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Deux femmes cheminent ensemble jusqu'aux rebords de la vie.
Line est mandatée par le tribunal pour protéger les intérêts d’une vieille femme précaire. Celle-ci refuse la tyrannie de la longévité à tout prix : elle ne veut plus végéter dans un mouroir les yeux rivés au plafond. Les deux femmes s’opposent puis concluent tacitement un terrible pacte. Elles vont cheminer ensemble sur le rivage de l’Atlantique jusqu’aux rebords de la vie.
Dans un texte profondément humaniste, Anne Bert propose une réflexion sur le délicat sujet du dénuement de la vieillesse et de la fin de vie. La mort est aujourd’hui devenue plus taboue que le sexe. Mais la longévité a souvent un prix : celui de la pauvreté, de la solitude et de la misère. En évitant l’écueil du pathos, avec tendresse et même humour, ce roman bienvenu dérange et bouscule. (Ce texte est une 2ème édition, initialement paru sous le titre Épilogue aux éditions Edicool en format numérique, nominé pour le Prix du livre numérique 2013).
A travers ce roman, découvrez une réflexion humaniste sur le dénuement de la vieille et de la fin de la vie.
EXTRAIT
Marguerite était douce et rugueuse comme une pierre ponce. Patiente, si patiente à s’user, longuement, interminablement… ne laissant filtrer que de microscopiques poussières témoins de son existence.
Line allait à elle comme on va au rebord, à l’extrémité d’un équilibre, d’un corps, d’une existence. Voilà ce qu’était Marguerite : une vie en suspens. Une minuscule vie insignifiante de rien du tout qu’habitait le genre humain.
Line ne savait pourquoi cette vieille femme plutôt que les autres — pourtant plus déglingués — retenait toute son attention. Peut-être parce que le corps et l’esprit étaient épargnés et que seules la misère, la solitude et la pauvreté l’avaient laissée sur le bas-côté. Sans doute aussi parce Marguerite était une femme en latence, tramant derrière ses petits yeux parcheminés quelque chose qui lui échappait. Certainement parce que Marguerite était vieille et lourde de tant d’années.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Anne Bert publie des romans et des nouvelles depuis 2009. Elle s’intéresse particulièrement à ce qui se passe derrière les écrans opaques de la bienséance. Après avoir écrit plusieurs livres érotiques, elle entend poursuivre l'exploration de ses thèmes de prédilection, l'intime, l’impermanence des choses et l’hypocrisie de la convenance. Elle tient le blog Impermanence et chronique également sur le webzine « le Salon Littéraire ».
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Seitenzahl: 126
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé3
Épilogue selon Marguerite4
Bibliographie5
Line est mandatée par le tribunal pour protéger les intérêts d’une vieille femme précaire. Celle-ci refuse la tyrannie de la longévité à tout prix : elle ne veut plus végéter dans un mouroir les yeux rivés au plafond. Les deux femmes s’opposent puis concluent tacitement un terrible pacte. Elles vont cheminer ensemble sur le rivage de l’Atlantique jusqu’aux rebords de la vie.
Dans un texte profondément humaniste, Anne Bert propose une réflexion sur le délicat sujet du dénuement de la vieillesse et de la fin de vie. La mort est aujourd’hui devenue plus taboue que le sexe. Mais la longévité a souvent un prix : celui de la pauvreté, de la solitude et de la misère. En évitant l’écueil du pathos, avec tendresse et même humour, ce roman bienvenu dérange et bouscule. (Ce texte est une 2ème édition, initialement paru sous le titre Épilogue aux éditions Edicool en format numérique, nominé pour le Prix du livre numérique 2013)
Anne Bert publie des romans et des nouvelles depuis 2009. Elle s’intéresse particulièrement à ce qui se passe derrière les écrans opaques de la bienséance. Après avoir écrit plusieurs livres érotiques, elle entend poursuivre l'exploration de ses thèmes de prédilection, l'intime, l’impermanence des choses et l’hypocrisie de la convenance. Elle tient le blog Impermanence et chronique également sur le webzine « le Salon Littéraire ».
Anne Bert
Roman
ISBN : 978-2-35962-643-8
Collection Blanche
Dépôt légal octobre 2014
©couverture Ex Aequo
© 2014 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
L’eau à la bouche – 2009 – éditions Pocket (1ère édition : éditions Blanche )
Perle – 2011 – éditions Hors Collection
L’emprise des femmes – 2012 - éditions Tabou (2ème édition 2013 )
Que sais-je du rouge à son cou ? – 2013 - Collection Impermanence -
S’inventer un autre jour – 2013 – éditions Tabou
Épilogue selon Marguerite
On doit compte de sa vie aux autres, de sa mort à soi seul.
La meilleure est celle qu’on choisit...
Marguerite était douce et rugueuse comme une pierre ponce. Patiente, si patiente à s’user, longuement, interminablement… ne laissant filtrer que de microscopiques poussières témoins de son existence.
Line allait à elle comme on va au rebord, à l’extrémité d’un équilibre, d’un corps, d’une existence. Voilà ce qu’était Marguerite : une vie en suspens. Une minuscule vie insignifiante de rien du tout qu’habitait le genre humain.
Line ne savait pourquoi cette vieille femme plutôt que les autres — pourtant plus déglingués — retenait toute son attention. Peut-être parce que le corps et l’esprit étaient épargnés et que seules la misère, la solitude et la pauvreté l’avaient laissée sur le bas-côté. Sans doute aussi parce Marguerite était une femme en latence, tramant derrière ses petits yeux parcheminés quelque chose qui lui échappait. Certainement parce que Marguerite était vieille et lourde de tant d’années.
Elle lui était arrivée un beau matin par la poste sous pli recommandé. Une ordonnance du juge. Sa quatrième cabossée de l’existence cotée comme les trois premiers à la bourse des valeurs des hommes, Cotorep, Aggir et autres sigles barbares pour estimer la pauvreté, le déficit de neurones, la solitude, la précarité ou la vieillesse de tous ces pauvres hères terrés comme des rats tout au fond de la corbeille, définitivement hors circuit. Ces détresses ne devaient rien à la fatalité.
Des vieillards seuls et fauchés, des Forest Gump au sourire désarmant ou des jeunes complètement cintrés ne s’exprimant que par onomatopées ou encore des existences fantomatiques clouées sur un lit, sans voix, le regard effrayant, tuyautés dans tous les orifices.
Ces confrontations de plein fouet avec la misère mise au rebut étaient de grandes baffes en pleine figure. Elle se souviendra toujours du face à face initiatique avec son premier protégé, elle n’avait pas cillé, droit dans les yeux, elle l’avait regardée, la misère, mais le cœur compressé avec l’envie de fuir.
Line éprouvait ses peurs, il fallait dépasser ces effarouchements de chochotte, cet embarras gauche face à cette désolation et ces dégaines de travers. Pas de grandeur d’âme dans ce déploiement d’ailes protectrices, mais une sale manie trimbalée depuis l’enfance, même dans les jeux elle était toujours pour celui qui allait perdre. Sans parler de cette quête dont elle ne savait rien elle-même… sinon qu’il lui fallait regarder ce qui n’était ni regardable ni même visible. C’est d’ailleurs ce qui l’avait décidée à postuler pour ce poste de mandataire judiciaire à la protection des majeurs. En plus de son travail de traductrice qui la faisait planer dans un au-delà rempli de mots et de concepts, elle se faisait bénévolement tirer des cartes dans la mauvaise pioche du tribunal. Pour garder un pied dans la vraie vie qui se fichait bien du pouvoir des mots qu’elle triturait toute la journée.
Line avait dû très vite apprendre l’humilité et se résoudre à ne pas être une magicienne, elle ne pouvait rien pour ces amochés vulnérables recalés par la famille ou l’administration qui refusaient de pourvoir et les lui avait refilés.
Refilés, pas confiés.
Tous expédiés comme un colis postal vide sans rien d’autre de renseigné que leur nom et leur adresse, sans présentation ni autre délicatesse, sans avertissement médical ni dossier social.
Satellisés dans sa vie, on la priait finalement de garder ces vies off en orbite et de gérerleurs intérêts.
La formulation était osée.
Peut-être un jour des charters cosmiques de la honte les expédieraient sur quelque astre à des années-lumière, avait pensé Line en signant le recommandé.
Visiter Marguerite n’avait jamais été une formalité vaine, mais une expédition exigeante. Très vite la démarche nécessaire ou courtoise s’était muée en rendez-vous dans le sens le plus vrai du mot : elles se rendaient l’une à l’autre.
Les appels téléphoniques de Marguerite convoquaient Line à d’étranges face à face. La vieille femme l’attendait allongée, seule dans sa chambre, jamais dans le salon collectif ni aux beaux jours dans la cour. Line s’asseyait sur le bord de son lit ou sur une chaise.
Pas de salamalecs oiseux, le silence précédait leurs échanges et les épanchements de Marguerite.
Elles se trouvaient dans ce mutisme comme deux animaux se flairent, se jaugent et s’accueillent ou s’affrontent.
Et puis soudain Marguerite égrenait quelques mots sur lesquels Line rebondissait parfois, ou bien la laissait poursuivre seule, longtemps, ne sachant quoi lui répondre.
Parce que Marguerite ne l’entretenait ni de choses anodines ni des faits divers de la résidence.
La voiture de Line était devenue sa chambre d’écluse pour évacuer ses automatismes et ses tics de pensée avant d’atteindre ses naufragés et leurs univers. Elle se transportait jusqu’à eux comme on quitte la terre ferme. Trente minutes de route pour rejoindre la résidence et les berges de la conscience si aiguë de Marguerite, trente minutes à patauger pour trouver la juste vacuité nécessaire à la rencontre.
Avec Marguerite, c’était très spécial. Au fil du temps, la vieille femme avait peaufiné son don d’ubiquité et sa faculté de se téléporter dans le quotidien de Line, son existence avait envahi sa tutrice.
La veille au soir, Marguerite avait brièvement téléphoné. Elle avait dit ça sur un ton définitif qui défait et conclut :
— Venez demain. Faut que j’vous parrrle.
Ses « r » martelés s’étaient enfoncés dans le cerveau de Line, ils sonnaient comme le tocsin.
Des visions cauchemardesques et flippantes avaient assailli Line toute la nuit. Des racines s’échappaient du corps de Marguerite et marcottaient dans les coussins et les ressorts de son fauteuil la ligotant à jamais à cet excédent de vie. Un film trash bousculait sa nuit. Les muscles et la chair de la vieille se tordaient, se crispaient et se nouaient comme des ceps de vigne vieux de cent ans, des larmes de chagrin et de protestation se fossilisaient dans les sillons profonds de son visage. Au fil du temps, les membres de Marguerite n’étaient plus qu’une ramification de racines de mandragore qui rampaient et envahissaient la chambre, transperçaient le carrelage.
La jeune femme s’était réveillée en nage horrifiée.
Ce mauvais rêve était un avertissement. L’espace-temps se délitait. Il n’y avait plus de passé ni de futur. Juste une urgence, un présent à conclure. Line avait flippé.
Un peu hagarde, elle avait regardé ses mains jeter dans un sac de voyage quelques vêtements, une trousse de toilette, un polaroïd.
Des gestes mécaniques que rien ne justifiait, absolument rien.
Trente-cinq kilomètres qu’elle aurait voulu faire à pas d’homme pour se rendre à cette convocation.
À mesure qu’elle approchait, elle relâchait son pied de l’accélérateur. Se hâte-t-on pour regarder en face ce qui va à vau-l’eau, dérive et se perd ? Ce ciel bleu presque électrique était obscène. Il aurait fallu au moins que tout s’harmonise, que son trouble gagne les cieux et l’agite.
Quand elle a coupé le contact, la vie s’est figée.
Elle étouffait. Sans doute les miasmes de ce fichu cauchemar.
Line a ouvert la portière sur ce no man’s land qui lui prenait les tripes à chaque visite. En apnée, elle s’est dirigée vers l’entrée d’un pas mécanique. Elle saluait les résidents d’un pâle sourire, l’estomac aussi recroquevillé dans son ventre que l’étaient les corps de ces pauvres bougres cloués dans leurs fauteuils alignés face aux baies vitrées.
Les larges fenêtres égaraient leurs yeux lassés sur une cour désertique chauffée à blanc où quelques fleurs desséchées survivaient à l’été.
Il n’y avait rien à regarder. Rien à voir. Plus de mouvement, tout était minéral.
Line ne se faisait toujours pas à la concentration de la lente décomposition de ces corps immobiles.
Les regards étaient vides ou habités de sénilité, les vieux tremblaient ou bavaient un peu, souriaient largement ou somnolaient, marmonnaient quelques mots sans suite. Parfois criaient.
Certains tendaient une main décharnée que Line effleurait en passant. Ceci est encore mon corps semblaient-ils lui dire. Il faut toucher. Au moins ça, toucher et prendre ce qui se tend et réclame.
Une odeur insidieuse d’urine flottait dans l’air surchauffé malgré les effluves de détergent et de désodorisant, en dépit des fenêtres ouvertes sur l’air encore épais de septembre. La sale odeur rampait, écœurante et désormais liée à cette vieillesse incarcérée qui l’atterrait. La pitié la submergeait, elle enrageait, une pitié envahissante et humiliante. Ce sentiment poisseux lui était pénible. Elle avait honte. Il aurait fallu compatir plutôt. Mais elle ne pouvait pas consentir à accepter. Ce parcage organisé sous contrainte la foutait en rage.
Elle se pressait maintenant dans les couloirs où des vieux erraient au ralenti en déambulateur. Leurs pas raclaient le carrelage, ne se soulevaient plus, adhéraient définitivement au sol. Rêvaient-ils encore ? Leurs rêves les faisaient-ils encore décoller de cette terre qui allait les engloutir ? Elle longeait leur chemin d’esseulement en s’obligeant à les regarder. Une vieille femme en cheveux qu’elle portait très longs et tout en broussaille, monologuait. Ses mots confus chevrotaient, elle les égrenait comme si à force de les avoir utilisés, usés, ils s’étaient évidés de leur sens ; il ne restait plus dans sa bouche que leur écorce blette aussi ridée que sa peau, qu’elle mâchonnait interminablement.
Line songeait que c’est sans doute pour cela que les vieux parlent et chantent de cette voix tremblotante. Parce que la dépouille de leurs mots se plisse dans leur bouche et dérape sur leurs cordes vocales.
Les mots vieillissent dans la bouche des hommes et des femmes à mesure qu’eux-mêmes se flétrissent, ils perdent de leur sens, de leur pouvoir de séduction et de conviction, alors ces mots inutiles se mettent à douter, ils ne sont plus écoutés ni compris, ne transmettent plus rien. Les vieux finissent par les ravaler et se taisent. On veut nous faire croire que c’est de la sagesse, mais ce n’est que de la résignation pestait Line en stoppant devant la porte numéro 9, un peu entrouverte.
Marguerite n’était pas couchée, mais assise dans son fauteuil, bien droite, genoux serrés, son sac à main posé sur ses larges cuisses, sa canne contre sa hanche.
Elle portait une robe semée de petits bleuets sans manche boutonnée à la façon d’un tablier. Elle attendait dans une immobilité parfaite comme une statue cireuse, un léger sourire sur ses lèvres pincées.
Line s’était sentie vaciller à la vue de sa vieille valise posée contre ses jambes. Valise. Ce mot avec lequel on se tire, ce mot rempli d’intimité et de solitude.
Line ne voyait plus qu’elle. Une valise sans horizon. Énorme. Et vide.
— Quand même.
La vieille regardait Line, satisfaite et un peu agacée. Elle ne mettait aucune intonation à son quand même. C’était une insistance. Marguerite avait un langage particulier. Dès leurs premières rencontres, elle avait raconté son histoire à Line, sa scolarisation vite arrêtée, son mariage parce qu’il le faut bien, la vie à la ferme, l’enfant simplet, les champs, les bêtes, son ivrogne de mari, son veuvage, toute une vie de peines selon ses étranges expressions —les bras occupés et la tête inhabitée —, une vie de silence —juste les fantômes des mots à l’intérieur — une vie sans caresses, sans joie, sans baisers, tant d’années de regrets en si peu de phrases.
Marguerite lui avait dit la rudesse et la triste âpreté de sa vie spartiate avec des mots élégants et riches qui avaient étonné Line. Elle conjuguait avec boulimie les verbes de son labeur de façon déroutante. Des mots inattendus dans sa bouche, presque un peu précieux, mêlés à une grammaire parfois rudimentaire roulaient dans sa gorge de la façon rurale. Ses « r » n’étaient pas gutturaux comme ceux du parler citadin. De jolis mots choisis qu’elle semblait savourer comme des sucreries, à peine chiffonnés contrairement à ceux des autres résidents de l’Épilogue.
Marguerite avait toujours parlé ainsi, vocabulaire choisi accommodé à la mode paysanne, avec une diction monocorde. Ça sonnait aussi étrangement que du patois ou de l’argot dans la bouche d’une bourgeoise. Les mots sont comme des vêtements, ils doivent ressembler aux gens, sinon ça dérange.
Intriguée, Line avait alors questionné Marguerite. Avait-elle lu alors qu’elle n’allait plus à l’école ?
— j’n’aurais pas dû parce que j’vivais à la ferme ? C’est ailleurs que dans les basses-cours et dans les champs que j’ai appris à déclamer. Je sais les mots.
Elle avait sorti de son portefeuille usé des clichés jaunis tout gondolés, d’un air mystérieux et entendu. Des fragments de sa mémoire en noir et blanc. Son unique butin de vie, vieux de plus de soixante-dix ans. Son rêve sur pellicule. Derniers vestiges des souvenirs personnels et familiaux, aussi anachroniques que de vieux parchemins à l’ère du numérique.
