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Joseph Conrad

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Beschreibung

Dans l’isolement de sa petite maison d’Aldington, au cœur du comté de Kent, Joseph Conrad, vers le milieu de l’année 1909, était, depuis dix-huit mois, occupé à la composition d’un roman qui, par sa nature même, exigeait un plus grand effort qu’aucun autre pour que fussent maintenues cette impartialité et cette générosité de vues qui sont les caractères essentiels de l’œuvre conradien. Ce roman, qui portait alors le titre provisoire de « Razumow », devait s’appeler « Sous les Yeux d’Occident ». Polonais, dont la jeunesse avait profondément souffert de la tyrannie russe, il lui était plus malaisé qu’à un autre de peindre les personnages et les scènes de ce roman sans s’abandonner à quelque secrète et légitime rancune : il y parvint au prix d’une épuisante tension de son esprit. Quelques mois plus tard il devait écrire à son ami John Galsworthy : « Il y a deux ans que je n’ai vu un tableau, entendu une note de musique, eu un véritable moment de détente dans une conversation. »

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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JOSEPH CONRAD

ENTRE TERRE ET MER

Traduit de l’anglais avec une introduction par G. JEAN-AUBRY

 

© 2025 Librorium Editions

ISBN : 9782385749415

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ENTRE TERRE ET MER

INTRODUCTION

NOTE DE L’AUTEUR

UN SOURIRE DE LA FORTUNE

LE COMPAGNON SECRET

FREYA DES SEPT-ILES

A MARCEL THIÉBAUT, PIERRE FRÉDÉRIX et MARGUERITE BERTHOLON sont respectivement dédiés ces trois contes mis en français par leur ami G. J.-A.

INTRODUCTION

Dans l’isolement de sa petite maison d’Aldington, au cœur du comté de Kent, Joseph Conrad, vers le milieu de l’année 1909, était, depuis dix-huit mois, occupé à la composition d’un roman qui, par sa nature même, exigeait un plus grand effort qu’aucun autre pour que fussent maintenues cette impartialité et cette générosité de vues qui sont les caractères essentiels de l’œuvre conradien. Ce roman, qui portait alors le titre provisoire de « Razumow », devait s’appeler « Sous les Yeux d’Occident ». Polonais, dont la jeunesse avait profondément souffert de la tyrannie russe, il lui était plus malaisé qu’à un autre de peindre les personnages et les scènes de ce roman sans s’abandonner à quelque secrète et légitime rancune : il y parvint au prix d’une épuisante tension de son esprit. Quelques mois plus tard il devait écrire à son ami John Galsworthy : « Il y a deux ans que je n’ai vu un tableau, entendu une note de musique, eu un véritable moment de détente dans une conversation. »

Il n’avait interrompu cet accablant labeur, quelques heures par semaine, que pour noter avec facilité, — à l’intention d’une revue qu’un ami venait de fonder, — quelques-uns de ses souvenirs d’enfance et de jeunesse[1]. Il en avait tout justement écrit les dernières pages, le 19 juillet 1909, lorsque la poste lui apporta ce même jour une lettre de six grandes pages, tracée d’une écriture fort lisible et régulière, et signée Carlos M. Marris.

[1] Ils formèrent par le suite le volume dont la traduction française a paru sous le titre de : « Des Souvenirs ».

Ce correspondant inconnu lui exprimait d’abord, en son nom propre et au nom de camarades de la marine à voile, leur admiration et leur gratitude pour cet incomparable recueil d’impressions maritimes et de savoir marin : Le Miroir de la Mer. « Mon exemplaire, disait ce correspondant, a circulé de Timor Dali jusqu’à Pak Nam, et de Manille à Sourabaya, de même, d’ailleurs, que les récits relatifs à Lingard et que Typhon, lord Jim, Jeunesse. Cet homme n’ignorait pas les personnages mêmes et les lieux dont Conrad avait fait les protagonistes et le décor de ses romans de Malaisie : il avait, disait-il, recueilli des faits nouveaux de la bouche même de Joshua Lingard, le neveu de ce fameux Lingard dont les exploits avaient fait longuement rêver l’auteur de la Folie Almayer.

« J’ai navigué avec Joshua Lingard, sur le Rajah Laut », disait encore cette lettre. « Jim Lingard est toujours à Béran, et sa vie est exactement celle que vous avez décrite pour Almayer sur la rivière Pantai. Presque tous ces gens sont morts à présent… Je crois bien qu’il est impossible de voir maintenant une seule voile carrée depuis le Yang Tsé jusqu’à Batavia : les beaux jours de la navigation à voile et des ports remplis de voiliers, à Bangkok, Singapour, Sourabaya, sont passés. Excepté les quelques praus Bugis qui, de temps à autre, font la traversée de Sourabaya à Singapour, on ne voit plus que des vapeurs. »

Au cours de sa lettre, cet inconnu lui donnait encore sur sa propre vie des détails circonstanciés. Elle s’était passée presque toute entière dans les parages de cet Archipel malais que Conrad avait parcouru à peu près de bout en bout. Ce Carlos Marris l’avait longtemps sillonné comme capitaine de petits voiliers qui faisaient le commerce dans ces îles et fort souvent la contrebande de guerre. Il avait été, — comme un des personnages de Conrad, — engagé dans mainte aventure, soit pour aider quelque rajah, soit pour dépister les autorités hollandaises. La marine se transformant à cette époque, il s’était résigné à commander des vapeurs, des caboteurs entre Penang ou Singapour et les îles de la Malaisie. Il avait même, parmi ces navires, commandé le « Vidar », ce vapeur dont Joseph Conrad avait été autrefois le second pendant six mois et sur lequel il avait fait la connaissance du fameux et déplorable Almayer, héros de son premier livre et initiateur de sa carrière littéraire.

Cette lettre propre à réveiller bien des souvenirs à peine assoupis chez l’ancien marin devenu romancier ne lui parvenait pourtant pas de l’autre bout du monde : mais d’Angleterre : de Cookley, en Worcestershire, où ce capitaine Marris était venu se reposer chez des parents après un excès de fatigue et une attaque d’hémiplégie. Originaire de la Nouvelle-Zélande, et ayant établi son foyer à Kedah, il avait hâte d’y retourner et d’y retrouver sa femme indigène, Zahara, princesse de Patani et leur petite fille de huit ans. « Remarquez, écrivait-il encore à Conrad, la ressemblance entre Almayer à Bulungan et moi à Patani. J’ai vécu vingt-deux ans loin d’Europe et d’Angleterre, et je suis ici dégoûté du climat, de la langue, des coutumes ; j’aspire à retourner dans la jungle. » Et il émaille cette lettre anglaise de vers et de proverbes malais : il parle de la petite plantation de cocotiers et de caoutchouc qu’il possède à Kedah.

« J’espère beaucoup, disait-il en terminant sa lettre, que vous nous donnerez d’autres récits d’Extrême-Orient et de nouveaux romans sur « Rajah Laut »[2] et sur le bon vieux temps de 1870 à 1880. Si vous désirez d’autres renseignements sur les coutumes et les mers d’Extrême-Orient, je crois que je pourrais vous les fournir : peu de gens connaissent mieux que moi la vie indigène de cette partie du monde. J’espère bien dans trois mois reprendre la navigation en Extrême-Orient… Avant de quitter l’Angleterre, j’aimerais bien vous rencontrer et avoir une heure de conversation avec vous. La semaine prochaine, je dois aller voir des parents de Lingard. »

[2] C’était le nom donné par les Malais à Tom Lingard.

Joseph Conrad, en 1909, n’était plus tout à fait un inconnu, mais sa réputation ne commençait qu’à peine à franchir ce cercle restreint d’admirateurs qui ne s’était guère accru depuis ses débuts en 1895. Il avait assurément déjà reçu des lettres flatteuses, encourageantes, intéressantes, de lecteurs, d’écrivains, de marins ; mais celle-ci devait lui causer un particulier étonnement.

Depuis plus de vingt ans qu’il avait cessé de parcourir l’Archipel malais, c’était la première fois qu’une voix en ramenait vers lui non seulement les images familières, mais la pensée même de gens qu’il avait crus à jamais disparus de ce monde. Il était si persuadé qu’ils n’entendraient jamais parler de ses livres qu’il n’avait pas hésité à leur conserver dans ses romans ou dans ses contes leurs noms et leurs apparences véritables. Almayer, Lingard, Babalatchi, Abdullah… Cette lettre inattendue semblait un appel de ces fantômes.

Lorsqu’il écrivait « Sous les Yeux d’Occident » ou « Des Souvenirs », Joseph Conrad, pendant les mois précédents, n’avait cessé de plonger dans les lointains arcanes de son étrange passé, passé incompréhensible et mystérieux pour son entourage anglais, douloureux le plus souvent pour lui-même. Et soudain le hasard ramenait vers lui, colorées d’une vie nouvelle, les images d’un passé moins ancien, riche de tous les feux d’une jeunesse dont les reflets l’échauffaient encore.

Conrad ne laissa pas sans réponse cet appel de l’Orient : il n’a pas été possible de retrouver cette réponse, mais le capitaine Carlos Marris y fait allusion dans une seconde lettre que nous avons eue entre les mains, et dans laquelle, exprimant de nouveau son désir de rencontrer le romancier, il ajoutait : « Dites-moi si je puis vous envoyer d’Extrême-Orient quoi que ce soit qui vous rappellerait les lieux et les gens que vous avez connus, ou si je puis transmettre quelque message à de vieux amis de là-bas, je serais trop heureux de vous être de quelque utilité. »

A la suite de cette lettre, dans les premiers jours de septembre, Carlos Marris rendit visite à Conrad. Quelques mois plus tard, en janvier 1910, il lui écrivit encore une lettre de Poulo Tikus, Poulo Penang ; puis ce fut tout ; ce messager du passé était rentré dans la nuit.

Mais l’impression que Conrad ressentit de cette visite ne devait pas, ne pouvait pas être de courte durée : nous en avons un témoignage direct dans ce passage d’une lettre qu’il adressait peu de temps après à un ami :

« J’ai eu la visite d’un homme qui arrive de Malaisie, ç’a été comme la résurrection de nombreux morts, — morts pour moi du moins, car bon nombre d’entre eux vivent encore là-bas et lisent même mes livres, et se sont demandé qui diable avait bien pu venir prendre des notes dans leurs parages. Mon visiteur m’a dit que c’est Joshua Lingard qui a mis le doigt dessus : « Ce doit être ce garçon qui était à bord du Vidar comme second de Craig. » C’est bien moi assurément. Et ce qu’il y a de mieux, c’est que tous ces gens-là d’il y a vingt-deux ans, ont une bonne opinion du chroniqueur de leurs vies et de leurs aventures. On leur donnera encore quelques-unes des histoires qu’ils aiment »[3].

[3] G. Jean-Aubry. « Joseph Conrad : Life and Letters » t. II, p. 103. Lettre à J.-B. Pinker.

Cette visite du capitaine Carlos M. Marris est la cause première du recueil dont nous publions aujourd’hui la traduction et Conrad tint à préciser lui-même son rôle en dédiant ce volume à ce visiteur d’un jour.

Cette période de sa vie dont lui avaient été rappelés ainsi les lieux et l’atmosphère, n’était assurément pas sortie de sa mémoire : elle remontait à quelque vingt ans, c’était celle des derniers mois de l’année 1887, des premiers de l’année suivante : c’était l’époque où, comme second du vapeur Vidar, naviguant entre Singapour et la côte orientale de Bornéo, il avait rencontré Almayer : pendant ces mois-là il avait connu Willems, Abdullah, Babalatchi, Lakamba, Jim Lingard : c’était aussi l’époque, où résignant brusquement son poste de second à bord de ce vapeur, il avait, par le pur effet du hasard, obtenu son premier commandement, cet Otago à bord duquel il devait durant dix-huit mois, sillonner l’Océan Indien, de Bangkok en Australie et d’Australie à l’île Maurice.

Tous les éléments personnels qui entrent dans la composition des trois contes réunis sous le titre de « Entre Terre et Mer » datent de cette époque. Le premier reproduit avec exactitude une aventure authentique : le second combine des circonstances particulières de la vie de Conrad avec un fait essentiel qui lui est entièrement extérieur : le troisième enfin recrée, dans un décor qui lui était familier, une tragédie qu’il n’a connue que par ouï-dire.

L’impression produite par la visite du capitaine Marris avait été si vive que Joseph Conrad n’attendit même pas d’avoir terminé « Sous les Yeux d’Occident » et que, deux mois avant l’achèvement de ce roman, il écrivit en une dizaine de jours, au début de décembre 1909, le premier en date de ces trois contes, le second de ce recueil, « The Secret Sharer » (« le Compagnon Secret »).

Le 14 décembre, il écrivait à Edward Garnett : « Je viens de terminer un conte de douze mille mots en dix jours. Ce n’est pas si mal. Il me fallait mettre Razumow de côté un moment, quoique je ne pensais pas que cela dût prendre dix jours. Faire quelque chose de facile m’a donné confiance. »

Il devait paraître l’année suivante dans les numéros d’août et de septembre du Harper’s Magazine de New-York.

Le début du « Compagnon Secret » s’inspire directement de circonstances précises de la vie de Conrad, circonstances survenues à l’endroit même où il place son récit, c’est-à-dire à la sortie de Bangkok, au débouché du Ménam sur le golfe de Siam. Il s’y était trouvé lui-même au début de 1888. A peine avait-il, à Singapour, renoncé à son poste de second du « Vidar », il s’était vu subitement investi du commandement d’une barque britannique dont le capitaine venait de mourir à la mer. Il n’avait eu que le temps de se rendre de Singapour à Bangkok à bord d’un paquebot, de surveiller le chargement de son nouveau navire, et de descendre la rivière. C’était son premier commandement ; mais à la joie de voir, à trente ans, couronnée sa plus vive ambition, se mêlait le malaise de se sentir plus isolé, plus étranger que jamais. Il ne savait rien de ses officiers, ni de ses hommes, ni de son navire.

Conrad a fait, dans la « Ligne d’Ombre », le récit très précis des premières semaines de ce commandement et des circonstances particulièrement troublantes qui s’y trouvèrent associées. Dans le « Compagnon Secret », il a amalgamé les éléments d’une situation personnelle à une aventure d’autrui. Le fait qui forme le fond même de ce récit, c’est-à-dire l’aventure d’un officier qui a tué un homme d’équipage et se sauve à la nage, était arrivé, — comme Conrad le dit dans sa « Note de l’Auteur », — à bord du « Cutty Sark », vers 1880. Les éléments personnels du récit, ce sont le sentiment d’étrangeté du capitaine vis-à-vis de son équipage et de son navire, et la disposition particulière de la chambre de ce même capitaine. Ces deux éléments sont empruntés directement aux expériences de l’auteur, à bord de l’Otago.

Le sentiment intérieur du récit n’est pas entièrement isolé dans l’œuvre de Conrad, et, quoique d’un développement plus limité, le « Compagnon Secret » peut se rattacher par plusieurs points au grand roman qu’est « Lord Jim ». Ils ont en commun l’idée d’une faute commise sous le coup d’une impulsion et d’un homme qui s’enfonce dans l’inconnu pour se racheter. Lorsque l’on sait, par maint exemple, ce que signifient dans l’œuvre de Conrad les similitudes de noms, on ne peut pas penser que ce soit par hasard qu’il ait donné au héros de ce conte le nom de Leggatt qui n’est pas éloigné de celui de Jim Lingard, et qu’il ait fait de l’un et de l’autre un fils de pasteur et un ancien élève de l’école maritime de Conway. Ce n’est point non plus simple hasard probablement si le navire à bord duquel le « compagnon secret » était officier s’appelle « Sephora », comme un navire dont il est question au chapitre XIII de « Lord Jim ».

Dans toute la correspondance de Conrad qui est venue entre mes mains, je n’ai trouvé, au sujet du « Compagnon Secret », que cette allusion, postérieure de quatre années à la composition du conte, dans une lettre adressée en 1913 à John Galsworthy :

« Je ne puis vous dire quel plaisir m’a fait ce que vous m’écrivez du « Compagnon Secret », et particulièrement du nageur. Je n’ai lu que très peu de comptes rendus, — trois ou quatre en tout : mais dans l’un d’eux on l’appelle une sombre brute ou quelque chose de la sorte. Qui sont donc ces gens qui écrivent dans les journaux ? D’où sortent ces gens-là. J’en ai été littéralement ahuri, car, à la vérité, je voulais en faire ce que vous, vous avez immédiatement vu qu’il était. Et du moment que vous l’avez vu, je me sens réconforté et bien payé de la peine que j’ai prise à sa création, car ce n’était pas une tâche facile. Il était extrêmement malaisé de le maintenir en accord avec le type d’un être qu’a modelé dans une certaine mesure son existence maritime, et qui se trouve en outre affecté, comme il doit l’être, par sa situation. »

Dans une lettre du 17 mai 1910 à ce même ami, Conrad disait : « Je vais me mettre demain à un conte, si le diable le permet. Ce doit être comique, dans un cadre nautique, et le sujet est une affaire de pommes de terre. Comme titre : « Un Sourire de la Fortune. » Puisse ce titre être d’un bon présage ! Seulement, je ne crois guère aux présages. »

Il habitait alors encore à Aldington où l’avait retenu la maladie qui semblait n’avoir attendu pour s’emparer de lui que le moment même, au début de l’année, où il aurait terminé « Sous les Yeux d’Occident ». Conrad, que son extrême nervosité faisait aisément prendre en aversion les maisons où il habitait, ne voulut plus demeurer dans celle-là et, dans les derniers jours de juin, il alla s’installer à Capel House, cette maison d’Orlestone, près d’Ashford (Kent) où il devait passer les huit années suivantes qui devaient être particulièrement favorables à son travail. Il y apportait les premiers feuillets du « Sourire de la Fortune ».

A peine fut-il dans cette nouvelle maison qu’il trouva mauvais ce qu’il avait écrit dans l’autre, et durant les mois de juillet et d’août 1910, il reprit et acheva entièrement ce conte auquel il avait pensé un moment à donner comme titre « A Deal in potatoes » (Une affaire de pommes de terre), et qui parut sous son titre définitif « A Smile of Fortune » dans le London Magazine en février 1911.

Bien que dans sa « Note de l’Auteur » Conrad semble refuser à « Un Sourire de la Fortune », le caractère d’une aventure vécue et personnelle, il faut admettre comme exacte la note qui accompagnait la description du manuscrit de ce même conte lorsqu’il passa en vente à New-York en 1924, du vivant de l’auteur ; cette note disait : « Un Sourire de la Fortune » est basé, en ce qui concerne l’histoire des pommes de terre, sur un incident arrivé à l’auteur, à l’île Maurice, lorsqu’il commandait un navire qui y faisait son chargement. » C’est bien, en effet, l’île Maurice, chère à P.-J. Toulet et qu’il nous a rendue plus chère, que Conrad désigne ici par cette périphrase « la Perle de l’Océan ».

Il suffit de comparer ce récit avec la Ligne d’Ombre et avec le Compagnon Secret pour reconnaître dans le second du navire une seule et même personne, ce Burns, le second de l’Otago. C’est bien à bord de l’Otago que Conrad, après avoir ramené son navire de Bangkok à Adélaïde en Australie, en repartit au début d’août 1888 pour aller prendre un chargement de sucre à l’île Maurice où il resta du début d’octobre au 18 novembre.

C’est également au retour de ce voyage que, pour des raisons qui semblent bien être celles qu’il prête au capitaine dans « Un Sourire de la Fortune », il renonça à son commandement et rentra en Europe, ainsi que l’indique la lettre de ses armateurs, datée du 2 avril 1889 que j’ai eue entre les mains.

Pour ma part, je crois à l’entière authenticité de l’aventure rapportée dans « Un Sourire de la Fortune », et cela à cause d’une question assez étrange que Conrad lui-même me posa un jour que nous parlions de ce récit et où, faisant allusion à la scène où Jacobus survient inopinément sur la véranda, le romancier me demanda : « Croyez-vous qu’il l’ait vu ? » Et comme je lui avouais que je ne pouvais en décider et comme je lui demandais ce qu’il en pensait lui-même : « Je ne l’ai jamais su », me déclara-t-il, donnant ainsi à l’aventure un caractère d’expérience personnelle que j’avais déjà soupçonné et que la précision des détails ne fait que confirmer.

Le manuscrit de Freya des Sept-Iles porte très précisément de la main de Conrad l’indication du temps qu’il prit à l’écrire, 26 décembre 1910 — 28 février 1911. Il fut publié d’abord dans le numéro d’avril 1912 du Metropolitan Magazine, de New-York.

La source de Freya nous est indiquée dans la lettre que Joseph Conrad écrivit, le 4 août 1911, à son ami Edward Garnett : « C’est l’histoire du Costa-Rica qui ne remontait pas à plus de cinq ans lorsque j’étais à Singapour. L’homme s’appelait Sutton. Il est mort exactement de cette façon… Il était sur le point de rentrer au pays pour épouser une jeune fille (dont il parlait à qui voulait l’entendre) qu’il voulait ramener dans l’archipel, lorsque son navire fut jeté sur un récif par le commandant d’une canonnière hollandaise qu’il avait offensée d’une façon quelconque. Il hanta le rivage à Macassar pendant des mois et y est enterré dans le fort.

Il y a seulement dix-huit mois, Charles Marris, patron et armateur de l’Araby Maid, qui fait le cabotage dans les îles, me rendit visite à Aldington. Il était venu en Angleterre pour voir les siens qui ont une ferme en Somerset. Il m’a dit : « Nous lisons, tous, vos livres là-bas ! » Nous avons eu une longue conversation sur les gens et les choses de l’Archipel. Vous devriez, m’a-t-il dit, écrire l’histoire du Costa-Rica. Il y en a encore beaucoup parmi nous qui se rappellent Sutton. » Et je lui ai dit que je le ferais avant peu. C’est ainsi que « Freya » fut écrit. Mais naturellement les faits ne sont rien à moins qu’on ne les rende croyables. »

Dans cette même lettre Conrad dit encore que ce conte vient d’être refusé par la revue de New-York, le « Century », qui avait émis la prétention de demander à l’auteur de refaire à son récit une fin heureuse pour ménager la sensibilité de ses lecteurs. Et Conrad achevait en disant à Edward Garnett : « Quant à faire en sorte que mon histoire finisse bien, j’aimerais mieux voir tous les magazines américains et tous les éditeurs américains au diable plutôt que de me mettre à cette tâche ; je n’en ai jamais eu la moindre envie. »

La strophe qui figure comme épigraphe à l’ensemble du recueil fut écrite par Arthur Symons, immédiatement après avoir lu le manuscrit de « Freya » que l’auteur lui avait communiqué.

G. Jean-Aubry.

Londres 1929.

NOTE DE L’AUTEUR

Le seul lien qui existe entre ces trois contes est, pour ainsi dire, géographique, car le lieu de leur action, qu’il s’agisse de la terre ou de la mer, se trouve dans la même région du monde qui est celle de l’Océan Indien, avec ses prolongements au nord de l’Équateur jusqu’au Golfe de Siam. Pour ce qui est du temps, ces contes appartiennent à la période qui suivit la publication de ce roman au titre étrange : Sous les Yeux d’Occident, et, en ce qui concerne la vie même de leur auteur, la publication du recueil de ces trois contes marqua un changement définitif dans le sort réservé à ses créations. On ne saurait nier, en effet, que Sous les Yeux d’Occident ne rencontra guère la faveur du public, tandis que Hasard qui suivit Entre terre et mer, fut accueilli dès son apparition par un concours plus nombreux de lecteurs que je n’en avais connu jusque-là.

Ce recueil de trois contes reçut, lui aussi, un accueil favorable aussi bien public que privé, et fort propre à satisfaire un éditeur. Ce petit succès vint à point pour tonifier un état physique fort affaibli. Ce recueil pourrait, en effet, s’appeler le livre d’un convalescent, au moins pour ses trois quarts, car le Compagnon Secret fut écrit bien avant les deux autres. A la vérité les souvenirs que je conserve de « Sous les Yeux d’Occident » se trouvent associés à ceux d’une grave maladie qui semble avoir attendu, comme un tigre au détour d’un sentier dans la jungle, pour se jeter sur moi, à peine écrits les derniers mots. Le souvenir d’une maladie ressemble assez à celui d’un cauchemar. Au sortir de là, dans un assez grand état de faiblesse, j’eus l’inspiration de diriger mes pas chancelants vers l’Océan Indien, ce qui constituait assurément un changement complet d’atmosphère et de décor avec le lac de Genève. Entrepris si languissamment et d’une main si incertaine qu’il fallut en jeter au panier la première vingtaine de ses pages, Un Sourire de la Fortune, — celui des trois Contes qui est le plus étroitement associé avec l’Océan Indien, — a fini par devenir ce que verra le lecteur. Je dirai simplement à ma décharge que j’en ai reçu des compliments fort inattendus et de gens qui m’étaient complètement inconnus, entre autres du directeur d’un magazine populaire qui le publia tout entier dans un de ses numéros. Qui oserait dire, après cela, que ce changement d’air ne m’a pas parfaitement réussi ?

Les origines du second récit : Le Compagnon Secret sont fort différentes. Il fut écrit bien avant les deux autres et publié, si je ne me trompe, dans le Harper’s Magazine durant les premiers mois de 1911, ou peut-être les derniers : ma mémoire sur ce point est hasardeuse. J’étais depuis fort longtemps en possession du fait qui en forme la base. C’était, à vrai dire, une possession commune à toute la flotte des navires marchands qui naviguaient aux Indes, en Chine et en Australie, une grande compagnie dont les derniers jours ont coïncidé avec les premières années de mon service au long cours. Le fait lui-même s’était produit à bord d’un des membres les plus distingués de cette compagnie, le Cutty Sark, qui appartenait à M. Willis, un armateur bien connu en son temps, l’un de ceux (la terre est maintenant sur eux) qui tenaient à assister en personne au départ de leurs navires pour ces lointains rivages où ils allaient porter avec dignité le pavillon fort estimé de leur armateur. Je suis heureux de n’être pas venu trop tard pour entrevoir encore M. Willis, par un matin pluvieux, assistant du haut du môle du nouveau Dock Sud, au départ d’un de ses grands voiliers pour une campagne de Chine ; silhouette imposante d’un homme coiffé d’un invariable chapeau blanc bien connu dans tout le port de Londres et qui attendait que son navire eût évité pour descendre la Tamise avant de lui adresser, de sa grosse main gantée, un dernier salut fort digne. Il se pourrait que c’eût été le Cutty Sark lui-même, quoique certainement pas lors de ce malencontreux voyage. Je ne connais pas la date de l’événement sur lequel est basé mon conte : cet événement se répandit et fut même relaté dans les journaux vers 1885, quoique j’en eusse entendu parler auparavant, en petit comité, parmi les officiers de la grande flotte des navires lainiers sur lesquels j’ai servi mes premières années de long cours.

Cet événement vint au jour dans des circonstances assez dramatiques, si je m’en souviens bien, mais qui n’ont rien à faire avec mon récit. Dans la partie spécialement maritime de mon œuvre, ce conte peut figurer comme un de mes « calmes ». Car si une classification par sujets semble légitime, j’ai fait deux « tempêtes », le Nègre du Narcisse et Typhon, et deux « calmes », celui-ci et la Ligne d’Ombre, un livre qui appartient à une époque ultérieure.

En dépit de leur forme autobiographique, les deux contes que je viens de nommer ne sont pas le résultat d’une expérience personnelle. Leur qualité, si tant est qu’ils en aient, repose sur quelque chose de plus large sinon d’aussi précis : sur le caractère, la vision et le sentiment même des vingt premières années indépendantes de ma vie. Et l’on peut en dire autant de « Freya des Sept-Iles. »

J’ai été grandement critiqué pour avoir écrit ce conte : on m’a reproché sa cruauté, à la fois dans des articles et dans des lettres privées. Je m’en rappelle une qui me fut adressée par un correspondant d’Amérique animé d’une furieuse colère. Au milieu d’un torrent d’imprécations, il me déclarait que je n’avais pas le droit d’écrire une aussi abominable histoire qui, me disait-il, avait gratuitement et intolérablement blessé ses sentiments. C’était une lettre fort intéressante. Impressionnante même. Je l’ai gardée quelques jours dans ma poche. Avais-je le droit ? La sincérité de sa colère m’imposait. Avais-je ce droit ? Avais-je réellement péché comme il le disait, ou bien était-ce extravagance de sa part ? Il me semblait pourtant distinguer quelque méthode dans sa fureur… Je composai dans ma tête une réponse violente, une réponse où j’argumentais avec calme, une réponse empreinte d’un hautain détachement : mais en fin de compte je n’en écrivis aucune et j’en ai oublié la forme. La lettre même de ce lecteur révolté s’est égarée, et rien ne subsiste d’autre que les pages de ce conte que je ne puis ni ne veux me rappeler.

Je suis heureux tout de même de penser que les deux femmes de ce livre : Alice, la victime maussade et passive de son destin, et Freya, si active, si individuelle, si déterminée à être la maîtresse du sien, ont dû susciter des sympathies, car de tous mes livres de contes, c’est celui qui a rencontré le plus de lecteurs dès son apparition.

J. C.

1920

UN SOURIRE DE LA FORTUNE

Je n’avais cessé, depuis le lever du jour, de regarder vers l’avant. Le navire glissait doucement sur l’eau calme. Après soixante jours de mer, j’avais hâte de faire mon atterrissage : une île fertile et fort belle des Tropiques. Ses habitants les plus enthousiastes se plaisent à la surnommer « la Perle de l’Océan ». Appelons-la donc « la Perle ». C’est un excellent nom. Une perle qui distille beaucoup de douceur sur le monde.

Ce n’est qu’une façon de vous dire qu’on y cultive la meilleure espèce de canne à sucre. Toute la population de la Perle ne vit que de cela et pour cela. Le sucre est — si l’on peut ainsi dire — son pain quotidien. Et j’y venais chercher un chargement de sucre avec l’espoir d’une bonne récolte et d’un fret avantageux.

Mon second, M. Burns, reconnut la terre le premier : et je fus bientôt saisi d’admiration devant cette apparition bleue, en forme de pointe, presque transparente sur la clarté du ciel : simple émanation, corps astral d’une île qui s’élevait pour m’accueillir de loin. C’est un phénomène assez rare que d’apercevoir ainsi la Perle à soixante milles en mer. Et je me demandais à moitié sérieusement si c’était de bon augure, et si ce que j’allais trouver dans cette île serait aussi heureusement exceptionnel que cette magnifique vision de rêve, que si peu de marins ont eu le privilège de contempler.

Mais d’importunes préoccupations d’affaires ne tardèrent pas à venir interrompre ma satisfaction d’avoir atteint le terme d’un voyage. Je souhaitais réussir et je désirais, en outre, faire honneur à la latitude flatteuse que m’avaient laissée mes armateurs dont les instructions étaient contenues dans cette noble et simple phrase : « Nous nous en remettons entièrement à vous pour tirer le meilleur parti possible du navire… » Le monde entier m’étant ainsi donné comme champ d’action, mes capacités ne me paraissaient pas beaucoup plus grosses que la tête d’une épingle.

Cependant le vent tomba et M. Burns se lança dans des considérations assez désobligeantes sur ma malechance habituelle. Je crois volontiers que c’était par dévouement pour moi que son humeur critique se manifestait ainsi à tout propos. Mais je dois dire que si, une fois, à la mer, je n’avais pas eu à le tirer d’une maladie fort grave, je n’aurais certainement pas supporté son genre d’humeur. Après l’avoir arraché aux griffes de la mort, c’eût été vraiment absurde de se priver des services d’un aussi bon officier : mais j’avais parfois une furieuse envie de le voir débarquer de son propre mouvement.

Nous n’approchâmes de la terre que fort tard et il nous fallut mouiller en dehors du port jusqu’au lendemain matin. La nuit fut on ne peut plus désagréable et nous ne pûmes prendre aucun repos. Dans cette rade qui nous était également inconnue à tous deux, Burns et moi, nous passâmes presque tout notre temps sur le pont. Des nuages dégringolaient du haut des pentes de basalte à l’abri desquelles nous nous tenions. La brise qui fraîchissait faisait grincer notre mâture avec des interludes de tristes gémissements. Je fis à Burns la remarque que nous avions eu de la chance de rallier le mouillage avant qu’il ne fît noir. Nous aurions eu une mauvaise nuit à passer s’il nous avait fallu rester au large sous voiles.

Mais mon second ne démordait pas de son attitude.

— « Vous appelez cela de la chance, capitaine ! Oui ! notre chance habituelle ! Une chance à remercier Dieu que ça ne soit pas pire. »

Il grommela ainsi toute la nuit, tandis que je faisais appel à toute ma philosophie. Ce fut vraiment exaspérant, fatigant, interminable que d’avoir à rester ainsi au mouillage trop près de cette côte sombre. L’eau houleuse faisait entendre des grognements sourds autour du navire. Par moments une rafale sauvage, jaillissant d’un ravin au haut de la falaise, tirait de notre gréement une note rauque et plaintive comme le gémissement d’une âme abandonnée.

 

I

A sept heures et demie du matin, une fois le navire enfin rentré, et amarré à une certaine distance du quai, mon fond de philosophie se trouvait à peu près épuisé. Je me hâtais de m’habiller dans ma chambre quand le steward entra, un de mes vêtements sur le bras.

Affamé, éreinté, épuisé, et, de plus, la tête engagée dans une chemise blanche trop amidonnée contre laquelle je me débattais, je le priai d’un ton maussade « d’activer ce petit déjeuner ». Je voulais aller à terre aussi tôt que possible.

— « Bien, capitaine. Ce sera prêt à huit heures, capitaine. Il y a un monsieur qui attend pour vous parler, capitaine. »

Cette annonce fut curieusement accueillie. Je tirai violemment la chemise sur ma tête et émergeai de là en le regardant fixement.

— « A cette heure-ci ! » — m’écriai-je. — « Qui est-ce ? Qu’est-ce qu’il veut ? »

Quand on arrive de la mer on a à s’adapter aux conditions d’une existence complètement dénuée de relations. Chaque petit événement prend d’abord l’importance particulière de la nouveauté. Ce visiteur matinal me surprenait grandement : mais mon steward n’avait aucune raison d’avoir l’air si particulièrement ahuri.

— « Vous ne lui avez pas demandé son nom ? » — lui dis-je d’un ton ferme.

— « Il s’appelle Jacobus, je crois », — marmotta-t-il d’un air embarrassé.

— « Monsieur Jacobus ! » — m’écriai-je, au comble de l’étonnement, en changeant soudain de sentiment. — « Pourquoi ne l’avoir pas dit tout de suite ? »

Le steward s’était déjà esquivé. Un instant, j’avais aperçu, par l’entre-bâillement de la porte, un homme grand et fort, debout dans le carré, près de la table sur laquelle la nappe était déjà mise : une nappe « pour le port », immaculée et d’un blanc étincelant. Tout était pour le mieux.

Du ton le plus aimable je lui criai à travers la porte que j’étais en train de m’habiller et que je serais à lui dans un moment. J’entendis le visiteur me répondre d’une voix tranquille et un peu sourde de ne pas me bousculer. Tout son temps était à ma disposition. Il espérait seulement que je voudrais bien lui faire donner une tasse de café.

— « Je crains que vous n’ayez un bien piètre déjeuner », — lui criai-je en m’excusant. — « Nous avons été soixante jours à la mer, vous savez. »

Je l’entendis rire légèrement et me répondre : « Ça ira très bien, capitaine. » Tout cela, ses paroles, son intonation, l’attitude de l’homme entrevu dans le carré, avait un caractère inattendu, quelque chose d’amical, d’encourageant. Ma surprise n’en était pas moindre. Quelle était la raison de cette visite ? Était-ce là le signe de quelque noir dessein dirigé contre mon innocence commerciale ?

Ah ! ces intérêts commerciaux, — qui venaient gâter la plus belle vie qui fût au monde. Pourquoi faut-il que la mer serve au commerce, — et aussi à la guerre ? Pourquoi se livrer sur mer au massacre et au trafic, y poursuivre des buts égoïstes sans grande importance après tout ? Combien il eût été préférable de n’avoir qu’à naviguer tout simplement, avec par-ci par-là un port et un morceau de terre, juste de quoi se dégourdir les jambes, acheter quelques livres et changer un peu l’ordinaire de ses repas. Mais, puisque je vivais dans un monde plus ou moins homicide et désespérément mercantile, mon devoir était évidemment de m’en accommoder de mon mieux. La lettre de mes armateurs me laissait le soin, comme je l’ai dit, de tirer le meilleur parti possible du navire, à mon gré. Mais elle contenait encore un post-scriptum ainsi conçu :

« Sans vouloir entraver en rien votre liberté d’action, nous écrivons par le prochain courrier à quelques-uns de nos correspondants de là-bas qui peuvent vous être de quelque utilité. Nous désirerions particulièrement que vous rendiez visite à M. Jacobus, un négociant et affréteur fort important. Si vous pouvez vous entendre avec lui, il vous trouvera certainement un emploi profitable du navire. »

Nous entendre ! Et cet important personnage était précisément à bord et me demandait de lui offrir une tasse de café ! Comme la vie n’est pas un conte de fée, l’improbabilité de cet événement me choquait presque. Avais-je découvert un coin enchanté de la terre, où de riches marchands se précipitent pour déjeuner à bord des navires avant même que ceux-ci ne soient amarrés ? Était-ce là de la magie blanche ou seulement quelque malice commerciale ? En fin de compte, j’en arrivai (tout en nouant ma cravate) à supposer que je n’avais pas dû bien entendre le nom. J’avais assez fréquemment pensé au notable M. Jacobus durant le voyage et mon oreille avait dû être abusée par quelque similitude de son… Le steward avait peut-être dit Antrobus ou peut-être Jackson.

Mais lorsqu’au sortir de ma chambre je demandai : « Monsieur Jacobus ? » je fus accueilli par un « Parfaitement » qu’accompagna un aimable sourire. Il ne semblait pas se prévaloir extrêmement du fait qu’il était M. Jacobus. Je distinguai un visage assez fort et pâle, une tête légèrement chauve au sommet, des favoris rares et d’une couleur indéterminée, des paupières lourdes. Les lèvres épaisses et lisses semblaient, au repos, collées l’une à l’autre. Le sourire était vague. C’était un homme pesant et paisible. Je lui présentai mes deux officiers qui venaient de descendre pour déjeuner : mais je ne pouvais comprendre pourquoi l’attitude silencieuse de M. Burns trahissait une indignation contenue.

Comme nous prenions place autour de la table, les mots entrecoupés d’une altercation qui avait lieu à l’entrée du panneau parvinrent à mon oreille. Quelqu’un d’étranger au navire voulait apparemment descendre me parler et le steward s’y opposait.

— « On ne peut pas le voir. »

— « Pourquoi pas ? »

— « Le capitaine est en train de déjeuner, je vous dis. Il va aller à terre dans un moment et vous pourrez lui parler sur le pont. »

— « Ça n’est pas juste. Vous laissez… »

— « Je n’y suis pour rien. »

— « Comment, vous n’y êtes pour rien ? Tout le monde doit être sur le même pied. Vous laissez cet homme… »

Le reste m’échappa. La personne ayant été évincée, le steward descendit. Je ne peux pas dire qu’il était rouge d’excitation, — c’était un mulâtre, — mais il semblait fort agité. Après avoir posé les plats sur la table, il alla se placer près du buffet avec cet air singulier d’indifférence qu’il avait coutume de prendre lorsqu’il avait fait quelque mauvais coup et craignait de se faire attraper. L’expression de mépris qui se peignit sur le visage de M. Burns en promenant son regard du steward jusqu’à moi était réellement extraordinaire. Je ne pouvais imaginer quelle mouche avait encore piqué mon second.