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Le roman « Équation chinoise » est au cœur de l’actualité. Les lecteurs pourront entrer de plain-pied dans l’histoire chinoise par des histoires. En créant des personnages attachants, forts, sensibles, inoubliables, ou d’autres moins fréquentables, violents, pervers, manipulateurs, ils pourront s’identifier et comprendre de façon plus intime le devenir de la Chine et celui du monde. L’intrigue forte est là aussi pour capter l’attention du lecteur comme un véritable thriller. Le roman traverse le temps avec une partie consacrée à l’épopée vietnamienne d’un militaire des forces spéciales françaises qui est envoyé sur les hauts plateaux de la chaine annamite pour convertir les tribus montagnardes Hmong à la cause française et à la reconquête de la colonie de 1945 jusqu’à la chute de Diên Biên Phu en 1954. Une autre façon de montrer l’influence déterminante des chinois dans l’histoire. Le passé éclaire le présent.
La Chine a façonné la région à son image et ne compte pas s’arrêter là avec « ses nouvelles routes de la soie ». Xi Jinping, le nouvel empereur, a l’intention de prendre le leadership en se substituant aux Etats-Unis, tout en défiant l’ordre mondial et l’universalisme de manière répressive. Il est convaincu que son heure a sonné et que l’équilibre des pouvoirs est en train de basculer en sa faveur.
L’auteur a une connaissance intime du pays de par sa belle-famille qui vit à Shanghai. Avec ce livre, vous entrerez de plein pied dans toutes les couches de la société, du simple mingong, aux militaires, aux responsables du PCC à Shanghai, aux dirigeants d’entreprises, aux médecins, aux étudiants, aux minorités religieuses, aux responsables des médias… afin de capter l’âme chinoise.
Jean Luc Buchalet, ingénieur agronome et économiste, a cofondé et dirige la société de conseil Pythagore Consult. Enseignant à la Sorbonne et à l’IAE de Paris en 3e cycle, conférencier et chroniqueur, il est auteur de nombreux livres d’économie et coauteur de La Chine, une bombe à retardement (lauréat du prix Turgot du meilleur livre d’économie financière en 2013).
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« Un roman passionnant pour comprendre la Chine contemporaine. » - Jean-Louis Chambon, Atlantico
« Capter ainsi "l’âme chinoise" dans son histoire, à travers les histoires du narratif de ce roman, était un véritable défi. Jean- luc Buchalet a su remarquablement le relever en permettant à tout un chacun de conjuguer le plaisir irremplaçable que procure l’imaginaire dans la lecture avec un regard original sur le devenir de la Chine et celui de la planète sur laquelle, plus que jamais "l’empire du milieu" pèse et continuera de peser. » - Culture Tops, Ouest France
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Luc Buchalet, ingénieur agronome et économiste, a cofondé et dirige la société de conseil Pythagore Consult.
Enseignant à la Sorbonne et à l’IAE de Paris en 3e cycle, conférencier et chroniqueur, il est l’auteur de nombreux livres d’économie et coauteur de La Chine, une bombe à retardement (lauréat du prix Turgot du meilleur livre d’économie financière en 2013).
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Seitenzahl: 738
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Jean-Luc Buchalet
Équation chinoise
Table des matières
Pourquoi certains sont-ils épargnés par le destin?
Par instants, le monde se remet en ordre
Comment bien vivre?
Une âme de valet
La loi du marché
On the road
Ushuaia-Shanghai
L’empire du Milieu
Du passé faisons table rase
La face cachée de Shanghai
Les pilules du bonheur
Un destin parmi d’autres
Militaires de père en fils
Retour à la vie
Nuits de Patpong
Esclaves sexuelles
Du sang jaillit de ses entrailles
Ganbei!
Chienne de vie
Disparue
La loi du plus fort
La BCO est morte, vive la BRP!
Perdue
Les retrouvailles
Avec le temps va…
Voyage au bout de l’enfer
Découverte
Le mystère
La guerre du Vietnam
La reconquête
1950 : la victoire
Nut et Paul
Les Hmong
L’heureux événement
1954 : la défaite
Équation chinoise
Cap sur le nord
Des «Double Bonheur»
Xiuli
Du sang, du feu et des larmes
L’enlèvement
Les services secrets
Au sommet de la courbe émotionnelle
J’ai d’autres rêves
Les nominations
La mort
La désolation
Épilogue
À Denise,
À Xiuli.
Si la Chine souhaite maintenir une économie de marché saine, Pékin devra mettre en place une démocratie parlementaire […] sans quoi, la Chine se retrouvera confrontée, comme les autres pays en développement, à la commercialisation du pouvoir, à une corruption rampante et à la polarisation de la société entre les riches et les pauvres.
Zhao Ziyang, secrétaire général du Parti communiste chinois en 1989, limogé par Deng Xiaoping juste avant les massacres de la place Tienanmen.
Note de l’auteur : De façon à ne pas nuire au rythme du roman, les références bibliographiques n’ont pas été numérotées à l’intérieur du texte. Elles ont été regroupées en annexe.
La guerre, c’est la paix.
La liberté, c’est l’esclavage.
L’ignorance, c’est la force.
George Orwell, 1984
Prologue
Pourquoi certains sont-ils épargnés par le destin?
C’est par une journée comme celle-ci, une belle journée d’hiver, le 22 janvier pour être exact, juste avant le Nouvel An chinois, que les marchés financiers ont commencé à s’inquiéter de l’émergence d’un virus particulièrement contagieux : un coronavirus. Ce jour-là, la bourse de Shanghai a dévissé de plus de 9 %. Les autorités à Pékin, dans un réflexe pavlovien, ont essayé de masquer la réalité de l’épidémie. Le médecin qui a essayé d’alerter les autorités locales a été arrêté et mis en examen. La police l’a accusé d’avoir diffusé de fausses informations. Il a osé comparer le nouveau virus au SRAS. Le pouvoir central a perdu au moins plusieurs semaines décisives dans la guerre contre la pandémie. C’est moins qu’en 2003, lorsque Pékin avait nié la gravité du virus du SRAS durant trois mois. Mais aujourd’hui, les étrangers sont trois fois plus nombreux à voyager en Chine et les Chinois sept fois plus nombreux à se rendre à l’étranger, aussi la propagation du coronavirus a-t-elle été cette fois-ci fulgurante.
Entre-temps, l’Empire du Milieu est devenu la deuxième puissance économique mondiale. Xi Jinping, son président à vie, s’est mis dans la tête de combattre le leadership américain, l’universalisme et l’État de droit.
Le malheur des autorités est que la diffusion du virus s’est passée au moment de la grande transhumance des Chinois lors du Nouvel An lunaire.
Plusieurs millions d’entre eux voyagent et retournent dans leur famille ou à l’étranger à l’occasion de cette fête. Les villes chinoises ont été mises en quarantaine, les habitants étant consignés à domicile. Trop tard. Le coronavirus s’est propagé partout sur la planète, aussi vite que le virus de la peur. Tous les pays, les uns après les autres se sont claquemurés. L’activité économique s’est effondrée. L’angoisse de survie s’est emparée des esprits, des médias et des réseaux sociaux. Dans certains pays, l’engorgement du système sanitaire a obligé les hôpitaux à faire le tri des malades pour tenter de sauver ceux qui pouvaient l’être, en laissant mourir les plus faibles par manque de lits en réanimation. Les peuples n’ont jamais été aussi seuls face à la mort.
Les marchés financiers se sont effondrés et ont perdu leurs illusions en traversant des journées aussi obscures que le plumage d’un cygne noir baptisé Covid-19. Démunie, la France comme l’Europe qui n’a en rien été préparée à cette pandémie s’est cloîtrée. Isolée du monde la Lozère a été, dans un premier temps, épargnée par la propagation du virus. Mais le département a été contaminé lors de la deuxième vague comme toutes les autres régions de France.
À cette heure de la journée, le village lozérien est pratiquement désert, écrasé sous le soleil. Christophe marche mécaniquement derrière le fourgon noir. Son cerveau enregistre chaque détail, comme une scène tournée au ralenti. Autour de la famille, une cinquantaine de personnes accompagnent Marcel vers sa dernière demeure. Tous ses collègues de travail sont morts, emportés dans les mêmes circonstances. Certains proches sont venus par devoir, Christophe par amitié. Il se demande si le monde a jeté un sortilège à tous ces individus qui ont disparu ou bien si c’est l’inverse. Une tristesse confuse ne cesse de le hanter. Ce monde, Christophe et Marcel l’ont toujours accepté comme une évidence, sans jamais vraiment réfléchir à ce qu’il pouvait signifier. Pourquoi lui, Christophe, a-t-il été épargné?
Christophe Prat est encore jeune (48 ans). Il a été responsable du département Actions d’une grande banque. Il est intelligent (diplômé d’une grande école), riche et présentable (tout le monde l’apprécie spontanément). Charmant (il retient souvent l’attention des femmes), il a une sexualité normative (monogame résolu, il ne s’intéresse qu’à son épouse) et se déclare agnostique. Son père comme son grand-père étaient militaires. Il a conservé une certaine rigidité d’une éducation inflexible et de son passage dans un lycée militaire comme pensionnaire durant son adolescence. Christophe ne laisse rien paraître.
Le cortège funèbre s’éloigne du village et serpente à travers une colline en traversant des champs jaune caramel, prêts à être moissonnés. Devant, la montagne sèche. Voici l’été qui s’épanouit, pense-t-il. C’est ainsi, il en sera toujours ainsi. Les coquelicots, à la tige verte fragile et hérissée de poils, se distinguent par le rouge vif de leurs pétales, et forment un tapis coloré élégant au milieu des taillis.
Marcel aurait certainement approuvé d’être enterré sous le soleil. Il avait laissé des consignes précises. Il voulait être enseveli et surtout pas incinéré. Il n’avait pas peur des vers et de la pourriture. Pas question de cendres dispersées ou autre cérémonie à la mode. L’idée d’un lieu qui témoigne de son existence était importante pour lui. Christophe observe la femme de Marcel qui sanglote.
Ici, dans cette région désertique, le monde est stable comme la masse sombre de la montagne derrière le cimetière. Rien à voir avec la Chine en perpétuelle ébullition.
Le cimetière étagé s’étend à flanc de montagne et il a fallu creuser dans le micaschiste pour aménager les tombes. Celle de Marcel se situe tout en haut, sur la dernière plate-forme. De sa maison de famille, il pouvait voir le cimetière et la tombe de ses parents. À présent, son cercueil est déposé sur des tréteaux au-dessus de la fosse. Quatre hommes habillés de noir passent des sangles autour du manteau de chêne qu’ils descendent lentement dans le tombeau. Ils n’en finissent pas de transpirer. La chaleur est insupportable. Le soleil d’un blanc éblouissant brûle les âmes.
La femme de Marcel n’a toujours pas admis la mort violente de son mari. On ne peut pas réécrire l’histoire, lui aurait-il dit.
Elle se penche vers le trou noir et se balance d’avant en arrière en gémissant. Ses cheveux gris balayent son visage décomposé.
Des images éclairs traversent le cerveau de Christophe. Personne n’aurait pu imaginer, pas même eux, qu’une amitié puisse voir le jour entre ces deux hommes que tout séparait. La trahison de Marcel n’en avait été que plus pénible. Mais la mort estompe tous les ressentiments. Comment entrer en contact avec l’esprit d’un mort? La mort tisse la vie. Les mots de réconfort prodigués à la famille de Marcel ne consolent pas pour autant.
Le vieux prêtre, qui porte encore la soutane noire, prononce un dernier discours un peu décalé sur l’amour (il n’a pas connu Marcel).
«Mes bien chères sœurs, mes bien chers frères, louons le Seigneur – il lève les bras vers la voûte céleste avec un regard empreint de souffrance – oui, Seigneur, nous T’avons appelé. Oui, Seigneur, nous T’avons imploré. Chaque individu ici présent peut témoigner de l’amour qu’il porte à Marcel. Vous êtes tous dans nos prières, précise-t-il les yeux enflammés par la passion du Christ.
— Amen. Amen, répond l’assemblée.
— Que notre frère repose en paix dans le sein de notre Seigneur. Nous allons chanter tous ensemble Gloire à toi Jésus.»
Seules quelques personnes se mettent à chanter en suivant la voix éraillée du vieil homme.
Puis, après cet intermède musical, l’homme d’Église reprend :
«Demandez-vous : si vous deviez décéder aujourd’hui, où iriez-vous? Nous vivons une époque de plus en plus mécréante, mais regardez ce qui est arrivé à votre compagnon. Il nous a été enlevé brusquement. Alors, vous voyez, nous avons encore besoin de la grandeur de Dieu.
— Amen… Amen.
— Une seule certitude : nous mourrons tous… À un moment donné, tous nos présent deviendront des hier et tous nos futur trépasseront. Alors nous nous trouverons face à notre créateur au moment du jugement dernier. Si vous n’avez pas accepté Jésus comme notre sauveur, qu’allez-vous dire à Marcel? Je suis sûr que l’homme bienveillant qui repose ici devant vous voudrait vous entendre dire… Il voudrait vous entendre dire : Oh, oui, Seigneur. Nous sommes là! Gloire à la sainte Église catholique, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Gloire au Seigneur. Amen.
Les gens dévisagent le prêtre comme s’ils avaient affaire à un vieux fou. Un membre de la famille, le visage dégoulinant et les mains moites commence à s’énerver intérieurement.
Il demande à l’ecclésiastique de raccourcir son discours.
— Ça suffit», gémit la femme de Marcel, le visage défait, en regardant l’homme d’Église.
Alors le prête contraint et forcé interrompt son homélie et bénit le cercueil avant de fermer son bréviaire. Christophe se demande comment la société fera quand tous ces hommes d’Église seront partis à la retraite. On fera venir des prêtres d’Afrique ou d’Asie. L’humain a tant besoin de célébrer la mort.
Une sonnerie de téléphone portable retentit.
Un message WhatsApp. Tout le monde se tourne vers l’adolescent qui sort de sa poche un immense Smartphone, un beau produit avec son écran tactile géant et sa mémoire vive de quatre téraoctets qu’il manipule immédiatement avec fébrilité. Le frère de Marcel, au seuil de la soixantaine, s’approche de Christophe et lui pose une main sur l’épaule. La ressemblance est troublante. Christophe est parcouru de frissons et ne parvient à articuler qu’un médiocre et accablant :
«Il nous a quittés trop tôt. Beaucoup trop tôt…»
Seul, enfin, devant le cercueil de son compagnon. Christophe sait qu’il n’avait pas peur de la mort. La seule chose qui l’attristait, disait-il, c’était de devoir quitter les siens. Marcel retrouve sa Lozère natale. Chaque homme a dans son âme la géographie de son pays. Il affirmait qu’il pouvait regarder derrière lui sans crainte, et même se remémorer avec fierté les années passées.
Christophe jette un dernier coup d’œil à la tombe et ne peut retenir une larme qui coule discrètement sur sa joue.
Sur qui, sur quoi pleure-t-il? Il ne sait plus. Pourquoi une fin aussi terrible? Quel est l’esprit capable de semer autant de malheurs? Cette fois, la mort avait tout demandé et tout eu. Puis il adresse ses condoléances à la famille à la sortie du cimetière. Il est impeccable dans son costume noir. Les traits tirés, il n’a aucun mal à témoigner de sa tristesse.
Alors que tout transparaît dans la clarté du vide, Christophe a retrouvé la liberté d’observer le paysage. Au loin, en contrebas, on distingue le village avec ses toits gris en lauze et une rue principale, étroite. À sa droite, un lac argenté entouré de montagnes. Des tâches violettes de plantes aromatiques vivaces colorent les pentes rocailleuses. Il l’observe avec attention. Le paysage dégage une telle force qu’il est envahi par un soudain et doux plaisir devant cette puissance immense de l’ordre naturel. En descendant lentement la route, il respire la forte odeur d’herbes séchées. Le soleil d’un jaune citron surnaturel vire à l’orange à l’horizon et répand son or sur le relief. Les grillons emplissent l’espace de leur chant. A-t-on vraiment besoin de ce contact charnel avec la terre pour se souvenir que vivre dans ce monde-là est certainement suffisant pour être heureux?
Christophe s’installe seul à la terrasse du dernier café du village, le Bar des amis, à l’ombre d’un platane plus que centenaire. Les akènes de l’arbre, velus et réunis en boules pendantes, mûrissent lentement sous les rayons implacables du soleil. Il se renverse un peu en arrière et regarde, face à lui, la vieille église romane construite dans une belle pierre blonde où a été célébré la messe d’enterrement. Il y a longtemps qu’il a perdu la foi.
Quand Marcel était enfant, il y avait encore cinq cafés dans ce bourg qui comptait alors plus de mille habitants.
Depuis, la cité s’est vidée progressivement de sa population. Quarante ans d’inactivité.
Christophe ouvre son journal et se plonge dans la lecture d’un article qu’il a abandonné ce matin :
La France est en guerre comme l’a répété plusieurs fois le président de la République dans son allocution télévisée. Il n’est pas inutile de connaitre l’état des forces, à la lisière d’une bataille dont on ne connait pas encore l’issue et la longueur. Le cataclysme entrera dans les annales au côté de la grande crise financière de 2008/2009 et de la grande dépression de 1929.
Mais pourquoi s’inquiéter?
La croissance de l’économie mondialisée repartira. La finance a failli tant de fois être engloutie, hypnotisée par le désir d’argent, et elle s’en est remise à chaque fois. Beaucoup d’investisseurs pensent qu’une fois de plus les Banques centrales sauveront la planète de la récession. Elles gagneront la bataille avec leurs bazookas monétaires. Il n’en est rien. Le défi est existentiel. Le monde se cloisonne. Les frontières se ferment.
Après l’enterrement, Christophe se sent un peu à l’écart. Il a appris à faire la part des choses, surtout dans cette région désertique, la moins peuplée de France. Le vent balaye la terre et déplace une fine couche de poussière. La cloche de l’église sonne deux fois. En Lozère, rien ne se passe et rien ne se passera. Le monde existe, mais pas ici. Une vie immobile s’y déroule sans surprise. Tout y est invariable et consistant, et délivre l’homme du souci d’adaptation. La nouvelle vocation de la région : le tourisme écologique, la châtaigne, l’artisanat, les gîtes ruraux, les fromages de brebis, le miel de montagne et les parcs naturels. Un choix rationnel qui attire pourtant peu de monde. De toute façon, la France a perdu la bataille industrielle, elle n’a plus que le choix du tourisme. Le Club Med, racheté par le groupe chinois Fosum, a toutes ses chances. Les nouveaux riches de l’Empire du Milieu vont adorer.
Christophe lève les yeux vers le ciel et sent l’humidité se rassembler devant le front de chaleur. De gros nuages noirs commencent à s’accumuler en altostratus opacus et transforment le soleil en disque opaque.
On est bon pour un orage, songe-t-il. Ici, ils sont torrentiels.
Il glisse les journaux dans son sac à dos et décide qu’il a soif et faim, sans savoir l’heure qu’il est. D’ailleurs, il n’a plus de montre depuis son licenciement. Il agite le fond de son verre vide et se fait servir une autre bière artisanale pétillante à la châtaigne, au goût amer, qu’il boit à petites gorgées tout en dégustant une assiette de cochonnailles, de boudin fermier, de jambon de pays avec de gros cornichons, de la tomme lozérienne au lait de vache thermisé et un pain de campagne bio à la farine de châtaigne enveloppé d’une croûte presque noire. Marcel, lui, aimait la fougasse et les tartes aux myrtilles. D’un coup, de grosses gouttes lourdes tombent et éclatent sur le sol brûlé en faisant d’énormes taches noires. Une odeur de terre mouillée enveloppe l’air. Christophe se réfugie à l’intérieur du café et s’installe près de la cheminée en granit. Il écoute le crépitement de la pluie. Dans l’air immobile, il est soudain saisi de vertige lorsqu’il se remémore la catastrophe qui a anéanti tous ses collègues de travail. Il retrouve cette impression qu’il éprouvait parfois dans sa jeunesse, isolé dans son pensionnat militaire. Il s’y ennuyait. Des vrombissements remplissaient sa tête envahie d’une multitude de points lumineux. Alors il fixait le crucifix cloué sur le mur blanchi à la chaux, juste en face de son lit, jusqu’à ce qu’il devienne minuscule… démesuré.
Et il suppliait : qui suis-je? Est-ce réellement moi qui pense?
En regardant derrière le comptoir du bar, il voit son visage fatigué se refléter dans le miroir dépoli. Il essaye désespérément de se soustraire de la vague de désarroi et d’épuisement qui l’emporte. La culpabilité du survivant.
D’autres que moi ont disparu, j’aurais pu mourir moi aussi, mais je suis toujours là.
Christophe comprend qu’une partie de sa vie vient de se clore. Tout cela est fini : sa jeunesse, plus exactement, s’achève.
Les événements de ces dernières années lui reviennent à l’esprit. Le temps se brise autour de lui et arrête de s’ordonner.
1
Par instants, le monde se remet en ordre
La jeune femme aperçut le reflet de son visage dans le miroir de la vieille coiffeuse.
Comme chaque soir, elle se préparait méticuleusement avant de rejoindre le Go-Go bar où elle travaillait comme hôtesse.
Elle venait de prendre une douche froide, une serviette blanche élimée, nouée sous les bras. Ses cheveux châtains retombaient en vagues profondes sur ses épaules. Des gouttelettes d’eau brillaient encore sur certaines mèches.
Elle était jolie, mais pas complètement.
Tout en elle était inattendu. Sa voix, sa façon de se mouvoir, son regard. Son visage au teint clair, ses lèvres charnues et ses grands yeux imperceptiblement bridés couleur noisette n’avaient pas entièrement les caractéristiques des traits asiatiques. L’œil gauche légèrement plus petit lui donnait un regard énigmatique. La jeune métisse Hmong était un véritable condensé de deux mondes.
La fluidité de ses mouvements était tout asiatique, mais la teinte claire de sa peau était propre aux Occidentales. Son nez avait la courbure des Européennes. Petite, gracieuse, elle avait les seins fermes et généreux, les hanches lourdes des Berrichonnes. Ses traits changeaient au fil du temps et l’une de ses origines dominait l’autre. Ses jambes étaient couvertes de petites cicatrices foncées, ses pieds et ses orteils étaient déformés et largement étalés : elle marchait pieds nus lorsqu’elle était gamine.
La mère de Nut, Linh Minh Châu (Perle lumineuse) Nguyen, était eurasienne. Son grand-père, un militaire français des forces spéciales, avait été envoyé sur les hauts plateaux pour convaincre les tribus montagnardes de rester du côté des colons pendant la guerre du Vietnam. Nut était donc quarteronne : un quart de ces gènes dans le processus de recombinaison génétique provenait de son grand-père. Elle avait grandi dans les coulisses des fables, des croyances, des histoires fascinantes qui reconstruisent l’origine du temps. Sa mère lui avait enseigné l’amour et le respect de l’autre. Nut était atteinte d’une maladie génétique rare : l’aphantasie.
La part infime de la population qui en est affectée est dépourvue d’imagination visuelle. Pour Nut, se représenter le visage d’un proche ou d’un animal était impossible. La plupart des gens sont capables d’imaginer un portrait, car elles ont un projecteur dans leur tête. La jeune femme, elle, ne pouvait pas se remémorer visuellement le lieu de sa naissance où elle avait pourtant vécu toute son enfance et son adolescence, ou celle des buffles qu’elle emmenait paître à la lisière de la forêt. Tout cela n’était qu’un concept pour elle. Cette incapacité à former de manière consciente des images mentales l’avait fortement handicapée. Elle avait fini par s’adapter en s’inventant des histoires dans lesquelles elle avait l’air de se voir ou de s’imaginer être un animal, un tigre par exemple, lorsqu’elle jouait avec ses camarades. Adulte, elle avait remédié à son handicap en collectionnant des photos d’abord en noir et blanc puis en couleur, représentant son village, sa maison et les visages de ses proches. Elle les conservait précieusement dans une boîte en bois hermétique. Ce coffret était un peu l’imagerie que sa famille avait dans la tête.
Elle avait fini par décliner ses souvenirs en conversations, en bruits, en odeurs, en émois, en impressions et ceux-ci n’étaient pas moins tenaces.
Nut recouvrit ensuite son visage d’une fine couche de poudre blanche. Pour plaire à ses clients occidentaux, elle se maquillait outrageusement en soulignant ses sourcils d’un mince trait noir et sa bouche d’un rouge à lèvres éclatant. Dans le miroir, elle s’amusa un instant de se voir tel un personnage d’opéra chinois. Enfin, elle brossa ses longs cheveux qui gonflaient sous le passage régulier de la brosse.
La pièce était toute petite. À côté du grand lit recouvert d’une couverture imitant la peau d’un léopard, Nut ne disposait que d’une table de nuit en Formica, dans laquelle elle entreposait ses albums de photos et les lettres que lui envoyaient ses amants de passage. Elle était étonnée par l’emprise qu’elle pouvait exercer sur les Européens désespérés. Deux chaises boiteuses en toile plastifiée et tubes d’acier noir étaient adossées au mur. Elle s’était offert un grand ventilateur à pied qui tournait lentement de gauche à droite en soufflant sur le lit un courant régulier d’air frais. À l’autre bout de la chambre, une minuscule salle de bain avec toilettes était séparée par une cloison de béton nu à mi-hauteur. Dans un coin, un pommeau de douche d’où s’écoulait un mince filet d’eau froide qui s’évacuait à même le sol dans un petit trou contre le mur. Un évier avec un seul robinet prenait le reste de l’espace.
Nut portait un simple tee-shirt noir au décolleté profond sur lequel était inscrit en gros caractères Sexy girl et une longue jupe, blanc cassé, avec au niveau du sexe un large point d’interrogation rose. Ses pieds étaient coincés dans des chaussures à talons hauts faussement sophistiquées et d’aussi mauvais goût que le reste de sa tenue. La forme de la chaussure est un parfait identifiant de l’origine sociale de la femme asiatique.
Elle s’avança de quelques pas, s’examina à nouveau dans la glace et prit un flacon bleu turquoise pour vaporiser derrière ses oreilles un parfum à l’odeur sucrée. Elle tourna la tête de droite à gauche, tout en louchant sur son profil, et fit voler sa masse de cheveux avec satisfaction. Elle se sourit, un sourire qui révéla un petit diamant incrusté sur l’une de ses dents. Elle se trouvait une vague ressemblance avec la photo de Zhang Ziyi, l’actrice et mannequin chinoise surtout connue pour les films Tigre et Dragon ou Mémoires d’une geisha, qu’elle conservait précieusement. Sa voix était calme, basse et modulée, comme l’était son rire.
Tout avait changé et continuait de changer à une vitesse vertigineuse, ici, en Asie. Des charters remplis de touristes venant de tous les coins du monde se déversaient sur son pays d’adoption. Les Chinois débarquaient en masse au pays du sourire en se comportant comme des néocolonialistes vis-à-vis des Thaïlandais.
Nut était enfant unique et boat people. Une petite fille de trop, comme il y en a des centaines de milliers en Asie.
Elle ne se souvenait pas que quiconque se soit occupé d’elle dans son enfance. Elle avait grandi loin de la Thaïlande, dans un village paisible sur les hauts plateaux de la cordillère annamitique au Vietnam, où la vie et la mort étaient sans histoire. Cette région échappait encore à l’invasion touristique. Sa famille faisait partie de la tribu Hmong. Fuyant les troubles politiques et la violence que leur a longtemps réservés la dynastie Qing chinoise (1644-1912), les Hmong avaient entamé une longue migration dès le XVIIIe siècle vers le nord de l’Indochine. Les Hmong, aussi connus sous le nom de Méo, étaient traditionnellement des agriculteurs montagnards itinérants et éleveurs de bétail qui s’étaient sédentarisés à la suite de pressions politiques. Ils cultivaient le pavot. Le souci de préserver leur identité culturelle et leur indépendance les avait amenés à s’engager dans divers conflits. Certains s’étaient associés aux Français et aux Américains pendant la guerre du Vietnam. Sa famille respectait aveuglément le culte des ancêtres, le bouddhisme et les innombrables règles qui verrouillaient leur vie. Elle acceptait avec fatalité le cours des événements. De toute façon, leur destinée était déterminée à l’avance. Le malheur même était prévisible. À quoi bon lutter? Les forces surnaturelles et les rites réglaient invariablement leur existence. Nut avait suivi le parcours ordinaire des petites campagnardes. Sa mère, eurasienne, avait souvent été traitée de bâtarde. Pourtant ces rejetons de l’histoire étaient des enfants de l’amour, des amours impossibles. Avec le temps, Nut aurait dû devenir insensible à ces insultes. Pourtant, elle ne l’était pas. Elle se souvenait qu’enfant on lui rappelait ses origines françaises en lui crachant dessus et en la traitant de long nez.
Les Américains appelaient ces enfants naturels, les Amérasiens. Les plus romantiques, les Poussières de la vie.
«Tu as toujours voulu savoir qui était ton grand-père, lui dit un jour sa mère – voyant son désarroi, elle ajouta – ta grand-mère était jeune. Ton grand-père était toujours prévenant avec elle. Il lui a appris à lire le français en étudiant la Bible, alors que sa famille n’avait pas les moyens de l’envoyer à l’école. La nuit, il lui racontait la France, et sa vie. Dans cette guerre contre les communistes, elle voyait bien qu’il était isolé. Il n’y avait personne d’autre que lui dans la région et le chef du village le respectait. Ta grand-mère était très différente des autres jeunes filles de son âge. Ton aïeul était certainement un messager des dieux, car les Hmong n’auraient jamais autorisé qu’ils se mettent en couple s’ils n’avaient pas eu une mission pour elle dans leur grand dessein. Voilà ce que tu dois croire. Toi aussi tu as un destin. Regarde, j’ai gardé plusieurs photos de mon père. Tu le vois là, dans son costume militaire de capitaine, tout en blanc avec ses galons et ses décorations sur la poitrine. Il a belle allure. Mon enfant, garde-les précieusement. Ton aïeul a laissé quatre cahiers, une forme de journal intime où il annotait chaque jour ses pensées.»
Nut récupéra les livrets et ouvrit l’un d’eux.
Le papier avait un peu jauni et les caractères à l’encre de Chine bleue s’étaient estompés. Une belle calligraphie élégante avec des lettres fines, bien ordonnées avec des lignes et des courbes bien proportionnées dégageant une force et une énergie indéniable.
«Je me suis fait traduire certains passages. Ils racontent sa vie avec ta grand-mère avec pudeur et ses faits de guerre. Ils ont dû certainement être très amoureux. J’ai perdu toute trace de lui. Elle a été envoyée en camp de rééducation lorsque les communistes ont pris possession du village. Ils lui ont fait payer sa mésaventure avec ce militaire français.»
Souvent, le soir, avant de quitter son domicile, une angoisse sourde envahissait Nut comme une onde douloureuse qui se propageait dans tout son corps. Un sentiment étrange, légèrement nauséeux, dont elle avait beaucoup de mal à se débarrasser. Pourtant, elle ne se posait jamais la question de savoir pourquoi elle se prostituait. Les explications ne l’intéressaient pas, car sa pensée était libre, sans a priori et sans préjugé. Sa destinée était ce qu’elle devait être. Rien ni personne n’aurait pu la soumettre.
Nut n’appartenait à personne, tout simplement. Elle était coriace, mais en profondeur… Chez les Hmong, on parlait d’abord du chemin… Jamais des sentiments. Elle devinait ce que ses clients désiraient et elle savait se conformer à ce qu’ils voulaient qu’elle soit tout en gardant au fond d’elle une forme de liberté.
Elle jeta un coup d’œil à sa chambre et se dit qu’elle pourrait y mettre un peu d’ordre. Finalement, elle se dirigea vers la porte d’entrée qu’elle ouvrit péniblement. Sur le palier était installé un petit autel, avec au centre une ampoule électrique allumée et une représentation de Bouddha devant laquelle elle s’inclina. Des offrandes, constituées de riz et de pétales de fleurs blanches dans une feuille de bananier et des bâtons d’encens qui se consumaient, étaient déposées sur une assiette en porcelaine. Elle respira profondément, en répétant la même prière pendant quelques minutes, pour faire le vide dans ses pensées et dénouer l’angoisse qui lui tenait le ventre. Le choc de ses hauts talons sur les marches en béton brut résonna dans toute la cage d’escalier.
De nombreux bars à filles avaient fait leur apparition sur l’île de Koh Samui. Chawen beach avait la plus belle plage de sable blanc et fin. Elle était vaste, large, en pente douce et bordée de cocotiers. L’eau, azur, était d’une grande limpidité à marée haute tandis qu’à marée basse elle devenait presque laiteuse. On distinguait au loin la barrière de corail. La plage était devenue un ghetto à touristes. Des milliers d’Européens et d’Asiatiques, le corps luisant de crème à bronzer, s’y entassaient et parmi eux de gros Allemands, qui ne pouvaient même plus voir le bout de leur pénis sous les replis de leur ventre et dont l’unique préoccupation consistait à s’assurer la compagnie de jeunes Thaïlandaises.
Avant d’aller travailler, Nut aimait voir le soleil se coucher et repérer les premières étoiles dans le ciel rougeoyant. Elle s’installa un peu à l’écart sur la plage.
Nut ressentait profondément l’atmosphère de décomposition qui régnait dans ces ghettos à touristes où les hommes ne pensaient qu’à une chose : forniquer.
Rien n’était vulgaire en elle. Rares étaient ceux qui lui parlaient sans qu’elle l’ait décidé.
Elle alluma une cigarette dont elle tira une bouffée apaisante et commanda une large Singha beer. Certainement la meilleure de la journée. Le bout de sa cigarette devint incandescent. Le troisième verre alluma des étoiles dans ses yeux. Elle avait fait le vide le plus parfait dans son esprit. Le ciel était dégagé, limpide. Une certaine fraîcheur parvenait de la mer. Elle avait enlevé ses chaussures vernies et frottait doucement la plante de ses pieds contre le sable humide.
De petites lampes à pétrole avaient été installées sur les tables basses près de la plage. Une multitude de mini-montgolfières garnies de bougies émaillaient le ciel sombre. Les touristes faisaient un vœu avant de lâcher ces objets volants vers le large.
Devant elle, un magnifique éléphant apparut, brillant de boue, la peau rugueuse, portant sur son encolure des kilos de bananes dans une immense corbeille. Le colosse luisant, rouge et gris, la couleur de l’argile et du soleil couchant, avançait à pas traînants, roulant et se balançant le long de la plage. Elle se leva, s’approcha de l’animal. Elle donna cent bahts au cornac en échange de quelques bananes. L’éléphant, massif, redressa la tête, se tourna vers elle en dansant. Il balança sa trompe pour attraper les fruits que lui tendait délicatement la jeune femme. Un petit sourire se dessina sur son visage.
Le bar où elle travaillait s’appelait Le Lolita. Un complexe en forme de U contenant plusieurs comptoirs où des centaines d’hôtesses, perchées sur de hauts tabourets, interpellaient les touristes qui déambulaient dans la rue.
Dans la division internationale du travail, la Thaïlande s’était peu à peu spécialisée dans le sexe, un marché particulièrement lucratif. Les avantages comparatifs étaient incontestablement très en faveur du pays avec un rapport qualité/prix impressionnant. L’âpreté de la compétition sexuelle en Occident avait rendu le pays du sourire singulièrement attractif. La Thaïlande était devenue le rendez-vous des éclopés de l’amour et du sexe, des laids, des vieux, des musulmans du Moyen-Orient et des psychopathes en tout genre, même si de jeunes timides et de beaux spécimens mâles musculeux s’y aventuraient aussi. La solitude des Occidentaux était parfois si insoutenable qu’elle finissait par leur altérer l’esprit. Lorsqu’ils se noyaient dans leur désespoir, certains s’accrochaient à n’importe quoi, même à une prostituée thaïlandaise avec laquelle ils n’avaient pourtant séjourné que quelques jours.
Les comportements sexuels se construisent au cours des premières années de la vie du petit homme. Son rang social conditionne son statut de dominant ou de subordonné. De la même façon que nous assistons à une polarisation de l’emploi en Occident, nous constatons une polarisation de la sexualité. Le gagnant emporte toute la mise. Il n’en était rien au royaume du Siam.
Plus récemment, en Europe, les hommes s’étaient tournés vers les applications en ligne des sites Internet de rencontres comme Tinder, un marché en pleine expansion, et là aussi incroyablement lucratif. Au temps des réseaux sociaux, l’amour était devenu un algorithme. Les individus étaient évalués en permanence par les moteurs de recherche et l’intelligence artificielle en fonction de leur note de désirabilité. Homo sapiens était devenu un produit balloté entre l’offre et la demande de ce grand supermarché de l’amour électronique.
Mais sur ces plateformes du sexe, il était inconcevable que le crapaud puisse convoler un soir avec la princesse. On laissait croire à tous ces subordonnés qu’ils pourraient rencontrer la belle. L’impossibilité de la rencontre torride alimentait les fantasmes de ces malheureux qui passaient des heures et des heures sur leur smartphone, prêts à dépenser des sommes considérables, qui, en l’occurrence, faisaient la fortune des actionnaires de ces entreprises de la quatrième révolution technologique. De belles fonctionnalités. Pour le moment, la solution thaïlandaise reste, au final, plus performante et plus économique, même en incluant le prix du voyage grâce au système all inclusive. De plus on pouvait tester la marchandise comme au marché aux bestiaux, c’était un réflexe archaïque. La différence raciale et la barrière de la langue ajoutaient incontestablement du piment à la relation. Le sexe se développe de manière plus efficace sur la base d’une certaine dissemblance.
Malgré tout, Nut était en droit se faire du mauvais sang sur son business model.
L’intelligence artificielle avait fait des progrès remarquables. De nombreux métiers, même parmi les plus sophistiqués, étaient de plus en plus sur la sellette : tradeurs, médecins biologistes, radiologistes, avocats d’affaires, notaires, journalistes… Le travail de prostitué de la Vietnamienne n’était-il pas lui aussi en danger? Le cerveau humain a été programmé pour poursuivre quelques objectifs basiques liés à la survie de l’espèce : se reproduire, se nourrir, acquérir le pouvoir, explorer et dominer…
Homo sapiens a mis plus d’un million d’années pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Trouver des partenaires sexuels a toujours été une priorité. À l’origine, si le cortex cérébral exécutait correctement ce programme de survie, il recevait de la dopamine, cette hormone du circuit de la récompense (produite par le striatum à la base du cerveau, le petit îlot du désir et du plaisir). Cette région cérébrale s’activait surtout pendant la phase d’anticipation du plaisir à venir. Les individus dominants ayant plus de partenaires sexuels ont transmis davantage leurs gènes que ceux qui avaient une seule partenaire.
Nous étions les descendants de ces individus hypersexués.
Ce mécanisme était en train d’être chamboulé avec la diffusion des smartphones et l’utilisation de l’intelligence artificielle dans toutes les couches de la société. La sexualité n’était plus réservée à une élite dominante, mais à l’ensemble de la population. L’industrie de la pornographie sur Internet était devenue la première industrie du Web. Aujourd’hui, n’importe quel individu peut gaver son cerveau de vidéos pornos sans autre limite que celle de son temps disponible. Les casques 3D de Facebook, VRotica, couplant à la stimulation visuelle des supports tactiles, qu’il s’agisse de poupées ou de capteurs barométriques, se vendaient comme des petits pains. Le métavers, un monde complet de réalité virtuelle, était la nouvelle frontière que voulait franchir Facebook, en développant pour chaque individu son propre avatar, favorisant les rencontres amoureuses… potentielles. En dialoguant avec un avatar, vous serez plus ouvert et les possibilités de rencontre seront multipliées à l’infini.
Pour satisfaire son cerveau d’obsédé du sexe, Homo sapiens était obligé à chaque fois d’augmenter la dose, c’est-à-dire celle du temps passé sur son écran tactile. Mais notre cerveau ne possède pas de fonction-stop. Le Japon, très en avance dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la robotique, en payait le prix fort : un homme sur deux de moins de 30 ans n’avait jamais eu de rapport sexuel réel et de contact physique. Tout se passait dans la réalité virtuelle. Les GAFAM, les leaders américains des réseaux sociaux et d’Internet, avaient bien compris tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette particularité de notre cerveau, incapable de maîtriser son envie de surfer sur le Web.
L’industrie du sexe en Thaïlande avait donc de bonnes raisons d’être inquiète. Le rapport qualité/prix de ces réalités virtuelles était imbattable. Dans ce monde en mutation, Nut aurait-elle dû changer de profession comme les traders en finance? La jeune Asiatique avait encore une longueur d’avance, car elle connaissait parfaitement la nature humaine. En dehors de son travail, il y avait juste une jeune femme sensible, délicate et fine. Elle avait appris comment plaire aux hommes, comment faire l’amour, la partie la plus rude de son travail. Comment se mouvoir, comment faire du bruit, quand simuler l’orgasme, la façon de respirer? Le sexe proprement dit ne représentait qu’à peine vingt pour cent du temps qu’elle consacrait à ses clients. L’important, finalement, était tout le reste en faisant croire à l’homme qu’il était un héros.
Les difficultés de la vie lui avaient enseigné comment modeler son comportement selon les désirs de ses clients qui allaientt du pur salaud aux individus attirés par les fillettes ou aux esclaves sado-maso qui aimaient se soumettre, en passant par les pleurnichards qui parlaient de leur femme… Nut faisait du sur-mesure. Du cousu main.
Elle déposa dans un recoin son petit sac et s’installa sur l’un des nombreux sièges en rotin alignés les uns à côté des autres. Le bar était tenu par de splendides transsexuels qui attiraient beaucoup de monde. La concurrence était rude.
L’un d’eux dansait et remontait sa robe très haut sous l’œil effaré de touristes en mal d’exotisme. Un vrai lady boy. Ses seins siliconés étaient parfaitement moulés. Il avait des hanches incroyables. Leur petite taille et leur visage lisse leur garantissaient un franc succès. Les seuls détails qui trahissaient leur sexe étaient leur voix et peut-être leur tenue de drag-queen. Ces papillons de nuit solitaires avaient la vie éphémère. C’était leur destin. Qui s’en souciait? Pendant l’épidémie du sida, les katoey avaient été la population la plus touchée.
Nut avait mis suffisamment d’argent de côté pour aller s’installer à Shanghai. Son projet avait été longuement mûri. Elle avait déjà acheté son billet d’avion. Avec la stupéfiante croissance chinoise, Shanghai était en plein boom. L’argent coulait à flots. Elle espérait y trouver un riche Chinois qui s’occuperait d’elle. Les industriels chinois du continent à la recherche de capitaux y entretenaient fréquemment une ou plusieurs concubines.
Les touristes européens avec lesquels elle était sortie, ici, en Thaïlande, étaient le plus souvent des minables sans le sou, des sans-amours. Les Thaïlandais ou les Vietnamiens ne valaient guère mieux : des brutes épaisses, alcooliques.
Nut était pratique et avait le sens des affaires.
Elle intercepta le regard vitreux d’un homme, avachi sur sa chaise, le ventre rebondi, non loin d’elle, qui tenait une bouteille de bière presque vide. Personne n’avait développé autant qu’elle cet art de maquignon : juger des vices et des aptitudes d’un homme. Elle avait établi une sorte de classification parmi les clients qu’elle côtoyait chaque soir, depuis des mois. Il y avait ceux qui étaient capables d’absorber plus d’une dizaine de bières en gardant la tête froide. Elle les appelait les chameaux. Puis, il y avait les mulets qui se mettaient à braire et à rabâcher après seulement quelques verres. Les poivrots affectueux collants, elle les comparait aux limaces. Enfin, les chacals.
Plus ils buvaient, plus ils étaient agressifs, surtout en groupe, et cherchaient systématiquement la bagarre. Au milieu de l’échelle, il y avait les marmottes que la bière endormait. Les pires étaient les porcs qui vomissaient partout. Et puis, il y avait des clients qui commençaient comme des limaces pour finir comme des porcs, ou des bourrins comme des marmottes. Ce soir, elle avait affaire à une limace qui, elle l’espérait, allait tourner à la marmotte.
Nut dit dans un anglais approximatif :
«Do you want one more beer ?
Ce dernier, déjà bien imbibé, lui répondit d’une voix pâteuse :
— Of course my cutie !»
Réflexion faite, son client était plutôt du type chameau.
Elle se dirigea vers la glacière d’où elle sortit une nouvelle canette glacée qui immédiatement se recouvrit de buée. Elle décapsula la Singha et une mousse blanchâtre émergea du goulot. L’homme regarda la jeune femme et éclata d’un rire vulgaire et concupiscent. Elle lui répondit par un sourire timide d’écolière qui cachait bien son immense ennui. Sans trop se poser de questions, Nut se rapprocha de l’individu et lui passa les bras autour de la taille. Elle bomba ses seins qui débordaient légèrement de son tee-shirt. Puis doucement, elle déposa sa main sur son sexe et sentit rapidement une érection à travers le pantalon. Elle tourna alors son regard vers le ciel qui était ce soir-là d’une totale pureté.
2
Comment bien vivre?
Comment Paul, tout juste la quarantaine, en était-il arrivé à un tel état de déchéance? Il avait fui la France et sa famille, incapable de reprendre en main sa propre vie. Pourtant il avait tout obtenu et notamment la richesse. Les dieux avaient disposé de lui et l’avaient balloté au gré des circonstances.
Il avait échoué en Asie, plus précisément en Thaïlande.
On peut malgré tout survivre au désespoir.
Au contact des tribus Padaung, il avait découvert les drogues dures à la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie. Ces ethnies avaient un rapport à la drogue différent des Occidentaux. De nombreux paysans cultivaient illégalement le pavot dans la jungle pour faire vivre leur famille, car l’opium était beaucoup plus rentable que les autres cultures et demandait moins de travail. C’était rationnel.
Certaines indigènes des tribus Padaung portaient encore de longs anneaux, constitués d’un alliage d’argent, de laiton et d’or, enroulés plusieurs fois autour du cou : les femmes girafes. Exposées aux regards comme dans un zoo humain, ces femmes faisaient la joie des tour-opérateurs et des touristes. La tribu où Paul s’était installé était restée à l’écart des circuits touristiques. Seules les filles nées un jour propice, quand la lune était croissante, avaient le droit de porter ces précieux anneaux. Cette pratique n’étirait pas vraiment le cou, mais creusait les épaules sous le poids de ceux-ci. Les femmes étaient fières de leur encolure. Toucher ces anneaux portait bonheur en attirant leur magie sur soi, pour guérir d’une maladie ou pour bénir un voyage.
Paul considérait que son séjour parmi les Padaung n’était pour lui qu’une étape, une délivrance. Un vieux grand-père, un ancien Hane, autrement dit un chef, l’avait accueilli dans sa hutte.
Le temps était resplendissant, le ciel avec des nuances entre le bleu et le vert était presque irréel. La cahutte, tout en teck marron foncé, était construite sur pilotis et recouverte de chaume. Le plancher de la chambre commune était constitué de bambous tressés, plus souples pour dormir. On y accédait par un escalier extérieur. Le rez-de-chaussée servait de remise et d’abri pour les animaux. Un bougainvillier grimpant courait tout au long du flanc ouest de la baraque, formant une touche de couleur orange vif.
La nature, à la saison des pluies, prenait une allure nouvelle et fêtait l’amour de la vie. Par temps chaud, la brise agitait toutes sortes d’arbres : papayers, poiriers d’Asie, grenadiers odorants, arbres à pain avec de gros fruits proches du jacquier, cotonniers aux feuilles tomenteuses, flamboyants aux fleurs rouges incandescentes, rhododendrons rustiques. Les bambous agités par le vent semblaient acquiescer en se mouvant de droite à gauche. Au loin on distinguait la forêt décidue subtropicale. Les arbres immenses de la strate supérieure perdaient une grande partie de leurs feuilles pendant la saison sèche, alors qu’au niveau de la strate inférieure les arbustes sempervirents gardaient leur feuillage vert sombre tout au long de l’année. La lutte des arbrisseaux pour atteindre la canopée était féroce, les arbres de très grande taille leur laissaient peu de place, ne partageant qu’une infime part de la lumière nécessaire à la photosynthèse. Non loin de la hutte, un immense fromager aux racines interminables enlaçait la roche comme un animal préhistorique. Pour les Padaung, le fromager est un arbre sacré, car il est l’intermédiaire entre le monde des humains et celui des âmes, et abrite les esprits des ancêtres. Paul aimait s’asseoir au pied de cet arbre presque centenaire que la mousse verdissait, les yeux fixés vers le ciel laiteux comme un tableau animé par le vent. Il huma l’air en écoutant le silence de la clairière. C’était si bon de sentir sa douceur. Paul s’efforçait de savourer ces moments de communion avec la nature qui lui donnaient la force de continuer.
Il vivait dans la pièce commune, remplie d’odeurs d’urine, d’antimites et de vin de riz qui s’accumulaient pendant la nuit.
Il dormait à même le sol sur un matelas traditionnel en paille. Au centre, un immense brasero sans cheminée permettait de cuire les aliments et chauffait la pièce en hiver. La fumée chassait la vermine, mais intoxiquait les habitants à petit feu. Une carte jaunie de la région était accrochée au mur et quelques livres, reliés en cuir et gonflés par l’humidité, étaient disposés sur une planche. Au dîner, tout le monde se servait dans un grand plat en bambou laqué d’un noir brillant. Paul, assis en tailleur, se jeta sur le repas que les femmes lui avaient préparé. Il était satisfait. Les portions de riz gluant étaient disposées en petit tas sur le rebord et les currys au centre. Il mangeait avec une main, tandis qu’avec l’autre il prenait de la soupe avec une cuillère en bois. Les autres faisaient de même. Les hommes se réservaient les aliments de choix; les femmes n’y touchaient pas. Les enfants avaient l’interdiction absolue de s’approcher. Ces mets défendus étaient constitués de guêpes et de hannetons, de crapauds émincés avec des oignons, d’abats et autres mets délicieusement exotiques. Le vieux chef, qui mesurait près d’un mètre quatre-vingt, une taille imposante pour un Padaung, ne consommait plus de viande ordinaire. Son pouvoir et son prestige s’appuyaient sur ses qualités personnelles plutôt que sur un quelconque droit divin. Il avait réussi à survivre jusqu’à un âge avancé, ce qui était un exploit ici.
La tribu respectait les enseignements et les expériences qui lui avaient permis de survivre dans des conditions rudes. Le discernement, l’expérience et la sagesse étaient des valeurs qui lui avaient permis d’identifier les causes de la souffrance et de s’en affranchir. Le vieux sage avait le pouvoir de lire dans les pensées, c’était un extralucide. Son visage halé et profondément ridé, comme aplati par un fer à repasser, était imberbe. Il était vêtu d’un pantalon ample, un hwanseng, et d’une tunique birmane noire, assortie d’un turban rayé noir et blanc. Il avait gardé en mémoire la plupart des événements de la région. Grand conteur, il pouvait discourir pendant des heures quand la mousson et les grosses pluies clouaient les gens à l’intérieur de la hutte. Son épouse, en retrait, l’observait avec fierté. Elle mesurait à peine un mètre quarante et ses cheveux d’un beau gris, tirés en arrière en queue de cheval, lui tombaient jusqu’en bas du dos. Elle portait un sarong, un chemisier blanc et suspendu à une cordelette en cuir, un médaillon en or avec l’effigie du bouddha. Elle mâchait à longueur de journée du bétel et crachait partout. En souriant, elle dégagea une dentition rouge sombre, ravagée par l’acidité du produit qui lui servait de coupe-faim et de stimulant.
Malgré sa difficulté à respirer, Mu Wye dégageait encore une puissance impressionnante. Ses longues quintes de toux qui l’épuisaient ne l’empêchaient pas de tenir de longues discussions. La plupart des membres de sa tribu étaient animistes, mais certains pratiquaient le bouddhisme et le culte des Nats. Ces esprits de la nature font partie de la religion populaire dans presque toute l’Asie du Sud-Est.
Un jeune instituteur qui avait été envoyé par le gouvernement thaïlandais pour diriger l’école du village servait d’intermédiaire entre Paul et le vieux chef. Il avait appris l’anglais sur Internet. Il savait se mettre en retrait et n’intervenait presque jamais dans la conversation ou seulement pour se faire préciser un terme qu’il n’avait pas compris.
«Tu vois Paul, la terre est un être vivant, elle ne cesse de se transformer. Elle est une âme bienveillante qui travaille le plus souvent en notre faveur. Dieu est partout. Il est en nous, dans le monde. Il n’attend rien de nous. Aucun événement ne survient qui ne soit la marque de son dessein, dit Mu Wye étendu sur son lit dans la pénombre. Pour nous tout est sacré, les arbres, les rochers, les rivières… Une infinité d’esprits et de divinités habitent et protègent les objets, la nature et les êtres. Lorsque l’on rêve de quelque chose et qu’on le désire avec passion, on se rapproche de l’âme du monde. La matière minérale, une plante, un animal ou même une méditation ont une âme.
Tous ces éléments communiquent entre eux. »
Paul se sentait libre en présence du vieil homme, avec une pensée plus déliée.
« Regarde, Paul, là-bas, mon tambour qui porte sur le dessous des figurines de grenouille, il possède une puissance magique incroyable en émettant une sorte de coassement quand on le frappe. Le chant des grenouilles a la réputation de faire venir la pluie. Alors quand nous avons besoin d’eau, nous imitons leur coassement afin de persuader les esprits de la pluie d’envoyer une averse. »
Le vieux chef se tut un instant, comme s’il avait perdu le fil de sa pensée.
« Vous, Occidentaux, grommela-t-il, avez dépouillé la nature du sacré. Vous l’avez soumise à la volonté destructrice des hommes. Et maintenant les Chinois font la même chose. Il suffit de voir ce qu’ils ont fait tout au nord de mon pays. Ils achètent des terres, des mines, et rasent les forêts… Et maintenant, c’est eux-mêmes qu’ils mettent en lambeaux. Ils finiront par faire de la terre un champ de mort. Toutes nos actions sont conçues comme un échange de services avec la nature. Tant que ce lien persiste, l’équilibre est maintenu. Bien sûr nous avons aussi un impact sur notre milieu. Nous pratiquons l’agriculture. Ce que l’on appelle la forêt vierge est loin d’être vierge de notre main. Il nous arrive de couper des arbres plus que centenaires. Mais tout est une question de dosage.
La volonté de progresser n’a aucun sens en soi. Plutôt que de parler de progrès, ici on parle d’adaptabilité, de changement. On récuse votre vision linéaire de l’évolution. Pour nous, elle est circulaire, ce qui sous-tend un mouvement permanent. Sur ce cercle, on revient toujours à un point où l’on est déjà passé. Cette vision est rassurante, tandis que pour vous, repasser plusieurs fois par la case départ revient à tourner en rond et soulève l’inévitable question : à quoi bon? Nous admettons l’idée que quelque chose nous échappe. Vous voulez tout prévoir. Vous avez peur de l’inconnu alors vous vous protégez de tous les côtés, ce qui complique considérablement votre existence. On fait notre part et les dieux la leur.
— C’est du fatalisme, répliqua Paul sur ses gardes.
En contrôlant la nature, les Occidentaux ont rendu le monde plus confortable. Le développement des technologies a permis d’augmenter l’espérance de vie, de faire chuter la mortalité infantile, de diminuer la pauvreté. Nos conditions de vie se sont améliorées de manière considérable.
— Vous êtes-vous posé la question du coût de ce développement sans fin, de ce que vous avez perdu? répondit le vieux sage. L’air se réchauffe. Le climat est devenu imprévisible. Quand j’étais enfant, je ne faisais pas face à des vagues de chaleur mortelles et suivies d’inondations destructrices. Certaines espèces sont en train de se raréfier. »
Une toux grasse interrompit son dialogue. Quand il reprit, le ton de sa voix était plus calme.
« Notre tribu lutte pour le droit d’être ce qu’elle a toujours été. De vivre en tant que peuple indigène. J’ai tout fait pour que ma tribu gagne son autonomie. C’est le seul moyen de nous défendre à long terme. Si nous protégeons la forêt, nous sauvons la planète. Nous étions un peuple nomade et nous nous sommes sédentarisés. Ici, isolés dans la sylve, nous sommes plus ou moins protégés.
Mais nos jeunes sont attirés par votre civilisation et vos modes de consommation. Tu vois, l’instituteur qui te traduit mes propos ne rêve que d’une seule chose, c’est d’émigrer aux États-Unis.
Vous avez mis deux cents ans pour faire votre cheminement alors que nous avons été propulsés dans le monde moderne en une seule génération. »
Une femme girafe entra discrètement dans la hutte, vêtue d’un long pagne drapé autour de la taille, orné de bandes horizontales brodées. Elle portait une corbeille de mangues épluchées, à peine mûres, servies avec du sel mélangé à de la poudre de piment. Elle resta debout derrière le vieillard. Mu Wye, sans la regarder, sourit à cette présence, qu’il avait devinée. Il réfléchit silencieusement une à deux minutes puis lâcha :
« Nos corps sont eux-mêmes considérés comme le reflet de l’univers. Ils contiennent l’univers dans sa totalité : notre tête ronde est le Ciel, nos pieds carrés sont la Terre, les deux yeux sont le Soleil et la Lune, les cinq viscères correspondent aux cinq éléments, aux cinq orients, aux couleurs, aux saveurs. Vous, avec votre dieu unique dans le ciel, vous êtes bien seuls. On vous dit que vous le retrouverez après la mort. Quelle tristesse! Et c’est parce que je ne veux pas déranger les lois de la nature que parfois je prône la non-action. »
Paul fit un petit signe de tête.
« Là, quand je suis allongé, je suis allongé, je ne fais rien d’autre que d’être allongé. Quand je mangerai, je mangerai, c’est tout. Et s’il faut mourir, n’importe quel jour en vaut un autre, car je ne vis ni dans mon passé ni dans mon futur. Je n’ai que le présent, et pour le moment c’est seulement ma conversation avec toi qui compte et rien d’autre. Quand tu te laveras, ne pense à rien d’autre qu’à l’eau qui s’écoule sur ton corps et au frottement du savon sur ta peau. Si tu peux demeurer dans le présent, alors tu seras un homme heureux. Le temps décide de tout. Il a toujours raison. Quand tu iras te promener dans la jungle, l’enfer vert comme l’appelle les Occidentaux, tu comprendras qu’il y a de la vie. Mes hommes, lorsqu’ils chassent et tuent un animal sauvage, ils en ont besoin pour se nourrir.»
Paul mit un certain temps à comprendre les pensées et les croyances du vieillard qui aimait fréquenter les pagodes et les monastères. Le soleil de la fin du printemps, lumineux, faisait miroiter les flèches dorées des temples Wat. Elles fortifiaient l’esprit de Mu Wye et aiguisaient sa vision du monde. Paul resta muet. Ce moment privilégié, cette amitié, auraient dû lui donner la force de résister, mais il avait mal au monde. Il avait appris le silence de la jungle et se contenta de regarder avec compassion le vieillard qui était devant lui. Il essayait de vivre l’instant présent, mais était encore incapable de fuir son passé et de retrouver pleinement le goût de la vie.
L’Asie répand ses philtres, corrompt les passions et les esprits. En ce sens l’opium était devenu un refuge trompeur pour lui. Un soir, la petite-fille du chef de village, toute fine, le visage rond, les cheveux en tresses, pieds nus, entra dans la hutte et proposa une pipe d’opium à Paul. Accroupie, la jeune femme posa sur le sol un plateau en laque marron foncé contenant des instruments et une pâte à la consistance pelliculaire, le chandoo. Elle alluma une minuscule lampe à huile. La faible lumière projetait sur sa peau des reflets d’ambre irréel. Elle introduisit une aiguille dans l’entrée du fourneau et fixa la boulette d’opium. Engagée dans l’ouverture et percée, la pâte dégageait une ouverture. Tandis qu’elle se penchait sur la flamme pour la chauffer en faisant tourner son aiguille, elle malaxa la boulette brûlante sur le bord arrondi du fourneau de la pipe. Le chandoo se gonflait en une grosse bulle translucide brun doré en grésillant. Une odeur douce et agréable se diffusa dans la hutte. La pipe en métal, polie et noircie par le fréquent malaxage de l’opium, était reliée par cinquante centimètres de bambou et par un tuyau en ivoire. Paul s’allongea sur une paillasse en osier sur le flanc droit. Un petit coussin surélevait légèrement sa tête. L’indigène lui tendit la pipe d’une main ferme en la maintenant à l’horizontale. Elle retourna l’ouverture sur la flamme pour qu’il puisse fumer. Il aspira une volute blanche aromatique qui remplit ses poumons. La perle d’opium se consuma lentement lorsqu’il inspira. Il tira plusieurs fois puis se laissa aller en arrière pendant quelques secondes tandis que la femme lui préparait une autre pipe en plongeant deux ou trois fois l’aiguille dans le chandoo afin de la recharger.
Paul aspira cette seconde pipe avec moins de précipitation et se délecta en expectorant lentement la fumée par la bouche et les narines, en un gros nuage bleu vers le plafond.
«C’est assez, sinon tu ne pourras plus te lever, tu n’auras plus de volonté, tu auras des maux de tête, tu feras n’importe quoi», lui enjoignit la jeune femme qui récupéra la pipe.
Mu Wye organisa plusieurs expéditions dans la forêt tropicale pour Paul.
«Tu vois la forêt, là-bas, elle a bien l’allure d’une forêt. Les choses sont ce qu’elles sont. Et rien d’autre.»
Ce fut pour Paul une totale félicité. C’était si bon de suivre cette trajectoire anonyme à travers les teks verbénacées, les fougères géantes et les manguiers sauvages aux fruits sucrés de la taille d’une prune. Le sol était mou et humide, recouvert de feuilles et d’écorces en décomposition, protégeant une vie souterraine grouillante d’insectes, de larves, de reptiles et de bactéries qui participaient à la régénérescence du sous-bois. Les touffes de lichen s’infiltraient partout. Une souche charbonneuse était envahie de champignons aux chapeaux violets arrondis.
Les indigènes expliquaient à Paul la capacité des arbres à reconnaître la salive des insectes qui leur sont favorables. Avec le temps, leurs défenses s’émoussent et les fragilisent, alors ils pourrissent pour laisser la place aux plus jeunes.
Paul, ingénieur agronome, était particulièrement sensible à cet équilibre darwinien de la nature que lui enseignaient les Padaung. Silencieux, éveillés au moindre bruit, ils franchirent ce jour-là plusieurs cols dénudés, traversèrent des couverts boisés parasités de buissons d’orchidées où la température se faisait légèrement plus fraîche, et de parterres de lis et de fraisiers sauvages. Avec sa machette toujours bien en main, l’un des petits-fils de Mu Wye marchait en tête et traçait son chemin à travers les sentes impénétrables. Il lui enseigna la manière de se déplacer en posant le pied bien à plat sur le sol, le regard et l’ouïe aux aguets. Ils empruntèrent une piste ombragée serpentant le long d’un ruisseau. Soudain des centaines de papillons à larges ailes bleues irisées apparurent et se mirent à tournoyer autour de Paul, effleurant son visage et ses lèvres.
«Un message des dieux, dirent les Padaung.
— Un bon présage» rajouta l’un d’eux.
Alors ils poursuivirent leur route.
Les lianes faisaient des lacets au-dessus de nous. Ils entendaient le chant aigu des oiseaux. Chacun de leurs pas faisait craquer les feuilles mortes. Ils atteignirent un gour profond alimenté par une cascade puissante, légèrement en amont.
