.

Le Lacédémonien Pédarete se présente pour être admis au conseil des trois cens ; il est rejeté. Il s’en retourne tout joyeux de ce qu’il s’est trouvé dans Sparte trois cens hommes valans mieux que lui. Je suppose cette démonstration sincere, & il y a lieu de croire qu’elle l’étoit : voilà le citoyen.

Une femme de Sparte avoit cinq fils à l’armée, & attendoit des nouvelles de la bataille. Un Ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant. Vos cinq fils ont été tués. Vil Esclave, t’ai-je demandé cela ? Nous avons gagné la victoire ! La mere court au Temple, & rend graces aux Dieux. Voilà la citoyenne.

Celui qui dans l’ordre civil veut conserver la primauté des sentiments de la nature, ne sait ce qu’il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre ses penchans & ses devoirs, il ne sera jamais ni homme ni citoyen ; il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours ; un François, un Anglois, un Bourgeois ; ce ne sera rien.

Pour être quelque chose, pour être soi-même & toujours un, il faut agir comme on parle ; il faut être toujours décidé sur le parti que l’on doit prendre, le prendre hautement, & le suivre toujours. J’attends qu’on me montre ce prodige pour savoir s’il est homme ou citoyen, ou comment il s’y prend pour être à la fois l’un & l’autre.

De ces objets nécessairement opposés, viennent deux formes d’institutions contraires ; l’une publique & commune, l’autre particuliere & domestique.

Voulez-vous prendre une idée de l’éducation publique ? Lisez la République de Platon. Ce n’est point un ouvrage de politique, comme le pensent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres. C’est le plus beau traité d’éducation qu’on ait jamais fait.

Quand on veut renvoyer au pays des chimeres, on nomme l’institution de Platon. Si Lycurgue n’eût mis la sienne que par écrit, je la trouverois bien plus chimérique. Platon n’a fait qu’épurer le cœur de l’homme ; Lycurgue l’a dénaturé.

L’institution publique n’existe plus, & ne peut plus exister ; parce qu’où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots patrie & citoyen, doivent être effacés des langues modernes. J’en sais bien la raison, mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon sujet.

Je n’envisage pas comme une institution publique ces risibles établissemens qu’on appelle Colleges6. Je ne compte pas non plus l’éducation du monde, parce que cette éducation tendant à deux fins contraires, les manque toutes deux : elle n’est propre qu’à faire des hommes doubles, paroissant toujours rapporter tout aux autres, & ne rapportant jamais rien qu’à eux seuls. Or ces démonstrations étant communes à tout le monde, n’abusent personne. Ce sont autant de soins perdus.

De ces contradictions nait celle que nous éprouvons sans cesse en nous-mêmes. Entraînés par la nature & par les hommes dans des routes contraires, forcés de nous partager entre ces diverses impulsions, nous en suivons une composée qui ne nous mene ni à l’un ni à l’autre but. Ainsi combattus & flottans durant tout le cours de notre vie, nous la terminons sans avoir pu nous accorder avec nous, & sans avoir été bons ni pour nous ni pour les autres.

Reste enfin l’éducation domestique ou celle de la nature. Mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet qu’on se propose pouvoit se réunir en un seul, en ôtant les contradictions de l’homme, on ôteroit un grand obstacle à son bonheur. Il faudroit pour en juger le voir tout formé ; il faudroit avoir observé ses penchans, vu ses progrès, suivi sa marche : il faudroit en un mot, connoître l’homme naturel. Je crois qu’on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.

Pour former cet homme rare, qu’avons-nous à faire ? Beaucoup, sans doute ; c’est d’empêcher que rien ne soit fait. Quand il ne s’agit que d’aller contre le vent, on louvoie ; mais si la mer est forte & qu’on veuille rester en place, il faut jeter l’ancre. Prends garde, jeune pilote, que ton cable ne file ou que ton ancre ne laboure, & que le vaisseau ne dérive avant que tu t’en sois apperçu.

Dans l’ordre social, où toutes les places sont marquées, chacun doit être élevé pour la sienne. Si un particulier formé pour sa place en sort, il n’est plus propre à rien. L’éducation n’est utile qu’autant que la fortune s’accorde avec la vocation des parens ; en tout autre cas elle est nuisible à l’éleve, ne fût-ce que par les préjugés qu’elle lui a donnés. En Égypte, où le fils étoit obligé d’embrasser l’état de son pere, l’éducation du moins avoit un but assuré ; mais parmi nous où les rangs seuls demeurent, & où les hommes en changent sans cesse, nul ne sait si en élevant son fils pour le sien il ne travaille pas contre lui.

Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme, & quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon éleve à l’épée, à l’église, au barreau, peu m’importe. Avant la vocation des parens la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre ; il sera premierement homme ; tout ce qu’un homme doit être, il saura l’être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit, & la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne. Occupavi te, fortuna, atque cepi : omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses7.

Notre véritable étude est celle de la condition humaine. Celui d’entre nous qui sait le mieux supporter les biens & les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé : d’où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu’en exercices. Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre ; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur est notre nourrice. Aussi ce mot éducation avoit-il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus : il signifioit nourriture. Educit obstetrix, dit Varron ; educat nutrix, instituit pœdagogus, docet magister8. Ainsi l’éducation, l’institution, l’instruction sont trois choses aussi différentes dans leur objet, que la gouvernante, le précepteur & le maître. Mais ces distinctions sont mal entendues ; & pour être bien conduit, l’enfant ne doit suivre qu’un seul guide.

Il faut donc généraliser nos vues, & considérer dans notre éleve l’homme abstrait, l’homme exposé à tous les accidens de la vie humaine. Si les hommes naissoient attachés au sol d’un pays, si la même saison duroit toute l’année, si chacun tenoit à sa fortune de maniere à n’en pouvoir jamais changer, la pratique établie seroit bonne à certains égards ; l’enfant élevé pour son état, n’en sortant jamais, ne pourroit être exposé aux inconvénients d’un autre. Mais vu la mobilité des choses humaines ; vu l’esprit inquiet & remuant de ce siecle qui bouleverse tout à chaque génération, peut-on concevoir une méthode plus insensée que d’élever un enfant comme n’ayant jamais à sortir de sa chambre, comme devant être sans cesse entouré de ses gens ? Si le malheureux fait un seul pas sur la terre, s’il descend d’un seul degré, il est perdu. Ce n’est pas lui apprendre à supporter la peine ; c’est l’exercer à la sentir.

On ne songe qu’à conserver son enfant ; ce n’est pas assez : on doit lui apprendre à se conserver étant homme, à supporter les coups du sort, à braver l’opulence & la misere, à vivre s’il le faut dans les glaces d’Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions pour qu’il ne meure pas ; il faudra pourtant qu’il meure : & quand sa mort ne seroit pas l’ouvrage de vos soins, encore seroient-ils mal entendus. Il s’agit moins de l’empêcher de mourir que de le faire vivre. Vivre ce n’est pas respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence. L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années ; mais celui qui a le plus senti la vie. Tel s’est fait enterrer à cent ans, qui mourut dès sa naissance. Il eût gagné d’aller au tombeau dans sa jeunesse, s’il eût vécu du moins jusqu’à ce tems là.

Toute notre sagesse consiste en préjugés serviles ; tous nos usages ne sont qu’assujettissement, gêne & contrainte. L’homme civil nait, vit & meurt dans l’esclavage : à sa naissance on le coud dans un maillot ; à sa mort on le cloue dans une biere ; tant qu’il garde la figure humaine, il est enchaîné par nos institutions.

On dit que plusieurs Sages-Femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfans nouveau-nés, lui donner une forme plus convenable : & on le souffre ! Nos têtes seroient mal de la façon de l’Auteur de notre être : il nous les faut façonner au dehors par les Sages-Femmes, & au dedans par les Philosophes. Les Caraïbes sont de la moitié plus heureux que nous.

“ À peine l’enfant est-il sorti du sein de la mere, & à peine jouit-il de la liberté de mouvoir & d’étendre ses membres, qu’on lui donne de nouveaux liens. On l’emmaillote, on le couche la tête fixée & les jambes allongées, les bras pendans à côté du corps ; il est entouré de linges & de bandages de toute espece, qui ne lui permettent pas de changer de situation. Heureux si on ne l’a pas serré au point de l’empêcher de respirer, & si on a eu la précaution de le coucher sur le côté, afin que les eaux qu’il doit rendre par la bouche puissent tomber d’elles-mêmes ; car il n’auroit pas la liberté de tourner la tête sur le côté pour en faciliter l’écoulement 9 ”.

L’enfant nouveau-né a besoin d’étendre & de mouvoir ses membres, pour les tirer de l’engourdissement, où, rassemblés en un peloton, ils ont resté si long-tems. On les étend, il est vrai, mais on les empêche de se mouvoir ; on assujettit la tête même par des têtieres : il semble qu’on a peur qu’il n’ait l’air d’être en vie.

Ainsi l’impulsion des parties internes d’un corps qui tend à l’accroissement, trouve un obstacle insurmontable aux mouvemens qu’elle lui demande. L’enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il étoit moins à l’étroit, moins gêné, moins comprimé dans l’amnios, qu’il n’est dans ses langes : je ne vois pas ce qu’il a gagné de naître.

L’inaction, la contrainte où l’on retient les membres d’un enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l’enfant de se fortifier, de croître, & altérer sa constitution. Dans les lieux où l’on n’a point ces précautions extravagantes, les hommes sont tous grands, forts, bien proportionnés10. Les pays où l’on emmaillote les enfans sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espece. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendroit volontiers perclus pour les empêcher de s’estropier.

Une contrainte si cruelle pourroit-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur & de peine : ils ne trouvent qu’obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu’un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s’irritent, ils crient. Leurs premieres voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu’ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu’ils éprouvent sont des tourments. N’ayant rien de libre que la voix, comment ne s’en serviroient-ils pas pour se plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu’eux.

D’où vient cet usage déraisonnable ? D’un usage dénaturé. Depuis que les meres, méprisant leur premier devoir, n’ont plus voulu nourrir leurs enfans ; il a falu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi meres d’enfans étrangers pour qui la nature ne leur disoit rien, n’ont cherché qu’à s’épargner de la peine. Il eût falu veiller sans cesse sur un enfant en liberté : mais quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s’embarrasser de ses cris. Pourvu qu’il n’y ait pas des preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, qu’importe au surplus qu’il périsse, ou qu’il demeure infirme le reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps ; &, quoi qu’il arrive, la nourrice est disculpée.

Ces douces meres, qui débarrassées de leurs enfans, se livrent gaîment aux amusements de la ville, savent-elles cependant quel traitement l’enfant dans son maillot reçoit au village ? Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; & tandis que sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu’on a trouvés dans cette situation, avoient le visage violet : la poitrine fortement comprimée ne laissant pas circuler le sang, il remontoit à la tête ; & l’on croyoit le patient fort tranquille, parce qu’il n’avoit pas la force de crier. J’ignore combien d’heures un enfant peut rester en cet état sans perdre la vie, mais je doute que cela puisse aller fort loin. Voilà, je pense, une des plus grandes commodités du maillot.

On prétend que les enfans en liberté pourroient prendre de mauvaises situations, & se donner des mouvemens capables de nuire à la bonne conformation de leurs membres. C’est là un de ces vains raisonnemens de notre fausse sagesse, & que jamais aucune expérience n’a confirmés. De cette multitude d’enfans qui, chez des peuples plus sensés que nous, sont nourris dans toute la liberté de leurs membres, on n’en voit pas un seul qui se blesse ni s’estropie ; ils ne sauroient donner à leurs mouvemens la force qui peut les rendre dangereux, & quand ils prennent une situation violente, la douleur les avertit bientôt d’en changer.

Nous ne nous sommes pas encore avisés de mettre au maillot les petits des chiens, ni des chats ; voit-on qu’il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence ? Les enfans sont plus lourds ; d’accord : mais à proportion ils sont aussi plus foibles. À peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s’estropieroient-ils ? Si on les étendoit sur le dos, ils mourroient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner.

Non contentes d’avoir cessé d’alaiter leurs enfans, les femmes cessent d’en vouloir faire ; la conséquence est naturelle. Dès que l’état de mere est onéreux, on trouve bientôt le moyen de s’en délivrer tout-à-fait : on veut faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours, & l’on tourne au préjudice de l’espece, l’attrait donné pour la multiplier. Cet usage, ajouté aux autres causes de dépopulation, nous annonce le sort prochain de l’Europe. Les sciences, les arts, la philosophie & les mœurs qu’elle engendre, ne tarderont pas d’en faire un désert. Elle sera peuplée de bêtes féroces ; elle n’aura pas beaucoup changé d’habitans.

J’ai vu quelquefois le petit manége des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfans. On sait se faire presser de renoncer à cette fantaisie : on fait adroitement intervenir les époux, les Médecins, sur-tout les meres. Un mari qui oseroit consentir que sa femme nourrît son enfant, seroit un homme perdu. L’on en feroit un assassin qui veut se défaire d’elle. Maris prudens, il faut immoler à la paix l’amour paternel ; heureux qu’on trouve à la campagne des femmes plus continentes que les vôtres ! Plus heureux si le tems que celles-ci gagnent n’est pas destiné pour d’autres que vous !

Le devoir des femmes n’est pas douteux : mais on dispute si, dans le mépris qu’elles en font, il est égal pour les enfans d’être nourris de leur lait ou d’un autre ? Je tiens cette question, dont les Médecins sont les juges, pour décidée au souhait des femmes ; & pour moi, je penserois bien aussi qu’il vaut mieux que l’enfant suce le lait d’une nourrice en santé, que d’une mere gâtée, s’il avoit quelque nouveau mal à craindre du même sang dont il est formé.

Mais la question doit-elle s’envisager seulement par le côté physique, & l’enfant a-t-il moins besoin des soins d’une mere que de sa mamelle ? D’autres femmes, des bêtes mêmes pourront lui donner le lait qu’elle lui refuse : la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l’enfant d’une autre au lieu du sien est une mauvaise mere ; comment sera-t-elle une bonne nourrice ? Elle pourra le devenir, mais lentement, il faudra que l’habitude change la nature ; & l’enfant mal soigné aura le tems de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mere.

De cet avantage même résulte un inconvénient, qui seul devroit ôter à toute femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre : c’est celui de partager le droit de mere, ou plutôt de l’aliéner ; de voir son enfant aimer une autre femme, autant & plus qu’elle ; de sentir que la tendresse qu’il conserve pour sa propre mere est une grace, & que celle qu’il a pour sa mere adoptive est un devoir : car où je ai trouvé les soins d’une mere, ne dois-je pas l’attachement d’un fils ?

La maniere dont on remédie à cet inconvénient, est d’inspirer aux enfans du mépris pour leurs nourrices, en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l’enfant, ou l’on congédie la nourrice ; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelques années, il ne la voit plus, il ne la connoit plus. La mere qui croit se substituer à elle, & réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d’un nourrisson dénaturé, elle l’exerce à l’ingratitude ; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui l’a nourri de son lait.

Combien j’insisterois sur ce point, s’il étoit moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles ! Ceci tient à plus de choses qu’on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs, commencez par les meres ; vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette premiere dépravation : tout l’ordre moral s’altère ; le naturel s’éteint dans tous les cœurs ; l’intérieur des maisons prend un air moins vivant ; le spectacle touchant d’une famille naissante n’attache plus les maris, n’impose plus d’égards aux étrangers ; on respecte moins la mere dont on ne voit pas les enfans ; il n’y a point de résidence dans les familles ; l’habitude ne renforce plus les liens du sang ; il n’y a plus ni peres ni meres ni enfants, ni freres, ni sœurs ; tous se connoissent à peine, comment s’aimeroient-ils ? Chacun ne songe plus qu’à soi. Quand la maison n’est qu’une triste solitude, il faut bien aller s’égayer ailleurs.

Mais que les meres daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d’elles-mêmes, les sentimens de la nature se réveiller dans tous les cœurs ; l’État va se repeupler ; ce premier point, ce point seul va tout réunir. L’attrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfans, qu’on croit importun devient agréable ; il rend le pere & la mere plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre, il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante & animée, les soins domestiques font la plus chére occupation de la femme & le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulteroit bientôt une réforme générale ; bientôt la nature auroit repris tous ses droits. Qu’une fois les femmes redeviennent meres, bientôt les hommes redeviendront peres & maris.

Discours superflus ! l’ennui même des plaisirs du monde ne ramene jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé d’être meres ; elle ne le seront plus ; elles ne veulent plus l’être. Quand elles le voudroient, à peine le pourroient-elles : aujourd’hui que l’usage contraire est établi, chacune auroit à combattre l’opposition de toutes celles qui l’approchent, liguées contre un exemple que les unes n’ont pas donné & que les autres ne veulent pas suivre.

Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes d’un bon naturel, qui, sur ce point osant braver l’empire de la mode & les clameurs de leur sexe, remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par l’attrait des biens destinés à celles qui s’y livrent ! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, & sur des observations que je n’ai jamais vues démenties, j’ose promettre à ces dignes meres un attachement solide & constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment filiale de la part de leurs enfans, l’estime & le respect du public, d’heureuses couches sans accident & sans suite, une santé ferme & vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles, & citer en exemple à celles d’autrui.

Point de mere, point d’enfant. Entre eux les devoirs sont réciproques, & s’ils sont mal remplis d’un côté ils seront négligés de l’autre. L’enfant doit aimer sa mere avant de savoir qu’il le doit. Si la voix du sang n’est fortifiée par l’habitude & les soins, elle s’éteint dans les premieres années, & le cœur meurt, pour ainsi dire, avant que de naître. Nous voilà dès les premiers pas hors de la nature.

On en sort encore par une route opposée, lorsqu’au lieu de négliger les soins de mere, une femme les porte à l’excès ; lorsqu’elle fait de son enfant son idole ; qu’elle augmente & nourrit sa foiblesse pour l’empêcher de la sentir, & qu’espérant le soustraire aux lois de la nature, elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans songer combien, pour quelques incommodités dont elle le préserve un moment, elle accumule au loin d’accidens & de périls sur sa tête, & combien c’est une précaution barbare de prolonger la foiblesse de l’enfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans l’eau du Styx. Cette allégorie est belle & claire. Les meres cruelles dont je parle font autrement : à force de plonger leurs enfans dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance, elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espece, dont ils ne manqueront pas d’être la proie étant grands.

Observez la nature, & suivez la route qu’elle vous trace. Elle exerce continuellement les enfans ; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espece ; elle leur apprend de bonne heure ce que c’est que peine & douleur. Les dents qui percent leur donnent la fievre ; des coliques aiguës leur donnent des convulsions ; de longues toux les suffoquent ; les vers les tourmentent ; la pléthore corrompt leur sang ; des levains divers y fermentent, & causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie & danger : la moitié des enfans qui naissent périt avant la huitieme année. Les épreuves faites, l’enfant a gagné des forces, & sitôt qu’il peut user de la vie, le principe en devient plus assuré.

Voilà la regle de la nature. Pourquoi la contrariez-vous ? Ne voyez-vous pas qu’en pensant la corriger vous détruisez son ouvrage, vous empêchez l’effet de ses soins ? Faire au-dehors ce qu’elle fait au-dedans, c’est, selon vous, redoubler le danger ; & au contraire c’est y faire diversion, c’est l’exténuer. L’expérience apprend qu’il meurt encore plus d’enfans élevés délicatement que d’autres. Pourvu qu’on ne passe pas la mesure de leurs forces, on risque moins à les employer qu’à les ménager. Exercez-les donc aux atteintes qu’ils auront à supporter un jour. Endurcissez leurs corps aux intempéries des saisons, des climats, des éléments ; à la faim, à la soif, à la fatigue ; trempez-les dans l’eau du Styx. Avant que l’habitude du corps soit acquise, on lui donne celle qu’on veut sans danger : mais quand une fois il est dans sa consistance, toute altération lui devient périlleuse. Un enfant supportera des changemens que ne supporteroit pas un homme : les fibres du premier, molles & flexibles, prennent sans effort le pli qu’on leur donne ; celles de l’homme, plus endurcies, ne changent plus qu’avec violence le pli qu’elles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robuste sans exposer sa vie & sa santé ; & quand il y auroit quelque risque, encore ne faudroit-il pas balancer. Puisque ce sont des risques inséparables de la vie humaine, peut-on mieux faire que de les rejetter sur le tems de sa durée où ils sont le moins désavantageux ?

Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Au prix de sa personne se joint celui des soins qu’il a coûtés ; à la perte de sa vie se joint en lui le sentiment de la mort. C’est donc sur-tout à l’avenir qu’il faut songer en veillant à sa conservation ; c’est contre les maux de la jeunesse qu’il faut l’armer, avant qu’il y soit parvenu : car si le prix de la vie augmente jusqu’à l’âge de la rendre utile, quelle folie n’est-ce point d’épargner quelques maux à l’enfance en les multipliant sur l’âge de raison ? Sont-ce là les leçons du maître ?

Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les tems. Le soin même de sa conservation est attaché à la peine. Heureux de ne connoître dans son enfance que les maux physiques ! maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, & qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à la vie. On ne se tue point pour les douleurs de la goutte ; il n’y a gueres que celles de l’ame qui produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l’enfance, & c’est le nôtre qu’il faudroit plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.

En naissant, un enfant crie ; sa premiere enfance se passe à pleurer. Tantôt on l’agite, on le flatte pour l’apaiser ; tantôt on le menace, on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce qu’il lui plait, ou nous en exigeons ce qu’il nous plait : ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres : point de milieu, il faut qu’il donne des ordres ou qu’il en reçoive. Ainsi ses premieres idées sont celles d’empire & de servitude. Avant de savoir parler, il commande ; avant de pouvoir agir, il obéit ; & quelquefois on le châtie avant qu’il puisse connoître ses fautes ou plutôt en commettre. C’est ainsi qu’on verse de bonne heure dans son jeune cœur les passions qu’on impute ensuite à la nature, & qu’après avoir pris peine à le rendre méchant, on se plaint de le trouver tel.

Un enfant passe six ou sept ans de cette maniere entre les mains des femmes, victime de leur caprice & du sien : & après lui avoir fait apprendre ceci & cela, c’est-à-dire, après avoir chargé sa mémoire ou de mots qu’il ne peut entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le naturel par les passions qu’on a fait naître, on remet cet être factice entre les mains d’un précepteur, lequel acheve de développer les germes artificiels qu’il trouve déjà tout formés, & lui apprend tout, hors à se connoître, hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre & se rendre heureux. Enfin quand cet enfant esclave & tyran, plein de science & dépourvu de sens, également débile de corps & d’ame, est jetté dans le monde ; en y montrant son ineptie, son orgueil & tous ses vices, il fait déplorer la misere & la perversité humaines. On se trompe ; c’est là l’homme de nos fantaisies : celui de la nature est fait autrement.

Voulez-vous donc qu’il garde sa forme originelle ? Conservez-la dès l’instant qu’il vient au monde. Sitôt qu’il nait, emparez-vous de lui, & ne le quittez plus qu’il ne soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mere, le véritable précepteur est le pere. Qu’ils s’accordent dans l’ordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système : que des mains de l’un, l’enfant passe dans celles de l’autre. Il sera mieux élevé par un pere judicieux & borné, que par le plus habile maître du monde ; car le zele suppléera mieux au talent que le talent au zele.

Mais les affaires, les fonctions, les devoirs… Ah les devoirs ! sans doute le dernier est celui du pere11 ? Ne nous étonnons pas qu’un homme, dont la femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union, dédaigne de l’élever. Il n’y a point de tableau plus charmant que celui de la famille ; mais un seul trait manqué défigure tous les autres. Si la mere a trop peu de santé pour être nourrice, le pere aura trop d’affaires pour être précepteur. Les enfans, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvens, dans des colleges, porteront ailleurs l’amour de la maison paternelle, ou pour mieux dire, ils y rapporteront l’habitude de n’être attachés à rien. Les freres & les sœurs se connoîtront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie, ils pourront être fort polis entre eux ; ils se traiteront en étrangers. Sitôt qu’il n’y a plus d’intimité entre les parens, sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y suppléer. Où est l’homme assez stupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela ?

Un pere, quand il engendre & nourrit des enfans ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espece, il doit à la société des hommes sociables, il doit des citoyens à l’État. Tout homme qui peut payer cette triple dette & ne le fait pas, est coupable, & plus coupable, peut-être, quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de pere n’a point le droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfans, & de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles & néglige de si saints devoirs, qu’il versera long-tems sur sa faute des larmes ameres, & n’en sera jamais consolé.

Mais que fait cet homme riche, ce pere de famille si affairé, & forcé selon lui de laisser ses enfans à l’abandon ? Il paye un autre homme pour remplir ces soins qui lui sont à charge. Ame venale ! crois-tu donner à ton fils un autre pere avec de l’argent ? Ne t’y trompe point ; ce n’est pas même un maître que tu lui donnes, c’est un valet. Il en formera bientôt un second.

On raisonne beaucoup sur les qualités d’un bon gouverneur. La premiere que j’en exigerois, & celle-là seule en suppose beaucoup d’autres, c’est de n’être point un homme à vendre. Il y a des métiers si nobles qu’on ne peut les faire pour de l’argent sans se montrer indigne de les faire : tel est celui de l’homme de guerre ; tel est celui de l’instituteur. Qui donc élèvera mon enfant ? Je te l’ai déjà dit, toi-même. Je ne le peux. Tu ne le peux ?… Fais-toi donc un ami. Je ne vois pas d’autre ressource.

Un Gouverneur ! ô quelle ame sublime !… en vérité, pour faire un homme, il faut être ou pere ou plus qu’homme soi-même. Voilà la fonction que vous confiez tranquillement à des mercenaires.

Plus on y pense, plus on apperçoit de nouvelles difficultés. Il faudroit que le gouverneur eût été élevé pour son éleve, que ses domestiques eussent été élevés pour leur maître, que tous ceux qui l’approchent eussent reçu les impressions qu’ils doivent lui communiquer ; il faudroit d’éducation en éducation, remonter jusqu’on ne sait où. Comment se peut-il qu’un enfant soit bien élevé par qui n’a pas été bien élevé lui-même ?

Ce rare mortel est-il introuvable ? Je l’ignore. En ces tems d’avilissement, qui sait à quel point de vertu peut atteindre encore une ame humaine ? Mais supposons ce prodige trouvé. C’est en considérant ce qu’il doit faire, que nous verrons ce qu’il doit être. Ce que je crois voir d’avance est qu’un pere qui sentiroit tout le prix d’un bon gouverneur prendroit le parti de s’en passer ; car il mettroit plus de peine à l’acquérir qu’à le devenir lui-même. Veut-il donc se faire un ami ? Qu’il éleve son fils pour l’être ; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, & la nature a déjà fait la moitié de l’ouvrage.

Quelqu’un dont je ne connois que le rang m’a fait proposer d’élever son fils. Il m’a fait beaucoup d’honneur sans doute ; mais, loin de se plaindre de mon refus, il doit se louer de ma discrétion. Si j’avois accepté son offre & que j’eusse erré dans ma méthode, c’étoit une éducation manquée : si j’avois réussi, c’eût été bien pis. Son fils auroit renié son titre ; il n’eût plus voulu être Prince.

Je suis trop pénétré de la grandeur des devoirs d’un Précepteur, je sens trop mon incapacité pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu’il me soit offert ; & l’intérêt de l’amitié même, ne seroit pour moi qu’un nouveau motif de refus. Je crois qu’après avoir lu ce livre, peu de gens seront tentés de me faire cette offre, & je prie ceux qui pourroient l’être de n’en plus prendre l’inutile peine. J’ai fait autrefois un suffisant essai de ce métier pour être assuré que je n’y suis pas propre, & mon état m’en dispenseroit quand mes talens m’en rendroient capable. J’ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paroissent ne pas m’accorder assez d’estime pour me croire sincere & fondé dans mes résolutions.

Hors d’état de remplir la tâche la plus utile, j’oserai du moins essayer de la plus aisée ; à l’exemple de tant d’autres je ne mettrai point la main à l’œuvre, mais à la plume, & au lieu de faire ce qu’il faut, je m’efforcerai de le dire.

Je sais que dans les entreprises pareilles à celle-ci, l’auteur, toujours à son aise dans des systêmes qu’il est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine beaucoup de beaux préceptes impossibles à suivre, & que, faute de détails & d’exemples, ce qu’il dit même de praticable reste sans usage, quand il n’en a pas montré l’application.

J’ai donc pris le parti de me donner un éleve imaginaire, de me supposer l’âge, la santé, les connaissances & tous les talens convenables pour travailler à son éducation, de la conduire depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui où, devenu homme fait, il n’aura plus besoin d’autre guide que lui-même. Cette méthode me paroit utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s’égarer dans des visions ; car dès qu’il s’écarte de la pratique ordinaire, il n’a qu’à faire l’épreuve de la sienne sur son éleve ; il sentira bientôt, ou le lecteur sentira pour lui, s’il suit le progrès de l’enfance, & la marche naturelle au cœur humain.

Voilà ce que j’ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre, je me suis contenté de poser les principes dont chacun devoit sentir la vérité. Mais quant aux regles qui pouvoient avoir besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon Émile ou à d’autres exemples, & j’ai fait voir dans des détails très-étendus comment ce que j’établissois pouvoit être pratiqué : tel est du moins le plan que je me suis proposé de suivre. C’est au lecteur à juger si j’ai réussi.

Il est arrivé de-là que j’ai d’abord peu parlé d’Émile, parce que mes premieres maximes d’éducation, bien que contraires à celles qui sont établies, sont d’une évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnable de refuser son consentement. Mais à mesure que j’avance, mon éleve, autrement conduit que les vôtres, n’est plus un enfant ordinaire ; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paroit plus fréquemment sur la scene, & vers les derniers tems je ne le perds plus un moment de vue jusqu’à ce que, quoi qu’il en dise, il n’ait plus le moindre besoin de moi.

Je ne parle point ici des qualités d’un bon Gouverneur, je les suppose, & je me suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage, on verra de quelle libéralité j’use envers moi.

Je remarquerai seulement, contre l’opinion commune, que le Gouverneur d’un enfant doit être jeune, & même aussi jeune que peut l’être un homme sage. Je voudrois qu’il fût lui-même enfant, s’il étoit possible, qu’il pût devenir le compagnon de son Éleve, & s’attirer sa confiance en partageant ses amusemens. Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance & l’âge mûr, pour qu’il se forme jamais un attachement bien solide à cette distance. Les enfans flattent quelquefois les vieillards, mais ils ne les aiment jamais.

On voudroit que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C’est trop ; un même homme n’en peut faire qu’une : s’il en faloit deux pour réussir, de quel droit entreprendroit-on la premiere ?

Avec plus d’expérience on sauroit mieux faire, mais on ne le pourroit plus. Quiconque a rempli cet état une fois assez bien pour en sentir toutes les peines, ne tente point de s’y rengager, & s’il l’a mal rempli la premiere fois, c’est un mauvais préjugé pour la seconde.

Il est fort différent, j’en conviens, de suivre un jeune homme durant quatre ans, ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un Gouverneur à votre fils déjà tout formé ; moi je veux qu’il en ait un avant que de naître. Votre homme à chaque lustre peut changer d’éleve ; le mien n’en aura jamais qu’un. Vous distinguez le Précepteur, du Gouverneur : autre folie ! Distinguez-vous le Disciple, de l’Éleve ? Il n’y a qu’une science à enseigner aux enfans ; c’est celle des devoirs de l’homme. Cette science est une, &, quoi qu’ait dit Xénophon de l’éducation des Perses, elle ne se partage pas. Au reste, j’appelle plutôt Gouverneur que Précepteur le maître de cette science ; parce qu’il s’agit moins pour lui d’instruire que de conduire. Il ne doit point donner de préceptes, il ait les faire trouver.

S’il faut choisir avec tant de soin le Gouverneur, il lui est bien permis de choisir aussi son Éleve, sur-tout quand il s’agit d’un modele à proposer. Ce choix ne peut tomber ni sur le génie ni sur le caractere de l’enfant, qu’on ne connoit qu’à la fin de l’ouvrage, & que j’adopte avant qu’il soit né. Quand je pourrois choisir, je ne prendrois qu’un esprit commun, tel que je suppose mon Éleve. On n’a besoin d’élever que les hommes vulgaires ; leur éducation doit seule servir d’exemple à celle de leurs semblables. Les autres s’élevent malgré qu’on en ait.

Le pays n’est pas indifférent à la culture des hommes ; ils ne sont tout ce qu’ils peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes le désavantage est visible. Un homme n’est pas planté comme un arbre dans un pays pour y demeurer toujours, & celui qui part d’un des extrêmes pour arriver à l’autre, est forcé de faire le double du chemin que fait pour arriver au même terme celui qui part du terme moyen.

Que l’habitant d’un pays tempéré parcoure successivement les deux extrêmes, son avantage est encore évident : car bien qu’il soit autant modifié que celui qui va d’un extrême à l’autre, il s’éloigne pourtant de la moitié moins de sa constitution naturelle. Un François vit en Guinée & en Laponie ; mais un Négre ne vivra pas de même à Tornea, ni un Samoyéde au Benin. Il paroit encore que l’organisation du cerveau est moins parfaite aux extrêmes. Les Négres ni les Lapons n’ont pas le sens des Européens. Si je veux donc que mon Élève puisse être habitant de la terre, je le prendrai dans une zone tempérée ; en France, par exemple, plutôt qu’ailleurs.

Dans le Nord les hommes consomment beaucoup sur un sol ingrat ; dans le Midi ils consomment peu sur un sol fertile. De-là nait une nouvelle différence qui rend les uns laborieux & les autres contemplatifs. La société nous offre en un même lieu l’image de ces différences entre les pauvres & les riches. Les premiers habitent le sol ingrat, & les autres le pays fertile.

Le pauvre n’a pas besoin d’éducation ; celle de son état est forcée, il n’en sauroit avoir d’autre : au contraire, l’éducation que le riche reçoit de son état est celle qui lui convient le moins, & pour lui-même & pour la société. D’ailleurs l’éducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines : or il est moins raisonnable d’élever un pauvre pour être riche qu’un riche pour être pauvre ; car à proportion du nombre des deux états, il y a plus de ruinés que de parvenus. Choisissons donc un riche : nous serons sûrs au moins d’avoir fait un homme de plus, au lieu qu’un pauvre peut devenir homme de lui-même.

Par la même raison, je ne serai pas fâché qu’Émile ait de la naissance. Ce sera toujours une victime arrachée au préjugé.

Émile est orphelin. Il n’importe qu’il ait son pere & sa mere. Chargé de leurs devoirs, je succede à tous leurs droits. Il doit honorer ses parens, mais il ne doit obéir qu’à moi. C’est ma premiere ou plutôt ma seule condition.

J’y dois ajouter celle-ci, qui n’en est qu’une suite, qu’on ne nous ôtera jamais l’un à l’autre que de notre consentement. Cette clause est essentielle, & je voudrois même que l’Éleve & le Gouverneur se regardassent tellement comme inséparables, que le sort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Sitôt qu’ils envisagent dans l’éloignement leur séparation, sitôt qu’ils prévoient le moment qui doit les rendre étrangers l’un à l’autre, ils le sont déjà : chacun fait son petit systême à part ; & tous deux, occupés du tems où ils ne seront plus ensemble, n’y restent qu’à contre-cœur. Le disciple ne regarde le maître que comme l’enseigne & le fléau de l’enfance ; le maître ne regarde le disciple que comme un lourd fardeau dont il brûle d’être déchargé : ils aspirent de concert au moment de se voir délivrés l’un de l’autre, & comme il n’y a jamais entre eux de véritable attachement, l’un doit avoir peu de vigilance, l’autre peu de docilité.

Mais quand ils se regardent comme devant passer leurs jours ensemble, il leur importe de se faire aimer l’un de l’autre, & par cela même ils se deviennent chers. L’Éleve ne rougit point de suivre dans son enfance l’ami qu’il doit avoir étant grand ; le Gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, & tout le mérite qu’il donne à son Éleve est un fonds qu’il place au profit de ses vieux jours.

Ce traité fait d’avance suppose un accouchement heureux, un enfant bien formé, vigoureux & sain. Un pere n’a point de choix & ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous ses enfans sont également ses enfans ; il leur doit à tous les mêmes soins & la même tendresse. Qu’ils soient estropiés ou non, qu’ils soient languissans ou robustes, chacun d’eux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, & le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien qu’entre les conjoints.

Mais quiconque s’impose un devoir que la nature ne lui a point imposé doit s’assurer auparavant des moyens de le remplir ; autrement il se rend comptable, même de ce qu’il n’aura pu faire. Celui qui se charge d’un Élève infirme et valétudinaire, change sa fonction de Gouverneur en celle de Garde-malade ; il perd à soigner une vie inutile le tems qu’il destinoit à en augmenter le prix ; il s’expose à voir une mere éplorée lui reprocher un jour la mort d’un fils qu’il lui aura long-tems conservé.

Je ne me chargerois pas d’un enfant maladif & cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point d’un éleve toujours inutile à lui-même & aux autres, qui s’occupe uniquement à se conserver, & dont le corps nuise à l’éducation de l’ame. Que ferois-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la société & lui ôter deux hommes pour un ? Qu’un autre à mon défaut se charge de cet infirme, j’y consens, & j’approuve sa charité ; mais mon talent à moi n’est pas celui-là : je ne sais point apprendre à vivre à qui ne songe qu’à s’empêcher de mourir.

Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir à l’ame : un bon serviteur doit être robuste. Je sais que l’intempérance excite les passions ; elle exténue aussi le corps à la longue ; les macérations, les jeûnes produisent souvent le même effet par une cause opposée. Plus le corps est foible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s’en irritent d’autant plus qu’ils peuvent moins les satisfaire.

Un corps débile affoiblit l’ame. De-là l’empire de la Médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les Médecins, mais je sais qu’ils nous en donnent de bien funestes ; la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu’ils fassent marcher des cadavres ? ce sont des hommes qu’il nous faut, & l’on n’en voit point sortir de leurs mains.