Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Peut-on voir sa vie marquée par la destinée d'un pays qui n'est pas le sien ?
Deux jeunes femmes se rencontrent sur une plage près de Venise. Lucrèce est tisserande; elle est née en Éthiopie. Cornelia est harpiste; son fils est né d’un père éthiopien nommé Tafari. Les parents de Lucrèce ont fait le choix de quitter l’Éthiopie et de rentrer en Italie au moment de la guerre civile. Tafari a fait le choix inverse: il a quitté Venise pour retourner au pays, convaincu de son devoir de citoyen et de fils. Des choix contraires qui vont marquer à jamais les vies de Cornelia et Lucrèce, liées à un pays commun qui n’est pourtant pas le leur: l’Éthiopie.
À travers la douleur et la tristesse, mais aussi au travers de grands et de petits bonheurs, chacune avance dans sa propre vie en appréhendant l’Histoire qui se déroule en toile de fond.
Le récit émouvant de deux destins féminins marqués par la guerre et l'exil.
EXTRAIT
Lucrèce roule lentement, tout imprégnée de sa rencontre sur la plage. Une rencontre qui, elle en est persuadée, marque un tournant dans sa vie. Même si elle ne peut s’expliquer le pourquoi de cette intuition.
Ce qui l’émeut surtout, c’est l’amour presque tangible tissé entre Cornelia et Donato. Des liens tellement indéfectibles qu’ils ne peuvent que susciter la complicité.
Ces réflexions conduisent Lucrèce à un constat. Amer. Elle n’a jamais rien connu de semblable avec sa mère. Odile n’a jamais eu aucun geste de tendresse envers elle. D’aussi loin que Lucrèce se souvienne, elles ont toujours vécu des vies parallèles et séparées.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Claudine Roulet a le talent de se fondre dans ses personnages. Elle traite des thèmes tragiques en ouvrant des portes sur des espaces plus légers qui rendent la vie supportable. Beaux portraits de femmes sur fond d’histoire. -
Danièle Brügger, Le Mag de l'Express-L'Impartial
À PROPOS DE L'AUTEUR
Claudine Roulet est née à Lausanne le 1er juillet 1934. Après des études à Lausanne, elle a exercé le métier d’institutrice pendant 8 ans. Son mari était médecin, et toute la famille (3 enfants, plus 2 autres nés au Mozambique), est partie plusieurs mois au Portugal pour préparer un plus long séjour au Mozambique, où elle a résidé entre 1966 et 1976.
Pendant que son mari pratiquait la chirurgie et l’obstétrique, elle s’occupait de ses enfants et rencontrait des femmes africaines à qui elle donnait des cours d’économie domestique et de puériculture. C’est de ces rencontres qu’est né son premier ouvrage,
Petite chronique mozambicaine. À son retour en Suisse, son mari a ouvert un cabinet de généraliste.
La mort accidentelle de son fils aîné lui a causé un grand choc et l’a étouffée: elle a suivi un atelier d’écriture et a publié en 1990
Le Samovar, un roman classique de formation qui décrit la vie d’une jeune institutrice dans un village du Nord vaudois.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 255
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Ce livre paraît avec les précieux soutiens de Swisslos / Conseil du Jura bernois, la Fondation Coromandel et la Commune de Crémines
ISBN : 978-2-940486-43‐4
© Éditions Plaisir de Lire. Tous droits réservés.
CH – 1006 Lausanne
www.plaisirdelire.ch
Mise en page et réalisation de la couverture : Yvan Quarrey
Dessin de couverture : © Marlyse Baumgartner
Version numérique : NexLibris – www.nexlibris.net
Déborah, nouvelles et croquis croqués,
éd. Plaisir de Lire, 2005.
La Maison loin de tout,
éd. Plaisir de Lire, 2002.
Rien qu’une écaille,
éd. Monographic, 1996 (prix Michel Dentan 1997).
Le Samovar,
éd. Zoé, 1990.
Petite chronique mozambicaine,
éd. Zoé, 1987-2006.
CLAUDINE ROULET
ÉTHIOPIE AU CŒUR
ROMAN
Quelle nuit ! Lucrèce n’avait pas fermé l’œil. C’était la fin du Carnaval. La pluie et le crachin s’étaient alliés pour agglutiner les confetti. Les papiers gras, plastics et autres déchets formaient des monceaux innommables, déposés au long des quais et aux angles des venelles de Venise. Aux lèvres de la jeune fille, un dégoût montait. Des splendeurs et des fastes de la semaine précédente, elle ne voyait plus que l’envers du décor.
Elle avait fait la fête, certes. Mais son masque s’était déchiré, quelqu’un avait marché sur l’ourlet de sa robe et son cavalier d’un soir s’était éclipsé. Ni vu ni connu.
Lorsqu’elle eut bu deux cafés serrés, Lucrèce se sentit mieux. Elle décida de filer vers la mer. Loin… La mer, toujours vraie.
La jeune fille va chercher sa voiture derrière la gare, elle enfile la route de Chioggia, passe les six bras du Pô et poursuit sa route jusqu’à Ravenne.
Pas de mosaïques aujourd’hui, pense-t-elle. Comme elle se sent sale et vieille ce matin. Seule la mer aura le pouvoir de la renouveler. Arrivée à la Marina, elle enlève ses chaussures. La présence des cabines de bains, désertes encore à cette saison, la rassérène. Même si les tavernes des bords de plage semblent fermées.
Le soleil fait trembler une poussière de sable qui rend flou tout le paysage, lui donnant un aspect irréel. Quand l’astre jaillit de la brume, il brille et transforme la blancheur laiteuse en éblouissement. Elle marche, ses pieds et ses jambes sont mouillés, de même que le bas de son peignoir. Aucune importance : maintenant, elle se sent vivifiée.
Elle s’emballe dans une serviette de bains, brosse ses cheveux noirs afin qu’ils retrouvent leur apparence lisse de casque. Elle est belle. Jeune et neuve. Ses yeux verts s’étirent vers les tempes. Elle s’étend de tout son long sur un pagne de coton lâche. Il est blanc et brodé de couleurs chaudes. A travers lui, elle sent le sable mouler son corps. Elle ferme les yeux.
Elle ne pense plus à rien, ne goûtant que la douceur du sable, les odeurs de varech, la chanson des coquillages bercés par les vaguelettes. La voilà vide et libre.
Elle entend des voix. Très loin. Elle prête l’oreille. Il s’agit de deux voix. C’est comme une mélodie : la voix d’une femme et le babil d’un enfant. Lucrèce ouvre les yeux. La plage s’étend à perte de vue. Elle devine, très loin, deux silhouettes, aussi fines que des hiéroglyphes. L’une, plus haute que l’autre, est comme cernée d’un halo tandis que la plus courte virevolte de l’ourlet de la mer à la frange d’algues et de coquillages. L’enfant, si c’en est un, se baisse pour cueillir quelque trésor et courir, le bras tendu, vers l’autre personne. La haute silhouette se penche et Lucrèce devine dans ce mouvement une tendresse rayonnante. Pourquoi son cœur est-il ainsi broyé ? Pourquoi son souffle coupé ?
Les deux êtres s’approchent. Toujours scintillants. Le plus court est un garçon probablement, en dépit de ses boucles lâches. L’autre est une jeune femme. Ses longs cheveux flottent dans la brise. Elle est drapée dans des voiles fluides. Ce sont eux qui ont suscité cette illusion de nimbe. C’est la mère de l’enfant, sans aucun doute. En dépit de sa fragilité. L’œil aiguisé de Lucrèce a noté sa grâce : l’arrivante a la démarche d’une danseuse. Elle remarque aussi que la peau de l’enfant a la teinte d’un pain chaud alors que ses cheveux sont d’un noir de jais. Ils avancent comme sans toucher le sol. Vont-ils passer leur chemin ou s’arrêter ?
Lucrèce chausse ses lunettes de soleil pour mieux détailler les deux arrivants. Pour elle, c’est comme si elle s’abritait derrière un masque. A son propre étonnement, elle se tourne vers eux et les salue, ce qui est contraire à ses habitudes. Et même, elle leur sourit, ce qui transforme son visage aigu.
L’enfant est d’une grande beauté. Il doit avoir cinq ou six ans. Sa courte personne allie grâce et noblesse. Il a un port de tête royal. Il pourrait venir d’Afrique du Nord. Serait-il métis ?
La jeune femme s’arrête et s’assied dans le sable. Elle y dépose un foulard contenant les trésors de l’enfant qu’elle appelle Donato. Elle dit qu’ils sont venus de Bologne en train. Son fils voulait revoir les mosaïques de San Vitale pour lesquelles il éprouve une passion profonde. A ces mots, l’enfant s’illumine d’un sourire étincelant. Il regarde sa mère comme si ces paroles cachaient un secret très doux, connu d’eux seuls.
Le soleil est au zénith. Il brûle. La jeune mère remet son foulard et tend un chapeau à Donato qui le repousse farouchement.
Lucrèce s’entend proposer d’aller à l’une des gargotes, qui s’est ouverte entre-temps, demander si l’on peut leur servir à boire ou à manger. Cornelia hésite. Sa réserve tombe quand elle voit pétiller les yeux de Donato.
Quant à Lucrèce, une intuition fulgurante lui souffle que cette rencontre ne doit pas rester sans lendemain.
Chargés de leurs baluchons, tous trois se dirigent vers la plus grande des tavernes. Assis sur un banc, un gros homme regarde venir ces deux déesses, comme issues de la mer : l’une brune et l’autre blonde… Il observe l’enfant : C’est un prince, pense-t-il. Quand la dame brune lui demande s’il peut leur servir à manger, il se hâte vers la maison, tout en traînant les pieds. « Je vais parler à mon frère », dit-il. Après un court conciliabule, les deux hommes reviennent ensemble : « Nous allons vous préparer des spaghettti aux fruits de mer.» Donato saute de joie et les jeunes femmes acquiescent en souriant.
Les frères s’empressent. Tandis que l’un entre à la cuisine, l’autre essuie d’invisibles poussières de sable sur une table, il y étale une nappe à carreaux, apporte des serviettes et des couverts. Il ajoute encore du pain, du vin et une limonade pour l’enfant. Il essaie, sans grand succès, de se déplacer avec légèreté.
Un silence plane, coupé seulement par le bruit de jonchets que font les coquillages et les cailloux que Donato dispose sur une table voisine. Le petit crée des jardins et des sentiers, tout un labyrinthe avec, en son centre, une étoile de mer et un hippocampe séchés.
Lucrèce a remis ses lunettes pour mieux observer sa voisine. C’est d’un œil d’artiste qu’elle la regarde. La jeune femme a des cheveux souples et mordorés. Son visage est de ceux qu’on peut voir sculptés aux porches des cathédrales. De ceux qui, en dépit de la dureté de la pierre, reflètent une joie secrète. Une paix intérieure. Sa bouche est minuscule : une boutonnière. Mais quand elle sourit, tout son visage s’illumine. Les étoiles violettes de ses yeux jettent des feux qui pourraient transformer tout ce qu’ils touchent.
Lucrèce note chez sa voisine une certaine crispation. Elle retire ses lunettes et c’est comme si elle baissait la garde. Elle se présente : elle vit à Venise où elle travaille comme tisserande. C’est elle qui a tissé son pagne. Elle a vu faire ce travail en Ethiopie où elle est née. En voyant l’émotion qui illumine le visage de Cornelia, Lucrèce se hâte de préciser :
– Savez-vous, pour moi, les Ethiopiens auraient tout aussi bien pu vivre sur la lune ou sur une autre planète. Je n’ai jamais rien partagé avec eux. Je n’ai connu que leur barbarie au temps de la déposition du Négus.
Le visage de Cornelia se ferme à la façon d’une fleur qui se fane. Du coin des yeux, elle vérifie si Donato a entendu. Il semble que non, car il continue de construire ses jardins sur la table voisine.
Soulagée, Cornelia, répond d’une voix brève. Elle donne des leçons de harpe. Il lui arrive de jouer en soliste à l’Orchestre de Bologne. On dirait qu’elle s’arrache les mots. Elle n’ajoute pas qu’il lui arrive, aux fins de mois, de tenir une boutique d’artisanat au centre de la ville quelques heures par semaine.
Les tenanciers arrivent, portant trois assiettes remplies d’un plat appétissant. Les convives se découvrent affamés. Pour le cuisinier, c’est un plaisir de les voir déguster. Les deux frères ne sont pas gâtés par la nature : le sourire du premier n’affiche qu’une dent et le second est bossu. Leur embonpoint les empêche de se mouvoir. Ils vont s’asseoir à l’écart et observent, à la dérobée, les belles dames et l’enfant.
Vite rassasiée, Cornelia a déposé ses couverts tandis que l’enfant a tout dévoré. Lucrèce finit posément son assiette. Les frères leur proposent un ristretto. Ils échangent un clin d’œil complice : c’est un café-concert qu’ils vont leur offrir ! Le bossu chante, non sans ménager ses œillades et l’accordéon du cuisinier se fait langoureux. Au jeune prince, ils ont offert une glace énorme. Lucrèce note que le petit se montre parfaitement naturel, nullement perturbé par les difformités des deux hommes.
Selon toute apparence, il n’y a aucune raison pour que le concert prenne fin. Les jeunes femmes échangent un regard entendu et se lèvent. Lucrèce voudrait jouer les amphitryons mais Cornelia refuse. Elle veut payer sa part. Donato emballe ses trésors dans le foulard de sa mère. Cornelia prend son fils par la main. Le contact de cette bonne petite patte solide, dans laquelle il reste un peu de sable au creux des doigts, l’apaise. Les regards inquisiteurs de Lucrèce la mettent mal à l’aise.
Pour son compte, la jeune Vénitienne est bouleversée. Il est impensable qu’elle ne revoie jamais ni l’enfant ni sa mère. Elle propose un échange d’adresses que Cornelia accepte. Puis elle les conduit à la gare.
Sur le quai, Lucrèce attend que le train s’ébranle. Elle lève le bras en guise d’adieu. Son geste n’est même pas remarqué. Dans leur wagon, Cornelia et Donato ont retrouvé leur bulle.
Lucrèce laisse retomber son bras. Son visage se crispe à peine. Sa vie est sans attaches. Comme elle l’a voulu. Elle retourne à sa voiture, met le contact et roule vers Venise. C’est son monde maintenant.
La jeune fille est née en Ethiopie où Vittorio, son père, travaillait comme ingénieur en hydroélectricité. Il participait à des projets internationaux visant à construire plusieurs barrages sur le fleuve Omo. Ils vivaient dans les environs d’Addis Abeba.
Après la déposition de Haïlé Sélassié en 1974, des troubles avaient éclaté. La révolte avait commencé dans la province du Wollo qui avait connu une sécheresse prolongée. Le peuple souffrait d’une famine d’autant plus mal acceptée que chacun savait que les lions et les guépards semi-apprivoisés du Négus recevaient chaque jour une large portion de viande de première qualité. L’insurrection s’était propagée jusqu’à Addis Abeba, puis elle s’était étendue au pays tout entier.
Au début de l’année suivante, Vittorio, Odile, son épouse et Lucrèce, leur fille unique, âgée de quatorze ans, avaient dû fuir en toute hâte. Leur maison brûlait. Une fumée âcre leur emplissait les poumons. Avec leurs voisins, Italiens eux aussi, ils étaient parvenus à gagner Addis Abeba. La capitale était en effervescence. En état de siège même. Des chars d’assaut campaient à tous les carrefours. Vittorio conduisait avec calme. Quant à Odile, on aurait dit une poupée de chiffons. Elle se lamentait sur tout ce qu’elle avait dû laisser. Lucrèce observait sa mère avec une commisération teintée de dédain. Elle, c’était de son enfance qu’elle faisait le deuil.
Trois semaines plus tard, Vittorio annonçait son intention d’aller voir ce qui restait des décombres de leur maison. Lucrèce manifesta aussitôt son désir d’accompagner son père. Il hésita avant d’accepter, mais il connaissait sa fille : il la savait taillée dans le même bois que lui, c’est-à-dire assez forte pour surmonter la blessure que la réalité lui porterait.
Au jardin, les rosiers blancs avaient refleuri, parfaitement surréalistes aux côtés des ruines noircies. Par delà l’allée de roses, la grille de fer forgé, tordue, s’ouvrait et se refermait sans bruit. Il n’y avait pourtant aucun souffle de vent. Aller-retour. Retour-aller. Le portail était-il en proie à un cauchemar ? Ou mû par ses propres fantômes ?
Le jardin était déjà envahi par les ronces.
Vittorio avait voulu retourner sur leurs lieux de vie non pas tant pour retrouver quelque bien échappé au désastre, mais pour fixer ce néant dans sa mémoire. Il revivait toutes les années investies dans un pays qu’il aimait avec passion. Il était revenu pour savoir. Néanmoins, il pressait le pas. Il espérait, sans trop y croire, éviter à sa fille les images indélébiles qui allaient suivre. A côté du jardin, des véhicules militaires incendiés, des obus à moitié enterrés, ayant explosé ou non, témoignaient d’une violente résistance. En observant sa fille, Vittorio vérifiait qu’elle avait bien hérité de son caractère. Les yeux de la jeune fille photographiaient tous ces détails qui s’incrustaient dans le tissu de sa mémoire d’où ils ne s’effaceraient jamais. Elle vivait la fin de son enfance. Plus que jamais, Lucrèce trouvait les Ethiopiens secrets, impénétrables. Cruels ? Elle ne pouvait en juger. Elle avait toujours vécu dans un univers parallèle, séparée d’eux par un mur invisible. Religions différentes, écoles séparées, jeux autres, écriture indéchiffrable. Langue étrangère, sans parenté aucune avec les langues parlées en Europe.
Ils revinrent à la maison d’Addis et trouvèrent Odile qui se plaignait comme à l’accoutumée. Ensemble, ils décidèrent d’émigrer en Italie. Odile était Française. A la naissance de sa fille, elle avait exigé que le prénom de l’enfant fût prononcé à la française. C’est bien la seule initiative qu’elle eut pour la toute petite. Plus tard, elle se désintéressa complètement d’elle. Odile ne suivit son mari et sa fille qu’à contre-cœur. Qu’aurait-elle fait d’autre ? Dans son pays, elle n’avait aucune famille où se réfugier.
Ils s’établirent à Venise, cette ville construite sur des pilotis, plantés profond dans le limon et l’eau. Etait-ce pour mieux noyer le souvenir des hauts plateaux d’Ethiopie, tailladés de falaises ? Vittorio se demandait si son épouse serait capable d’accepter sa nouvelle patrie. Transplantée, Odile dépérirait. Peut-on refaire des racines dans tant d’eau saumâtre, à moins d’être palétuvier ? Ils s’installèrent à la Giudecca, sur la Spinalunga, au Fondamenta delle Zittelle, non loin d’un Jardin d’Eden fermé à tous. C’était un jardin délicieusement malsain, embroussaillé de roses autant que de plantes funestes. Les unes et les autres jaillissaient de partout.
Le devant de leur petite maison donnait sur le canal, bordé de candélabres dont les lanternes violine se balançaient au bout des bras en volutes. Partout des sémaphores, supportés par les bricole, ces faisceaux de pilotis liés par quatre ou par six depuis des siècles. Les poteaux émergeaient de la lagune proche. Etranges javelles, comme alignées… Après quelle moisson ?
L’arrière de la maison donnait sur une petite place nommée campo. Le quartier était presque un village, avec une église, un puits, des dalles et des pigeons. Des maisons sombres ou claires, coiffées de cheminées en entonnoirs. Sur le campiello, un chat traînait, frustré en permanence d’avoir sous les yeux tant de chair fraîche et dodue. A chaque fois qu’il avançait une patte hésitante, il provoquait chez les volatiles une hâte discrète, un doux mouvement de houle. Leurs jabots se gonflaient de roucoulements plus rapides et plus ronds.
Dans ce quartier-refuge, Odile semblait retrouver son train-train. Elle trompait sa nostalgie en faisant des mots-croisés. Tendu vers le papier, son visage ressemblait à celui d’une musaraigne, inquiète et fureteuse. Comme le petit animal, elle avait de longues dents rétrécies. Odile pouvait rester immobile durant des heures. D’elle, on n’entendait que le chuintement du crayon sur le papier et le froissement des pages d’atlas et de dictionnaires qu’elle consultait avec fébrilité.
Odile n’avait pas la fibre maternelle. A la naissance de Lucrèce, elle ne s’était guère occupée de l’enfant, qu’on avait confiée à une nourrice. Quand la fillette avait eu 6 ans, son père l’avait inscrite dans une bonne école. Maintenant, elle en avait 14. Vittorio constatait avec tristesse qu’il était trop tard pour qu’une complicité se tissât entre les deux femmes.
Lucrèce grandit ainsi, livrée à elle-même. Odile demeure passive, déracinée. Elle ne se remet ni de la guerre, ni de la fuite. Vittorio a inscrit sa fille dans un lycée tenu par des sœurs. Ces enseignantes lui dictent une ligne de conduite très stricte. Lucrèce s’y coule à la façon d’une couleuvre. Lisse. Glissante. De la même façon qu’elle se coule dans la vie.
La jeune fille a trouvé un chat. Pelé et galeux, il va, haut perché sur des pattes maigres. En dépit des couinements d’Odile, Lucrèce l’apprivoise. Elle l’a lavé, brossé, caressé. Elle l’a baptisé Lucifer. Comme tous les chats, il est caractériel. Il passe ses nuits dehors. En longeant le bord des quais, il hume le fumet des poissons. Plus tard, on le retrouve sur les toits. Le matin, il attend, hiératique, que sa maîtresse lui ouvre sa fenêtre. Dignement assis dans l’embrasure, il s’encadre derrière les carreaux bordés de noir. Le drapé d’un rideau mauve, la lueur pâle d’un soleil d’hiver se reflétant dans le canal, lui donnent l’aspect d’un chat sacré d’Egypte. Noir, bien entendu. Quand Lucrèce lui ouvre enfin, Lucifer entre et condescend à ronronner en se frottant contre ses jambes.
Leur vie s’organise lentement. Vittorio consacre son énergie à cacher combien le dépaysement l’a ébranlé. Il erre dans le logement humide qu’il a loué en face de palais décrépits. Il contemple les eaux du canal. Eaux-lumières, reflets de couleurs. Eaux vivantes en dépit de leur odeur de croupi. Il constate que ce sont les eaux les plus souillées, lourdes et denses, qui offrent les reflets les plus limpides. Ceux des palais aveugles. Tant de fenêtres fermées ou bâillant derrière des stores toujours baissés. Rideaux de théâtre, rouge passé, rose ou brique, remontés de guingois, fanés aux plis, froncés négligemment, fripés comme les paupières fatiguées de morts-vivants.
Vittorio passe son temps à relire et compléter ses plans et ses projets du premier barrage de Gilgel Gibe. Il vérifie ses calculs. Il cultive ses nostalgies en refaisant le cours du fleuve Omo depuis sa source jusqu’à son embouchure dans le lac Turcana qu’il a souvent traversé en bateau. Les calculs étaient complexes, car le débit du fleuve changeait totalement à la saison des pluies. Vittorio soigne son apparence : sa courte barbe, taillée en pointe, le renvoie au Quattrocento. D’autant que sa casquette aplatie ressemble aux coiffures de l’époque. Mais en réalité, il dépérit en secret.
Quant à Odile, elle a retrouvé son indolence, même si un dégoût d’elle-même l’envahit sournoisement. Elle ne roucoule plus que lorsque son époux lui apporte des gâteaux ou des sucreries.
Lucrèce embellit. Elle sort de l’enfance et devient une jeune fille au teint mat. Ses yeux verts s’étirent aux tempes. Ses cheveux noirs et lisses sont coupés en boule. Ils lui font un casque tandis que le bas de son visage est aigu. Grâce aux sœurs enseignantes, elle devient raisonneuse, et même, cérébrale. Pourtant, elle refuse de poursuivre ses études et décide de devenir tisserande. Comme si une tardive nostalgie de son Ethiopie natale se manifestait ainsi. Elle tisse des pagnes de coton blanc, lâche et doux, bordés de riches ornements de soies rouge, orange ou jaune. La navette qu’elle projette au travers de la chaîne tendue ne l’empêche pas de rêver. Une navette ou un fuseau pointu ont tous deux la forme de l’île, de la Spinalunga. Arête de poisson, vraiment ? Ce pourrait être une arme tranchante…
Cornelia et Donato se retrouvent dans le train pour Bologne. Si la jeune femme n’a pas envie d’évoquer Lucrèce, Donato ne se lasse pas de revivre cette rencontre. Il dit combien la demoiselle était belle… et Cornelia pince les lèvres, ce qui rend sa bouche plus petite encore. Et les pâtes aux… n’était-ce pas un repas de roi ? Mutisme de la mère que l’enfant remarque à peine.
A la gare, ils prennent l’autobus. Donato racontera toutes leurs aventures à Chiara et Giuseppe, les parents de sa mère. Parce qu’ils demeurent chez eux.
Le père de Cornelia fabrique des masques de théâtre et de Carnaval. C’est son métier : il aime sculpter des visages de bois. Qu’ils soient rieurs, fermés ou durs, les visages qu’il crée expriment chacun un sentiment à son paroxysme : colère, jalousie, rire homérique ou passion amoureuse.
Rabots et varlopes, ciseaux, gouges, burins et poinçons, limes et chignoles se chevauchent dans un désordre qui n’est qu’apparent, puisque la main de l’artisan saisit, sans jamais se tromper, les manches des outils patinés par un usage quotidien. Des outils dont les parties métalliques sont aussi affûtées que des rasoirs.
Giuseppe sculpte le bois. Les veines de noyer, d’acacia ou de poirier soulignent une expression, dessinent des grimaces ou des rictus, s’affaissent en moues larmoyantes. Plus tard, le masque se parera de sourcils hirsutes, de moustaches tombantes, de dents mal chaussées et le crâne se couvrira de longues mèches ressemblant davantage à une crinière qu’à une chevelure.
Giuseppe accuse une certaine ressemblance avec les masques qu’il crée. Mêmes cheveux en longues mèches, mêlées de gris, brillant dans la lumière d’une haute fenêtre. Même visage creusé de rides sur le front, même chute désabusée des plis du sourire. Mais des différences, et pas des moindres, établissent un contraste entre le visage de Giuseppe et ceux des masques. L’une de ces différences réside dans la vivacité du regard : Giuseppe a des yeux perçants, même s’ils se révèlent embués de rêves. Un autre trait, émouvant, se dessine par la douceur de sa bouche mobile. Et la dernière caractéristique est une fossette insolite, étoilant le creux de son menton.
Giuseppe a besoin d’un grand atelier. Chiara a le sien juste à côté. Ils habitent à la via Sant’Apollonia. La maison, rose comme toute la ville, ne paie pas de mine. Elle a plusieurs portes d’entrées. La plus grande est une sorte de porte cochère qui ouvre sur un passage étroit et haut de trois étages. Le sol y est pavé. Cette cour est sale, colonisée par les pigeons. Une fois passé ce qui paraît être un couloir, on débouche dans un espace lumineux. Une cour ? Un jardin intérieur plutôt. Des escaliers montent à l’assaut de balcons fleuris. Chiara a posé sur les premières marches un rosier grimpant, entrelacé d’un volubilis.
Aux étages, c’est une débauche de fleurs : lilas, rosiers, camélias en pots, plantes grasses, sans oublier une énorme glycine qui paraît soutenir les galeries.
Le soleil joue à cache-cache ou à saute-mouton d’un étage à l’autre, sans emprunter aucune des rampes d’escaliers. Dans l’angle le plus lumineux du jardin, au printemps, un cerisier se prend pour une mariée, avec ses manchons de fleurs blanches. En été, il se croit un marché aux cerises, peuplé par une volière d’oiseaux chanteurs. Volants-voleurs…
L’atelier de Giuseppe occupe deux pièces du rez-de-chaussée donnant sur le jardin. Celui de Chiara lui est contigu. On y trouve une grande table, assez longue pour y déployer des patrons en papier de soie, et assez lustrée pour y étendre les tissus précieux qu’elle va couper. La machine à coudre se trouve tout près de la fenêtre en ogive. Elle ronronne souvent et longuement.
Chiara est couturière. Un mannequin de bois campe à l’angle de la pièce, vêtu d’une chemise légère ornée de dentelles d’autrefois. C’est sur lui que Chiara drape les robes coupées et les corsages des nombreuses commandes de ses clientes.
Quand Cornelia était petite, elle jouait à petit bruit dans l’atelier de sa mère, s’amusant à aligner les boutons, à piquer les épingles en fleurettes sur les pelotes. Elle déroulait les rubans de biais, de satin ou de gros-grain et, avec précaution, les rouleaux de passementerie.
Maintenant, Cornelia a une chambre à l’étage des balcons parfumés. Le rosier de sa mère et le volubilis s’enroulent autour de sa fenêtre. Elle a une vue imprenable sur les manchons blancs du cerisier.
Tous trois vivent une vie assez communautaire, certes. Mais les voisins restent discrets, comme le signe qu’ils respectent le travail des trois artisans.
Pour s’exercer à la harpe, Cornelia a loué un local borgne, côté rue. C’est là qu’elle s’exerce quand elle ne se rend pas au Conservatoire pour une leçon ou pour préparer une audition publique. Giuseppe et Chiara ont su lui donner une vie harmonieuse en dépit de son extrême simplicité. Ils l’ont vue grandir. S’ils se sont réjouis de la savoir douée pour la musique, ils ont été très surpris lorsqu’elle a choisi de jouer de la harpe. Un instrument tellement difficile à accorder… Ne serait-il pas trop compliqué ? Ni trop lourd pour la jeune fille ?
Entêtée, Cornelia ne manquait ni d’oreille, ni de persévérance… Elle est entrée à l’Ecole de Musique. Ses professeurs la portaient aux nues.
Elle rencontrait parfois un jeune homme d’une grande beauté. Un Africain. Le fait qu’il fut Ethiopien expliquait la noblesse de son port. A l’Université de Bologne, il suivait, en tant qu’auditeur, des cours d’économie et de sciences politiques. Lui aussi avait remarqué la belle jeune fille, ployée sous le poids de sa harpe. Quand elle le croisait, l’effleurant de ses yeux violets, il se sentait plongé dans un bain de fleurs… de jacaranda.
Un jour où Cornelia était en retard, elle paraissait si fatiguée qu’il lui offrit de tirer le chariot de son instrument. A l’arrivée, il manifesta son intention d’entrer à l’Ecole de Musique et de l’entendre jouer. Il s’assit tout au fond de la salle. Il écoutait et observait, sans savoir ce qui l’enchantait le plus : la beauté et la simplicité de la jeune fille, la grâce de ses bras nus, la souplesse de ses doigts courant sur les cordes, l’autorité de ses mains fines, plaquées sur les cordes pour éteindre les résonances, ou encore la beauté de la musique de l’instrument.
Le jeune homme se croyait transporté dans son pays. Sans doute y avait-il, dans la région du lac Tana, à côté des cistres et des tambours, des instruments apparentés à la harpe, accompagnant certains rites des cérémonies religieuses de Lalibela. Tafari se retrouvait chez lui par la magie de la musique. Elle évoquait son enfance, les sentiers escarpés, les femmes vêtues de tissus très blancs, les petits airs de flûte un peu tristes qui flottaient dans l’air léger. La huppe, oiseau-flûte, qui leur répondait, mais qu’on ne voyait presque jamais…
Tafari se revoyait, adolescent, dans son tangwa, son bateau de papyrus avec lequel il allait pêcher. Il avait tant aimé cette vie. Pagayer sur son tangwa, suivre les vols de pélicans qui nichaient sur les arbres au bord des berges. Il s’approchait parfois des hippopotames, mais pas trop, car ils pouvaient devenir agressifs et piétiner un pêcheur imprudent ou le mordre avec leurs dents énormes. Il ne s’approchait pas non plus des eaux brunes, opaques, où les crocodiles aimaient se reposer, avec l’air d’être plongés dans un profond sommeil.
Les poissons que Tafari avait pris aidaient sa mère à survivre. Ils complétaient le repas qu’elle avait préparé : des injeras, ces galettes de teff, une graminée aux graines minuscules. La mère de Tafari les pilait pour en faire de la farine. Plus tard, ajoutant de l’eau, elle en faisait une pâte qu’elle pétrissait longuement. Une fois cuite, la pâte donnait de larges galettes rondes et collectives. Ces galettes, Maryam les garnissait d’une sauce de feuilles, de lentilles ou de poisson. Rarement de viande. Tafari et sa mère étaient trop pauvres.
Quand Tafari remontait vers leur paillote, il entendait au loin un homme battre un tambour de terre. Des femmes lui répondaient en frappant dans leurs mains. Le tam-tam reprenait. Un rythme leur faisait écho très loin, du côté des chutes de Tis Abbey. Les eaux furieuses dévalaient la falaise. Tout en bas, coulait Abbey, le Nil Bleu.
La répétition était terminée. Tafari émergea de son rêve et se rendit compte qu’il était en train de tomber amoureux de la musicienne, ensorcelé qu’il était, par ses doigts et par la musique de son instrument.
Quand Cornelia eut emballé sa harpe, le jeune homme la raccompagna et découvrit la rue et la maison où elle vivait avec ses parents. Il fallait passer par la cour intérieure avec son cerisier. Sur les marches d’escalier, plusieurs rosiers croissaient dans des pots, tandis que des volubilis, surgis de nulle part, les enlaçaient de leurs corolles bleues.
Les rencontres se multiplièrent, elles devinrent si fréquentes que Cornelia en parla à sa mère.
Après avoir parlementé, Chiara et Giuseppe décidèrent d’inviter le jeune porteur de harpe. La première rencontre eut lieu la semaine suivante. Le jeune homme fut accueilli avec chaleur. Giuseppe le questionna longuement sur les raisons de son exil. Sur sa famille et son métier. Sur ses études à Bologne. Le jeune homme parla de sa mère. Il dit comment son père avait disparu : arrêté, battu, puis enlevé en pleine nuit par les lieutenants du Négus. Il raconta son cher tangwa, la pêche dans le lac Tana, SON lac, avec toutes ses îles, ses églises et ses monastères. Il expliqua comment la harpe de Cornelia avait réveillé en lui la musique et les chants d’oiseaux de son pays. Il dit les églises de Lalibela, creusées dans la roche, taillées dans un seul bloc de rhyolite, une roche volcanique. Il parla de Makeda, la Reine de Saba, vénérée encore à l’heure actuelle. Il raconta les grands pèlerinages liturgiques de la Pentecôte à Axoum. Il parlait simplement, presque sans accent. Son discours ne témoignait d’aucune fatuité. Et pas davantage de servilité. Le jeune homme était parfaitement naturel.
Giuseppe et Chiara autorisèrent Tafari à accompagner leur fille à ses répétitions. Ils ne pouvaient imaginer ce qui allait suivre.
Un après-midi, Tafari invita Cornelia à monter au Sanctuaire de San Luca, par l’interminable chemin de croix rose… le soleil était brûlant, mais le chemin était couvert ! Ce pèlerinage partait de la Porta Saragozza pour accéder, après des dizaines de virages, à une lourde basilique de style rococo. Ils se montrèrent quelque peu déçus. Un prêtre, rencontré là, leur montra l’icône de San Luca, une Madone à l’Enfant datant du XIIe
