En marge des marées - Joseph Conrad - E-Book

En marge des marées E-Book

Joseph Conrad

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Beschreibung

Deux hommes causaient dans le cabinet du rédacteur en chef du journal le plus important d’une grande ville coloniale. Tous deux étaient jeunes. Le plus gros des deux, blond, d’aspect plus citadin, était le rédacteur en chef et le co-propriétaire du journal.
L’autre s’appelait Renouard. On pouvait voir clairement sur son beau visage bronzé que quelque chose le préoccupait. C’était un homme maigre, tout à la fois nonchalant et actif.
Le journaliste reprit :
— Il paraît que vous avez dîné hier soir chez le vieux Dunster ?
Il employait le mot « vieux » non pas dans le sens affectueux qu’on y attache en parlant d’amis intimes, mais par simple constatation de la réalité. Le Dunster en question était vieux, en effet. Ç’avait été l’un des hommes politiques les plus considérables de la colonie : il s’était retiré des affaires publiques après un voyage en Europe et un long séjour en Angleterre, pendant lequel il avait eu une bonne presse. La colonie en était fière.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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JOSEPH CONRAD

EN MARGE DES MARÉES

TRADUCTION DE G. JEAN-AUBRY

© 2025 Librorium Editions

ISBN : 9782385749422

A Monsieur ERNST BECKMAN en souvenir de Londres et de Littlehampton, respectueux hommage du traducteur G. J.-A.

NOTE DU TRADUCTEUR

L’ouvrage dont nous donnons aujourd’hui la traduction a paru originalement sous le titre de Within the Tides[1] titre dont la version française la plus approchée eût été peut-être Entre flot et jusant. C’est d’accord avec M. Joseph Conrad que nous avons décidé d’adopter le titre très légèrement différent de En marge des marées qui répond également aux intentions de l’Auteur ; si la mer en effet apparaît bien dans les contes que réunit ce volume, elle n’en forme pas, comme dans d’autres ouvrages de l’écrivain, le lieu principal et le lien essentiel, elle ne fait ici figure que de comparse, présente, familière et indispensable, mais, cette fois, à l’arrière-plan du drame.

[1]Within the Tides, tales by Joseph Conrad, J. M. Dent et Sons Ltd. London, 1915.

Nous ajouterons que nous avons eu la rare fortune de pouvoir soumettre à l’Auteur, qui possède une connaissance assurée de notre langue, cette traduction pour laquelle sa bienveillance s’est étendue jusqu’à en revoir avec nous toutes les pages.

On ne s’étonnera donc point que nous tenions à marquer ici à l’Auteur, auquel nous lient une vive admiration et une très affectueuse amitié, notre particulière reconnaissance.

NOTE DE L’AUTEUR[2]

Les contes réunis dans ce livre ont soulevé, lors de leur publication, deux remarques en manière de commentaires et une accusation critique nettement caractérisée. L’un des comptes-rendus remarqua que je me complaisais à parler de gens qui vont à la mer, ou qui vivent sur des îles solitaires, et complètement libérés des entraves habituelles au monde civilisé ; et cela, disait-on, parce que de tels personnages me permettaient de donner libre cours à une imagination qui ne se trouve ainsi liée que par les lois naturelles, et les plus universelles d’entre les conventions humaines. Cette remarque contient, à vrai dire, une part de vérité. C’est seulement dans l’idée d’un choix délibéré qu’elle manque son but. Je n’ai, en aucune façon, recherché une liberté d’imagination particulière, ni un jeu plus libre de la fantaisie dans le choix que j’ai fait de mes personnages ou de mes sujets. La nature de mes connaissances, des suggestions et des idées où mes créations ont trouvé leur origine a dépendu directement des conditions même de ma vie active. Elle a dépendu de contacts, et même de très légers contacts, plutôt que d’une réelle expérience, parce que, en fait, ma vie est loin d’avoir été une vie d’aventures. Même aujourd’hui, quand ma pensée se reporte vers mon passé avec un certain regret (Qui pourrait ne pas regretter sa jeunesse ?) et une indubitable affection, sa couleur emprunte la sobre nuance d’un labeur assez rude et d’obligations exigeantes, toutes choses qui, par elles-mêmes, n’entraînent guère une sensation de romantisme. Si ces choses exercent rétrospectivement une vive attraction sur moi, c’est, il me semble, que le sentiment romantique de la réalité était une faculté innée en moi, une faculté qui peut bien être en soi une malédiction, mais qui, disciplinée par le sentiment de la responsabilité personnelle et par la reconnaissance de ces rudes faits de la vie que nous partageons avec le reste de l’humanité, ne devient plus qu’un point de vue duquel les ombres même de la vie apparaissent colorées d’un rayonnement intérieur.

[2] Cette “Note de l’Auteur”, encore inédite en anglais, a été écrite à l’intention du présent ouvrage pour la collection des Œuvres Complètes de l’écrivain : “The Works of Joseph Conrad” (William Heinemann, London, 1921), collection actuellement en cours de publication.

Un semblable romantisme n’est point un péché. La vérité ne lui fait pas tort. Ce romantisme essaie seulement de faire bon cœur contre mauvaise fortune, si mauvaise que celle-ci puisse être : et dans cette malechance même il sait découvrir une certaine beauté.

J’entends ici le romantisme considéré du point de vue de la vie et non pas du point de vue de la littérature d’imagination, ce romantisme, qui, à ses débuts, s’associait uniquement à des sujets du Moyen-Age, ou, tout au moins, à des sujets puisés dans un passé reculé. Mes sujets n’ont rien de moyen-âgeux : et j’ai sur eux quelque droit, car mon passé est bien à moi. Si leur cours se déroule hors de la large voie de la vie sociale organisée, c’est peut-être dû à ce que j’ai moi-même, en quelque sorte, rompu avec elle de bonne heure et obéi à une impulsion qui devait m’être assez naturelle pour avoir pu me soutenir à travers tous risques de désillusion. Toutefois cette origine de mon œuvre littéraire est loin d’avoir donné plus libre carrière à mon imagination. Tout au contraire, le simple fait d’avoir à traiter des sujets éloignés du cours ordinaire de l’expérience quotidienne m’a mis dans l’obligation de demeurer encore plus scrupuleusement fidèle à la vérité de mes propres sensations. Le problème consistait à rendre vraisemblables des sujets inaccoutumés. Pour cela j’ai dû créer pour eux, reproduire pour eux, étendre autour d’eux, l’atmosphère même de leur réalité. Ce fut là la tâche la plus difficile de toutes et la plus importante, et qui avait pour but de rendre avec conscience cette vérité dans la pensée comme dans les faits, qui a toujours été mon but.

La seconde des remarques auxquelles j’ai fait allusion plus haut consistait à faire observer que, dans ce volume, le tout était plus grand que les parties. J’en laisse juges mes lecteurs, me contentant de remarquer que s’il en est vraiment ainsi, il me faut le prendre pour un hommage rendu à ma personnalité, puisque ces contes qui semblent implicitement se tenir si bien ensemble qu’on a cru devoir les considérer en bloc et les juger comme le produit de la même disposition d’esprit, ont été écrits à différentes époques, sous des influences diverses, et avec l’intention déterminée de tenter plusieurs façons de raconter une histoire. Les idées et les suggestions de ces contes me sont venues à différents moments et dans des parties du globe fort distantes les unes des autres. Ce livre a été l’objet de critiques de diverse nature, en général des plus justifiables, mais qui, en deux ou trois occasions, m’ont grandement surpris. Entre autres une accusation de faux réalisme portée contre le conte du début, le Planteur de Malata. Je l’aurais jugée assez sérieuse, si je n’avais découvert, en lisant plus avant, que le distingué critique ne m’accusait, somme toute, que d’avoir cherché à éluder une heureuse conclusion, simplement par une sorte de lâcheté morale, par peur d’être pris pour un esprit superficiellement sentimental. Où (et de quelle sorte) y a-t-il dans le Planteur de Malata un seul germe de bonheur qu’on eût pu faire fructifier à la fin ? je me perds à le chercher. Une critique de ce genre me paraît méconnaître tout le propos et le sens même d’un ouvrage dont l’intention première était principalement d’ordre esthétique : un essai de description et de narration autour d’une situation psychologique donnée.

Plus sérieuse était la critique que me fit de vive voix un vieil ami que j’apprécie fort et dont l’opinion était que, dans la scène auprès du rocher (scène qui, du point de vue psychologique, est décisive), ni Felicia Moorsom, ni Geoffrey Renouard ne trouvent ce qu’il conviendrait qu’ils se dissent. Je ne discutai pas ce point-là sur le moment, d’autant plus qu’à dire vrai je ne me sentais pas moi-même entièrement satisfait de la scène. En relisant ce dialogue, plus tard, en vue de cette édition, j’en suis venu à conclure que ce qu’il y a de vrai dans la critique de mon ami, c’est que les personnages sont un peu trop explicites à l’endroit de leur émotion, et qu’ils détruisent ainsi, dans une certaine mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leurs personnalités. Je le regrette vivement car je considère le Planteur de Malata comme la presque réalisation de la tentative que j’avais entreprise de faire une chose très difficile, et que j’eusse aimé avoir accomplie aussi parfaitement qu’il m’était possible. Toutefois, si l’on considère le diapason et la tonalité de tout ce conte, il est bien difficile d’imaginer ce que ces deux personnages auraient pu trouver d’autre à se dire, à ce moment précis, à cet endroit particulier de la surface du globe. Dans la disposition d’esprit où ils se trouvent tous les deux, et étant donné l’état exceptionnel de leurs sentiments, ils auraient pu dire n’importe quoi.

N’importe quoi ! L’éminent critique qui m’a accusé d’un faux réalisme né de ma timidité se trompe entièrement. Je voudrais lui demander ce qu’il imagine qu’une étreinte, en quelque sorte, pour toute la vie, de Felicia Moorsom et de Geoffrey Renouard aurait bien pu être ? Eût-elle même pu exister ? Eût-elle été vraisemblable ? Non ! je n’ai rien éludé par timidité ni par paresse. Et peut-être même qu’une légère défiance à l’égard de mes propres forces n’eut pas été déplacée en cette affaire. Elle m’a fait défaut ; je ressemble à Geoffrey Renouard en ce que je ne puis, une fois engagé dans une aventure, supporter l’idée d’y renoncer. Le moment était venu pour ces deux êtres de se découvrir l’un à l’autre. Ils devaient le faire. Rendre le moment décisif d’un sentiment avec les seuls termes du langage humain est vraiment une impossible tâche. Les mots écrits n’en constituent qu’une sorte de traduction. Et, si cette traduction, par manque d’habileté ou par un extrême désir de bien faire, en arrive à être trop littérale, les personnages en proie au travail de la passion quelle qu’elle soit, au lieu de se révéler eux-mêmes, ce qui serait de l’art, en arrivent à se trahir, ce qui n’est ni de l’art ni de la vie. Pas même de la vérité ; en tout cas pas toute la vérité, car c’est la vérité privée de toutes ces réserves, de toutes ces distinctions nécessaires et sympathiques qui lui donnent sa véritable forme, ses justes proportions, son semblant de rapport humain.

Oui, la tâche qui consiste à traduire les passions avec des paroles, on peut vraiment déclarer qu’elle est « trop difficile ». Mon impénitence habituelle me rend néanmoins heureux d’avoir tenté ce conte avec tous ses dessous, toutes ses complications, y compris la scène auprès du rocher gris qui couronne la hauteur de Malata. Toutefois je ne suis pas satisfait du résultat d’une façon assez excessive pour ne pas excuser un patient lecteur qui s’en montrerait déçu.

Je ne me suis point réservé de place pour parler des trois autres contes ; car je ne crois pas qu’ils réclament de commentaires détaillés. Chacun d’eux a une couleur particulière, et j’ai essayé délibérément de donner à chacun d’eux un ton spécial et une différente construction de phrases. L’on m’a demandé dans un compte rendu relatif à l’Auberge des deux Sorcières, si j’avais jamais rencontré un conte intitulé A very strange bed, qui fut publié dans Household Words, en 1852 ou 53. Je n’ai jamais vu un seul numéro de Household Words de cette période. Un lit de ce genre fut découvert dans une auberge, sur la route de Rome à Naples, vers la fin du XVIIIe siècle. Où j’en ai trouvé l’indication, je ne saurais le dire à présent, je suis certain toutefois que ce n’est pas un conte. Ce lit est le seul fait que contienne l’Auberge des deux Sorcières. Les deux autres contes en renferment de plus nombreux, suggérés par mon expérience personnelle.

1920

J. C.

LE PLANTEUR DE MALATA

I

Deux hommes causaient dans le cabinet du rédacteur en chef du journal le plus important d’une grande ville coloniale. Tous deux étaient jeunes. Le plus gros des deux, blond, d’aspect plus citadin, était le rédacteur en chef et le co-propriétaire du journal.

L’autre s’appelait Renouard. On pouvait voir clairement sur son beau visage bronzé que quelque chose le préoccupait. C’était un homme maigre, tout à la fois nonchalant et actif.

Le journaliste reprit :

— Il paraît que vous avez dîné hier soir chez le vieux Dunster ?

Il employait le mot « vieux » non pas dans le sens affectueux qu’on y attache en parlant d’amis intimes, mais par simple constatation de la réalité. Le Dunster en question était vieux, en effet. Ç’avait été l’un des hommes politiques les plus considérables de la colonie : il s’était retiré des affaires publiques après un voyage en Europe et un long séjour en Angleterre, pendant lequel il avait eu une bonne presse. La colonie en était fière.

— Oui, j’y ai dîné, dit Renouard. Le jeune Dunster m’a invité juste au moment où je sortais de son bureau. On eût dit une soudaine inspiration, et cependant je ne puis me défendre d’y soupçonner une arrière-pensée. Il a beaucoup insisté. Il m’a assuré que son oncle serait enchanté de me voir, ma nomination à la concession de Malata ayant été, lui avait dit récemment celui-ci, l’un des derniers actes de sa vie politique.

— C’est très touchant. Le vieux « sentimentalise » de temps à autre sur le passé.

— Je ne sais vraiment pas ce qui m’a fait accepter, continua Renouard. La sentimentalité n’est pas mon fort. D’ailleurs, quoique le vieux Dunster ait été assez aimable à mon égard, il ne m’a même pas demandé ce que devenait mon exploitation de plantes à soie ; il en a probablement oublié l’existence. Je dois dire qu’il y avait chez lui beaucoup plus de monde que je ne m’y attendais : c’était vraiment un grand dîner.

— J’y étais invité, reprit le journaliste, mais je n’ai pu m’y rendre. Quand êtes-vous donc arrivé de Malata ?

— Hier matin, à l’aube. J’ai fait jeter l’ancre à l’extrémité de Garden-Point, dans la baie. Je suis arrivé dans le bureau du jeune Dunster avant qu’il eût fini de dépouiller son courrier. L’avez-vous jamais vu lire ses lettres ? Je l’ai aperçu par la porte entre-bâillée. Il tient les feuilles à deux mains, remonte les épaules jusqu’à ses vilaines oreilles et rapproche son long nez de ses grosses lèvres comme une pompe aspirante. Un vrai monstre commercial enfin !

— Ici on ne le considère pas comme un monstre, répliqua le journaliste en examinant attentivement son interlocuteur.

— C’est sans doute que vous êtes habitué à sa figure, comme à beaucoup d’autres. Je ne sais pourquoi, lorsque je viens en ville, l’aspect des gens dans la rue me frappe si vivement. Ils semblent terriblement expressifs.

— Et peu agréables ?

— Non, pas toujours. L’effet est souvent frappant sans être absolument net… Je sais, vous croyez que c’est le résultat de mon existence solitaire.

— Assurément oui, je le crois. C’est très démoralisant. Vous ne voyez personne autour de vous pendant des mois. Vous menez une existence tout à fait malsaine.

L’autre eut à peine un sourire et murmura qu’en effet il s’était bien passé onze mois depuis son dernier séjour en ville.

— Vous voyez, insista le rédacteur en chef. La solitude agit comme un poison. Alors vous découvrez sur les visages des indices mystérieux et pénétrants dont un homme bien portant ne se préoccupe pas. Voilà où vous en êtes !

Geoffrey Renouard se garda bien de dire au journaliste que les indices de son visage, un visage d’ami pourtant, l’ennuyaient au moins autant que beaucoup d’autres. Il notait ces petits ravages que l’âge imprime chaque jour sur une apparence humaine. Tout cela l’émouvait et l’inquiétait, comme le signe d’un horrible travail intérieur, terriblement visible pour un œil comme le sien, accoutumé à la solitude de Malata, où il s’était établi après cinq ans d’explorations et d’aventures.

— C’est un fait que lorsque je suis chez moi, à Malata, je ne vois vraiment personne. Je ne fais pas attention aux « boys » de la plantation.

— Nous, ici, nous ne faisons pas attention aux gens dans les rues. Voilà qui est raisonnable !

Le visiteur ne répondit rien, afin d’éviter une discussion. Ce qu’il était venu chercher au bureau de la rédaction, ce n’était pas de la controverse, mais un renseignement. Il hésitait à aborder son sujet. La vie solitaire donne à l’homme une réserve à l’égard de tout commérage, surtout dans ses rapports avec les gens pour qui médire de son prochain est l’emploi le plus habituel de la langue.

— Vous êtes très occupé ? dit-il.

Le rédacteur, qui était en train de marquer au crayon rouge une grande bande de papier imprimé, jeta son crayon en disant :

— Non, j’ai fini. Carnet mondain ! Ce bureau-ci est un endroit où l’on sait tout sur tout le monde, sur ceux qui comptent et ceux même qui ne comptent pas. Il passe ici des gens bizarres, des vagabonds de toutes sortes, de l’intérieur, du Pacifique. Mais à propos, l’autre jour, la dernière fois que vous étiez ici, vous avez ramassé un de ces pauvres diables pour en faire votre assistant, n’est-ce pas ?

— J’ai pris un assistant uniquement pour faire cesser vos sermons sur le danger de la solitude, répondit rapidement Renouard. Et le journaliste se mit à rire devant cette intonation un peu rancunière. Si peu bruyant que fût son rire, sa personne replète en était secouée. Il était parfaitement persuadé que son jeune ami s’était rangé à son avis sans croire tout à fait à sa sagesse ou à sa sagacité. C’était pourtant lui qui avait, des premiers, aidé Renouard dans ses desseins d’exploitation : cinq années d’aventures scientifiques, de travaux, de dangers et de ténacité, le tout conduit avec une rare valeur, et qu’un gouvernement économe avait si modestement récompensé par la concession de l’île de Malata.

Encore cette récompense n’avait-elle été due qu’à l’éloquence du journaliste, par la parole et par la plume : il disposait d’une certaine influence dans la ville. Incertain du degré d’affection que Renouard pouvait avoir pour lui, il n’éprouvait pas lui-même une grande sympathie pour certains côtés de cette nature qu’il ne pouvait démêler. Pourtant il sentait confusément que c’était là sa personnalité véritable, — et peut-être absurde. Ainsi, par exemple, dans le cas de cet assistant, Renouard s’était incliné devant les arguments de son ami et protecteur, arguments contre l’influence malsaine de la solitude, arguments en faveur d’un compagnon, fût-il même querelleur. Très bien. Il s’était montré docile et même aimable en cette circonstance. Mais ensuite qu’avait-il fait ? Au lieu de prendre conseil de son ami, d’un homme qui précisément connaissait la foule de gens sans emploi qui traîne sur le pavé de la ville, voilà que cet extraordinaire Renouard, tout à coup et presque en cachette, ramasse quelqu’un, Dieu sait qui, et s’embarque dare-dare avec lui pour Malata. Cette façon d’agir à son égard était aventureuse et sournoise. C’était là son genre. Aussi le journaliste, qui n’avait pas trouvé la chose à son goût, continua de rire, puis s’arrêtant soudain :

— Oh ! oh ! oui, à propos de votre assistant…

— Eh bien, quoi ? dit Renouard après un silence, tandis que son visage prenait un air d’ennui.

— N’avez-vous rien à m’en dire ?

— Rien, si ce n’est… Et l’expression butée qu’avaient prise le visage et la voix de Renouard s’effaça, tandis qu’il semblait hésiter un moment ; puis changeant d’idée : « Non, dit-il, rien du tout. »

— Vous ne l’avez pas ramené avec vous, par hasard, pour le changer d’air.

Le planteur de Malata regarda fixement son ami, puis secouant la tête il murmura négligemment :

— Je pense qu’il est très bien où il est… Mais j’aimerais bien que vous me disiez pourquoi le jeune Dunster a tant insisté pour m’avoir à dîner chez son oncle hier soir. Tout le monde sait combien je suis peu mondain.

Le rédacteur se récria devant tant de modestie. Son ami ignorait-il qu’il était leur seul et unique explorateur, l’homme qui expérimentait la plante à soie…

— Cela ne me dit toujours pas pourquoi j’ai été invité hier soir. Car jamais le jeune Dunster n’a songé à me faire cette politesse auparavant.

— Notre brave Willie ne fait jamais rien sans raison, c’est vrai.

— Et chez son oncle surtout…

— Il y habite.

— C’est vrai, mais il aurait pu m’inviter ailleurs. Le plus curieux est qu’il m’a bien paru que l’oncle n’avait rien de particulier à me dire. Il m’a souri aimablement deux ou trois fois, et c’est tout. C’était un grand dîner, environ seize personnes.

Le rédacteur, après avoir dit qu’il regrettait de n’avoir pu y aller, voulut savoir si les gens étaient intéressants.

Renouard regretta que son ami n’eût pas été là. Lui dont l’affaire ou du moins la profession, était de savoir tout ce qui se passait sur cette partie du globe, il aurait probablement pu lui dire qui étaient, parmi les invités, certains nouveaux venus. Le jeune Dunster (Willie), orné d’un énorme plastron de chemise et sa peau blanche luisant désagréablement entre ses rares cheveux noirs ramenés par mèches sur le sommet de sa tête, s’était précipité sur lui et l’avait présenté à ces personnes, comme il l’eût fait d’un chien savant ou d’un enfant prodige. Décidément, il détestait Willie : encore un de ces gros individus accaparants.

Il y eut un silence. Renouard semblait n’avoir plus rien à dire, lorsque tout à coup il aborda le vrai motif de sa visite au bureau de la rédaction.

— Ils m’ont eu l’air de gens qui sont sous l’effet d’un enchantement.

Le rédacteur jeta vers son ami un regard approbateur. Que cela fût ou non la conséquence de sa vie solitaire, c’était en tous cas une nouvelle preuve de sa faculté de pénétrer les physionomies.

— Vous avez omis de me les nommer ; mais je puis essayer de les deviner, peut-être ? Vous voulez parler du professeur Moorsom, de sa fille et de sa sœur, n’est-ce pas ?

Renouard approuva :

— Oui, une dame à cheveux blancs.

Mais par son silence et son regard fuyant il était facile de comprendre que ce n’était pas la dame à cheveux blancs qui l’avait intéressé.

— Ma foi, dit-il en reprenant son maintien habituel, il m’a semblé que je n’étais invité là que pour servir d’interlocuteur à cette jeune fille.

Il ne dissimula pas qu’il avait été vivement frappé par l’aspect de celle-ci. Personne n’aurait pu échapper à cette impression. Elle différait complètement de toutes les personnes présentes, et cela ne tenait pas uniquement à ce que sa robe venait de Londres.

Lui, ne l’avait pas conduite à table ; c’était Willie. Ce n’était qu’après, sur la terrasse…

La soirée était délicieusement calme. Il s’était assis à l’écart, seul, avec le désir d’être ailleurs, à bord de sa goélette, de préférence, et débarrassé de ce harnachement mondain. Il n’avait pas, en tout, échangé quarante paroles avec les autres convives. Tout à coup il l’avait vue, de loin, venir seule, vers lui, le long de la terrasse faiblement éclairée.

Elle était grande et souple et portait avec noblesse une tête couronnée d’une chevelure luxuriante, et à laquelle Renouard trouva un caractère particulier, quelque chose d’un peu païen.

Il avait été sur le point de se lever, mais l’approche résolue de la jeune fille l’avait fait rester à sa place. Il ne l’avait pas beaucoup regardée au cours de la soirée. Il n’avait pas cette liberté de regard que donnent l’habitude de la société et la fréquentation des étrangers ; ce n’était pas à vrai dire de la timidité, mais seulement la réserve d’un homme inhabile aux manœuvres de cette curiosité négligente qui sait tout voir sans y paraître.

Tout ce qu’avait retenu son premier regard scrutateur, immédiatement abaissé, ç’avait été l’impression des cheveux d’un roux splendide et de deux yeux très noirs. L’effet en avait été troublant, mais furtif ; il l’avait presque oublié, lorsque tout à coup il la vit venir sur la terrasse, dans le rythme ondulant de toute sa personne, lente et empressée tout à la fois, comme si elle se contraignait. La lumière d’une fenêtre ouverte l’éclaira au passage, et la masse illuminée de ses cheveux relevés apparut soudain incandescente, ciselée et fluide, évoquant à l’esprit l’image d’un casque de cuivre poli, ou les lignes mouvantes d’un métal en fusion. A cette vue une admiration étonnée s’était emparée de Renouard ; mais il n’en souffla mot à son ami le rédacteur. Il ne lui confia pas non plus comment cette approche avait fait surgir en son esprit l’image de la grâce, de l’amour infini, et ce sens d’inépuisable joie que contient la beauté. Non, ce dont il fit part au rédacteur ce ne furent pas ses émotions, mais de simples faits énoncés d’une voix lente et en termes ordinaires.

— Cette jeune fille vint s’asseoir près de moi. Elle me dit : « Êtes-vous Français, Monsieur Renouard ? »

Il avait respiré une bouffée d’un parfum subtil dont il ne parla pas non plus : d’un parfum qu’il ne connaissait pas. La voix était grave et distincte. Les épaules et les bras nus brillaient d’une splendeur extraordinaire et, lorsqu’elle avait avancé la tête dans la lumière, il avait pu voir l’admirable ligne de son visage, le nez fin et droit aux narines mobiles, et le coup de pinceau exquis de ses lèvres rouges sur cet ovale sans couleur. L’expression des yeux se noyait dans un jeu d’ombres mystérieuses de jais et d’argent, sous les reflets de cuivre et d’or rouge de la chevelure. On eût dit un être fait d’ivoire et de métaux précieux transmués en un tissu vivant.

— Je lui ai dit que ma famille vivait au Canada et que j’avais été élevé en Angleterre, avant de venir ici. Je ne puis comprendre quel intérêt elle a pu prendre à mon histoire.

— Et vous vous en plaignez ?

Le ton du journaliste sembla froisser légèrement le planteur de Malata.

— Non, dit-il d’une voix étouffée et presque maussade. Puis, après un court silence, il reprit :

— Étrange. Je lui ai raconté comment j’étais parti courir le monde à dix-neuf ans, presque au sortir de l’école. Il paraîtrait que son frère m’avait précédé de deux ans dans le même collège. Elle a voulu savoir ce que j’ai fait d’abord en arrivant ici ; quels emplois on pouvait y trouver, où l’on pouvait aller, ce qui pouvait vous arriver. Comme si je pouvais dire ou prédire, d’après mon expérience, la destinée des gens qui viennent ici avec cent projets divers et pour cent raisons différentes…, ou même sans autre raison que l’amour du changement, qui vont, viennent et disparaissent. Incroyable. On aurait dit qu’elle voulut m’entendre raconter leurs histoires : je lui ai dit que la plupart ne valaient pas la peine d’être racontées.

L’éminent journaliste, la tête appuyée sur son poing gauche et le coude sur la table, écoutait avec une grave attention, mais ne paraissait pas aussi surpris que Renouard semblait s’y attendre ; aussi ce dernier demanda-t-il brusquement :

— Vous savez quelque chose ?

L’homme universel hocha la tête et dit :

— Oui, oui, mais allez toujours.

— C’est tout. Je ne sais rien de plus. Je me suis vu engagé dans le récit détaillé de mes propres aventures, au début de ma carrière. Il est impossible qu’elle ait pu y trouver un intérêt quelconque. Vraiment c’est tout à fait extraordinaire. Ces gens ont quelque chose en tête. Nous étions assis dans la lumière de la fenêtre, et le père rodait sur la terrasse, les mains derrière le dos, la tête basse. La dame à cheveux blancs est venue deux fois à la fenêtre de la salle à manger, j’en suis certain. Les autres convives commençaient à prendre congé, et cependant nous restions assis là. Cette famille est probablement descendue chez les Dunster. C’est la vieille Madame Dunster qui a mis fin à la situation. Le père et la tante tournaient aux alentours comme s’ils n’osaient pas s’approcher de cette fille. Tout d’un coup elle s’est levée, m’a serré la main et m’a dit qu’elle comptait bien me revoir.

Tout en parlant, Renouard revoyait le balancement de son corps plein de force et de charme, il sentait la pression de sa main, il entendait encore les derniers accents de ce grave murmure jaillissant de cette gorge si blanche dans la lumière de la fenêtre et il se rappelait les rayons noirs de ses yeux résolus, glissant sur son visage au moment où elle lui avait tourné le dos. Il revoyait tout, et pourtant ce n’était pas vraiment avec plaisir. C’était plutôt émouvant comme s’il s’était découvert une nouvelle faculté. Il y a des facultés dont on se passerait bien volontiers, comme par exemple celle de voir à travers un mur de pierre, ou de se rappeler une personne avec cette netteté surnaturelle. Et que penser de ces parents qui l’entouraient avec cet air d’anxieuse sollicitude ? Ces figures du monde civilisé ne cessaient de se dresser devant lui. Ces êtres s’interposaient si fortement entre lui et la réalité du monde extérieur qu’il s’était senti poussé vers le bureau de son ami. Il espérait qu’un renseignement banal viendrait chasser de sa pensée les fantômes de ce dîner inattendu. A vrai dire, la personne qualifiée qu’il aurait dû voir était le jeune Dunster, mais il ne pouvait absolument pas souffrir Willie Dunster.

Sur ces entrefaites, le rédacteur avait changé d’attitude, et faisant maintenant face à sa table de travail, il souriait légèrement, d’un air entendu.

— Une fille étonnante, hein ?

L’incongruité de ce terme aurait suffi à faire bondir de sa chaise n’importe qui. Étonnante ! cette jeune fille, étonnante ! Étonn… Mais Renouard contint ses sentiments. Son ami n’était pas un homme à qui faire des confidences, et, somme toute, ce genre de conversation était bien ce qu’il était venu entendre. Comme il avait néanmoins fait un geste, il se rencogna et dit avec une indifférence parfaitement feinte qu’elle était, en effet, très…, surtout parmi cette collection de personnes mal fagotées. Il n’y avait pas là une femme de moins de quarante ans.

— Est-ce ainsi qu’on parle de la crème de notre société, du « dessus du panier », comme on dit en France, s’écria le journaliste en feignant l’indignation. Savez-vous que vous ne ménagez guère vos expressions ?

— Je m’exprime très peu, déclara Renouard d’un ton sérieux.

— Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes un garçon qui ne pèse pas ses paroles. Avec moi, naturellement, cela n’a pas d’importance ; mais, vous ne saurez jamais…

— Ce qui m’a surtout frappé, interrompit Renouard, c’est que ce soit moi qu’elle ait choisi pour une aussi longue conversation.

— C’est peut-être que vous étiez l’homme le plus remarquable de la soirée.

Renouard secoua la tête :

— Vous avez manqué votre effet, mon cher, il faudra essayer autre chose, dit-il avec calme.

— Vous ne me croyez pas ? Ah ! modeste personnage ! C’est bon ! Mais laissez-moi vous assurer qu’en temps ordinaire j’aurais eu raison. Vous êtes suffisamment remarquable pour cela. Mais aussi vous me faites l’effet d’un garçon assez perspicace. Eh ! bien, les circonstances sont extraordinaires. Pardieu ! elles le sont.

Il se mit à rêver. Au bout d’un moment, le planteur de Malata laissa tomber négligemment :

— Et vous les connaissez ?

— Et je les connais, répliqua l’universel journaliste, du ton le plus simple, car l’occasion était trop particulière pour faire montre de sa vanité professionnelle ; cette vanité si familière à Renouard qu’il s’étonna de n’en pas avoir le spectacle et qu’il appréhenda là-dessous de fâcheuses nouvelles.

— Vous avez rencontré ces personnes ? demanda-t-il.

— Non, je devais les rencontrer hier soir, mais je me suis vu forcé d’écrire le matin à Willie pour m’excuser. C’est alors qu’il a eu la lumineuse idée de vous inviter à ma place, en supposant que vous pourriez être utile. Willie est parfois stupide ; il est évident que vous êtes le dernier à pouvoir servir à quoi que ce soit dans cette histoire.

— Comment se fait-il que je m’y trouve mêlé, quelle qu’elle puisse être ?

Et ici une sourde irritation altéra légèrement la voix de Renouard :

— Je ne suis arrivé que d’hier matin.

 

II

Son ami le journaliste se tourna carrément vers lui :

— Willie m’avait demandé conseil, et du moment qu’il vous a mêlé à cette histoire, je puis bien vous dire de quoi il s’agit. Je vais essayer d’être aussi bref que possible. Mais, naturellement, tout ceci entre nous.

Il s’arrêta. Renouard, qui sentait s’accroître son malaise, fit un signe d’assentiment, et l’autre ne perdit pas de temps en préambule :

— Le professeur Moorsom…, physicien et philosophe…, une belle tête à cheveux blancs (à en juger par les photographies), beaucoup de cerveau aussi dans cette tête…, tous ces fameux livres…, pour sûr, même Renouard avait dû en entendre parler…