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« Nous tendrons l’embuscade dans la clairière du Chêne aux loups. Le roi y passera nécessairement, à la fin de sa chasse, avant de rentrer dormir à Versailles. Nous aurons tout le loisir de préparer notre piège… »
Le sang de Gabriel se glace en entendant ces mots lâchés par des conspirateurs, un soir, dans une auberge. Le jeune page du cardinal de la Rochefoucauld est en route pour récupérer un coffret précieux pour le compte de son maître. C’est le début d’une aventure époustouflante, au cours de laquelle il devra affronter de mystérieux spadassins, tout de noir vêtus, à la cape festonnée d’argent et au panache pourpre…
Gabriel réussira-t-il à déjouer le complot et sauver la vie de Louis XIII ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Marie Bertier est une passionnée de l’Histoire dans ses grandes lignes comme dans les petites.
Elle est graphiste et parce qu’elle est aussi maman et s’intéresse beaucoup à la jeune génération, elle signe son premier roman destiné à la jeunesse, aux éditions Emmanuel .
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Seitenzahl: 184
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Illustration et conception de couverture : Sara Gianassi
Gravures pp. 198, 205 et 206 : © Bibliothèque nationale de France
Relecture : Le Champ rond
Maquette et composition : Soft Office (38)
© Éditions Emmanuel, 2024
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-38433-161-1
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011
Dépôt légal : 1er trimestre 2024
Cher lecteur,
Toi qui as l’habitude des montres connectées et des TGV qui filent à 300 km à l’heure, nous t’invitons ici à te mettre à un autre rythme : celui des voyages à cheval, des cloches qui scandent la journée, des mesures en pieds ou en lieues.
Voici donc quelques correspondances, pour te repérer dans l’espace et le temps des héros que tu vas escorter :
•un pouce : 2,5 cm ;
•un pied : 12 pouces, environ 33 cm ;
•une toise : 6 pieds, environ 2 mètres ;
•une perche : 3 toises, environ 5,8 mètres ;
•une lieue : une heure de marche, environ 4 km ;
•la journée de voyage est celle de l’allure du cheval : 30 à 60 km par jour.
Quant au rythme de la journée, il est donné dans tout le pays par les cloches qui invitent les moines à la prière : ainsi les matines sonnent à minuit, et tierce à 9 heures du matin. Les vêpres, à 18 heures, marquent la fin de la journée de travail, et les complies, à 21 heures, l’heure du repos.
Tu trouveras en fin d’ouvrage un plan de Paris à l’époque de Gabriel, ainsi que d’autres informations historiques.
Mais maintenant, sans plus tarder, place à l’aventure !
Tournus, Bourgogne, avril 1625
—Hoo, Bucéphale… Allons, pas si vite !… écoute-moi, par pitié !
Gabriel raccourcit les rênes, rejeta les épaules en arrière et ferma un instant les yeux. Les sabots du cheval claquaient sur le sol gelé. Son souffle saccadé fendait l’air brumeux du petit matin. Le jeune cavalier inspira longuement. Une brise glaciale lui fouettait le visage. Redresser le buste ; maîtriser sa peur ; regagner la confiance de sa monture. Le bosquet de chênes se refermait à vive allure derrière lui. Il arrivait dans la plaine. Les premiers rayons du jour caressaient l’horizon.
— Allons, allons, calme-toi… Tout doux, reprit le garçon d’une voix plus posée.
Ce n’était pas la première fois que Bucéphale s’emballait. Là, c’était une harde de sangliers surprise au détour d’un talus qui l’avait effrayé.
Gabriel se ressaisit, recula sur sa selle, chuchota quelques encouragements. Le cheval ralentit sa course. Enfin, il passa au trot, puis au pas. Son cavalier sauta souplement à terre. Ses jambes tremblaient encore.
— Tu m’as fait une belle frayeur ! J’ai bien cru ne pas réussir à t’arrêter ! Tout doux… ça va, c’est bon.
Le garçon caressa les flancs humides de la bête. Musclé par les longues chevauchées dont il était coutumier, il portait avec élégance un pourpoint vert damassé, une dague à la ceinture, et des chausses souples enserrées dans des bottes de chasse à revers. Son visage, hâlé par une vie de plein air, était empreint d’une certaine candeur : malgré sa belle allure, il ne devait pas avoir plus de treize ou quatorze ans. Ses yeux aigue-marine, cerclés d’outremer, pétillaient de vivacité. Ce regard franc, inoubliable, laissait entrevoir une âme droite et entière.
Prenant une profonde inspiration, Gabriel saisit sa monture par la bride et décida de couper à travers champs. L’air était pur, et l’odeur, depuis quelques jours, avait changé. Le ciel se chargeait de pépiements d’oiseaux. L’atmosphère devenait vaporeuse. L’hiver touchait à sa fin. S’enfonçant jusqu’à la taille au milieu des herbes givrées, le garçon jeta un regard reconnaissant vers le soleil qui pointait. Furtif, le visage de sa mère traversa son esprit. Il l’imaginait, en ce même instant, de l’autre côté des Alpes, lever elle aussi ses grands yeux de velours vers ce même soleil. Peut-être, penchée à la petite fenêtre de sa cour, chantait-elle de cette voix chargée de tendresse qui avait bercé son enfance… Gabriel se mit à fredonner. Trois hivers le séparaient maintenant de la dernière fois où il avait embrassé le visage chéri. Trois hivers, depuis qu’il avait quitté sa mère, et son Italie natale, pour rejoindre la France et entrer au service de son parrain, le cardinal de La Rochefoucauld. Le garçon chanta de plus belle. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas écrit à sa chère maman ! En arrivant, il taillerait sa plume pour lui raconter ses dernières aventures. Ragaillardi, il allongea le pas. Le flanc de Bucéphale épousait le rythme de sa marche. Bientôt, on apercevrait les murailles de Tournus.
— Gabriel ! Gabriel !
Le cavalier venait de franchir le petit pont de pierre qui enjambait la Seille lorsqu’il entendit son nom résonner. Ses traits s’éclairèrent.
— Armand, je suis là ! fit-il en agitant un bras.
Le garçon d’une douzaine d’années qui accourait à sa rencontre, la mine joviale et les joues rougies par le froid, s’arrêta net :
— Ma parole, que t’est-il arrivé ? s’inquiéta-t-il en considérant les cheveux ébouriffés et l’air fourbu du jeune cavalier.
— La chasse a été bonne ! repartit Gabriel dans un éclat de rire.
Et il tira de sa gibecière un lièvre fraîchement capturé. Les plis de ses fossettes s’accentuèrent.
— Néanmoins, poursuivit le garçon, mon destrier m’a joué un drôle de tour ! Au beau milieu du bois de la Truchère, nous sommes tombés nez à nez avec une laie et sa ribambelle de marcassins. Bucéphale s’est affolé et j’ai eu les plus grandes peines du monde à arrêter sa course !
— Ne dit-on pas qu’un cheval est le reflet de son maître ?! Il s’emballerait donc aussi vite que toi ? le taquina Armand, en lançant un regard sur l’étalon qui se désaltérait à grandes lampées dans la rivière, à deux pas de son cavalier. Mais au fait, j’en oublierais ma mission ! Le cardinal m’envoyait te chercher, te pensant encore au lit. Il t’attend à l’abbaye, et te fait dire de t’apprêter pour un voyage de quelques jours !
En passant sous la tour du Portier, Gabriel hésita.
Dois-je repasser chez moi déposer mon gibier ? Prévenir Angelo de préparer mon paquetage… ? Filer directement chez le cardinal… ?
Les cloches de l’église sonnèrent huit heures. Il brûlait de savoir quelle mission l’attendait… Résolu, il prit la direction du palais abbatial.
Arrivé devant le logis de son maître, il laissa Bucéphale et sa gibecière aux mains d’Armand et s’élança à l’intérieur. En passant devant la chapelle, il ralentit le pas. Son parrain était là, à genoux devant l’autel, absorbé en prière. Gabriel se découvrit, entra, et remercia intérieurement le Ciel d’être sorti indemne de sa chevauchée. Les rayons du levant traversaient un vitrail et tombaient en gouttes colorées sur les épaules de son protecteur. Le garçon attendit, silencieux. Enfin, le vieil homme sembla s’apercevoir qu’il n’était plus seul. Il se leva et, sans dire un mot, invita son page à le suivre.
La terrasse qui prolongeait le premier étage du logis donnait sur l’enceinte de l’abbaye. Un vieux rosier, poussant dans un angle, avait été surpris par un redoux précoce, et déjà, bourgeonnait. Le cardinal s’assit sous les branchages, sur une pierre moussue à demi penchée. Dans le ciel, une nuée de grues aux cris perçants survolait le puissant clocher de l’église abbatiale.
— L’hiver est passé vite, les voilà déjà de retour, commenta laconiquement le prélat, les yeux tournés vers le ciel, en guise d’introduction.
— Armand est venu me prévenir que vous aviez une mission pour moi, avança le jeune page.
— Oui, en effet. Te souviens-tu, Gabriel, de René Cousturier, l’orfèvre chez lequel tu m’as accompagné à Paris le mois dernier ?
— Rue Saint-Louis-du-Palais ?
— C’est exact ! Il a achevé la pièce que je lui ai commandée. Je l’ai appris hier, avec les courriers qui m’arrivaient de la capitale.
— Il a fait vite, Monseigneur !
— Il a tenu les délais que j’espérais. Mais voilà… je suis retenu encore quelque temps ici, et lui, de son côté, souhaiterait livrer son travail. Il m’écrit qu’il n’aime pas garder longtemps chez lui des pièces de trop grande valeur, mais j’ai dans l’idée qu’il a peut-être surtout besoin d’argent. Il m’a rendu un précieux service en honorant ma commande en priorité, je ne vais dès lors pas le faire attendre. Je t’envoie donc la récupérer !
Gabriel resta silencieux et contempla les grues qui tournèrent une dernière fois au-dessus d’eux avant de reprendre leur vol vers le nord ; il allait les suivre, en somme.
— Voici une bourse qui complétera l’acompte déjà versé. Pars de ce pas pour Paris, remets-la à l’orfèvre, et porte à l’abbaye Sainte-Geneviève le petit coffre qu’il te confiera en échange. Tu le mettras à l’abri comme il convient. Je te rejoindrai dans quelques jours, une fois mes affaires réglées. Et voici pour le trajet, poursuivit le prélat en glissant quelques pièces dans la main du garçon.
Le vieil homme laissa le silence planer un instant, puis jeta sur son filleul un regard paternel empreint de bienveillance.
— Et surtout… sois prudent en route ! Rappelle-toi que quoi qu’il arrive, ta vie vaut infiniment plus que cette bourse. Je compte sur toi pour ne pas prendre de risques inconsidérés !
— Moi, prendre des risques inconsidérés ? Cela me ressemble pourtant si peu…
— Alors… ? questionna Armand, quand il vit reparaître son compagnon.
— Mission de routine ! s’esclaffa le jeune page dans un demi-sourire.
Il entrouvrit son pourpoint et Armand jeta un œil intrigué sur la bourse ventrue dissimulée dans les replis d’étoffe. Il ne put retenir un sifflement.
— La voilà, la richesse ! Que vas-tu faire de tout cet or ?
— Filer à Paris ! Tu sais que je ne suis pas le seul filleul du cardinal ? La princesse Henriette, la plus jeune sœur du roi, l’a aussi pour parrain ! Et elle se marie au printemps.
— Oui pardi, on en a tant parlé à l’automne lorsque le contrat de mariage a été signé ! Cette alliance avec le roi d’Angleterre rassure les gens, ici.
— Exact. Et figure-toi que mon parrain n’y est pas pour rien, se rengorgea Gabriel. À la Cour, tout le monde ne voyait pas d’un bon œil l’union d’une fille de sang royal avec un protestant. Mais le cardinal est prudent et avisé et il a su convaincre les hésitants…
— Et cette bourse, alors ? l’interrompit Armand, impatient.
— Notre maître a beaucoup d’affection pour sa filleule et voulait lui offrir pour son mariage un cadeau à la hauteur de son rang. Je m’en vais pour la capitale, rémunérer l’orfèvre qui vient de l’achever. Il s’agit – de ce que j’ai compris – d’une sorte de coffret à bijoux. Je crois que le cardinal y a fait insérer de beaux joyaux, et un mécanisme secret… Mais à vrai dire, je n’en sais guère plus.
— Ainsi, tu pars pour longtemps ?
Une ombre passa dans le regard d’Armand ; depuis qu’il vivait à Paris, le cardinal de la Rochefoucauld avait espacé ses séjours dans son abbaye bourguignonne, et la vie à Tournus n’était pas toujours drôle pour le fils de l’intendant. Gabriel était pour lui comme un grand frère – et accessoirement, son seul camarade. Aussi chacun de ses passages avait-il une saveur de fête, suspendue hors du quotidien.
— Ne t’inquiète pas… répliqua son ami en lui donnant une affectueuse bourrade dans le dos, la vie d’un page de la maison de la Rochefoucauld est toujours trépidante ! Je parierais mon chapeau que d’ici l’été notre maître m’aura fait revenir au moins une fois dans les parages. Mais qui sait si, d’ici là, tu ne compteras pas à ton tour parmi ses pages ?!
Tout en parlant, les deux compagnons avaient fait le tour du palais abbatial. À l’arrière, on accédait par un escalier de pierre à une petite dépendance où logeaient les gens du service. Gabriel y avait sa chambre, au dernier étage.
Armand accrocha Bucéphale à un tilleul. Le cheval retroussa les naseaux, huma l’air, puis, la mine satisfaite, plongea le museau dans l’herbe grasse. Le vent avait faibli et le ciel s’était dégagé ; la journée serait belle.
— Papa a besoin de mon aide, il ne faudra pas que je tarde mais fais vite, je t’attends !
À chaque fois qu’il décrochait son épée, Gabriel sentait une sorte de brûlure lui traverser le ventre de haut en bas, puis se lover quelques instants au creux de son estomac. Retrouver sa rapière, c’était reprendre la route, plonger dans l’inconnu… mais cette curieuse sensation ne venait pas de là. Changer de décor, il en avait l’habitude. Mais tenir cette arme, qu’il avait hérité de son père, c’était un peu, dans le fond, lui donner à nouveau la main… Un mélange de respect, de fierté et de peine en découlait.
Rome lui revenait en mémoire… Les églises en construction, les fontaines au coin des rues, les concerts et les courses de taureaux ; les pèlerins, les moines et les artistes se hélant dans une langue chantante. Et au milieu de cette vie foisonnante, le bonheur délicieux d’une enfance insouciante, la joie d’être choyé par des parents qui s’aiment ; le sentiment d’une paix qu’il croyait éternelle.
Il redevint pour un instant le petit bonhomme de sept ans qui trottait à la suite de son père dans d’altiers palais de marbre. Combien de fois l’avait-il observé croiser le fer avec les plus grands princes, prodiguant ses leçons avec une bienveillance et une dextérité qui avaient fait de lui l’un des maîtres d’armes les plus recherchés de l’Europe entière ?
Les douloureux souvenirs qui suivaient, Gabriel les chassa d’un revers de la main. Il saisit son épée, empila dans sa besace ses quelques effets, puis poussa l’étroite porte qui communiquait avec la soupente attenante.
— Angelo, grande nouvelle : fais tes bagages ! Le cardinal nous renvoie sur les routes ! Nous partons sur-le-champ pour Paris.
Le dénommé Angelo leva vers Gabriel un large regard brun ourlé de cils grisonnants. L’homme aux joues burinées de rides arborait un sourire paisible. Assis sur sa paillasse, il était affairé à aiguiser une longue dague au manche incrusté de nacre. À sa droite, deux autres poignards attendaient leur tour.
— Mon maître, je suis à vos ordres, lança-t-il avec un accent rocailleux qui trahissait ses origines napolitaines, en esquissant une courbette cocasse.
Gabriel lui rendit son sourire. Angelo était l’ancien homme de confiance de son père. Il avait vu naître le jeune garçon, et comptait parmi les premiers à l’avoir tenu sur les genoux. Il avait accompagné ses premiers pas. Plus tard, c’était avec lui que Gabriel s’était entraîné, jusqu’à épuisement, à maîtriser les bottes enseignées par son père. Ancien soldat, aussi rusé qu’agile, Angelo était un bretteur hors pair. À la mort précoce de son maître, il n’avait pas voulu quitter son fils, qu’il entourait d’une même loyauté. Aussi, au départ de Gabriel pour la France, Angelo avait quitté sa terre natale pour l’accompagner dans cette nouvelle vie. Le jeune page n’aurait pu trouver valet plus dévoué, ni compagnon plus avisé.
Le vieux serviteur glissa la dague à sa ceinture, suspendit une rapière à sa bandoulière, puis rassembla promptement son paquetage. Quelques minutes plus tard, il emboîtait le pas à son maître dans l’escalier de service.
— Voilà pour ton souper, lança Gabriel à Armand qui l’attendait dans la cour, en lui tendant le lièvre qu’il avait chassé le matin même : sur la route, je n’en ferai rien !
Puis, sans lui laisser le temps de répondre, il lui donna une accolade et sauta à cheval.
— Allez, ne fais pas cette tête-là, le réconforta-t-il, attendri par l’air désolé de son ami ! Prie pour que Dieu me garde, et je ferai de même ! Tu me manqueras, Armand, mais nous nous reverrons bientôt.
Laissant les garçons à leurs adieux, Angelo alla seller son cheval, Tisserand, le fidèle compagnon avec lequel il était arrivé d’Italie. Sec, racé et noueux, mais d’une endurance hors pair, il formait avec le valet une alliance à toute épreuve, à l’apparat comme au combat.
La cloche de l’église tinta le quart. La seule pression des mollets de Gabriel mit Bucéphale en marche. Le jeune garçon souleva son chapeau en direction d’Armand, puis s’éloigna au petit trot, suivi de près par son valet. Le soleil, le ciel vibrant, la perspective de cette longue chevauchée, lui mettaient le cœur en joie. Les deux compagnons, confiants, se mirent à fredonner et disparurent bientôt à l’horizon, inconscients des dangers qui les guettaient au détour du chemin.
«…et vidimus gloriam ejus, gloriam quasi Unigeniti a Patre, plenum gratiae et veritatis… »
La cathédrale de Sens était plongée dans la pénombre du point du jour. Dans une chapelle latérale, à la lueur des cierges, la messe s’achevait. Le prêtre psalmodiait à mi-voix, le regard tourné vers le crucifix d’argent qui dominait l’autel. Les fidèles, leur prière accomplie, s’éclipsaient à pas feutrés.
Assis au dernier rang, Gabriel, l’esprit encore embrumé, s’abîmait dans la contemplation d’un long chandelier de bronze sculpté d’angelots poupins. Les derniers jours défilaient dans sa tête. La chevauchée s’était déroulée sans heurt, et les lieues s’étaient succédé avec une facilité surprenante. Châlons, Dijon, Auxerre… Bien que familiers de ces étapes, le jeune homme et son valet avaient redoublé de prudence – pas question de livrer la somme qu’ils transportaient aux premiers malfrats rencontrés !
Gabriel ne pouvait oublier les péripéties qui avaient émaillé ses précédents voyages. La dernière fois qu’il avait rejoint le cardinal à Tournus, il avait convaincu Angelo de dormir à Dijon, dans une auberge au pied de la cathédrale mais, à peine arrivés, les deux amis avaient vu leur dîner interrompu par un bruit fracassant. Une bande de brigands, armés jusqu’aux dents, avait pénétré dans l’auberge sans aucun égard pour ce qui se trouvait sur leur passage. Fenêtres, bancs, tables, mais aussi laquais, servantes et voyageurs, tout avait été indifféremment piétiné. Angelo avait juste eu le temps de tirer son jeune maître par la manche et de le contraindre à s’abriter derrière le solide volet de bois qui fermait la porte de l’auberge. Là, la respiration suspendue, Gabriel, tremblant, avait observé les malfrats à l’œuvre. Ces derniers avaient méticuleusement inspecté la salle commune, jusqu’à trouver ce qu’ils cherchaient : un jeune garçon au visage lardé d’une profonde balafre, terré à l’angle de la cheminée. Les brigands étaient repartis en le traînant derrière eux, lui promettant des supplices à faire blêmir les plus hardis. En y songeant, le jeune page en frémissait à nouveau. Jamais, caché derrière les lourdes planches du volet, les battements de son propre cœur ne lui avaient paru si assourdissants. Il lui avait fallu un long moment après le départ des bandits pour s’autoriser à nouveau à respirer pleinement. « Les villes sont emplies de dangers », avait conclu Angelo, sentencieux et imperturbable.
Aussi, cette fois-ci, les voyageurs avaient-ils évité les cités et leur agitation, préférant pour dormir les modestes auberges de campagne égrainées le long des routes. Gabriel aimait ces nuits de fortune, étendu sur de la paille fraîche au milieu des soldats, des artisans et des pèlerins. Néanmoins, la veille, arrivant à Sens, ils avaient fait une exception, le père Jérôme, vicaire de l’archevêque, étant un vieil ami du cardinal de La Rochefoucauld. À chacun de leur passage il leur offrait de bon cœur, après un abondant souper, un bienfaisant lit à l’épais matelas de laine.
Tout à ses pensées, le jeune garçon soudain sursauta : il n’avait pas vu la chapelle désemplir, ni le bon prêtre quitter l’autel pour s’approcher de lui.
— Gabriel, chuchota l’abbé.
— Père Jérôme ? interrogea ce dernier.
— Je suis heureux que vous soyez venu entendre la messe avant de repartir ! Je viens vous mettre en garde. Cette nuit, un convoi de marchands arrivant de Paris nous a demandé l’hospitalité car des pillards les avaient détroussés à quelques lieues d’ici, ne leur laissant que leurs chemises de corps… il s’en est fallu de peu qu’ils leur prennent aussi la vie…
Angelo s’approcha, pensif :
— Nous pourrions quitter les bords de l’Yonne et couper par le sud, proposa-t-il. Ce soir, nous dormirions dans les bois, et par les chemins de traverse, nous serions à Fontainebleau demain avant la nuit.
Le vieux prêtre opina du chef : l’itinéraire lui semblait sage. Les voyageurs s’agenouillèrent, et il leur donna sa bénédiction. Alors qu’ils franchissaient le portail nord, où les attendaient leurs montures, l’abbé retint le jeune page. L’œil malicieux, il lui glissa un sac au profil rebondi.
— Merci de tout cœur ! s’exclama le garçon, en y plongeant le nez.
Un chapon grillé y fumait encore, lové entre une miche de pain bis et un pot de confiture de prunes.
— Que Dieu vous garde ! lança le père Jérôme.
Pensif, il regarda s’éloigner les cavaliers, priant pour qu’ils arrivent sans encombre jusqu’à destination.
— Pile, je t’offre un pichet de vin. Face, tu m’invites à souper !
Lancé au petit trot, Gabriel faisait sauter dans sa main un sou de cuivre, qu’il rattrapait à chaque fois de justesse. Angelo le suivait en riant, esquivant les ornières du chemin. La pluie, tombée dru au sortir de Sens, avait cessé au milieu du jour. Le vent chargé de soleil achevait de sécher leurs vêtements.
Arrivés à un embranchement, ils ralentirent l’allure : deux paysans rassemblaient un troupeau de vaches qui rentrait à l’étable. Armé d’une branche de saule, un jeune garçon tentait de rattraper un veau qui avait pris la poudre d’escampette et venait droit sur eux. Au loin, une cloche sonna les vêpres. Angelo se tourna vers son jeune maître, esquissant un signe du menton :
— Là-bas, au pied de l’église, nous trouverons certainement une auberge, un feu, et une paillasse pour passer la nuit au sec !
Ils allaient se décider à dévier leur route quand l’un des paysans leur indiqua du doigt le chemin qu’ils s’apprêtaient à emprunter :
— À votre place, je ne passerais pas par là…
