En mal de mère - Sylvie Cohen - E-Book

En mal de mère E-Book

Sylvie Cohen

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Beschreibung

Kaïto vit avec son père, Jack, sur un petit voilier dans une marina d’Okinawa. Forcé de déserter la terre ferme à chaque fois que Jack part convoyer des bateaux, l’adolescent n’aime pas la mer. Il n’a qu’un rêve, retrouver sa mère, grande absente de son existence. Elle est jeune, elle est belle, elle est, paraît-il, danseuse, et elle est japonaise. Tout le contraire de son père, un Yankee colérique et plutôt brut de décoffrage.

Quand Kaïto embarque à contrecoeur sur le Missing Link, ce qui devait être un convoyage de routine en Alaska se transforme en cauchemar. Jack n’a pas vu arriver la tempête, et Kaïto se retrouve seul au milieu de l’océan. Parviendra t-il à survivre ? Pourra-t-il enfin rejoindre sa mère, lui qui a toujours vécu entre deux rivages, entre deux parents naufragés, entre deux cultures antagonistes.




À PROPOS DE L'AUTRICE

Après avoir mené une carrière de journaliste en Suisse romande, Sylvie Cohen a largué les amarres pour sillonner les mers avec son compagnon, à bord de leur voilier Chamade.

Du Grand Nord au Pacifique sud, en passant par le Japon, elle s’est nourrie de découvertes et de rencontres qui lui ont inspiré ce livre.

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Seitenzahl: 185

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

À Marc, mon compagnon de vie et d’océan.

À toutes les rencontres improbables qui naissent et se noient dans la mer.

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n’est pas tout à fait fortuite. Jack et Kaïto existent bel et bien et sont, à ma connaissance, tous deux vivants. Je me suis approprié leur histoire pour mieux la réinventer. Sans savoir si la réalité dépasse la fiction, ou vice versa.

« Dans les familles fêlées,un rejeton surgit qui se voue à la vérité etqui se perd en la cherchant. »Cioran

Le dernier voyage de Jack

– Dad… t’es mort ?

Le souffle court, tapi sous la table à carte, Kaïto regarde, hébété, la tête ensanglantée de son père qui ballotte sur le plancher. On dirait qu’elle est détachée du corps. Ce corps qui vient de dégringoler d’un seul coup les quelques marches de la descente du bateau. Il est tombé comme ça, comme un pantin, tout désarticulé. Il a littéralement plongé, la tête la première, dans le capot resté grand ouvert, laissant le vent s’engouffrer à plein volume.

– Daddy, t’es mort ?

La voix de Kaïto s’étrangle dans sa gorge. À quatre pattes, il se rapproche du corps inerte, à l’affût d’un soupir, d’un gémissement, d’un frémissement des lèvres.

– Pourquoi tu dis rien ? Dis quelque chose !

Mais Jack persiste dans son mutisme, avec une inquiétante obstination. Les yeux du gamin s’embuent. Tout devient flou autour de lui. Il reste là, assis sur ses talons, prostré, bringuebalant, livré aux convulsions du voilier.

Dehors, dans la tourmente, la mer soulève des lames furieuses qui éperonnent le bateau, le boxent en full-contact. Tous les coups sont permis pour l’envoyer au tapis. Tandis que le gréement brisé martèle, affolé, l’aluminium de la coque, comme pour sonner le gong de ce combat inégal.

Des postillons d’embruns s’engouffrent dans l’habitacle, alors que les vagues balaient le cockpit du bateau. L’une d’entre elles, plus fougueuse, s’élance vers la porte béante de la descente. Une douche glacée s’abat sur Kaïto. Une douche à couper le souffle, à stimuler les réflexes, à le faire rebondir sur ses pieds. Il se précipite en titubant vers le sas pour tenter de le refermer. Le vent fait de la résistance. Il doit s’y reprendre à deux fois avant d’y parvenir. Le fracas s’estompe au-dessus de sa tête. Sur le plancher inondé, le roulis fait rouler le corps abandonné de Jack. Kaïto a un mouvement de recul et retourne s’encastrer sous la table à carte. Recroquevillé sur lui-même, il se terre tant bien que mal au fond de son trou, tremblant comme un lapin dans son clapier. C’est là que par gros temps il s’est toujours senti le plus en sécurité : sous la table à carte de tous les bateaux que son père a convoyés depuis des années. Mais, maintenant, il doit se rétrécir un maximum pour s’enfiler à reculons entre les cloisons. Il est devenu trop grand. Ou alors c’est l’abri qui est trop petit pour son corps d’adolescent. Mais il se fout d’être à l’étroit. Sa conscience l’a abandonné. Il n’entend plus que son cœur canarder sa poitrine, chaque fois que la coque s’écrase contre le flot. Les yeux fermés, il guette le moment où le bateau tout entier va exploser, se désintégrer d’un coup. Il n’a d’oreilles que pour le tumulte du vent sur la mer, ses intensités, ses apaisements suspects, ses atermoiements. Ouf ! ça se calme ! Mais non, ce n’est qu’une longue inspiration. La bourrasque s’élance de nouveau avec une rage décuplée. C’est reparti pour un tour de rodéo marin. Le voilier semble vouloir désarçonner tout ce qu’il a encore en lui et sur lui.

À chaque embardée le corps de Jack tressaute. Des objets basculent. Tout à l’heure, éjecté de la table, l’ordinateur de bord a failli assommer Kaïto, qui se ratatine encore davantage dans son abri. Hagard, il suit du regard les fins sillons grenat qui, sans hâte, glissent sur le plancher en se tortillant. Il songe à l’encre qui coule parfois sur le papier de riz, lorsqu’à l’école il s’exerce à tracer des kanjis1. Ce sont les mêmes dessins tremblotants, incertains et parfaitement irréparables qui s’écoulent de la tête de son père. Jack a les paupières baissées. Des coulis de sang s’échappent de sa bouche figée dans une grimace de douleur. Kaïto détourne les yeux. Est-ce vraiment le visage de son père qui dépasse de la capuche fluorescente du ciré ? On dirait plutôt un croque-mitaine détrempé qui lui inspire plus de répulsion que de compassion. Il lui fait peur, même, avec ses grandes oreilles, son nez qui tombe dans la bouche et ses petits yeux enfoncés sous une touffe de sourcils. Au fond, vivant ou mort, Jack lui a toujours fait peur.

À cet instant précis, le gamin ne ressent ni douleur, ni tristesse, ni désespoir. Mais une sourde colère monte en lui. Toute la colère qu’il a accumulée depuis des années contre son père, Jack le baroudeur des mers, le capitaine de sa vie qui vient lâchement d’abandonner le navire et son moussaillon. En pleine tempête.

La météo l’avait pourtant annoncée, cette tempête. Jack l’avait vue arriver, tout en bas à gauche, sur l’ordinateur de bord. Une zone rouge de colère qui remontait sur l’écran. Le lendemain déjà, les isobares ondulantes s’étaient muées en cercles concentriques hérissés de flèches violacées qui se déplaçaient en tournoyant vers l’icône du bateau. Jack scrutait en jurant l’oracle des météorologues.

– C’est quoi, cette merde ? Il devait passer plus au sud, ce foutu typhon. Il va certainement passer plus au sud. Mais s’il continue comme ça on va tout de même s’en prendre plein la gueule !

Kaïto le revoit, ses lunettes sur le nez, pestant contre la tempête, calculant à haute voix les probabilités d’y échapper, évaluant les possibilités de changer de cap en prenant la fuite, insultant ce « putain de typhon », ce « fumier de vent » qui lui avait fait déjà prendre trois ris et rentrer le génois, cette « houle de merde » qui déferlait et ce « connard d’ordinateur » qui ne lui montrait pas ce qu’il avait envie de voir. T’aurais mieux fait de prier au lieu de jurer, Dad ! Peut-être que Dieu t’aurait entendu, qu’il aurait envoyé le typhon beaucoup plus au sud. En fait, c’est ta faute. T’as pas bien lu la carte. Tout est de ta faute. Kaïto tente de reconstituer ce qui s’est passé. Le fracas au-dessus de leur tête, et Jack qui s’élance en criant :

– Je monte voir !

Pourquoi t’es monté voir ? T’aurais pas dû. T’aurais dû rester avec moi.

La colère cède la place à l’angoisse. Si seulement il possédait les pouvoirs surnaturels des héros de manga pour mater la tempête ! Si seulement il pouvait empêcher le bateau de rouler et aussi s’arrêter de trembler… De l’eau continue à perler de ses cheveux. Elle a le goût salé de ses larmes, et ses larmes ont le goût de la mer qui monte en lui. Il a envie de vomir. Il essaie de se retenir. Le mal de mer, c’est dans la tête. Un vrai marin ne vomit pas. Que tu dis, Dad ! Sauf que moi je suis pas un vrai marin. Je suis pas comme toi. Je déteste la mer. Un hoquet lui tord les boyaux. Un jet bistre s’échappe de sa bouche et va se mêler aux rigoles de sang. Il ne peut plus rester là. Il se lève et titube jusqu’à la cabine arrière. Échouage sur la couchette. De là il ne peut plus voir le gisant, ni les souillures de la travée, ni plus rien. Il ferme les yeux. Le vacarme du vent qui parvient toujours à ses oreilles s’estompe, jusqu’à sombrer avec lui dans le trou noir d’un profond sommeil.

Soudain, Jack se dresse devant lui. Il est là, debout sur ses jambes, il regarde avec ses petits yeux incrustés autour de son long nez. Il est tout rouge. De colère ou de sang. Qui sait ? Sans doute le sang, car une lueur de tendresse traverse son regard. Il dit :

« Désolé, mon fils, je t’ai mis dans une sacrée gonfle. Je suis mort, mais je ne l’ai pas fait exprès. La mer m’a pris. Ça devait bien arriver un jour… Je n’aurais jamais dû t’emmener dans mes convoyages ! Mais je voulais faire de toi un grand marin. Je voulais que tu sois comme moi, que tu t’éclates en naviguant et que tu aimes la mer, autant que je l’ai aimée. Je pensais que tu apprendrais à la connaître, à l’apprivoiser sans trop craindre ses colères. Mais, voilà, c’est fini. Pardonne-moi, mon fils. Je ne voulais pas te laisser dans le pétrin, mais je sais que tu vas t’en sortir. Avec tout ce que je t’ai appris, tu es déjà un sacré matelot ! »

Sur ces belles paroles, Jack lève deux doigts en V et s’en retourne tranquillement reprendre sa place, étalé de tout son long sur le plancher du bateau, baignant dans son sang, les pieds sous l’escalier qui descend du capot.

Le lendemain, lorsque Kaïto ouvre les yeux, quelques lueurs dansent au plafond de la cabine. Il a la bouche pâteuse. Une odeur âcre émane de ses habits humides. Une odeur qui le submerge et ravive en lui un drôle de malaise, un sentiment confus d’abandon. Il a dû faire un mauvais rêve. Dad ? Il tend l’oreille. Tout baigne dans une sorte d’apaisement. Le vent s’est calmé, il a lâché prise, à ce qu’il semble. Reste que ça martèle et ça tambourine méchamment sur la coque. Ne pas bouger. Surtout ne pas bouger. Retenir encore quelques instants cette irrépressible envie de faire pipi.

Lorsqu’il se détache péniblement des miasmes de sa couchette, une lumière blême s’insinue à travers les hublots. Il flotte dans le bateau une atmosphère glaçante. Kaïto se raidit sur le seuil de la cabine. Ce qu’il redoutait confusément s’impose à lui. Pour gagner les toilettes, il ne peut pas éviter d’enjamber le corps encapuchonné qui lui fait barrage. Alors il enjambe, vite. Pas d’arrêt sur image. Ses yeux fixent la porte des toilettes. Il l’atteint d’un bond et s’enferme fébrilement, comme si quelqu’un pouvait le surprendre.

Ça balance encore pas mal sous ses pieds. Pas facile de bien viser la cuvette. Kaïto se concentre. En remontant son pantalon, il croise son visage dans le miroir collé à sa gauche, sur la paroi. Cette coupe au bol, à la Bruce Lee, cette frange qui tombe comme un rideau noir sur les sourcils, l’amande sombre de ces yeux, ces lèvres charnues… pas de doute, ce gars dans le miroir, c’est lui. Il a le même grain de beauté sur la pommette gauche. Mais il a tout de même une drôle de tête, avec sa mine de déterré, son regard atone, sa mâchoire contractée qui lui donne l’air féroce. T’as l’air d’un zombie, mec. Kaïto appuie son front contre son autre front et ferme les yeux un instant. Puis il se décolle de son double pour lui adresser un rictus dépité. Toi et moi, on est mal. J’sais pas ce qu’on va faire. Mais faudrait tout de même faire quelque chose. Comme dirait Dad, qui ne tente rien n’a rien. J’pourrais essayer d’appeler au secours. Au moins ça. Il doit bien y avoir un moyen ! L’espoir rallume une étincelle dans son regard. Il s’asperge le visage à grandes eaux, avant de se raviser. Stop ! Faut économiser l’eau. Sinon, plus rien à boire. Il se brosse tout de même les dents puis se déshabille en hâte. Il se frotte énergiquement le corps avec son gant de toilette. Il frotte de toutes ses forces, comme pour désincruster son corps des stigmates de la veille, pour gommer son cauchemar. Il s’applique à frotter pour faire peau neuve. Oh ! que ça fait du bien ! Revigoré, Kaïto jaillit de la salle d’eau, une serviette de bain autour de la taille. Mais son élan bute une fois encore sur le cadavre. Il déglutit bruyamment, sa vue se brouille. Il a besoin de respirer un grand coup.

Évitant soigneusement la première marche de la descente, il pousse le capot et se retrouve torse nu dans le cockpit encore détrempé. Le froid le cueille, saisissant, vif et tonique. Il avale une bonne goulée d’air glacé. Le bateau se dandine dans le désert d’une mer qui respire profondément pour contenir son trop-plein d’énergie. Des lambeaux de brume se déchirent au ras de l’eau sous un ciel incolore. Quelques pétrels font du rase-flotte sur la crête des vagues. Ça sent le large à plein nez. Le gréement écharpé bat le flanc du bateau, pendu au bout des haubans. Il bat le silence au rythme de la houle et résonne comme un gong.

Kaïto pense au gong du temple shinto de son quartier, à Okinawa. C’est presque la même résonance qui taraude les oreilles des gamins en uniforme échappés de l’école, leur grand cartable sur le dos. Pour eux, le temple est une présence invisible. Du trottoir, on devine seulement son toit rouge qui rebique derrière un mur encerclé d’immeubles et de parkings à voitures. Il se cache pour se préserver de la laideur urbaine. Mais lorsque, en fin de journée, il laisse s’échapper l’onde métallique du gong, tous les bruits de la ville semblent se taire, comme par magie. Lorsque, en passant, Kaïto l’avait fait remarquer à Keiji, son camarade l’avait regardé avec un drôle d’air et lui avait répondu en vissant un doigt sur sa tempe.

– Un gong qui tue le bruit. Tu sors ça d’où ? T’es complètement cinglé !

Et, reprenant sa marche, il avait ajouté à voix basse : « Taré, comme tous les gaijin2 ! »

Kaïto l’avait rattrapé et saisi par le collet.

– Répète un peu ! Moi un gaijin ? C’est toi qui dérailles. J’suis né au Japon, j’ai un passeport japonais, je parle le japonais et j’sais même écrire en kanji. Et puis t’as vu ma gueule ? J’ai l’air d’un gaijin ? Tu sais comment je m’appelle ? Kaïto. C’est pas un nom japonais, ça ? Kaï-to, gars de la mer !

Apeuré, Keiji s’était dégagé de la prise.

– C’est bon. T’as pas une gueule de gaijin, mais t’es quand même pas nihonjin3 à cent pour cent. Ton père, c’est un vrai Yankee !

– Ouais, mais ma mère elle est cent pour cent nihonjin et j’suis comme elle !

Keiji avait pouffé et, prenant ses jambes à son cou, il avait lancé :

– Ta mère ? C’est qui ta mère ? T’as pas de mère !

Connard de Keiji ! Il s’était enfui après lui avoir balancé deux missiles. Touché-coulé, bien profond dans sa mémoire. Kaïto frisonne. Il se drape les épaules dans sa serviette de bain, mais il ne parvient pas à maîtriser le claquement de ses dents. Sans doute à cause de la morsure du froid. Ou des missiles de Keiji. Ou alors, qui sait, à cause de son manque de mère. Kaïto regarde autour de lui. À trois cent soixante degrés, le magma gris du brouillard calfate le moindre coin de ciel, la moindre parcelle de mer. On dirait un linceul qui se déploie à l’infini et absorbe le bateau dans sa ouate épaisse pour lui ôter toute perspective d’un possible horizon. Il a le sentiment de flotter dans un monde parallèle. Il se surprend à murmurer.

– Dad, on est où ? Je ne veux pas mourir ici !

Bang ! Bang ! Bang ! Bang ! … Seul le gong du mât sur la coque fait écho à son désarroi.

Il n’en peut plus d’entendre ce martèlement obsédant. Comme si la mer sonnait le glas de ce maudit voyage. C’est angoissant et ça lui tape sur les nerfs. Il faut faire cesser ce raffut ! Kaïto plonge dans l’habitacle, enjambe la dépouille de Jack qu’il fait semblant d’ignorer, enfile deux polaires l’une sur l’autre et endosse son ciré. Puis il file à l’arrière du bateau. Dans la soute, tout est sens dessus dessous. La caisse à outils émerge à peine d’un tas de cordages, de bottes, de pare-battages, de produits d’entretien qui ont chaviré. Il la dégage et s’en saisit. Mais il se ravise. Non, c’est la pince à couper les haubans qu’il faut. Elle entre pas dans la caisse, elle est trop grande. Où est-ce que tu l’as foutue ? Avant de quitter Okinawa, Jack avait débusqué cet outil qu’il avait brandi comme un trophée.

– Mince alors, des pinces hydrauliques… prévoyant, le proprio de ce bateau ! C’est un tout nouveau modèle, ça sert à couper plus facilement les câbles du gréement. Théoriquement on n’en a pas besoin, mais en mer on ne sait jamais. Et puis c’est facile à manier. Regarde ! Il faut faire comme si tu pompais très fort !

Kaïto fouille, à quatre pattes, au milieu du capharnaüm. Bang… bang… bang ! Au-dessus de lui, le battement perpétuel lui pilonne la tête. Il cherche, il trifouille, il remue tout le bazar de l’accastillage, déplace tout ce que ses mains rencontrent. Il lui faut un bon moment avant d’exhumer l’outil magique de Jack. Il monte sur le pont et se met à cisailler les torons du câble qui retient encore le mât. Il pompe, pompe, mais l’acier résiste. Il n’est pas encore un homme, même s’il est déjà bien bâti. Haletant, le visage congestionné par l’effort, il déclare forfait. Enfin momentanément. Puis il reprend.

– Allez, pompez, plus fort, plus fort encore !

Il s’adresse à ses bras, dont les muscles bandés s’exécutent. Une fois, deux fois, dix fois, il pompe et pompe encore, jusqu’à ce que, d’un coup, le câble cède. Mais le gong ne se tait pas pour autant. Un bout de mât reste accroché à l’étai. Kaïto se met à genoux à l’avant du bateau, reprend son souffle et recommence. Il s’acharne de toutes ses forces sur la tresse métallique. Ça y est, le mât prend le large, en silence, happé par les vagues qui l’avalent en un rien de temps. Coulé ! I did it ! Il a réussi. Il se sent fier. En allant ranger son ciré et son coupe-câble – son père lui a appris qu’il faut que tout soit toujours à sa place sur un bateau –, il repasse devant le miroir des toilettes. T’as vu comme je lui ai coupé le sifflet ? Son reflet approuve instantanément, en faisant le V de la victoire. Une bouffée d’autosatisfaction, ça requinque. Mais, lorsqu’il sort de la salle de bains, Jack est toujours là qui obstrue le passage tribord du carré, étalé de tout son long dans son ciré détrempé. Mince, Dad, tu peux pas rester là. J’ai trop les boules quand je te vois comme ça !

Kaïto évite le corps et va s’asseoir un instant sur la banquette bâbord. Il passe et repasse ses mains dans ses cheveux. Comme si ça pouvait l’aider à réfléchir. Réfléchir à quoi ? C’est le bazar dans son coffre à neurones, la débandade, le sauve-qui-peut général. Ça part dans tous les sens. Ses idées se heurtent les unes aux autres et finissent en bouillie dans un coin de sa tête. Il enrage de se sentir aussi impuissant, dans cette boîte à sardines qui se déhanche, face à toute cette pagaille. Et ce corps allongé qui bouffe tout l’espace, c’est exaspérant, à la fin ! L’impuissance rend parfois méchant. Il n’y a plus de « pauvre Dad » qui tienne. Pauvre Dad doit disparaître de sa vue. Il faut faire place nette, ranger. Mettre de l’ordre dans son biotope, avant d’en mettre dans sa tête. Mais en a-t-il encore la force ? Il s’approche du capuchon de Jack et tente de soulever le corps inerte. Trop lourd, beaucoup trop lourd pour ce qu’il lui reste de biceps après le pompage. Daddy ne va pas se laisser larguer comme le mât. Alors le fils le tire par les aisselles, il le fait glisser, centimètre par centimètre. Il se concentre sur ce qu’il fait. Il regarde droit devant lui pour garder son équilibre, pour ne pas penser que c’est le cadavre de son père qu’il traîne comme ça. Il imagine que c’est un pantin, déguisé en marin, qu’il va ranger dans la cabine avant. Kaïto n’a que quelques mètres à parcourir, mais quel boulot ! Il s’attend à tout moment à voir Jack se redresser et hurler : « Qu’est-ce que tu fous ? Lâche-moi ! » Mais un pantin ça ne crie pas. Ça ne respire pas, c’est vraiment un poids mort. Et c’est incroyable ce que la mort pèse lourd. Quand il parvient à la cabine, Kaïto tracte le tronc du cadavre contre lui. Il voudrait le hisser sur la couchette et le recouvrir d’un drap pour qu’il puisse dormir, comme un vrai défunt, dans un cercueil. Mais Jack fait de la résistance. Impossible de le faire grimper sur la couchette. Kaïto est à bout de forces. Alors il laisse choir le corps au pied de la couchette et, le retenant par les épaules pour ne pas qu’il glisse, il l’enjambe, recule et referme prestement la porte de la cabine.

Épuisé, le souffle court, il se laisse tomber sur la banquette du carré, secoué par un rire nerveux qui vire au sanglot. Il n’en revient pas de ce qu’il vient de faire. Il se sent vidé. Trop d’énergie dépensée, en muscles comme en émotions. Et puis il n’a rien mangé depuis… depuis pas mal de temps, mais il n’a pas faim. Ses yeux mi-clos balaient le bazar indescriptible que la tempête a semé. Impossible de rester tranquille. Il ne tient pas en place. Il doit s’activer, s’occuper, sinon il va devenir fou.

Vas-y, bouge ton cul ! Il se lève et, s’accrochant à la main courante qui jalonne son chemin, grimpe d’un pas lourd les quelques marches qui mènent au cockpit. La mer lui crache au visage l’air du large. Il plonge la tête dans un des coffres, saisit un seau et fait voler vers l’intérieur du bateau une serpillière qui atterrit exactement là où les pieds de Jack gisaient encore il y a un moment. Il frotte, il éponge, il essore. Il va, en titubant, vider son seau dans la mer, revient se mettre à genoux et entreprend d’effacer méthodiquement avec une éponge les taches, les arabesques et autres motifs rouge foncé qui griment encore le plancher. À chaque fois qu’il plonge son éponge dans le seau pour la rincer, l’eau devient cramoisie. Aussi cramoisie que ses joues d’adolescent, une fois le nettoyage achevé, le seau rangé et la serpillière accrochée comme oripeau sur un bout de filière encore intacte. Maintenant, il va pouvoir se noyer dans le sommeil.

1  Idéogrammes ou caractères de l’écriture japonaise empruntés au chinois.

2  Nom donné aux étrangers au Japon.

3  Japonais.