En nos rêves dorés - Victor Aksel - E-Book

En nos rêves dorés E-Book

Victor Aksel

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Beschreibung

Amour, trahisons et amitiés égrènent les rêves d'un adolescent, secrètement épris de sa jeune institutrice. Gisèle Rivière fait les mêmes rêves que lui. Ce qui est troublant! Ces songes communs les rapprochent l'un de l'autre et les marginalisent en même temps; dans cette Kabylie de 1954 où deux communautés se côtoient, sans se fréquenter, sans se voir. Toutefois, nos héros se posent une question lancinante: Seraient-ce de simples rêves ?

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Seitenzahl: 491

Veröffentlichungsjahr: 2018

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«Pour tout peindre, il faut tout sentir. »

Alphonse de Lamartine

Sommaire

L’ENFANT ET TASFUT

PREMIERE NUIT : L’HOMME DISGRACIEUX

SECONDE NUIT : METAMORPHOSE

ÉTRANGE REDACTION

TROISIEME NUIT : L’HORRIBLE ET L’ABJECT

QUATRIEME NUIT : TERRIFIANTE EQUIPEE

CINQUIEME NUIT : EFFROYABLE ORACLE

REVES PARTAGES

SIXIEME NUIT : L’ABSURDE ET L’EBLOUISSANT

SEPTIEME NUIT : LES DESERTS

HUITIEME NUIT : CITE RADIEUSE

NEUVIEME NUIT : LE CHATEAU DU PONANT

DIXIEME NUIT : LA FEMME LEOPARD

TRANCHES DE VIES

ONZIEME NUIT : LE NOUVEL ALLIE

DOUZIEME NUIT : LE CHATEAU DANS LES NUES

TREIZIEME NUIT : LE DEMON ECARLATE

QUATORZIEME NUIT : L’ARMURE ETINCELANTE

VEILLEES

QUINZIEME NUIT : DISPUTE

SEIZIEME NUIT : LE NUAGE TUEUR

DIX-SEPTIEME NUIT : DUEL AVEC UN NUAGE

DIX-HUITIEME NUIT : TERRIFIANTE CREATURE

DIX-NEUVIEME NUIT : LES INFAMES BRIGANDS

AMITIES

VINGTIEME NUIT : OUTRAGES

VINGT ET UNIEME NUIT : RETROUVAILLES

MAUVAIS ŒIL

PERFIDIE

VINGT-DEUXIEME NUIT : LES MONSTRES

VINGT-TROISIEME NUIT : LES TRAITRES

VINGT-QUATRIEME NUIT : LE CAMP DU LEOPARD

AMERTUME

VINGT-CINQUIEME NUIT : L’ENTITE CRUELLE

THERAPIE INUTILE

VINGT-SIXIEME NUIT : LES REJOUISSANCES

VINGT-SEPTIEME NUIT : HARCELEMENT

VINGT-HUITIEME NUIT : NOUVELLE ETONNANTE

VINGT-NEUVIEME NUIT : CONSEILS

TRENTIEME NUIT : LA FAILLE

MELANCOLIES

TRENTIEME ET UNIEME NUIT : ÉTAIT-CE LA FIN ?

L’enfant et Tasfut1

Avant de disparaître, l’astre mourant inonda les façades ternes de la cité indigène, de ses lueurs mélancoliques. Les Indigènes appelaient ce quartier de Bougie « Houma Ba-zin2 » ; ainsi baptisé parce que ses anciens habitants appréciaient, peut-être, une spécialité culinaire du même nom. Cependant, l’endroit n’avait rien d’avenant. Tout étranger éprouverait quelque répugnance devant cet amas hétéroclite de bâtisses disgracieuses, construites le long d’une route étroite, tortueuse et sale, qui s’effilochait vers le sommet de la montagne.

En ce printemps 1954, hormis les Occidentaux, presque tous les Bougiottes étaient originaires des petites bourgades disséminées alentour. Et, parmi ces derniers, nombreux étaient ceux qui avaient leurs habitudes dans l’un des cafés maures, qui regorgeaient de consommateurs assoiffés. Comparés aux bars français, les établissements kabyles n’étaient que de minables gargotes. Toutefois, les expatriés de chaque village aimaient à s’y retrouver. Un verre de bière dans une main et le verbe dans l’autre, ils devisaient, s’enquéraient du « pays », des décisions prises par le caïd du lieu, d’un héritage hypothétique ou de la santé d’un proche. Du reste, à de rares exceptions près, indigènes et Européens se côtoyaient sans se fréquenter, comme s’ils ne se voyaient pas.

Les gens du « pays » des At Flein se rassemblaient « chez Zoubir ». L’endroit n’était pas très spacieux, mais comprenait néanmoins deux pièces. L’une d’elles, d’une quarantaine de mètres carrés donnait sur la grand-rue. Elle comportait un bar en bois, d’essence inconnue, à proximité duquel étaient disposés des bancs usagés et quelques antiques tables. Outre un guéridon en piteux état et deux chaises éventrées, l’autre local, plus exigu, était encombré de cageots. Zoubir, lui-même originaire d’At Flein, participait, comme ses clients, aux joutes oratoires qui animaient parfois ces réunions.

Mis à part les deux joueurs de dominos, restés dans l’arrière-salle, tous les At Flein de Bougie, de sexe masculin, étaient rassemblés autour du comptoir. Certains y étaient accoudés, d’autres s’était attablés ou appuyés contre l’un des murs sales et décrépis. Tous attendaient que Malek, intarissable conteur, amuseur public, petit homme maigrichon aux cheveux bouclés, à la peau mate et au regard fuyant, achève de boire son café. Rachid, le seul enfant de l’auditoire, arqué sur son siège, tendit l’oreille dès qu’il ouvrit la bouche.

« — Je m’étais rendu de bonne heure, hier matin, sur la corniche pour pêcher le mulet quand… »

Le vieux Mourad l’arrêta, sans lui laisser le loisir de terminer sa phrase :

« — Pour pêcher le mulet ? Et pourquoi pas le requin, tant que tu y es ? Et sur la corniche en plus ! Depuis cette hauteur, ta ligne devait mesurer plusieurs kilomètres !

— Écoute, mon oncle, lui rétorqua Malek, malgré tout le respect que je te dois, et eut égard à ton grand âge, je te rappelle que tu n’es nullement en droit d’interrompre les gens de cette manière ! D’ailleurs à qui crois-tu parler ? A ton rejeton, parti à l’étranger, qui te laisse femme et enfant sur les bras ? Occupe-toi donc de mon cousin, qui court les jupons en France !

Mourad, échaudé par ses propos, lui répondit sur un ton acerbe :

« — Mon garçon s’est exilé en France pour travailler, et non pour cavaler après les midinettes ! Il m’envoie régulièrement un mandat comme tout bon fils qui se respecte ! J’aimerais savoir si toi aussi, tu soutiens ta pauvre mère comme il se doit et… »

Lewnas, un jeune docker taciturne, lui pinça doucement l’épaule pour qu’il comprenne, ainsi, la futilité de cette controverse et les mots suivants restèrent bloqués dans sa gorge. En effet, tout le monde connaissait le caractère querelleur de Malek, célèbre sous le sobriquet de « maboul34. »

Pendant un moment, qui leur sembla interminable, tout se passait comme si le temps stoppait subitement sa course folle vers un futur obscur. Alors qu’un silence pesant et inquiétant régnait depuis quelques minutes, le vieil homme détourna les yeux du maboul et fit mine de s’intéresser à la boulette de prise qu’il venait d’extirper de sa bouche. Puis, paraissant réaliser brusquement que l’objet ne présentait aucune utilité, il l’envoya rejoindre les déchets qui s’amoncelaient autour de l’antique bar. Sous le regard inquisiteur de Malek, il feignit d’être plongé dans ses réflexions tout en lissant sa longue barbe blanche. Les ombres que le capuchon de son burnous opalin projetait sur ses orbites et ses joues creuses couvrirent son visage fripé d’un masque terrifiant. Cette joute silencieuse et puérile semblait s’éterniser quand Malek, vraisemblablement lassé se détourna définitivement du vieillard. Il reprit sa narration depuis le début.

« — Donc, je suis parti tôt hier matin pour pêcher le mulet, le soleil pointait à peine entre les sommets des Babors ; puis, le vent qui balayait la corniche se calma brusquement… »

Il se tut soudainement, observant les réactions de son auditoire ; il en profita pour jeter un coup d’œil furtif vers Mourad, assis à côté de son petit-fils, Rachid, dont la peau hâlée contrastait avec ses mèches dorées et son regard émeraude. Malgré ses onze ans, il somnolait sur son siège branlant, visiblement épuisé par une veille prolongée. Malek, que le silence satisfaisait enfin, continua sur un ton empreint de mystère :

« — Lorsque les ténèbres se dissipèrent et que des pinceaux de lumières colorèrent de mille teintes la ville encore assoupie, j’apprêtais mon matériel et cherchais un endroit propice où lancer ma ligne, dans les flots impétueux. Soudain, je perçus une voix féminine qui murmurait Malek, Malek. Vous concevez mon ahurissement ! Une femme, sur la corniche, à cette heure matinale, à l’écart de toute habitation et qui soufflait mon nom ! Aussi, à la minute où je me retournai et que je la vis sans haïk5, je fus déconcerté, figé sur place même. Imaginez-vous cela ! Une jeune fille seule à cet endroit, en tenue légère ! Vous me connaissez n’est-ce pas ? Je ne suis pas attiré par les catins ! »

Personne ne répondit, mais l’assistance le transperça d’un regard matois. Accrochés à ses lèvres, ils le pressèrent de continuer.

« — Plus inconcevable encore, ajouta-t-il, plus je la fixai, plus je la trouvai belle, divine plutôt ! La coiffe qui lui ceignait la tête formait, avec ses ondes blondes, une couronne d’or et d’argent, ses traits fins et sa peau lumineuse me firent penser à l’ange de marbre6 qui orne la fontaine du square de Khemis7. Que pourrai-je vous apprendre d’autre ? Sinon qu’elle a un corps svelte et bien proportionné. »

Tous les hommes parurent captivés, et des sourires coquins déformèrent quelques visages. Les joueurs de dominos, quant à eux, suspendirent leur partie et, depuis l’arrière-salle, tendirent une oreille attentive vers le bar.

« — Elle me fixa un long moment de ses yeux noisette, puis elle parla. Elle annonça la fin d’une époque, et nous mit en garde contre notre crédulité. Je pensais me trouver devant une illuminée ou une folle. Tout en affectant d’être intéressé par son discourt, j’avançai subrepticement ma main vers la sienne. Elle me repoussa fermement et, tout en reculant, elle continua à clamer ses étranges couplets. « Enfants des cinq sœurs, » me répétait-elle, « gardez-vous des chacals ! Réveillez-vous ! Vous n’avez que trop dormi ! Sinon vous serez abusés, une nouvelle fois… »

Elle conversait par énigmes et ses propos ressemblaient aux odes que chantait Si Mohand8, autrefois. De quels chacals parlait-elle ? S’agissait-il d’une métaphore ? Et ses propos, si absconds, si allégoriques… Croyez-moi, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je repense, sans cesse à cette belle inconnue.

Il but une rasade de bière fraîche, dans le verre que lui tendit Zoubir, et poursuivit son récit :

« — Je fus distrait par un singe, l’espace d’un instant, qui débouchait soudainement d’un fourré, mais lorsque nos regards se croisèrent à nouveau l’effarement m’inonda ; de jolie nymphe, jeune et attirante, la voilà transformée en vieille femme disgracieuse ! Seuls ses yeux immenses irradiaient encore de ce charme mystérieux et ineffable. »

Quelqu’un lança une plaisanterie obscène à propos du primate et de l’inconnue. Mourad le maudit intérieurement, tandis que le reste de l’auditoire s’esclaffait.

« — Stupéfié, je reculais d’un pas, le temps de me frotter les paupières, et elle se volatilisa aussitôt. Je laissai là tout mon matériel de pêche et m’enfuis à toutes jambes, et pourtant vous savez qui je suis, n’est-ce pas ? Vous ne doutez pas de ma bravoure et de ma hardiesse ? »

Malek gonfla le torse en croisant les bras. Gardant cette posture censée le magnifier, il attendit un signe d’assentiment. Il scruta l’assistance, lança un regard interrogateur à chacun, en vain ! Tous les clients du café refrénèrent leur envie de glousser aux éclats. Le connaissant, chacun fit de son mieux pour serrer les dents et réprimer un fou rire. Malgré tout, quelques sourires illuminèrent quelques faces. Aussi, un flot de fureur empourpra son visage. Il faillit exploser de colère et balayer la salle d’un de ses légendaires courroux lorsque Ahmed, un homme d’une cinquantaine d’années, jusqu’ici réservé, toujours grave et « pince-sans-rire », osa l’interrompre. En affectant un air tragique et un ton sépulcral, il avança « sa théorie » :

« — Si je peux me permettre, demanda-t-il. »

D’un geste grandiloquent, Malek l’autorisa à parler.

« — J’imagine, pour ma part, que tu as dû rencontrer un être surnaturel !

— Un… Mais, à quoi penses-tu ? s’enquerra Malek, dont la curiosité venait d’être aiguisée par ces derniers propos.

— Je pense à une Roulla9, voir… »

Il se frotta un instant le menton, feignant la réflexion, avant d’ajouter :

« — je n’ose y penser, à pire encore !

— Que veux-tu dire par « pire encore » ? Lui demanda Malek saisi d’une anxiété soudaine. »

Ahmed ménagea ses effets. Il prit son temps, avant de lui répondre sur un ton sinistre et froid :

« — Cette femme mystérieuse est sûrement un démon !

— Un démon, dis-tu ? Mais que ! Qu’est-ce qui te permet d’être aussi affirmatif ? s’insurgea le petit homme qui perdait progressivement de sa superbe.

— Qu’est-ce qui me permet ? Bon, à ton avis, qui a la faculté d’apparaître et de disparaître à sa guise ? Connais-tu une créature, susceptible de changer de visage ? As-tu déjà rencontré une femme suffisamment folle pour oser s’aventurer seule sur la corniche à cette heure matinale ? Qui ? Sinon un démon ! » Ahmed lui dit tout cela, en affectant une mine à la fois grave et effrayée. Un frisson d’horreur secoua le corps noueux de Malek, qui se tordit les mains. De tribun admirable, il s’était métamorphosé peu à peu en un triste poltron qui se ratatinait à vue d’œil.

« — Tu, tu, tu en es sûr ? Crois-tu qu’elle pourrait revenir pour s’emparer de moi ? Car après tout, à aucun moment je ne lui ai manqué de respect ! »

Le visage d’Ahmed demeura grave et renfermé. Il faisait penser à un bourreau qui se préparait à accomplir son office. La face de Malek avait viré du pourpre au blanchâtre, le pauvre homme semblait angoissé…

« — Que Dieu ait pitié de moi ! »

Prise de fous rires, l’assemblée quitta le café. Après les salutations d’usage, elle se disloqua dès qu’elle atteignit la chaussée. Les ténèbres épaisses, tapies dans les ruelles et dans les recoins les engloutirent par petits groupes. Malek se dépêcha de rejoindre l’un d’entre eux. Rachid sommeillait toujours, recroquevillé sur son siège. Son grand-père, perplexe, plongé dans ses pensées, resta arqué sur son banc, malgré l’heure tardive.

« Malek ! Mon cher neveu, qui passe déjà pour un amuseur public, gagnera bientôt une nouvelle notoriété. Qui sait, ils lui décerneront peut-être le titre de maboul ? Une Roulla, un démon… Mais toi, tu t’en moques ! se dit-il en caressant les cheveux de l’enfant. Quelle honte ! Mon pauvre frère doit se retourner dans sa tombe. »

Zoubir, le cabaretier, s’approcha de lui. Ses bajoues tombantes, ses grosses moustaches lissées en guidon de vélo, ses épais sourcils, sa démarche pesante, ses manières gauches, et par-dessus tout, son ventre, flasque et surdimensionné, qui débordait de son tablier crasseux, noué à la hauteur du pubis faisaient penser à un morse. Malgré tout, son affabilité et son empathie en faisaient le meilleur compagnon du monde.

« — J’étais habitué à ses récits extravagants, dit-il, mais là, il dépasse les bornes le Malek. »

Mourad se tourna machinalement vers son interlocuteur, l’air lointain, la tête encore pleine de contrariétés, Zoubir supposa que cette attitude équivalait à une approbation et poursuivit.

« — Mais au moins, ses autres histoires étaient drôles, voire hilarantes. Te souviens-tu de celle où il prétendait s’être jeté à l’eau depuis le faîte de Yemma Gouraya ? Non bien sûr ! Tu n’étais pas là ! Alors un jour où, pour une raison inconnue, monsieur Malek faisait de l’escalade. De son perchoir, il vit de ses yeux perçants, sans jumelles, une belle nageuse, qu’un squale s’apprêtait à dévorer. N’écoutant que son courage, Malek plongea depuis le sommet pour porter secours à la malheureuse… une montagne, certes pas aussi élevée que Tam-gout de Lalla Khélidja10, mais sept cents mètres tout de même ! Notre Malek national est un djinn ! Une fois dans l’eau, « Tarzan » éventra le requin avec son canif ! Tu vas voir ! Bientôt, il va se prendre pour Feraoun11 ! »

Zoubir ne put retenir un fou rire. Ses chairs flasques se trémoussèrent au rythme de ses esclaffements. On aurait dit qu’il s’essayait à la danse du ventre. Mourad ne put s’empêcher de penser : « yella, yella ya Zoubir ». Le cabaretier, tout pantelant, souffla quelques instants avant de reprendre sa narration. Le visage du vieillard resta imperturbable. Zoubir ne sut jamais si ce dernier appréciait, ou pas, ses plaisanteries.

« — Bon, je continue ! Entre-temps, la jeune inconnue regagna le rivage après de chaleureux remerciements, je pense que tu as compris. Puis notre héros décida pour une raison obscure, obscure pour les pauvres mortels que nous sommes, de plonger vers les abysses. Au bout d’un certain temps, il aperçoit un panneau et y lit : « Marseille 9 km », alors qu’il est parfaitement incapable d’écrire son propre nom. Il suivit, dès lors, la direction indiquée. Soudain, voilà Malek obligé de faire demi-tour… car il avait oublié de puiser de l’eau de son puits pour sa mère… Tu vois, c’est un bon fils notre Malek ! » Les rires de Zoubir et de Mourad fusèrent vers la rue, qu’un réverbère peinait à éclairer. En face, de l’autre côté de la voie, une ombre apparut entre des volets entrouverts d’une petite maison, à la façade délabrée. L’homme voulut s’enquérir de ce boucan. Pour toute réponse, des esclaffements plus forts lui revinrent. Ils cessèrent lorsque le vieillard, époumoné, prit enfin congé de l’éléphant de mer. Quelques minutes plus tard, Zoubir ferma bruyamment la devanture de son échoppe tout en haletant, en suant par tous ses pores, sous les jurons du voisin irascible.

Mourad traîna derrière lui son petit-fils sur la route sinueuse, qui gravissait laborieusement le talus vers le sommet de la colline. Cependant, ils s’essoufflèrent rapidement et durent s’arrêter pour reprendre haleine. Ils s’appuyèrent contre un mur à la peinture écaillée, époumonés et soufflant bruyamment. A cet instant, un vieillard fagoté dans un burnous trop grand les dépassa en leur adressant un salut à peine audible. Au prix d’énormes efforts, il s’ingéniait à entraîner, à sa suite, un âne rétif aussi décharné que lui. L’homme et la bête disparurent dans la pénombre, sans bruit, comme des ombres. Mourad se demanda si c’était le verre de bière, qu’il a bu chez Zoubir, qui engendrait ses douleurs abdominales, ou cette blessure, récoltée à Verdun, qui le relançait. Rachid somnolait debout, appuyé contre lui. Ils se remirent difficilement en route. Cette nuit de printemps se rafraîchit, à mesure qu’elle s’épaissit, Mourad enveloppa le garçon d’un pan de son burnous. La chaussée se couvrit de givre, aussi ils avançaient prudemment. Le vent s’engouffra en hurlant lugubrement dans l’étroite ruelle. L’aïeul ahana de plus belle et serra fortement l’enfant éreinté contre lui. Les maisons, encaissées les unes contre les autres, accrochées à la butte, firent penser à d’horribles excroissances, résultantes de quelque mal qui affecterait la montagne. Sur la chaussée, les cristaux de glace scintillaient sous la lumière lactescente du clair de lune et leur éclat se confondit avec celui des étoiles. Mourad avait l’impression de marcher vers les cieux.

Le foulard bariolé négligemment noué sur la tête, Tawes12 s’agitait en tous sens dans la courette. Elle cherchait la grande louche en bois qui lui servait à touiller le ragoût de mouton que l’on nommait « djouaz13 » en Kabylie. Sous d’autres cieux, les cuisiniers l’appelaient « tagine », car préparé dans un plat en grès du même nom. Elle pestait contre sa bru « incapable de ranger les choses là où il se doit ». Sa peau pâle faisait ressortir les tatouages bleuissants, qui parcouraient son visage, en se confondant avec ses veines livides. Ils avaient des formes géométriques dont certaines évoquaient des croix. De grandes mèches de cheveux, auxquelles le henné apportait des reflets roux, dépassaient du foulard noué sur son front laiteux. Beaucoup moins âgée que son mari, Mourad, elle avait, tout de même, donné le jour à deux filles et deux garçons. L’aîné avait succombé, très jeune, lors d’une épidémie de tuberculose ; alors que Arezki, le père de Rachid, survécut miraculeusement à la maladie.

Sa bru avait gardé ses charmants traits d’adolescente alors que sa taille s’était épaissie après l’accouchement, difficile et douloureux, de son fils Rachid. Elle avait le teint hâlé des Berbères du Sud, ses yeux étaient aussi profonds que la nuit. Ce regard fascine, et quiconque le croise éprouve un mélange d’attirance et de respect. Ses cheveux noirs, drus et légèrement bouclés, poussaient en mèches rebelles. Elle était penchée sur une galette de semoule qui cuisait sur une grande plaque métallique, chauffée par un réchaud posé à même le sol dans la petite cour. Celle-ci était protégée des intempéries par une longue loggia, qui faisait office d’auvent. Un mur, d’une hauteur de deux mètres, clôturait le patio. Entre l’enceinte et le balcon, une étroite brèche, irrégulière, laissait entrevoir un morceau de ciel. La jeune femme avait entendu les récriminations de sa belle-mère, sans y prêter quelque attention notable. Amina était habituée à ses réflexions déplaisantes. Elle finit de piquer le pain, le retourna sur la plaque, éteignit le réchaud et se leva posément.

« — Je vais la chercher, tata Tawes ! Tu l’avais prise hier soir pour servir un bol d’airé 14 à tonton Mourad. »

Le vieillard entra soudainement et se laissa choir sur le ciment glacé. Rachid se coucha près de lui à même le sol. Tawes se précipitait pour relever l’adolescent somnolent, tandis qu’elle demandait à sa belle-fille de la remplacer au fourneau.

« — Fais attention, Amina, ne sale pas trop ! »

Elle aida l’enfant à monter l’escalier, à se déshabiller puis elle le borda. Il dormait sur un matelas étendu sur le sol, dans la pièce que Tawes se réservait. Elle, en revanche, couchait sur un antique lit en fer, forgé de motifs floraux. Elle et son mari, Mourad, faisaient chambre à part depuis des années. Aussi, toute son affection se portait sur son petit-fils, qu’elle couvait jalousement. Dès son plus jeune âge, elle l’avait autoritairement soustrait à l’amour de sa bru. Précisément, avant de sombrer dans le sommeil, le petit garçon lui demanda des nouvelles de sa mère. A ces mots, Tawes s’agaça.

« — Elle ne peut pas se libérer, elle prépare le dîner, je te réveillerai dès qu’il sera prêt.

— J’espère que son ragoût sera mangeable, ajouta-t-elle.

— Mais Seti15…

— Il n’y a pas de « mais » qui tienne ! »

Quand elle revint, Rachid dormait profondément déjà. Elle s’éclipsa aussitôt, n’osant lui faire perdre irrémédiablement le charme d’un songe merveilleux.

Précisément, dans son rêve, une voix douce et impérieuse l’interpella. Elle le pressa de penser à elle.

« — Souviens-toi ! s’exclama-t-elle. »

Une femme aux yeux clairs et au visage gracieux apparut soudainement en le fixant ardemment. Ses cheveux longs et dorés, parsemés d’étoiles, constituaient son seul vêtement et cachaient mal sa fine silhouette. « Quelle est donc cette vision céleste ? » se demandait Rachid. Le firmament, impénétrable et féerique, l’enveloppait dans ses volutes argentées. Elle reprit son monologue et on devinait une passion inassouvie derrière le moindre de ses mots.

« — Souviens-toi ! Toi et moi fûmes frappés du sceau de la malchance et du malheur. Certains naissent sous une bonne étoile, leur vie est un enchantement, d’autres sont condamnés, dès le commencement. Un cruel fardeau qu’ils supporteront leur existence entière.

Souviens-toi de moi ! Lui répéta-t-elle une nouvelle fois. »

Quand elle se tut, sa silhouette s’évapora. S’ensuivit, dès lors, une explosion de couleurs et d’odeurs. Lorsqu’elles se dissipèrent, Rachid se retrouva au milieu d’un paysage somptueux.

Il leva les yeux et il en eut le souffle coupé. A gauche s’élevaient des montagnes démesurées, couvertes d’épaisses forêts de résineux, dont des cèdres aux sombres ramures. Leurs cimes opalescentes, que l’aurore revêtait de traînées jaune pâle, transperçaient les nues, telles des dents de fauve. A sa droite, un ensemble de collines moutonnées de maquis verdoyant s’agglutinait devant les trois hauts monts. Incidemment, les rayons de l’astre diurne tombèrent sur une forme blanche, tapie dans la végétation.

A peine commença-t-il à marcher vers cet objet intrigant, que la dame au visage d’ange le rappela.

« — Écoute et vois, lui dit-elle, c’est dans ce village isolé que tout débuta. Assieds-toi, tends l’oreille et ouvre les yeux. »

Rachid regarda autour de lui, avant de prendre place sur une vieille souche. Alors, la voix lui conta une histoire étonnante, merveilleuse, ahurissante.

1 Le printemps.

2 Houma signifie quartier, houma bazin signifie quartier du bazin.

4 Littéralement : le fou, le querelleur.

5 Pièce de tissu, qui servait de manteau d’été, porté indifféremment par les hommes ou les femmes. Depuis la fin du 19e siècle, il est utilisé par les citadines pour se dissimuler à la vue des hommes, avant l’avènement du voile islamique et du hidjab.

6 Le Zéphyr.

7 Quartier européen, que l’on appelait, aussi, « la plaine » ou Beaumarchais.

8 Poète kabyle du XIXe siècle.

9 Roulla : ogresse.

10 Le plus haut mont du Djurdjura.

11 Ou Feraun, géant de la mythologie berbère capable de déplacer des montagnes et décimer des armées entières.

12Ancienne déesse de la beauté. Les Kabyles appellent le paon : l’oiseau de Tawes.

13Ragoût.

14Lait fermenté très épais.

15Tatie, grand-mère.

Première nuit : L’homme disgracieux

« Il est une sorte d’homme, de jeunes hommes surtout, qui se conduisent instinctivement de manière à justifier ce que l’on attend d’eux. Les regarde-t-on d’un œil méprisant ? Il y a toutes chances qu’ils se conduisent de façon méprisable. Sentent-ils au contraire l’estime et la confiance ? Ils se surpassent, et bien que crevant de peur autant que quiconque, agissent en héros. »

Maurice Druon « Les Rois maudits, T3 : Les Poisons de la Couronne »

Irris était un jeune homme infortuné, méprisé par la destinée, son visage atteint d’une laideur repoussante horrifiait tous ceux qui le voyaient ; saignant sans cesse de sa disgrâce, il essuyait les sarcasmes et la sottise de tous ceux qu’il croisait. Ne dit-on pas, de la bêtise humaine, qu’elle est insondable ? Pourtant, son père était élégant, charmant même, quant à sa mère, il n’existait pas de femme plus adorable dans tout le village, quand on évoque la malchance… Avec le temps, Irris était devenu le souffre-douleur des jeunes du bourg, on se gaussait de son physique ingrat, de ses prises de paroles, à « contre temps », aux Agraws16… Car ses interventions maladroites se trouvaient liées à son complexe d’infériorité. Sentiment que confortaient les railleries de ces concitoyens. Pour se soustraire aux moqueries des garçons et des filles, il évitait de se montrer en plein jour. Il préférait se cloîtrer dans la vieille maison, qu’il partageait avec sa mère, ou se promener dans les alpages où il menait paître ses moutons. Certains le croyaient fou, car parfois il disparaissait pendant des semaines entières. Il passait le plus clair de son temps dans la forêt ou dans les prés, même pendant les hivers les plus rudes. Les anciens, eux, feignirent de le plaindre tout en se réjouissant qu’aucun des leurs ne fût affublé de pareille difformité. Plus il avançait en âge, moins il supportait sa laideur. Certes, il s’était accoutumé, finalement, aux plaisanteries et aux quolibets, dont il faisait l’objet, toutefois, les grimaces et les lazzis, que lui adressaient les jeunes filles, le meurtrissaient toujours. En fait, il ne plaisait à aucune d’elles, même aux plus vilaines, cela le rendait plus mélancolique encore. Sa mère s’inquiéta de la solitude dans laquelle il s’enfermait. Un jour, elle ne put s’empêcher de lui livrer le fond de sa pensée.

« — Ah ! Irris, mon fils, lorsque ton père mourut d’un mal effroyable il me laissa seule avec toi et tes deux frères. Je les ai perdus pendant le tragique incendie, qui ravagea notre maison. Depuis, je n’ai plus que toi ! Les gens m’évitent, croyant qu’une terrible malédiction accable tous mes proches. Je suis vieille et je ne vais pas tarder à m’éteindre, pourtant, mon esprit est peuplé des pires angoisses.

— Mère, parle-moi de ce qui te torture ainsi, est-ce quelque mal affreux ? Je t’en prie ! Lui demanda Irris, en l’exhortant, rongé par une sourde inquiétude. »

Elle se tut pendant de longues minutes. Elle chercha les mots justes qui exprimeraient son désarroi, sans pour autant le froisser. Simultanément, sa main gauche explora son visage ridé. Ce masque sénescent l’épouvantait. Elle hésita avant de la laisser parcourir sa gorge fripée.

« — Vois l’outrage que m’inflige le temps maudit ! Lui dit-elle, en lui jetant un regard meurtri.

— Malheureusement, mère, telle est notre destinée ! »

Elle sourit de la répartie d’Irris. Elle savait qu’il était loin d’être sot. Elle était convaincue qu’il connaissait l’objet de ses tourments, mais qu’il affectait de ne pas comprendre.

« — Tu es parfaitement instruit de ce qui me préoccupe, Ir-ris ! Lui répliqua-t-elle vertement. »

Elle lui parla, ensuite, avec douceur tout en lui caressant la joue.

« — La mort me guette, et j’ai peur de te laisser seul, sans femme ni descendance !

— Qu’y puis-je ? Lui répondit le jeune homme qui esquissa un sourire désolé. Les yeux de sa mère luirent de malice.

— N’as-tu point de dulcinée, de soupirante dont tu veux demander la main ? Révèle-moi le nom de cette perdrix17 ! Ainsi j’irai avec Times18 trouver ses parents… »

Irris était visiblement irrité et décontenancé.

« — Mère, es-tu à ce point aveugle ? Ou bien ma laideur te serait-elle cachée ? Je n’ai point de bien-aimée, ni même de soupirante. Je serais simplement heureux si, parmi les jeunes filles du bourg, certains poisons cessaient de me railler toutes les fois qu’elles me croisent dans l’une de nos rues ! Ah, tu n’étais point inspirée quand tu me donnas ce nom !19 »

Il embrassa la vieille femme, ramena le capuchon de son burnous sur son visage fin, puis s’apprêtait à partir. Mais, elle l’agrippa par le pan de son manteau, le suppliant du regard. Il se rassit auprès d’elle en prenant sa main dans la sienne. Au bout d’un moment, elle revint à la charge, sur un tout autre front.

« — Certes, mais explique-moi, alors, pourquoi vis-tu reclus dans la forêt ou dans les alpages parmi les moutons, les loups et les sangliers ? Cette vie que tu mènes là, loin de tes semblables, est plutôt malsaine !

— Pourquoi veux-tu que je recherche la compagnie de ceux qui me rejettent et qui m’offensent ? »

La mère enfouit sa face maigre entre ses mains blafardes. Elle ne se doutait pas que ses concitoyens fussent aussi hypocrites, abjects et ignobles.

« — Je te comprends… Mais ne pourrais-tu, au moins, assister aux Agraws ?

— Les Agraws ! Mère chaque fois que j’y prends la parole, je sens leurs regards narquois et cruels me transpercer. Je vois leur visage déformé par un sourire méchant et fielleux. A ce moment, ma confiance s’étiole, mon assurance défaille. Je m’embrouille, je divague, les mots s’emmêlent et cela déclenche l’hilarité générale de tout l’auditoire. »

La vieille femme baissa la tête, des larmes naquirent aux coins de ses yeux. Elle s’empressa de les essuyer. Son fils fit mine de ne pas s’en apercevoir, tout en poursuivant la conversation. « — Non ! crois-moi, mère, la nature ne m’a pas affublé de cette disgrâce pour que je partage les joies et les préoccupations de ce monde.

— Pourquoi ? Pourtant il n’existe nulle part de garçon plus intègre et plus brave que toi ! Écoute mon enfant, reste fidèle à toi-même, conserve cette droiture qui te fait honneur. Suis mon conseil et les plus hautes destinées te seront offertes ! Je sais que tôt ou tard tu les surpasseras tous. Le jour viendra où tous t’envieront ! Surtout, ne te méprends pas, j’ai toute ma lucidité ! »

Irris garda le silence. Il embrassa sa mère, rabattit son capuchon sur son front, vraisemblablement pour cacher sa disgrâce, et se leva. Avant de le laisser partir, la vieille femme le retint à nouveau.

« — Promets-moi, lui demanda-t-elle, que tu assisteras à la prochaine Agraw plénière. »

Il hocha la tête, tout en se contentant de lui répliquer laconiquement.

« — J’irai ! »

En cette époque reculée, les Kabyles subissaient de nombreuses invasions. Ils furent assiégés, en particulier, par les armées des sultans pillards, qui menaçaient leur genre de vie et leurs biens. Ces hordes, invincibles, ont défait les Kabyles plusieurs fois de suite, les rendant, ainsi, plus vulnérables encore. Profitant de l’aubaine, des brigands infestèrent le pays. Ils capturaient des familles entières, dans les localités dévastées, pour les vendre aux marchands d’esclaves levantins20. Exsangues, les Kabyles survivants se retirèrent dans les lieux les plus inaccessibles du Djurdjura, des Babors et des Bibans. Là, ils édifièrent des villages fortifiés aux abords de précipices vertigineux et sur les crêtes les plus escarpées. Quand les circonstances leur paraissaient favorables, les hommes redescendaient dans les vallées pour ensemencer leurs terres, plus riches et plus propices à la culture des céréales que la rocaille alpine.

Malheureusement, la supériorité militaire et numérique des envahisseurs leur permit de s’emparer de ces terres. Seules les contrées montagneuses, trop inaccessibles, demeuraient hors de leur portée. Les monarques, qui dirigeaient ces armées, enviaient leurs homologues du levant, avec leurs fastes insolents, leurs palais somptueux, les esclaves éblouissantes qui peuplaient leurs harems sans oublier leurs jardins paradisiaques. Mais, se désolaient-ils, les différentes dîmes que leurs hommes de main percevaient, en s’attaquant aux tribus locales, leur paraissaient bien maigres. Elles ne permettaient pas de concrétiser leurs rêves. Dans ces conditions, deux sultans orientaux décidèrent d’unir leurs forces à celles d’un roi berbère pour réduire les populations qui osaient encore leur résister. Comme toutes leurs tentatives, pour soumettre le peuple kabyle, s’étaient soldées par des échecs, ils lancèrent leurs puissantes armées contre eux et les chassèrent de leurs vallées. Ils requéraient de toutes les tribus le paiement d’un impôt exorbitant, en contrepartie de la jouissance de leurs propres terres ; ils exigeaient, aussi, que chaque communauté livre vingt de leurs enfants, garçons et filles, qu’ils destineront à la traite. La famine guettait les villageois, réfugiés sur les montagnes, beaucoup d’enfants et de vieilles gens, affaiblis par les privations, succombèrent. Nombreux étaient ceux qui se disaient prêts à capituler. D’autres, comme Times, appelaient leurs concitoyens à leur résister. Amrhal,21 un vénérable patriarche, était le premier à exprimer son point de vue auprès de l’assemblée plénière de tous les archs22. Il s’opposait à Times et adhérait entièrement au Tamnat23 de ceux qui préconisaient la soumission.

« — Comme toutes les femmes, Times, tu manques de pragmatisme. Ne vois-tu pas les enfants qui souffrent de privations, les vieillards qui succombent, faute d’une nourriture saine, les gens exténués ? Que feras-tu lorsque la faim et la peste auront ravagé nos cinq nations24 ? »

Times était éblouissante et jouissait d’une grande popularité, ses yeux sombres, comme la nuit, resplendissaient comme deux pierres précieuses. Elle charmait tous les hommes qu’elle croisait dès qu’elle les rivait de son regard ensorcelant. Son nom provient certainement de sa beauté, mais également de son caractère enflammé. Elle se leva, pareille à une majesté, non moins impressionnante, aussi rayonnante qu’une déesse, malgré ses quarante printemps. Quand elle commença son discourt, elle ne s’adressait pas particulièrement à

Amrhal, elle scruta chaque garçon et fille, en âge de porter une arme. Elle parla d’une voix calme et mesurée, sans emportement.

« — Amrhal ose me reprocher mon manque de réalisme et se permet, en sus, de généraliser une telle allégation à toute la gent féminine ! Voyons les requêtes présentées par nos ennemis, car ce sont nos ennemis !

Première demande : ils veulent que l’équivalent or, de la moitié de nos récoltes et de notre cheptel, leur soit versé à chaque pleine lune, la deuxième : ils réclament de chacune de nos communautés, une vingtaine de nos jeunes qu’ils destineront, vraisemblablement, à la traite. Notez bien qu’Amrhal n’est pas concerné par cette dernière, car ses filles sont toutes mariées en dehors de notre pays.

Le vieillard faillit protester, mais un Mezwer25 lui rappela les règles de bienséances, au sein des assemblées.

« — Voilà des tyrans qui vivent dans la luxure et l’oisiveté, ces gens qui ne s’étaient guère souciés de vous lorsque vous affrontiez les éléments, la peste, la sécheresse et les invasions de criquets et qui, aujourd’hui, découvrent votre existence et osent revendiquer une part importante de vos biens ! Cela ne leur suffit pas, ils souhaitent, en sus, que nous leur livrions nos enfants, qu’ils destineront au commerce, comme de vulgaires animaux domestiques26. Dites-moi, qui parmi vous pourrait livrer ses enfants à ces criminels, sans aucun état d’âme ? En fait, ils veulent nous diviser pour mieux nous dominer ! Tel est le but poursuivi par ces derniers, en nous imposant cette horreur ! »

Une femme entre deux âges grimpa sur son banc de pierre et réclama la parole. La harangue de Times, qu’elle appréciait beaucoup, ne réussit guère à la convaincre.

« — Ces envahisseurs sont supérieurs en nombre et sont mieux armés. Comment comptes-tu les contrer ?

— Seule, je suis impuissante, lui répliqua Times, mais ensemble nous pouvons beaucoup ! De quelle manière ? Je vous avoue que je n’en ai pas la moindre idée ! Consciente de cela, j’ai pris l’initiative d’inviter la gardienne. »

Des regards stupéfaits se croisèrent dans l’assistance.

« — S’il existe un être humain qui nous enseignera comment contrecarrer les ambitions de ces tyrans, précisa-t-elle. C’est bien elle ! »

A l’instant exact où elle se tut, une femme très âgée, vêtue simplement d’une tunique grise et d’un burnous brun délavé, rapiécé, s’avança en fendant la foule. Elle marchait en s’aidant d’une hampe de lance. Malgré son visage fripé, son regard conservait encore l’éclat de la jeunesse, cet optimisme juvénile qui s’effiloche généralement avec le temps. Même sa chevelure, saupoudrée de blanc, restait indomptée et tombait en mèches rebelles sur son front sillonné par les ans. Les villageois l’appelaient la gardienne, car, depuis toujours, elle vit près d’une immense grotte où, dit-on, de puissants sorciers furent emprisonnés autrefois. Une porte, dissimulée dans l’une des salles, serait celle de leur cachot. Elle seule savait comment la déverrouiller. Certains prétendent qu’ils l’ont surprise, alors qu’elle dialoguait avec des fantômes.

Aussi, ce fut dans un silence absolu, auquel se mêlait une crainte superstitieuse, qu’elle se dirigea vers le centre de l’agora. Elle prit place sur un banc, à côté de Times. Elle regarda autour d’elle, dévisagea les gens un à un et prit la parole. Sa voix leur parut extraordinairement jeune malgré son grand âge.

« — Souvenez-vous, dit-elle d’un ton condescendant, jadis, vos aïeux affrontèrent des ennemis bien plus redoutables que ces roitelets, assoiffés d’or et de puissance.

Amrhal, vexé par ces derniers propos, lui demanda comment elle espérait combattre une armée dix fois plus nombreuse, mieux nourrie et, surtout, dotée d’un équipement supérieur au leur.

« — La volonté, très cher, lui répondait-elle, la volonté et le courage ! »

Sa voix, empreinte d’une froide et méprisante raillerie, plana sur la foule comme une ombre. Elle les scruta, et ne vit que des hommes et des femmes aux visages livides, des enfants maigres et pâles, imbibés de peur et de résignation. D’ailleurs, la lâcheté les suivait et flottait alentour. « Qu’avons-nous perdu ? » Se demanda-t-elle. C’est alors qu’une idée folle émergea dans le flot de ses pensées. Aussi, elle voulut s’isoler quelques instants. L’un des habitants lui proposa sa maison. Elle s’enferma, aussitôt, dans l’une des pièces obscures de la bâtisse, qui jouxtait la place, en laissant l’assistance dans l’expectative. Les villageois s’interrogèrent et questionnèrent Times, qui ne sut quoi répondre. Deux heures passèrent, tout le monde s’impatientait et tous se lançaient des regards médusés et inquiets. Lorsque la porte s’ouvrit, enfin, elle sortit en affichant un sourire épanoui qui acheva de déconcerter toute l’assemblée. Elle prononça seulement deux mots :

« — L’armure étincelante ! »

Toute l’assistance, présente, la fixa avec effarement. Cette annonce l’avait décontenancée. Un murmure se propagea parmi la foule. Quelle pouvait être ce mystérieux objet flamboyant ? La gardienne est-elle devenue folle ? En tout cas, elle semblait se divertir de leur mine ahurie, de leur regard interloqué, vacillant et empli d’une immense stupeur. Et pour cause ! Aucune légende, aucun conte n’a jamais fait mention de cette chose lumineuse, de ce singulier artefact. Times réclama le silence et interrogea l’aïeule à ce sujet.

La gardienne, que la bonne humeur ne quittait pas, leur expliqua en quoi cette armure était exceptionnelle :

« — C’est une cuirasse qu’un puissant mage avait léguée à un homme de bien, jadis. Le récompensant, ainsi, pour son altruisme et son abnégation. Elle possède la propriété de rendre invincible et invulnérable la personne qui s’en revêt.

— Mais, lui répondit Times, aucune de nos traditions n’évoque cette histoire !

— Une bonne partie de notre culture, qui vantait la geste de nos héros, est définitivement oubliée. Que dis-je, effacée à tout jamais ! Nous l’avons délaissé au profit de mythes étrangers chantant les exploits de leurs pâles paladins. D’ailleurs, ces derniers étaient bien plus préoccupés de leur bien-être exclusif que de celui de leur communauté. Que sont devenus nos Aguellids, ces braves, élus pour leurs qualités exceptionnelles, prêts aux plus grands sacrifices pour garantir la liberté de leur peuple ? Oubliés à tout jamais ! A leur place : des potentats illégitimes qui se proclament sultans, guides ou rois d’une nation qu’ils foulent aux pieds !

— Alors, dis-nous où devrions-nous chercher cet objet et explique-nous comment l’utiliser ! Lui répliqua Times, qui peinait à cacher son impatience.

— Pour trouver cette armure, l’un de vous doit effectuer un voyage hasardeux, parsemé de pièges et de périls ! Il devra affronter des créatures terrifiantes, des esprits démoniaques, des fantômes… Et peut-être sacrifier sa vie !

— Mais il s’agit là d’une quête ! brailla le vieil Amrhal.

— Effectivement, car hormis ceux à qui il était destiné, le possesseur de cet objet fabuleux doit en être digne ! L’être qui le portera doit faire preuve de courage, de désintéressement et d’un complet dévouement.

— Peux-tu nous aider à trouver cette armure ? Lui demanda Times.

— Je peux déjà vous dire qui sera la bonne personne, après je lui révélerais tout ce que je sais ! Lui répondit-elle.

— Bien ! Riposta Times. Choisissons ceux qui, parmi les volontaires, nous paraîtront les plus aptes ! »

Elle prospecta et interrogea la foule du regard, tous détournèrent la face. Alors, elle se tourna vers l’aïeule et lui exprima son impuissance en haussant les épaules, un petit sourire erra sur ses lèvres.

« — Je suis disposée à entreprendre… Commença-t-elle. »

La vieille femme la stoppa d’un geste.

« — Ton âge ne te permet plus de t’investir dans de telles aventures ! Non, je préfère arrêter mon choix sur des candidats jeunes, valeureux et, surtout, en bonne santé ! »

Elle regarda autour d’elle, avant d’ajouter :

« — Malheureusement, la glorieuse époque de nos aïeux est irréversiblement révolue ! Jadis, il suffisait d’un mot pour que tous, garçons et filles, s’avancent résolument. »

Entre-temps, Irris, l’homme disgracieux, se leva du banc de pierre, sur lequel il était assis. Il se fraya un chemin, parmi la foule, pour rejoindre les deux femmes. Il chuchota presque, lorsqu’il arriva à leur hauteur, pour n’être entendu que d’elles. « — Je me sens capable de relever ce défi ! Je suis prêt à partir ! Cependant, je ne souhaite qu’une chose pour moi-même : que l’on s’occupe de ma vieille mère pendant mon absence !

Que l’on veille à ce qu’elle ne manque de rien ! »

La gardienne lui sourit, avant de jeter un regard dédaigneux à la foule, qui dévorait le jeune homme des yeux. Elle pensa au fond d’elle-même « Dire que tous ces gens osent te railler. S’ils savaient les imbéciles ! » Quand Irris lui demanda quel

était l’objet de sa peine, elle se contenta de lui répliquer :

« — Rien qui puisse t’émouvoir, mon fils ! »

Irris les quitta, le temps de faire ses adieux à sa mère. Lorsqu’il perça la foule, il entendit des réflexions désobligeantes :

« — Lui ne laissera rien derrière lui, ni famille ni fiancée et encore moins une soupirante, ainsi, il pourra se rendre utile.

S’il meurt, il ne manquera à personne. »

Plus que leurs remarques habituelles, ces dernières le mortifièrent cruellement. En son for intérieur, il n’ignorait pas que leurs lazzis n’étaient que mensonges, une personne au moins se souciera de son absence : celle qui lui a donné la vie.

« — Promets-moi de revenir entier et vivant ! lui dit-elle d’un ton suppliant. »

Irris évita de lui répondre, il ne savait pas s’il pourrait tenir un tel serment. Il se contenta de déposer un baiser sur son front ridé et sur chacune de ses joues inondées.

Plus tard, Times et la vieille femme l’entraînèrent vers la forêt toute proche. Des gens les suivirent jusqu’à l’orée du bois. Lorsqu’ils s’engagèrent sur le chemin de la grotte, la gardienne se retourna, et pensa : « Nous avons vraiment égaré quelque chose… Que sont donc devenues les cinq nations indomptables de jadis ? »

16 Assemblées plénières des habitants d’un village. Propres à la Kabylie, ces assemblées n’ont plus aucun pouvoir depuis la défaite de Fadhma de Soumer (cf. Kabylie sacrifiée de Kénan Aksel).

17 Une belle femme au figuré.

18 Feu ou flamme. Nom donné à une femme dotée d’un tempérament ardent, vif.

19 Irris signifie : élégant, beau.

20 Du Moyen-Orient.

21 Le vieux

22 Confédération

23 Parti ou ligue, les Kabyles qui défendaient la même opinion se regroupaient dans un Tamnat (çof en arabe).

24 D’après une légende, les Kabyles seraient issus de cinq sœurs d’où les cinq confédérations.

25 Edile d’une communauté, d’une tribu.

26 Les Kabyles n’étaient pas esclavagistes.

Seconde nuit : métamorphose

Rien n’est totalement obstrué sinon nos yeux.

(Dicton Perse)

Devant eux jaillit une imposante montagne qui semblait s’élancer vers les cieux ; en ce printemps radieux, une coiffe blanchâtre ceignait encore son sommet, qui luisait au soleil comme un diamant démesuré et fabuleux. Sur l’un de ses flancs, l’entrée de la grotte apparut, au détour du chemin. Elle avait l’aspect d’une énorme bouche, aux lèvres charnues, qui pousserait un cri affreux. Vers la droite s’élevait un piton rocheux façonné par la nature dont la silhouette, étrange et gigantesque, évoquait un géant perdu dans ses pensées. La gardienne les entraîna vers une clairière, située à quelques dizaines de toises27 à peine, où se dressait une cabane en rondins. A l’arrière de la bâtisse, des sapins et des cèdres desséchés offraient, de ce lieu, une image sinistre et dramatique. Times et Irris la suivirent dans son habitat en bois. A peine entrée, la vieille femme déballa les affaires, qu’elle avait empilées dans une antique malle en chêne. Elle en extirpa diverses choses, dont des vêtements et des objets singuliers. Elle replaça une partie dans le coffre et elle disposa soigneusement le reste, comme s’il s’agissait de fruits, dans une corbeille en osier. Elle les présenta à ses hôtes, qui s’éblouirent à leurs vues. Ils purent, ainsi, admirer, avec émerveillement, des armes fabuleuses et un costume somptueux ; ce dernier les stupéfia, qu’il s’agisse de la cape en velours carmin, finement rehaussée d’arabesques en fil d’argent, ou de la tunique et de la culotte en satin bleu, lamées d’or et d’argent. Elle ouvrit une boîte ouvragée qui renfermait le turban rouge et or, et ils poussèrent des exclamations de surprise. Des housses, richement brodées, contenaient une paire de bottes en cuir noir ornementé de dessins vermeils, une épée miroitante dont la garde dorée était incrustée de pierreries, ainsi que son fourreau. Et que doit-on penser, enfin, de l’arc et de son carquois, agrémentés de volutes flavescentes ? Elle les remit à Irris, fortement ébloui.

« — Derrière ma maison, tu trouveras un bac empli d’eau, du savon et du matériel de toilette. Lave-toi, rase-toi et revêts cet habit. Quant à nous, nous t’attendrons à l’intérieur. Lui dit-elle en adressant un clin d’œil appuyé à Times. »

Deux heures après, Irris revint complètement transfiguré. Outre son costume flamboyant, qui le sublimait, ses traits s’étaient radicalement métamorphosés. Il était méconnaissable désormais ! Les deux femmes s’extasièrent, s’ébahirent, à la vue de cet homme élégant et attirant. A présent, le voilà doté d’un charme irrésistible et d’une face d’ange. La gardienne lui tendit un miroir, et quand il découvrit son nouveau reflet, il était stupéfait et tétanisé en contemplant ce visage inconnu. Alors, les yeux éblouis par l’éclat de sa beauté, la vieille dame lui expliqua la raison de sa transformation.

« — L’habit, que tu portes, révèle la nature réelle de l’être qui le revêt. Je suis bien aise qu’il ait dévoilé la grandeur de ton âme. Si tu ressembles à présent à un adonis, c’est grâce à ta droiture. Un être ignoble aurait l’apparence d’un crapaud ou d’un démon. »

Irris s’en trouva flatté, cette transformation le sublimait. Il se sentit lavé de toutes ces noirceurs, de tous ces affronts qu’il endurait depuis l’enfance. Son aspect lui plut, assurément, il considéra son nouveau reflet avec bonheur. Il avait l’allure d’un prince grec, venu chercher l’aventure en ces contrées exotiques de l’Afrique septentrionale. Une question le tarauda toutefois.

« — Lorsque je te rendrai cet accoutrement, mon physique reprendra-t-il le même aspect qu’auparavant ? Lui demanda-t-il, d’une voix, difficilement audible, que trahissait une grande anxiété.

— Non ! lui répondit-elle, toute transformation est définitive ! Si tu pouvais explorer l’âme de nos contemporains, tu serais effaré par la petitesse et la veulerie de nombre d’entre eux.

— Ne t’en soucie aucunement, lui répliqua-t-il, je me suis déjà fait quelques idées sur ceux que je côtoie quotidiennement.

— Justement, c’est pour cela que j’évoquai ces êtres abjects ; pour t’expliquer qu’avant tout tu ne dois laisser personne revêtir ces effets. Il serait préférable de les brûler ! »

Un bonheur immense le submergea, il pensa à la joie qu’éprouverait sa mère, si elle découvrait son nouveau visage. Mais il imagina, surtout, la réaction des dadais et des donzelles qui, par plaisir ou méchanceté, raillaient sa laideur il y a peu encore. La sentinelle l’arracha à ses rêveries.

« — Parfait ! Maintenant, je vais te présenter à l’une de mes amies. Prends soin d’elle comme de la prunelle de tes yeux ! Elle t’aidera dans ton entreprise et saura te conseiller utilement. Elle est bien plus avisée, plus pragmatique que nombre de ces lettrés qui se disent cultivés et instruits, bien plus sensée que beaucoup d’hommes.

Irris tourna la tête en tous sens, mais il ne vit personne d’autre dans la pièce qu’eux trois. Il eut beau en scruter chaque recoin, il n’aperçut aucune silhouette. La consternation le gagna, pensant que son amie n’avait plus toute sa raison. Mais sa stupéfaction grandit davantage, lorsqu’elle lui présenta un gros insecte noir, qu’elle tenait dans le creux de sa paume.

« — Mais… mmm ais… parvint-il à prononcer, tant il se trouva abasourdi par l’aplomb et le sérieux de la vieille femme.

— Mais c’est une fourmi ! Finit-il par articuler.

— Bien sûr que c’est une fourmi ! Lui répondit-elle sur un ton contrarié. Néanmoins, cette fourmi-là possède un savoir qui dépasse ton entendement ! Elle est plus avisée que bien des hommes… »

En disant cela, elle le fixait droit dans les yeux, ce qui acheva de le déstabiliser. Elle s’amusa de le voir, ainsi, décontenancé. Elle était même flattée de constater l’effet que son regard pouvait encore avoir sur les jeunes gens. Sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, elle lui glissa une petite pièce verdâtre dans la main, et lui prodigua ses derniers conseils.

« — Tu dois partir maintenant ! Quand tu atteindras la vallée, suis le cours d’eau vers l’aval, sur deux lieues environ ; lorsque tu apercevras une petite cascade, tu emprunteras un sentier situé sur ta gauche. Il conduit au village des At Smil28. La forge est le premier bâtiment que tu rencontreras, en entrant dans le village. A proximité de cet immeuble austère, en pierres grises, tu trouveras la maison du maréchal-ferrant ; cet homme, qui se nomme Omar, te demandera la raison de ta venue, remets-lui la médaille que tu tiens dans le creux de ta main et il comprendra que je sollicite son aide. Il te confiera son plus bel étalon, qui te mènera à l’armure écarlate.

Avant de t’engager dans cette aventure, écoute bien les conseils de notre amie. Lui recommanda-t-elle en désignant l’insecte. »

La vieille femme déposa un baiser sur le front d’Irris, tout en lui souhaitant bonne chance. Times, toute émue, l’embrassa en le serrant contre sa poitrine de toutes ses forces, avant de le laisser partir. A cet instant, des larmes amères inondèrent ses joues. Celui que ses concitoyens appelaient le niais prit le sentier d’une longue quête, pour la liberté de ceux-là mêmes qui l’avaient exclu de leur communauté, parce que son apparence leur déplaisait.

En chemin, la fourmi lui conseilla de décliner toute invitation du forgeron, quelle qu’elle soit. « Un insecte qui parle se dit-il, avec horreur, peut-être que je rêve. »

« — Aussitôt l’étalon harnaché, tu devrais s’éloigner sans perdre une minute. Continua-t-elle. »

Mais, à cet instant, préoccupé par moult pensées, il l’écoutait à peine ; un mélange d’euphorie et de crainte lui étreignait le cœur. Désormais, un néant abyssal s’ouvrait devant lui, depuis sa métamorphose. Si sa mère ne l’avait pas incitée à participer à cette assemblée, s’il n’avait ressenti quelque empathie envers ses semblables, son existence aurait continué à suivre ce cours invariable et misérable qui était le sien. Il est curieux d’apprendre que certains choix, pris au hasard de la vie, influent de manière définitive sur notre destinée.

Irris s’engagea sur le chemin que la gardienne lui avait indiqué. Cependant, il ne se souvenait pas de s’y être aventuré auparavant, il pensait connaître, pourtant, les moindres méandres des sentiers qui sillonnaient cette partie de la Kabylie. Quand il aperçut au loin, l’austère silhouette de la forge il fit une petite halte, il s’assit sur un rocher pour reposer ses jambes. Il en profita pour prier la fourmi de lui répéter ses recommandations, une nouvelle fois.

Quelques minutes plus tard, il se releva, s’épousseta, puis se remit en route tout en serinant, à voix basse, les directives de l’insecte. Lorsqu’ils dépassèrent l’immeuble, à la tombée de la nuit, Irris se demanda si la gardienne n’avait pas la mémoire quelque peu altérée. En effet, d’après ses explications, l’atelier et la maison d’Omar étaient censés être mitoyens ; or il leur fallut marcher une demi-lieue de plus pour atteindre cette dernière. Au moment où ils furent en vue du village, le chemin se mua en une allée caillouteuse interminable, bordée de cyprès. Irris s’approcha de la première bâtisse. Ils trouvèrent la porte et les volets clos. Même le bourg paraissait désert. Il frappa sur l’huis, puis dut attendre de longues minutes avant qu’un bruit de pas pesant lui parvienne, à travers la porte en chêne ; qui s’ouvrit lentement, en émettant un grincement strident. Un géant apparut dans l’embrasure et l’interrogea sur sa présence en ces lieux. Irris se présenta et lui remit le médaillon. A sa vue, Omar comprit qu’il avait devant lui l’envoyé de la gardienne et qu’elle sollicitait son aide.

« — Que puis-je pour toi ? Je suis débiteur auprès de ta protectrice.

— J’ai besoin de vivres et, surtout, d’une monture particulière, qui m’aidera dans ma quête. Lui répondit Irris. »

Omar l’invita à partager son dîner. Irris accepta, en faisant fi des mises en garde de l’insecte. En pénétrant dans la maison, il fit la connaissance de la fille du forgeron, Nelia.29 Elle était belle et à peine moins âgée que lui, elle attacha ses longs cheveux bruns en arrière tout en cherchant son regard. Irris en ressentit une certaine gêne tandis qu’elle fouillait, de ses grands yeux marrons, presque dorés, sa silhouette musculeuse, avant de s’attarder longuement sur son visage. Il aurai voulu sortir, pour prendre l’air dans le jardin potager jouxtant la demeure de ses hôtes, mais il se dit que sa conduite pourrait leur paraître inconvenante. Aussi, il fit mine d’être captivé par l’agencement de la pièce. Les murs de pierres grises étaient nus, à l’inverse des habitations kabyles, dont les cloisons étaient recouvertes de chaux. Il s’intéressa, ensuite, aux trois énormes poutres, sur lesquelles pendaient divers objets, qui supportaient un plafond arqué. Tandis que deux grosses bûches achevaient de se consumer dans l’âtre, Omar se leva et en rajouta une troisième. Après quoi, il fit un signe de tête à sa fille qui quitta également la table. Il sortit et se dirigea vers les écuries alors qu’elle pénétrait dans le garde-manger. Elle revint un peu plus tard avec une sacoche à provisions et une gourde, qu’elle déposa devant son invité. Irris, pourtant, ne se lassait guère d’admirer l’agencement de la maison. Ne-lia, les joues empourprées et le regard enfiévré, profita de l’absence de son père pour engager la conversation.

« — Tu es vilain ! Lui assena-t-elle.

— Mais… pourquoi cela ? lui répondit-il d’un air abasourdi.

— Pourquoi, pourquoi, pourquoi ! Reprit-elle en le singeant. Tu m’as ignorée toute la soirée. Quand une femme te montre de l’intérêt, aie au moins la décence de feindre le ravissement, d’en ressentir quelque flatterie, sinon un certain orgueil. »

Ses grands yeux le dardèrent de fureur.

À cet instant, la fourmi lui chuchota à l’oreille pour le presser de récupérer, au plus vite, le médaillon verdâtre que la gardienne lui avait confié. Par chance, Omar l’avait laissé traîner négligemment sur la table. Irris recula jusqu’au meuble, tandis que la bouche de Nelia se gonflait de colère. Au bout d’une minute, à peine, elle se transfigura. Il s’empara de l’objet au moment même où l’énorme gueule, de sa jolie hôtesse, s’apprêtait à le happer. Irris le dirigea sur elle, et le médaillon émit une lumière verte si violente, si dense, qu’elle projeta la jeune fille sur le mur graveleux, qui leur faisait face. Cette étrange métamorphose médusa Irris, qui tremblait de tous ses membres. Sur cette entrefaite, le maréchal-ferrant pénétra dans la pièce. Il comprit immédiatement ce qu’il se passait, quand il vit le visage blême de son hôte et les traits distendus de Nelia. Il la gourmanda sans ménagement.

« — Honte à toi, ma fille ! Par un quelconque mouvement d’humeur, tu as failli nous couvrir d’infamie. Oublierais-tu que ce garçon est l’envoyé de notre bienfaitrice, et que sans elle nous ne serions plus de ce monde ? Souviens-toi de notre serment, souviens-toi ! »

Irris tira lentement sa dague de son fourreau, pendant que ses hôtes s’affrontaient verbalement.

« — Père, lui répliqua Nelia, il sait qui nous sommes, nous devons le tuer !

— Et faillir à notre honneur, trahir notre parole donnée ? »

Comme pour lui répondre, l’ogresse muta à nouveau et bondit toutes griffes dehors en direction du jeune homme. Ce dernier s’écarta de la table in extremis en la blessant au bras. La lésion paraissait profonde, elle saignait abondamment. Omar, aveuglé par la colère, se jeta sur son hôte, il était sur le point de l’occire d’un coup de griffe puis il se ravisa. Il se détourna de lui pour secourir sa fille et ordonna à Irris de filer immédiatement. Celui-ci ne se fit pas prier, il empoigna le sac à provisions et il se précipita hors de la maison abominable. Devant la porte, il trouva un bel étalon attaché à une clôture. Il dénoua la bride, enfourcha la bête et s’éloigna rapidement vers l’Ouest.

Hélas ! avant qu’il ait pu quitter l’allée caillouteuse, qui menait hors de cet enfer, des monstres, similaires à ceux qu’il venait de laisser, lui barrèrent le chemin. Ils étaient trop nombreux et trop puissants pour qu’il songeât à les affronter seul. Néanmoins, il tira son épée de son fourreau et se disposait à les combattre quand la petite voix de l’insecte l’en dissuada : « — Non ! Tu n’as aucune chance. Rengaine ton arme et, de ta main gauche, brandis le pendentif aussi haut que tu le peux avant de lancer ton destrier sur eux.

Irris obéit et tint la médaille en l’air, au-dessus de sa tête, peu après une lueur verdâtre en émana. A mesure qu’il approchait du groupe d’ogres, agressif et terrifiant, la lumière devint plus drue, plus intense. Elle aveugla et refoula les cannibales qui lui barraient le passage. Alors, il lança son cheval au galop et, à coup d’épée, il écarta ceux que la forte clarté ne parvenait pas à repousser. Revenus de leur stupeur, certains d’entre eux le prirent en chasse. Malgré la grande célérité de son coursier, Irris peinait à les semer. Il força l’allure. Hélas ! rien n’y fit, ses ennemis gagnaient sans cesse du terrain. Aussi, il supplia la fourmi de trouver quelque astuce par laquelle il se tirera d’affaire. Cette dernière, dissimulée dans les plis de son turban, ne savait comment le sortir de cette horrible situation ; sinon, continuer à chevaucher droit devant en priant pour que ces monstres abandonnent la chasse.

« — Nous pourrions utiliser le médaillon une nouvelle fois. Lui suggéra-t-il.

— Non ! Tu ne les abuseras pas cette fois-ci.

— Les… pourquoi cela ? Cette lumière intense est pourtant bien réelle !

— Mais inoffensive, lui répliqua la fourmi. »