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La campagne m'évoque une harmonie supérieure, sans lutte intérieure.
Tout y est à sa place dans une sérénité divine, une harmonie pure. Le tintement des clôtures, l'aboiement d'un chien, le moteur de l'un ou l'autre convoi agricole sont comme des trouvailles inattendues, à la manière de Beethoven. Elles n'arrivent pas à troubler la paix de ma campagne.
Patrick Courcenet est apprenti-luthier à Chalon-sur-Saône. L'amour de la musique et celui de la nature parmi les vignes du châlonnais suffiront-ils à préserver l'harmonie dans sa vie ? Le silence de la période de l'entre-deux guerres n'est-il pas porteur du son discordant que Patrick redoute ? Ou serait-ce l'arrivée de l'étrange Estelle ?
Un roman historique de l'entre-deux-guerres qui traite des thèmes de l'amour et de la musique.
EXTRAIT
Estelle D’Auterive m’intrigue, de même son nom qui n’est pas bourguignon. Puisqu’elle est tournée vers Billoux, j’en profite pour la dévisager. Ce n’est plus une toute jeune fille comme me l’avaient suggéré sa silhouette frêle et ses pas timides. Elle doit avoir vingt-cinq, vingt-six ans. Les traits de son visage s’affirment en lames osseuses et saillies, avec juste ce qu’il faut de rondeur dans les joues. Le nez est court et légèrement busqué. Des mèches de cheveux auburn s’échappent de son chapeau cloche. Ses yeux n’arrivent pas à se fixer sur mon maître. Ils ont pris pour cible son établi où repose le Milanollo.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Josiane Van Melle est traductrice et romancière, amoureuse des langues et en particulier de la langue française. Elle a deux filles et vit dans le Kent avec son mari.
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Seitenzahl: 255
Veröffentlichungsjahr: 2018
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« Un roman est comme un archet, la caisse du violon qui rend les sons, c’est l’âme du lecteur. » (Stendhal)
à Liv Brenneur
et tous les enfants de musiciens
Le carillon de la sonnette retentit. Je lève la tête en même temps que Thomas Billoux. Un pied chaussé d’un mocassin brun passe le seuil, suivi d’un autre. J’ai le temps d’admirer une paire de chevilles fines qui se découvre sous la fente d’un imperméable trop long. Un flot de lumière s’engouffre dans l’atelier par la porte ouverte, auréolant un moment la silhouette d’une très jeune fille. Elle fait trois petits pas hésitants dans la pièce. Je pense immédiatement au Lac des Cygnes où la demoiselle incarnerait Odette, transformée en cygne le jour. Ce n’est pas tant son teint blanc, le long cou posé fragilement sur les épaules, que la façon qu’elle a de glisser sur le sol, la tête penchée, attentive au mouvement de ses pas prudents. Elle tourne sa tête chapeautée, à gauche puis à droite, dans un mouvement andante sostenuto. Un bref regard de Billoux, un soupir :
— Mademoiselle ?
Il n’aime pas être interrompu dans son travail. Surtout lorsqu’il est occupé à coller une couronne d’éclisses sur les tasseaux. Il faut prendre son temps, être sûr que la colle prenne uniformément. Mon maître achève un modèle de violon fondé sur le Milanollo de Stradivari. Il garde la tête baissée sur son établi. La demoiselle ne tente pas de s’approcher, le soupir de Billoux la retient sans doute.
— Vous êtes bien Thomas Billoux, le luthier ?
Sa voix est admirable de lenteur. Chaque mot semble être jaugé pour le volume qu’il occupe dans la phrase, pour l’intensité de l’accent tonique sur chaque syllabe. La jeune fille ne m’a adressé aucun regard, comme si elle ne m’avait pas vu. Je me racle la gorge. Il m’est pénible d’être laissé pour quantité négligeable. Rien n’y fait, la demoiselle m’ignore. Mon maître installe les serre-joints avant de faire un pas vers sa visiteuse. Elle l’arrête précipitamment, une main en écran devant elle :
— Ne vous dérangez pas. Je suis Estelle D’Auterive.
Son ton est pressant, oppressé même.
— J’ai reçu votre lettre, répond Billoux.
— Qu’avez-vous pensé de ma demande ?
Estelle D’Auterive m’intrigue, de même son nom qui n’est pas bourguignon. Puisqu’elle est tournée vers Billoux, j’en profite pour la dévisager. Ce n’est plus une toute jeune fille comme me l’avaient suggéré sa silhouette frêle et ses pas timides. Elle doit avoir vingt-cinq, vingt-six ans. Les traits de son visage s’affirment en lames osseuses et saillies, avec juste ce qu’il faut de rondeur dans les joues. Le nez est court et légèrement busqué. Des mèches de cheveux auburn s’échappent de son chapeau cloche. Ses yeux n’arrivent pas à se fixer sur mon maître. Ils ont pris pour cible son établi où repose le Milanollo.
— Je pense que Patrick pourra répondre à votre demande, dit Billoux, se tournant vers moi. Il a eu l’occasion d’étudier les voûtes d’Andrea Amati.
La demoiselle tourne la tête dans ma direction, pour la reporter aussitôt vers mon maître. J’ai le temps d’intercepter deux yeux sombres, immenses, des sourcils très arqués. Elle hoche la tête. Je ne sais si par ce geste elle reconnaît ma présence, ou si elle exprime sa désapprobation devant l’affirmation de Billoux. Je me sens tiraillé entre un sentiment de bonheur devant la confiance en moi que mon maître affiche publiquement et l’humiliation que m’inflige l’hésitation de la demoiselle. Je ne dis rien, ne connaissant pas l’objet de sa lettre. Billoux ne me l’a pas montrée ni même fait allusion à son contenu. Le nom d’Andrea Amati évoque un violon baroque. Billoux, s’adressant à Estelle D’Auterive, m’en apprend un peu plus :
— Vous avez une idée très précise de ce que vous souhaitez pour votre violon.
— En effet.
— J’ai rentré un bois d’épicéa dont le veinage est prometteur. Patrick va vous le montrer.
Les efforts de mon maître pour m’impliquer dans le projet de Mademoiselle D’Auterive me vont droit au cœur. La jeune fille n’a toujours pas bougé. Elle semble s’être changée en statue de sel. Un hochement de la tête à peine perceptible me donne l’assentiment dont j’ai besoin pour quitter la pièce par la porte-fenêtre et ramener du dehors une planche en bois d’épicéa d’un caramel clair. Je passe une main sur le bois souple pour m’en approprier la musique. Chaque morceau de bois me renvoie des notes et je me réjouis de pouvoir bientôt travailler celui-ci, le faire évoluer de plainchant en coloratura. Ma paume a plaisir à lisser la planche qui est d’une belle largeur, sans nœuds. Un plan où je devine les courbes du violon comme si l’instrument précédait le bois dans l’ordre de la création. La demoiselle ne jette qu’un regard distrait sur la planche :
— C’est vous le maître, dit-elle, regardant Billoux.
— Patrick Courcenet est mon élève depuis quatre ans. Il pourrait bien me dépasser, il en a le talent. Et le culot !
Je ne sais que penser de cette dernière affirmation. Je me sens proche de Billoux, n’ai de cesse de faire aussi bien que lui. Il n’y a pas de mal à émuler son maître si l’exemple en vaut la peine. Je m’éloigne, sans pour autant les dénigrer, des métiers de mes deux pères, puisque j’en ai deux. Je n’ai jamais rêvé de m’embrigader dans les forces de l’ordre, comme Michel Neyrac, mon beau-père, commandant de la gendarmerie de Givry, ni de voler dans le ciel, comme Marcus, mon géniteur. La musique me donne à la fois la structure, l’ordre des phrasés, et les envolées lyriques. La transformation de la matière et Billoux me ramènent à la réalité concrète.
— Je ne doute pas du talent de ce monsieur, dit Estelle D’Auterive, j’avais espéré…
Elle s’arrête, émet un soupir discret que je devine à l’affaissement de ses épaules : elle est désappointée de n’obtenir qu’une moitié de ses exigences. Le maître vaut mieux qu’un élève trop jeune sans doute ? Se prévaut-elle des quelques années qui séparent son âge du mien ? La jeune fille reprend :
— Je vous fais confiance, Maître Billoux. Je vous verserai les arrhes pour commencer le travail. Sur quel délai comptez-vous ?
— Qu’en penses-tu, Patrick ?
Mon maître me demande mon avis. Veut-il forcer les réserves que semble avoir Estelle D’Auterive à mon sujet ? Les délais de fabrication sont toujours fixés par Billoux puisqu’ils dépendent de son propre travail. S’il me laisse la fabrication d’un instrument, notre collaboration n’en reste pas moins étroite. Il veut en superviser toutes les étapes. Je passe en revue dans ma tête les commandes que Billoux a reçues ainsi que les deux violons, des modèles de sa création, qu’il veut exposer à la foire agricole de Chalon en octobre.
— Trois mois, dis-je avec aplomb.
Pour essuyer l’affront de la demoiselle, j’ajoute, d’un ton sévère :
— À condition d’avoir votre visite régulière. À chaque stade de fabrication, c’est votre vitalité, votre fluide, qu’il me faut faire passer dans le bois.
Mon maître renifle. Si je le regarde, je croiserai un œil gris, brillant comme bille d’écolier, et le sourire qui étire une moitié de moustache. Je ne le regarderai pas, le laissant mariner dans sa malice quelques moments de plus avant qu’il ne déverse son persiflage et me fasse payer ma vantardise. Estelle D’Auterive prend congé de nous, sans autre forme de procès qu’un laconique :
— Je reviendrai mercredi prochain. Messieurs… À peine la porte fermée, Billoux est secoué comme flan. Et entre les secousses de son rire, il parvient à glisser :
— Mademoiselle D’Auterive sait y faire avec les morveux. Tu as intérêt à te montrer à la hauteur !
Mon maître, debout devant son établi, insère les filets tout autour de la table du violon. Sa tête est penchée à dix centimètres de la table, son vieux visage tendu de concentration, le froncement bien net entre l’arcade des yeux. Billoux sifflote. C’est moins le sifflotement d’un air qu’une expiration sifflante pour relâcher la tension. Sa main droite tient le petit marteau, le pouce de l’autre main écrase les filets d’une pression plus délicate que ne le laisse paraître l’épaisseur de ses doigts. Je ne me lasse pas des mouvements de la main du maître depuis quatre ans. Depuis que Billoux m’a accepté dans son atelier, m’a inclus dans cet espace trop petit aux éclairages contrastés. Il y a la porte vitrée à deux battants, côté cour, d’où plonge une lumière du nord, « la lumière qui fait l’artiste », dit mon maître. L’étroite fenêtre, côté rue, ne laisse pas passer le soleil qui court derrière les toits de la rue des Aubépins. Les coins sombres de l’atelier forment des clairs-obscurs avec les angles de la table, les barreaux des trois chaises, les deux établis. Celui de Billoux s’appuie contre le mur de droite, vers la porte vitrée. C’est une simple étagère en bois de poirier qu’il a découpée pour y insérer sa planche de travail, longue de deux mètres, épaisse comme un sabot de cheval et qui repose sur des tréteaux. Ses outils sont accrochés de-ci, de-là, sans ordre préétabli. Mon maître est toujours à la recherche de ses outils. « Où est passée ma gouge ? », « Patrick, tu aperçois ma noisette ? » C’est souvent moi qui oriente sa main. Mon établi a vue sur le dos de Billoux. Je me sens comme échoué sur un îlot flottant au large de la terre mère. Mes propres outils sont posés en rang serré sur une étagère bancale, à droite de l’établi. Suspendus au mur de gauche badigeonné de chaux, trois violons paradent leurs courbes charnues. Le brun chocolat de leur bois de coffre est luisant du vernis gras dont je viens d’appliquer la dernière couche. Je dois encore recoller les touches que j’avais enlevées. J’ai utilisé le vernis à l’huile que Billoux fabrique lui-même et dont il varie la recette. Celui-ci est fabriqué à partir de larmes de sandaraque, d’huile de lin et d’essence de térébenthine. Il garde jalousement les proportions du mélange. « Toi qui cuisines, Patrick », m’a-t-il dit, « tu sais qu’une sauce ne te satisfera que lorsque tu auras jaugé du mélange des ingrédients ». Il m’avait dit aussi, tout au début de mon apprentissage : « ne suis pas les grands maîtres, cherche ce qu’ils ont cherché ». Je donne raison à mon maître tout en regrettant de ne pouvoir assister à ses gestes de laborantin. « Le soir est propice à meilleure alchimie », prétend Billoux. Il fabrique ses vernis lorsque j’ai quitté l’atelier, à la lueur de sa lampe à pétrole. Le quartier nord des Aubépins, où habite Billoux, n’a pas encore été pourvu en électricité. Je l’appelle le quartier de la « misère » parce que même au domaine de Nèsvres où j’habite, reculé dans le petit village de Saint-Désert, il y a l’électricité. Il faut dire que ma tante Agathe a le bras long et le verbe haut et qu’elle est parvenue à accélérer son installation sur le domaine.
L’huile que mon maître obtient est d’une belle transparence, d’une couleur ambrée avec des reflets rouges. On pourrait presque dire un Givry des Granges, qu’Agathe me pardonne ! J’arracherai à mon maître les secrets de ses huiles.
Un regard de Billoux me renvoie à mon établi. Il m’a confié la restauration d’un modèle de Francesco Ruggieri. Je procéderai ensuite à la construction du violon baroque. Celui de Mademoiselle D’Auterive. Son nom me reste en bouche. Une goulée suave, ronde, avec une pointe d’acidité. J’attends sa visite, demain.
Je caresse la table du Ruggieri. D’un index, je suis la fracture depuis le bas de son ventre, jusqu’au-dessus de la barre d’harmonie, que je retire. La colle d’os remplit l’interstice et laisse un petit sillon dans le vernis. Je vais devoir renforcer la fracture par des taquets et combler le sillon avec du vernis neuf. D’abord trouver la bonne couleur, un travail de patience. Une application de vernis nécessite au moins une journée de séchage, plus par temps humide. Je pars d’une base de garance et fais plusieurs échantillons. Je suis curieux de voir le comportement final du vernis.
Nous travaillons dans un silence recueilli. Billoux, pas plus que moi, n’a besoin de rompre le fil tendu de notre concentration. Parfois, j’arrache à mon maître un peu de son savoir. Le plus souvent, il m’ordonne de regarder. Le silence est nécessaire à l’écoute. « C’est le musicien qui parle » a été son premier enseignement. « Il faut pouvoir l’écouter pour comprendre ses attentes ». Je suis reconnaissant à Billoux de cette première leçon. Comment, sinon, pourrais-je être à l’écoute de mes propres sensations ? Celles directement liées à la nature du bois utilisé. Savoir s’il se destine à l’alto plus qu’au violoncelle. Comment sentir Mademoiselle D’Auterive ?
J’enfourche la bicyclette que ma tante Agathe m’a offerte, il y a cinq ans, pour me rendre à mes cours de violon chez Damien Botussi. Une bicyclette de la marque Alcyon, de couleur grenat et noire, avec un guidon en acier chromé et une sonnette à deux timbres. Il y a même un porte-bagages sur lequel j’ai attaché une sacoche d’un beau cuir souple. Je remercie Agathe tous les jours pour ce rutilant destrier. Ma plus jeune tante ne s’offusque pas si je l’appelle Agathe. Seize ans seulement nous séparent, il y a entre nous une connivence comme celle qu’il devrait sans doute y avoir entre un frère et une sœur.
Ma bicyclette m’a déjà bien servi lorsque, à quatorze ans, j’ai quitté Nèsvres à regret et loué une chambre rue Gloriette. J’avais à traverser Chalon pour aller aux cours de violon, route de Demigny, en même temps que j’étudiais pour mon brevet. Revenu à Nèsvres depuis deux ans, j’occupe l’ancien logement de Louise, la compagne de vie d’Agathe.
Je pédale avec force, mes mains crispées sur l’arrondi du guidon. Au-delà de Saint-Rémy, la montée est rude. Ma récompense tient à l’ouverture soudaine sur les vignes de Givry, puis sur la campagne qui s’étire comme chat au soleil. Une campagne sauvage où les artistes peuvent crier, les amants s’aimer, les musiciens épancher leur âme. La campagne m’évoque une harmonie supérieure, sans lutte intérieure. Tout y est à sa place dans une sérénité divine, une harmonie pure. Le tintement des clôtures, l’aboiement d’un chien, le moteur de l’un ou l’autre convoi agricole sont comme des trouvailles inattendues, à la manière de Beethoven. Elles n’arrivent pas à troubler la paix de ma campagne.
À Chalon, où je suis resté deux années en chambrée, je montais sur le toit de la maison pour m’offrir l’échappée au-delà des murs gris. Je passais mes soirées le long de la Saône à envier son eau verte qui traverse avec langueur tant de paysages. C’est Agathe qui m’a donné le goût des horizons vastes. Des saisons entières à parcourir le Mont de Sène et le vallon de la Tournée, à y poser des collets pour les perdrix et les lièvres ; les chemins autour de Givry, que j’ai parcourus avec mes frères et sœurs, Fanchon à la traîne : « Attends-moi, Patrick, j’arrive ». Louise m’invite régulièrement à la promenade. Je suis devenu le fils qu’elle n’a jamais eu avec Gert, son mari, décédé il y a quelques années. « Tu verras Patrick, l’épine-vinette du haut de Saint-Romain est bien plus sucrée », ou « le genièvre, Patrick, tant que tu n’as pas goûté au genièvre de la Terre qui Vire… ». Les qualificatifs abondent dans la bouche de Louise. Les myrtilles, la fraise des bois, l’arbouse, la prunelle, autant de parfums dont elle emplit les chaudrons de Nèsvres. Louise m’a appris à cuisiner. Je confesse le péché de gourmandise pour les pâtisseries et autres sucreries. J’ai en tête la recette d’un gâteau au beurre, citronné, fileté de zestes de citron confit, coiffé d’une meringue. J’en salive rien qu’à l’évocation.
C’est tout ce qu’il faut pour m’encourager dans la montée de Buxy. Encore cinq kilomètres de plat, le long du chemin de fer, avant d’apercevoir les premières rangées de Cravant. En ce mois de mai, les feuilles sont d’un vert pâle, brillant. Les vrilles s’entortillent aux échalas dans une indiscipline toute printanière. La taille de la vigne n’est pas encore terminée. Agathe ne commence pas toujours par les mêmes parcelles. Si elle termine le désherbage des coteaux de Saint-Romain, elle pourrait fort bien déjà en entamer la taille. Si le terrain est trop humide sur Cravant, elle montera aux Granges où la pierre ne retient pas l’eau. Agathe, de toute façon, n’en fait qu’à sa tête. « La méthode n’est pas l’expérience », argumente-t-elle, « la méthode divine, c’est le hasard ».
Je passe le porche de Nèsvres. Agathe en a retiré les grilles. Elle a décrété qu’une grille est un avertissement hostile, un manque d’ouverture au monde. Personne n’a voulu la contredire. Je pose mon vélo contre le mur de ma maisonnette. Cela me plaît d’avoir un « chez-moi », de pouvoir y jouer du violon sans déranger le reste de la maisonnée. Agathe se réjouit de m’entendre lorsqu’elle franchit le portail, après une journée dans les vignes, et Louise prétend que la recette qu’elle concocte en cuisine a meilleur goût si elle s’accompagne du murmure du violon.
Je dépose ma sacoche sur la table basse, enlève ma veste de velours, me passe de l’eau fraîche sur le visage, me savonne vigoureusement les mains. Mon violon m’attend contre le montant du lit, dans sa boîte cartonnée. J’ôte la housse de flanelle comme l’on soulève le voile du visage de la mariée pour un baiser pudique. J’empoigne mon archet, glisse le feutre sur les cordes de mon instrument. Ce n’est pas encore mon violon. Je le loue à l’année à Billoux. Du moins, il retire une partie de mon salaire. Il m’a fait une promesse de vente au bout de mes cinq années d’apprentissage. Je n’ai pas le droit de le sortir de Nèsvres. Tout au plus passe-t-il de ma chambre à la maison de ma grand-mère, Anna Courcenet, que j’appelle affectueusement Anita. Elle se plaint de ne pas assez m’entendre jouer. De fait, son ouïe n’est plus ce qu’elle était, cela ne m’étonnerait pas qu’elle devienne sourde. Je lui fais plaisir en jouant de temps en temps au salon. Parfois, également pour Agathe et Louise. Elles habitent dans l’aile sud, l’ancien appartement de ma tante Corinne et de mon oncle Armand. Les Cariolle, comme les appelle Agathe, ont fait construire une maison à Givry. Si j’en crois ma mère, Juliette Neyrac, c’est parce qu’ils n’ont pas accepté la cohabitation d’Agathe et de Louise. Ni le fait que la cadette de la famille reprenne fermement les rênes de l’exploitation.
Au deuxième mouvement du concerto en la mineur de Bach, la tristesse me submerge. Elle me tient au ventre d’une main griffue. Pour lui faire relâcher son emprise, j’imagine un ciel bleu, profond, où virevoltent des oiseaux. J’envie la pureté de leur envol. Je les imagine heureux d’être les maîtres du ciel. J’entame le troisième mouvement : plus saccadé, plus péremptoire, comme mon envie de gâteau au citron, qui me détournerait de mon travail, si je ne m’imposais pas une discipline. Je m’applique à jouer une heure le matin, une heure avant le repas du soir, et une ou deux heures après dîner, seul dans ma maisonnette ou au salon. Parfois, Anita me demande d’arrêter de jouer après une demi-heure, à moins qu’elle ne s’endorme avant. Agathe et Louise n’ont pas toujours envie que je m’introduise dans leur intimité.
La virtuosité sauvage de l’allegro assai me laisse échevelé. Je suis content de son exécution. Je pense pouvoir le jouer en entier devant les femmes de Nèsvres tout à l’heure. Du moins, si elles le souhaitent. J’enfile la housse autour du violon, empoigne ma partition et sors dans la cour. Le jour se couche en filaments rouges et orange. Il fera beau temps demain.
Nous mangeons tard à Nèsvres malgré les protestations de grand-mère Anita. Ses origines belges avaient imposé d’autres habitudes avant le règne d’Agathe. À la belle saison, ma tante ne rentre jamais avant sept heures du soir. Louise prépare le dîner pour huit heures, le temps pour Agathe de se reposer les membres, les pieds surtout, qu’elle fait tremper dans une bassine d’eau chaude additionnée de sel. En retirant l’heure de sieste, cela lui fait douze heures dans les vignes. Pour Agathe, comme pour mon grand-père Courcenet avant elle, qui respectait les lois de l’astre, la sieste est sacrée. « À l’heure de midi les oiseaux se taisent et les grosses bêtes se reposent », aime dire ma tante.
Ayant moi-même besoin de peu de sommeil, je suis déjà debout lorsqu’elle sort le tracteur de la grange, vers six heures. L’obligation contractuelle qui me lie à Billoux me fait arriver chez lui à huit heures et je repars entre cinq et six heures de l’après-midi. C’est souvent lui qui me met à la porte, prétextant que dans mon métier, j’ai autant à apprendre de la musique que des conseils d’un maître. La remarque de mon maître à Estelle D’Auterive me revient : « Il pourrait bien me dépasser. Il en a le culot ». Billoux me croit-il de la trempe de ces jeunes gens que je rencontre parfois en ville, ou même à Saint-Désert, qui ne pensent qu’à être meilleurs que leur géniteur au point de minimiser leur labeur, voire le condamner ? Je me souviens du mépris de Gaspard Lepoutre, le fils du matelassier. Il disait à qui voulait l’entendre que son père s’incrustait dans un Moyen Âge ténébreux tandis que lui-même – « moi, Gaspard », avait-il dit, « mon métier de plombier me fera traverser les siècles ». Je vois encore le père Lepoutre arrivé un jour à Nèsvres, une dent ébréchée dans son sourire grand comme sa charrette. Il avait sorti son matériel entassé, le cadre monté sur des tréteaux, les grandes aiguilles. Il tendait la toile-cardeuse et remettait en état la laine des vieux matelas de Nèsvres. Il prenait toujours rendez-vous pour donner le temps de laver la toile et la laine. Lepoutre montrait une grande dextérité. Il travaillait à une vitesse que son fils peut bien lui envier.
Je retrouve les femmes dans la salle à manger. C’est généralement Louise qui est aux fourneaux, mais souvent, le dimanche, je m’attelle en cuisine et lâche les brides de mon imagination. C’est un peu ma façon d’empiéter sur le territoire de ces trois femmes qui règnent sur Nèsvres. Anita en est la propriétaire, Agathe en est la gestionnaire. Celle-ci administre trois ouvriers, dont Enrico, son bras droit. Louise, élevée au statut de dame de compagnie d’Anita et compagne occulte d’Agathe, préfère garder une distance de domestique devant Anita et le reste de la famille. Ma grand-mère semble ne pas avoir compris l’implication de sa cohabitation dans les appartements de sa fille. Ou alors, elle ferme les yeux. Ma tante Agathe n’apprécie pas la réserve de Louise. « Tu es ma compagne de vie, personne ne peut dire le contraire ». Louise acquiesce de sa jolie tête dont le blond a pris une teinte de cendre fine. Ses yeux bleu pâle livrent leur tendresse silencieuse.
Nous nous installons au salon pour le rituel du digestif. Anita et Louise préfèrent les alcools plus sucrés. Comme Agathe, j’apprécie le brut de marc qu’elle fait distiller par Antoine Rocault. Il s’est fait bouilleur de cru et il a pourvu son moulin de deux alambics. Il continue à travailler, avec sa femme Josette, que certains appellent « la Bargette », sur dix hectares de vignes et des vergers de pommes et de prunes.
Pendant que les femmes sirotent leur digestif, je fais chanter mon violon. Au deuxième mouvement du concerto, des ronflements intermittents s’échappent de la bouche ouverte de ma grand-mère. Depuis deux ans qu’Agathe et Louise vivent ensemble, j’ai appris à décoder les signaux de l’une comme de l’autre. Pour Louise, c’est simple : lorsqu’elle remonte du sous-sol et qu’elle s’adresse à Agathe dans son flamand de Belgique, c’est qu’elle souhaite rejoindre leur appartement. Agathe ne s’y entend guère en flamand, mais cela lui suffit pour quitter le salon et suivre Louise. Je m’étonne de la docilité dont elle fait preuve vis-à-vis de sa compagne, son aînée de dix ans. À mon tour je capte le signal. Soit je rentre chez moi, soit je descends en cuisine pour m’y exercer à une nouvelle création. Ce soir, Agathe attend la fin du deuxième mouvement pour me donner un signal sans équivoque :
— Je vais aux merles.
« Aller aux merles », pour Agathe, c’est exprimer son besoin d’être seule. Cela lui arrive parfois et je la comprends d’autant mieux que je lui ressemble. Ce qui me vaut de n’avoir que très peu d’amis. Le besoin de solitude m’est aussi nécessaire qu’un Allegro en fin de concerto.
Je retrouve la cuisine bien rangée. Le grand fourneau à bois ronronne, les cuivres étincellent. J’arrache un feuillet du bloc de papier qui pend au mur blanchi de chaux. J’y inscris la recette que j’ai formulée dans ma tête : deux mesures de farine blanche, passée au tamis, une demi-livre de beurre, deux citrons confits hachés en étamines, une mesure de sucre semoule, une pincée de levure de boulanger. La farine est blanche et cotonneuse comme un plumage de cygne. J’y ajoute le sucre. Je fais fondre le beurre dans un poêlon en fonte sur le côté du fourneau. Je fais couler la bave jaune au milieu de mon mélange. Je goûte la préparation d’un index gourmand. Une cuisson lento assai fera le reste. Louise nettoiera après moi.
La couronne d’éclisse est en place sur le modèle Ruggieri que je travaille depuis plusieurs semaines. Le sillon de la cassure n’y est plus visible, le vernis a définitivement scellé la ridule. Mes pensées reviennent sans cesse à Estelle D’Auterive dont j’attends la visite. Je l’imagine en chatte dédaigneuse. En première violoniste, elle pourrait se tenir debout sur l’estrade, le nez en l’air à renifler la note, la faire jaillir, la laisser se démultiplier en bulles de savon, le regard au loin, ne se posant jamais sur les mortels dont je suis. Ensuite, je me dis que c’est la musique qui fait d’elle une recluse, incapable de la civilité la plus élémentaire, incapable des nuances de la bienséance. Il me semble qu’elle m’a volontairement ignoré, que ma présence dans l’atelier du maître lui était importune. Le regard que j’ai capté brièvement me laisse une autre impression. À la fois franc et apeuré. Deux iris bruns, élargis, comme par l’effort de croiser le regard d’un autre. Je me dis qu’elle est timide, jusqu’à décourager l’amitié. La distance qu’Estelle D’Auterive a maintenue pendant sa visite, la main qu’elle a levée comme un bouclier, et toujours ses yeux qui ne parvenaient pas à se poser, ni sur Billoux ni sur moi. Dans sa silhouette aussi, il y avait une tension perceptible. Je m’étonne de ces pensées contradictoires, comme si une force invisible m’entraînait vers l’une pour me ramener l’instant d’après vers l’autre.
Mon Ruggieri est fin prêt. Sa masse brillante lance des reflets de feu. Je me saisis de l’archet, cale le violon sous mon menton, retends quelques cordes, ferme les yeux. J’accueille avec émotion les premières notes du deuxième mouvement du concerto en La mineur de Bach. Il y a une nostalgie, des humeurs sobres et tristes qui me rappellent Estelle D’Auterive : pas un sourire, ni pour agrémenter son entrée ni pour conclure sa commande. Encore moins pour prendre congé.
Je reprends le deuxième mouvement pour bien m’imprégner de cette ambiance triste, avant d’entamer l’allegro assai.
Les toussotements exagérés de mon maître m’arrachent au monde de Jean-Sébastien : Estelle D’Auterive se tient sur le seuil, le regard rivé sur moi. Dans mon application, je n’ai pas entendu le carillon de la porte.
— Bonjour, Mademoiselle D’Auterive.
— Bonjour, Monsieur Courcenet.
Ses yeux, qui passent de Billoux à moi, me semblent encore plus grands. Plus noirs aussi. Elle reste sur le seuil. Le silence qui suit nos salutations est pesant d’incertitude et de maladresse. Je pose le violon sur l’établi, souris à Estelle D’Auterive, ce qui ne parvient pas davantage à l’émouvoir. Je lui indique la chaise contre le mur de gauche, à distance respectable de mon établi. La demoiselle s’assied, pose son petit sac sur le sol en pierre. Elle porte une robe chemise vert bouteille qui met en valeur ses cheveux auburn relevés en chignon dans la nuque. Leur couleur brillante rappelle le vernis des violons suspendus contre le mur. J’ose espérer que leur présence, à défaut de la mienne, sera d’un réconfort à la belle Estelle.
— J’ai fait un croquis du violon baroque, dis-je pour rompre le silence.
Je retire une feuille de papier d’un tiroir de mon établi et la lui tends. Estelle D’Auterive ne fait pas un geste pour s’en emparer. Elle fixe ma main droite qui tient toujours l’archet. Elle sort enfin de sa torpeur :
— Où avez-vous appris le violon ?
Elle a presque chuchoté, comme si la réponse qu’elle attendait relevait du secret d’État.
— J’ai suivi les cours de Damien Botussi, à Chalon.
Estelle D’Auterive hoche la tête. Ma réponse ne l’a pas convaincue. J’ajoute, comme si je lui avouais une faute :
— J’ai été initié par des Manouches à l’âge de sept ans.
De sa position assise – les deux mains jointes sur les genoux, la tête relevée, le cou tendu, les pupilles larges – l’expression de son regard tient plus d’une supplication. Je dépose le feuillet en même temps que l’archet à côté du Ruggieri. Les mains vides, je ne sais quelle contenance prendre. Je tourne la tête vers Billoux dont je ne vois que le dos voûté, penché sur son établi. La voix de Mademoiselle D’Auterive me ramène à sa présence :
— J’ai vu le bonheur resplendir sur votre visage.
Les paroles d’Estelle D’Auterive m’émeuvent. Non pas tant par le compliment que par le regret que j’entends dans le mot bonheur. C’est vrai que mon visage est souvent figé dans un sourire. Agathe m’en a fait le reproche : « qu’y a-t-il de drôle dans le bonheur que tu doives toujours sourire ? » Et de m’expliquer que joie et bonheur sont deux choses distinctes, que le bonheur, lui, peut passer inaperçu. « Comme une naissance tranquille », a-t-elle ajouté, le regard au loin. Faisait-elle allusion à son propre bonheur depuis sa rencontre avec Louise ? Une naissance lente et silencieuse, à la façon du papillon quittant la chrysalide ?
— Parlons de vous, dis-je à Estelle D’Auterive. Racontez-moi votre parcours.
