Entre parenthèses - Clotilde Lhotte - E-Book

Entre parenthèses E-Book

Clotilde Lhotte

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Beschreibung

Que feriez-vous si on vous donnait un million d'euros ? Tout plaquer et faire le tour du monde ? Ce tour du monde d'un an, Mariella, elle, le gagne au Loto. Son entourage rêve pour elle d'exotisme et d'aventure, mais elle s'imagine seulement prendre le temps de vivre doucement, de manger du poisson et de faire de nouvelles rencontres. Alors pour profiter de son année comme elle le souhaite sans pour autant décevoir, elle va raconter ce que tous ont envie d'entendre et mettre au point une diversion grandeur nature. Après tout, " Pour vivre heureux, vivons cachés " ! Mais comment envisager le retour, quand cette année entre parenthèses sera terminée et que la supercherie devra prendre fin ? Des personnages attachants dans un paysage qui fait rêver, Entre parenthèses est une histoire qui donne envie de tout plaquer pour boire un thé bien au chaud en regardant la pluie tomber dehors. Tout ce qu'il faut pour faire un vrai feel-good book !

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Seitenzahl: 355

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Aux premières marches des escaliers sur lesquelles on s’assoit :

celles du port de Basse-Indre,

de la pointe ouest de l’île Beaulieu après les barrières,

de l’arrêt Pirmil devant les péniches

et du ponton de Saint Joseph de Porterie.

Aux hérons sur l’Erdre.

Sommaire

Premier carnet

((J-366)-7)-18

((J-366)-7)-17

((J-366)-7)-15

((J-366)-7)-14

((J-366)-7)-13

((J-366)-7)-12

((J-366)-7)-11

((J-366)-7)-7

((J-366)-7)-6

((J-366)-7)-3

((J-366)-7)-1

(J-366)-7

(J-366)-6

(J-366)-5

(J-366)-2

(J-366)-1

Second carnet

J-366

J-364

J-360

J-355

J-354

J-350

J-349

J-347

J-345

J-342

J-339

J-338

J-336

J-335

J-334

J-333

J-326

J-325

J-324

J-319

J-316

J-309

J-304

J-303

J-296

J-282

J-271

J-269

J-267

J-261

J-260

J-256

J-254

J- 249

J-248

J-246

J- 239

J-238

J-225

Troisième carnet

J-197

J-194

J-190

J-187

J-184

J-173

J-171

J-163

J-159

J-154

J-153

J-150

J-149

J-144

J-142

J-140

J-139

J-136

J-134

J-131

J-128

J-125

J-124

J-123

J-121

J-120

J-119

J-117

J-116

J-115

J-114

J-113

J-110

Quatrième carnet

J-109

J-108

J-106

J-103

J-100

J-95

J-94

J-93

J-92

J-88

J-86

J-77

J-76

J-75

J-74

J-72

Cinquième carnet

J-70

J-69

J-65

J-61

J-57

J-55

J-50

J-46

J-45

J-44

J-43

J-42

J-40

J-39

J-36

J-30

J-29

J-27

J-25

J-20

J-19

Premier carnet

Papier recyclé, pages blanches

Couverture en cuir avec petit lacet

Marina m’a offert ce journal comme cadeau de départ pour mon tour du monde. Il doit me servir de carnet de bord pour que dans un an, quand je serai rentrée, je puisse constater que ma vie aura changé.

Elle m'a demandé de faire un compte à rebours d’ici à mon retour, parce qu'elle a appris que ça augmentait le suspense, que ça aidait à mieux profiter pleinement de chaque jour. A tous les coups, ça vient directement de son premier cours de psychologie. Mais jouons le jeu, soyons poli.

Considérons que le jour J est le jour de mon retour de voyage.

Puisque le tour du monde doit durer un an et que l’an 2000 est une année bissextile, j’ai vérifié, le jour de mon départ, nous serons le J-366.

Et je pars dans 7 jours, ce qui fait qu’aujourd'hui, nous sommes le (J-366)-7.

Mais comme je considère que la préparation fait partie du voyage, et aussi que là, tout de suite, j'ai besoin d'exprimer quelque part ce que personne n'a l'air de comprendre quand je parle à voix haute, je vais commencer par raconter ce qui s'est passé depuis que je sais que je vais partir.

Et pour cela il faut que je remonte à il y a 18 jours.

Donc...

((J-366)-7)-18

Il y a trois semaines, avec Caro et Maroussia, on a décidé de faire quelque chose que l’on n’avait jamais fait avant. Nous nous sommes habillées comme dans les films des années 80 – chouchou fluo pour la queue de cheval, sweat col rond et élastiques aux poignets, jeans bruts taille haute, Converses aux pieds – et on est allées dans une soirée Bingo. Ce devait être une soirée dédiée à l’observation et au mimétisme d’un animal pas si rare, j’ai nommé « l’habitant moyen des bourgs de campagne se divertissant un samedi soir ». Détrompez-vous, ce n’est pas aussi cruel et moqueur que cela peut paraître.

Tout est parti du constat que nous passons toutes nos soirées en suivant le même planning bien huilé. Tout d’abord, un apéritif chez l’une ou l’autre pendant lequel nous ingurgitons une bouteille de vin plutôt rosé et des gâteaux apéritifs industriels, en éclusant rapidement les sujets courants de la semaine : rebondissements au boulot, gros titres de l’actualité people et dernière annonce en date parmi la sainte trilogie mariage-bébé-rupture de l'une de nos connaissances. Le tout évidemment ponctué d’un réflexe oratoire signifiant l’écoute active de l’interlocuteur, au choix : « C’est pas vrai !! », enjoué, ou son petit frère que je ne supporte plus, même venant de mes plus proches amies : « Ah ouais ? ». Avec insistance sur le « Ouais ». Dur.

Après l’apéritif, un transport quelconque vers le dernier restaurant dont on a entendu parler et à tester absolument. Ensuite un bar sélectionné selon trois critères pragmatiques : le niveau sonore, le budget et la proximité des correspondances de métro. Leur ordre d’importance est directement lié à l’état dans lequel nous a porté le restaurant précédemment cité. A chaque fin de soirée, en rentrant chez moi, je me dis que je viens encore de passer un bon moment, mais que je n’ai rencontré personne de nouveau, rien fait de nouveau. Un soir, ça a été la fois de trop. J’ai convoqué une réunion au sommet, organisée pour l’occasion exceptionnelle dans un salon de thé en plein samedi après-midi. A l’ordre du jour : faire la liste de tout ce que l’on n’a jamais fait et que font « les gens » ailleurs qu’à Paris, histoire d’élargir un peu nos horizons et de casser la routine à laquelle on ne fait même plus attention et qui ne nous satisfait, soyons honnête, pas complètement.

Tout en haut de la liste est arrivée la soirée Bingo, et pour cela il fallait se rendre en « banlieue ». La banlieue, c'est « à portée de RER », la province, elle, commençant officiellement à portée de TER. C'est à se demander où se situent les Trains de Banlieue.

Nous avons découvert qu’il existait un agenda officiel des Lotos et qu’il suffisait de choisir une date pour nous laisser guider sur la route du changement, c’est-à-dire la route menant dans l’une des petites villes, parfois charmantes, parfois effrayantes, dans lesquelles l’association de foot ou des parents d’élèves organise un Loto et met en jeu des micro-ondes et des crêpières offertes par le supermarché local, dans le but de payer un voyage en Angleterre aux classes de 4ème du collègue. Hormis la difficulté que nous avons eu à distinguer le Loto du Bingo – si on a bien compris, on crie juste « Bingo » alors qu’on joue au Loto – ça a été un jeu d’enfant. Je vous passe les étapes qui nous ont amenées à nous travestir telles des adolescents dans Retour vers le Futur et j’avance directement à la soirée en question. Ce jour cataclysmique du ((J-366)-7)-18, à 23h19 précisément.

Après déjà plus de deux heures trente de jeu très studieux, nous commencions à bayer ostensiblement. Nous étions entourées d’un joyeux mélange de jeunes collégiens et de nombreuses têtes blanches, mais surtout d’habitués qui n’appréciaient pas beaucoup nos écarts à la discipline. A cette minute exactement, Jacky (de Jacky Animation, l’animateur dudit Loto et je vous promets, je n’en rajoute pas), a annoncé le 17.

Le 17. Mon carton était plein. Ah tiens, c’est de là que vient l’expression ?

J’avais mis un grain de maïs sur chaque numéro, mon carton était entièrement recouvert et personne n’avait dit « Bingo » depuis le début du dernier tirage. Quand ces informations sont arrivées à mon cerveau, tout mon sang a afflué dans ma tête, mes oreilles se sont mises à bourdonner et j’ai dit « BINGO ! » bien fort, en imitant les gagnants précédents, mais la voix tout de même un peu fébrile. Je déteste parler en public, même pour dire un seul mot. Sans quitter mon carton des yeux, complètement excitée d’avoir gagné mais également pétrifiée à l’idée que peut-être, j’avais pu faire une erreur et qu’alors ce serait la honte générale, j’ai entendu une vague de réactions parcourir la salle. Un mélange de déception, d’étonnement et de curiosité se rependait d'une table à l'autre comme une ola auditive. Le temps que l’animateur arrive jusqu’à moi pour contrôler le résultat, le murmure général était devenu un vrai brouhaha. Caro était rouge pivoine, sûrement autant que moi, tandis que Maroussia arborait plutôt un teint blafard. Elles essayaient de me dire quelque chose que je faisais semblant de comprendre en soulevant ostensiblement les sourcils, mais qui était en fait inaudible à cause du vacarme provenant des tables tout autour de nous. On devait faire une sacrée impression. J’avais un sourire incompressible sur les lèvres, incontrôlable, dicté à la fois par ma joie enfantine d’avoir gagné un gros lot « mystère » et par la gêne écolière de l’élève qui passe au tableau.

Il a tout vérifié. C’était bon. J’avais gagné.

En ce jour cataclysmique du ((J-366)-7)-18, sous les applaudissements d’une salle des fêtes comble de Seine-et-Marne et sous les regards ahuris de deux parisiennes égarées, j’ai gagné un tour du monde.

((J-366)-7)-17

Lorsque j'ai annoncé à mes parents que j'avais gagné ce tour du monde, ils ont bien entendu commencé par croire que c'était une blague. C'est normal, j'en aurais fait autant. Enfin, dans leur cas, cela a consisté à rire d'un air absent, à débarrasser la table du déjeuner, puis à passer un coup d'éponge sur la toile cirée, et enfin à quitter la pièce. Il a fallu que j'insiste un peu pour qu'ils prennent véritablement en compte l'information.

– Écoutez, c'est sérieux, j'ai réellement gagné un tour du monde d'un an. Tout est prévu : billets d'avion modifiables, budget hôtels, budget nourriture... ils fournissent même une carte du monde pour t'aider à réfléchir à ton itinéraire.

– Mais enfin Mariella, c'est un faux, c'est évident, a répondu ma mère, un peu agacée. Tu ne vas pas comme ça gagner un tour du monde ! Dans un Loto de campagne en plus ! Ça n'existe que dans les films ça, grandis un peu !

– C'est ce que je me suis dit aussi au début, ai-je répondu, mais il y a les coordonnées de l'organisme. Je les ai appelés, j'ai rendez-vous demain matin à Pyramides pour les rencontrer et pour qu'ils m'expliquent les formalités. Ça a l'air sérieux. Vraiment, vous devriez venir avec moi si vous avez des doutes.

Ma mère a rebondi en se tournant vers mon père :

– Ah tiens Patrice, tu te souviens la fille des Morin ? Elle est partie en Amérique du Sud avec des amies pour six mois au lieu de travailler l'an dernier. Eh bien, devine quoi ? Elle vient de leur ramener un péruvien !

– Oh oh oh... les pauvres ! Ça, ça va faire des petits enfants bizarres ! a sorti mon père du tac au tac, avec le rire du Père Noël, les bras posés sur son ventre à bière.

Le sujet était clos. Ils avaient déjà glissé sur autre chose.

En fait, j'étais allée directement à l'agence de voyage le matin même. J'étais bien trop curieuse et je voulais en avoir le cœur net avant d'en parler à mes parents. Ils ont tendance à être un peu sceptiques et surtout à se désintéresser rapidement de ce qui peut m'arriver. Du coup, j'étais ravie de pouvoir leur lâcher une bombe. Mais visiblement, j'avais encore sous-estimé leur flegme.

Le sponsor du Loto est une grosse agence de voyage qui veut se spécialiser dans les circuits sur mesure. A l'occasion du passage à l'an 2000, ils se sont dit que ce serait un bon coup de pub pour eux d'envoyer un client voyager pendant un an à leurs frais et de le suivre toute l'année au fur et à mesure. Ils voulaient une personne lambda, madame Tout-Le-Monde pour toucher un maximum de clients potentiels, que chacun se reconnaisse. C’est pour cela qu’ils avaient choisi ce Loto-là, précisément. La condition était que j'accepte de parler de mon voyage et que je leur envoie régulièrement des nouvelles de mon périple, comme un exemple grandeur nature de ce que pourraient vivre leurs clients, pour qu'ils puissent communiquer dessus d’une nouvelle manière. Le fonctionnement était assez simple : j'aurai des billets d'avion qui me permettront de voyager d'un pays à un autre. J'aurai également un budget hebdomadaire pour les « frais de vie », comprenant l'hébergement et la nourriture. Pour le programme, c'est quartier libre ! Ils me prévoient aussi un appareil photo numérique, le tout dernier Nikon qui est sorti cet été. Comme c'est la version pour les professionnels, je pourrai aller dans les régions tropicales avec, il pèse seulement 1 kg et la qualité des photos est super, 2,7 millions de pixels !

La seule contrepartie, c'est de leur envoyer régulièrement des lettres en racontant ce que je fais. Les e-mails, pour le moment, ce n'est pas très fiable, et internet n’est pas accessible facilement dans tous les pays. Alors ils préfèrent qu'on commence par des courriers. Puis à mon retour, on organisera une conférence avec un reportage photo. Ça me semblait plutôt honnête. Même si pour cela il faudra que j'apprenne à parler en public. Mais bon, j'aurai un an pour m'entraîner !

Hormis tout cela, il restait encore un « petit » point à régler. Je suis assistante dans une agence de location de voiture, en CDI, depuis un an. C'est confortable, cela me permet de payer mon studio, de sortir avec les filles, et de ne pas dépendre de mes parents. Ou tout du moins seulement pour la caution de mon bail. L'agence de voyage voulait que je parte le 1er janvier 2000, histoire de marquer le coup, c’est à dire environ un mois plus tard, et cela voulait dire quitter mon boulot, mon appartement, renoncer à tout cela et ne pas être sûre de retrouver une situation aussi bien quand je rentrerai. Je me demandais si mon patron serait d'accord pour me laisser partir aussi vite. Idem pour mon propriétaire. Ça faisait beaucoup de choses administratives à régler. Et si mes parents n'y mettaient pas un peu du leur pour me soutenir moralement, ça allait être compliqué.

Mais à ce moment-là, quitter tout cet environnement routinier, m'éloigner de la voûte parentale omniprésente, courir le monde en star du voyage, égérie d'une agence hyper à la pointe de la communication et faire figure d'originalité et d'exotisme (oui, rien que ça !), c'était un choix très facile à faire.

((J-366)-7)-15

En quelques jours, les choses s'étaient pas mal emballées. Mes parents avaient fini par accepter la réalité et intégrer que leur fille allait devenir une globe-trotteuse du jour au lendemain. Au départ, ils ont instinctivement été contre.

– Mais enfin, a commencé mon père, tu ne vas quand même pas abandonner ton travail et partir à l'autre bout du monde comme ça ? Tu as pensé à ta carrière ? À ton CV ? Tu crois que c'est comme ça qu'on s'est construit une vie d'honnêtes gens ?

Ma mère a surenchéri sur les dangers d'un voyage en solo, surtout pour une femme, ce à quoi je n'avais pas du tout pensé jusqu'alors, merci maman, et contre quoi je n'avais aucun argument.

Mes amies, elles, ont tout de suite été conquises. J'étais devenue en quelques heures la meilleure sitcom de l'année et la personne à suivre absolument. Certaines anciennes copines du lycée, prévenues par Caro-le-Ragot, m'ont même appelée pour savoir si c'était vrai.

J'avoue, je n'étais pas mécontente de ce petit effet starlette qui était parfaitement nouveau pour moi.

Du côté de la famille, tout a changé lorsque Gilles, mon oncle, est venu déjeuner à la maison et a fini par avoir vent de mon petit scoop personnel. Il est journaliste sportif et depuis qu'il a « fréquenté » les Bleus suite à la coupe du monde de foot, il jouit d’une petite aura dans la famille. Il l’entretient subtilement en abreuvant de cadeaux estampillés « Zidane » tous les représentants de la gent masculine aux Noëls et aux anniversaires. Quand il s'en est mêlé, donc, on a eu droit à un tout autre avis sur la question de mon possible voyage.

– Mais c'est dingue cette histoire ! Tu dois être fière ! Et tes parents aussi ! Pas vrai Bernadette ? Ta fille va être une vraie star !

– Comment ça une star, Gilles ? Elle va partir je-ne-sais-où en vacances pendant un an plutôt que de s'occuper de se dégoter un mari en France ou tout simplement de reprendre des études pour se trouver un meilleur boulot ! De quoi veux-tu que je sois fière ?

– C'est pas possible d'entendre des choses pareilles ! a grogné Gilles en essuyant son couteau à viande sur son tablier. Tu te rends compte de la chance qu'elle a ? Elle va découvrir des cultures nouvelles, des paysages fantastiques, elle va rencontrer des gens hors du commun et elle va apprendre plein de choses ! Beaucoup plus que ce que vous ferez dans toute votre vie ! C'est une occasion unique !

– Une occasion unique de se faire poignarder dans un souk ou de se faire échanger contre un troupeau de chèvres oui ! a coupé mon père, toujours dans la finesse, en baissant son journal.

– Et pourquoi pas de se faire engrosser par un péruvien comme la fille des Morin ! a complété ma mère, un petit air dégouté sur le visage.

– Hé ! Je suis là, vous savez ! ai-je essayé de protester. En vain.

– Vous êtes ridicules tous les deux, a repris mon oncle. Vous réagissez comme deux vieux rétrogrades qui ont peur que leur enfant réussisse mieux sa vie qu'eux. Regardez-la, votre Mariella, elle a 26 ans et c'est le meilleur âge pour partir apprendre des choses loin de ses parents qui la couvent ! Et puis Paris, franchement... il est temps d'aller voir ailleurs. Bernadette, toi qui adores Nicolas Hulot, tu n'as pas envie d'avoir un explorateur dans la famille ? Et toi Patrice, Ushuaïa, ce n’est pas que derrière un écran. Elle peut le vivre en vrai tout ça ! Et tous frais payés ! De quoi pouvez-vous bien vous plaindre ?

Ça les a scotchés.

Ils se sont regardés, un peu interdits, sans dire un mot. Gilles, se tournant vers moi, a mis les deux mains sur mes épaules, m'a regardé bien droit dans les yeux – j'étais aussi mal à l'aise que devant un mauvais épisode de Strip-tease – et il a dit :

– Tu as un rôle extrêmement important, Ma. Tu vas être l'aventurière de la famille. Quand tu reviendras tu seras un vrai sage, tu parleras 10 langues et tu auras mangé plein de choses étranges que tu n'imaginais même pas comestibles. Tu vas aller en Afrique dans des tribus sauvages, avec des types en pagne et des femmes trouées de partout, en Australie dans les déserts où ils ont tourné ces films d'horreur flippants, en Russie picoler avec des marins soviétiques complètement beurrés, tu vas adorer ! En Amazonie manger de la tortue et te baigner dans l'eau qui grouille de sangsues et de serpents d'eau. Et puis dans ces pays où il fait nuit 20 heures par jour, tu sais ? Et c'est à toi qu'on pourra demander des idées de voyage ! Il faut que tu partes ! Ne les écoute pas ! Et fais-toi tatouer !

Ça m'a mis les jetons.

J’ai dégluti et j’ai bredouillé « Amen. » en m’inventant un sourire.

Il était tout excité. Il s'est mis à chercher partout le vieil Atlas de mon père avec les photos de paysages jaunies, sa collection de Géo avec les pays où il avait toujours dit qu’il irait, il m'a sorti ses pires anecdotes de voyages et les lieux complètement impraticables où lui-même irait « s'il en avait ». Petit palmarès :

- le cratère ultra irrespirable d'un volcan en Russie

- une île au Japon qui a été abandonnée car plein de légendes étranges circulent sur la population qui est morte d'un coup sans explication

- un archipel en Nouvelle-Zélande où tous les animaux sont venimeux. Tous.

- une ville en Chine où on mange un « œuf de cent ans », qui a passé, comme son nom l’indique, un siècle dans le sable et qui est désormais vert translucide... beuuuurk

- Tchernobyl (rien que ça)

- une île complètement perdue à mi-chemin exactement entre l’Amérique du sud et l'Australie. Autant dire, au milieu de rien, qui devrait visiblement bientôt disparaître dans l’océan et où il faut se rendre avant que plus aucun avion ne puisse s’y poser.

J'en oublie parce qu’à un moment, mon cerveau a refusé de continuer à écouter. Ce n'est pas du tout comme ça que j'avais envisagé le tour du monde. Moi je pensais visiter des Musées, rencontrer des mecs mignons dans des auberges de jeunesse, faire le tour des bars de plage avec une petite ombrelle dans mon verre à cocktail, aller de la salle de massage des hôtels de luxe à la piscine à débordement au bord de la plage. La vie quoi. Le tour du monde.

Pas ça.

Et c'est là que j'ai compris : c'était ça que les gens allaient attendre de moi ? L'aventure, les anecdotes improbables sur la fois où j'ai rencontré des aborigènes qui m'ont sauvée des griffes d'une meute de loups sauvages au milieu du désert de Gobi ? Le récit de la traversée de la cordillère des Andes en vélo ? Et il se passerait quoi en rentrant si je racontais à Gilles que j'avais passé un an à tester les différents goûts du Big Mac dans tous les pays ? Ça me donnait le vertige.

De leur côté, petit à petit, mes parents ont fini par voir la folie romantique de cette aventure. Les arguments d’oncle Gilles ont dû toucher juste, car après son départ, ma mère et mon père ont commencé à timidement glisser des remarques positives, à ouvertement acquiescer lorsque les gens étaient enthousiastes, puis enfin à être complètement emballés. Malheureusement pour moi, je n'étais pas du tout habituée ! Jusque-là, ils avaient plutôt tendance à ignorer royalement ce qui pouvait me concerner, hormis évidement ma santé, mes discutables conquêtes amoureuses et mon manque d'ambition professionnelle. « Fais attention à ce que tu manges » avec un froncement de sourcils, « tsss tsss tsss » accompagné d’un hochement de tête et de lèvres pincées, et « ton frère, lui... » les bras croisés sur la poitrine, étant leurs trois remarques préférées.

Jusqu'à ce jour-là, en dehors de ces sujets et à part pour me donner un avis vaguement négatif, ils me laissaient relativement tranquille. Je nourris de manière parfaitement autonome leur déception de ne pas avoir engendré un second enfant aussi exceptionnel que le premier, Bastien.

Je n’ai pas encore parlé de lui ? J’y viendrai. S'il le faut.

En tous cas, du jour au lendemain, grâce à l'intervention de Gilles, les voilà qui brandissaient avec fierté à tout va que leur « petite fille va parcourir le monde ! » avec un sourire rêveur jusqu'aux oreilles.

Chaque coup de fil était dès lors devenu l’occasion pour ma mère, quel que soit l’interlocuteur, de rappeler que j’avais une chance inouïe et que j'allais pouvoir vivre une expérience unique, « Peut-être même devenir célèbre ! ». Mon père me couvait désormais de regards envieux et attendris et je l’entendais parfois murmurer dans son coin « comme Cousteau ! ». Trop mignon.

Les voir aussi enthousiastes était assez désarmant. Je découvrais la place du chouchou, j’avais l’impression de pouvoir faire n’importe quoi, ils l’auraient encouragé. C’en était presque angoissant.

((J-366)-7)-14

Ce jour-là, c’était le grand jour.

En arrivant au travail, j’allais annoncer à mon patron que je démissionnais pour partir faire un tour du monde. Je m'étais entraînée dans ma salle de bain, j’avais recommencé cinq fois pour que mon discours soit bien fluide et pour éviter un maximum de trembloter ou de bégayer. J'étais prête, armée, remontée pour l'affronter, avec une réponse préparée pour chaque argument qu'il m'opposerait.

*****

Incroyable.

J’avais eu le temps de dire « Monsieur Roulain, je dois vous parler ».

Dès que j'ai commencé ma tirade, il m’a dit :

– Mais oui Mariella, je suis au courant, votre mère m'a appelé ! C’est extraordinaire ce qui vous arrive, vous avez une sacrée chance ! Ne vous inquiétez pas, je me suis occupé de tout. Ça tombe très bien, une de mes nièces a besoin de travail en ce moment, votre poste lui conviendra tout à fait. Je pense que vous avez beaucoup de choses à organiser avant votre envol ! Alors ne traînez pas ! Je vous libère !

Profitez-en !

Vingt minutes plus tard, j’étais sur le trottoir avec un carton contenant ma plante, mon tapis de souris en imitation emmental, les photos des copines que j’avais accrochées à côté de mon ordinateur, la réserve de gâteaux secrète de mon tiroir, une trousse de toilette de voyage avec le logo de mon entreprise imprimé dessus, et la promesse faite de les inviter tous à ma « soirée de départ ».

Et voilà, comme ça, d'un coup, j’étais dehors.

Libre. Et je ne pouvais pas m'empêcher de penser : Remplacée .

((J-366)-7)-13

Cette nuit-là, j’ai rêvé que je disparaissais. Plus exactement, j’étais devenue transparente. Tout le monde était là, ma famille, mes amis, d’autres personnes que je ne reconnaissais pas, mais eux ne me voyaient pas. Plutôt que d’être paniquée, j’étais très à l’aise, car je pouvais m’asseoir où je voulais, aller où je voulais, personne ne pouvait rien y redire, j’étais libre. C’était super.

((J-366)-7)-12

En quelques jours, je me suis grandement habituée à ce nouveau statut de star familiale. Je l’avais souvent espéré en secret. Je fanfaronnais ostensiblement devant mes cousines surdiplômées qui rêveraient de faire pareil mais ne feraient jamais un break dans leur carrière. Loin de leur mec, en plus. Je marchais dans la rue en me tenant droite, l’air affairée, le menton haut, en quête de petits gadgets pratiques pour une future globe-trotteuse. Et soudain, les choses m’ont complètement échappé.

Pleine de confiance en moi et du sentiment de prendre enfin ma vie en main, ce soir-là, je suis rentrée chez moi avec la ferme intention de faire l’inventaire de mon placard de cuisine et de manger tout ce que je gardais pour une bonne occasion depuis trop longtemps. J’ai ouvert la porte et ai trouvé ma mère, dans mon appartement, avec mon cousin. L’une un mètre à la main, l’autre en train de reformer des cartons aplatis.

– Bienvenue ! leur dis-je avec un maximum d'ironie, clairement surprise de les découvrir chez moi. Mais je vous en prie, asseyez-vous !

– Ah ! Mon lapin, te voilà ! Pourquoi rentres-tu si tard ?

– Eh bien, c’est que je ne savais pas que quelqu’un m’attendait.

Enfin, c’est une image, vu que vous n'êtes pas à proprement parler sur le pas de la porte…

– Oui, j’ai pris ton trousseau de secours, Olivier voulait prendre des mesures.

– Mais parfaitement. Et… Pour quelle raison au juste ?

– Mais, tu sais bien ! Il reprend ton appartement !

– PARDON ???

Sacrée mère, tout de même. Non contente d’avoir appelé mon patron derrière mon dos il y a deux jours pour lui annoncer mon départ et négocier mon préavis à ma place, la voilà qui relouait mon appartement et faisait mes cartons ! J’étais en plein cauchemar.

– Mais enfin, je t’en ai parlé ! Non ? a-t-elle lancé, dos tourné, en ayant repris le cours de ses mesures pour le-dit Olivier, celui-là-même qui n’avait toujours pas osé esquisser un mouvement depuis que j’avais fait irruption dans leur petite soirée privée, tétanisé comme le poulpe qu’il est.

– Et bien ne vous gênez surtout pas pour moi ! continuais-je avec la même ironie, et sentant le ton et ma pression arterielle monter dangereusement. Tu veux peut-être que je lui laisse aussi mes sous-vêtements et ma brosse à dents ?

Aucune réaction du poulpe, immobile comme la pierre.

– Roooh mais qu’est-ce qui te prend, Mariella ? a repris ma mère. Tu n’es jamais contente ! Je t’aide à tout organiser pour partir, je te mâche le travail, et toi, tu te plains encore ! Tu sais comme c’est compliqué de régler un déménagement dans l’urgence ? Tu crois que ton propriétaire va t’offrir comme ça ton préavis ? Et puis pour Olivier, ce n’est pas facile de trouver un appartement en ce moment, ça coûte cher ! C’était la solution idéale ! Tu pourrais être moins égoïste quand même !

– Mais enfin maman, tu ne crois pas que tu aurais au moins pu me prévenir ? C’est quoi le projet ? Je ne suis pas encore partie mais je ne suis déjà plus là, en fait ?

Ma mère a juste pincé les lèvres en silence. Moi, j’avais l’aplomb d’une enfant de 6 ans qui fait une crise pour attirer l'attention, mais avec la pleine conscience de devenir incontrôlable. Dans le silence pesant, j’ai attendu qu’Olivier donne un signe de vie. Il a ouvert la bouche, puis l'a refermée, sans rien avoir dit.

J’ai fait demi-tour en claquant la porte.

Il va sans dire que ma mère n’a pas pris la peine de me poursuivre sur fond musical de comédie romantique. Il ne pleuvait pas dehors, ne s’ensuivi pas un dialogue plein de bons sentiments à bâtons rompus sur la douleur de voir sa petite fille lui échapper à l’autre bout du monde, ni un couplet sur mon vertige de voir toute ma vie disparaître en quelques jours pour partir loin, seule, en milieu hostile qui plus est. Au lieu de ça, je me suis retrouvée sur un trottoir, pétrifiée et gênant les passants qui me contournaient en grognant. De rage, j’ai marché tout droit, énervée comme une gosse, désemparée de voir que je me mettais encore dans un état pareil à mon âge.

Je devais me rendre à l’évidence. Plutôt que d'être totalement heureuse de mon sort, j'avais avant tout le sentiment d'être remplacée.

Parce que oui, c’est vrai, j'étais visiblement la seule personne à ne pas être à 100% convaincue que tout ceci était une bonne idée. Je ne comprenais pas ce qui clochait mais je me sentais toujours obligée de surjouer un peu, d’afficher le niveau d’enthousiasme que les gens attendaient de voir sur mon visage. Il y avait quelque chose qui coinçait, un doute lancinant qui restait bloqué dans ma gorge et que je sentais à chaque fois que je me forçais à sourire et à répondre aux questions de ceux que je croisais. Je ne l’avais pas demandé, ce voyage, je n’y avais jamais réfléchi. Je voulais casser la routine, ça oui. Mais tout quitter, être le centre de l’attention, des espoirs de mes parents, faire une conférence en rentrant, c’était trop ! Jamais je n’aurais choisi ça volontairement.

Et puis une conférence, rien que ça ! Moi ! Moi, qui étais malade à l’idée de faire un exposé à l’école, qui détestais les voyages scolaires à l’étranger et les correspondants, moi qui transpire à la simple idée qu’il va falloir que je réenregistre la messagerie vocale du bureau pour annoncer les horaires d’été. Quelle blague ! Maintenant qu’il n’était plus question de faire marche arrière, toutes les difficultés m’apparaissaient plus distinctement. Et être la seule à les voir me rendait folle.

((J-366)-7)-11

L'agence de voyage m'a appelée quelques jours plus tard pour me dire qu’il fallait que je leur transmette mon itinéraire de tour du monde : la liste des pays par lesquels je voudrais passer ainsi qu’une ville par pays. Ça leur permettrait de me faire parvenir régulièrement des courriers à une adresse sûre et de faire un passage de luxe chez leurs partenaires pour en faire la publicité.

L'itinéraire, c'était plutôt une bonne idée, car cela me forçait à organiser un peu les choses dans ma tête, à coucher tout cela sur le papier. Organiser m’aiderait aussi à déstresser, à me concentrer sur des questions concrètes au lieu d’imaginer tout ce que l’on pourrait dire de moi ou ce qui pourrait m’arriver.

J'ai commencé à faire la liste des choses hors du commun que j’avais envie de faire pendant cette année. On a l’impression que c’est facile, mais en réalité, la liste se tarit assez vite, et surtout on se met à énumérer des banalités à pleurer :

- Boire une noix de coco à la paille plantée directement dans la noix

- Nager avec des dauphins

- Ne pas mettre de pantalon pendant un an

- Voir des éléphants, des koalas, des kangourous, des kiwis !

- Acheter une paire de chaussures dans chaque pays pour avoir un placard comme dans Sex and the City !

- Tester tous les cocktails locaux et rapporter un livre de recettes

- Voir l’intérieur d’une pyramide en vrai et marcher le long d’un couloir avec une torche à la main

- Voir une aurore boréale

- Dormir dans un arbre

- Dormir sous un tipi

- Dormir à la belle étoile

- Dormir dans un igloo

Je vais passer mon temps à dormir…

Ensuite, quand j’ai été à court d’idée, j’ai commencé une autre liste : ce que j’aimerais faire, tout court, rien à voir avec le tour du monde.

Et là il s’est passé un truc étrange : c’était beaucoup plus facile.

- Aller pêcher avec un vrai pêcheur (qui aurait une casquette), rapporter du poisson et le manger ultra frais, au bord de la mer (j’adoooooooore le poisson)

- Apprendre à conduire un scooter

- Guider des moutons à travers champs avec un bâton

- Faire un repas de noël, avec plein d’amis à table et une grande cheminée, tout le monde avec le même pull en laine ridicule

- Plus ou moins la même chose, version été, avec un barbecue à la place de la cheminée et sans le pull en laine et des bougies anti-moustique sur la table

- Faire les magasins et avoir des sacs de courses plein les bras

- Aller lire à la terrasse d’un café, sans laisser refroidir le café

- Visiter un aquarium et rester des heures assises à la meilleure place devant le bassin des lamentins

- Aller à un concert et arriver tôt pour être la première dans la file

- Prendre l’avion seule

- Regarder le coucher du soleil avec un verre de rosé, en bonne compagnie

- Manger du homard

- Voir une étoile de mer vivante

- …

Je me suis arrêtée là parce que j’avais compris que ça n’avait pas de fin. J’avais beaucoup plus envie de faire ces choses-là que celles de la première liste. Ce n’était pas incompatible avec un tour du monde, mais en tous cas ce ne serait pas ce que tout le monde imaginait autour de moi. Tous ces préparatifs m’avaient empêché de réfléchir à ce que je voudrais faire, une fois là-bas. Et une fois où, d’ailleurs ? Ça, c’est encore la grande question à l'heure où j’écris.

((J-366)-7)-7

Le lendemain, j'ai appelé Jambon. Enfin, Charlotte. Jambon est ma meilleure amie d'enfance. Je précise d'enfance parce qu'elle me connaît depuis toujours. On imagine que quand on sera vieilles, on habitera toutes les deux dans une colocation pour grand-mères, et on fera des blagues aux voisins. On sera à la campagne, comme quand on partait ensemble les étés en colonie avec la Mairie. Mes parents ne l'ont jamais su mais c'étaient les meilleures vacances de ma vie. Mieux que le ski, les visites de capitales ou les parcs d'attraction. La campagne avec Jambon, à fureter dans les bois, à faire des cabanes et à lancer des pommes de pin sur les lapins, c'était la meilleure période de l'année. Même quand on passait la matinée sous la tente à écouter la pluie tambouriner au-dessus de nos têtes, quand on attendait que ça s'améliore pour pouvoir partir jouer dehors.

C'est Jambon, on sait qu'on est là l'une pour l'autre, on n'a pas besoin de se le dire, et on s'appelle quand on veut. On sait que l'autre répondra, quelle que soit la durée du silence.

On l'appelle Jambon parce qu'elle s'appelle Charlotte Deport. Charlotte de Porc... jambon de porc... comme la pub... Bon, c'est vrai, on était jeunes. Mais c'est resté.

J'ai appelé Jambon, dans le gros moment de doute qui a suivi la rédaction de la fameuse liste.

– Sérieusement, tu trouves ça dingue si je te dis que j'e n’ai plus envie de partir ?

– En fait, non, ça ne m’étonnerait pas totalement. Ma, franchement, avec tout ce que tu me racontes depuis deux semaines, j'ai l'impression que tu n'as jamais eu complètement envie de partir.

Après, est-ce que ça veut dire que tu ne dois pas partir ? Ça, c'est autre chose.

– Je suis perdue là.

– Ben, c'est simple. Au début, tu étais super emballée, ensuite tes parents s'y sont mis et tu as commencé à stresser, et maintenant tu ne veux plus y aller parce que tout devient compliqué. Tu flippes, c'est tout. C'est justement là qu'il ne faut pas faire marche arrière !

Ça m’embêterait de citer ton père mais… c’est comme un mariage, un peu !

– Très drôle ! Non mais ce n’est pas tout à fait ça. Enfin, oui, c'est vrai, je stresse un peu.

– Beaucoup.

– Ok, beaucoup ! Mais ce n’est pas ça que je veux dire. Ce n'est pas que j'ai peur d'y aller, c'est que ça m'énerve que tout le monde s'en mêle. Si ça veut dire être suivie à la trace et ne pas pouvoir faire ce que je veux, je ne vois pas l'intérêt.

– Attends Ma, tu le savais depuis le début qu'on te suivrait à la trace ! C'est justement pour ça qu'ils t'envoient. Tu stresses à cause de la conférence du retour, c'est ça ?

– Jambon, sérieux, il faut que tu m'écoutes. Je ne te parle pas de ce qui me fait peur, mais de ce que je viens de comprendre. J'aurais bien envie de partir mais pas dans ces conditions-là.

– C'est-à-dire ?

– Je n'ai pas envie de jouer à l'aventurière qui va apprendre la danse de la pluie dans les tribus en pagne ! Je ne veux pas partir pour me faire tatouer « WC » en hindou sur la fesse et dire à tout le monde que c'est un message de paix. Et franchement, il faut arrêter avec les traditions culinaires locales douteuses.

– Tu viens de faire la liste de tout ce que j'aimerais faire si je pouvais être à ta place !

– Tu as envie de choper la dysenterie au Congo toi ?

– Merci les clichés !

– Non mais sérieusement, la version Nicolas Hulot de mon oncle, ça te donne envie à toi ?

– En partie oui... Si on m'offrait un tour du monde comme ça, je quitterais tout et j'irais sans réfléchir. C'est sûr. Après, si le voyage humanitaire et l’ethnologie ne t'intéressent pas, qu'est-ce qui t'empêche de faire ce dont tu as envie à la place ?

– Tu rigoles ! Je ne pourrais jamais !

– Pourquoi ? Cite-moi une personne qui t'empêcherait de partir sous prétexte que tes choix ne sont pas les bons.

– Bah...

C’était une très bonne question. Ça m'a fait un choc. Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas tout simplement partir et faire à ma manière ? Qui, spécifiquement, m'en voudrait de faire mon voyage comme j'en avais envie ? Impossible de citer un nom. J’ai commencé à voir les choses complètement différemment. D’un seul coup, c’est comme si la foule de voyeurs autour de moi avait disparu.

– Merci Jambon, tu es la meilleure !

– A ta disposition, Ma ! Et si tu ne veux toujours pas partir, surtout tu m'appelles, hein ! Tu gardes Banjo, et moi je pars à ta place !

Banjo c'est son chien. C'est le meilleur chien de la terre, évidemment.

C'est suite à cette conversation que je me suis mise à planifier concrètement mon voyage, à me poser les vraies questions : Qu'est-ce que j'avais envie de faire ? Où est-ce que je voulais aller ? Sans barrière.

((J-366)-7)-6

Pendant quelques jours, je me suis enfermée pour réfléchir à comment j'allais organiser mon année. Tout le monde m’avait donné son avis sans que je le demande, j’avais gardé quelques idées et j’avais souri poliment en réponse aux plus communes ou aux moins intéressantes. Ça allait des conseils de lieux touristiques bas de gamme aux listes d'expériences complètement irréalistes. Mais dans le tas, il y avait des choses qui pouvaient être intéressantes. Et puis il y en avait d’autres qui confirmaient que j’allais être une vraie déception pour certains. J’ai joué le même coup que ma copine Mélanie qui a eu un bébé l’an dernier. Tout le monde donnait ses idées de prénoms préférés, et particulièrement les prénoms « interdits ! ». Au final, elle a distillé de fausses informations tout le long de sa grossesse et elle a scotché tout le monde quand elle a annoncé qu’elle l’appelait... Enguerrand. Improbable. Ça a fait un sacré foin. J'ai fait pareil, j'ai brouillé les pistes, j'ai hoché la tête à tout ce que l'on me disait sans jamais donner mon avis, et j'ai laissé planer le mystère.

Du coup, comme je répondais vaguement à toutes les questions, et que je sortais des idées au hasard de temps en temps pour amuser la galerie, mes parents se sont mis à mal interpréter la situation et à croire que je ne savais pas du tout ce que je voulais faire. En réalité, j’avais pris la carte donnée par l'agence et j’avais sélectionné les pays qui me donnaient envie. D’abord l’Europe, histoire de m’habituer un peu à partir de France, avec le Danemark pour le poisson, la République Tchèque pour voir Prague en hiver, et un petit tour en Estonie pour leur super spécialité locale de hareng séché. Ensuite la Russie évidement, puis le Japon pour aller voir le marché aux poissons de Tokyo et manger des sushis à 5h du matin. Un village en Chine pour voir les rizières et la culture du thé et j’évite Bali, le Vietnam et le Cambodge histoire de ne pas faire comme tout le monde. Si possible, j'aimerais rejoindre Singapour en bateau, puis direction l’Australie pour voir des kangourous et faire du surf à Sydney ou à Melbourne. Et puis c’est là-bas qu’a été tourné Hartley Cœurs à Vifs quand même! Un petit saut en Nouvelle Zélande pour voir des koalas et des kiwis, puis direction Madagascar. Après les randos de rigueur, je me fais un safari au Kenya, je remonte le Nil en bateau et je visite les pyramides et zou ! Je m'envole vers l'Amérique latine. Un petit tour à Rio et Copacabana pour m’occuper de ces fameuses noix de coco à la paille, je remonte par l’Amazonie et je vais en Guyane, puis visite des temples Mayas. De là, Californie (Universal Studio, plages de Malibu, Las Vegas), je loue une voiture et je traverse tout : Grand Canyon, Louisiane, et je finis à New York pour Halloween et Thanksgiving. Enfin, Noël à Montréal et je rentre en France tranquille pour le 31.

Il y a une semaine, donc, tout était bien ficelé dans ma tête. Il restait quelques histoires de timing, regarder les vaccins, vérifier les périodes de mousson, les saisons... mais ça prenait forme ! Je commençais à m’y voir !

((J-366)-7)-3

A la fin de la semaine, ça allait être mon pot de départ. Mes parents étaient tout contents d'organiser quelque chose et de pouvoir inviter leurs amis (« ce sera un peu comme si tu te mariais enfin, finalement ! ») et de mon côté j'allais en profiter pour mesurer ma cote de popularité. J'avais invité toute ma famille, mes amies, mes copines, ainsi que mes connaissances un peu plus lointaines auprès desquelles je saisissais l'occasion de briller une fois pour toutes. Mes parents avaient décidé d'organiser ça dans un restaurant dans le 7eme arrondissement, très guindé mais tout de même relativement chaleureux. Mon père connaît le patron et du coup il se sent toujours un peu chez lui.