En chute libre - Jim Kore - E-Book

En chute libre E-Book

Jim Kore

0,0

Beschreibung

Tom est un étudiant en marge de la société. Il devrait faire la fête, comme le font tous les jeunes de son âge. Il devrait être ambitieux, en bon jeune adulte du 21ème siècle. Au lieu de cela, il se perd dans un monde qui ne lui correspond pas. Jusqu'au jour où une rencontre va changer le cours de sa vie. Au même moment, un meurtre d’une rare violence plonge le lieutenant Sonnen dans une enquête énigmatique.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 223

Veröffentlichungsjahr: 2015

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



« Certaines personnes ne sont pas faites pour vivre en ce monde »

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 1

« Y’all could be the cause of me »

« Vous pourriez tous être la cause de moi »

Eminem

25 Novembre 2009

A sept heures du matin, l’agitation se fait déjà ressentir. Les chauffeurs de taxis rentrent à la station et leurs collègues prennent la relève. Les employés de bureau se ruent vers les bouches de métro dans l’espoir de ne pas arriver en retard pour la deuxième fois consécutive. Les boutiques de luxe ouvrent leurs portes et les vitrines attrayantes espèrent faire leur effet dès l’aube. Les Starbucks, eux, ne ferment jamais. Une charmante demoiselle est toujours prête à vous accueillir en vous adressant un sourire forcé, préconçu, travaillé et amélioré de manière à vous obliger à consommer toujours plus que vous ne le désirez. La population regarde le journal télévisé, qui passe en boucle, des fois qu’un incident planétaire se serait produit dans la nuit et aurait échappé à leur vigilance. L’audimat bat son plein, les sondages défilent et tout le monde peut démarrer sereinement la journée. Tout le monde, sauf moi.

Je ne me rappelle pas exactement du moment où tout cela a commencé. C’est arrivé, tout simplement. Ce genre de chose ne prend pas rendez-vous et vous n’êtes en aucun cas préparé à l’affronter. Cela vous prend au dépourvu un beau jour même si le terme n’est pas tout à fait approprié. Avec du recul, je réalise maintenant que tout ceci était prévisible. Il ne manquait qu’un élément déclencheur. Là encore, cet élément reste un mystère. Mais ce que je sais, en revanche, ce dont je suis pleinement conscient, c’est que mon désespoir est bien réel. Cette société dans laquelle nous vivons, dans laquelle j’évolue, ne me correspond plus, ou ne m’a peut-être jamais été familière. Alors j’attends, et espère. J’espère qu’un matin, je me réveillerai et que la boule dans le creux de mon ventre aura disparu.

Malheureusement, aujourd’hui était un jour comme les autres et je me levai difficilement. Je pris un petit déjeuné censé vous mettre en bonne condition pour bien démarrer la journée. Mais c’est toujours aussi endormi que j’enfilai difficilement un jean et une chemise assortie. Après avoir vérifié que j’étais bel et bien présentable, je pris mon sac à dos et quittai l’appartement que je partageais avec mon ami d’enfance. En descendant l’escalier de la copropriété, j’aperçus par la porte entrouverte de mon voisin du deuxième étage un tableau représentant un arbre, probablement un acacia, positionné à l’envers. Je me demandai en quoi cette esquisse pouvait-elle plaire à son propriétaire. Après quelques secondes de réflexion et sans être capable d’associer une réponse à ma question, je repris mon chemin.

L’université que je fréquentais n’était pas reconnue à l’échelle internationale, ni nationale d’ailleurs. Je n’avais jamais été un très bon élève, je travaillais quand il le fallait et en faisait le moins possible. Ce qui expliquait très certainement ma présence ici. Néanmoins, j’arrivais tant bien que mal au bout de mon parcours universitaire. Bientôt je décrocherai mon diplôme en management et pourrai postuler à un poste honorable dans une grande entreprise. Je grimperai ensuite sagement les échelons sans demander mon reste. Du moins, c’est ce que l’on m’avait dit lors du conseil d’orientation annuel de l’université. Personnellement, je vois les choses d’une autre manière. Je m’imagine plutôt comme un pion parmi les autres, à recevoir des sourires hypocrites de collègues avides de promotions et dépourvus de sentiments. Je vois déjà mon supérieur regarder ses moutons d’un œil méprisant et ma collègue carriériste prête à tout pour atteindre l’étage supérieur. Une fois atteint, elle oubliera sa situation initiale, ses années de labeur et punira ses sous-fifres pour leur ignorance et leur naïveté. Serai-je capable de jouer dans ce film ? La majorité des gens se complaisent dans ce scénario, alors je suppose que j’en ferai parti. Je n’ai rien d’exceptionnel, pas de talent particulier, rien qui puisse m’extirper d’un futur qui se rapproche dangereusement.

En arrivant devant l’établissement, un peu en avance, je m’arrêtai et observai un moment les étudiants. L’air déterminé, ils avançaient en direction du bâtiment avec une certaine aisance. Malgré l’incertitude qui se reflétait sur le visage de certains d’entre eux et les caractéristiques corporelles qui les différenciaient, ils semblaient tous si semblables. Etais-je le seule dans cette situation, ou bien mes camarades s’étaient-ils crées une façade afin de ne rien laisser paraître. Puis, soudain pris par un frisson, je me demandai si on pouvait lire en moi comme dans un livre ouvert. La sonnerie retentit et je revins à la réalité. Je me rendis à l’intérieur de l’université et entra dans la salle B 104. Le professeur de management, un quinquagénaire au crâne dégarni fit son apparition. Il posa sa mallette noire qui semblait dater de l’avant guerre sur le bureau et en sortit un classeur. Puis il se leva et vint écrire au tableau : « La logique managériale ». Il me semblait pourtant avoir déjà étudié ce chapitre en première année mais il faut croire que c’est le propre du système scolaire de répéter les mêmes choses et d’abrutir les élèves avec des cours obsolètes. Comme à son habitude, le professeur entama un monologue, qu’il devait, depuis le temps, connaître par cœur.

« Un manager se caractérise par sa capacité à gérer l’entreprise, en définissant des objectifs à atteindre. Il doit pouvoir diriger une équipe et tout mettre en œuvre pour assurer la pérennité de l’entreprise. Attention, il doit être différencié de l’entrepreneur, qui lui, crée, innove et peut également apporter les capitaux, quand ce ne sont pas les actionnaires...». Et blablabla. J’écoutai ces conneries depuis cinq minutes et la fenêtre entrouverte du sixième étage me faisait déjà de l’œil. Devant, mes camarades de classe ne semblaient pas non plus très épanouis.

La journée fut longue et éprouvante. Au cours de management s’était succédé la leçon d’économie, ou comment nous expliquer de la manière la plus naturelle possible que nous allions payer les poids cassés et que nous devrions nous estimer heureux si un emploi s’offrait à nous. «Vous allez entrer sur le marché du travail à un moment critique dans l’histoire de l’économie. Mais en tant que patriote, vous allez participer à la redresser et vous en sortirez grandi». Au moment où il avait prononcé cette phrase, j’avais été pris d’une colère que j’avais heureusement réussi à contrôler. J’aurais voulu l’insulter et lui demander d’arrêter avec son baratin sur le patriotisme. J’aurais voulu lui dire que nous n’étions pas responsables et que ce n’était pas à nous de réparer les dégâts mais peut être à ceux qui avaient abusé et joué avec les chiffres comme avec un jeu pour enfant. Mais je n’en fis rien. Au lieu de cela, j’attendis patiemment la fin des cours et quand enfin je pus sortir à l’extérieur, je pris une grande bouffée d’air. La journée avait été chargée, chargée d’ennui. C’est sans entrain que je rejoignis la station de métro qui desservait l’université. Je passai devant quelques sans domicile fixe et mon attention se perdit à nouveau. Sans domicile fixe? Cette désignation me semblait faussée, hypocrite. Un sans domicile fixe est une manière atténuée pour désigner une personne qui dort dans la rue, autrement dit un «clochard». Comme si l’on se refusait d’affronter la vérité en face. Les sans domicile fixe n’ont d’autres abris que la rue et les nommer ainsi ne réglera jamais leurs problèmes. Machinalement et sans m’en rendre compte, j’avais atteint le quai et m’arrêtai devant la ligne de sécurité. Le panneau électronique situé au dessus de ma tête indiquait l’arrivée imminente de la ligne 2. Le métro s’arrêta et ouvrit ses portes. J’entrai et m’installai sur une banquette, seul.

Lorsque je franchis la porte de mon appartement, Mick était déjà rentré. Mick n’était pas seulement mon ami d’enfance, il était mon meilleur ami. Cela peut paraître enfantin et inapproprié de nos jours mais c’était ainsi. Nous nous étions rencontrés sur les bancs de l’école et avions grandi ensemble. Aujourd’hui, il travaillait pour une société d’import-export. Son travail consistait à calculer le coût d’une opération de transport de marchandises. Son employeur vendait des imprimantes haut de gamme. Alors, quand un client brésilien, par exemple, commandait une centaine de ces machines, Mick calculait le prix des imprimantes ajouté au coût du transport. Il s’occupait aussi du service après vente. En somme, il était un peu l’homme à tout faire. Je trouvais ça d’un ennui mortel mais son travail semblait le combler, alors je ne m’étendais pas sur le sujet.

— Mick!?, appelai-je.

— Je suis dans le salon

(Etre dans le salon signifiait qu’il était également dans sa chambre, la cuisine et l’entrée).

J’avançai et l’aperçu avachi sur le canapé à siroter un cocktail maison d’une couleur douteuse.

— Comment s’est passé ta journée?, me demanda t-il.

— Comme celle d’hier, et comme celle de demain, lui répondis-je.

— Je vois. Tu n’en as plus pour longtemps, tiens le coup. Bientôt, tu quitteras cette fac pourrie et tu trouveras un travail qui te passionnera. Tu verras!

J’appréciais énormément mon ami et pour ne pas le contrarier, j’acquiesçai d’un signe de tête et dit :

— Oui, tu as raison, d’un ton qui manquait de conviction.

Je rallumai mon téléphone portable et quelques secondes plus tard, l’écran m’indiqua la présence d’un message. Je composai le numéro de ma messagerie et tendit l’appareil à l’oreille. Mes parents...

« Salut mon chéri! Comment vas-tu? Dis, ça fait longtemps que tu n’es pas venu manger à la maison. On pensait que si tu n’avais pas trop de travail ce week-end, tu pourrais peut-être venir déjeuner dimanche... Ca nous ferait plaisir, à ton père et à moi. Bon bah, rappelle nous. Bisous mon chéri.

On t’aime. »

J’avais quitté le domicile familial il y a maintenant deux ans et je sentais que mes parents n’avaient toujours pas digéré mon départ. J’avais maintes fois prétendu avoir des devoirs à préparer afin d’échapper au déjeuner du dimanche midi. Au lieu de cela, je regardais la télévision, allais au cinéma ou jouais au basket, seul, sur le terrain situé au milieu du parc, en bas de la résidence. Néanmoins, en écoutant ce message, j’éprouvai soudain un sentiment de culpabilité. Mon dernier repas en famille remontait trois mois auparavant, et on avait alors fêté les soixante ans de mon père. Je décidai donc que j’irai rendre visite à mes parents le dimanche suivant. Il ne fallut que deux sonneries avant que ma mère ne décroche. Je sentais son enthousiasme à l’autre bout du fil. Quand je lui annonçai que je viendrais non seulement déjeuner mais aussi passer le week-end avec eux, elle ne manqua pas de me faire comprendre à quel point elle était ravie et qu’elle aimerait que cela se produise plus souvent. Après avoir échangé quelques mots, je raccrochai. Je m’assis ensuite à la table à manger qui faisait également office de bureau. Malgré mon désintérêt chronique pour les cours d’économie, je devais rendre une synthèse le lendemain portant sur le sujet «Les agents économiques et les institutions financières». N’ayant pas suivi le cours quelques heures plus tôt, je compris que j’allais y passer du temps. Je pourrais tout aussi bien le bâcler. Le choix était difficile même si je dois avouer que ma fainéantise repoussait ses limites depuis quelques temps. Les agents économiques et les institutions financières... On nous abreuvait de cours d’économie, on nous enseignait les théories des plus grands spécialistes mais toutes ces belles pensées et paroles n’avaient pas pour autant empêcher le monde de la finance de s’écrouler. Cette simple pensée me découragea et j’optai pour la deuxième solution. Néanmoins, j’avais besoin d’un peu d’aide. Je demandai alors à Mick.

— Eh dis-moi, qu’est-ce que tu connais des institutions financières?

— Bah c’est simple. Des escrocs en costume...

« Mouai... » Je doutais que ce genre de remarques plaise à mon professeur. Je sortis une feuille de mon sac et commençai à écrire les formalités d’usage. Puis, j’entamai le devoir en parlant des agents économiques et leurs rôles dans la sphère financière.

Retentant ma chance, je m’adressai à nouveau à mon ami.

— Tu ne te rappelles de rien à ce sujet?

Pas de réponse. Il m’avait pourtant entendu, c’était sûr, mais Mick avait pour habitude de ne pas répondre quand il vaquait à ses occupations (en l’occurrence regarder un épisode où des rescapés d’un crash luttaient pour survivre sur une île hostile) et quand le sujet ne l’intéressait pas. Réunissant ces deux critères, je compris que je n’obtiendrai rien de lui. Je poursuivis mon devoir jusque tard dans la soirée et allai me coucher. L’appartement était petit, composé de deux pièces. Mick dormait dans le salon sur un clic clac et je dormais dans la chambre où était également installé mon bureau. En résumé, un deux pièces minable.

Je dormis mal cette nuit là et me réveillai à plusieurs reprises. Quand le réveil sonna, j’eus du mal à croire qu’il était déjà l’heure de se lever. Frustré, j’appuyai sur le bouton afin de stopper cette nuisance sonore infernale et restai un moment éveillé, allongé dans le lit, me demandant ce que je devais faire. Une petite voix me dit : « Tu n’es pas bien là, couché dans ton lit ? A quoi bon se lever? Pour aller en cours? Pfff, tu n’écoutes jamais rien...» Puis, une autre s’éveilla : « Lève-toi! C’est comme ça que tu vas décrocher ton diplôme et obtenir un emploi. Des tas de gens aimeraient être à ta place, alors lève toi et vas en cours... ». Très honnêtement, la première voix me parut plus sympathique et le programme qu’elle m’offrait était tout de même très tentant. Cependant, la seconde, plus autoritaire, m’effraya un peu et je décidai donc de suivre ses ordres. Je me levai et allai me préparer un café. Mick dormait encore sur son lit improvisé. « Vieille loque... », pensai-je. Pour ne pas le réveiller, j’allai prendre mon petit déjeuné sur mon bureau et alluma mon ordinateur portable. En ouvrant la page web d’accueil, un récapitulatif des dernières nouvelles apparut. Un encadré iconographique illustrait chaque sujet avec en dessous, un titre d’information. Le premier représentait un accident de la route intitulé « Crash mortel un vendredi 13 ». Le deuxième dressait l’image d’un président de la république, bras levés et sourire aux lèvres. On pouvait lire en dessous «Le président nous promet un avenir meilleur». Le suivant revendiquait l’impact des producteurs de pétrole sur la couche d’ozone. J’avais du mal à comprendre l’utilité de l’abondance d’informations. A travers les médias, des centaines d’« évènements » circulaient chaque jour et on pouvait se tenir informer en direct vingt-quatre heures sur vingt-quatre de ce qui se passait dans le monde. Mais à quoi bon? Les gens étaient-ils à ce point à l’affût par pure voyeurisme. Ou bien connaître les informations de dernières minutes leurs procuraient-ils une impression de contrôle sur leurs vies. Après avoir médité sur ce sujet quelques instants, j’éteignis l’ordinateur et le rangeai dans mon sac. Puis, après avoir pris une douche et m’être habillé, je sortis de l’appartement en prenant soin de ne pas claquer la porte trop brutalement. Mon colocataire dormait toujours...

Chapitre 2

« Le passé ne cesse de se consumer, mais en faisant ainsi, il nous consume aussi »

J’étais en route pour rendre visite à mes parents quand j’entendis mon téléphone vibrer. Prudemment, je le saisis. Je venais de recevoir un texto. Tout en gardant un œil sur la route, j’ouvris le message. Il provenait d’une fille nommée Jessica, qui faisait partie de ma promotion à l’université. Elle me demandait si j’avais avancé sur mon devoir et si éventuellement je pouvais lui envoyer ce que j’avais déjà écrit. «Va te faire foutre» pensai-je. Quel culot! Jessica était le genre de fille hypocrite et intéressée qui n’était aimable que lorsqu’elle était dans le besoin. Mais lorsqu’une personne ne lui était d’aucune utilité, elle la méprisait et ne lui accordait aucune attention positive. Il faut croire qu’aujourd’hui, Jessica s’intéressait à moi... J’allais répondre négativement à sa requête, mais plus tard. Je n’allais pas risquer un accident pour cette garce. Je continuais ma route et observais le paysage qui défilait devant mes yeux. Je m’approchais de ma ville natale à présent, et le décor me paraissait de plus en plus familier. Ces années passées ici m’avaient laissé de beaux souvenirs. Soudain, des images ressurgirent et occupèrent mon esprit. Je me remémorai mes rentrées des classes, mêlées d’appréhension et d’excitation, les nuits glaciales de l’hiver passées avec ma mère, qui veillait tendrement sur moi. Je me rappelai mes camarades et les fêtes d’anniversaire. Je me souvins des moments où la famille se réunissait. Dans ces instants, le temps semblait s’arrêter. L’euphorie et la quiétude régnaient. De mon point de vue d’enfant, ces moments semblaient irréels, magiques. Plus rien n’existait, plus rien n’avait d’importance. Nous étions tous réunis, et c’était tout ce qui comptait. Alors que je continuais ma route, je réalisai que ces souvenirs appartenaient à un passé déjà lointain. Ils semblaient faire partie d’une autre vie, différente de celle que je vivais aujourd’hui. Une vie qui n’existait plus. Une vie qui avait disparu petit à petit, au fil des mois et des années. Cette vie là s’était essoufflée.

Le panneau que je franchis m’indiqua la sortie à deux kilomètres. Je parcourus encore quelques centaines de mètres et mis mon clignotant avant de quitter l’axe principal. Après avoir roulé pendant encore une quinzaine de minutes, j’arrivai enfin au cœur du quartier dans lequel j’avais grandi. Les bâtisses qui le constituaient semblaient avoir subi les outrages du temps. Les jardins, en ce mois de novembre, s’étaient éteints et les arbres dépourvus de feuilles semblaient se mourir. Ce spectacle macabre me rendit triste et nostalgique. Je me garai en face de mon ancienne demeure, coupai le contact et descendis de voiture. La porte de la maison s’ouvrit instantanément et laissa apparaître la silhouette de ma mère. Je ne pus m’empêcher de sourire. Elle semblait radieuse et tellement contente de me voir. Mon père apparut peu de temps après dans l’encablure de la porte et me salua à son tour. Après ces moments de retrouvailles, je rentrai à l’intérieur. Dans le salon, rien n’avait changé. Depuis que j’avais quitté cet endroit, le mobilier et la décoration étaient restés inchangés dans le but de se souvenir, je suppose, de l’époque où nous vivions ensemble et où la routine guidait nos vies. Les photos de famille disposées sur les meubles donnaient l’impression de raconter une histoire, l’histoire de nos existences. Je les regardai un instant avant de retourner à la voiture et récupérai ma valise. Puis, j’empruntai l’escalier situé à gauche de la porte d’entrée. En arrivant à l’étage, je fis encore quelques pas et entra dans ma chambre. Là aussi, tout était identique. La table de nuit, les posters affichés au mur, la petite étagère où des livres étaient soigneusement rangés. Ma chambre était restée ma chambre, comme si elle avait attendu patiemment mon retour. Après avoir posé mon sac, je m’allongeai sur le lit. Je jetai un coup d’œil à la fenêtre. Dehors, le vent s’était levé. Le ciel grisâtre plongeait le quartier dans une atmosphère mystique. L’hiver approchait et transformait déjà le décor, mais il contrastait tellement avec les journées joviales de mon enfance que je ne pus m’empêcher de penser que la grisaille n’était pas la seule responsable de ce changement d’atmosphère. Les années avaient passé, les gens étaient partis, certains s’étaient perdus de vue. Les rires d’enfants jouant dans la rue avaient laissé place à un silence pesant. La nuit tombait peu à peu et ne faisait qu’accentuer la gravité de ce spectacle tragique. Un parfum nostalgique à la fois doux et amer s’empara de moi. Je fermai les yeux un moment et commençai à m’endormir quand une voix se fit entendre derrière la porte.

— Tu es bientôt prêt? demanda ma mère. Nous allons bientôt dîner.

— Oui, j’arrive tout de suite, répondis-je.

— Très bien! A tout de suite, mon chéri.

J’entendis des pas s’éloigner puis le bruit grinçant de l’escalier. Je sortis de ma chambre, et entra dans la salle de bain, qui se trouvait au bout du couloir sur la droite. J’ouvris le robinet et m’humidifiai le visage. Je jetai un rapide regard en direction du miroir. Le jeune homme que je regardai paraissait fatigué, désorienté. Déçu du reflet que l’on me proposait, je m’essuyai le visage et sortis de la pièce.

Nous commencions à dîner lorsque ma mère entama la conversation :

— Alors, comment vas-tu? Ca se passe bien à l’université?

— Oui ça se passe bien, mentis-je. Comme d’habitude.

— Bon, et quand passes-tu tes examens?

— Au moi de Mai.

Mon père intervint, sentant mon désintérêt pour la conversation.

— Tu sais, la fin de tes études approche. Tu n’as plus que quelques mois et après...

— Après quoi?, le coupai-je un peu brutalement.

Son visage se crispa et je sentis qu’il n’avait pas du tout apprécié ma réaction. Il se contint malgré tout et poursuivit calmement.

— Beaucoup de portes s’ouvriront à toi.

Je commençais à en avoir par dessus la tête que l’on me dise qu’ « après » je pourrais m’épanouir. « Après, après, après... » Depuis le lycée, on ne cessait de m’affirmer que de bonnes choses allaient se produire et qu’il suffisait d’être patient. Mais les années s’étaient écoulées et ma patience était en train d’atteindre ses limites. Cependant, m’avouant vaincu une nouvelle fois, je répondis :

— Oui, d’accord.

J’avais pourtant essayé d’être le plus convaincant possible mais mes parents n’avaient pas été dupes. Ils sentaient bien que je prenais sur moi et que j’avais répondu dans leur sens simplement pour esquiver la conversation. Ils paraissaient inquiets. Ma mère changea alors de sujet :

— Et sinon, comment ça se passe là-bas? Les gens dans ton école sont-ils gentils? As-tu une petite amie?

— Je ne les connais pas bien. Je discute de temps en temps avec certains d’entre eux mais ça s’arrête là. Je n’ai pas non plus de copine mais ce n’est pas ma priorité. J’attends juste que l’année se termine, et puis on verra bien.

Je sentais un certain malaise s’installer dans la pièce. Mes parents se regardèrent alors, comme s’ils cherchaient à savoir lequel des deux devait prendre la parole. Finalement, au bout de quelques secondes, ma mère décida de rompre le silence. Le regard un peu évasif, elle s’adressa à moi.

— Ecoute Tom, avec ton père, on se fait du souci pour toi. Tu te comportes de manière étrange ces temps-ci. Tu es là, mais c’est comme si tu n’étais pas réellement avec nous. Nous pensons que tu devrais peut-être voir quelqu’un pour...

— Un psy!, la coupai-je, surpris par cette déclaration. Tu veux que j’aille consulter un psy! Je n’ai pas besoin d’aller voir qui que ce soit. Je vais bien, je suis juste un peu fatigué, affirmai-je sans en penser le moindre mot.

Visiblement peu convaincu, mon père adressa à ma mère un regard sceptique. De toute évidence, ils ne croyaient pas un mot de ce que je venais de raconter. Il parla à son tour :

— Tu sais, ça pourrait te faire du bien. Et puis, si ça ne te convient pas, tu arrêtes. Ca ne t’engage à rien...

Je voulus rétorquer et contre attaquer comme dans un match de boxe mais je me mis soudain à réfléchir à ce que je venais d’entendre. Je méditai un instant. Devrais-je écouter mes parents? Ai-je vraiment besoin de consulter un psychologue? Mes parents attendaient patiemment alors que je commençais tout doucement à me faire à cette idée. Je devais admettre que je ne me sentais pas en forme en ce moment. Et même si je pensais qu’un psychologue ne changerait rien à la situation, je répondis :

— Bon, je ne sais pas si ça pourrait être utile, mais je veux bien essayer. Mais si jamais ça ne me convient pas, j’arrête, sans demander votre avis.

Chapitre 3

« Peu importe les circonstances, nous avons toujours le choix »

Du courrier avait été déposé par dessous la porte. Ramassant le petit tas d’enveloppes, j’appelai mon colocataire. Ne recevant aucune réponse, je présumai qu’il n’était pas encore rentré. Il était lui aussi parti en week-end pour rejoindre ses proches. Il appréciait sa famille et regrettait de ne pas pouvoir passer plus de temps avec eux. Mais le fait d’habiter avec moi atténuait un peu sa déception. Nous nous étions rencontrés alors que nous n’étions que des enfants. Nous avions grandi ensemble et étions parvenus à préserver cette amitié. Ce n’était pas seulement une question de durée ou de fidélité, c’était bien plus que cela. Nous nous complétions. Nous nous comprenions. Quelque chose de difficilement descriptible. Rare. Nous étions différents mais pourtant si semblables. Rien n’avait entravé notre amitié. Aucune personne extérieure n’avait entaché notre confiance l’un envers l’autre. Rien ni personne ne nous avait séparé. On se respectait et s’appréciait pour ce que l’on était.

Je venais de passer un week-end agréable avec mes parents. Malgré la discussion houleuse du premier soir, les deux jours qui avaient suivi s’étaient déroulés dans