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Après une carrière dédiée à ses recherches en physique quantique, David, ancien universitaire, est soudain troublé par quelques rêves étranges qui font ressurgir du plus profond de sa mémoire le souvenir d’une jeune femme, Ester, son amour de jeunesse.
Par analogie avec les phénomènes d’intrication et de téléportation quantique, il interprète ces rêves comme une sorte d’appel à la rejoindre.
Il entreprend alors un voyage en Italie qui se transforme en une véritable enquête policière au cours de laquelle, il découvre progressivement la vie absurde et sordide qu'Ester a menée.
Où parviendra-t-il à la retrouver ?
Dans la vraie vie, ou dans le monde des idées ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Louis FARVACQUE est un écrivain hétéroclite s’essayant dans tous les genres, allant de la science-fiction au roman sentimental, en passant par les thrillers… Ses fictions sont toujours issues d’expériences vécues, empreintes du milieu universitaire dans lequel il a exercé son métier de physicien, avec le point commun de rendre passionnantes certaines notions scientifiques…
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Seitenzahl: 237
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Jean-Louis Farvacque
Ester
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-490522-67-5ISBN Numérique : 978-2-490522-68-2Dépôt légal : Février 2020
© Libre2Lire, 2020
Du même auteur
Ouvrages scientifiques :
Initiation à la théorie quantique des solides (Éd. Ellipses, 2009)
L’évolution des concepts de la physique de Newton à nos jours(Éd. Ellipses, 2012)
Physique des systèmes complexes (Éd. Ellipses, 2013)
Romans :
Et l’Homme créa Dieu(Edilivre, avril 2014)
Psychose à Lacanau(Vents salés, avril 2015)
Pour une poignée de diamants(Les sentiers du livre, novembre 2015)
La deuxième vie de Charlotte(Vents Salés, juillet 2016)
L’ultime secret de Sakharov(Le Lys Bleu Éditions, février2018
Une famille du Nord(Le Lys Bleu Edition, juin 2018
Guet-apens à Lacanau(Vents salés, avril 2019)
À tous ceux qui rêvent
Cette nuit, j’ai fait un rêve étrange.
Un vrai! Et dont je me souviens.
Quarante ans après Erice,
Je la revoyais soudain.
Aussi pure qu’un ange.
Elle n’avait pas changé.
Sublime, belle comme dans mon souvenir.
Elle me souriait, me regardait, me considérait.
Elle semblait m’aimer, me désirer.
Je restai immobile, submergé d’émotions
Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai soulevée.
Elle avait la légèreté d’une idée.
Nous avons dansé
Nous nous sommes soûlés dans ces tourbillons
Où je ne voyais que ses yeux vairons.
Nous nous sommes embrassés.
Puis, elle s’est évaporée,
Dissoute dans l’infini du passé,
Comme une volute de fumée
S’échappant dans la lumière naissante.
Je suis réellement perturbé par cette vision.
Un souvenir si net d’un passé qui n’a pas eu d’avenir.
Je reste piégé, à tout jamais, dans cet amour virtuel,
Dans une idée transcendante de la beauté et l’envie d’une femme éphémère.
Elle s’appelait Ester.
Quelques mois avant mon départ en retraite, on me fit gentiment comprendre qu’il fallait que je me prépare à céder à mon digne successeur ce bureau occupé depuis tant d’années. Aussi, je me mis à trier cette quantité énorme de documents accumulés au fil du temps et qui encombraient les armoires métalliques caractéristiques de la fonction publique.
Sur leurs toits se trouvaient d’énormes piles de copies d’examen que l’administration nous conseillait de garder quelques années pour faire éventuellement face aux réclamations toujours possibles des étudiants. Puis à l’intérieur, dans des boîtes de carton, je retrouvai les courriers de service, convocations aux différentes réunions de l’UFR, tout un embrouillamini des feuilles d’exercices sédimentées depuis plusieurs dizaines d’années, car ça peut toujours servir, un mélange de transparents de conférences utilisés avant la popularisation des vidéoprojecteurs, mais trop glissants pour rester sagement empilés les uns sur les autres, etc.
Dans le classeur à quatre tiroirs de chemises suspendues – mon sanctuaire – je retrouvai les tirés à part de mes différents articles scientifiques, commandés souvent en trop grand nombre, mais devenus inutiles à cause d’Internet qui les proposait désormais en version électronique. Ces documents résumaient à eux seuls plus de quarante années de recherche.
Les jeter également ?
Pas le choix ! Mais pas avant d’en avoir fait relier un exemplaire de chaque. Toute ma carrière de recherche se trouverait ainsi résumée dans un ouvrage de près de mille pages courageusement écrites dans un anglais approximatif – celui de la science parlé aux quatre coins du monde – mais qui finirait néanmoins dans l’indifférence de tous au fond d’une bibliothèque.
Puis, je retrouvai ces multiples polycopiés de cours patiemment écrits au fil du temps et concernant les différents domaines de la physique que j’avais été amené à enseigner. J’en relus quelques passages et me mis à rire en constatant ce style sec et sans fioriture qui caractérise les ouvrages scientifiques, surtout les livres de maths et les livres de physique. Ces textes n’avaient rien de poétique et n’exprimaient aucun sentiment, aucun point de vue, aucune croyance.
Pourtant, toutes ces idées, ces théories bâties au fil du temps par, ce qu’il faut bien reconnaître, certains génies : Copernic, Kepler, Galilée, Newton, Maxwell, Einstein, Bohr, Schrödinger, Dirac et tant d’autres, n’avaient que comme seuls buts de décortiquer la logique des phénomènes naturels, de connaître notre rôle sur cette Terre perdue au milieu d’une immensité insondable et dont on ignore toujours le pourquoi de l’existence.
Ces polycopiés recouvraient pratiquement tous les domaines de la physique qui, devenue trop vaste, trop complexe, avait été tronçonnée en différents domaines : mécanique, optique, électricité, électromagnétisme, thermodynamique, physique quantique, relativité, etc., et qui, pour des raisons d’organisation, étaient enseignés dans un désordre parfait. Il n’était pas rare que l’on impose aux étudiants un cours d’électricité avant de leur avoir expliqué la mécanique de Newton, autrement dit, en mettant la charrue avant les bœufs.
Il aurait été plus logique de présenter aux étudiants les différents concepts de la physique en respectant l’ordre historique de leur apparition dans la pensée humaine. Alors, je me mis en tête de terminer ma carrière, d’entrer dans cette dernière partie de vie qu’on nomme la retraite, en écrivant un tel ouvrage. N’étant plus astreint à cette rigueur académique qui nous interdisait d’exprimer officiellement un quelconque point de vue personnel, lors des cours donnés à l’université, j’en profitai cette fois et tâchai de glisser dans les introductions et les conclusions de chaque chapitre quelques remarques à caractère philosophique. En effet, il était impossible de sortir indemne de quarante ans de réflexion scientifique sans s’être fait une opinion à propos de la vie, de la conscience, de la mort, de notre place dans l’univers et du pourquoi de son existence, bref de la réalité ou non des dieux.
*
La rédaction de ces ouvrages scientifiques étant achevée, j’en fis fièrement état auprès de mes voisins, de mes amis qui me félicitèrent formellement, mais qui ne me demandèrent jamais ce que ces livres pouvaient bien raconter. L’un d’entre eux me dit un jour que si je comptais faire carrière dans l’écriture, il vaudrait mieux que je me lance dans la rédaction de polars. C’est là que je me rendis compte, qu’à une poignée d’étudiants près ou de quelques jeunes professeurs en mal de trouver des cours tout faits, ces livres finiraient leurs carrières, momifiés dans les sous-sols des bibliothèques universitaires. Il fallait que je l’admette : de tels ouvrages n’intéressent absolument pas le grand public, soient encore les gens plongés dans la vraie vie ; celle qui provoque des sentiments et qui se décrit avec le langage courant, au travers des mots, des livres, mais en aucun cas par le seul biais des équations.
Et pourtant, la physique du XXe siècle nous avait projetés dans un monde dominé par la technologie conduisant droit à l’asservissement de l’homme par ses propres créatures : automatismes, informatique, gestion sournoise de la paresse humaine en termes de mémoire (Google), contrôle progressif et inéluctable des libertés individuelles, intelligence artificielle, etc. Tous ces merveilleux, mais néanmoins angoissants, développements technologiques étaient issus de la découverte et de la mise au point de la physique quantique à partir des années 1920 : une discipline redoutable par son efficacité et dont les prédictions n’ont – du moins pour l’instant – jamais été mises en défaut. Si l’on voulait résumer l’objectif de ce domaine, on pourrait dire qu’il permet d’expliquer et d’exploiter l’incroyable complexité du monde macroscopique visible par le comportement invisible, mais simple des particules élémentaires.
La difficulté de pouvoir comprendre la mécanique quantique est liée au fait que si l’on veut interpréter en langage humain (adapté à la description des phénomènes journaliers) les équations et les conclusions auxquelles elles nous permettent d’aboutir, c’est que cela conduit à attribuer aux particules élémentaires des comportements qui dépassent toute compréhension logique. Un seul exemple, pour l’instant, afin de ne pas rebuter le lecteur, est lié à cette fameuse dualité « onde/particule » deux aspects complémentaires d’une même entité, que ce soit un photon ou un électron, ou toute autre particule élémentaire.
Il est facile d’admettre que cette dualité est réelle et que si l’on demandait à une entité élémentaire quelle est sa nature : onde ou particule ? Elle répondrait « je suis une particule » si cette question était posée par le biais d’une expérience dédiée à la détection des particules, ou répondrait « je suis une onde » à toute expérience destinée à détecter les ondes. En d’autres termes, son aspect dépendrait de la façon dont on l’observe. Pour être plus clair, c’est comme si vous répondiez à une personne qui vous demande soit votre prénom soit votre nom ; deux caractéristiques complémentaires d’un même personnage.
Mais voilà le plus étonnant. De très récentes expériences, liées au progrès des détecteurs et de la technologie, démontrent que la particule connaît d’avance la question qu’on va lui poser (alias l’observation à laquelle elle va être soumise). C’est comme si, rencontrant un personnage vous lui disiez :
Et qu’il vous répondait :
Ce qui est parfaitement inconcevable !
Du coup, les plus grands scientifiques de notre époque admettent que la physique quantique n’est abordable que par le biais des équations et qu’il ne faut surtout pas tâcher de les commenter à l’aide du langage courant sans que cela heurte le bon sens :
Je ne pouvais me résigner à une telle attitude qui réserverait aux seuls spécialistes cette possibilité de comprendre, d’admirer et d’exploiter cet aspect souterrain de la complexité du monde. Alors, il me vint à l’esprit qu’il serait peut-être possible d’exprimer un point de vue, une vision du monde, en les introduisant subrepticement dans des récits décrivant la vraie vie, les sentiments humains, l’amour, les aventures : bref, l’écriture de romans.
Une bonne idée pour passer le temps et je commençai par l’écriture d’un livre de science-fiction, dans lequel j’instillai sournoisement mon point de vue sur la non-existence de Dieu. Très vite, et à mon insu, ce livre se transforma en un roman sentimental. Je n’étais plus maître des personnages qui évoluèrent dans un univers que je confondis avec la réalité. Je vécus par procuration, à travers ces lignes, une aventure amoureuse intense, idéalisée, plus vraie que si elle avait été réelle.
Et, je ne m’arrêtai plus. Le moindre souvenir me fournissait l’occasion de placer mes héros dans des aventures exceptionnelles, des amours intenses ou impossibles…
Je vécus ce départ en retraite comme un véritable luxe. Mais, l’écriture de romans ne comble qu’artificiellement l’éloignement de toute vie sociale, l’absence des collègues de travail, cette obligation de vivre ensemble. J’en étais conscient et, pour pallier ce risque, je me forçais à assister régulièrement aux mardis d’Archimède, un cycle de conférences ainsi appelé, parce qu’il se déroulait chaque mardi dans l’amphi Archimède du bâtiment d’enseignement de physique. Ces soirées étaient organisées par les anciens de l’université des sciences de Lille et étaient dédiées à des sujets à caractère philosophique concernant les dernières avancées de la science, parfois dans le domaine de la mécanique quantique, mais le plus souvent dans le domaine de l’astrophysique et de la cosmologie.
*
Cette fois, la conférence était donnée par une personnalité bien connue du grand public et concernait le phénomène d’intrication quantique, soit encore le comportement le plus incompréhensible de tout couple de particules ayant été en interaction à un moment donné de leur existence. Tant que ces particules sont isolées et quelle que soit la distance qui les sépare ultérieurement, elles restent liées indéfiniment. Et voilà la chose la plus incompréhensible : dès que l’on mesure une caractéristique d’une de ces particules, la deuxième adopte instantanément un état compatible avec le résultat de la mesure. Tout se passe comme si ce qui arrive à l’une d’entre elles était instantanément connu de l’autre, soit encore un comportement incompatible avec la relativité d’Einstein bâtie sur le fait qu’aucun message ne peut se propager plus vite que la vitesse de la lumière.
Le phénomène d’intrication permet même de transférer instantanément l’état d’un système A vers tout autre système B identique à A, aussi éloignés soient-ils l’un de l’autre, à condition de détruire l’état dans lequel se trouvait A. Pour montrer l’étrangeté du phénomène, on pourrait forcer le trait en imaginant un être vivant constitué d’un ensemble d’atomes A judicieusement ordonnés sous forme humaine et la même quantité d’atomes B disposés de façon désordonnée dans une urne située au fin fond d’une autre galaxie. En supposant que la technologie soit au point, il est théoriquement possible de reconstituer en B le personnage à condition de le détruire en A. Il n’y a pas eu de transfert de matière, mais bel et bien une téléportation quantique, soit encore en B une reconstruction à l’identique du personnage A.
Même si cela ressemble à de la science-fiction, cette téléportation quantique est, pour l’instant, réalisable en laboratoire sur de tout petits systèmes particulaires et devrait permettre, dans un avenir proche, l’échange sécurisé d’informations et d’envisager une nouvelle conception plus performante d’ordinateurs dits « quantiques ».
Pourtant, même si cela reste parfaitement inconcevable, tous ces comportements observés expérimentalement sont déductibles et très simplement décrits par les solutions des équations de la mécanique quantique, un édifice mathématique bâti sur le seul fait que dans un tout petit domaine de l’espace-temps, appelé « bulle de Planck », il peut apparaître des effets sans cause, donnant naissance aux fameuses inégalités d’Heisenberg et suggérant qu’il est tout à fait possible qu’il n’y ait rien à comprendre.
Aurions-nous, par hasard, découvert le secret de Dieu ?
Du rêve à la réalité
À l’issue de cette conférence et même si, comme l’avait affirmé Max Planck, on vivait dans un univers complexe dont on ne percevait qu’une image à travers des lunettes dont on ignorait la convergence, ou encore que l’on ne voyait du monde réel que sa projection sur le mur du fond d’une caverne comme l’avait suggéré Platon, il fallait également survivre physiquement pour maintenir en état de marche cette conscience caractéristique des êtres vivants. En termes plus clairs, je m’arrêtai au super marché Match de la Cousinerie pour y acheter de quoi subsister sans trop avoir à faire la cuisine, sorte de retour brutal, mais fort utile, dans le monde perçu.
J’optai pour une boîte de sushis. Heureux de cette initiative qui me ferait gagner un temps fou, j’eus quand même à faire la queue plus de quinze minutes à cause du trop peu de caisses ouvertes à cette heure de pointe. Après ce repas frugal où j’abandonnai au réfrigérateur la moitié de cette trop grosse boîte, mais que je fis néanmoins durer le plus longtemps possible, car il était encore trop tôt pour aller au lit, j’allumai instinctivement la télévision, puis m’affalai dans un fauteuil qui lui faisait face. Il s’agissait d’une émission politique ennuyeuse qui me plongea dans une sorte de léthargie où j’entendais, sans les comprendre, regardais, sans voir, les interlocuteurs s’écharper. J’atteignis progressivement un état comateux dans lequel je tâchais d’imaginer quelles pourraient être les conséquences observables dans la vie journalière des phénomènes d’intrication quantique.
Soudain, il me sembla entendre le cri strident de la sonnette. Je me dirigeai vers l’interphone, appuyai sur le bouton parole :
Et j’entendis une voix de femme :
Sans vraiment chercher à savoir qui pouvait être cette personne, je déverrouillai machinalement la porte magnétique de l’immeuble, entrouvris celle de l’appartement et retournai m’asseoir dans ce fauteuil pour attendre ce visiteur. Quelle ne fut pas ma surprise. Je la reconnus instantanément.
J’avais rencontré cette jeune femme, il y avait près de quarante ans et j’en étais tombé instantanément amoureux fou, rien qu’en la voyant. Et voilà qu’aujourd’hui, elle débarquait soudain, toujours aussi jeune, aussi belle que dans mon souvenir. Emporté par cette heureuse folie de la revoir pareille qu’avant, je retrouvai cette attraction incompréhensible sans m’occuper de savoir comment un tel miracle pouvait être possible. Je me précipitai vers elle. Je la pris dans mes bras et nous nous embrassâmes jusqu’à plus soif. On remettrait au lendemain toutes les explications rationnelles. Pour l’heure, nous avions mieux à faire. Pourtant Ester me remit les pieds sur terre.
Je lui apportai le reste de la boîte de sushis dont je n’avais péniblement avalé que la moitié.
Bien sûr que je m’en souvenais. Mais, je n’en avais pas. Pris au dépourvu, je lui apportai une coupe de prosecco, un vin blanc pétillant italien qui était entré en scène depuis quelques années et recevait un franc succès dans tous les supermarchés de France. Nous évoquâmes avec nostalgie notre rencontre en Sicile, notre coup de foudre. Puis je tâchai de trouver un disque qui nous rappellerait également le saxophone d’Ulysse. Et nous nous mîmes à danser. Je la serrai si fort que j’eus l’impression que nous étions en train d’entrer en fusion.
Ester m’entraîna dans la chambre à coucher. Impatients, nos corps se complétèrent avec la vigueur et cette fougue que nous avions connues quarante ans plus tôt. Épuisés, nous nous endormîmes profondément.
Lorsque j’ouvris les yeux, elle avait disparu. Pourtant, nous nous étions bien endormis, blottis l’un contre l’autre.
Avais-je rêvé ?
Cela semblait si réel que je fus pris d’un doute. Souvent, les rêves s’évaporent quelque temps après le réveil. J’attendis un petit moment pour voir si cela serait le cas. Cette impression de vécu persista. Étonné, mais persuadé qu’Ester s’était bien endormie dans mes bras, j’allai vérifier qu’elle ne s’était pas réfugiée dans une autre pièce. Le salon n’était éclairé que par la multitude des diodes qui ornent les appareils électroniques, mais qui fournissent une clarté suffisante pour ne pas avoir à mettre en marche l’éclairage.
L’appartement était vide !
Tout semblait normal, à cette baie vitrée près qui ouvre sur la terrasse et que j’avais probablement oublié de refermer. Je la poussai machinalement, tout en observant la terrasse, et fus étonné de voir que la porte donnant accès à l’extérieur de l’appartement était également entrebâillée.
Surpris, et encore sous le coup de l’émotion de cette vision trop réaliste pour n’être qu’un rêve, j’interprétai cette succession de portes ouvertes comme une sorte d’invitation à aller explorer le parc qui entourait la résidence. Ce que je fis en dépit du froid et de cette nuit sans lune. Je parcourus péniblement quelques centaines de mètres avant d’apercevoir une sorte de lueur suggérant un feu de bois. Je m’approchai du foyer, constatai qu’il était approvisionné de superbes branches dont la consumation avait à peine commencé, signe que ce feu venait d’être allumé.
Aucune réponse. Je fus partagé entre l’idée réaliste qu’un sans-abri avait dû l’allumer pour se réchauffer et, m’entendant arriver, devait s’être caché derrière les arbres qui bordaient cette petite clairière et celle trop peu crédible d’un évènement paranormal. Seul le crépitement du feu se faisait entendre. Les flammes projetaient des lueurs dansantes sur la végétation environnante qui suggéraient la présence de farfadets. Je compris qu’il me serait impossible de retrouver Ester. Je fus pris de frayeur et rentrai le plus rapidement chez moi.
Avant tout, café, cigare, puis ouverture de l’ordinateur pour y consigner les évènements de cette étrange soirée. Bien évidemment il me fut facile de reconstituer notre conversation où, dans ce soi-disant rêve, nous avions évoqué cette première rencontre, car je l’avais vraiment vécue. Aussi, ce que j’écrivis à propos de cette partie de la nuit fut un mélange de souvenirs lointains et de cette discussion nocturne.
*
**
« C’était en 1974, lors d’une école d’été qui se tenait à Erice, en Sicile. J’atteignis ce village à l’issue d’un périple assez varié. Après un vol de deux heures trente depuis Paris je débarquai à l’aéroport international Falcone-Borsellino situé sur la commune de Cinisi, à trente-deux kilomètres à l’ouest de Palerme. Première difficulté : trouver un bus ou une navette qui m’amènerait au centre-ville où j’avais réservé un hôtel. Je fus abordé par un jeune gars qui me proposa la course dans sa voiture privée, moyennant un prix défiant toute concurrence, m’affirma-t-il.
L’hôtel était situé à proximité de la gare centrale. Sitôt installé, j’allai consulter les horaires de trains et acheter un billet pour Trapani. Je fus étonné d’apprendre que le trajet durerait plus de quatre heures pour une distance de cent dix kilomètres. Et je compris pourquoi dès le lendemain. Le train roulait si lentement que parfois les voyageurs en sortaient pour se dégourdir les jambes en le suivant. D’autres fois, il s’arrêtait même et aussitôt, quelques jeunes surgissaient des bas-côtés de la voie avec des paniers chargés de fruits à vendre. Enfin, la ligne de chemin de fer ne longeait pas la côte, mais faisait un large crochet à travers les terres. Arrivé à Trapani, il restait encore à atteindre Erice. Ce dernier trajet d’une dizaine de kilomètres se ferait en bus, avec un départ chaque deux heures. Alors, eh bien il fallait attendre assis sur les valises. Nous étions écrasés d’une chaleur accablante.
Le bus nous débarqua à la porte du rempart qui entourait le village. Je franchis cette porte et me retrouvai sur un chemin pavé très pentu, ne sachant où aller et ne découvrant aucune petite pancarte qui eut pu signaler le site de l’école. C’est alors qu’un homme d’une cinquantaine d’années, habillé d’un costume noir en dépit de la température élevée, se dirigea vers moi.
Ce que je fis. L’homme m’amena dans un petit restaurant proche et commanda un plat de spaghetti alla verdura, bien qu’on fut au beau milieu de l’après-midi.
L’homme partit sans même s’être présenté. Dans la soirée, je découvris qu’il s’agissait du professeur Gondi, soit encore l’organisateur de cette école.
Erice est un village sicilien bâti sur un piton rocheux haut de 756 mètres, près de Trapani et à quelques kilomètres de la plage. En souvenir de Fermi2, le CNR3 italien en avait fait un lieu privilégié pour y organiser des écoles d’été ou des meetings scientifiques. Les participants étaient logés dans d’anciens couvents transformés en hôtels et avaient gratuitement accès à pratiquement tous les restaurants du village. Il leur suffisait pour cela de démontrer leur inscription à tel ou tel meeting, puis de signer la note qui serait à la charge du CNR.
Je participais à une école d’été dédiée aux propriétés des défauts dans les semi-conducteurs. L’organisateur, le Professeur Gondi, directeur d’un laboratoire de l’université de Bologne, y avait emmené toute son équipe. Ester, une jeune étudiante en thèse, en faisait partie.
Elle possédait des yeux de différentes couleurs bleu-vert, ce qui lui donnait un regard espiègle.
Un regard échangé quelques secondes seulement, dès le premier soir, chez Ulysse, un restaurateur qui finissait chacune de ses soirées en faisant danser ses convives, grâce à son saxophone.
Un regard dont j’amplifiai l’importance, car il avait allumé une sorte de petite bougie au fin fond de mon vide sentimental.
Mais elle était entourée d’un aréopage de jeunes chercheurs de tous les pays européens. Je n’avais pas leur aisance et n’arrivai pas, ce soir-là, à attirer son attention. J’en pris ombrage. Le lendemain, je la retrouvai à la pause-café de la matinée. Elle était encore seule. Je me précipitai vers elle, mais ne savais pas trop quoi dire. Elle parlait trop peu l’anglais, juste quelques mots techniques glanés lors de la lecture de quelques articles scientifiques. Je connaissais trois-quatre mots d’italien, pour avoir parcouru ce pays dans tous les sens lorsque j’étais étudiant. Je lui proposai de faire quelques pas sur les remparts du village. Elle accepta. Dès que nous fûmes hors de vue de nos condisciples, et à la première difficulté rencontrée sur le chemin pierreux et pentu, je lui tendis la main et ne la lui lâchai plus. Un contact loin d’être banal et qui me donna l’illusion que nous étions le prolongement l’un de l’autre, que nous ne formions plus qu’un seul être : nous deux ! Mais il fallait bien rentrer pour la deuxième partie des exposés du matin. Elle rejoignit sa place, entourée de deux jeunes Allemands rigolards et sembla plaisanter avec. J’en fus jaloux.
Cette soirée-là, je ne pouvais me joindre à leur bande, chez Ulysse, car le lendemain, je devais présenter le résultat de mes recherches : une intervention d’une heure. Par avance, j’en fus malade de trac et attrapai réellement un mal de gorge d’origine psychosomatique. Seul dans ma chambre, je répétai mon discours. J’aurais affaire aux plus grands spécialistes européens. Je me concentrai et oubliai provisoirement Ester et ma jalousie.
Enfin, on y était. J’intervins dans la première partie de la matinée. Après, ce serait la pause-café. Je ne bafouillai pas trop et répondis sans problème aux questions.
Supplice terminé.
C’est drôle, mais je perçus nettement que mon mal de gorge avait progressivement disparu avec le bon déroulement de mon intervention. Applaudissements. Je sortis, pris un café et allai m’asseoir seul dehors, dans la cour du couvent où se tenait l’école d’été, m’isolant ainsi des autres participants. C’était idiot, car, dans ce métier, les collaborations à long terme se nouent souvent lors des conversations des pauses-café.
Je ne pensais plus et me contentais d’observer les statues qui garnissaient le préau. Je ne la vis pas arriver.
Ester s’assit et déposa son jus d’orange sur la petite table.
Bien sûr que je le voulais.
Ester sourit.
L’après-midi me sembla trop long. Impossible de comprendre les exposés des autres, tant j’étais excité à l’idée de cette soirée.
Pause-café.
Je l’attendis, mais elle resta piégée par les Allemands et ne me rejoignit pas. Nous retournâmes dans la salle de conférences pour le dernier round. Encore deux heures !
Or, tout finit par arriver. J’eus peur qu’elle ait changé d’avis.
Mais non. Et nous nous sauvâmes discrètement de la cour du couvent dans laquelle les autres discutaient vivement. Nous visitâmes le village, à la recherche d’un restaurant qui serait le plus éloigné de celui d’Ulysse et de son saxophone. Il faisait beau et chaud et il était trop tôt pour le service. Aussi, nous sortîmes de la ville. Au-delà des remparts s’étendaient quelques champs pentus couverts d’herbes sauvages rouillées par la sécheresse à travers lesquelles nous courûmes comme de jeunes enfants. Soudain, elle me poussa et je m’écroulai en l’entraînant vers moi. Ester se mit à califourchon sur mes cuisses. Je la pris en photo, seul souvenir matériel qui me resterait d’elle. Elle écarta l’appareil et me fixa gravement de ses yeux vairons. Son visage était magique. Elle était magnifique !
Je tentai de l’attirer, mais elle résista.
Après quelques secondes de silence, je l’attirai à nouveau et elle céda. Nos lèvres se rencontrèrent fougueusement. Sa bouche était humide et fraîche, ses cheveux doux et soyeux. Nous nous ébattîmes longuement dans les herbes séchées, jusqu’à une heure décente pour rejoindre le resto. Pas besoin de connaître trop de vocabulaire anglais pour se faire comprendre.
Le mariage d’Ester était programmé et, en bonne Italienne, il lui était impossible de s’y soustraire, sans posséder une forte raison. Or, nous ne nous connaissions pas.
Mais, pour moi, c’était plus fort que tout : je la désirais physiquement et peu m’importait si, plus tard, comme elle le faisait entendre, elle pourrait très bien ne pas se montrer gentille : « Io sono cattiva ».
Eh bien, tant pis si plus tard elle se révèle être une mégère insupportable ! Je lui proposai un pacte :
Sans rien dire, Ester me regarda sérieusement dans la pénombre du petit restaurant. Puis, au bout d’un certain temps, elle sourit.
