En ménage - Joris-Karl Huysmans - E-Book

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Joris Karl Huysmans

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Beschreibung

Dans "En ménage", Joris-Karl Huysmans se penche sur la vie quotidienne d'un couple, mettant en lumière les conflits psychologiques et les tensions sous-jacentes à la vie maritale. L'œuvre, écrite dans un style naturaliste, s'inscrit dans le contexte littéraire de la fin du XIXe siècle, où les écrivains cherchent à représenter la réalité avec un sens aigu du détail et une approche sociologique. Huysmans, à travers des descriptions minutieuses et une analyse introspective, explore les thèmes de l'ennui, de l'aliénation et de la quête de sens, tout en reflétant les dynamiques sociales de l'époque. Joris-Karl Huysmans, figure emblématique du mouvement naturaliste, a puisé dans ses propres expériences et observations pour écrire "En ménage". Ses préoccupations face à la bourgeoisie, ainsi que son intérêt pour l'art et la morale, le poussent à examiner les relations humaines avec un regard critique. Sa transformation intellectuelle vers des croyances plus mystiques, en opposition à la société matérialiste de son temps, influence profondément la tonalité de son œuvre. "En ménage" est une lecture essentielle pour quiconque souhaite comprendre les subtilités des relations humaines et la psychologie à la fin du XIXe siècle. L'habileté de Huysmans à capturer le banal et l'angoissant permet au lecteur de réfléchir sur les questions universelles de l'amour et de l'engagement. Cette œuvre mérite d'être redécouverte pour son analyse pénétrante et son style élégant. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Joris-Karl Huysmans

En ménage

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Jules Laurent
EAN 8596547434573
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
En ménage
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

L’intimité conjugale devient ici le lieu où l’aspiration au bonheur se heurte à la fatigue du quotidien. En ménage, roman de Joris-Karl Huysmans, paraît en 1881 et s’inscrit dans le courant naturaliste. Ancré dans la société urbaine de la fin du XIXe siècle, il observe la vie ordinaire avec une précision presque clinique. Le cadre, résolument moderne pour son temps, privilégie appartements, rues, cafés et bureaux, c’est-à-dire les scènes modestes où se joue la comédie domestique. Huysmans, alors associé aux naturalistes, y confronte la promesse du foyer à l’usure des jours, en s’attachant aux signes ténus d’un monde où les sentiments se mesurent aux choses.

Le roman s’ouvre sur un ménage qui vacille, et suit, sans dévoiler de coups de théâtre, les tentatives pour négocier une cohabitation devenue incertaine. L’intrigue avance par scènes resserrées, gestes quotidiens et conversations où affleurent dépit, lassitude et élans contrariés. La voix narrative, ferme et analytique, ménage une ironie sourde, parfois cruelle, qui n’annule pas la compassion. La prose, nette et descriptive, attentive aux objets et aux heures, avance à cadence réfléchie: une lecture de lenteur lucide, moins portée au fracas qu’à l’observation.

En ménage interroge la tension entre amour et habitude, désir et convenances, vulnérabilité intime et surveillance sociale. Le texte scrute le travail affectif que suppose la vie à deux, la manière dont les corps, la santé, l’argent et le logement influencent les attachements. La jalousie latente, le besoin d’indépendance, les compensations minuscules y prennent un relief moral précis. Huysmans montre comment l’identité se façonne au contact des pièces, des horaires, autant que des rêves. Sous la chronique domestique affleure une réflexion plus large sur ce que la modernité fait aux sentiments et sur la valeur de la liberté individuelle.

Les moyens littéraires sont d’une sobriété calculée: descriptions méticuleuses d’intérieurs, portraits physionomiques, dialogues brefs, et un sens aigu de la notation sensorielle. Le rythme, volontairement régulier, impose au lecteur une attention à ce qui, d’ordinaire, échappe: la poussière, les dépenses, les regards détournés, les bruits du voisinage. Huysmans utilise un vocabulaire précis, parfois technique, qui matérialise le poids des choses et souligne l’écart entre discours amoureux et réalité matérielle. Cette poétique du détail, héritée du naturalisme, sert une analyse psychologique qui évite l’emphase, préférant l’évidence des faits.

Publié en 1881, le livre relève de la première manière d’un auteur identifié au naturalisme, déjà soucieux d’affirmer une tonalité personnelle. L’époque, celle de la Troisième République installée, voit s’étendre les villes, le salariat et une culture de loisirs modestes, horizons auxquels le roman prête une attention scrupuleuse. Il se situe à la croisée d’une observation sociale précise et d’une exploration intime, et souligne les limites des explications strictement sociologiques. Il propose la radiographie d’un milieu ordinaire, sans personnages exceptionnels, et montre comment une existence commune peut devenir un terrain d’enquête esthétique.

Pour les lecteurs d’aujourd’hui, l’actualité de l’ouvrage tient à la lucidité avec laquelle il traite la fatigue émotionnelle, le partage des tâches, les économies domestiques et la pression d’un idéal de couple. Les injonctions à l’épanouissement, la marchandisation du désir et la valeur ambivalente de l’autonomie résonnent avec notre époque. Le roman restitue aussi la densité morale des petites décisions qui fissurent ou consolident une relation. En refusant le spectaculaire, il éclaire des zones grises où se nouent consentement, dépendance et responsabilité, offrant un miroir utile à qui interroge ce que signifie vivre à deux.

Lire En ménage, c’est entrer dans une prose d’examen qui préfère la justesse au fracas et la patience à la démonstration. On y découvre un art du détail capable de rendre sensibles les micro-événements d’une vie commune, et une ironie qui dénude les discours convenus. La clarté de l’observation, la continuité du point de vue et la rigueur du montage composent une expérience exigeante, mais récompensante. Que l’on vienne pour le naturalisme, pour l’analyse morale ou pour comprendre un moment de l’histoire littéraire, le livre demeure une invitation à penser la maison, la liberté et le soin que réclame l’intimité.

Synopsis

Table des matières

Publié en 1881, En ménage de Joris-Karl Huysmans s’inscrit dans la veine naturaliste et campe un milieu petit-bourgeois parisien. Le roman s’ouvre sur un foyer disloqué: un employé de bureau découvre l’infidélité de son épouse, et la séparation s’impose. L’épisode n’est pas traité comme un drame spectaculaire, mais comme un fait domestique qui dérègle une vie réglée: logement, budget, réputation, habitudes. D’emblée, le livre pose ses questions centrales: que vaut la liberté retrouvée face au besoin de stabilité? Quel prix intime et matériel coûte le mariage? Le récit suit, au ras du quotidien, l’ajustement pénible à cette brèche.

Livré à un appartement soudain trop vaste et silencieux, le protagoniste apprend la solitude par ses gestes les plus ordinaires: refaire les comptes, préparer un repas, sortir sans compagnon. L’orgueil blessé se mêle à un soulagement trouble, puis à l’inconfort d’une liberté qui ne sait que faire d’elle-même. La jalousie travaille en sourdine, nourrie par l’imagination et les rumeurs, tandis que la peur du qu’en-dira-t-on encadre chaque déplacement. Huysmans observe la mécanique des habitudes qui se défont, l’effort pour sauver les apparences, et la tentation d’un célibat rêvé, vite contredit par les exigences matérielles et la fatigue du travail.

Le célibat ne tarde pas à se peupler de solutions de fortune. Le héros fréquente cafés et restaurants bon marché, croise des femmes rencontrées au hasard, puis envisage un arrangement domestique avec une maîtresse qui tiendrait le logis. L’expérience révèle la comptabilité du désir: loyers, linge, repas, cadeaux, tout se chiffre et se nie dans de petites scènes de dépit. Le ménage improvisé s’enlise dans les frictions, la promiscuité et les reproches, tandis que l’appartement s’imprègne d’une médiocrité têtue. Huysmans déplie, sans emphase, la prose matérielle des jours et la façon dont l’affection s’use au contact de la dépense.

Autour de lui gravite un petit cercle d’amis, employés ou artistes, qui apportent conseils contradictoires, ironie et confidences. Les discussions sur l’art, la morale, l’argent et la sexualité opposent l’idéalisme tenace à un pragmatisme cynique, faisant écho aux hésitations du héros. Le roman se nourrit tout autant des intérieurs que des rues: bureaux, cafés enfumés, marchés, logements meublés, squares, autant de stations d’un trajet urbain répétitif. Par son regard d’inventaire, Huysmans fait ressortir les textures, les odeurs, les menus bruits, et inscrit la vie conjugale ou solitaire dans un décor précis où tout, jusqu’aux factures, semble peser.

La sexualité y est traitée comme un besoin prosaïque et dangereux tout à la fois. Entre rencontres tarifées, promesses de fidélité et rechutes, le protagoniste mesure la distance entre l’image de l’amour et le corps réellement partagé. Le roman insiste sur la lassitude, les scrupules, les petites maladies et les précautions qui bornent les élans. Sans sermon ni complaisance, Huysmans observe cet équilibre instable où le désir se heurte à la peur, la tendresse à l’intérêt, la pudeur à l’ennui. S’y affirme une esthétique de la précision clinique, attentive aux gestes et aux atmosphères plus qu’aux coups de théâtre.

Au fil des saisons, des nouvelles sporadiques de l’épouse circulent, faisant revenir l’idée d’une reprise de vie commune. Le héros, usé par les essais domestiques et les dépenses, évalue froidement les deux misères qui s’offrent à lui: l’indépendance sans chaleur ou le couple avec ses renoncements. Les souvenirs des jours partagés reprennent couleur, mais les griefs persistent. Les routines recommencées semblent promettre autant de repos que d’étouffement. En ménage dispose alors ses pièces sans trancher, montrant surtout comment l’habitude, la peur de vieillir seul et l’économie du quotidien pèsent sur l’issue plus que les grands élans.

Derrière l’itinéraire intime, le roman propose une radiographie de la condition petit-bourgeoise à Paris, où les sentiments s’ajustent aux contraintes du loyer, du salaire et de l’opinion. Il met à nu la fiction d’un mariage naturellement harmonieux et interroge la possibilité d’une liberté qui ne serait pas immédiatement rattrapée par la nécessité. Par sa langue concrète, ses notations sensorielles et son humour sombre, En ménage prolonge l’enquête naturaliste sur le quotidien et annonce des préoccupations plus introspectives. Sa portée durable tient à la lucidité avec laquelle il saisit le couple moderne entre désir d’autonomie, besoin d’attache et tyrannie des choses.

Contexte historique

Table des matières

Publié en 1881, En ménage se situe dans le Paris de la jeune Troisième République, ville encore marquée par la guerre de 1870-1871, le siège et la Commune. Durant la décennie 1870, la capitale s’est relevée matériellement et administrativement, tandis que le régime républicain s’installait. La centralisation des ministères, l’essor d’un petit personnel de bureaux et la vie de quartiers remodelés sous le Second Empire fournissent le cadre institutionnel et urbain du récit. Cette conjoncture, faite de routines civiles et de cicatrices récentes, alimente l’attention naturaliste portée aux intérieurs, aux rues et aux comportements quotidiens, et nourrit une observation critique des illusions domestiques.

Les lois constitutionnelles de 1875 stabilisent les institutions, pendant que les républicains opportunistes imposent progressivement leur programme. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et les lois scolaires de Jules Ferry (1881-1882) renforcent une culture publique plus laïque et plus ouverte. Dans ce cadre, l’édition parisienne se développe, la critique littéraire prolifère et les débats sur la morale, la famille et la sexualité se déplacent de la censure vers la polémique. Cette atmosphère autorise des représentations plus directes des mœurs urbaines. En ménage s’inscrit dans cette conjoncture, observant la vie conjugale sans fard et interrogeant, par le détail, les normes sociales dominantes.

Le Paris décrit prolonge l’héritage haussmannien: grands boulevards, immeubles à loyers différenciés, circulation intensifiée par omnibus et trains de ceinture, éclairage au gaz et vitrines de magasins. Les cafés, cafés-concerts et théâtres structurent les sociabilités, tandis que les grands magasins comme le Bon Marché et le Printemps symbolisent la consommation moderne. Cette configuration renforce la visibilité des classes moyennes salariées et des bohèmes qui partagent les mêmes rues mais non les mêmes ressources. En ménage observe cette topographie du désir et de la dépense, où la vitrine, le café et l’appartement loué deviennent des dispositifs concrets de tentation, de fatigue et de compromis.

Les années 1870-1880 correspondent à une longue conjoncture déflationniste en Europe occidentale. À Paris, la pression des loyers et la modestie des traitements frappent surtout employés, petits rentiers et hommes de lettres. L’essor du salariat de bureau, de la comptabilité et des administrations produit un univers de carrières lentes et de budgets serrés. Huysmans, lui-même employé au ministère de l’Intérieur, connaît ce milieu et ses habitudes. En ménage met en scène les calculs ordinaires — repas bon marché, mobilier à crédit, dettes — qui conditionnent les affects. Le roman montre ainsi comment l’économie domestique encadre les choix intimes et révèle la fragilité de la respectabilité.

Le droit civil encadre étroitement la vie conjugale. Depuis 1816, le divorce est aboli en France et ne sera rétabli qu’en 1884 (loi Naquet) ; en 1881, seules des séparations de corps sont possibles. Le Code civil consacre l’autorité maritale: la femme mariée dispose d’une capacité juridique restreinte et demeure soumise à l’autorisation du mari pour de nombreux actes. Le Code pénal sanctionne plus sévèrement l’adultère féminin que masculin. Dans ce contexte, la morale publique valorise l’apparence de stabilité familiale. En ménage éclaire ces contraintes juridiques et symboliques, montrant comment elles pèsent sur les conduites privées et entretiennent des inégalités concrètes entre époux.

Le Paris des années 1880 pratique un régime réglementariste de la prostitution: maisons closes autorisées, fichage et visites sanitaires imposées par la police des mœurs, hérités des doctrines hygiénistes du XIXe siècle. Cette réalité coexiste avec la figure de la grisette, des couturières et employées de magasin, dont la condition précaire côtoie les loisirs masculins des boulevards. Les tensions entre respectabilité et désir, entre surveillance et tolérance, irriguent la littérature naturaliste. En ménage puise dans ce décor institutionnel et social pour décrire les interactions quotidiennes entre sexes, sans idéaliser les rôles, et pour mettre en lumière les formes ordinaires de marchandage, d’affect et de solitude.

La parution d’En ménage suit de près Les Soirées de Médan (1880), manifeste collectif du naturalisme réuni autour d’Émile Zola, auquel Huysmans participe. Le naturalisme prône l’observation, la documentation des milieux et une attention aux déterminismes sociaux, héritière de Flaubert et des Goncourt. Zola théorise le “roman expérimental” en 1880. Dans cette veine, Huysmans privilégie les détails matériels, la langue des choses et la médiocrité des jours. En ménage applique ces principes à l’intime urbain, substituant aux péripéties spectaculaires la description des habitudes conjugales et amicales, afin de faire ressortir, par le prosaïsme même, les impasses morales d’une société bourgeoise sûre d’elle.

Au tournant des années 1880, la presse littéraire et les revues débattent vivement des représentations de la famille, du mariage et de la “crise” des mœurs, thèmes ravivés par les succès de Zola et de Maupassant. En ménage paraît chez Charpentier en 1881, au cœur d’un marché éditorial friand de romans d’observation. Sans recourir à l’exceptionnel ni au mélodrame, l’ouvrage s’attache à la mécanique sociale de la vie à deux, dans le cadre juridique et matériel de son temps. Ce réalisme appliqué permet à Huysmans de dresser un bilan critique des promesses bourgeoises de bonheur domestique, en révélant leurs angles morts ordinaires.

En ménage

Table des Matières Principale
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI

I

Table des matières

Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des fumerons[1q].

Tout en rattachant sa culotte qui s’était déboutonnée, Cyprien s’écria:

—Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder des pantins qui sautent, salir des gants et poisser des verres, se tenir constamment sur ses gardes, s’échapper, lorsqu’à l’affût du gibier dansant, la maîtresse de maison braconne au hasard des pièces, si tu appelles cela, malgré l’habitude que tu en peux avoir depuis que l’on t’a marié, des choses agréables, eh bien! tu n’es pas difficile!

André haussa les épaules et, crachant le jus de tabac qui lui poivrait la bouche, dit simplement:

—Peuh, on s’y fait!

Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement, côte à côte, quand minuit sonna. Deux horloges entremêlaient leurs coups; l’une, au loin, vibrait doucement, en retard d’une seconde sur l’autre; la plus proche découpait, nettement, presque gaiement son heure.

La rue que les deux jeunes gens suivaient était déserte et leurs pas retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantôt leurs ombres se brisaient le long des boutiques fermées, tantôt les précédaient ou les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles à certains moments, foncées à d’autres. Souvent elles s’enchevêtraient, se confondaient, s’unissaient des épaules, ne formaient plus qu’un tronc ramifié de bras et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois elles s’isolaient, se ramassaient sous leurs pieds ou s’allongeaient démesurément et se décapitaient dans le renfoncement des portes.

Il y avait, dans le ciel, comme un éboulement de talus noirs. Au-dessus des maisons dont les toits les tranchaient durement, de grands nuages roulaient ainsi que des fumées d’usine, puis, dans ces blocs immenses de nuées, d’énormes brêches s’ouvraient et des pans de ciel étoilés de feux blancs scintillaient, éteints bientôt par le voile opaque des nuées rampantes.

Éclairés par des becs de gaz[1], allumés de loin en loin, des murs frappaient des coups crus dans l’ombre. Le trottoir était sec, sillonné de rigoles par places et la soudure de ses dalles se détachait, en noir. Près de la chaussée, une bonde d’égout, un tampon de fonte quadrillé, percé au milieu de son orbe, d’un trou, étincelait à certaines arêtes plus aiguisées par le frottement des bottes. Des épaves de cuisine, des trognons de légumes et des morceaux d’affiches, s’empuraient dans une flaque. Un rat se faufilait dans le tuyau d’une gargouille.

Lorsqu’André et Cyprien eurent atteint le bout de cette rue et qu’ils arrivèrent dans une autre, vivante encore et plus éclairée, la demie tintait. Un marchand de vins s’apprêtait à fermer ses vitres. Au fond de la boutique, dans une salle cloisonnée de carreaux dépolis, un garçon couvrait un billard et essuyait avec un torchon les marques de craie laissées près des bandes; un autre, dans la première pièce, vu de dos, l’échine courbée, le cou et les reins remuant avec le dandinement d’un volatile, rinçait des bouteilles au-dessus d’un cuveau; un troisième charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers roses, et deux ronds sales marquaient sur le trottoir la place où elles étaient mises.

Le patron se préparait à laver à grande eau son seuil. Un baquet entre les jambes, il bâillait, s’étirant, les bras en l’air, les poings fermés, et, derrière lui, sa femme, le râble aplati sur une banquette, la poitrine écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les garçons, s’épilait les poils du nez, apurait ses comptes.

La rue était presque silencieuse; deux sergents de ville se promenaient, mélancoliques, parlant bas, s’arrêtaient par moment et reprenaient leur marche; au loin, une équipe de vidangeurs[2] cinglant les chevaux attelés aux barriques numérotées, aux carrioles bondées de tuyaux et de pompes, passa, nauséabonde, dans un sourd roulement.

Le bruit devenait plus confus et plus faible. L’on entendit encore le sautillement grêle d’un fiacre qui parut, les feux allumés, le cocher endormi, sous son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau de toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, les rosses exténuées, trébuchant, faisant cahoter la guimbarde sur la chaussée, puis le bruit s’effaça, le vacarme des volets qu’on pose s’éteignit, le quartier s’endormait, tout se tut.

Cyprien continuait à rognonner dans sa barbe; il s’exaspérait de plus en plus, après la soirée qu’il avait subie. Il attaquait les boissons, les femmes, prétendait que le punch avait été acheté, tout fait, chez un épicier et coupé d’eau pour le désinfecter; il niait le charme des fillettes tapotant de la musique ou becquetant des glaces, il se moquait du maître de la maison, debout, près du piano, chargé d’exécuter des sourires et il reprenait:

—Ah! elles sont jolies les soirées de ton oncle! une vraie bousculade de salle à bagages! il n’y a que les gens qui graissent les cartes qui aient le droit de s’asseoir1et ils sont là, avec des têtes dont les cheveux ont fui, des compresses blanches autour du cou, des ventres enflés, sanglés dans des pantalons tendus, retenant les envois d’une digestion pénible! et le salon, avec sa tapisserie de vieilles dames qui dorment le long d’un mur ou jacassent le nez sur un verre, et l’averse des conversations, la fluée des sornettes, la pluie sans fin des polkas et des valses1et tout, tout, et cette troupe d’imbéciles qui invitent des robes roses ou blanches à secouer leurs plis! et les jeunes filles donc! ces adorables récipients de chairs neuves où les vices transvasés des mères se rajeunissent! ah oui, parlons-en! il faut les voir quand elles remuent du pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur chaise, échangeant derrière les entrechats de l’éventail des ricochets de niaiseries sordides, chuchottant comme des galopines en classe, s’envolant tout à coup avec l’affreux bavardage des perruches qu’on lâche! puis, c’est le plongeon des graves révérences, c’est le nez qui se fripe et le dentier qui flambe, c’est des oui, maman, c’est des non, ma chère, c’est des patati, c’est des patata, c’est des rires fûtés, des éclats discrets. les jeunes filles! je les ai observées ce soir, tiens, les v’là: physiquement: un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices; moralement: une éternelle morte-saison d’idées, un fumier de pensées dans une caboche rose! oui, les v’là, celles qu’on me destine, espérant qu’un jour viendra où, lassé de lire dans mon lit et d’y fumer tranquillement ma pipe, j’accepterai la misère d’un coucher à deux, l’insomnie ou le ronflement d’un autre, les coups de coude et les coups de pieds, la fatigue des caresses exigées, l’ennui des baisers prévus!

André souriait.

—Ah bien mais, dit-il, c’est très simple alors.

—Conséquence de tes théories: la mise en fourrière de toutes les passions, l’apothéose de la fille publique-les cabinets à trois sous de l’amour1–et pardessus le marché, la glorification de la femme de ménage qui vous chipe la bougie et le sucre!

Oui, c’est amusant d’allumer des paradoxes, mais il est un moment où les feux de Bengale sont mouillés et ratent! On ne rit plus alors–je me suis marié, parfaitement, parce que ce moment-là était venu, parce que j’étais las de manger froid, dans une assiette en terre de pipe, lener apprêté par la femme de ménage ou la concierge. J’avais des devants de chemise qui bâillaient et perdaient leurs boutons, des manchettes fatiguées comme celles que tu as là, tiens j’ai toujours manqué de mèches à lampes et de mouchoirs propres. L’été, lorsque je sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre était une fournaise, les stores et les rideaux étant restés baissés à cause du soleil; l’hiver c’était une glacière, sans feu, depuis douze heures. J’ai senti alors le besoin de ne plus manger de potages figés, de voir clair quand tombait la nuit, de me moucher dans des linges propres, d’avoir frais ou chaud suivant la saison. Et tu en arriveras là, mon bonhomme; voyons, sincèrement, là, est-ce une vie que d’être comme j’étais et comme toi, tu es encore? est-ce une vie que d’avoir le cœur perpétuellement barbouillé par les crasses des filles; est-ce une vie que de désirer une maîtresse lorsqu’on n’en a pas, de s’ennuyer à périr quand on en possède une, d’avoir l’âme à vif quand elle vous lâche et de s’embêter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la remplace? Oh non, par exemple! Bêtise pour bêtise, le mariage vaut mieux. Ça vous affadit les convoitises et émousse les ’sens? eh bien, quand ça n’aurait que cet avantage-là! et puis, et puis, mon cher, c’est une caisse d’épargnes où l’on se place des soins pour ses vieux jours! c’est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d’un autre, de se faire plaindre au besoin et aimer parfois!

Ah! s’il existait un émétique qui vous fasse rendre toutes les vieilles tendresses qu’on a là-dedans! certes, ce serait le rêve, mais comme c’est impossible, le plus sage est encore de risquer la chance, de tenter d’être heureux avec une femme qu’on suppose avoir été bien élevée et qu’on croit honnête-mais diable, je commence à lâcher des tirades comme toi, et avec toutes ces discussions, il est une heure moins vingt, je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi.

Cyprien ne paraissait guère disposé à gagner son lit.

—Tu as bien le temps, disait-il, les autres fois lorsque tu vas en soirée et que ta femme n’étant pas grippée t’accompagne, tu ne reviens jamais de chez les Désableau avant trois heures. Hein? avoue que tu as eu une fière chance de m’avoir rencontré, dans cette salle de chauffe, je t’ai obligé à prendre la fuite. C’est trois heures que je t’ai données, rends-moi l’une des trois et viens faire un tour.

—Oh! dit André, je t’en donnerais bien huit ou dix, si je n’étais pas aussi fatigué. Je devais aller, pour mon roman, voir l’effet d’un abattoir au petit jour, et j’ai prévenu ma femme qu’elle, n’ait pas à m’attendre demain avant onze heures, mais je renonce, malgré tout, à la promenade, je suis moulu, j’ai froid et puis il va pleuvoir, allons, viens nous coucher.

Mais Cyprien ne se tenait pas pour battu; il insistait, appuyant sur la paresse de son ami qui ne parviendrait jamais, une autre fois, à se lever d’aussi bonne heure.

André en convenait. Il le savait parbleu bien, puisqu’il avait justement choisi le jour où, ne se couchant pas, il serait debout, dès l’aube! mais Cyprien débita ses raisonnements en pure perte, son ami tint bon, continua son chemin et arriva devant sa maison. Là il fit vibrer le timbre et s’accota au mur, attendant que la porte s’ouvrît, écoutant au loin l’appel aigre de la sonnette, le coup mat du cordon, le craquement du vantail, prêt à céder. Le portant avait été inutilement tiré alors il lança un carillon qui dansa dans la nuit et le pêne lâchant la serrure, claqua. Il serra la main de Cyprien et referma la porte.

Il frottait une allumette, se défiant du paillasson, du décrotte-pieds qui faisaient saillie à la première marche et il montait rapidement avec la hâte de l’individu qui se rôtit les doigts et ne serait pas fâché de se mettre à l’aise.

Il doublait les enjambées, suivant d’une main la rampe, et le mur en volute de l’escalier brillait avec ses jaspures de faux marbre, dans l’ombre, à mesure que le vent attisait l’allumette ou l’éteignait presque.

A chaque palier, les boutons de cuivre des portes étincelaient, puis, aussitôt que la flamme était morte et que le bois se consumait en braise, un point rouge se piquait sur le vernis des murs.

Lorsqu’il fut entré dans l’antichambre et qu’il eut pris un bougeoir placé sur un piédouche, il s’avança avec précaution, craignant de réveiller sa femme. Il eut beau marcher sur la pointe des pieds, ses bottines craquèrent.

Il s’arrêta soudain, étonné, entendant un heurt amorti, comme un objet qui tombe sur une chose molle, comme un choc de talons nus sur un tapis. Il pensa que sa femme était plus souffrante ou qu’elle se relevait pour chercher un mouchoir ou satisfaire un besoin autre, mais une rumeur effarée, un chuchottement de paroles suffoquées par l’angoisse, des mots prononcés presque haut, puis balbutiés avec un ton de prière, d’autres, à peine distincts, comme mâchés par des dents qui se serrent, lui arrivèrent.

Il appréhenda un malheur, franchit le salon, s’élança dans la chambre, vit, près du lit défait, un homme en chemise, affolé, tournant, culbutant les meubles, tirant à lui un fauteuil pour s’abriter, empêché par une chaise placée derrière. La femme étrangla un cri, se renversa, stupide, les yeux agrandis, hagarde.

André étouffa un nom de Dieu!

On sentait, dans la pièce, une déroute effroyable, une panique immense. L’homme ne bougeait, respirant à peine, la femme frissonnait, éperdue, appuyée sur le bord du lit, les jambes et les seins à l’air, la main droite pendante, la gauche cramponnée au drap.

Tous restaient immobiles, muets. Alors dans le grand silence de la chambre, la main d’André, tenant la bougie, trembla et la bobêche tapant la plate-forme de cuivre tinta doucement.

Ce bruit léger sembla secouer la stupeur accablée de la femme; elle eut un long soupir, voulut parler, chercha la salive, n’en trouva pas, remonta sa chemise, cacha sa gorge.

André avait déposé le flambeau sur une table; il semblait indécis, se promenait de long en large, s’arrêtait crispé, blême, dévisageant sa femme. Le bruit plus vif, plus amorti de ses pas, selon qu’il se rapprochait, marchant sur le plancher ou s’éloignait, foulant un tapis, s’entendait, seul.

Un filet de vent venait d’une croisée poussée contre et faisait fignoler et couler la bougie. Une azalée, dans un cache-pot de faïence, se défleurait, éparpillant gouttes à gouttes sur les bouquets réséda d’une carpette ses pétales tachés de sang; un jupon, jeté sur le dos d’une chaise, descendit lentement, s’étala ainsi qu’une mare blanche sur le parquet. Une odeur pénétrante de femme dont les bras sont nus emplissait la pièce, une bouffée très fine de frangipane vint s’y mêler, évoquant les soins discrets des toilettes galantes, les luxes, perdus depuis le mariage et retrouvés maintenant, des eaux teintées d’opale qui baignent les bleus roseaux imprimés dans le fond des larges cuvettes.

Lorsqu’André interrompait sa marche, la pendule jasait clairement, jetant son tictac monotone, coupé net par la plainte d’un meuble, par la corde d’un store qui frappait aux vitres.

André fit un pas, s’arrêta devant sa femme. Il s’efforçait d’être calme, mais les mots saccadaient, passant par sa voix tremblée.

—Une heure du matin, dit-il; il est temps que pour sauver les apparences, Monsieur se r’habille et parte.

Le Monsieur eut un geste vague. La femme plia encore les épaules, sa main s’ouvrit et le drap qu’elle pressait se détendit, doucement, comme un linge humide.

—Allons, Monsieur, poursuivit André, il faut en finir, je n’ai nul intérêt, moi, à contempler vos formes, la situation est suffisamment ridicule, mettons-y un terme.

—Ah! quand on songe, reprit-il., il est vrai qu’à force d’avoir étudié les femmes et d’avoir acquis pour elles un sacré mépris, on finit par où les nigauds commencent! mais je parle et le temps s’écoule. Ah! pour Dieu! en voilà assez; vous êtes prêt, n’est-ce pas?

Le jeune homme enfilait son pantalon, et sa chemise, mal tassée, faisait, dans sa culotte, des bosses au derrière. Il boutonna son gilet à peine, mit ses bottines et son habit. Une fois vêtu, il reprit un peu d’assurance, il regarda le mari, en face, ânonna quelques mots sans suite et tâta dans la poche de sa redingote.

—Vous cherchez une carte de visite, dit André, on ne la trouve jamais lorsqu’on en a besoin, c’est comme un fait exprès. Mais, peu importe, votre nom de famille m’est indifférent; quant à votre prénom, ma femme doit le connaître, et, au cas où elle ignorerait votre adresse, vous pourrez la lui envoyer demain, pour qu’elle aille vous rejoindre si bon lui semble. Maintenant, prenez votre chapeau et partons.

Le jeune homme se défiait, malgré tout, craignant une embûche. Il appréhendait que le mari ne l’obligeât à passer devant, et la perspective de s’enfoncer, à tâtons, dans le noir, lui souriait peu. Mais André le précéda, la bougie au poing. Ils descendaient lentement, n’échangeant plus une parole. Arrivé au bas de l’escalier, près des pommes en verre de la rampe, André se retourna et, haussant le chandelier, dit simplement:

—Prenez garde, Monsieur, il y a une marche; et il ajouta: Je vous préviens pour que vous ne tombiez pas, ça ferait du bruit.

Il frappa au carreau de la concierge, la porte s’ouvrit et il la referma sur le dos du jeune homme qui eut un long soupir de soulagement et murmura:

—Cristi! j’ai eu une fière chance de m’en être tiré comme cela!

II

Table des matières

Oui, Cyprien avait raison[2q]. C’est folie quand, n’étant pas riche, on peut néanmoins, en se gênant, manger chez soi et être presque servi, que d’aller contracter mariage! Il aurait dû laisser ces tracas-là aux pauvres! En tisonnant des bûches, les soirs d’hiver, alors qu’engourdi dans son fauteuil, il hésitait à se lever pour s’étendre dans un lit froid, André se l’était répété souvent, se tâtant, se débattant contre l’idée qui lui revenait chaque fois qu’il avait passé la soirée seul, en finir à jamais avec sa vie de garçon, troublée par des appétences charnelles, par des besoins de câlineries et de tendresses.

Il n’aimait point les enfants, ne jugeait pas qu’il fût utile d’en procréer, craignait, en vertu de cet axiome que ce sont les gens pas riches qui en ont le plus, d’engrosser de dix en dix mois sa femme, et, cependant, les misérables ennuis des ménages mal faits, des concierges qui sont pochards et ne retournent pas le lit, l’avaient jeté, comme il l’avouait à Cyprien, sur les gluaux d’une famille, en quête d’un gendre.

Il avait épousé sa femme sans entrain, sans joie. Quand il l’avait connue, elle était comme la plupart des jeunes filles, insignifiante; elle jouait du piano, copiait des Boucher[3] et des Greuze[4] sur des fonds d’assiettes, possédait avec cela une grâce apprêtée chez elle, une distinction pincée au dehors; somme toute, elle pouvait être sortie, sans honte, gardée chez soi, sans lassitude. C’est égal, il avait été bête! Elle avait des yeux noirs, allumés dans le fond, les yeux d’une maîtresse, qui, jadis, l’avait prodigalement trompé. Il aurait dû se défier! savoir que, lorsqu’on est décidé à accoler son nom à celui d’une autre, sous le grillage d’une mairie, on devrait avoir pu jauger la parfaite capacité de sottise ou la profonde inertie des sens de celle qu’on épouse! et, debout, les poings serrés, il souffrait, pensant à sa femme, s’étonnant de n’avoir pas découvert, dans certains plis de visage, dans certains mots, les tempêtes qui couvaient sous son calme froid.

Maintenant, il hésitait sur le parti qu’il fallait prendre. «J’ai évité un scandale dans la maison, c’était l’important, disait-il. Si je retourne près de ma femme, je vais subir des averses de giries et de pleurs et je serai peut-être ’encore assez naïf, dans ce cas-là, pour lui pardonner! ou bien, je devrai écouter d’invraisemblables excusés ou des insolences, je ne pourrai faire autrement alors que de l’étrangler. Les deux rôles sont également stupides. D’un autre côté, ne rien dire, rester, c’est un enfer, c’est le feu aux poudres à un moment donné, c’est, un jour, à table, devant une bonne, la révélation forcée de nos haines, c’est la réunion, le lendemain, de tout le quartier devisant sur mes malheurs, c’est le colportage, du boucher chez la fruitière, des événements de cette nuit, dénaturés et grossis.» Et il revenait, au milieu de ses hésitations, à ce parti qui lui était apparu, le premier, alors que, délivré du Monsieur, il remontait l’escalier: reprendre son existence d’autrefois, rayer deux années de sa vie, s’efforcer d’oublier dans le travailles souvenirs irritants que lui laisserait sa femme.

Il s’affermissait, de plus en plus, dans cette résolution. Il eut un geste brusque, mit de l’ordre dans ses papiers, déchira les uns, consuma les autres et il demeurait, mélancolique, s’intéressant, pendant une seconde, aux étincelles qui couraient dans la cheminée, au vent qui faisait tressaillir les cendres et soulevait l’amas noir et rouge des paperasses brûlées. Puis, il soupirait, ficelait des livres, fouillonnait dans une commode, mettait du linge, en paquet, sur un fauteuil. Il lui fallut chercher sa valise, serrée dans un cabinet de débarras, près de la cuisine, et, doucement, il poussa la porte, prêtant l’oreille, n’entendant aucun bruit, ayant presque peur de rencontrer sa femme.

Quand il entra dans la cuisine, il resta, stupide, devant les reliefs du repas; les deux assiettes, avec les fourchettes et les couteaux jetés dessus, en croix, l’émurent; il revit devant ces vaisselles torchées, devant ces deux verres où ils avaient bu, le tête à tête du dernier dîner, l’adorable mouvement de sa femme, relevant sa manche et servant la sauce, toute une intimité d’intérieur à l’aise dont il n’avait jamais soupçonné la fin.

Il décrocha sa valise et, amolli, troublé, il retourna chez lui, écoutant, espérant presque un hoquet, un cri, qui le forceraient à s’occuper de sa femme, à courir près d’elle. Un immense silence emplissait la maison. André rentra dans son cabinet. Un irrémédiable désordre s’étalait dans cette pièce. Les tiroirs à moitié tirés d’une commode regorgeaient de tricots et de linges; des chemises, se confondant, les unes avec les autres, tendaient leurs manches, écartaient leurs cols, gisaient, la tête en bas, pliées comme sur une charnière, éplorées et grotesques avec leurs bras et leur ventre vides, leur poitrine ouverte et creusée jusqu’au dos; des cravates rayaient d’un mince filet noir la flanelle jaune des gilets, des gants allongeaient leurs doigts glacés, couleur de poussière et de mauve, sur la toile bise des caleçons, sur le blanc crêmeux des foulards de soie.

La bougie descendait jusqu’à sa collerette de verre. Les tiroirs du bureau, mal repoussés, cassaient en deux des papiers et des élastiques qui avaient enveloppé les liasses, étaient tombés sur le parquet et avaient repris leur forme ronde.

André écarta les rideaux. Les stores étaient baissés. La lueur du petit jour, filtrant au travers des lames, couchait, à d’égales distances, des barres de bleu pâle sur le plancher, reculait, dans la glace, les murs, éveillait, à certains points, la dorure des cadres, rendait d’un blanc plus cru la mousseline pendue aux fenêtres, tout le blanc azuré du linge. André regarda; en face de lui, les vitres closes des maisons, l’immobilité des rideaux placés derrière. Le silence ininterrompu de la cour lui parut lugubre; il revint dans la pièce, demeura mal à l’aise devant cette mare de lumière qui s’épandait de plus en plus, triste comme un lever de lune, bleuissanté et blanchie comme elle. Il se vit dans la glace, les joues hâves et les yeux culottés de bistre. Il apprêta sa malle à la hâte et, la tenant d’une main, il ferma, de l’autre, son cabinet, et arrivé dans l’antichambre, il tourna le loquet de la porte. Là, il se sentit défaillir. Le regret qui l’avait poigné, dans la cuisine, l’étreignit de nouveau, lui fit presque jaillir les larmes des yeux. Le bien-être qu’il quittait, ainsi, tout à coup, le navra. Cette porte sur l’escalier lui ouvrit un horizon de misères sans bornes; il évoqua sur ce palier l’abandon de tout un avenir de gaieté et de paix, la vie de ses dix-huit ans qu’il fallait revivre à trente ans passés, la confiance et l’espoir en moins, l’estomac délabré, et des besoins de confortable en plus.

La porte remuait doucement. Lui, la malle à ses pieds, restait immobile, envahi par des lâchetés croissantes. Ah! si sa femme s’était précipitée, les cheveux au vent, en chemise, lui avait enlacé le cou, fermé la bouche avec les mains, étouffé seulement un semblant de larmes, il aurait jeté d’un coup de pied sa malle!

Il eut subitement une lucidité d’esprit. Il se figura, après cette scène ridicule, les réflexions qui lui seraient venues. Il se représenta toutes les hontes du cocuage subi, les défiances qui l’assailleraient maintenant, au moindre mot; il eut une vision des aigreurs qui s’échangeraient au-dessus d’une table, des raccommodements convenus, tacitement, d’avance, dans les oreillers, des embarras de certains tête-à-tête, des maladresses innocemment lâchées, des rancunes qui en résulteraient pour l’un comme pour l’autre.

—Eh! je deviens idiot, à la fin, dit-il. J’ai le choix entre aller gifler ma femme ou ficher mon camp. Il empoigna sa malle, descendit, franchit la porte cochère entrebâillée, s’achemina lentement vers le logis de Cyprien.

L’air, la marche, lui faisaient du bien. Il enleva son chapeau pour avoir plus frais et un petit vent but les gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes. Il n’avait plus maintenant qu’une vague perception, qu’un souvenir confus des incidents de cette nuit. Il déposa sa valise sur le trottoir, la reprit, ayant simplement hâte d’arriver parce qu’elle était lourde. Il dut s’arrêter de nouveau, la changer de main, se reposer encore.

Les rues étaient désertes. Le ciel semblait taché de pâtés d’encre et barbouillé de cendre pour les faire sécher. Au loin, une balayeuse, la tête enfoncée dans une marmotte, les sabots bourrés de paille, s’appuyait sur le manche d’une pelle; à ses côtés, un boueux, la pipe au bec et la goutte au nez, ratissait un monceau d’ordures; un ouvrier passa, le paletot jeté sur la blouse, l’épaule gauche plus haute que l’épaule droite, par suite de l’habitude qu’ont la plupart des gens du peuple de porter toujours leurs outils et leur pain sous le même bras; une voiture de laitier, lancée à fond de train, fit feu sur les pavés. André se servit de sa malle comme d’un siège, regarda si par hasard un fiacre ne viendrait point, réfléchit qu’à Paris il est presque impossible, lorsqu’on n’habite pas près d’une gare, de trouver une voiture à, cinq heures et demie du matin, et, se décidant enfin à se lever, se roidissant contre la fatigue, il emballa d’un coup la trotte, monta chez Cyprien, frappa, refrappa, jusqu’à ce qu’un clappement de savates devint distinct.

Cyprien entrebâilla la porte, demeura stupéfait, bredouilla quelques mots, courut se remettre sous les couvertures, et, là, se frottant les yeux, il balbutia:

—Ah ça, comment, c’est toi?

André tomba dans un fauteuil.

—Peux-tu me donner asile, pendant quelques jours, jusqu’à ce que j’aie arrêté une chambre, dit-il?

L’autre fit signe que oui, et, se frottant les cheveux, complètement ahuri, il s’écria:

—Mais qu’est-ce qu’il y a, bon dieu!

Alors André se leva.

—Il y a, que j’ai surpris un homme chez ma femme, cette nuit, comprends-tu?

Cyprien eut un sursaut, laissa tomber ses bras et assis comme il était sur son séant, il se tourna tout d’une pièce, du côté d’André.

—Pas possible, dit-il!

Mais son ami le regardait, en hochant la tête. Ils se dévisagèrent sans souffler mot.

—Tu as tué le Monsieur? demanda enfin Cyprien.

Non.

—Tu as bien fait, —ta femme non plus, j’espère?

—Pas davantage.

—Allons, tant mieux. C’est un ami le Monsieur que tu as surpris?

—Non, c’est un Monsieur que je ne connais pas.

—C’est moins ennuyeux, murmura Cyprien. Ils se turent.

André qui était, comme bien des gens nerveux, sujet pour la moindre contrariété à d’horribles douleurs d’entrailles, quitta la chambre.

Elle est bien bonne! se dit Cyprien et il sourit un peu, pensa que cette aventure ne contrariait en aucune façon sa manière de voir, puis il s’indigna tout de même, trouva bête qu’un homme fort se fût ainsi fait duper par une femme qu’il considérait comme une pimbêche et comme une niaise.

Quand son ami revint, le visage décomposé et la main au ventre, il sauta du lit, lui offrit un verre de rhum, et l’écouta raconter, points par points, la scène.

—Mon pauvre vieux, s’écria-t-il, ça ne nous change guère! Après les maîtresses qui nous turlupinaient, c’est maintenant les légitimes! Ah! je sais bien, c’est plus embêtant mais quoi? ça ne prouve qu’une chose, c’est qu’amours de distinction et amours de rebut, c’est kif-kif, ça se lézarde et ça croule! Va, faut en prendre son parti, mon cher, dans la vie, on n’a rien à soi. On loge ses affections. dans des meublés, jamais dans une chambre qui vous appartienne! Dame, oui, j’en conviens, c’est dur; on voudrait avoir son petit lopin de bonheur et en être seul propriétaire! Ah! mon ami, ce sont des rêves de paysan qu’on ne réalise pas! mais, voyons, comment allons-nous nous organiser? le plus simple serait de louer un lit, nous l’installerions, là, près de la fenêtre, tu déplierais les lames du paravent et tu serais comme chez toi, hein, qu’en penses-tu?

—La première chose à faire, dit lentement André, c’est de chercher un petit logement. Je reprendrai les meubles qui m’appartiennent, mes bibelots de garçon; il faudra aussi que je retrouve mon ancienne femme de ménage, Mélanie; j’ignore son adresse par exemple, mais puisqu’elle passait son temps chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, je saurai facilement où elle demeure. Je te demanderai seulement un service, je ne veux plus remettre les pieds chez moi, j’établirai une liste des objets à garder, je retiendrai aujourd’hui une voiture et tu iras, toi-même, chez moi, surveiller l’emballage des bibelots et des meubles.

Et il poursuivit, en se frottant fiévreusement les mains:

—Oh! que j’ai donc hâte que tout cela soit terminé! j’ai encore de la veine tout de même, c’est le demi-terme, je louerai facilement une chambre. Allons, voilà qui est décidé! je vais recommencer ma vie de garçon; baste! au fond, tu es dans le vrai, je n’étais malheureux que par ma faute; je m’étais forgé un tas d’idées, la solitude, le manque de baisers propres, le silence, le soir, dans le lit, le réveil sans gaminades, tout un idéal de fleuriste! c’est égal, cela finit tout de même bêtement quand on y songe!

Il se tut, puis il pensa qu’il serait convenable de s’intéresser aux travaux de son hôte; il regarda un tableau placé sur un chevalet:

—Eh bien, mais, ça va! s’écria-t-il, puis il écouta, sans les entendre, les explications de son ami et, obsédé de nouveau par son malheur, il reprit:

—C’est étonnant, si tu l’avais vue il y a quinze jours quand elle a flanqué congé à la bonne qui découchait. Elle est sévère, ma femme! moi, je faisais remarquer que cette fille cuisinait bien, ne rechignait devant aucun ouvrage, qu’il était absurde de la renvoyer pour des escapades qui, au demeurant, ne nous gênaient pas. Ma femme m’a toisé! j’étais évidemment, pour elle, un homme sans mœurs, je me suis tu, la bonne a reçu son compte; cela a mieux valu, ajouta-t-il plus bas, nous n’avons pu en engager une autre de sorte qu’au moins pour cette nuit.