Et que revivent les morts - William Wolfhart - E-Book

Et que revivent les morts E-Book

William Wolfhart

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Beschreibung

Une fable sur notre époque et ses vieux démons, sorte de mythe de Frankenstein revisité et récit de l'effondrement de la société.

Que se passe-t-il lorsque la résurrection des corps devient un phénomène observable scientifiquement, un sujet d’innovation technologique ? C’est ce à quoi sont confrontés les personnages de Et que revivent les Morts, roman d’anticipation dont l’action se passe en Amérique du Nord, à Boston et à Chicago.
Dans une société où la recherche effrénée du plaisir immédiat est devenue le moteur principal, les relations entre Don, spécialiste en neurosciences et Judy, jeune étudiante paumée, deviennent une affaire planétaire susceptible de changer le futur de l’espèce humaine. Outre une aventure et une histoire d’amour, le roman est une extrapolation autour des thèmes de la prolongation indéfinie de la vie, de la technologie incontrôlée, du transhumanisme, de l’intelligence artificielle, du risque de basculement vers l’apocalypse.
Dans un style empreint d’une certaine poésie, Et que revivent les Morts nous fait rêver et réfléchir aux possibles fruits des germes contenus dans notre présent. C’est un plaidoyer pour le respect de l’humain et de toutes les formes de vie.

L'amour permettra-t-il de faire face à la soif de pouvoir et aux dérapements technologiques ?

EXTRAIT

Le vol vers l’aéroport d’O’Hare ne prit qu’une heure. Lisa avait envoyé un minibus me prendre. Il fallut une autre heure pour rejoindre le Campus de Chicago situé au bord du lac Michigan, à l’extrémité nord de la ville. Les nombreux arrêts du trafic me laissèrent tout le temps d’observer à travers les vitres blindées. J’enviais les baigneurs qui profitaient du soleil de plomb sur les plages du lac. À leur teint de peau élégamment ambré et leur silhouette musclée et alerte, on devinait que la plupart n’exerçaient aucune activité professionnelle, fortune faite ou héritée. Depuis quelques années on les appelait les « Libérés ». Libérés du travail et de toute inhibition dans la recherche du plaisir ostentatoire, ils constituaient un groupe social nouveau. Jamais en effet autant de personnes de tous âges n’avaient pu dire adieu au travail et le clamer aussi fort. Les médias les présentaient comme ayant atteint le niveau le plus achevé et le plus désirable de la réussite sociale. Combien de temps durerait la « libération » pour chacun de ces nouveaux hédonistes, me demandai-je. Un jour, l’un d’entre eux avait fait cette réponse ambiguë au micro d’un reporter : « … en tout cas pas moins que jusque la mort. ».

À PROPOS DE L'AUTEUR

William Wolfhart est ingénieur de formation. Il a occupé divers postes dans l’industrie qui l’ont amené à vivre aux U.S.A. et à voyager autour du monde. Il est aujourd’hui coach de cadres et dirigeants. Il a publié plusieurs recueils de contes et de poésie. Et que revivent les Morts est son premier roman.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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William Wolfhart

Et que revivent les Morts

Roman d’anticipation

ISBN : 978-2-37873878-5

Collection : Atlantéïs

Dépôt légal : février 2020

© couverture Ex Æquo

© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite

SOUVENIRS

Me voilà aussi désemparé qu’un adolescent de quinze ans devant la première page de son journal intime. Tout oublier puis tout reprendre. Patiemment.

Il y a deux ans, un jour de reprise après un long week-end de printemps, je m’étais mis à remplir les interminables formulaires imposés par les banquiers pour poursuivre le financement de nos recherches. Sans m’en rendre compte, j’étais devenu un bureaucrate. Le scientifique passionné n’existait plus que par intermittence. Intoxiqué, emprisonné par les tâches administratives, j’avais perdu le souvenir de mes tentatives de rébellion contre le système. J’avais accepté mon rôle. Il m’arrivait même de penser qu’il était important. Mon regard s’était perdu par la fenêtre. Il s’était posé sur l’antique sculpture métallique de Calder, voile amarrée au pied de la tour, vague compagnon d’infortune poursuivant sa résistance héroïque contre un crachin jaunâtre et acide. Du dixième étage je devinais les formes de l’œuvre d’art à travers le brouillard. J’espérais sans trop y croire qu’il se dissiperait avant la fin de la journée. Le printemps était précoce, ce qui ne surprenait personne. Au milieu de l’hiver, il n’y avait eu que quelques glaçons sur la Charles River, visiteurs inattendus venus de loin. Il y avait bien des années que la glace n’immobilisait plus les eaux sous Harvard Bridge et les Bostoniens n’avaient pas été surpris quand les quartiers proches des quais avaient été inondés au printemps.

Je fus tiré de ma rêverie par l’hologramme en trois dimensions apparu sur ma table, de Lisa Spielberg, mon homologue et honorée rivale du Campus de Chicago.

Lisa était restée une scientifique créative et prolifique en découvertes de toutes sortes tout au long de sa carrière. Là où je m’appuyais sur de jeunes talents, elle, au contraire, ne semblait compter que sur elle-même.

Je compris que Lisa allait mal quand elle me demanda :

— Don, faisons la paix. J’ai besoin de votre aide. Avez-vous déjà vu un mort ressusciter ?

Je commençais à me réjouir à l’idée que la grande Lisa Spielberg, vedette des médias autant que des conférences spécialisées soit en train de péter les plombs lorsque :

— Don, regain d’ondes cérébrales après plus d’une heure d’encéphalogramme plat, ça vous dit quelque chose ?

— Impossible, vos appareils déconnent, ma chère.

Je pensais que pas seulement ses appareils… 

— Ne vous réjouissez pas trop vite, Professeur Vancraft.

Elle insistait sur le titre de façon désagréable.

— Quatre fois en trois semaines. Deux labos différents. Nous avons révisé tous les matériels après la première surprise. Un véritable feu d’artifice cérébral entre une et deux heures après la mort puis plus rien. Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé.

— Mais comment connaissez-vous l’heure exacte de la mort et comment avez-vous hérité des corps si vite ?

— Trois suicides et un arrêt cardiaque sur le campus mon cher. Trois étudiants pressés qui préfèrent la fenêtre du 32e à l’ascenseur et un vieux machin qui s’épuise à la bibliothèque jusque trois heures du mat.

— Lisa, je savais qu’il était dangereux de vous approcher, mais pas à ce point. Sérieusement, je ne peux pas croire à votre histoire. Vous êtes passée à côté de quelque chose et…

— Don, ne prenez pas ce ton avec moi ! m’interrompit-elle.

— Si vous en avez le courage, venez donc voir par vous-même, nos portes vous sont ouvertes, vous pourrez vérifier tout ce que vous voudrez.

Je restai profondément perplexe après cette conversation. Les dossiers de financement n’avaient plus d’intérêt. Disait-elle la vérité ou un piège se cachait-il derrière l’invitation ? Ma curiosité intellectuelle était piquée au vif, mais je ressentais une sorte de malaise indéfini à l’idée de me retrouver face à celle que j’avais surnommée en moi-même « l’infâme Lisa ». C’était une affaire où je sentais que je ne pourrais compter que sur mes propres forces.

II

Le vol vers l’aéroport d’O’Hare ne prit qu’une heure. Lisa avait envoyé un minibus me prendre. Il fallut une autre heure pour rejoindre le Campus de Chicago situé au bord du lac Michigan, à l’extrémité nord de la ville. Les nombreux arrêts du trafic me laissèrent tout le temps d’observer à travers les vitres blindées. J’enviais les baigneurs qui profitaient du soleil de plomb sur les plages du lac. À leur teint de peau élégamment ambré et leur silhouette musclée et alerte, on devinait que la plupart n’exerçaient aucune activité professionnelle, fortune faite ou héritée. Depuis quelques années on les appelait les « Libérés ». Libérés du travail et de toute inhibition dans la recherche du plaisir ostentatoire, ils constituaient un groupe social nouveau. Jamais en effet autant de personnes de tous âges n’avaient pu dire adieu au travail et le clamer aussi fort. Les médias les présentaient comme ayant atteint le niveau le plus achevé et le plus désirable de la réussite sociale. Combien de temps durerait la « libération » pour chacun de ces nouveaux hédonistes, me demandai-je. Un jour, l’un d’entre eux avait fait cette réponse ambiguë au micro d’un reporter : « … en tout cas pas moins que jusque la mort. ».

Je me souviens que je n’aimais pas les Libérés. Je n’aimais pas la jouissance individuelle revendiquée et affichée alors que tant de problèmes cruciaux restaient non-résolus. La violence de la société, de plus en plus forte, au sein des villes avec leurs ghettos grandissant comme des cancers. Les guerres avec les pays accusés de déverser sur nous de façon illégale leurs contingents de pauvres. Je n’aimais pas les Libérés, car ils me rappelaient que depuis leur apparition en tant que groupe social, l’état de guerre, interne et externe était considéré comme allant de soi. Ils me rappelaient aussi la proportion de plus en plus importante de la population survivant avec le minimum vital, sans éducation, sans accès aux réseaux d’information, sans but, sans avenir. Au fil des années avait émergé un ensemble humain homogène de gens de petite taille, généralement obèses, souvent porteurs d’infirmités. La plupart étaient employés dans les grands complexes industriels tant que leurs capacités étaient considérées comme acceptables. Lorsqu’ils étaient licenciés, ils rejoignaient les bandes de pillards autour des zones de traitement des déchets urbains. Beaucoup de choses ne me plaisaient pas dans la façon dont la société évoluait. Je me rends compte aujourd’hui que je ne faisais rien pour que cela change. Je pensais que bien faire mon travail était tout ce que je souhaitais.

Alors que nous longions d’austères bâtiments indistincts en béton, le chauffeur braqua brutalement à droite, fit plonger le véhicule en sous-sol, dévala la rampe en spirale en faisant crisser les pneus et se gara plusieurs étages plus bas. Il avala quelques pilules sur lesquelles je préférai ne pas poser de questions et me conduisit sans un mot vers l’ascenseur et un dédale de couloirs mal éclairés et indiscernables les uns des autres. Il s’arrêta enfin devant une porte et entra sans frapper.

Lisa Spielberg était attablée tout au fond de la pièce longue et étroite devant l’unique fenêtre qui s’ouvrait à quelques mètres d’un mur de briques brunes. L’étroitesse du bureau était renforcée par l’accumulation d’appareils divers et d’écrans qui ne laissaient qu’un passage exigu de la porte à la table de travail.

— Merci de me recevoir dans votre palace, Lisa, lui dis-je en m’avançant vers elle tout en essayant de ne rien bousculer.

— Nos sponsors n’aiment pas que nous jetions l’argent par les fenêtres. Bonjour, Don.

— Si je me souviens bien, ce n’est pas l’argent qui tombe de vos fenêtres.

Je regrettai un peu d’adopter déjà le style au vitriol fréquent dans nos échanges et essayai de former un sourire aimable lorsque je remarquai la forme physique éblouissante de ma rivale. Compte tenu de la date de ses premières publications, elle devait avoir plus de soixante-dix ans, sauf si elle avait obtenu son doctorat avant l’âge de quinze ans et je me surpris à envisager cela comme une possibilité devant l’incroyable jeunesse qu’elle dégageait. Plutôt de petite taille, aux cheveux blonds coiffés très courts, elle avait, dans son jeans moulant et son T-shirt dans le même registre, tout à fait l’allure des petites amies de mes deux fils de dix-huit et vingt ans. De plus, contrairement aux femmes en forme de son âge, la peau claire de son visage et ses grands yeux bleus délavés sans aucun maquillage apparent dégageaient encore la juvénilité de l’adolescence. « Le cobra s’est déguisé en petit lapin », étais-je en train de me dire lorsque je fus tiré de ma brève méditation par son ton péremptoire.

— Tenez, voici votre carte d’identification. L’écran vous indique le chemin vers n’importe quelle pièce du département où vous êtes autorisé. Vous n’avez qu’à prononcer le nom de la personne ou du labo. Comme vous l’avez constaté, notre architecture interne ne facilite pas la vie aux intrus. C’est voulu. Votre carte possède suffisamment de crédits pour une semaine chez nous, bureau, communications par hologramme, accès à nos réseaux d’information et de calcul, cafeteria et logement inclus ! Je ne perdrai pas de temps à vous donner plus d’explications, tout est indiqué et vous êtes un grand garçon. Don, je vous ai invité pour que vous validiez nos observations, maintenant je compte sur votre discrétion absolue, nous sommes devant une avancée majeure. Il va sans dire, au cas où vous seriez tenté, que nos avocats ont procédé à tous les enregistrements permettant d’établir l’antériorité de nos découvertes et, bien entendu, tant que vous êtes ici, vous travaillez pour nous. Vous êtes d’accord ?

— OK 

— C’est magnifique. L’enregistrement de notre entretien — souriez, la caméra est juste au-dessus de la fenêtre — tiendra lieu de contrat entre nous.

Le ton de Lisa Spielberg, presque suppliant lors de son premier appel, avait bien changé.

Pendant les deux jours qui suivirent, je ne quittai pas le studio-bureau qui m’avait été attribué par Lisa. Je visionnai inlassablement les enregistrements effectués sur les cadavres examinés par l’équipe de neurospécialistes du Campus de Chicago. Ils étaient de plus en plus longs et précis, depuis les quelques images et relevés encéphalographiques du premier étudiant suicidé jusqu’aux téraoctets d’informations stockées dans le dossier du vieux professeur cardiaque, dernier à être passé entre les mains expertes de notre chère Lisa.

Les deux premiers dossiers s’attardaient plutôt sur les lésions ayant entraîné la mort : fractures multiples, boîte crânienne, colonne vertébrale, etc. hémorragies internes et autres ruptures. Les enregistrements de l’activité cérébrale étaient réduits au minimum légal permettant d’attester la mort. Seulement, ils semblaient avoir été recopiés à l’envers. En premier, la plate uniformité de la mort puis l’apparition de la vie, au départ intermittente, faible et aléatoire, ensuite de plus en plus riche, foisonnante et orchestrée. Puis subitement, plus rien, comme si l’on avait débranché les appareils. Au fait, quelqu’un les avait-il effectivement débranchés ?

Pour le troisième étudiant et le professeur, Lisa avait mis en place des moyens extraordinairement lourds et sophistiqués qui me donnèrent envie de faire connaissance avec ses sponsors, même si je ne partageai pas leurs goûts en architecture. Les analyses physiologiques en temps réel étaient couplées aux enregistrements neurologiques pratiqués à l’aide de trois techniques indépendantes, encéphalogramme classique, résonance magnétique et scintillographie nucléaire. Impossible de falsifier la chronologie des évènements. De plus, les corps avaient été soumis à une scrutation scanner permanente sur l’ensemble de la masse biologique. Pas un millimètre cube n’avait échappé. Manifestement, on avait déroulé le tapis rouge pour les invités. Une chance qu’ils ne se soient pas trop fait attendre, les riches protecteurs de Lisa n’auraient pas apprécié.

  De toute évidence, alors que l’œuvre destructrice de la mort avait déjà commencé sur ce qui n’était plus qu’une masse organique désorganisée, soudain, quelques neurones s’étaient réactivés au centre du cerveau. Semblant se nourrir des produits mêmes de dégradation des tissus, ils avaient repris une activité électrique. Dans tout le cerveau puis le long des innombrables réseaux nerveux, tel un incendie se propageant d’épines en branchages et d’arbres en bosquets, le feu de la vie s’était alors propagé dans toutes les directions. Au bout de trois minutes, les premières divisions cellulaires reprenaient dans les cellules souches de la moelle osseuse et une incroyable activité de reconstruction des tissus musculaires devenait évidente autour des terminaisons nerveuses. À ce stade, l’activité du cerveau était devenue frénétique, je n’avais jamais rien vu d’aussi intense auparavant. Je ne retrouvais cependant pas la familiarité intuitive que m’avaient apportée de longues années passées à observer les ondes cérébrales sur les écrans. Je me demandais si les niveaux d’activité atteints étaient responsables de cette étrangeté. Enfoui dans la montagne d’informations sous laquelle j’avais l’impression que Lisa m’avait enterré, vingt fois, cent fois je parcourus la chronologie des évènements, sous tous les angles analytiques possibles. Au-delà de la jubilation scientifique que la nouveauté absolue de la découverte me faisait éprouver, je sentais poindre un malaise.

 

 

 

III

 

 

 

  Quarante-huit heures de travail continu, deux nuits blanches, une dizaine de boîtes de Coca et un sandwich rassis trouvé dans le frigo sous la table de travail commençaient à éroder ma lucidité. C’est alors que je pris conscience que le canapé situé sous la fenêtre artificielle pouvait avoir une fonction autre que décorative et m’offrait ses coussins moelleux.

 

  Une fraction de seconde avant de rouvrir les yeux, le regret d’avoir cédé au sommeil, l’envie de reprendre immédiatement mes investigations, toutes mes questions sans réponse, prirent instantanément possession de mon esprit.

C’est alors que l’image de Judy m’apparut pour la première fois. Je me souviens de la tentative spontanée et incongrue que je fis d’intégrer ce que mes yeux voyaient aux fils emmêlés de mes pensées puis, dès que nos regards se rencontrèrent, de la paix grandissante qui m’envahit, comme au bout d’un long voyage.

— Vous n’êtes pas mort, c’est bien.

Deux immenses yeux bleus, du bleu de la nuit certains printemps, loin au nord, sur la banquise. Une chevelure de jais jusqu’au bas du dos.

— Je suis Judy. Lisa s’inquiète à votre sujet. Vous êtes quelqu’un de très important. Pas de surveillance vidéo dans votre bureau et Lisa veut de vos nouvelles.

Des éclairs dans l’iris de ses yeux comme une pluie d’étoiles. Du carmin soudain sur ses pommettes hautes qui, d’un mouvement de tête, éclabousse les boucles épaisses. Je la vois maintenant auburn et des mèches de cuivre lui donnent l’aspect des chasseresses primitives.

— Nanomachines. C’est Lisa lorsque ma mère m’a vendue au Campus. C’était avant ma naissance. La pigmentation de ma peau, de mes cheveux change tout le temps. Vous verrez, on s’habitue.

 

Certains sujets expérimentaux avaient donc survécu. Une vingtaine d’années plus tôt, un vaste programme de recherche visant à associer des nanomachines au développement embryonnaire, dès les premiers stades suivant la conception, avait échoué avec fracas. Qu’étaient ces nanomachines ? De toutes petites machines capables d’agir à l’échelle de l’ADN, au moment de la conception de l’embryon puis pendant toute la vie de l’organisme. Il est possible aussi de les voir comme des molécules à tout faire, potentiellement capables pour mieux survivre de s’associer entre elles et avec les molécules de leur environnement, des morceaux de virus à la frontière entre l’inanimé et le vivant. Tous ces concepts se rejoignaient dans la folle idée mise en œuvre à l’époque : améliorer l’être humain par une alliance intime avec des nanomachines. D’après les informations officielles cependant, aucun embryon traité n’avait donné d’enfant viable. Le rêve d’une race humaine « Plus-Que-Parfaite », selon les termes du grand programme médiatique d’alors, avait été abandonné et les nanomachines reléguées au rang de thérapie curative. Subitement le prix offert aux étudiantes des campus pour leurs ovules et les embryons résultant de leurs frasques nocturnes était retombé d’un facteur mille.

 

Comme elle ne disait plus rien, je m’aperçus que je n’avais pas encore dit un mot et que, toujours allongé dans mes coussins, je me bornais à la contempler. Elle portait une longue robe chasuble de toile écrue unie, avec pour tout ornement des broderies multicolores autour du cou et autour du décolleté pointu qui s’ouvrait entre ses seins. En la regardant, j’avais l’impression de marcher sur le bord escarpé d’un précipice. Elle gardait les mains jointes derrière le dos. Sur ses épaules nues ondulaient des lignes bleutées qui semblaient jouer avec le relief de ses muscles. Au bas de sa robe, le bout de ses orteils s’échappait de sandales à la semelle ultrafine. Je me décidai enfin à me lever et à ouvrir la bouche, mais tout ce que je réussis à dire fut :

— Bon sang, qu’est-ce que j’ai faim ! en retombant assis au fond du canapé.

Nous éclatâmes de rire en même temps. Lorsqu’elle me tendit la main pour me relever, je vis les vagues bleues de ses épaules déferler vers ses doigts puis refluer vers elle en même temps que je me retrouvai sur pied comme si je ne pesai rien.

Le coup de fil de l’infâme Lisa et la révélation de ses travaux avaient réveillé en moi la passion de la découverte scientifique. La rencontre avec Judy, depuis le moment où nos mains se serrèrent, fit de moi un autre homme.

— Un dîner en ville ça vous plairait Professeur Vancraft ? J’ai un vieil ami qui tient un restaurant, dans la ville chinoise.

— Avec plaisir Judy, mais, s’il vous plaît, appelez-moi Don. Je ne suis pas allé au centre-ville de Chicago depuis très longtemps.

— OK Don ! Le métro aérien, ça vous va ? C’est à quelques stations d’ici.

Elle se dirigea vers la porte. Le haut de sa chevelure m’arrivait sous le menton et dégageait un parfum étrange, à la fois neuf et plein de souvenirs anciens.

 

Le trajet jusqu’au restaurant m’a laissé un sentiment de maladresse, de confusion et de panique. C’était comme si le hasard avait décidé de s’opposer à chacun de mes gestes et que ma seule issue était d’entrer en révolte contre les lois de l’univers. La porte de l’ascenseur qui se referme me laissant sur le palier alors que Judy descend vers le sous-sol en me hurlant de ne pas bouger d’où je suis. Le temps interminable qu’il lui faut pour revenir. L’ordinateur du réseau de transport qui ne reconnaît ni ma carte d’identité du Campus de Chicago ni celle de l’Université Technologique du Massachusetts et qui s’obstine à me refuser l’accès au quai. Mon choix incroyable de passer outre et de rejoindre Judy sur la plate-forme en déclenchant toutes les alarmes. Notre course dans la cohue de fin d’après–midi qui nous sépare, mais ne parvient pas à nous empêcher de sauter dans la dernière voiture juste avant la fermeture des portes.

 

Dans le compartiment bondé, derrière un énorme étudiant noir, probablement pilier de son équipe de football, je la vois me sourire. Elle était très calme, même pas essoufflée. Lorsque nous descendîmes, les haut-parleurs de la station annoncèrent la présence d’un délinquant sur la ligne et un contrôle systématique d’identité aux portes de sortie.

— Que fait-on maintenant ? C’était stupide de ma part de forcer l’entrée. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

— Un regain d’adolescence, Professeur ? Je veux dire, Don ! Tenez, essayons cette carte.

Elle sortit d’un minuscule sac qu’elle portait en bandoulière une carte d’identification obtenue quelques jours auparavant d’un étudiant qui quittait le Campus. Ces petits trafics étaient courants et permettaient, avec un peu de chance, de récupérer quelques crédits avant la mise à jour des fichiers centraux. Incrédule, je m’avançai jusqu’au contrôle, et, le bras tendu pour présenter la carte au lecteur optique, je me retrouvai dehors poussé par la foule, avant d’avoir fini d’observer du coin de l’œil les cinq policiers et leurs chiens postés devant la porte.

— Vous vous souviendrez : je vous ai sauvé la vie !

J’y croyais presque.

 

C’était l’heure de pointe. Des essaims de taxis jaunes et de bus de toutes tailles à un, deux ou trois compartiments articulés, venaient butiner aux longues files des passagers sous un entrelacs de cinq ou six niveaux de voies rapides. Je suivis Judy qui se faufilait au-delà des zones d’attente. Après quelques dizaines de mètres, le bruit et la foule commencèrent à s’estomper et nous prîmes une petite rue qui venait se terminer là. On devinait que bien avant la construction de la station de métro, cette rue devait mener dans d’autres rues semblables, étroites et aux vastes trottoirs comme n’en voit plus que dans les quartiers très anciens.

Sous de larges panneaux rouges portant des inscriptions en Chinois, quelques magasins avaient déjà fermé leur porte et protégé leur vitrine derrière d’imposants barreaux métalliques. Au bout de quelques minutes de marche, les rues plongées dans la pénombre étaient devenues désertes et nous ne croisions plus que quelques rares voitures. Judy marchait en silence et avait accéléré le pas.

— C’est ici.

— Où ça ? Je ne vois aucun restaurant.

— Tournez la tête par-là, Don.

Au fond d’une ruelle obscure s’ouvrant sur la droite, une lanterne nous envoyait sa lumière pourpre de sous un portail en forme de pagode.

— Et vous allez oser vous aventurer là-dedans ?

— Bien sûr, Don, et vous aussi, car maintenant vous n’avez plus le choix !