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Comme l’adresse du client avec lequel il avait rendez-vous ne se trouvait qu’à huit cents mètres de la gare, Vincent resserra le col de son manteau noir autour de son cou avant de se mettre en marche. Mais arrivant à toute allure, une masse de cheveux blonds fonçait droit dans sa direction.Vincent s’immobilisa. Son sang vint se glacer dans ses veines pendant que son cœur sembla s’arrêter. Il la vit filer jusqu’à disparaître au croisement des rues. Ce fut alors comme si son cerveau ne fonctionnait plus. De l’extérieur, du fait de la pâleur de son visage, de l’écarquillement de ses yeux et de l’espace laissé entre ses lèvres, on aurait pu croire qu’il avait vu un mort. C’était d’ailleurs tout comme.Que faisait-elle là ? Où allait-elle ? Comment avait-elle pu ne pas le reconnaître ? Mais surtout : comment se faisait-il qu’elle n’ait pas pris une ride après plus de vingt ans, comme si le temps ne s’était pas écoulé depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus ?
À PROPOS DE L'AUTEUREPsychologue diplômée de l’Université de Lyon, Orane Dupont exerce en cabinet libéral. Lorsqu’elle n’accompagne pas ses patients, elle consacre son temps à son amour pour l'écriture. Après un parcours dans l’autoédition, Et si c’était elle est son deuxième roman.
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Seitenzahl: 381
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Orane Dupont
Roman
ISBN : 979-10-388-0585-9
Collection : Accroch’ Cœur
ISSN : 2111-6725
Dépôt légal : février 2023
© couverture Ex Æquo
© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
Jeudi 2 février 2023
Le train ralentit progressivement en entrant en gare de Lyon Part-Dieu, comme venait de l’annoncer une voix féminine au micro. Quelques secondes plus tard, il s’immobilisa en laissant s’échapper un crissement désagréable.
Vincent sortit du TGV dans lequel il venait de passer les deux dernières heures — temps nécessaire pour rejoindre Lyon depuis la capitale française. En posant un pied sur le quai de la gare, en réponse à la morsure du froid hivernal sur sa peau, il resserra instinctivement autour de son cou le col de son long manteau noir.
Vincent fit quelques pas en direction de la sortie de la gare tout en regardant la montre à son poignet. Il était 8h37. Un attaché-case en cuir noir renfermant des propositions pour un client d’une rare exigence se trouvait dans sa main gauche. À cet instant, il sut qu’il serait à l’heure pour ce rendez-vous d’une extrême importance et il en fut rassuré. De sa main droite, tout en traversant la gare bondée d’un pas rapide, scindant parfois un courant de marée humaine, il sortit son téléphone portable de la poche de son manteau. Il fit défiler la liste de ses contacts puis immobilisa son pouce au-dessus d’un prénom.
Claire.
Il pressa l’écran de son doigt et colla l’appareil contre son oreille. Au bout de quatre longues tonalités, une voix se fit entendre à l’autre bout du fil :
— Oui ?
— Bonjour, ma chérie, comment vas-tu ?
Vincent perçut un léger soupir, sans qu’il sache vraiment s’il l’avait ou non rêvé. Il choisit en tout cas de faire comme s’il n’avait rien entendu.
— Papa, tu tombes pas très bien là, Marc vient de partir au travail et Louise me réclame…
— Excuse-moi, je ne voulais pas te déranger ma puce. Je voulais juste prendre de tes nouvelles et savoir comment allait la petite merveille.
— Elle fait ses dents là. Et c’est pas toujours évident à gérer. Elle crie beaucoup la nuit donc on dort peu, Marc et moi. Tu sais, on est vraiment épuisés en ce moment.
Il eut envie de lui répondre que non, justement, il ne savait pas. Il eut envie de lui rétorquer qu’il n’en savait rien même, étant donné que sa fille ne l’appelait jamais et proposait encore moins qu’ils se voient. Mais il n’en dit rien, comme d’habitude, et ravala ses émotions — un cocktail de tristesse et de frustration.
La voix de Claire reprit dans l’appareil :
— Bon, papa, c’est pas que tu me déranges, mais il faut vraiment que j’y aille là… Je t’appelle plus tard, c’est promis. Je t’embrasse !
— D’accord, je comprends. Je t’embrasse aussi.
Vincent n’eut pas tout à fait le temps de terminer sa phrase que sa fille avait déjà raccroché. Il décolla son smartphone de son oreille et regarda l’heure. 8h39. Leur communication avait duré moins de deux minutes. Il afficha un sourire triste qui étira les rides au coin de ses yeux jusqu’à la lisière de ses cheveux poivre et sel. Il se dit alors que si cette « conversation » avait duré un peu plus de temps que la dernière fois, elle avait peut-être duré beaucoup moins que la prochaine. En tout cas, il l’espérait.
Six mois que son unique petite fille était née et quatre mois qu’il ne l’avait pas prise dans ses bras. Vincent ne l’avait vue qu’à la maternité, le lendemain de sa naissance, puis lorsque Louise eut deux mois. Et encore, il avait dû négocier un bon moment pour gagner cette seconde entrevue. Claire lui semblait régulièrement plus dure en affaires que les clients avec lesquels il avait l’habitude de traiter depuis trente ans. La différence avec ses autres clients était que les « affaires » avec sa fille, c’était la longue négociation nécessaire pour qu’il puisse passer la voir. Claire ne refusait jamais catégoriquement de passer du temps avec son père. Elle était plus maligne que cela. Elle était plutôt du genre à laisser planer le doute jusqu’au décommandement, le jour J, utilisant un prétexte ou un autre. En tout cas, elle trouvait toujours une bonne excuse pour l’exclure de sa vie, et ce même avant la naissance de Louise.
Malgré tous ces mensonges, Vincent n’arrivait pas à lui en vouloir. Après tout, sa vie avait été loin d’être facile. Et toutes les difficultés auxquelles elle avait dû faire face par le passé, c’était de sa faute à lui. Il le savait et s’en voulait bien assez pour ne pas se rajouter une couche supplémentaire de culpabilité en la forçant à faire quelque chose dont elle n’avait pas envie. Alors, pour se faire pardonner et se racheter de ses erreurs, comme à son habitude, il lui envoyait des cadeaux et des chèques. Depuis peu, suite à l’heureux évènement, il faisait désormais de même avec Louise. Vincent savait pourtant bien que sa petite fille, du haut de ses six mois, n’avait que faire d’un bout de papier où était inscrit un nombre comportant généralement deux ou trois zéros. Cependant, il aurait tout donné pour que Claire, grâce à ses offrandes, ne l’aime ne serait-ce qu’un tout petit peu plus. Rien qu’un grain de sable supplémentaire sur l’échelle de l’amour filial lui aurait suffi.
Une chose était certaine : pour lui, ces cadeaux, c’était sa façon à lui de montrer son amour à sa fille. Mais aussi l’espoir qu’elle l’aime en retour. Alors, en sortant de la gare et en prenant le chemin du lieu de son rendez-vous, il se dit qu’il enverrait un nouveau chèque le soir même, en rentrant à Paris.
Le client avec lequel Vincent avait rendez-vous ne se trouvait qu’à huit cents mètres de la gare. En s’avançant dans les rues lyonnaises, le quinquagénaire remarqua qu’à chacune de ses expirations, de la vapeur s’échappait de ses lèvres entrouvertes. Le souvenir de Claire lorsqu’elle était enfant lui revint aussitôt en mémoire. Un jour d’hiver semblable à celui-ci, dans une rue parisienne, sa petite main emmitouflée dans un gant rose se tenait au creux de la sienne. Claire était fière et riait aux éclats. Elle faisait semblant de fumer grâce à la vapeur d’eau rendue visible du fait de la condensation de son haleine. À l’époque, elle devait tout au plus avoir sept ou huit ans. Entre deux souffles, elle ne faisait que répéter : « Regarde papa, je fume. Comme papi ! » Vincent aurait presque pu entendre le doux rire de sa fille et sentir la chaleur de sa fine main gantée dans la sienne. Ce souvenir le fit sourire un instant. Mais il se rappela ensuite amèrement que le temps des rires et de l’insouciance était désormais bien loin. L’eau avait coulé sous les ponts. Beaucoup d’eau d’ailleurs. Il resserra encore le col de son manteau noir, autant pour se donner du courage que pour se réchauffer, tout en poursuivant son chemin.
Mais arrivant à toute allure, une masse de cheveux blonds fonçait droit dans sa direction. Cependant, encore perdu dans les souvenirs d’un temps pourtant révolu, il ne la vit pas arriver. Ce fut lorsque la jeune femme le percuta de plein fouet qu’il sortit véritablement de ses pensées et reprit contact avec le monde qui l’entourait. Alors, il tourna la tête en direction de celle qui l’avait bousculé et qui continuait sa course. L’air désapprobateur, il s’apprêtait à lui faire une réflexion. Pourtant, en lui faisant face, il s’immobilisa. Ses yeux s’agrandirent et sa bouche s’entrouvrit. Son sang se glaça dans ses veines alors que son cœur semblait s’arrêter.
Tout en continuant sa progression, la propriétaire des cheveux blonds replaça son épaisse écharpe autour de son cou. En reculant, probablement dans le but de ne perdre aucune seconde, elle mit une main devant elle. Le regard désolé, elle s’excusa :
— Pardon, monsieur ! Je suis vraiment navrée, je suis très en retard !
À ces mots, la jeune femme se retourna et reprit sa course folle. Elle s’éloigna à grandes enjambées de Vincent qui la fixait du regard, toujours hébété. L’œil hagard, il la vit filer jusqu’à disparaître au croisement des rues, à quelques dizaines de mètres de lui. À cet instant, ce fut comme si son cerveau ne fonctionnait plus. Il fut incapable de bouger et encore moins de penser. Il était sous le choc. Médusé. Sidéré. De l’extérieur, du fait de la pâleur de son visage, de l’écarquillement de ses yeux et de l’espace laissé entre ses lèvres, on aurait pu croire qu’il avait vu un mort. C’était d’ailleurs tout comme.
Au bout de longues minutes et de nombreux regards interrogateurs, voire inquiets, de divers passants, Vincent reprit son chemin. Au départ, son corps eut des difficultés à se souvenir de la manière dont on marchait, mais il se mit finalement à avancer tant bien que mal. Il était désormais en retard à son rendez-vous. Pourtant, et bien que ce contrat vaille une fortune, il ne pensait qu’à cette collision. Après une bonne centaine de mètres parcourus, une fois que son cerveau accepta à nouveau de fonctionner plus ou moins convenablement, une multitude de questions l’envahirent et lui martelèrent le crâne : que faisait-elle là ? Où allait-elle ? Comment avait-elle pu ne pas le reconnaître ? Mais surtout : comment se faisait-il qu’elle n’ait pas pris une ride après plus de vingt ans, comme si le temps ne s’était pas écoulé depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus ?
Lundi 8 juillet 2002
— Émilie, dépêche-toi tu vas être en retard !
— J’arrive !
La jeune femme finit d’appliquer du mascara noir, noua ses cheveux en une queue de cheval basse et vérifia son reflet dans le miroir. Comme le résultat lui semblait correct, elle attrapa son sac à dos et son casque de vélo qui traînaient au pied de son lit. Puis, elle sortit en trombe de sa chambre. Elle se dirigea vers la porte d’entrée de l’appartement parisien où elle vivait avec sa mère et sa sœur. Dans la cuisine sobre et blanche, ouverte sur le salon, Annie, sa mère, l’attendait :
— Tu n’as rien mangé ce matin. Prends au moins quelque chose dans ton sac, lui dit-elle en tendant un paquet de gâteaux industriels dans sa direction.
Comme sa fille ne paraissait pas lui prêter attention et commençait à lacer ses derbies argentés, elle insista :
— Émilie ?
— Pas le temps, maman, je file !
La jeune femme plaqua un rapide baiser sur la joue de sa mère avant de mettre son casque sur sa tête, l’attacher sous son menton et sortir de l’appartement. Elle commençait à dévaler les escaliers de l’immeuble lorsqu’elle entendit appeler dans son dos. Émilie stoppa sa course au bout de quelques marches et tourna la tête en direction de sa mère.
— Fais attention à toi sur la route et bonne chance pour ton premier jour. Je t’aime ! lui lança cette dernière en même temps que le paquet de gâteaux qu’elle venait pourtant de refuser.
Émilie rattrapa de justesse les biscuits emballés dans leur plastique, leva les yeux au ciel en réponse à l’attitude surprotectrice d’Annie et se remit à courir dans les escaliers.
Quelques minutes plus tard, elle enfourchait son vélo et prenait le chemin de l’agence de communication dans laquelle elle venait d’être recrutée. C’était son premier jour et elle était loin d’être en avance, la ponctualité ne faisant pas partie de ses qualités. Cinq kilomètres la séparaient de son lieu de vie à son premier emploi. Et tandis que d’habitude, elle parcourait cette distance en vingt minutes, ce jour-là, elle n’en avait que quinze, chrono en main, du fait de son retard.
Pour Émilie, le vélo n’était pas seulement un moyen de locomotion. C’était aussi, et si ce n’était surtout, un mode de vie, voire un état d’esprit. Elle aimait déambuler dans les rues parisiennes sur son fidèle destrier à deux roues. Elle se sentait alors libre, vivante et presque intouchable. Pour rien au monde elle ne l’aurait troquée contre une trottinette, un métro bondé et encore moins contre une voiture. Elle se disait d’ailleurs parfois qu’il faudrait qu’elle fasse le tour du monde à vélo. Un jour peut-être, songeait-elle alors. Mais les années défilant, elle était de moins en moins persuadée qu’elle franchirait le cap. Surtout depuis qu’elle avait décroché le job de ses rêves, la semaine précédente. Alors, ce matin-là, elle ne pensait pas aux bienfaits que lui prodiguait son vélo. Elle pensait uniquement à la chance qu’elle avait eue d’obtenir ce poste de designer graphique au sein de la réputée agence de communication Roussel.
Émilie jeta un rapide coup d’œil à sa montre. Les aiguilles semblèrent la narguer en indiquant 8h22. Dans huit minutes, elle devrait déjà avoir poussé les portes de l’agence. Cependant, il lui restait encore bien du chemin à parcourir. Se rendant compte de la distance qui lui restait, elle redoubla d’efforts. Il était certain qu’elle arriverait essoufflée et transpirante — d’autant plus que les températures estivales n’aidaient pas —, mais tant qu’elle était à l’heure, peu lui importait. À ce moment-là, elle se promit que, désormais, elle serait toujours en avance. Le problème étant que la jeune femme se faisait cette promesse à chaque fois qu’elle était en retard… soit à peu près tous les jours de sa vie depuis aussi loin qu’elle se souvienne.
8h27. Allez, tu peux le faire ! Tu ne peux quand même pas arriver à la bourre pour ton premier jour. Tu y es presque ! se répétait-elle pour se motiver, le souffle court et la bouche sèche. Alors qu’Émilie commençait à entrapercevoir la possibilité d’être à l’heure, elle constata avec effroi qu’à une cinquantaine de mètres devant elle, le feu de signalisation passait à l’orange. Deux possibilités s’imposèrent alors à son esprit. La première était de s’arrêter au feu, attendre qu’il repasse au vert et prendre le risque d’être déjà cataloguée comme retardataire. La deuxième était de griller le feu rouge et mettre toutes les chances de son côté pour éviter de faire mauvaise impression dès son tout premier jour de travail.
Elle regarda autour d’elle. Sa décision fut rapide. Elle resserra ses mains autour des poignées de son guidon et bifurqua pour monter sur le trottoir. Les piétons la toisèrent d’un œil mauvais, visiblement excédés. Une femme fulmina même alors qu’Émilie activait la sonnette de son vélo et criait des « pardon » et des « désolée » pour que les gens se poussent de son chemin. Mais quelques mètres en amont de la Parisienne essoufflée sur sa bicyclette bleue, un homme, un attaché-case en cuir à la main, vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon de costume bleu nuit avançait sur le trottoir. L’homme d’affaires, que la jeune femme ne voyait que de dos, ne semblait pas entendre sa voix, ni même la sonnette qu’elle s’évertuait pourtant à faire retentir. Elle dut alors prendre une nouvelle décision : celle d’essayer de passer entre l’immeuble et l’homme qui, un téléphone vissé à son oreille droite, paraissait être en pleine conversation. Alors, elle serra les fesses, les dents, mais pas les yeux. Mais au moment où, tout en essayant de se faire la plus petite possible, elle passa à côté de lui, son coude percuta le sien, décollant le téléphone de son oreille et l’interrompant dans sa conversation. L’homme à la chemise blanche braqua son regard sur elle, les sourcils froncés. Il semblait plus que mécontent. Anticipant de potentielles injures qu’elle aurait pu pardonner, les jugeant tout à fait justifiées, elle tourna la tête vers lui et s’excusa :
— Pardon, monsieur ! Je suis vraiment navrée, je suis très en retard !
En découvrant son visage, elle se surprit à penser qu’il avait l’air beaucoup plus jeune que de dos. Le « monsieur » en question devait avoir seulement la petite trentaine. Ses yeux bruns, teintés de reflets ambrés, étaient expressifs, ses cheveux sombres impeccablement coiffés et sa barbe de trois jours lui donnaient un charme certain. Mais elle n’eut pas le loisir d’observer davantage les traits de son visage puisqu’elle devait maintenant bifurquer à droite. En plus, au vu de sa mine contrariée, elle se fit la réflexion qu’il valait probablement mieux ne pas trop traîner et se faire oublier au plus vite.
À 8h31, les joues rougies par sa course, Émilie avait attaché son vélo et poussait la lourde porte vitrée de l’agence en soupirant. L’intérieur était sobre et moderne. Tout ou presque était blanc et seules quelques plantes vertes coloraient l’espace. Au fond de la pièce, entre deux ascenseurs, une élégante femme se tenait derrière un immense bureau blanc. Elle était en train de taper quelque chose sur son clavier d’ordinateur — un Macintosh dernier cri.
Émilie tâchait de calmer son pouls et sa respiration dus à son sprint, mais aussi désormais au stress de son premier jour de travail. Elle espérait ne pas avoir l’air trop hagarde, ni trop adolescente avec son top à fleurs, son jeans noir, ses derbies argentés, son sac à dos et son casque de vélo reposant au creux de son coude. Bien qu’elle soit déjà venue à l’occasion de son entretien de recrutement, une dizaine de jours plus tôt, et qu’elle connaissait de ce fait déjà les lieux, elle se dit à cet instant qu’elle aurait peut-être pu ou dû se tirer davantage à quatre épingles. Et elle regretta aussitôt son choix de vêtements. Mais, bien sûr, il était trop tard. En s’avançant dans la pièce, elle tira sur son élastique à cheveux et le plaça autour de son poignet gauche, détachant ainsi son carré long.
Lorsque la jeune femme posa une main sur le bureau blanc, la standardiste leva ses yeux chargés de fard à paupières dans sa direction.
— Bonjour, c’est mon premier jour à l’ACR, je suis Émilie Vasilev. Je suis déjà venue il y a dix jours, je…
— Deuxième étage, lui lança la femme avec un soupçon de dédain mélangé avec une pointe de condescendance, avant de fixer à nouveau l’écran de son ordinateur.
Aussi sympa que la première fois, celle-là… pensa-t-elle. Émilie se mit secrètement à espérer que tous les employés de cet immeuble ne seraient pas, à l’instar de cette réceptionniste, aussi agréables que des portes de prison.
— Merci, souffla-t-elle.
Elle fut parcourue par l’envie de lui faire une grimace, mais elle réprima cette pulsion pour son propre bien. En pénétrant dans la cage d’ascenseur, elle se souvint que chaque étage correspondait à une entreprise différente et lut à côté du chiffre deux : Agence de communication Roussel. La jeune femme souffla un grand coup et appuya sur le bouton d’un doigt qu’elle voulait le moins tremblant possible. Quelques secondes plus tard, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un large espace de travail partagé. Comme le jour de son entretien de recrutement, la pièce fourmillait. Devant elle se trouvaient plusieurs îlots de bureaux ouverts où une quinzaine de personnes s’attelaient à leurs tâches. La plupart des salariés semblaient totalement absorbés par ce qui s’affichait sur leurs écrans d’ordinateur, pendant que d’autres paraissaient débattre sur un projet commun. Sur sa gauche se trouvait un espace d’accueil et de repos. Équipé d’une machine à café et d’un canapé, cet endroit lui semblait chaleureux et tout à fait agréable. Un gobelet à la main, deux employés d’une trentaine d’années discutaient, installés sur le canapé bleu roi de ce recoin cosy. Émilie n’eut pas besoin de tourner la tête sur la droite pour savoir ce qui s’y trouvait. Elle savait que le bureau de la DRH correspondait à la première porte — puisque c’était à cet endroit qu’elle avait été reçue dix jours plus tôt — et elle imagina que le bureau du directeur devait se trouver juste après celui-ci.
Avant qu’elle n’ait eu le temps de s’avancer dans cet espace de travail, qui allait désormais être le sien, une femme aux longs cheveux châtains arriva vers elle d’un pas aussi énergique qu’assuré. Munie d’espadrilles compensées et vêtue d’une robe tee-shirt vert d’eau où pendait un long sautoir doré, sa silhouette n’était composée que de courbes très généreuses. Elle ne devait pas avoir trente ans, mais, du fait de sa posture et de sa démarche, elle semblait déjà avoir l’audace et la confiance que certains mettent une vie à obtenir.
— Tu es Émilie ? demanda-t-elle d’une voix claironnante.
— C’est bien ça.
— Génial. Moi c’est Magali, mais tu peux m’appeler Mag, se présenta l’impétueuse jeune femme en lui claquant une bise, ce qui déconcerta quelque peu Émilie. Je suis chargée de communication interne ici. C’est moi qui vais t’accompagner sur la semaine pour ton intégration dans l’entreprise.
Magali sembla soudainement remarquer le casque que sa nouvelle collègue portait et le pointa du doigt.
— Tu es venue à vélo ?
— Oui.
— Génial ! Tu es courageuse dis donc. Moi, je ne pourrais pas. Entre la circulation et le casque sur la tête… Enfin, tu me diras, j’habite pas loin donc ça ne me servirait à rien. Enfin bref, viens, je vais te présenter aux autres.
Elle n’attendit pas de réponse et prit aussitôt Émilie par le bras. Elle l’entraîna un peu plus loin, vers les deux employés aux gobelets, toujours assis sur le canapé bleu.
— Rémy, Fabrice, voici Émilie, notre nouvelle graphiste, dit-elle en interrompant les deux hommes dans leur discussion.
— Salut, Émilie ! Bienvenue à l’ACR. N’hésite pas si t’as besoin de quelque chose, lui dit Rémy en la gratifiant d’un sourire communicatif.
— Merci beaucoup, c’est sympa, lui sourit-elle en retour.
— Bon sinon, les gars, n’oubliez pas, ce soir c’est afterwork au Smoking Cat. Je compte sur vous, c’est soirée blind test !
— Ne t’inquiète pas Mag, on sera là, répondit Fabrice avec un petit rire moqueur.
Visiblement satisfaite de leur réponse, Magali sourit et entraîna ensuite sa nouvelle collègue vers les espaces de bureaux partagés. Avant de la présenter aux autres salariés, la jeune femme exubérante lui souffla à l’oreille :
— Tu verras, à part deux ou trois viocs un peu relous, tout le monde est ultra sympa ici. Et on se tutoie presque tous. Je suis sûre que tu vas te plaire. Hé, salut Hélène ! s’exclama-t-elle à l’intention d’une quinquagénaire au style BCBG en pleine communication téléphonique.
Hélène gratifia Magali d’un sourire peu avenant qui n’avait la prétention d’être ni sincère ni amical. L’élégante femme prit quelques documents sous son bras et l’air blasé face à la jovialité de sa jeune collègue, sembla chercher à tout prix à fuir son contact. Alors qu’elle s’éloignait, Émilie remarqua que la Hélène en question avait une silhouette à en faire jalouser plus d’une et que son tailleur impeccable mettait son corps de mannequin parfaitement en valeur. De plus, ses cheveux blonds relevés en un chignon raffiné — voire sophistiqué — lui donnaient un air de grande dame.
Sitôt Hélène à distance, l’exubérante chargée de communication précisa à Émilie :
— Tu vois, elle, par exemple, fais gaffe, c’est une vraie conne et probablement une mal-baisée. Mais que veux-tu, il y en a partout !
Cette réflexion surprit la jeune femme autant qu’elle la fit rire. Elle eut ainsi bien du mal à contenir son hilarité. La spontanéité de sa collègue eut pour effet de la détendre complètement. Elle oublia son sprint, ses doutes quant à sa tenue et même le fait que ce jour était si stressant pour elle. À ce moment-là, elle fut certaine d’une chose : Magali et elle allaient bien s’entendre.
La journée s’écoulait à toute allure. Émilie suivait l’énergique Magali et tentait du mieux qu’elle pouvait de retenir le prénom de ses nouveaux collègues de travail. Au cours de la matinée, alors qu’elle était installée devant un poste de travail et changeait le mot de passe provisoire de sa boîte mail professionnelle, la directrice des ressources humaines la convoqua. Lorsqu’elle comprit qu’elle s’apprêtait à signer son premier contrat de travail, la fierté la gagna. Cet emploi représentait un accomplissement pour elle qui avait travaillé dur pour obtenir son diplôme supérieur d’arts appliqués à tout juste vingt-quatre ans, après une licence puis une maîtrise dans le domaine du graphisme. Elle fut donc presque émue lorsqu’elle apposa la mention lu et approuvé ainsi que sa signature en bas à droite du document. Durant une brève seconde, elle se demanda à quel point elle aurait pu tout gâcher en arrivant en retard le matin même. Mais elle chassa rapidement cette idée de son esprit. Il n’y avait pas à réfléchir à cela puisqu’elle avait été à l’heure — à une minute près c’est à l’heure non ? — et que tout s’était déroulé comme espéré jusqu’à présent. Elle préféra penser à la joie et à la fierté de sa mère lorsqu’elle rentrerait le soir même chez elles avec ce papier où la mention contrat à durée indéterminée était inscrite. À cette perspective, un sourire satisfait éclaira le visage de la jeune femme. Sa mère avait fait tant de sacrifices qu’Émilie s’était, depuis bien longtemps maintenant, interdit d’échouer.
Dans le bureau de Judith, la DRH, une femme d’une quarantaine d’années aussi douce que rigoureuse, Émilie fut tirée de ses réflexions par un bruit. Quelqu’un frappait à la porte.
— Oui ? questionna Judith.
La quarantenaire fixa de ses yeux bruns lourdement maquillés la porte de son bureau, pendant que la nouvelle recrue s’était aussi retournée en direction du bruit. Le battant s’ouvrit alors sur Magali et son sourire.
— Salut Judith ! commença-t-elle en agitant la main dans sa direction. J’espère que je ne dérange pas, mais la réunion de présentation des nouveaux projets va commencer et je me suis dit que ça serait bien qu’Émilie y assiste…
Quelques minutes plus tard, les deux jeunes femmes se rendirent jusqu’à la salle de réunion, un espace clos, bien que vitré se situant après le bureau de Judith et celui du directeur.
— Bonjour, excusez-nous pour le retard, Émilie signait son contrat de travail dans le bureau de Judith, expliqua Magali en tirant une des chaises de bureau noires inoccupées autour de la grande table ovale de la salle de réunion.
Sous le regard de ses nouveaux collègues, Émilie referma la porte vitrée derrière elle. Puis, avant de s’installer sur la chaise libre à côté de Magali, elle salua rapidement la petite assemblée. La jeune femme n’avait pas pour habitude d’être impressionnée. Elle avait toujours eu un tempérament assez sûr d’elle. En plus, elle avait dû rapidement endosser des responsabilités dans sa vie. Entre autres choses, elle avait dû s’occuper de sa sœur de dix ans sa cadette pendant que sa mère travaillait en horaires décalés. Du fait de son métier d’infirmière et de son salaire déplorable, Annie cumulait les heures supplémentaires et n’était pas souvent présente. Émilie avait donc appris le sens des responsabilités et du devoir dès son plus jeune âge. De plus, dernièrement, ses stages en entreprise lui avaient permis d’acquérir une certaine confiance professionnelle. Elle savait donc ce qu’elle voulait, mais aussi ce qu’elle valait. Du moins… jusqu’à présent.
Ce jour-là, assise dans cette salle de réunion, elle était aussi excitée que stressée. Pour la première fois de sa vie, elle n’occupait pas une place de stagiaire, d’étudiante ou encore d’alternante. Aujourd’hui, elle était designer graphique. À cette pensée, la jeune femme sentit à nouveau son cœur battre la chamade. Un sourire sur son visage, elle se dit que tous ses efforts n’avaient pas été vains. Ils avaient payé. Elle avait atteint ses objectifs et cela lui procurait une joie et une satisfaction immenses. Cependant, elle sentit aussi qu’elle devait faire ses preuves. Elle ne voulait surtout pas faire regretter à ses managers de l’avoir choisie elle plutôt qu’un autre candidat. Alors, en levant ses yeux, les regards des huit professionnels assis autour de la table ovale l’intimidèrent quelque peu. Outre Magali, bien sûr, elle reconnut aisément Rémy qui la gratifia d’un clin d’œil discret, mais aussi Patricia qui lui sourit avec toute la gentillesse qui semblait la caractériser. Elle identifia également Hélène qui, bien trop occupée à trier ses documents, ne daigna pas lever la tête dans sa direction. La jeune salariée se félicita d’avoir déjà retenu ces prénoms-là tout en continuant d’explorer les visages des personnes présentes dans la pièce. De cette manière, elle souhaitait tester ses capacités mnésiques, mais aussi — et si ce n’était surtout — faire bonne impression en appelant ses nouveaux collègues par leurs prénoms dès les premiers jours. Elle dirigea alors son regard jusqu’au bout de la table ovale. À côté d’une trentenaire blonde dont Émilie avait oublié le prénom — Véronique ou Vanessa ? Il faudra que je redemande à Magali, pensa-t-elle — elle découvrit le visage d’un homme. Aussitôt, elle écarquilla les yeux et un espace se créa entre ses lèvres. L’homme en question, un trentenaire à la présentation soignée, tenait son menton entre son index et son pouce. Les yeux rivés sur Émilie, il arborait un sourire en coin.
La jeune femme détourna les yeux et se mit à froncer les sourcils. Elle tentait de se concentrer pour faire appel à sa mémoire. Sa coupe de cheveux, sa chemise blanche et sa barbe de trois jours lui rappelaient quelqu’un… Mais qui ? Il lui paraissait évident qu’elle ne l’avait pas croisé dans l’open space ce matin, elle s’en serait souvenue. Pourtant, elle était persuadée de l’avoir vu quelque part, sans parvenir à savoir où, d’autant plus que son demi-sourire à peine dissimulé signifiait certainement que la réciproque était vraie. Elle mit un quart de seconde à reconstituer le puzzle mental. Lorsqu’elle y parvint, elle mordit l’intérieur de sa joue pendant que l’homme en question interrogea :
— Est-ce que tout le monde est là ? La réunion peut commencer ?
— Puisque les dernières sont enfin arrivées, il me semble que nous sommes au complet, répondit Hélène en lançant un faux sourire aux deux retardataires.
Alors que l’homme brun en chemise lui répondait quelque chose, Émilie se pencha le plus discrètement possible vers sa nouvelle collègue. Elle souffla près de son oreille :
— C’est qui lui ?
— Qui lui ? répéta Magali à voix basse en regardant autour de la table. Rémy ?
— Non pas Rémy, lui, là, souffla-t-elle en esquissant un petit mouvement de tête en direction du trentenaire à la barbe de trois jours, geste qu’elle espéra discret.
— Monsieur Roussel ?
— Quoi ?!
— Tu parles du beau brun à côté de Vanessa ?
— Heu… oui. Enfin, je crois qu’on parle de la même personne.
— Ben oui, c’est le directeur, monsieur Roussel, répliqua Magali, amusée. Mais pourquoi tu deviens rouge comme ça ?
Émilie aurait dû s’en douter, sa collègue avait parlé un peu trop fort, si bien que tous les regards étaient maintenant tournés dans leur direction. Même Hélène s’était tue. Elle semblait exaspérée. De son côté, la jeune femme compléta la dernière pièce de son puzzle mental, le visage empourpré. Le piéton qui était en pleine conversation téléphonique et qu’elle avait bousculé ce matin, c’était monsieur Roussel. Le dirigeant de l’ACR. Son patron.
— Un problème Magali ? demanda-t-il.
— Non, excusez-moi, je me suis simplement rendu compte que je ne vous avais pas officiellement présenté Émilie, la nouvelle designer graphique.
Hélène croisa les bras et son regard déjà peu avenant se referma davantage encore. Elle était visiblement vexée d’avoir été coupée dans sa présentation pour si peu. Mais à l’étonnement général, le directeur sourit avant de lancer, un brin moqueur :
— Ne vous embêtez pas avec des présentations, Magali, Émilie et moi-même avons déjà fait connaissance ce matin. J’ai même eu la chance de constater qu’elle n’hésitait pas à jouer des coudes pour arriver à ses fins.
À ces mots, le visage de la jeune femme devint cramoisi cette fois-ci. Il avait fallu qu’elle bouscule le directeur avant même de signer son contrat de travail. La honte… pensa-t-elle. Elle eut alors une envie soudaine, comme un désir pressant qu’elle savait pourtant irréalisable : celle de se cacher dans un trou de souris, de disparaître de cette chaise de bureau, de se volatiliser, de filer à l’anglaise. Alors que tous les regards passaient de monsieur Roussel à Émilie, interrogateurs, voire complètement interloqués, il coupa court aux questionnements internes de ses employés. Reprenant cette fois son sérieux, il lança :
— Continuez Hélène, je vous prie.
*
— Non, arrête !? C’est pas vrai ? questionna Magali d’une voix suraiguë.
Elle essayait tant bien que mal de retenir ses larmes pendant que sa généreuse poitrine était secouée par un rire devenu incontrôlable. Elle passa le doigt sous ses lunettes de soleil à la teinture rose afin d’enlever le fruit de son hilarité.
Magali et Émilie s’étaient installées à l’ombre d’un arbre. Assises à même la pelouse, dans un petit parc non loin de l’agence, elles déjeunaient tout en profitant du beau temps. Habituellement, la plantureuse chargée de communication interne déjeunait avec Rémy et Fabrice. Mais, à son grand désespoir, ses deux camarades refusaient chaque fois de sortir pour manger, préférant la fraîcheur de la climatisation à la chaleur du soleil d’été. Elle était donc ravie d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui appréciait prendre sa pause en extérieur. Et, étant d’un naturel curieux, jusqu’à l’heure du déjeuner, elle avait trépigné d’impatience à l’idée de demander à sa nouvelle collègue le fin mot de l’histoire de ce début de réunion étrange. Émilie venait donc de lui raconter son retard, sa course imprudente à vélo et sa responsabilité dans la rencontre imprévue avec leur dirigeant, quelques heures plus tôt.
Retrouvant un semblant de souffle entre deux secousses de rires, Magali questionna, toujours euphorique :
— C’est pour ça que Roussel te regardait comme ça alors ?
— Je suppose que oui… Mais ne le répète à personne hein ! J’ai trop honte, je t’assure. Il n’y a qu’à moi que ça arrive ce genre de trucs… De tous les Parisiens, il a fallu que je bouscule mon nouveau patron… répondit-elle en mettant une main sur son front, accentuant l’effet dramatique de la situation.
Magali rit encore jusqu’à manquer de faire tomber son smoothie rose. Mais sous le regard suppliant de sa collègue, elle rétorqua solennellement, la main sur son buste, tentant de calmer son souffle et ses gloussements :
— Motus et bouche cousue. Je ne dirai rien, je te le promets. De toute façon, tu as vu, il en a ri donc ce n’est rien. Il ne t’en tiendra pas rigueur. Et puis, tu sais, Roussel est un directeur jeune et sympa, même s’il est exigeant et parfois sévère.
— Je ne sais pas si ce que tu dis est censé me rassurer…
— C’était dit pour en tout cas !
— OK, bon, ça va alors, répondit Émilie avec un petit sourire amusé. Mais c’est vrai qu’il est étonnamment jeune pour un directeur, continua-t-elle en terminant son sandwich, autant par réelle surprise que dans une volonté de changer de sujet.
— Ça, c’est sûr. Mais, de base, c’est la boîte de son père en fait. Lui, il n’a fait que reprendre le flambeau à son décès.
— Son décès ? Mais il est mort jeune son père alors, non ?
— J’te le fais pas dire. Il est mort à même pas soixante piges, dit-elle après avoir porté sa paille en plastique à ses lèvres et avoir avalé une gorgée de liquide rose aux fruits. Crise cardiaque à ce qu’il paraît. Je n’en sais pas bien plus que ça… mais, du coup, son fils a dû reprendre la boîte à même pas trente ans. Ça doit faire quatre ans maintenant. Je m’en souviens parce que je venais tout juste d’arriver à l’agence.
À ces mots, en signe de respect, Émilie baissa la tête. Mourir si jeune… pensa-t-elle, un peu peinée. Elle n’eut cependant pas l’occasion de s’épancher sur ce sujet, car son regard accrocha un léger mouvement. Elle tomba nez à nez avec sa montre à aiguilles.
— Il ne faudrait pas qu’on retourne travailler ?
— Il est quelle heure ?
— Treize heures vingt-cinq.
Pour seule réponse, elle vit sa nouvelle collègue bondir sur ses pieds et attraper son sac à main.
— On pourrait discuter tout l’après-midi, mais il faut effectivement y retourner. On continue notre conversation ce soir, à l’afterwork ?
— Ce n’est pas un peu tôt dans la semaine pour un afterwork ? questionna Émilie en rassemblant ses affaires. On n’est que lundi…
— Non, mais quelle idée ! Ce n’est jamais trop tôt. Allez, viens, ce sera sympa, tu verras !
— C’est gentil, mais je vais rentrer chez moi directement après le travail. Je crois que j’ai déjà eu mon quota d’émotions pour la journée. Une prochaine fois avec plaisir !
Magali hocha la tête, puis elles prirent ensemble la direction de l’agence Roussel en souriant, leurs lunettes de soleil posées sur leurs nez. Émilie se dit alors que, finalement, ça aurait pu être bien pire comme première journée de travail.
Lorsqu’Émilie passa la porte de l’appartement familial après son premier jour à l’ACR, il était un peu plus de dix-huit heures. En enlevant ses derbies et posant son casque de vélo sur le meuble en bois à l’entrée, elle remarqua aussitôt Laura, sa petite sœur, allongée sur le canapé du séjour. Celle-ci avait les yeux rivés sur un livre, chose tout à fait inhabituelle.
Après s’être approchée à pas de loup du canapé et avoir saisi l’objet de sa stupéfaction des mains de sa sœur, Émilie questionna :
— Tu fais semblant de lire quoi ?
— Hé ! protesta sa sœur en se redressant. Rends-moi ça !
L’aînée eut à peine le temps de reconnaître la couverture du livre que sa cadette le lui reprit des mains. Boudeuse, elle fronça les sourcils, se renfrognant et rétorquant :
— Pour ton information, je ne fais pas semblant de lire, je lis !
— Je sais, je plaisantais Lau’, tu sais bien. Je disais justement ça pour t’embêter parce que je sais que ça marche, lui répondit-elle avec un sourire empli de tendresse pendant qu’elle prenait place à ses côtés. C’est super que tu lises « Le dernier jour d’un condamné », c’est un bouquin intéressant.
Émilie adorait faire râler sa petite sœur. En plus, ça avait toujours été d’une facilité déconcertante. C’était d’ailleurs ce qui ne lui donnait pas franchement envie d’arrêter. Pour autant, la taquiner ne l’empêchait pas de l’aimer profondément. Peut-être même au contraire. Elle s’était par ailleurs fait un jour la réflexion que ces chamailleries étaient tout ce qui différenciait sa relation avec sa sœur de la relation entre sa mère et Laura. Émilie s’était occupée de sa cadette autant que leur propre mère, du fait de ses horaires de travail et de la différence d’âge non négligeable entre les deux sœurs. Peut-être était-ce donc pour rééquilibrer cette relation et, d’une certaine manière, la replacer sous la perspective plus juste du lien fraternel qu’elle agissait de cette manière. Ou alors était-ce simplement parce qu’elle adorait provoquer une moue boudeuse chez elle… ce qui était aussi tout à fait probable.
— Bof, c’est pas terrible, mais c’est maman qui m’a demandé de lire ça pendant les vacances. Elle a dit que c’était au programme de la seconde et que j’allais prendre de l’avance sur les autres élèves si je m’y mettais maintenant. Moi, j’en ai rien à faire de prendre de l’avance. En plus, j’aurais bien aimé profiter des vacances avant d’attaquer le lycée, mais bon, tu la connais, expliqua-t-elle.
Laura affaissa ses épaules tout comme ses sourcils. Puis, pour signifier une lassitude certaine et amplifier l’effet dramatique de ses propos, elle soupira théâtralement.
Émilie choisit d’ignorer la mise en scène de sa sœur, mais elle émit quand même un petit rire entendu. Après tout, elle connaissait effectivement bien sa mère et cette consigne ne la surprenait pas le moins du monde. Depuis qu’elle était seule, soit peu après la naissance de Laura, Annie n’avait pu compter que sur elle-même. Elle avait ainsi dû se démener pour élever ses deux filles et faire en sorte de gagner assez d’argent pour subvenir à leurs besoins. Cela avait engendré un besoin chez elle, voire une nécessité, de toujours donner le meilleur d’elle-même. Et il était aujourd’hui certain que cette exigence s’était répercutée sur Émilie et Laura.
— Et toi, sinon cette première journée de travail ? reprit cette dernière.
— Oh, moi, j’ai simplement failli rouler sur mon patron avant même de savoir qui il était… mais sinon très bien !
— Quoi ? questionna Laura, les yeux écarquillés, regardant sa sœur bouche bée.
— Rien de bien méchant, je te raconterai plus tard, rit-elle en se levant du canapé afin d’aller regarder dans le réfrigérateur de la cuisine ce qu’elle pourrait préparer pour le dîner.
*
Le lendemain matin, la nouvelle salariée de l’agence de communication Roussel n’arriva pas en retard au travail. Elle était même entrée dans l’ascenseur principal et avait appuyé sur le bouton correspondant au deuxième étage lorsque sa montre indiquait 8h27, ce qui représentait une grande avancée selon elle.
Elle savait que cette journée devait commencer par une réunion de projet prévue à 9h. Mais la salle de réunion vitrée étant encore vide au moment où elle avait pénétré dans l’open space, elle s’était installée devant son ordinateur. En attendant que tous les participants de la réunion arrivent, sirotant un café fumant, elle avait ouvert ses mails et son emploi du temps.
— Salut Émilie ! Alors, tu as encore failli tuer Roussel ce matin ou une fois t’a suffi ?
Concentrée sur l’écran de son ordinateur, la voix moqueuse de Magali la fit sursauter. De ce fait, elle manqua de peu de renverser son café brûlant sur son clavier neuf. Prête à pester, elle se retourna vers sa collègue qui souriait de manière communicative. Mais en découvrant son sourire, Émilie ne parvint pas à lui reprocher son arrivée fracassante. Son pouls retrouvant sa vitesse de croisière, elle répliqua avec une moue :
— Non, maintenant qu’on m’a bien remarquée, je vais essayer de me faire un peu plus petite. Mais merci de me confirmer que tu n’oublieras pas ce que je t’ai confié !
— Sache, ma petite Émilie, que j’ai une mémoire d’éléphant. En plus, tu m’as tellement fait rire hier que je peux t’assurer que je n’oublierai pas de sitôt ta confidence. Par contre, si tu veux ne pas trop te faire remarquer, comme tu dis, tu ferais peut-être bien de te diriger vers la salle de réunion, il est bientôt neuf heures.
— Mince ! s’écria-t-elle en bondissant de son siège, ce qui provoqua un nouveau rire chez sa collègue.
Moins d’une minute plus tard, les deux jeunes femmes avaient pris place en salle de réunion. Étant arrivées les dernières, elles avaient préféré ignorer le commentaire sarcastique de la quinquagénaire dont le chignon était encore plus tiré que la veille, puisqu’elles étaient tout de même à l’heure. Autour de la grande table ovale, les mêmes intervenants que le jour précédent s’étaient installés. Hélène prit rapidement la parole et sa voix claire dénuée de douceur emplissait la pièce.
— Je voudrais que l’on revienne sur les aspirateurs Perett. Hier, j’ai potassé sur le sujet et je pense qu’on va pouvoir commencer la partie création dès aujourd’hui.
— Très bien. Perett est un gros client, il est primordial qu’on leur serve une stratégie de communication irréprochable, commença le jeune directeur, attentif à la présentation.
— Le groupe Perett c’est celui qui a créé l’aspirateur avec l’option anti-poils d’animaux, c’est bien ça ? questionna Rémy avant de replacer le bout de son stylo entre ses dents, chose qu’il devait fréquemment faire puisque celui-ci en portait des traces visibles.
— Oui, c’est ça, confirma Hélène. C’est pourquoi, au niveau visuel, j’ai pensé mettre en scène le salon d’une maison familiale classique tout en jouant avec les codes. Dans cet intérieur, on pourrait retrouver un chien et un chat à poil long — tout à fait conventionnels, mais plutôt chics — un furet, mais aussi un cheval par exemple. Outre la fonction anti-poils d’animaux, Perett est aussi et si ce n’est surtout une marque réputée pour la qualité et la performance de ses appareils. C’est pourquoi, dans la liste des animaux qui pourraient se trouver sur le visuel, j’ai pensé ajouter un lion, symbole de puissance. Bien sûr, ce serait une femme qui passerait l’aspirateur et puisque le produit est incroyable, ce serait d’une facilité et d’une rapidité déconcertantes pour elle. Tout ça avec une élégance certaine, bien sûr.
Fière de son travail, elle regarda le directeur la tête haute, scrutant sa réaction, avant de tourner son regard pour questionner Rémy :
— Tu me feras un visuel dans la semaine ?
— Une petite minute… ce n’est pas mal Hélène… pas mal du tout. Mais je ne suis pas certain que ce soit à la hauteur de la marque Perett, trancha monsieur Roussel, le menton appuyé entre son pouce et son index, ses sourcils froncés, paraissant réfléchir.
— Aujourd’hui, il existe de plus en plus de mouvements pour stopper ce cliché de femme ménagère… je pense qu’il faut adapter la stratégie marketing en ce sens. Comme la particularité de cet aspirateur est la fonction anti-poils d’animaux, on pourrait peut-être réfléchir à mettre en scène un animal de compagnie qui trouve la solution à son propre problème de poils à travers l’utilisation de l’aspirateur Perett ? De cette manière, on évite les débats autour des stéréotypes de genre et tout public intéressé par cette fonction peut s’identifier au visuel. Qu’il soit femme ou même homme finalement.
