Entre-temps - Anne Le Roy - E-Book

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Anne Le Roy

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Beschreibung

Une femme, dévastée par l'absence de son mari, trouve refuge dans une quête étrange...

Liberté Guillaume, écrivain public à Hennebont se voit déstabilisée dans son quotidien par l’attente du retour de son lointain mari. Elle se mesure à l’ennui et l’inconfort d’une situation imposée. Focalisée sur l’absence de son époux, elle se cherche des élans créateurs. L’amoureuse contrariée évoluera dans son Entre-temps ballotée par ses certitudes et ses doutes. Comment va-t-elle finalement appréhender sa solitude malgré un entourage très présent ? Va-t-elle se révéler à elle-même lors d’une rencontre troublante ? La quête d’un ouvrage mystérieux pourrait en être la clef. Dans son Entre-temps, Liberté cheminera sur des voies périlleuses.

Un roman psychologique au suspense subtil.

EXTRAIT

Novembre pleure sur le clocher de la basilique Notre-Dame-de-Paradis et arrose les chrysanthèmes rouges, jaunes et cuivrés, bordés de bruyère qui fleurissent le puits ferré du quartier du centre-ville d’Hennebont.
Les vêpres ont attiré une foule vers l’église. De sublimes reliques, des morceaux de crâne de Saint-Matthieu, des larmes de la Vierge, un bout de la couronne d'épines du Christ rapportée par Saint Louis, ont été exposées à la sacristie, à l’occasion, qui l’ont fort intriguée. Elle a participé aux commémorations.
Mais aujourd’hui, dimanche 1er novembre, elle demeure discrète à prier ses défunts en serrant fort une croix achetée lors d’un voyage à Moscou. Elle s’attarde dans l’enceinte de son appartement pendant l’entretien de sa chevelure longue aux pointes naturellement ondulées. Maintenue chez elle, un mari absent voilà huit jours, elle espère un appel avant midi.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Anne Le Roy, née en 1972 à Hennebont, a obtenu un DEA en Culture et Société dans la CEI et en Europe orientale. D’abord professeur de français en Russie, elle a ensuite suivi un long parcours dans le milieu sociopro-fessionnel, puis s’est immiscée dans le monde médical pour enfin travailler comme formatrice en Français Langue Étrangère. Une autre histoire en parallèle. Celle de l’écriture et de ses outils, les mots, qu’elle travaille avec ardeur...
Entre-temps est son premier roman.

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Seitenzahl: 313

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

Volume du 18e siècle6

« Bête à deux dos »21

Chagrin d’aujourd’hui37

Étonnante apparence50

Autour de ses phalanges63

Prisonnière de ses envies77

En embrassant sa croix91

Rosa-Bertrande105

Petite croix gravée120

Barbe naissante et regard bleu134

Artiste et demi-frère147

Roses blanches162

Nouvelles intentions178

Voyage d’Anacharsis…192

Joli dos griffé206

Dans la même collection215

Résumé

Liberté Guillaume, écrivain public à Hennebont se voit déstabilisée dans son quotidien par l’attente du retour de son lointain mari. Elle se mesure à l’ennui et l’inconfort d’une situation imposée. Focalisée sur l’absence de son époux, elle se cherche des élans créateurs. L’amoureuse contrariée évoluera dans son Entre-temps ballotée par ses certitudes et ses doutes. Comment va-t-elle finalement appréhender sa solitude malgré un entourage très présent ? Va-t-elle se révéler à elle-même lors d’une rencontre troublante ? La quête d’un ouvrage mystérieux pourrait en être la clef. Dans son Entre-temps, Liberté cheminera sur des voies périlleuses.

Anne Le Roy, née en 1972 à Hennebont, a obtenu un DEA en Culture et Société dans la CEI et en Europe orientale. D’abord professeur de français en Russie, elle a ensuite suivi un long parcours dans le milieu socioprofessionnel, puis s’est immiscée dans le monde médical pour enfin travailler comme formatrice en Français Langue Étrangère. Une autre histoire en parallèle. Celle de l’écriture et de ses outils, les mots, qu’elle travaille avec ardeur…

Entre-temps est son premier roman.

Anne Le Roy

Entre-temps

Roman

ISBN : 978-2-37873-025-3

Collection Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal février 2018

©couverture Ex Aequo

©2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Volume du 18e siècle

Novembre pleure sur le clocher de la basilique Notre-Dame-de-Paradis et arrose les chrysanthèmes rouges, jaunes et cuivrés, bordés de bruyère qui fleurissent le puits ferré du quartier du centre-ville d’Hennebont.

Les vêpres ont attiré une foule vers l’église. De sublimes reliques, des morceaux de crâne de Saint-Matthieu, des larmes de la Vierge, un bout de la couronne d'épines du Christ rapportée par Saint Louis, ont été exposées à la sacristie, à l’occasion, qui l’ont fort intriguée. Elle a participé aux commémorations.

Mais aujourd’hui,dimanche 1er novembre, elle demeure discrète à prier ses défunts en serrant fort une croix achetée lors d’un voyage à Moscou. Elle s’attarde dans l’enceinte de son appartement pendant l’entretien de sa chevelure longue aux pointes naturellement ondulées. Maintenue chez elle, un mari absent voilà huit jours, elle espère un appel avant midi.

Comme chaque début de mois, elle ne déroge pas à la règle et elle prend soin de son abondante crinière brune qu’elle tend à vouloir éclaircir. Elle revoit Jean, le médiateur du patrimoine et entend encore les volcaniques explications sur les reliques, qui ont juré un tant soit peu avec la solennité du lieu. Ce passionné d’histoire tient aussi une boutique de livres sur la place Joffre. Les occasions ordonnées négligemment mettent à peine en évidence les exquises reliures, sur ses étagères, qui penchent sous le poids des trésors dont souvent il mésestime la valeur. A côté de recueils remarquables, se mêlent tout un tas d’ouvrages peu onéreux, que viennent chiner de rares fanatiques connaisseurs d’encyclopédies, d’atlas et d’écrits scientifiques du siècle dernier. Pour attirer les badauds, sa vitrine est emplie de bandes-dessinées et de romans de science-fiction contemporains qu’il vend à très bas prix.

Une fois par mois, donc, il est d’usage pour elle, Liberté Guillaume, jeune dame très coquette, d’appliquer sur ses cheveux une mixture préparée par ses soins. Une coloration à faire poser d’interminables heures. Temps qu’elle met à profit pour régler des dossiers en cours. Elle pense aussi aux changements dans son agence d’écrivain public, provoqués par les travaux de réaménagement. Elle rouvre les bureaux mardi. Avec le plaisir de travailler en de nouveaux locaux, elle devra s’acquitter de factures. Elle doit désormais justement rétribuer son architecte d’intérieur et ami. « De l’argent dépensé plutôt adroitement », estime-t-elle.

Les murs de cette agence lui sont acquis, ainsi que l’appartement sur deux étages qui la surplombe. Un hôtel particulier qui lui vient d’une grand-tante généreuse. La sœur de sa grand-mère paternelle, sans descendance, lui a légué trois niveaux à entretenir et à vivre ! Liberté a hérité de biens immobiliers. Certes. Ce qui lui tient le plus à cœur cependant, est sa collection de livres rares et anciens provenant de la bibliothèque de son père, un antiquaire qui, de son vivant, a su faire de merveilleuses affaires, lui relieur et grand expert dans son domaine. Liberté Guillaume, en entrant dans le salon envahi par un immense canapé d’angle bruni par l’âge, redécouvre ses livres parfaitement rangés derrière la vitre de son meuble qui crie de modernité. Cette pointe de neuf ne choque pas. Elle allie l’antique et le contemporain très habilement. Tout comme elle sait mettre en valeur le Codex Seraphinianus de l’artiste et architecte italien Luigi Serafini publié en deux volumes pour la première fois en 1981. Aussi, est-elle consciente de détenir de la poussière d’or avec le Codex mexicain Selden. Et la proche sortie de la copie de l’énigmatique manuscrit de Voynich est attendue dans les mois à venir. Elle guette.

En revanche, c’est un petit vide, qui la surprend toujours. Un vacuum sous-marin : Il lui manque le deuxième tome de la première édition de 1788, d’une collection de livres de voyage écrits par l’Abbé Barthélémy. Il s’agit très exactement du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce dans le milieu du quatrième siècle avant l’ère vulgaire, en 4 tomes avec de surcroît, un recueil de cartes et de planches. La Grèce ancienne passionne l’écrivain public. Les ouvrages sont jaunis et fragiles et surtout elle est à la recherche active, alors qu’elle s’accorde du temps, de ce fameux second tome absent.

Pour l’instant, elle n’a pas été au bout de son projet : « se sentir bien ». Et Liberté parvient difficilement à concevoir d’autres plans, même pour la journée en cours. Sa teinture la doterait-elle d’une force pour lutter contre ses angoisses, son néant ?

Calme et à la fois toujours inquiète, elle parvient à se munir de toutes les armes pour gérer ses fatigues et brèves détresses. Elle se pouponne et se relaxe, coiffée par un masque épais préparé avec concentration par ses mains délicates, pour un bien être intérieur, une apparence fraîche et heureuse afin de pouvoir affronter les autres.

Ce matin, comme chaque matin, elle parvient admirablement, avec flegme certes, mais tout de même, à se mettre en condition de travail. Assurée que l’affichage de son poids sur le pèse-personne n’a rien d’affolant, garantie que sa réserve de fleurs d’hibiscus est suffisante pour la prochaine séance de teinture auburn, elle déambule dans sa cuisine pour dresser une table accueillante avec une théière de rooibos et des gressins de sésame dont sa mère raffole. Elle ne devrait pas tarder, Margot, sa mère. Ainsi que la conversation qu’elle redoute. Un murmure franchit la porte d’entrée :

— Ma fille chérie…

Le téléphone sonne au moment de l’arrivée de Margot. Il est bientôt onze heures. Liberté sourit devinant de loin la voix de Thomas qui s’annonce.

— Bonjour mon amour, c’est moi…

— Maman est là, attends je vais dans la chambre…

Stoppée sur une marche, l’écrivain public s’adresse à sa mère :

— Maman, sers-toi, l’infusion est sur la table !

Liberté va pouvoir reprendre la conversation avec son époux, alors qu’elle tient d’une main la rampe en acajou et monte l’escalier en colimaçon qui mène à sa chambre. Une pièce garnie de mannequins de couture. Des bustes de femmes, inspirés des chevalets porte-vêtements de vitrines prennent place dans son espace romantique. Les nuances naturelles de ses objets en bois et lin recouverts de châles beige et autres étoffes pastels peintes à la main, s’harmonisent avec sa décoration. Elle se sent confortable pour recevoir les mots doux de son mari et elle glisse un « allô mon chéri » pour signaler son bonheur de l’entendre, assise sur un fauteuil couvert d’un plaid lavande.

Liberté discute au téléphone avec Thomas qui lui donne sa parole : rentrer de Copenhague dès que possible. Ce quinquagénaire, mandataire en immobilier, toujours sur la route à la recherche de villas chics ou de domaines somptueux pour faire la joie d’une clientèle très aisée, s’assure que sa femme mangera de manière correcte ce midi même si elle reste seule ce jour-là.

Elle promet.

Cependant pour l’écrivain, quelle chance aujourd’hui : elle s’autorise un jour de diète. Pendant qu’elle tient le téléphone en main, elle se pèse une dernière fois et sourit, car elle surveille son poids au gramme près. Ni plus ni moins qu’une femme exigeante au quotidien. Liberté raccroche après vingt minutes de conversation. La durée habituelle d’un appel quand il n’est pas trop pressé, son mari jamais là, mais dont elle est semble-t-il, amoureuse.

L’épouse embrasse son alliance et observe l’extérieur machinalement. Elle descend ensuite rejoindre sa mère. Elle est distraite par sa merveilleuse maman, ou plutôt par son allure. Toujours très originale, Margot est habillée aujourd’hui en combinaison de velours noir aux reflets bleu impérial avec un ruban ébène en satin lui affinant la taille. La vieille dame se tient très courbée sous son manteau.

— Maman ! Désolée pour l’attente. Tu as l’air fatigué, non ?

— J’ai eu le temps de feuilleter ton manuscrit. Alors, un nouveau roman ?

— L’histoire romancée des Scythes. Tu sais, j’y travaille le soir après mes affaires, et là je vais avoir deux jours à moi. Quoique ! J’ai du retard à rattraper et je pense relire les dernières corrections pour Mme Fernay.

— Celles de ta poétesse septuagénaire ? Quelle excentrique cette femme, et bien jolie pour son âge.

— Mais, maman, tu es gracieuse, toi aussi. Et tu as son âge.

— Mais je ne suis pas écrivain.

— C’est un regret ?

— Non, absolument pas. Libre aux autres de manier le verbe. Je m’occupe des plantes dans ma verrière et j’avoue que j’en suis assez fière.

— Tu vois, moi en revanche, je n’ai pas la main verte.

— Liberté, tu en es où avec Thomas ?

— Où ?

— Avec votre projet de bébé. Il est temps pour moi de devenir grand-mère. Tu ne penses pas ?

— Donne-nous le temps de nous retrouver… Il est constamment sur la route, mon Thomas et je ne veux pas me retrouver seule à élever un bambin. Quand cesseras-tu de me presser maman chérie ? En ce moment chaque matin tu prétextes un thé à la maison pour contrôler mon état hormonal. Je ris, mais tu es une sacrée entremetteuse.

— Je vais y aller, merci pour la collation, tu sais me faire plaisir. Et tes cheveux… Tu en as encore pour plusieurs heures je crois. Je ne t’embête plus. Fais-toi belle ! N’hésite pas à me téléphoner même si tu as le cafard.

— Au fait, le second tome de l’Abbé Barthélémy que je cherche, ne serait-il pas chez toi par hasard ?

— Eh non, je n’ai rien gardé des collections de livres de ton père. Elles sont soit chez toi, soit à la bibliothèque de la ville.

— J’ai fouillé la médiathèque et consulté les archives. Mais rien…

— Peut-être que ce livre n’a jamais fait partie de la collection de ton père ? Allez, je suis partie. Je voudrais faire une balade au jardin botanique avant l’averse. Il m’inspire, cet espace de verdure, pour ma verrière.

Liberté replace soigneusement sa charlotte au-dessus de son front, en observant sa mère s’en aller vers la porte de sortie avec une légère claudication. Elle a toujours eu l’habitude de voir Margot boitiller à cause d’une ancienne opération à la hanche. Elle n’en est pas inquiète outre mesure.

Elle observe l’heure et se dirige dans la salle de bain. Elle se lave les cheveux comme d’habitude sans appliquer d’après-shampooing. Empoigne une serviette, essuie ses nouvelles mèches rubis et les démêle avec un peigne à larges dents. C’est le moment d’un séchage naturel. Bien qu’elle garde son sèche-cheveux à portée de main, elle ne s’en sert pas et retrouve sa nouvelle fraîcheur devant le miroir de la penderie de sa chambre.

— Que de temps passé, tout de même, mais quel bien-être, marmonne-t-elle.

Liberté flâne et se couvre d’une tenue de caractère, confortable à la fois. Elle lit les notes apposées sur des papiers à rendre dans deux jours à Mme Fernay : L’ancienne dentelière qui s’essaie à la poésie en prose. Elle se promet de ne plus tarder à spécifier, avec l’aide de Lucien, son collègue, les meilleures illustrations à y insérer : de petites aquarelles qui renforceraient l’aspect très artisanal de l’œuvre de cette dame. Mme Fernay lui a demandé de procéder aux corrections grammaticales et orthographiques sans toucher au style. Elle a néanmoins voix au chapitre concernant trois titres proposés pour ce recueil : Elégance des fonds, Eclats de vie et Amoureuse L. Voilà des mois qu’elle corrige cette dentelière-poétesse de bientôt soixante-quinze ans. Elle songe aussi à la moitié de la somme due pour le service qui lui reste à percevoir. Aussi, change-telle bientôt le tarif de ses prestations. L’écrivain public et Lucien en discuteront et les décisions seront prises conjointement.

Liberté redresse la tête et lève le bras pour ouvrir la fenêtre de son bureau : là, une Mercédès bleu roi, toujours garée au même endroit, proche de la banque, et parfois un homme qui en sort pour aller systématiquement s’introduire dans le bâtiment en face de chez elle. Elle surprend le va-et-vient de son nouveau voisin. Peut-être est-ce un touriste qui a loué un studio, ou… Bref cet homme l’intrigue. La jeune dame surveille sans surveiller, mais elle remarque les allées et venues régulières d’un individu qui n’a pas l’allure de son vieux modèle d’automobile. Malgré les épaules rentrées, il a une démarche assurée, un menton rasé de près, une tenue impeccable et une veste en cuir ajustée. Alertée par cette Mercédès à la couleur guère commune, elle reste un moment appuyée contre sa vitre à considérer l’aspect de la mécanique ruisselant sous l’averse soudaine. Dans la rue, la tache bleue métallisée le long du trottoir d’en face, fait comme un flash dans l’esprit de l’écrivain. Cette voiture est d’un autre monde et son intérêt pour l’autre monde ne s’infléchit pas.

À midi, sans que son ventre ne se plaigne de sa diète, elle sort enfin. Habillée en pantalon tuilé noir et talons hauts, un bustier fleuri et une veste assortie à l’ensemble, elle fait un petit tour dans le bar à cocktail à trois cents mètres de son appartement. Un bar branché, celui de Stefan le nouveau patron venu tout droit de Dombaï. Installé à Hennebont depuis quatorze ans, il a créé Le Dombreizh dès son arrivée. Liberté a vu évoluer cet endroit de rencontre basique, en lieu moderne qui fait office de café-concert, café-librairie ou café-galerie selon les humeurs. Elle y est connue pour sa consommation régulière de jus d’ananas quand elle est seule. Mais accompagnée le soir par Lucien, après le travail, elle préfère les cocktails au champagne. Elle y vient aussi souvent discuter avec des clients et y boit une tisane digestive, à des moments déterminés. Mardi, d’ailleurs, c’est ici qu’elle à rendez-vous avec Mme Fernay. Les deux femmes fêteront la fin d’un long travail en commun avec une soupe champenoise. C’est sûr !

Après avoir discuté avec Stefan dans une ambiance cosy aujourd’hui, Liberté passe le seuil d’une galerie d’art dont le propriétaire est une connaissance. Présente à de nombreuses occasions, elle se propose souvent de venir servir les toasts. Cet après-midi, le vernissage d’un portraitiste de la région est organisé. Les rencontres sont fourmillantes et un invité plus curieux de connaître la jeune dame que les tableaux exposés, lui transmet sa carte de visite. Un nouvel imprimeur dans le quartier. Elle se fait connaître et, très appréciée des autres, se laisse souvent présenter, comme « le seul écrivain public de la région qui… la femme de Thomas ». Ce statut de « femme de Thomas » lui rogne sa gloire personnelle et c’est sans grande fâcherie, mais avec détermination, qu’elle cherche à mettre en avant les talents qui lui appartiennent.

Elle se détourne, lasse de tous les convives. Et sur le chemin qui la mène jusqu’à son appartement, elle fourre le bras dans son sac noir déformé, telle une lourde sacoche. Elle y récupère son mobile dans un pêle-mêle féminin. Un SMS d’amour de son mari la fait sourire. La tête relevée, elle constate qu’elle est déjà devant sa porte. En pivotant sur ses talons, elle a dans son nouveau champ de vison, le véhicule intriguant, la Mercédès bleue. La plaque est immatriculée cinquante-six. Le nouveau venu de l’appartement d’en face est un gars de la région. Enfin, il s’agit de sa conviction du moment. Mais ne serait-ce pas lui qu’elle remarque un porte-documents sous le bras ?

L’épieuse retrouve bientôt l’intérieur coquet de sa chambre tapissée dans les tons azur et s’apprête à lire. Elle enlève ses lentilles et place ses lunettes confortablement sur son nez. Ses yeux verts de la journée sont devenus bleus-gris. Elle appose des notes sur son agenda. Et imagine que Lucien, demain, viendra avec les croissants pour le petit-déjeuner réunion comme tous les lundis matins. Elle s’endort tard, contente de la couleur de ses cheveux et du titre qu’elle proposera à Mme Fernay pour son recueil : un quatrième titre… Elle se cherche encore un dernier motif de satisfaction avant de s’endormir.

La nuit passée, elle se lève à cinq heures trente. Sa douche n’en finit pas. Cependant, sa préparation matinale est indissociable de son bien-être et de son aisance. Elle sèche ses cheveux à l’air libre, ouvre son agenda, et commence la rédaction d’un rapport de stage pour une jeune femme à la recherche d’un nouvel emploi dans le domaine de la lingerie féminine. Elle aura en consultation cette demoiselle la semaine prochaine. Elle a donc sept jours pour taper et corriger ce document. Elle s’y prend dès aujourd’hui pour évaluer la difficulté de la tâche, tant son écriture est illisible : un graphisme tout en rondeur dont les lettres se fondent les unes dans les autres. « Juvénile, accablée et une image de soi faussée », analyse Liberté. L’écrivain public se sourit et se suggère de suivre une formation de graphologue. Tiens, elle en parlera à Lucien. Cela pourrait-être une activité complémentaire. Graphologue.

Elle s’habille enfin d’une robe noire aux manches longues et au décolleté qui met subtilement en valeur sa chaine en or blanc qui lui nourrit le cou. Ce petit souvenir de Thomas, éternellement là. Elle enfile un manteau et va marcher jusqu’à la basilique. Elle salue les habitants du quartier habitués à son parcours, l’air toujours très résolu.

Lucien l’attend déjà à l’ouverture de l’agence : il est neuf heures. Son associé et ami d’enfance est infographiste et comptable. Le ventre naissant, il est complexé. Cet ancien camarade de lycée est très attentif aux exigences de Liberté. Ses manières sont galantes et respectueuses, mais parfois gauches. Il est toujours au régime. Il cède, cependant, à de régulières impulsions en passant devant la boulangerie. Oh ! Lucien… Très pragmatique, il est d’une aide précieuse pour son amie et il cherche quoiqu’il en dise à se hisser à la « hauteur des talons » de Liberté. Ils commencent leur réunion par la comptabilité du mois écoulé et les projections à venir. Les agendas ouverts, les collègues font simultanément le point sur les rendez-vous et entretiens qui se passent dans son bureau ou comme souvent, au Dombreizh. Liberté lui exprime son idée, devenir graphologue, et ils revoient sérieusement la pertinence de certaines prestations proposées.

À la pause, l’écrivain public fume sa première cigarette dans la cour intérieure. Les pavés sont irrégulièrement soulevés par les racines du pommier qui encombre et assombrit la pierre déjà bien ternie par les nuages bas. Lucien grignote le reste de son croissant.

— Tu n’es toujours pas enceinte ?

— Pourquoi, Lucien ?

— Parce que tu fumes !

— Non malheureusement, mais j’essaie de diminuer, déclare-t-elle en écrasant son mégot dans le cendrier. « Que penses-tu du nouvel agencement ? Ça donne non ? »

— Mme Fernay n’aura pas l’occasion d’y voir les changements. Je te rappelle que tu as rendez-vous au Dombreizh demain après-midi. Je t’ai préparé la facture et le dossier.

— Merci, on rentre ? Cette bruine m’indispose !

— Si Madame veut bien se donner la peine.

En ouvrant le battant gauche de l’entrée refaite à neuf de l’agence, la semelle de sa chaussure dérape sur le tapis de sol extérieur et la silhouette de Lucien se déséquilibre. Dans une inertie inattendue, il tombe et se redresse avec une altitude mise à mal. Il rougit aussitôt.

Lucien et Liberté remettent les comptes en ordre, les classeurs et l’agenda… Rapidement tout est prêt et l’écrivain public s’enferme dans son bureau, allume son ordinateur, empile les devis. Son fauteuil tournant, la place aussitôt vis-à-vis de son monde fait d’illustrations et de cartes postales de voyage tapissant son mur. A chaque déplacement Thomas lui envoie une image pittoresque des lieux visités. Elle les réordonne par ordre chronologique. La dernière carte reçue représente la cathédrale de Saint-Basile-le-Bienheureux à Moscou. Elle s’en va dans des rêveries quand, tout à coup, elle se lève de son confortable siège, déterminée à se mêler aux piles de livres, en visant les collections du 18e siècle de la boutique d’en face. Elle prévoit de s’absenter un petit quart d’heure avant le déjeuner, le temps pour Lucien de prendre en main le nouveau logiciel de comptabilité.

Liberté, devant la vitrine du bouquiniste, dont la fermeture inhabituelle l’importune, observe malgré tout, les étalages. Des romans contemporains aux pages recourbées font face à une collection de livres de science-fiction pour adolescents, dont les couvertures sans doute bleues à l’origine mais blondies par les soleils, sont devenues verdâtres. Sans intérêt à son avis. Elle inspecte les ouvrages de plus près, et remarque, posée sur les œuvres complètes de Gogol dans la Pléiade, une reliure fine particulière. Un plein veau moucheté, un dos à nerfs, une pièce de titre maroquin rouge et tomaison maroquin vert. Elle imagine un double filet doré sur les plats… Tout lui rappelle avec évidence sa collection du voyage d’Anarcharsis ! Ce second tome qui lui manque. Elle est dans un nuage de bonheur. Elle s’approche du rideau de fer pour tenter d’en distinguer de plus amples détails. Elle ne parvient pas à ses fins. Et de toute façon, il faut le tenir en main, ce livre, pour connaître sa véritable identité.

Elle se promet, surexcitée de revenir étudier la vitrine dans l’après-midi une fois ses tâches professionnelles exécutées. Quand même désappointée devant le « fermeture exceptionnelle aujourd’hui » flanqué sur la porte, c’est Lucien qui vient la surprendre dans sa petite torpeur. Il l’invite à manger. Un peu. Il est donc midi et les deux amis investissent un restaurant indien face aux remparts au bas de la place.

— Tu te rends compte mon second tome est là, enfin ce serait incroyable qu’il s’agisse justement de celui-là, une nouvelle acquisition sans doute pour le bouquiniste.

— Jean a fermé aujourd’hui pour cause d’enterrement.

— Zut ! Tu sais qui ?

— Un ami à lui dont j’ignore le nom.

— Il rouvre demain apparemment, en tout cas je reviendrai examiner l’œuvre dès que possible et je l’achèterai peu importe le prix.

— Tu fais bien de faire vite s’il s’agit bien de ton livre. Cela fait des années que tu le recherches.

— Il ne va pas s’envoler si vite. Qui, à part moi, s’intéresse à ce genre d’antiquité ? Hum, la semoule au parfum de rose est excellente !

— Surtout que tu n’as rien mangé hier, je suppose. Ah, les femmes !

— Figure-toi que j’ai bien failli croire que ce second tome n’existait pas.

— Tu ne l’as jamais vu ce livre, comment sais-tu qu’il s’agit bien de ce que tu recherches ?

— Justement je n’en suis pas certaine, mais la reliure est semblable au reste de la collection. Du reste, j’en ai vu une illustration numérique à la BNF à Paris, dans les archives au rez-de jardin accessible seulement aux chercheurs. Mais il y a si longtemps, quand je faisais mes études d’histoire. A moins que ma mémoire ne dysfonctionne. Ceci dit la tomaison verte de ce livre doit être identique aux autres tomes… et dans la vitrine du bouquiniste, la reliure entrevue semblait similaire.

Le repas se termine et Lucien va marcher le long des remparts, tandis que Liberté regagne son appartement pour se rafraîchir. L’après-midi coule et les deux amis clôturent dossiers et impressions avec le bonheur du devoir accompli. Dans la soirée, entre deux exercices d’écriture, la jeune dame allongée sur le canapé du salon, ferme les yeux. Elle songe à nouveau à son second tome.

Une épouse éplorée, dont les larmes scintillent jusqu’à l’éblouissement, fait passer son livre dans les mains d’un prisonnier installé dans une ambiance vaporeuse et menaçante. Nous sommes en 1941. Le détenu va être fusillé le lendemain. Pour trahison. D’énormes poumons s’élargissent avant de se rétrécir jusqu’à ce que les parois se collent dans une douleur. Hurlement sourd que personne n’entend, sauf Liberté qui revient d’un noir profond pour apparaître dans un sceau de lumière. Elle est là en qualité de chercheuse et fait ses « enquêtes » pour son propre service, afin de découvrir le secret de cette reliure, de cette collection acquise par son père dans une improbable vente aux enchères à Essentouki. De longues ailes la portent jusque dans le Caucase du Nord. Sur les traces de son père et de son livre. Elle a vingt ans. Ce périple en Tupolev l’émeut. Les liaisons internes à la Russie sont le moyen le plus sûr d’éprouver des frayeurs. Avec le hublot qui transpire et les buveurs de vodka riant bien fort. Et sa cigarette, autorisée, fumée au fond de l’avion… un rêve. Elle discute longuement avec les passagers, tous venus de Moscou pour une destination vacances dans le sud. À la mer Noire. Des plumes colorées chantent déjà. Ces vacanciers fortunés sont prédisposés à tout dépenser dans la ville thermale. Et des billets, roubles et dollars, se mêlent dans les airs. Il fait très froid dans ce pays.

L’avion atterrit sur le tarmac.

Les passagers saluent les performances du pilote en applaudissant à tout rompre.

Son cœur bat.

Boum, boum… Boum, boum…

Une guide l’attend après les contrôles douaniers. Un vent soudain tourbillonne et les cheveux virevoltant frappent le visage de Liberté. Ses oreilles bourdonnent et elle entend à peine le discours de Tania, une historienne, forte femme plantée sur ses deux pieds quasiment invisibles sous ses genoux. Tania qui se déplace lentement lui présente le chauffeur de taxi francophone. C’est lui qui doit les emmener à la fameuse salle aux enchères d’autrefois, là où exceptionnellement a lieu une vente. Un étranger, Jean-Jacques Le Ny, son père, y fait l’acquisition de l’œuvre complète de l’Abbé Barthélémy. Tania lui révèle que l’œuvre cache un secret que seul le second tome peut dévoiler. Il est décryptable selon un code. Les reliures ont été gardées intactes sur ses étagères de la bibliothèque de la ville…

Au feu !

Quelqu’un crie.

C’est l’incendie. La bibliothèque brûle.

Il fait rouge partout. Un rouge flamboyant. C’est, en définitive, dans un blanc étourdissant que la vision s’éteint. Liberté voit les pages du second tome. Elle les respire avant de les sentir disparaître.

Une main défait les pages du codex.

La main de l’épouse.

Quelle épouse ?

Pour une demande d’autorisation d’entrée de manuscrit simplifiée dans la prison de Vannes, la couverture a été retirée. La silhouette floue derrière les barreaux lui rappelle son père.

Papa !

Le papa n’entend pas. Il remarque, en annexe, un alignement de chiffre et de points pour faire passer un message codé. Liberté poursuit l’écriture de son livre sur la plus grande preuve d’amour qui se trouve moins dans le message que dans la réception qu’en fait le prisonnier. Le voyage du jeune scythe qu’il traduit en russe, pour le compte d’un grand universitaire moscovite. Ce travail vaut de l’or et les passions partagées par un Russe et un Breton, guidés par l’idée qu’ils viennent tous deux de Scythie…

Les images, les visons se mêlent dans des représentations austères.

Liberté se réveille en sueur, le chignon malmené alors qu’elle s’était endormie dans une agitation inhabituelle. La dépossession de ce volume du 18e siècle, l’obnubilerait-elle sans commune mesure ?

« Bête à deux dos »

Après un début de matinée fort occupé, Liberté ne se contient plus. Elle saisit plusieurs billets, dans une enveloppe glissée dans le Codex Seraphinianus là où est représenté un couple s’unissant et se transformant en crocodile : la « bête à deux dos ». La jeune dame se sourit et retourne chez le bouquiniste. Jean tapote sa calculatrice à la recherche, vraisemblablement, d’une erreur de compte, et ôte son stylo de la bouche. Il revient de l’arrière-boutique alors que la clochette en suspension tinte à l’ouverture de sa porte.

— Bonjour, comment allez-vous ? Mes sincères condoléances Jean.

Un contre-jour ne permet pas au bouquiniste de reconnaître illico l’écrivain public faisant irruption dans l’échoppe. Liberté bien que pressée d’aller à l’essentiel, s’oblige à écouter poliment.

— Merci, Madame. Ah ! mais c’est vous Liberté. Bonjour, bonjour, oui… Je suis bien triste… Je viens de perdre un cher compagnon de route… à l’époque de mes grands voyages. Mes péripéties dans le Caucase, je m’en souviendrai toute ma vie. Mon ami Serge s’est éteint. Usé… ah ! Cet homme je l’ai rencontré sur la plage au bord de la mer Noire, il analysait le sable. C’était un géologue français russophile, un homme d’affaire surtout. Il louait des îles aux Russes. Un homme qui a vieilli avant l’âge, qui s’était installé chez nous, il y a peu d’ailleurs, pour du repos bien mérité. Du repos mérité, oui…

Les yeux de Jean commencent à perler discrètement. Ses mains fébriles fouillent sa poche de pantalon. Liberté lui tend un mouchoir en papier et questionne :

— Vous avez voyagé dans le Caucase, vous aussi ?

— Pourquoi, vous connaissez cette région ?

— Disons, que j’ai eu l’occasion de passer des vacances à côté de Sotchi il y a fort longtemps… Comme le temps change vite, une pluie à l’aube, un soleil naissant et il fait déjà sombre.

— Comment vous portez-vous ce matin ? Demande Jean refusant d’évoquer davantage son ami décédé.

— Je vais bien, prononce la jeune dame en tenant fermement sa sacoche.

Malgré elle, ses doigts feuillettent un ouvrage petit format. Elle se montre curieuse et continue un bavardage commerçant. Tout en consultant une fable écologique en évidence sur le comptoir, elle dirige son regard vers la vitrine d’un air inquiet. Le livre n’est plus à sa place.

— Le livre de l’Abbé Barthélémy, vous l’avez toujours ?

— Barthélémy, euh… Ma toute première vente de ce matin, ma chère dame !

— Non ! hurle-t-elle doucement dans une très perceptible déception.

— J’ignorais que vous y teniez. Ça fait seulement deux jours qu’il est en vitrine. L’acquéreur semblait avoir un grand intérêt pour cette reliure. Vous savez, il ne s’agissait que d’un second volume isolé que j’ai vendu cent euros…

— Oh, non ! répète-t-elle encore…

— Mais c’est étrange car je n’en ai fait l’acquisition que la semaine dernière et il est déjà parti. Je l’ai déniché dans une salle des ventes à Paris. C’est une œuvre particulièrement recherchée, dites-moi ?

— Particulièrement ? Je ne pense pas. C’est curieux de savoir qu’il existe un autre amateur. A quoi s’intéresse-t-il ?

— Qui ?

— L’acquéreur, voyons, il vous a donné la raison  de son intérêt pour ce livre ?

— Non, mais il connaissait parfaitement le titre, l’auteur, l’édition. On aurait dit qu’il savait que je détenais cet ouvrage.

— C’est un homme d’Hennebont ?

— Étant donné son accent… hum, un léger accent de l’Est peut-être. Comme l’accent d’un polyglotte français qui voyage…

— Un polyglotte français qui voyage ?

— Oui quelqu’un de la région peut-être, mais qui n’aurait pas perdu l’accent d’un pays d’adoption. Enfin, vous savez ce que j’en dis.

— Un accent inclassable en somme.

Jean sourit, oubliant son état déprimé un instant, et précise à nouveau :

— Mais l’accent était très discret, pas comme son air distingué. Très marquées, ses manières. Cet homme m’a semblé grand, le dos voûté comme par le poids des ans. Jeune cependant. Enfin, c’est ce que je crois.

— N’y avait-il pas une feuille volante à l’intérieur du volume ?

— Non, seulement un marque-pages.

— Vous l’avez conservé ? Non, l’acheteur a voulu le garder en me disant qu’il faisait toute la valeur de sa trouvaille.

— N’a-t-il rien ajouté ?

— Non, rien de particulier.

Liberté se contente de sortir de la boutique respectueusement avec un sourire contraint. Elle se rapproche du Dombreizh, y boit un jus d’ananas avec Stefan et des connaissances de passage dans la région, qui ne consacrent qu’une insignifiante importance à sa toute nouvelle déception : ici c’est encore le verre de l’amitié. Apparemment, le défunt d’hier avait beaucoup d’amis. Les discussions vont bon train. Les circonstances de l’apparition de son précieux second tome dans la boutique de Jean, la laisse perplexe et le mystérieux acheteur qui lui vole son espoir d’en faire l’acquisition l’interroge. En attendant désormais un client qui ne vient pas, la jeune dame, agacée, allume une cigarette et espère que l’absent d’aujourd’hui rappellera demain. C’est en pensant à son tome manquant qu’elle regagne, douloureusement frustrée, son logement.

Son journal est planté dans le premier tiroir de son bureau. Elle y accède facilement mais ne parvient pas à écrire. Ni bredouillages intimes, ni réflexions historiques pour son roman. Elle n’ouvre pas non plus de livre et délaisse aussi son ordinateur. Elle défroisse juste un papier qui représente ce qu’elle a dessiné avant de faire ce rêve étrange, qui mêle guerre, Russie et Scythie. Il s’agit de l’alphabet grec, de croquis inspirés de la lettre  ; la page de cahier qu’elle avait chiffonnée reprend forme et elle se perd entre rêverie et souvenirs.

Lucien, au courant de la déconvenue de la jeune dame, vient près d’elle à pas de velours, lui tapote l’épaule et lui rappelle ses « devoirs et obligations » avec gentillesse. D’ailleurs, un certain M. Brassem a pris rendez-vous pour cet après-midi.

— Ce bouquet est magnifique ! s’exclame Liberté surprise de voir son collègue plein d’aménités, en ajoutant :

« Mais mon anniversaire, c’est le mois prochain ! Mais quelle délicate attention, Lucien ! »

— Les roses ne viennent pas de moi Liberté, c’est…

La jeune dame, embarrassée, interrompt Lucien.

— Bien sûr c’est Thomas, il demande à se faire pardonner sans doute. Ses absences sont de plus en plus longues. Tu vois, nos vies ressemblent à de parfaites parallèles et…

— Je t’arrête tout de suite, tu te méprends encore une fois. M. Brassem, ton futur client, avait certaines exigences, des fleurs et des chocolats sous le bras. Tu le connais ?

— Ah, un ami qui souhaite me faire une surprise ?

— Je ne t’ai encore jamais vu avec ce Monsieur. Ce fervent admirateur m’a l’air d’être un parfait inconnu.

— Et il a pris rendez-vous juste pour m’offrir des cadeaux ? C’est original, mais mal venu. Il n’y a pas de mots. J’étais tellement persuadée que ces roses venaient de Thomas.

— Désolé, M. Brassem aimerait que tu lui corriges un manuscrit : il écrit une histoire, heu…

— De quel genre ?

— Il n’a pas su me dire, somme toute si, une science-fiction à partir d’un document authentique.

— C’est une blague ?

— Non.

— Encore plus étrange. Bref, qu’il vienne à l’heure et nous verrons ce que me veut réellement ce Monsieur. Monsieur comment… ?

— Brassem.

— D’accord.

Il est l’heure de midi. Comme tous les mois, Liberté se rend chez son psychologue. Elle lui parle de sa nouvelle angoisse. Du vide provoqué par le tome manquant. De son rêve de la veille toujours très présent dans son esprit.

— Je vois encore mon père prisonnier en 1941 pour trahison, menacé d’être fusillé le lendemain avec une fièvre provoquée par la découverte de ses origines scythes. Tout cela mêlé à l’histoire d’une reliure trouvée dans le Caucase et disparue entre les mains d’une maîtresse jalouse. Ce livre même, qui constitue le lien entre deux amoureux dans mon rêve est en réalité le second tome d’une collection… Enfin je crois.

— Que croyez-vous ?

L’écrivain public prend la pose requise pour éviter de se tordre les doigts. Les deux mains sur les cuisses et les jambes parfaitement pliées sous le fauteuil. Les pieds posés à plat. Une position qu’elle voudrait neutre. Mais son visage marque trop le désappointement et le psychologue prend dix minutes pour l’observer et répéter.

— Que croyez-vous, Mme Guillaume ?

Liberté s’entête à ne pas répondre et le psychologue poursuit.

— C’est sans doute moins le livre que votre papa qui vous manque, non ?

« Il me manquera toujours », pense Liberté qui se met à parler de Thomas soudainement.

— Il est à Copenhague en ce moment, toujours pour ses affaires. D’après ce qu’il me dit.

— Vous doutez ?

— Parfois oui, je ne suis pas certaine… A priori, il ne peut pas se permettre des allers-retours à sa convenance. La distance…

— Il est apparemment souvent indisponible ? Comment le vivez-vous ?

— Le mois prochain il sera là, pour mon anniversaire, j’aurai un an de plus. Et pas d’enfant. Et ce second tome qui m’obsède. En attendant il n’est pas là. Je le vis mal.

La consultante ne retient plus ses pleurs. Les aiguilles de l’horloge tournent.

— J’ai passé tout mon dimanche à faire ma coloration.

— Votre coloration…