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Etonnant. Décapant. Percutant. Emma Bovary règle ses comptes avec Gustave Flaubert ! Un personnage de roman sort ses griffes et fait le procès de son auteur ! Petit trublion dans le parangon de la grande littérature française, ce "petit roman de grand roman", comme l'aime à l'appeler son auteur, revisite le chef-d'oeuvre pour le dépoussiérer, le moderniser, et nous le rendre à nous, lecteurs du XXIème siècle. Emma s'est cultivée depuis un siècle et demi. Découvrez son point de vue. Discernez sa perception des événements. Suivez ses arguments. Donnez-lui enfin une chance d'être écoutée ! Laissez-vous porter par le vertige de cet être de papier, qui ne survit qu'en tant que mythe et qui, n'existant pas, parvient à nouer un dialogue avec le présent. De quoi donner envie de relire le classique flaubertien, et surtout de s'interroger.
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Seitenzahl: 94
Veröffentlichungsjahr: 2022
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COMPRENNE QUI VOUDRA
Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre
Paul ELUARD
Clear your mind of cant
Harold BLOOM
La femme est l’avenir de l’homme
Louis ARAGON
Personne ne peut savoir si le monde est
fantastique ou réel,
et non plus s’il existe
une différence entre rêver et vivre
BORGES
Lettre à Gustave
Chapitre I
De mon titre matrimonial & de ma classe sociale
Chapitre II
De mon mariage
Chapitre III
De mon éducation
Chapitre IV
De mes amours
Chapitre V
De mon bovarysme
Mon abécédaire
Postface de l’auteur-passeur
Notes
Mon cher,
Mon pauvre Gustave,
Je suis Emma.
Emma Rouault.
Emma Rouault, épouse Bovary.
Tu dois te demander pourquoi j’ai attendu plus d’un siècle et demi pour enfin oser prendre la parole ?
Alors que tout a déjà été dit ?
Surtout par toi…
Parce qu’il est temps, à présent, de tourner la page, LES pages.
Je vais reprendre les étapes de la vie que tu m’as écrite et je terminerai par un abécédaire, à la Bouvard et Pécuchet : j’ai beaucoup de choses à te dire aujourd’hui.
Car je suis lasse des poncifs, des lieux communs, des contradictions en tous genres, répugnée des discours misogynes et cyniques des élites, et aussi un peu ennuyée, blessée, je l'avoue, par ta notoriété pérenne.
Le prisme de ta réputation.
Qui suis-je, pour te parler de la sorte ?
Je le reconnais, je ne suis qu’un « être de papier ». De ce fait, je n’ai pas de réel statut ontologique : je ne suis, ni n’existe.
Comment puis-je prendre la parole ?
C’est le pouvoir de la littérature !
Gustave, tu as joué les Prométhée. Les lecteurs ne cessent de me redonner souffle, les critiques ne me laissent jamais en paix, même après autant de temps écoulé et d’idées démodées. Aussi quelques écrivains m’étoffent-ils dans quelques réécritures, parodies ou pastiches.
Je suis devenue malgré moi et, surtout malgré toi, un mythe, une légende, un spectre.
Je me suis échappée de ton œuvre, Gustave.
Je fascine, j’effraie, je subsiste.
Dans des millions d’imaginaires, par-delà les frontières et les langues.
J’ai réussi à m’évader de la fiction et de la réflexivité de la littérature.
Je suis une trame, sans cesse appelée à se redessiner. Je suis un éternel palimpseste.
« Le mythe de quoi ? », demanderont les sceptiques. De la femme à ne pas épouser ? De la femme mal mariée ? De la lectrice à ne pas imiter ? De la mauvaise mère ? De la paysanne devenue petite-bourgeoise ? Du produit de l’instruction des filles de mon temps, telle que tu la voyais ? De la mélancolie romantique ? Du peuple opprimé et moqué ? De la mort de la littérature française ? De la haine de la nature ordinaire ?
Peu importe. Je suis un mythe moderne : une conception collective, sorte de croyance vague, de goût, de culte ou « d’adoration » laïque spontanée1, combinée à une fable, un récit imaginaire.
Mais je représente également un cliché, une idée reçue.
Cependant, des idées reçues sur des clichés, eux-mêmes vus par des stéréotypes pour dénoncer des poncifs ?
Il est souvent difficile de te suivre, tu sais.
Sous ta plume, j’incarne une ignare, qui a mauvais goût et qui rêve sa vie : tu ne m’as laissé aucune chance, tu m’as « livrée pieds et poings liés2… » et je voudrais simplement, désespérément, humblement, te dire que la littérature doit retrouver son souffle, faire rêver et vibrer à nouveau, cesser de disséquer, se confondant avec un scalpel.
Tu ne peux avoir oublié cette caricature où tu tiens mon cœur au bout d’une pique.
Te dire aussi que tu as échoué, Gustave… Certes, ton roman est inoubliable, mais moi aussi, je devenue mémorable.
Tu n’as pas écrit un livre sur rien, tu n’as pas réussi ton art pour l’art comme tu le souhaitais, tu n’as pas rédigé un roman impassible. Partout, l’on te voit tirer les ficelles. Et je vais le prouver, le démontrer, car depuis un siècle et demi, j’ai changé, Gustave, j’ai appris ! Je me suis cultivée ! Je me suis libérée !
Et je suis un héliotrope : j’aime la vie, les élans, la générosité et je vais me battre - le plus rigoureusement et le plus honnêtement possible - contre la mesquinerie et le cynisme pour te montrer à quel point je me suis émancipée et comme j’ai raison.
Car, finalement, mon existence découle de ton glorieux coup de bluff, de tes merveilleux échecs, de ta grandiose fanfaronnade et de tes pauvres déchirements intérieurs.
Tu m'as créée, tu m'as donné la vie, pour l’éternité.
Mais il est temps que tu t’effaces et que je m’exprime.
Madame Bovary, certes, mais laquelle ?
Tu as mis en scène, Gustave, TROIS Madame Bovary dans ton roman, auxquelles on pourrait ajouter, en page finale, Mademoiselle Bovary, la jeune Berthe.
Donc, cela tombe sous le sens : Madame Bovary, ce n’est pas tout-à-fait moi !
D’ailleurs, tu ne me fais apparaître qu’en troisième et dernière position.
N’importe quel critique le sait, Gustave, tu as travaillé tes scénarii, tes plans, de manière laborieuse et acharnée… jusqu’à passer des heures, voire des jours, sur le même passage, sur les mêmes lignes. Notamment en les criant dans ta fameuse pièce de ta maison à Croisset, que l’on appelle le « gueuloir ».
Ce ne peut donc être un hasard.
Et tu as décidé d’inaugurer ton œuvre par Madame Bovary mère, - celle de Charles bien sûr ! - dont tu dresses un portrait assez similaire au mien, finalement, sauf dans l’échappatoire qu’elle choisit.
Elle, aussi, en effet, rêvait : d’abord d’amour. Puis, de hautes positions pour son fils. Mais, la pauvre, devant la grossièreté de son mari et l’épaisseur de son rejeton, s’était tue avalant sa rage dans un stoïcisme muet, qu’elle garda jusqu’à sa mort.
Ma belle-mère avait été folle puisqu’elle avait aimé…
On lit déjà ta charge contre les femmes amoureuses puisque, quelques pages plus loin, Madame Bovary mère, de vin, se transforme en vinaigre… - on apprécie l’élégance de l’analogie !
Cliché bien sûr, mais de qui ?
De toi, Gustave, dénonçant un cliché ?
Ou bien reprenant à ton compte un cliché ?
Coup gagnant !
Ironie misogyne entre hommes de ton époque.
Imparable !
Et cette pitoyable femme qui rêvera d’appeler sa petite-fille comme les personnages romanesques de l’époque : Clémence, Isaure ou Olympe ! Gustave, suggérais-tu que mes lectures étaient partagées ?
Finalement, ma belle-mère n’incarne que l’idée reçue de la bourgeoise désenchantée par un mari infidèle, déçue de la maternité par un fils fade, terne et plat. Evidemment méchante avec sa belle-fille (moi) puisque son fils l’aime, elle ne manquera pas de lancer des remarques assassines, de vouloir chaperonner le ménage, sous couvert de religion et de bonne moralité.
Le personnage est tellement stéréotypé qu’il ne prête même pas à sourire, et demeure, du reste, fort peu commenté. Rien ne viendra, dans ton roman, nuancer cette caricature étriquée.
Mais amusons-nous et continuons avec la deuxième Madame Bovary, prénommée Héloïse.
Le plus important, pour donner du piquant à la deuxième future épouse, c’est-à-dire encore moi, c’est qu’il fallait une jalouse, une vraie !
Autre cliché féminin bien huilé.
Effectivement, Madame Bovary jeune, avec son élégant patronyme - Dubuc - alla aux informations et me détesta, d’instinct. Cette dernière virgule est d'importance : elle prouve le préjugé.
Mais l'apriori n'est pas aussi succulent que ces petites phrases assassines, dont tu uses, Gustave, pour la décrire : la veuve était maigre ; elle avait les dents longues… […] laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme au printemps.
Quelle grossièreté, Gustave !
Mais pardon, tu ne fais que retranscrire des clichés…
Ensuite, on découvre que la première Madame Bovary est ruinée ; il y eut des scènes, et la nécessiteuse meurt huit jours plus tard.
Réactions : Elle était morte ! Quel étonnement ! La seconde exclamative sonne bien méchamment, ou plutôt bien niaisement, puisque c’est sans doute mon pauvre Charles qui pense tout haut.
Enfin vient mon tour, celui d’Emma Rouault. Je pense, Gustave, que les deux autres Madame Bovary t’avaient permis de créer une attente chez le lecteur en me préparant, en quelque sorte, le terrain… Assez valorisant, je l’avoue, puisque contrairement à Madame Bovary mère, je ne me résignerai pas, et à l’opposé de Madame Dubuc-Bovary, je ne m’avèrerai ni sèche, ni revêche.
Gustave, et je t’en remercie, tu as toujours souligné, en toutes circonstances, mes tentatives pour demeurer élégante...
Mais la gratification s’arrête là.
Pour ma première apparition dans la société en tant que femme mariée, tu lâches un M. et madame Charles ! Je ne suis pas encore tout-à-fait Madame Bovary. Puis ce sera Madame, et, enfin, Madame Bovary.
Jamais tu ne me nommes Emma Bovary. Rodolphe le soulignera, avec son épaisse distinction : ce n’est même pas votre nom !
Je crois que je suis censée incarner un autre cliché de la femme mariée, une autre variante, celle de la femme mal éduquée au couvent car nourrie de romantisme. Mais je reviendrai plus tard sur mon éducation…
Mon prénom est peut-être un indice. Certains s’amusent à le lire comme le verbe « aima », d’autres voient les deux premières lettres de Marie-Madeleine, la pécheresse… MA : Emma.
Quant à mon patronyme, j’ai appris que je ne devais pas m’appeler Rouault, mais Lestiboudois.
Nulle piste universitaire sérieuse sur ce changement… à ma connaissance.
Rouault : rouer ? Tourner en rond ? Ruser, tromper ? Blesser ? Torturer ? Ou faire la roue ?
Tout me sied sous ta plume, Gustave…
Quant au nom de Bovary, une légende s’est brisée il y a peu. Longtemps, l’on a cru que tu avais inventé ce patronyme : Maxime du Camp, ton meilleur ami, avait romancé cette soi-disant trouvaille, la situant sur les bords du Nil.
Exotique, mais faux.
Soyons honnêtes et reconnaissants envers les études génétiques : Gustave, tu t’es sans doute simplement inspiré de faits divers comme l’affaire Loursel, dans laquelle apparaîtra le nom de Bovery...
Pratique très commune, d’ailleurs, à ton époque, chez les écrivains. S’inspirer de la rubrique des « chiens écrasés ».
Mais toi, mon intelligent Gustave, tu as su brouiller les pistes en t’inspirant de plusieurs faits divers qui concernaient tous des empoisonnements.
L’affaire Delamare, pour commencer, fait apparaître des coïncidences pour le moins troublantes, même si tu as toujours refusé cette éventualité, affirmant notamment dans une lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie le 18 mars 1857 : Madame Bovary n’a rien de vrai. C’est une histoire totalement inventée.
Tout de même, regardons de plus près. Delphine était une jeune paysanne âgée de dix-sept ans lorsqu’elle épouse un jeune veuf, Eugène Delamare, officier de santé et ancien élève du Docteur Achille Flaubert - ton propre père, Gustave.
Madame Delamare, elle aussi, avait été pensionnaire dans un couvent, avant de revenir à la ferme paternelle. Sa mère n’assista pas à son mariage puisqu’elle mourut six mois plus tôt. Enfin, Delphine Delamare donna une fille à son époux, le trompa, contracta des dettes et se suicida à l’arsenic en 1848. Avouons que les ressemblances sont frappantes…
Cependant, l’affaire Loursel est tout aussi intéressante. En 1844, un pharmacien, du nom de Loursel, fut condamné pour avoir empoisonné sa femme et sa servante à l’arsenic ; il fut prouvé qu’il était l’amant d’une certaine Esther de Bovery, grâce à la découverte d’une lettre exaltée de celle-ci. Ironie du sort : l’avocat de la défense, Maître Sénard, (celui-là même qui te défendra Gustave !) présenta la jeune fille comme une victime
