Enfin (tous) réunis - Annabelle Léna - E-Book

Enfin (tous) réunis E-Book

Annabelle Léna

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Beschreibung

Un polar urbain au cœur de l'insaisissable ville de Marseille.

Marseille, nowadays. Les maquereaux tombent les uns après les autres, un couteau planté dans le cœur. Le commissaire Rognes est chargé de l’enquête mais il s’en fout, comme il se fout de tout.
Sur le lieu d’un des meurtres, une photo sépia attire son attention. Une photo toute simple mais qui l’obsédera jusqu’à lui faire affronter son propre album de famille.
Les intrigues se croisent, entre vengeance des prostituées du quartier et introspection d’un homme trop seul. Bien sûr, pour être heureux, il lui suffirait de rassembler les siens…
Mais comment faire ?

Enfin (tous) réunis est le deuxième roman noir d’Annabelle Léna. Le ton y est incisif et les personnages torturés.

Ce livre fait partie de la Sélection 2015 du 12ème Prix Marseillais du Polar

EXTRAIT

Rognes avait tout compris. Et il s’en maudissait.
Il se maudissait car peu importait si ces deux bonnes-femmes se détestaient, se tripotaient ou bien s’échangeaient des secrets sur les méthodes d’épilation à la cire. Ce qu’il devait déchiffrer, lui, c’était pourquoi le cœur du type à terre avait été transpercé par un couteau en G-10, c’est à dire en fibre de carbone avec résine, laminé en multicouche, soit un petit bijou dont le prix affichait plusieurs zéros et n’intéressait que les cultelluphilistes, le tout incliné en suivant un angle sud / sud-ouest impeccable.
Mais ça, Rognes n’en savait rien…
Et surtout, il s’en foutait.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- « Avec A tort ou à raison, une violente histoire de prise d’otages doublée d’un huis clos sexuel intense, l'Aixoise Annabelle Léna avait marqué les esprits lors de la sortie de son premier roman. Son univers complexe revient à la une de l’actualité polar de la région avec son deuxième roman policier, Enfin (tous) réunis, publié aux éditions du Caïman, à Saint- Etienne. L’intrigue, toutefois, se déroule à Marseille. (…) Entre une introspection photographique familiale qui va servir d’axe au roman et les meurtres qui s’enchaînent, Annabelle Léna nous entraîne une nouvelle fois dans un polar à la psychologie bien plus complexe qu’il n’y parait de prime abord… » (Words from Marseille, l’actualité des auteurs, éditeurs et libraires marseillais)

- « Attention ! Découverte d’une pépite ! Drôle ! Ce bouquin est très drôle. Un humour parfois grinçant, parfois premier degré… marseillais ? Noir ! Un roman peut être drôle et noir. Savoureux mélange de sensations en lisant ce livre. » (Au pouvoir des mots)

A PROPOS DE L’AUTEUR

Annabelle Léna est née le 25 juillet 1979 à Marseille. Après des études bien ennuyeuses, elle devient contrôleur de gestion. Mais trop d’histoires se bousculent dans sa tête en réclamant à sortir. Annabelle se fâche alors avec les chiffres pour écrire.

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Seitenzahl: 260

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Remerciements

à David Levi, Philippe Paternolli, Jean-Louis Nogaro, Nicole Martin et Sarah Boudinet pour leur temps, leurs lectures et leurs corrections. À croire qu’un stylo se porte plus facilement à plusieurs. Tout comme un deuil…

Retrouver l’actualité d’Annabelle Léna sur son blog :

http://www.annabellelena.com/

et sur sa page Facebook :

https://www.facebook.com/LannabelleLena

Chapitre 1

De toute évidence, cet homme à terre ne saisissait pas le banal de sa situation. Chaque détail de son corps hurlait être un cas à part : son visage crispé, ses mains bleuies agrippées au vide, sans parler de ses yeux révulsés. Et cette manière de tirer la langue…

Ce gus se croyait intéressant mais il n’y avait pas là de quoi décrocher une moule de son rocher.

Soi-disant parce qu’il avait été poignardé en plein cœur…

Eh bien justement. Ce n’était pas une raison pour de telles vulgarités. Question de principe. Un homme traverse le rivage la tête haute. Pas en tirant la langue à la manière d’un phoque qui aurait pris un coup de chaud.

Certains l’avaient oublié mais enfoncer une lame dans un palpitant était un grand symbole. Le commissaire Rognes devint rêveur… Des paysages de films d’époque défilèrent devant ses yeux. Quels duels ! Et ce cérémonial… Un jardin français en contrebas d’un château. Le parfum des fleurs de jasmin, cueillies dès l’aube. La vie de bourgeoisie dans toute sa quiétude quand soudain, une épée déchire l’air. Silence. Puis un murmure se promène parmi les feuilles d’un amandier. Un chuchotement. Tout au plus, l’exclamation d’une jouvencelle outrée. Elle porte une main délicate à ses lèvres. Son vicomte s’effondre. Les témoins avancent, solennels. Puis, délicatement, quasi tendrement, l’hémoglobine embrasse le chemisier blanc à jabots…

Oui. À l’époque, il était question d’honneur.

Depuis, la populace s’y était mise et la beauté du geste avait disparu. Démocratisation oblige, n’importe quel péquenaud goûtait désormais à l’honneur d’un tel embrochement. Ce type au sol était la caricature de la déchéance du monde, du moutonnisme ambiant. Tous prévisibles : ces amis trahis, ces femmes et ces associés bafoués. Bestiaux, ils tambourinent aux portes. La victime ouvre et ils visent la poitrine en braillant vengeance. Le cri du cœur. Alors ils pensent avoir lavé l’injure comme personne. De véritables hors-la-loi qui soufflent la fumée de leur pétard, éblouis par le soleil au zénith.

C’était d’un grotesque…

Le commissaire condamna ce cirque d’un mouvement sec du menton. Droite - gauche - droite. Il lui semblait avoir vu tous ces numéros vingt fois de trop. Assez de ces spectacles miteux ! Assez ! Par pitié, un peu de suspense ! Sans aller jusqu’à demander des effets spéciaux. Juste, une bonne dose de piment. Voilà. Une supradose qui lui perce le nez et l’oblige à tousser en se tapant le poitrail, les deux poings fermés. Voire une overdose qui le sèche sur place. Des membres arrachés, du poison, des émasculations à la machette ou alors un jeu de piste à suivre des viscères éparpillés à travers la ville. De l’imagination, bordel ! Pourquoi pas une ablation des dents afin de perforer l’estomac de la victime par leur ingestion ? Évidemment, les molaires auraient été préalablement limées en pointe. Ça aurait été captivant comme enquête, ça. Et pourquoi pas, un homme scalpé !

À la limite… si le désir de planter un couteau était irrépressible, que le tueur s’attaque à un organe plus original, les yeux par exemple… ou le cul. C’était bien, ça… un couteau dans le cul.

Bref. Ce n’était pas compliqué à trouver, les idées macabres. Ces derniers temps, des centaines tambourinaient en non-stop au cerveau du commissaire. Son chargeur accusait un trop plein de munitions et aurait pu fournir les criminels de deux départements de France en modes d’emploi.

Rognes soupira puis se gratta le front. Trop fort. Une vilaine rougeur apparut. Tous ces scénarios qui tourbillonnaient dans sa caboche étaient mauvais pour sa tension. C’était comme feuilleter des recettes de cuisine, le frigo vide. À coup sûr, des envies de meurtre, de carpaccio de foie et de cervelle à la plancha. Soudain il aurait étripé le premier venu, juste pour vider son barillet et qu’il se passe enfin quelque chose d’intéressant.

Nom de Dieu, sa journée aurait pu être si différente…

Sa vie, aussi.

Le commissaire bloqua net le train de ses pensées. Convoi dangereux. Surtout, ne pas franchir la ligne. Il eut un moulinet triste du menton puis soupira avant de jeter un regard circulaire à la pièce.

Face au cadavre poignardé, une photo sépia amassait la poussière, au centre d’une commode. Rognes l’effleura d’un index. Un cliché anonyme mais pourtant familier. Comme toutes les photos sépia. Des copies conformes de grands-parents, de grands-oncles et arrière-grand-quelque-chose permutables d’une maison à l’autre. Personne n’est réellement capable de différencier une photo de son grand-machin de celui de son voisin. Ceux qui affirmaient l’inverse en gardant ces photos stupides sous leur nez agaçaient le transit du commissaire. Aussi, sur une moue dédaigneuse, il dévia ses talons pour observer les policiers, affairés autour de la dépouille.

Ce n’était pas pour le plaisir de critiquer, évidemment, mais il les imaginait à merveille en mouches à merde. Bourdonnant en tous sens, à qui s’y collerait le plus près, qui en remplirait le plus ses narines. Jusqu’à vomir, dans le couloir, une main sur un chambranle et ainsi ressembler à un flic, un vrai des séries policières américaines.

Autant de zèle pour une poitrine transpercée dépassait le ridicule. Avec le plus grand sérieux du monde, un sous-fifre mesurait la distance entre le pied du cadavre et le pied du canapé. Comme s’il pouvait y avoir un lien entre la mort d’un homme et la proximité d’avec son canapé. Et ce, même si l’homme était particulièrement attaché à son meuble, médita le commissaire, un rictus intérieur au bord des lèvres.

D’ailleurs, Rognes ne grimaçait jamais qu’intérieurement. Son sourire n’était rien, tout au plus un léger nœud du diaphragme, un spasme invisible et cruel de l’estomac. Parfois un soubresaut d’épaule mais voilà bien le maximum. Les mortels qui frôlaient son existence ne méritaient que ce mépris acide. En toute objectivité, ils étaient inutiles à l’espèce humaine, à l’image de ce subalterne et de ses mesures grotesques. Souvent le commissaire songeait, devant les gesticulations de ses congénères, quelle formidable initiative ce serait, s’ils mettaient fin spontanément à leurs jours et que lui soit débarrassé de leurs nuisances… S’ils avaient la bonne idée de se suicider en simultané, ce serait mieux encore. Un seul service suffirait au crématorium et on n’en parlerait plus.

Ce n’était pas de l’ironie. Non. Simplement, le commissaire n’était pas d’accord. En l’occurrence, il pensait qu’un canapé, c’était comme un gentil toutou. Dévoué. Jamais ça ne ferait de mal. Et puis… quand bien même un canapé serait mêlé à une affaire d’homicide, il n’aurait jamais visé le cœur. Un canapé, c’était bien trop intègre. À la limite, il aurait donné dans l’étouffement avec ses coussins moelleux. Une mort douce et confortable, à être enlacé de toutes parts.

Le commissaire brida ses sarcasmes : son immobilité éveillait des regards suspicieux au sein de la brigade. Il se résolut donc à mimer un intérêt évident pour le cœur crevé et s’approcha du tas au sol. Le manche du couteau pointait fièrement. Une raillerie mordit Rognes mais il l’étouffa aussi sec. C’eût été malvenu d’expliquer aux membres de la brigade que lorsque le manche tenait droit ainsi, la confiture était cuite et qu’on pouvait procéder à la mise en bocaux. Ou mieux, qu’avec un manche si tendu, le cadavre pourrait emballer dur… au cimetière. Non. C’était inutile. Ils n’avaient aucun humour, de toute manière.

Un flash attira soudain son attention. Un des agents photographiait la victime, puis la photo sépia, sur la commode. L’idée germa dans la tête du commissaire qu’un jour, quelqu’un, quelque part, photographierait la photographie de la photographie. D’ailleurs le cliché serait mauvais car l’encadrement était affreux. Rouge vif et bon marché, il monopolisait l’attention au lieu de mettre en valeur l’image.

C’était certain, Rognes vomissait les photos. De sales mensonges qui ne racontent que les bons moments. À en croire les albums photo, la vie n’est que bonheurs et belles gueules. Des journées à la plage, un Pan Bagnat enfoncé dans la bouche. Ou des vacances au ski attablé devant des verres de vin chaud. Du bonheur, encore du bonheur. Par cagettes et emballé sous le sapin.

Foutaises.

Impliqué dans un homicide, un album photo attaquerait direct au cœur.

Rognes détourna les yeux. L’appartement était plutôt spacieux. Les fenêtres étaient ouvertes afin de chasser l’odeur du macchabée et faire entrer un peu d’air frais. Ce mois de juillet promettait la pire canicule pour les semaines à venir. Il y a des chaleurs qui appellent la chaise longue et puis il y a de celles-ci, qui mettent à cran. Parce qu’il ne manquait plus que ça. De devoir suer comme des porcs, collés les uns aux autres. Bref… Le commissaire s’essuya le front d’un revers de la main et étudia la pièce. Décoration minimaliste. Une bouée de secours au nom de la Compagnie des Armateurs Réunis surplombait le bar… Il s’approcha du cliché sépia. Oui. C’était bien une bouée similaire en arrière-plan, sur la coque d’un navire. Devant l’embarcation, quatre individus : deux hommes accompagnaient deux femmes crispées et distantes.

— Commissaire, vous êtes sûr de ne pas vouloir examiner le corps avant qu’on l’embarque ? Ça pourrait être intéressant pour l’enquête, non ?

Alors comme ça, lui aussi se croyait malin. Mais peu importait. Un de plus, un de moins à lui chercher les emmerdes…

Non. Rognes ne souhaitait pas examiner le corps. Non. Sans un mot — il collectionnait déjà trop d’avertissements pour insultes à collaborateurs dans l’exercice de ses fonctions —il ôta ses gants de latex et les jeta au visage de cet impertinent. Les légistes, mal à l’aise, recouvrirent la dépouille avant de l’emmener.

Sur ce, le commissaire s’appliqua à inspecter les fenêtres. Il y surprit son reflet un instant. Ses yeux présentaient un noir profond, tout comme ses cheveux qui résistaient au temps et son humeur qui elle, avait baissé les bras. Du noir au kilo. Qu’il trimbalait avec lui, jour après jour. Ça collait à sa peau au point de rendre sombre n’importe quel vêtement qu’il endossât. Rognes semblait marcher main dans la main avec une grande faucheuse qui éloignait tout de lui. Mais ça, lui ne le remarquait pas. Aussi son regard effleura-t-il à peine son reflet avant de se mettre au travail. Pas de vis-à-vis. Du moins, les immeubles voisins étaient à bonne distance. Pas de terrasses, tout juste de vulgaires garde-fous en guise de balcon. Personne n’avait donc pu escalader jusqu’à ce sixième étage. Rognes cogitait sévère. En tout cas, c’était à s’y méprendre. Le flic en ébullition, dans toute sa caricature. Le front plissé. Les lèvres pincées, bien embêtées de découvrir un corps dans leur juridiction. Parfois une main désabusée qui gratte sa frangine. Quel enquêteur minutieux ! Personne ne lui prêtait plus attention. Et, dans le reflet de la vitre, en embuscade, il étudiait la photo sépia.

Pour une photo, c’était d’un cliché… Des parents posant avec leur fils et leur belle-fille. Les deux femmes se haïssaient tant qu’elles avaient refusé d’être côte à côte. L’une se tenait en retrait pendant que l’autre lui tournait le dos. Chacune s’encombrait d’un imposant bouquet. Elles avaient dû se le coltiner toute la journée et ne rêver que de le foutre à la poubelle. C’était une photo officielle, les sourires étaient tenus sur plusieurs minutes de manière flagrante. Les individus montraient leurs dents, rien de plus. Ils regardaient dans des directions différentes. Donc, il y avait plusieurs photographes. L’inauguration d’un navire, peut-être…

Rognes avait tout compris. Et il s’en maudissait.

Il se maudissait car peu importait si ces deux bonnes femmes se détestaient, se tripotaient ou bien s’échangeaient des secrets sur les méthodes d’épilation à la cire. Ce qu’il devait déchiffrer, lui, c’était pourquoi le cœur du type à terre avait été transpercé par un couteau en G-10, c’est-à-dire en fibre de carbone avec résine, laminé en multicouche, soit un petit bijou dont le prix affichait plusieurs zéros et n’intéressait que les cultelluphilistes1, le tout incliné en suivant un angle sud / sud-ouest impeccable.

Mais ça, Rognes n’en savait rien…

Et surtout, il s’en foutait.

Sur le pas de la porte, un officier questionnait la voisine. Environ quarante-cinq ans, des joues écarlates et des épaules qui traînaient plus bas que terre. Elle tentait visiblement, à reculons, de s’extirper de la pièce, voire de l’immeuble, sans que personne ne la voie, ni ne lui parle, plus jamais, jamais, jamais.

Belle brune avec de petites mains. Le type de femme qui cuisine à merveille les vol-au-vent, songea le commissaire. En tout cas, innocente. Il l’avait décrété.

Elle n’avait rien vu de particulier. Non. Rien entendu non plus, non. Vous savez monsieur l’agent, elle ne le connaissait pas, ce voisin. Tout juste se disaient-ils bonjour, bonsoir, en se croisant. Et puis elle devait partir. Elle s’excusait, monsieur l’agent.

Rognes s’éloigna de la fenêtre, plongé dans ses pensées. Une zone d’ombre, du fond de son cerveau, avait enclenché la manœuvre. Quelques pas puis il s’étonna de se retrouver à nouveau devant la photo sépia. Tiens, tiens… Les deux hommes, selon son hypothèse le père et son fils, portaient la même veste, exactement, avec la même poche excentrée sur la gauche, le même blason. Hum. Il faudrait une loupe pour le déchiffrer, ce blason. Même en approchant son visage très très près, l’inscription était illisible et le…

— Commissaire, vous voulez qu’on emporte cette photo, comme pièce à conviction ?

— Non, pourquoi ?

— Je ne sais pas. Comme vous la regardez depuis tout à l’heure, je me suis dit que…

— Je ne regarde pas cette photo depuis tout à l’heure. J’attends juste que vous finissiez votre putain de boulot.

— Ah bon. Excusez-moi, commissaire.

Voyez-vous ça ! Quel scandale. Il n’existait donc qu’une solution pour que ces insectes lui foutent la paix. Alors, de cercles concentriques en pauses songeuses, il tourna à nouveau en rond, comme n’importe quel flic cherchant son coupable. Parfois un soufflement lui échappait sous le poids de sa conscience professionnelle. Et puis aussi, il hochait la tête avec gravité.

Il lui fallait enquêter, Rognes en était conscient, au lieu de tourner en rond dans cette pièce à tout faire sauf son travail. Mais au fond, il n’avait qu’une envie : retourner à cette photo sépia et s’en resservir une lampée. Sans comprendre pourquoi d’ailleurs…

Comme lorsqu’il se tripotait une peau morte, au bord de l’ongle, après avoir bricolé sans gants. Ça faisait mal. De plus en plus mal mais il s’obstinait à tirer dessus. Quand la douleur devenait insoutenable, il arrachait d’un coup sec. Toujours terminer d’un coup sec. On ne laisse pas une peau morte à moitié morte. Ça démange et c’est sensible au piment.

Examiner cette photo. Encore.

Les yeux surtout l’intriguaient. Les deux femmes fixaient le photographe alors que les hommes souriaient dans la même direction mais légèrement sur la droite. Ce n’était pas courant, ça… Un photographe, en décalé à ce moment précis, avait dû capturer l’image opposée. Les deux hommes tout à lui et les femmes regardant dans la même direction mais légèrement sur la gauche.

Existait-il, quelque part sur terre, une photo de ces photos, montrant les deux professionnels de dos et les quatre individus de face ? Ah ! Voilà ! Ça, c’était une question intéressante ! Une question de point de vue. Comme dans cet appartement, par exemple. Le type avait pris une lame dans le coffre, certes, mais le commissaire savait que rien n’advient par hasard. Alors à quoi bon traquer le coupable ? Il avait bien dû le mériter, ce couteau, n’est-ce pas…

Une seconde encore et le besoin se fit de la toucher.

Rognes vérifia que personne ne lui prêtait attention. Et puis, d’un geste délicat, timide, quasi rougissant, il saisit le cadre. Quelle sensation étrange de sentir son estomac se soulever ! Comme un shoot après plusieurs mois d’abstinence. L’explosion au fond du ventre. La respiration s’apaise et les yeux se ferment. L’injection se dilue dans les veines. Frissonnements. Extase.

Rognes rouvrit les yeux. Ces gens devaient en savoir des choses, depuis le temps qu’ils étaient coincés ici. Ils pourraient même désigner le meurtrier. Ils avaient tout vu, assurément. Mais le commissaire s’en foutait. Lui, ce qu’il aurait aimé qu’on lui dise, c’était des vérités sur le monde. Que s’ouvrent les portes. Et que cette photo en soit la clé.

— Commissaire, vous êtes sûr pour cette photo ?

— Oh tu m’emmerdes.

Rognes reposa violemment le cadre. Son estomac se noua. Ces derniers temps, c’était toujours la même histoire. Il y avait sans cesse un petit con pour lui planter sa journée, avec un couteau dans le cœur ou des conneries plein la bouche.

1 Collectionneurs de couteaux.

Chapitre 2

Marseille.

Parce qu’il n’y aura jamais qu’elle dans les histoires de voyous, avec son ciel de série télé et ses ratios hors norme. Trois rats pour un habitant… Certains soirs, on ne saurait distinguer les deux espèces. Rabattus par la pleine lune, les rongeurs infestent la belle par troupeaux, la queue entre les jambes, les dents blindées de maladies. Et ses habitants de les imiter à merveille ! Ça grouille dans les ruelles, en bande avec des guns le long des cuisses, la syphilis sur les sièges arrière et des smartphones pour filmer leur impunité.

Marseille, parce qu’un chiard avait un jour hurlé à même le goudron, en s’extirpant d’entre les cuisses de sa mère, terrorisé par un soleil brûlant qui n’annonçait rien de bon. Mais tout ceci était de l’histoire ancienne. À quoi bon réfléchir encore à son étrange naissance ? Oui. Son premier cri avait planté le décor du commissaire à Marseille. Au milieu des cafards et des cabriolets grand-luxe. Des mendiants et des soirées privées. Et cette respiration à deux temps collait sa peau, lui rappelait sans cesse qu’avec ses pieds souillés de crachats et ses sommets recouverts d’or fin, il ne saurait jamais vraiment qui il est… Un sale fils de Marseille.

Rognes chassa ses pensées d’un mouvement de tête puis enclencha la première. À quelques mètres, il aperçut un panneau de limitation de vitesse : 110. Une rumeur affirmait que ce chiffre descendrait bientôt à 90 pour maîtriser la pollution atmosphérique mais personne n’y croyait. Impossible. Pas ici… Rognes observa le panneau un instant. Dieu qu’il aurait aimé rouler à cent dix kilomètres à l’heure. Sans clim, cette moiteur était insupportable. Il se maudit de ne pas avoir de gyrophare dans son véhicule personnel. Il était coincé, comme n’importe quel plouc contraint aux lois. Quelle idée…

Point mort. L’arrivée en ville par les quartiers Nord relevait toujours du calvaire. Vous étiez à tombeau ouvert sur une trois-voies qui tenait mal la pluie, le rétro de gauche fouetté par les haies du terre-plein central si mal entretenues ou bien sur une voie d’accélération de quelques mètres seulement, vous et votre chance, vous étiez à la hauteur ou preniez quelqu’un dans le pare-choc arrière, quand soudain l’autoroute stoppait à un feu rouge, sur un embouteillage monstre qui avait raison de vos nerfs. Les tours HLM vous encerclaient et, devant votre capot, les piétons traversaient tout naturellement.

Ainsi allait la vie, par ici : no transition, ne pas penser aux conséquences, ni aux autres, ni à demain, ni à quoi que ce soit d’ailleurs. Une autoroute est une autoroute. Sa construction, un jeu d’enfant bête et méchant. De l’asphalte d’un point A à un point B. Pour bénéficier d’une analyse fonctionnelle et anthropologique du trafic, eh bien, il aurait fallu préciser la demande.

Feu vert. Embrayage. Première. Avancer, enfin. Le commissaire dépassa un môme, en bordure de trottoir, une main prisonnière de celle de sa mère. Trois ans au maximum. Une tototte verte pendouillait à son cou, accrochée par une corde. Grossière et rugueuse. Une de celles avec lesquelles un homme se pend à l’ombre d’un platane, un soir d’été. Ce gamin était donc déjà équipé pour la suite et fin.

Le diaphragme du commissaire sourit.

Non. La misère, même humaine, ne l’affectait plus.

Seconde. Au début de sa carrière, si. À l’époque, les idéaux, par dizaines, embrumaient son cerveau. Son cœur fonctionnait, se soulevait parfois. Être utile était possible. Il le sentait. Il ressentait tout, d’ailleurs. La culpabilité de ses échecs mais aussi, lorsqu’un jeune marchait droit, la fierté, le torse qui respire plus fort sur quelques secondes. C’était bon. Et la révolte aussi, l’injustice qui prend à la gorge. En faction sur le second Prado2, il se désespérait des petits cons faisant des roues arrière sans casque, sur la voie des bus. Soudain, il réalisait que ce petit con-là, il le connaissait, le neveu ou le fils d’un collègue de travail. Alors le sang ne faisait qu’un tour, ses jambes le propulsaient et la gifle claquait. Le commissaire imaginait, à l’époque, qu’une marge de manœuvre existait. Et que chacun actionnait cette manœuvre, à son niveau. L’histoire du battement d’aile du papillon qui peut bla bla bla blabla.

Point mort. Cela sonnait tellement faux depuis qu’il savait ce que la vie pouvait réserver… Des foutaises. Dorénavant, peu lui importait qu’un adolescent soit fauché, écrasé, tabassé, massacré, éviscéré ou simplement suicidé. Rognes avait vu trop de cervelles à ses pieds pour encore s’en émouvoir. Du sang coagulé et des éclats d’os aussi saillants que les incisives d’un prédateur. Mais surtout, il ne se reconnaissait plus dans la faune ambiante. Les jours, les années filaient, il dévisageait les gens dans la rue, abasourdi. Évidemment, une ressemblance apparaissait au niveau du nombre de bras, et de jambes. Mais les similitudes s’arrêtaient là.

Son papillon n’ayant plus d’ailes, le cœur du commissaire avait cessé de battre pour l’espèce humaine.

Rognes se gara sur son emplacement réservé, en sous-sol du commissariat central Noailles. Ou plutôt, en sous-sol du nouveau grand hôtel de police, comme lâchaient certains, la bouche en cul-de-poule… Certes, le bâtiment faisait son effet mais Rognes trouvait ce cirque grotesque. Dans le genre haussmannien, il avait été édifié en 1679, le bâtiment, pas Rognes, par un constructeur de galères nommé Chabert, c’est dire si le lieu était prédestiné ! Il avait ensuite fait peau neuve en 1862, à la manière de certains élus locaux, afin d’accueillir des voyageurs et des vedettes. Puis il était tombé en ruine. Puis beaucoup s’étaient disputés à son sujet. Puis les travaux avaient commencé. La façade imposante avait aujourd’hui retrouvé son luxe et peu importait qu’il ne s’agisse plus de show-biz, c’était à la mode, voilà tout, ces derniers temps, cette vanité inutile d’avoir inauguré un commissariat aux allures de boutique branchée. Ne manquait plus que les affiches promotionnelles sur les cellules-lit-simple. Poulets à 50% ! Fin de série sur les Arabes ! Les huiles se gargarisaient de sa beauté et les groupes d’Asiatiques le mitraillaient de leurs appareils-photos, en s’agglutinant aux vitres du tramway qui prenait son temps, sur ce tronçon, comme par hasard.

Impossible. Ne dites pas à Rognes qu’il appartenait à la même race que ces trompettes. Un poste de police qui illustre les brochures touristiques ? Une honte. Pour lui, un commissariat devait être un lieu craint, dont on détourne les yeux. Attention ! Voilà ce qui arrive aux méchants… Ce devait être le symbole de l’autorité impartiale et juste du pays, le ciment des murs de la ville, compact, fiable ; un roc et non cette espèce de vitrine aux élections municipales. Rognes traversa le hall, l’estomac au bord des lèvres.

Il dépassa les bancs en aluminium incurvé qui affichaient complet en non-stop. Les riverains y étalaient leur misère. C’est-à-dire que la vie était un mal sombre, une sorte de calamité tombée sur leurs épaules alors qu’ils n’avaient rien demandé. Aussi réclamaient-ils justice. Ils signalaient tout. Un chien qui urine contre le pneu de leur voiture, le voisin qui écoute la télé trop fort, l’autre qui fait ceci, cela ou pire, les deux… Les mains courantes devenaient routine. Leur vie n’était rien de plus qu’une main courante. Quelque chose que l’on signale, au cas où…

Ni les heures d’attente ni le bruit n’avaient d’importance. Certains épuisaient leurs magazines de mots fléchés. D’autres tournaient en rond. Un ouvrier, à l’extrême gauche de la salle d’attente, dévorait un kebab fumant. Il l’agrippait à deux mains comme un trésor qu’il aurait vénéré. Chaque bouchée était une jouissance infinie, savourée les yeux au plafond et le sourire aux lèvres. Mais la plupart tuaient simplement leurs journées, là, assis, au chaud l’hiver, au frais lors des chaleurs d’été de la ville, à regarder l’agitation des services de l’ordre, parfois une bagarre pour de vrai, comme à la télévision. Ils ne logeaient pas loin. Un passe-temps comme un autre quand on est chômeur… En plus, il y avait de quoi attendre avec tout le confort, distributeur de boissons et de sandwichs au fromage.

De son bureau à l’étage, la vue était plongeante sur ces jean-foutres. Rognes avait donc installé des stores opaques.

Le commissaire claqua la porte et s’installa dans son fauteuil. Il attrapa un instant sa chemise au niveau des épaules et l’éloigna de son corps, histoire d’oublier la chaleur puis souffla :

— Alors ? C’est qui ce type qui s’est fait poignarder hier ?

Pour répondre à cette question, l’officier Ranc s’installa sur une chaise, face au bureau en bois sombre. Étant un premier de la classe, il avait l’habitude de cette place. Du genre qui fait tout bien. Bien coiffé, bien bronzé. Net. Propre. Du genre ambitieux, aussi. Dix ans de boîte et pas assez d’avancement à son goût. D’ailleurs, ses ambitions ne le quittaient jamais. Même au lit, il restait concentré sur ses objectifs. Peu de contacts physiques. Pénétration. Performance. Retrait. Il avait souvent tendance à l’autosatisfaction et à l’orgueil. Un trousseau de clés avait élu domicile depuis plusieurs années dans sa main droite. Il les lançait en l’air et les rattrapait sans plus y prêter attention. On l’entendait arriver de loin dans les couloirs, comme la chèvre qui agite fièrement le grelot accroché autour de son cou. Pour certains, faire du bruit était l’attribut des chefs. Pour Rognes, il était ridicule.

— Il s’appelait Bel…

— Bel ? Décidément les parents donnent des noms ridicules à leurs gosses.

— En fait, il se faisait appeler Bel, c’est un diminutif pour Belzébuth, son surnom. Trente-sept ans, nationalité française. Pas d’emploi fixe connu. Le type faisait partie du clan de la Pointe Rouge.

— Trafic de filles, encore…

— Certainement. Et vous le savez comme moi, la Pointe Rouge, ce n’est pas vraiment le haut de gamme. Pour les Françaises, passe encore mais avec les étrangères, ils sont de plus en plus hard. C’est toujours le même problème… Les filles qui ne parlent pas français, c’est juteux. Elles ne se plaignent pas, ne sauraient d’ailleurs même pas où, ni comment. Et puis ça vit avec deux euros par mois. Bel était passeur depuis à peine un an. Les filles, il les choisissait sur catalogue et lorsqu’elles arrivaient à Marseille, il leur confisquait leur passeport. On en a trouvé vingt-quatre dans sa salle de bains.

La colère empourpra les joues du commissaire. Il tapa un poing furibond sur son bureau.

— Quoi ? Vingt-quatre cadavres de filles dans la salle de bains ? Pourquoi n’ai-je pas été prévenu plus tôt ?

— Heu… non, commissaire. Vingt-quatre passeports…

Tsss. Rognes devinait d’ici l’écho des sarcasmes. Pour cette fois, la morsure attaquerait son mollet gauche. Soi-disant qu’il n’était plus qu’une vulgaire carcasse de flic, un pauvre type incapable de trouver un détenu dans sa cellule, menottes aux poignets… Le service était unanime. Et c’était une torture de ne pouvoir les museler.

Pourtant, Rognes avait été bon. Phrase au plus-que-parfait car il n’existe pas de temps plus éloigné. Il avait même été un des meilleurs de la brigade, respecté de tous. Avant qu’Elle ne parte, bien sûr… De cette époque, il ne lui restait rien. C’était bête, comme dans les mauvais romans. Une partie de lui qui aurait disparu ce jour-là, emportant ses idéaux, ses émotions et ses couleurs. Plus rien…. Si ce n’est l’intuition du premier regard. Et encore, ça ne fonctionnait plus à chaque coup. Son coupable / innocent en moins de trois secondes lui jouait des tours.

Désormais, seule la haine l’accompagnait. Chaque jour. Assis dans son fauteuil, leur montrer qu’il n’était pas mort. Et que ceux, comme Ranc, qui voulaient sa place aillent se faire foutre car vingt-quatre cadavres pouvaient parfaitement s’entasser dans une salle de bains. Découpés en petits morceaux et bien alignés, ça devait tenir. Peut-être en utilisant quelques planches de bois pour éviter l’affaissement de l’édifice. Suffisait simplement d’être organisé, de vider le sang, de se débarrasser des organes spongieux, de réfrigérer la pièce et de s’équiper en formaldéhyde… Ils ne comprendraient jamais rien.

L’officier Ranc agita un sachet plastique. Des petits carnets de toutes les couleurs s’y comprimaient. À ce bruit de frottement, Rognes refit surface. C’était dans ce genre de sachet qu’il congelait ses steaks hachés le jour de leur péremption, ou qu’à la morgue, ils isolaient certains organes. Voilà tout au plus ce que lui inspirait ces identités volées. Il s’en foutait comme des restes de son frigo.

L’officier Ranc ouvrit un passeport vert.

— Mina Rassof. Vous vous souvenez ? On l’a retrouvée le mois dernier, nue et menottée dans la cale d’un voilier amarré au G4. On était allé voir s’il n’y avait pas un peu de coke et on avait découvert une partouze qui avait mal fini.

— Je me souviens. Il avait fallu plusieurs jours pour l’identifier, tellement son visage était amoché.

— C’est son passeport.

Ranc semblait plus que satisfait de cette découverte mais le commissaire savait bien que trouver le passeport de la victime ne change rien à sa mort. C’est encore moins utile que de trouver l’assassin, en fait.

— Et à part ça ?

— Personne ne sait si actuellement il y a des tensions particulières à l’intérieur du clan de la Pointe Rouge… Par contre, les légistes ont trouvé quelque chose de très étrange. Le type avait ses verres de contact coincés dans la trachée. Ça a été placé dans sa gorge plusieurs heures après le décès. À cause de la rigidité cadavérique, l’assassin a dû forcer et déboîter la mâchoire inférieure.

Rognes souriait en coulisse : comme si l’on pouvait déboîter une mâchoire supérieure…

— Vous en pensez quoi, commissaire ? En plus, il n’y a aucune trace de cambriolage, ni de fouille… Je ne vois pas ce que l’assassin a pu faire pendant deux heures dans cet appartement.

— Je n’en sais rien… C’est le premier sur lequel on retrouve ça. Peut-être il n’y a aucun lien avec les autres… On en est à quatre, c’est ça ?

— Oui chef, le quatrième en un mois. Vous pensez qu’on va pouvoir éviter le scandale encore longtemps ?

— Il n’y aura aucun scandale, Ranc. Ce sont des petites frappes qui sont assassinées. Tout le monde s’en fout. Au contraire ! Ça dégraisse un peu la ville et c’est très bien comme ça.

— Dans ce cas, pourquoi le maire étouffe-t-il l’affaire ?

Rognes était sidéré. Subir les calomnies alors qu’il était entouré d’incompétents !

— Mais parce que sinon il faudrait parler des filles ! Espèce de…

Rognes enfourna l’ongle de son pouce droit entre ses dents et serra fort. Il ne fallait pas que ça sorte. Il ne fallait pas que ça sorte.

Puis il reprit.