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Cette île est marquée du sceau de l'irrationnel. Cette île est peuplée de personnages fantasques et parfois inquiétants, dont une femme énigmatique et insaisissable. Cette île est le théâtre de scènes tantôt grotesques, tantôt horrifiques. Cette île est un paradis tropical en même temps qu'un enfer personnel. Cette île est un miroir qui reflète les fantasmes, les peurs profondes, les souvenirs traumatiques. Cette île porte un nom. Cette île est-elle réelle pour autant ? Faut-il en suivre chaque méandre au risque de se perdre pour toujours ? Ne vaut-il pas mieux rebrousser chemin ? Et aller retrouver une existence morne mais rassurante ?
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Seitenzahl: 481
Veröffentlichungsjahr: 2024
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En rentrant du travail, Manuel eut la mauvaise surprise de trouver la concierge en train de discuter avec une locataire dans le hall d’entrée de l’immeuble. Il salua, passa sans s’arrêter devant les boîtes aux lettres et prit l’ascenseur pour monter à son appartement. Il attendait divers articles qu’il avait commandés auprès d’un sex-shop. Il ignorait si le paquet porterait des signes extérieurs trop explicites et il ne voulait surtout pas prendre le risque d’éveiller la curiosité, déjà bien aiguisée, des commères de l’immeuble.
Une demi-heure plus tard, il ressortait de chez lui, dans une deuxième tentative pour récupérer son colis. Il avait remis son manteau. Dans l’éventualité où les deux femmes seraient encore en train de discuter au rez-de-chaussée, il avait prévu de sortir de l’immeuble, de faire un tour et de revenir un quart d’heure plus tard en espérant que la voie soit enfin libre.
En marchant vers l’ascenseur, il remarqua que le bruit de ses pas lui parvenait comme étant anormalement étouffé. Et ce n’était pas seulement à cause de la moquette. Le couloir entier était comme plongé dans un silence ouaté. Il n'entendait ni le bruit de la circulation au-dehors ni celui des locataires à l’étage. Pas d'éclats de voix, de postes de télévision allumés, de déplacements de chaises. Un silence total si ce n'était pour un léger bourdonnement dans ses oreilles. Sur le moment, il n’y prêta pas trop attention, tout concentré qu’il était sur sa mission.
Dans l’ascenseur, il nota un autre détail : sur le panneau de commande, entre les boutons du rez-de-chaussée et du premier étage, trônait un bouton supplémentaire marqué d’un E. Manuel était quasi certain de ne l’avoir jamais vu auparavant. Dans son esprit, la lettre E du bouton ne pouvait correspondre qu’à « entresol », étage qui, s’il ne se trompait pas, se situait généralement entre le rez-de-chaussée et le premier. Sauf qu’il n’y avait jamais eu d’entresol dans l’immeuble, ça, il en était sûr.
Depuis combien de temps ce bouton était-il là ? Manuel croyait se souvenir qu’il n’y était pas à son retour du travail, une demi-heure plus tôt. Se pouvait-il que des réparateurs soient venus entretemps, aient fait leur boulot, revissé le mauvais panneau de commande et soient repartis ? Il pressa sur le bouton, pour voir.
À sa surprise, la cabine se mit en branle. Il ne s’était pas attendu pas à ce que l'ascenseur réponde à une fausse commande. Il était en train de redescendre. « Je vais sûrement arriver au rez-de-chaussée », pensa-t-il.
La cabine dépassa le troisième, le deuxième, le premier étage. Puis, tel un bateau dont on avait coupé le moteur, elle dériva silencieusement pendant quelques secondes avant de s'arrêter abruptement, toujours sans bruit. On aurait dit qu’elle venait de heurter le bord d’un rivage.
À l’extérieur de la cabine, un bruit de cataracte se fit entendre, comme des morceaux de métal tombant sur du métal, rompant subitement le silence ouaté qui avait enveloppé Manuel jusqu’alors. À travers le verre dépoli de la porte de l’ascenseur, il ne voyait que l’obscurité. Cela ne ressemblait pas au hall d’entrée, d’ordinaire illuminé, de l’immeuble. La concierge avait-elle éteint la lumière ? Cela n’avait aucun sens. Peut-être y avait-il une panne de courant très localisée ? Sans savoir précisément pourquoi, Manuel était persuadé que l’ascenseur ne s’était pas arrêté au rez-de-chaussée de l’immeuble. « Je me mêle de ce qui me regarde pas » songea-t-il, « je ferais mieux de remonter chez moi ».
Le bruit de cascade métallique s’arrêta abruptement. Le doigt prêt à appuyer sur le bouton du quatrième étage, Manuel tendit l’oreille, attentif au moindre bruit. Il crut percevoir de la musique, plusieurs airs en même temps, des sortes de ritournelles. Des sons mécaniques, ressemblant à ceux qui sortent habituellement de flippers ou de consoles de jeux électroniques. Cet aspect ludique le rassura vaguement. « J’ouvre pour voir ce qui se passe, puis je remonte direct chez moi », décida-t-il. Saisissant une impulsion favorable, il poussa la porte de l’ascenseur.
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L’endroit est plongé dans la pénombre. Autour de lui, des écrans lumineux, des lumières qui clignotent, une enseigne portant l'inscription « High limit ». Une femme est assise sur un siège pivotant à dossier. La soixantaine passée, en baskets, elle sirote avec une paille une boisson dans un gobelet en plastique tellement grand qu'on dirait un seau. De l’autre main, elle appuie à intervalles réguliers sur un gros bouton carré et lumineux. Sur l'écran en face d’elle, trois rouleaux tournent et des symboles défilent. Le chiffre sept en rouge, des cerises, rouges également, le mot « BAR » en lettres majuscules blanches sur fond noir. Obnubilée par son activité, la femme ne prête aucune attention à Manuel. Les mélodies mécaniques continuent de résonner, provenant des rangées de machines à sous qui se déploient devant Manuel.
« Je me mêle de ce qui me regarde pas », songe-t-il à nouveau. Il sent confusément qu’il n’a pas le droit d’être là. Il laisse la porte de l'ascenseur se refermer sur lui et presse le bouton du quatrième étage. À son soulagement, la cabine se met à remonter. Il ne sait que penser. Les rouages de son cerveau viennent de se gripper sous le coup de l’inexplicable. Il ne se demande pas s’il a mal vu, s’il a halluciné, s’il a interprété de manière erronée un phénomène normal ou s’il a correctement interprété un phénomène anormal. En fait, il n’est pour l’instant pas en état de se demander quoi que ce soit.
Une fois arrivé au quatrième étage, il comprend que les choses seront plus compliquées qu’il ne l’espérait. L’endroit n’est pas l’étage où se trouve son appartement. Manuel se tient devant un long couloir aux murs ornés d’une cimaise de couleur crème. Au sol, une moquette élimée rouge bordeaux et ornée d’arabesques. De chaque côté du couloir, des portes munies de poignées dorées et de plaquettes numérotées. On dirait le couloir d’un hôtel. Manuel sort de l’ascenseur, laissant la porte se refermer derrière lui. Il constate que celle-ci porte un écriteau « Staff only ». Il croit savoir que les ascenseurs réservés au personnel nécessitent généralement une clé pour qu’on puisse les utiliser. Un peu paniqué, il tire la porte vers lui. Celle-ci s’ouvre cependant sans opposer de résistance.
Rassuré, il entreprend de parcourir le couloir, à la recherche d’un signe familier. Le couloir est beaucoup plus long que celui de son immeuble. Manuel estime sa longueur à une centaine de mètres. À mi-chemin, il y a deux ascenseurs, plus grands que celui qu’il vient de quitter, et manifestement réservés à la clientèle. Parvenu à l’autre bout du couloir, il fait face à une porte qui donne sur un escalier de secours. Il préfère revenir sur ses pas et reprendre l’ascenseur par lequel il est venu. C’est le seul point de repère familier auquel il peut se raccrocher. Il trouve d’ailleurs que la porte vitrée et le miroir dans la cabine de celui-ci n’ont pas vraiment leur place dans un ascenseur réservé au personnel. De plus, se demande-t-il, comment un ascenseur pouvant accueillir quatre personnes au maximum peut-il être d’une quelconque utilité à du personnel habitué à transporter du matériel encombrant ? Il appuie sur le bouton du rez-de-chaussée en espérant pouvoir retrouver le hall d’entrée qu’il connaît.
La porte de la cabine s’ouvre sur l’immense salle de jeux d’un casino. À sa gauche, non loin de l’ascenseur, Manuel aperçoit un long comptoir noir qui semble être la réception d’un hôtel. L’un des trois employés présents tourne la tête vers lui. Manuel referme précipitamment la porte. Il est conscient qu’il n’a pas le droit, en principe, d’utiliser un ascenseur réservé au personnel.
S’il en croit les boutons sur le panneau de commande, l’hôtel-casino comporte sept étages, tout comme son immeuble. La seule différence réside dans la présence de cet entresol additionnel. Par acquit de conscience, Manuel visite les étages, un par un. À chaque fois, il retrouve le même long couloir avec ses portes numérotées et une moquette rouge plus ou moins élimée. Il croise des clients, pour la plupart des couples de sexagénaires qui ont l’air d’être en vacances. Au dernier étage, il aperçoit, à travers la porte entrebâillée de la cabine, des femmes de ménage en train de discuter à côté de leurs chariots. Il préfère alors ne pas s’aventurer dans le couloir.
Après être revenu à plusieurs reprises au quatrième, où son appartement est censé se trouver, il doit se rendre à l’évidence : à partir du moment où il a appuyé sur ce bouton marqué d’un E, il a déréglé un certain ordre des choses. Et il ne va pas être facile de revenir à la situation antérieure.
Il se résigne finalement à retourner au rez-de-chaussée. Pour ce faire, il prend un chemin détourné afin de ne pas arriver devant la réception par l’ascenseur réservé au personnel. Il descend en ascenseur jusqu’au premier étage, puis rejoint le rez-de-chaussée par l’escalier de secours. Il traverse ensuite l’immense salle, passant devant quelques joueurs assis aux machines à sous et aux tables de jeu. Il pousse une porte capitonnée à double battant et se retrouve à l’air libre, ébloui par la lumière du jour et frappé par la chaleur qui règne à l’extérieur.
Il se tient maintenant sur un trottoir inondé de lumière. Hébété, il cligne des yeux. Comme s’il venait d’être tiré d’un long rêve. Comme s’il se réveillait pour la première fois de sa vie.
Derrière lui se dresse le bâtiment qu’il vient de quitter. Une façade blanche, lisse, à la surface légèrement bosselée. Un château de sel perdu dans le désert. Sur la façade, une enseigne lumineuse au néon, pour l’instant éteinte. Des tubes formant des lettres roses, rondes et molles comme du chewing-gum ou de la pâte dentifrice, et qui annoncent le « Mirage ».
Un choc dans le dos. Des jeunes passent, bermudas à carreaux, casquettes de baseball, tenant de grands gobelets fermés et munis de paille. Des rires et des exclamations en anglais, que Manuel interprète comme des moqueries à son égard. Il prend alors conscience de son accoutrement. Il porte un pull en laine et, par-dessus, un manteau d’hiver et une écharpe. Ici, la température est estivale. L’air est chaud et chargé de poussière. Il se débarrasse de ses affaires et reste en tee-shirt.
Autour de lui, des maisons basses, aux murs blancs, aux toits de tuiles rouges. On dirait un village méditerranéen, mais ce n’en est manifestement pas un. Les maisons arborent des façades trop bien entretenues. Elles n’abritent pas d’habitations mais des commerces. Manuel se trouve à un croisement de rues bien rectilignes. À l’autre bout du carrefour, en diagonale, le café Tiri déploie ses tables et chaises sur toute la largeur du trottoir. Un petit cinéma occupe l’angle de la rue à droite et affiche sa fonction pour seul nom. À gauche, il y a le restaurant Chez Séphorin, qui détonne un peu avec le reste : toit plat, murs en briques rouges et long store banne vert foncé courant le long de la façade. À sa suite, sur le même trottoir, l’Itumi’s Salon. Depuis l'endroit où il se trouve, Manuel peine à déterminer s’il s'agit d'un salon de coiffure, d'un salon de beauté, de massage, de thé.
Des voitures passent le carrefour à une allure modérée. Elles portent des plaques d’immatriculation bleues avec des inscriptions jaunes. Sur les trottoirs, peu de monde. Un couple de sexagénaires est arrêté devant le cinéma, le nez en l’air. Lui, bedonnant, le teint rougeaud, arborant une chemise hawaïenne. Elle, le fessier avantageux, les bras flasques, en polo rose et casquette sans haut. Plus loin, une femme d'apparence créole, vêtue d'une blouse de travail noire, marche d’un pas pressé, la tête baissée. Sur le trottoir bordant le casino, à une cinquantaine de mètres de Manuel, un homme moustachu, de type hispanique, décharge bruyamment des caisses de bouteilles d’une camionnette. Personne ne semble faire attention à Manuel. Sauf peut-être cette femme aux longs cheveux noirs qui fume une cigarette devant l’Itumi's Salon. Elle a le visage tourné dans sa direction. L’observe-t-elle ?
Manuel essaie de prendre un air dégagé et traverse le carrefour en direction du Café Tiri. Les chaises et les tables en plastique blanc disposées le long du trottoir lui renvoient des éclats aveuglants de lumière. Elles sont en train de sécher et exhalent une odeur de savon, de détergent. Le trottoir est détrempé et de la mousse glisse jusqu’au caniveau. La porte du café est ouverte, mais il n'aperçoit personne à l'intérieur. Il pose son manteau et son pull sur le dossier presque sec d’une chaise et se sert de son écharpe pour en essuyer une autre. Il a besoin de s’asseoir.
Il contemple la façade du Mirage. Il pense à son appartement. En sortant, il a laissé la lumière allumée et pire encore, la télévision. Dans quelques heures, les gens iront se coucher. Les bruits de la ville s’atténueront et le téléviseur résonnera dans tout l’immeuble. Outre le tapage nocturne et tout aussi étrange que cela puisse paraître, compte tenu de la situation extraordinaire dans laquelle il se trouve, il se fait aussi du souci pour son travail. Au matin, son chef notera son absence du bureau. Manuel doit absolument l’avertir, passer un coup de téléphone le moment venu.
Il consulte sa montre. Là d’où il vient, il est dix-neuf heures moins le quart. La nuit est tombée. Il fait moins de zéro degré. La bise souffle, le ciel est couvert. De la neige tassée et durcie recouvre les trottoirs. Ici, il fait, quoi, au moins 24 degrés, estime-t-il. Pas un souffle de vent. Le soleil brille, relativement haut, au-dessus des toits.
Une jeune femme passe sur le trottoir d'un pas pressé. Chignon, lunettes de soleil, chemisier blanc et tailleur bleu marine. Manuel lui demande l’heure en anglais. Il croit deviner qu’il se trouve dans un pays anglophone, en dépit du style méditerranéen des bâtisses. Dans le casino, il n'a rencontré que des inscriptions en anglais : « High limit », « Change machine », « Registration » et dans la rue, des panneaux du genre « Cross on walk signal only » et « Don't even think of parking here ». Et les jeunes qui l’ont bousculé plus tôt parlaient anglais.
– C'est deux heures, répond la femme sans ralentir le pas.
Il la regarde s'éloigner, juchée sur ses talons hauts. Elle lui a répondu en français. Comment a-t-elle deviné qu’il est francophone ? Son accent le trahit-il donc à ce point ? Une autre chose qui le turlupine est l’heure locale. S’il est deux heures ici – de l'après-midi, sans aucun doute – le décalage horaire avec chez lui est de quatre heures et quarante-cinq minutes. Ça n’existe pas. La montre de la femme est déréglée. Il s’agit plus vraisemblablement d’un décalage de cinq heures. En moins. Il se trouve donc quelque part à l’ouest de chez lui. Tout ce qu’il sait, c’est que le décalage horaire avec New York est de six heures. Il doit donc être quelque part sur l’océan atlantique. Peut-être dans les Caraïbes. Cela expliquerait le climat local, particulièrement clément pour un mois de février.
Alors que le soleil lui réchauffe agréablement la nuque et les avant-bras, il prend conscience que cela fait une éternité qu’il ne s’est retrouvé comme ça, dehors, à la terrasse d'un café par un jour estival. Une partie de lui commence à baisser la garde. En même temps qu’il se détend, il sent quelque chose se dégeler progressivement au fond de lui. Quelque chose d'enfoui, d'endormi, qui revient à la vie, par soubresauts. Des bribes de souvenirs, de son enfance, de son adolescence. Des odeurs de naphtaline et de parquet ciré, des odeurs de cuisine. Des cris d'enfants dans un escalier d'immeuble aux murs décrépits. Une sieste dans la pénombre d’une chambre à coucher, à l'abri du jour derrière des volets clos. L'effigie du Christ au mur et de la Madone sur la commode. Il se revoit en habits du dimanche, courir sur un terrain vague étincelant de chaleur et de poussière, puis s'arrêter et se retourner vers sa tante et sa mère restées en arrière. Il se rappelle ce banc d'église, la fraîcheur des pierres et de l’eau du bénitier sur son front. Un banquet de noces, durant lequel il caresse du regard la gorge et les bras hâlés de la mariée, émergeant d’une éclosion de voiles, de tulle, de dentelles. Il se souvient des cris de ses parents dans la cuisine alors qu’il est au lit. Une voix mâle grave, lourde, dense, qui roule tel un boulet de plomb sur un sol de granit. Une voix de femme qui donne la réplique, comme dans un opéra. Une voix aiguë, frêle, pleine de trémolos, suppliante. Une voix qui se plie, se casse, se soumet devant cette force brute.
– Bonjour !
Les pensées de Manuel volent en éclats. Un serveur vient de se matérialiser devant lui.
– Qu'est-ce que je vous sers ?
Il commande machinalement un café. Tandis que l'homme s'éloigne, il rassemble ses esprits. De nouveau, on lui a adressé la parole en français, et de surcroît, sans accent étranger. C’est comme si tout le monde ici savait qui il est. Et s'il n'était pas arrivé dans ce lieu par hasard ? S'il y avait été amené grâce à un procédé qui, pour le moment, lui échappe ? Il regarde autour de lui. Est-il surveillé ? Une voiture traverse lentement le carrefour. Le conducteur regarde droit devant lui d'un air bovin, le coude posé sur la portière. Un homme affublé d’une longue barbe grise marche sur le trottoir d'en face. Il a la peau foncée et Manuel se demande si cela est dû à la crasse ou à une exposition répétée au soleil. L’homme tient un sac de plastique blanc à la main et s'arrête devant chaque poubelle. Tout occupé à sa tâche, il ne prête aucune attention à Manuel. La femme qui fumait devant l’Itumi’s Salon a disparu.
« Je suis mort ». Cette pensée résonne soudainement en lui comme une certitude. « Il m’est arrivé quelque chose de grave » songe-t-il, « si je regarde dans mon portefeuille maintenant, je verrai des billets de banque tâchés de sang. Un sang rouge sombre, qui a eu le temps de coaguler. Mon propre sang ». Il tend la main vers son manteau et extirpe le portefeuille de la poche intérieure. Les billets sont immaculés.
Le garçon revient avec le café.
– Ça fait deux soixante-quinze.
Manuel lui tend une coupure de dix francs.
– Vous avez pas des florins ?
– Euh... non, pourquoi ? Il y a pas assez ?
– Je sais pas. Normalement, on accepte pas les devises étrangères.
– Il y a un bureau de change par ici ?
– Il y en a un dans le casino, là, dit le garçon en désignant le Mirage.
Il s’empresse d’ajouter :
– Non, mais c'est bon. On va se débrouiller.
Il prend le billet de banque et disparaît à l’intérieur du café.
Manuel allume une cigarette. Évidemment. Comment n'y a-t-il pas songé ? Autre pays, autre monnaie.
De la musique s’échappe maintenant de l’intérieur du café. Des accords de guitare folk, des voix féminines, aériennes, distantes, chantant en chœur. On dirait de la musique folk rock des années soixante-dix. Manuel se demande qui est l’interprète.
À son retour, le serveur lui remet quelques coupures chiffonnées et une bonne poignée de pièces de monnaie. Une fois le garçon parti, Manuel examine la monnaie rendue, fort hétéroclite. Il y a des pièces dorées, argentées, bimétalliques. Certaines avec un trou au milieu, d'autres, de forme polygonale. Sur les billets de banque, de différentes couleurs, figure invariablement l'effigie d'un homme à moustaches, portant uniforme militaire et bicorne. Les billets et pièces portent le nom de différentes devises : des Guldens, des Pounds, des Shillings . Malgré cette diversité, tout l’argent a été émis par la Central Bank Of Everland. Everland ? Ce nom ne lui dit absolument rien. Cependant, il ne se targue pas de connaître le nom de tous les pays du monde.
Il écrase sa cigarette, se lève et ramasse ses affaires. Il se noue le pull autour de la taille, fourre l’écharpe dans une manche du manteau et jette celui-ci par-dessus son épaule. Il traverse la rue et pénètre dans le casino. Après avoir tourné un moment dans la salle de jeux, il repère un panneau indiquant les téléphones publics. Ceux-ci se trouvent à côté des toilettes. Une fois sur place, il s’empare d’un annuaire téléphonique suspendu sous un téléphone. Le bottin couvre, apparemment, le district de « San Beverli ». À la page des ambassades et consulats, il trouve ce qu’il cherche : le numéro de téléphone et l’adresse des services consulaires d’Argentine. Là-bas, il pourra demander de l’aide. Il arrache la partie de la page qui l’intéresse, la plie et la met dans la poche de son pantalon. Il ressort du casino et retourne au café Tiri. Là, il montre au serveur le morceau de page qu'il a déchiré. Celui-ci lui donne les indications pour rejoindre les services consulaires d’Argentine.
Manuel lance un dernier regard à la façade blanche du Mirage. Il se sent pareil à un scaphandrier relié à son bateau par un filin ténu mais incroyablement long. Sauf qu'en l’occurrence, il lui est impossible de remonter directement au bateau. La seule possibilité qui s’offre à lui est de s’enfoncer dans les profondeurs et de chercher une issue dans les fonds abyssaux.
Pour quitter le carrefour, il longe le trottoir du café Tiri. Il passe devant deux snacks, une boutique de vêtements, un optométriste et un magasin qu'il a du mal à identifier et dont la devanture porte les lettres GNC en grand et en rouge. Il débouche ensuite sur une large avenue plantée de hauts palmiers un peu dégarnis et à la circulation plus dense. L’artère dévale d’une colline aride sur sa gauche et paraît se jeter dans la mer quelques centaines de mètres plus loin sur sa droite.
Il commence à marcher sur un large trottoir séparé de la route par une bande de gazon. Il passe devant des maisons de trois ou quatre étages, aux volumes disposés en cascade, protégées par des portails grillagés. Des escaliers et des coursives extérieures desservent les appartements. Les balcons sont tous orientés vers la mer. De temps à autre, Manuel aperçoit une piscine, un parasol, des chaises longues, un barbecue. Cela ne ressemble pas à des lieux d’habitation permanente mais plutôt à des résidences de vacances.
Deux jeunes femmes le dépassent en patins à roulettes. Teint hâlé, cheveux bruns et frisés, elles laissent dans leur sillage une odeur de crème solaire à la noix de coco. Il se sent incongru dans cet environnement balnéaire, avec ce lourd manteau d’hiver sur l’épaule. Il ne sait trop quel comportement adopter. Doit-il flâner le nez en l’air comme un touriste ? Marcher d’un pas décidé tel l’employé se rendant au travail ? Il n’est ni à l’un ni l’autre. Il se sent plutôt comme un clochard, un taulard tout juste sorti de prison ou mieux encore, un malade échappé de l’asile.
Bientôt, il se retrouve sur des dalles nappées de sable, face à la plage. Un panneau indique qu'il marche sur Ocean Boulevard. L’océan, donc et non pas la mer. Mais quel océan ? Atlantique ? Pacifique ? Onirique ? Des effluves de varech et d'iode lui parviennent aux narines. Il y a longtemps qu’il n’a plus vu la mer ni même qu’il est parti en vacances. Ici, il n’y a pas de vent. La mer est d’huile. Les vagues viennent mollement s’échouer sur la plage. Elles lèchent le sable mordoré, pareil à la croûte d’un gâteau bien cuit. Tout baigne dans une langueur moite et indolente. Un homme promène son chien au bord de l’eau. Les deux filles qui l’ont dépassé auparavant marchent maintenant en direction de l’eau en tenant leurs patins à la main. Un goéland – ou est-ce un pélican, un cormoran ? – tournoie dans le ciel à basse altitude. Les cris de l’oiseau parviennent aux oreilles de Manuel comme assourdis. De même que les éclats de rire des filles surprises par une vague. Tous les bruits semblent émoussés, étouffés par les embruns, l’écume, le sable.
Tout en longeant le muret qui le sépare de la plage, il observe les voitures garées le long du trottoir. Des marques connues : beaucoup de japonaises, des américaines aussi. Peu d'européennes à part des Jeeps. Les plaques d'immatriculation sont généralement bleues avec des inscriptions en jaune soutenu. Parfois, l’usage des couleurs est inversé. Mais dans les deux cas, le mot « EVERLAND » figure en haut de la plaque et la devise « THE EVER SUMMERLAND », en bas, sous le numéro d’immatriculation.
Il saisit tout à coup la réelle signification de la lettre E sur le bouton de l’ascenseur. Ce n’est pas une initiale pour « entresol », comme il l’a d’abord imaginé, mais pour « Everland ». Ou alors pour « énigme ». Ou pour « erreur ». Ou mieux : pour « emmerdes ».
Des motels commencent à apparaître des deux côtés du boulevard. Ceux qui donnent sur la plage procurent à Manuel une ombre bienvenue. À force de marcher, il commence à transpirer. En ce début d’après-midi, l’air continue de se réchauffer. Il s’arrête devant une poubelle et se résigne à jeter son pull en laine, son lourd manteau d’hiver et son écharpe. Il passe son portefeuille, les clés de son appartement et son permis de conduire dans les poches de son pantalon. Il a l’habitude d’avoir toujours ce dernier sur lui depuis qu’il l’a réussi quelques mois auparavant. Il ne sait trop pourquoi. Peut-être est-il simplement fier de l’avoir enfin obtenu après deux échecs. Se sentant plus léger, il reprend la route.
À mesure qu'il avance, le front de mer s'égaye de bananiers, d'agaves, de massifs d’hibiscus et de bougainvilliers. Les palmiers se font plus nombreux. Ils poussent maintenant par bouquets. Des hôtels luxueux remplacent les motels et les résidences privées. Certains font seulement quelques étages, d’autres sont de véritables tours. Les uns revêtent une apparence fonctionnelle, anonyme, les autres arborent une architecture plus recherchée, voire alambiquée.
Parvenu au croisement avec l’avenue du Général-Sengo, Manuel s'arrête pour allumer une cigarette. Il note au passage que le panneau est libellé en français. Dans le prolongement d’Ocean Boulevard, à environ un kilomètre devant lui, se dresse la silhouette gigantesque d'un paquebot de croisière. Ses hublots s'alignent sur plusieurs étages tant et si bien que le bâtiment dépasse en hauteur les immeubles avoisinants.
Il quitte le front de mer et commence à remonter l'avenue, en prenant soin de marcher du côté ombragé. Cependant, même à l’ombre, l’air demeure chaud et plutôt humide. À cela s’ajoute l’odeur des gaz d’échappement provoqués par l’important trafic automobile qui occupe les quatre voies de l’avenue.
Les lieux revêtent ici un aspect plus anonyme, moins mondain. Manuel passe devant des immeubles conventionnels, de béton et de verre, abritant des sociétés financières, des banques, des agences immobilières. Si la circulation routière est assez dense, il y a en revanche peu de piétons sur les larges trottoirs : un homme en bras de chemise entrant dans un immeuble, un gobelet à la main, une femme en tailleur strict debout devant un distributeur automatique de billets. Un homme en chemise blanche à manches courtes, cravate et pantalons noirs fumant une cigarette devant un parking grillagé.
L’avenue débouche sur la place du Maréchal-Sengo – elle aussi mentionnée en français – qui se présente comme un large rond-point entouré de bâtiments d'allure solennelle, de style néo-classique ou italianisant, agrémentés de colonnes et chapiteaux corinthiens, de corniches, d’arcades et de statues. De l’autre côté de la place, en face de Manuel, les grilles d’un parc public. Au milieu de la place, une statue équestre surplombant une pièce d’eau. Manuel traverse à un passage piéton, rejoint l'îlot et s’approche de la statue.
Elle représente un officier à cheval coiffé d’un bicorne et pointant un sabre en avant. À en juger par la pose belliqueuse, les sourcils froncés et le regard déterminé du faciès de bronze, on a probablement voulu une statue superbe, voire intimidante. Manuel la trouve juste vaguement ridicule. Il lit la plaque fixée sur le socle :
Amiral Nem Sengo (1846-1935) Homme d’État et peintre-philosophe
« L’amiral Larima », songe Manuel en se remémorant des souvenirs d’école. « Larima quoi ? La rime à rien. L’amiral Larima, l’amiral Rien ». Il quitte l'îlot et se dirige vers les grilles du parc public. Sur l'esplanade devant l'entrée, il y a un kiosque à journaux, ainsi qu'un stand de glaces et un autre, de hot-dogs. Des touristes descendent d'un car et prennent des photos.
La plaque à l'entrée annonce le « Parc Heyte ». Manuel commence à marcher le long de l'allée centrale, bordée de bancs, rectiligne, longue d'environ quatre cents mètres, qui coupe le parc en son milieu. Il peut voir qu'elle débouche à l'autre bout sur une zone également urbaine. À mesure qu'il s’enfonce dans le parc, les bruits de la circulation s'atténuent, remplacés par les pépiements des oiseaux. Il savoure la fraîcheur que lui procure l’ombre d’arbres penchés aux troncs noueux. Il passe devant un banc occupé par trois hommes créoles à l'air désœuvré qui fument des cigarettes et parlent une langue qui ressemble à du portugais mais qui n'en est pas. Manuel admire les parterres de fleurs qui défilent de son côté de l’allée. Le jaune, l’écarlate, l’orangé et le violet prédominent. Certaines fleurs ont de larges pétales, d’autres ressemblent à de la mousseline ou de la crinoline. Mais les plus étranges sont celles ayant l’apparence de bouches féminines tentantes, pulpeuses, de couleur rouge vermeil. Elles semblent sortir tout droit de la psyché de Manuel.
À la sortie du parc Heyte, il tombe devant une maison victorienne dont la plaque annonce la « Diplomatieke vertegenwoordiging van het Koninkrijk der Nederlanden ». Il retient qu'il y a du diplomatique là-dedans et en conclut que c'est plutôt bon signe. Il continue sur la Curlaan, sorte de prolongement de l'allée centrale du parc, en tout aussi rectiligne. Apparemment, le quartier a été construit en damier avec des rues qui se coupent à angle droit. Des maisons à deux ou trois étages ont remplacé les édifices imposants qu’il a croisés de l'autre côté du parc. Les rues sont calmes. Peu de trafic automobile et aucun piéton en vue. Il avance seul, attentif au nom des rues qu'il croise.
Il passe devant une petite église. L’horloge sur le clocher indique trois heures et demie. À sa propre montre, il est vingt heures et quart. Bizarre. Le décalage de quatre heures quarante-cinq semble se confirmer. Il n’est peut-être pas dû, après tout, à la montre supposément déréglée de la femme qui lui a donné l’heure auparavant.
Il arrive au croisement avec la Diecemberlaan. Contrairement aux autres, cette rue ne coupe pas la Curlaan à angle droit. Elle passe en diagonale. Instinctivement, Manuel la prend de manière à continuer de s’éloigner du parc Heyte et non pas d’y revenir. Il croise le numéro 105, puis le numéro 107. Il est dans la bonne direction. Il sort à nouveau le morceau de papier de sa poche. Les services consulaires d’Argentine se trouvent sur cette rue au numéro 555.
Diecemberlaan. À quoi peut ressembler l'Everland au mois de décembre ? Il y fait sans doute aussi chaud que maintenant. Par tradition, les familles doivent décorer non pas un sapin mais un palmier de Noël. Les enfants s’amusent à faire des bonhommes de sable mouillé sur la plage. Le père Noël apporte les cadeaux en maillot de bain rouge à bords blancs. On cueille les oranges directement aux arbres. On ne prend même pas la peine de les envelopper dans du papier de soie.
Après le numéro 553, il y a le numéro 557. Pas de numéro 555 entre les deux. Sur la plaque d'entrée de la première des deux bâtisses de style colonial, Manuel lit : « Saint Livre Real Estate ». Un écriteau planté dans le gazon de la deuxième signale que la maison est à louer par la compagnie immobilière qu’abrite la première maison, précisément. Manuel est fatigué de marcher. Il a soif. Son tee-shirt colle à son dos en sueur. Ce périple ne le mène nulle part. C’est comme si une force invisible l’empêchait d’atteindre son but. Il sort à nouveau le bout de papier arraché à l’annuaire téléphonique et relit l'adresse :
Servicios Consulares de la República Argentina en Everlanda c/o Kongelik Norsk Ambassade, S. Diecemberlaan 555, San Beverli, 7383488
Voilà. C’est bien du numéro 555 qu’il s’agit. Et Manuel ne le trouve pas. L'agence immobilière paraît aussi inoccupée que la maison à louer. Pas de mouvement derrière les stores en lamelles. Pas de voiture garée dans l'allée. Personne dans la rue à qui demander.
Et pourtant, il doit quitter ce pays. Il n'a rien à faire ici. Pire encore, il sent confusément que par sa présence, il transgresse les lois de la nature. Plus il s'attarde ici, plus il court le risque de voir le fil ténu qui le retient à la réalité se casser. L’Everland est un leurre, un miroir aux alouettes. S’il commence à donner du crédit à ce qu’il voit, s’il se prend un tant soit peu au jeu, il va finir par y laisser la raison. Il va partir à la dérive, tel un pantin désarticulé, dans l’irrationalité du vide. Peu à peu, son âme va se décomposer, se disperser, se diluer dans le néant. Il faut qu’il trouve une sortie, vite, avant que les portes du réel ne se referment définitivement, tel un piège. L’air qu’il respire est toxique. Il s’infiltre dans ses poumons, pénètre jusqu’à dans ses alvéoles pour y diluer son poison hallucinogène. Il ne faut surtout pas qu’il…
– Je peux vous aider, jeune homme ?
Un personnage s’est matérialisé devant lui. La soixantaine, un visage anguleux orné d’une moustache et d’une barbichette blanches. Il porte une canne, une sorte de grand chapeau, peut-être un haut-de-forme ou un gibus. Malgré la chaleur, il est habillé d'un gilet et d'une redingote.
Manuel se rend compte qu’il était en train de paniquer. L’intervention de l’homme a stoppé net la spirale de l’angoisse dans laquelle il se faisait entraîner. Il reprend ses esprits. Il ressort le bout de papier avec l'adresse et le montre à l'homme.
– Vous n’êtes pas d’ici, j’imagine ? interroge ce dernier.
– Euh... non...
– Vous êtes ici pour du tourisme ?
L'homme s'exprime dans un français sans accent. Sa voix est mélodieuse et bien posée et ses intonations, un peu précieuses.
– Euh… je…
– Vous savez, il y a plein de visites dignes d'intérêt par ici... Êtes-vous déjà allé au Théâtre Tacón ? Il se trouve juste là, de l’autre côté du parc...
En parlant, l’homme indique la direction avec sa canne. Manuel remarque que le pommeau de cette dernière est orné d’une tête de canard.
– Un lieu magique, plein de mystère et d’enchantement. Une fois, j’ai pu y assister à une représentation de Carmen de Bizet, peut-être connaissez-vous ?
– Mmm… vaguement. En fait, je cherche le consulat d'Argentine ou quelque chose du genre...
– Pourquoi aller en Argentine, mon jeune ami ? Il y a tout ce que vous désirez ici...
– Je veux pas aller en Argentine. Je veux juste rentrer chez moi...
– … des plages magnifiques, une faune et une flore à la diversité étourdissante, continue l’homme, imperturbable. Savez-vous que nous sommes sur la seule île au monde où l’on peut observer des spécimens d’Anartia chrysopelea ?
Manuel note mentalement la référence à une île.
– Il y en a beaucoup au jardin botanique, par exemple. Si vous y allez à cette période de l’année, vous en verrez toute une multitude. Un jardin magnifiquement entretenu, avec des milliers d’essences tropicales. Un véritable festival de senteurs et de couleurs. Et puis, on y apprend plein de choses intéressantes…
– Mais peut-être que c’est pas la bonne rue. Est-ce que c’est bien la Diecemberlaan, ici ? tente Manuel.
– Il y a aussi le Musée des Sciences, au centre-ville, très instructif, avec une bibliothèque qui dispose de milliers d’ouvrages sur l’entomologie et la pharmacologie, dont certains très anciens. Avant, c’était le bâtiment de l’Académie royale des Sciences, dont j’ai l’insigne honneur de faire partie en tant qu’académicien honoraire. Mais, dites-moi, mon jeune ami, que faites-vous dans le quartier ? Il n’y a pas grand-chose à voir par ici, à part des ambassades et...
– Justement, je cherche le consulat d’Argentine…
– ... ma foi, sinon, c’est plutôt tranquille. Mais si vous sortez du quartier, il y a le jardin botanique, dont je vous ai parlé, qui n’est pas très loin. Il vous suffit d’aller dans cette direction.
Du bout de sa canne, il montre la direction d’où Manuel vient.
– Sur votre gauche, vous verrez une jolie maison bleu pastel, elle abrite l’ambassade de Norvège, si je ne me trompe pas. Vous continuez…
– Attendez-attendez… C’est justement ce que je cherche !
– … dans cette rue et au prochain croisement, vous tournez à gauche. Ensuite, vous allez toujours tout droit pendant, quoi ? un kilomètre, même pas, huit cents mètres et vous apercevrez sur votre gauche les grilles du jardin botanique et sur votre droite le Château du prince qui en réalité est…
– Merci, au revoir, lance Manuel.
En s’éloignant, il peut entendre l’homme continuer de parler derrière lui. Il refait le chemin inverse en prêtant une attention particulière au côté gauche de la rue. Il parvient de nouveau au croisement avec la Curlaan sans avoir pu repérer de maison bleu pastel. À cet endroit, il remarque un détail qui ne l'a pas frappé lors de son premier passage. Un panneau double indique « N. Diecemberlaan » vers la direction d'où il vient et « S. Diecemberlaan » dans la direction en face de lui. Il constate sur son papier que le nom de la rue est précédé d’un S et non pas d’un N. Il aurait dû partir dans l’autre direction, vers ce qu’il présume être la partie sud de Diecemberlaan. Il traverse le croisement et se rend compte que de l’autre côté aussi, la numérotation commence à 101 et va croissant.
Après avoir marché cinq cents mètres, il atteint enfin le numéro 555. Comme Haut-de-forme l'a précisé, il s'agit bien d'une maison de couleur bleu pastel. « Ou plutôt, bleu gris clair avec une toute petite pointe de rouge », rectifie Manuel mentalement, lui qui est particulièrement sensible aux nuances de couleur. Le bâtiment a effectivement l’air officiel. De l’autre côté des grilles, la maison arbore sur l’un de ses piliers une plaque en forme d’écusson. Manuel s’assure qu’aucun écriteau ne signale la présence d’un chien méchant, puis, prudemment, pousse la porte grillagée. En s’approchant, il peut lire les mots de la plaque sur la maison : « Kongelik Norsk Ambassade ». Le même nom qui figure sur son bout de papier. Il est arrivé à destination.
Il gravit les quelques marches conduisant au porche et s’arrête devant la porte d’entrée. Sous la sonnette figure l’inscription « ring før du går inn ». Il sonne, tenant prêt son bout d'annuaire téléphonique à la main. Après environ une minute, n'obtenant pas de réponse, il sonne de nouveau. Aucun bruit ne provient de l'intérieur. Derrière les rideaux blancs, aucun mouvement. Il a le sentiment que la maison est abandonnée.
Après avoir sonné plusieurs fois, il se décide à actionner la poignée de la porte. Celle-ci n'est pas verrouillée. Il pénètre dans un hall d'entrée, de style géorgien. À sa droite, un grand escalier. Au bout du hall, un couloir avec, des deux côtés, des portes fermées. Il s’y aventure. Sur les portes, des inscriptions telles que « Kanselli », « Konsulær seksjon » ou « Presse og kommunikasjon ». Derrière les portes, pas de bruits de conversation, de sonneries de téléphones, de crépitement de machines à écrire. « C'est pas possible » songe-t-il, « ils sont fermés ou quoi ? On est pourtant mardi ! ». Mais il n'en est pas si sûr. Chez lui, c’est effectivement mardi soir. Ici, tout ce qu'il sait, c'est qu'il est environ quatre heures moins le quart de l’après-midi. Il revient dans le hall. Sur l’arcade au-dessus du couloir, il remarque un écriteau indiquant : « Tienda de regalos y servicios consulares de Argentina » et portant une flèche orientée vers le haut. Il en déduit qu’il doit monter à l’étage. Arrivé en haut, il trouve la boutique de souvenirs annoncée par l’écriteau. Une fois passée la porte vitrée, il a l’heureuse surprise de constater que l’air conditionné règne dans le magasin. Autour de lui, des reproductions miniatures de monuments, des figurines religieuses, des porte-clés, des tee-shirts I love Everland avec un cœur rouge à la place du mot « love », des colliers, des bracelets, des lunettes de soleil, des bouteilles de rhum, des pots de café, des savons, des bougies, des livres, mais pas de services consulaires d’Argentine. Le magasin a l’air d’occuper l’étage entier et l’escalier ne monte pas plus haut. Un homme maigre et au crâne dégarni se tient debout bien droit derrière la caisse du magasin, les bras le long du corps. Il observe Manuel du coin de l’œil.
– Buenas tardes. Estoy buscando el consulado de Argentina. ¿Esta aqui? demande ce dernier.
– Pardon ? demande l’homme.
– Je disais que je cherche le consulat d’Argentine. Est-ce que c’est ici ?
– C’est ici, confirme l’homme en montrant un écriteau derrière lui d’un geste hésitant.
Celui-ci porte la même indication que l’arcade au rez-de-chaussée. Manuel note mentalement le fait qu’on lui a de nouveau adressé la parole en français, consulat argentin ou pas. Par souci de simplification, il explique qu’on lui a volé son passeport argentin et qu’il en a besoin pour pouvoir rentrer chez lui en Europe.
– Est-ce que vous avez déposé une déclaration de vol à la police ? demande l’homme.
– Mmmnon. Pourquoi ? Il faut ?
– Ben, disons, ça aide, si vous voulez retrouver votre passeport.
– Euh… je suis pas sûr qu’ils vont le retrouver...
– Ah ben, si ! S’ils cherchent bien, ils finiront par le retrouver !
Manuel regarde son interlocuteur d’un air interrogateur. L’homme se moque-t-il de lui ? Celui-ci a l’air légèrement mal à l’aise et évite le regard de Manuel.
– C’est… c’est bien le… consulat d’Argentine, ici ? veut s’assurer ce dernier.
– Oui-oui ! Tout à fait !
– Et vous êtes le… quoi ? Le…
– Le... préposé ! Le préposé au consulat !
– D’accord ! Donc, comme je vous disais, j’ai vraiment besoin de mon passeport.
– Pourquoi vous en avez besoin ?
– Ben… pour rentrer chez moi, comme je vous l’ai dit. Pour passer la douane, tout ça… Voilà ! Donc, c’est quoi les euh… procédure, formalités pour que je puisse en avoir un nouveau ?
L’homme regarde à gauche et à droite comme s’il cherchait quelqu’un qui puisse lui venir en aide.
– Écoutez, finit-il par dire. Ce n’est pas si simple. D’abord, il vous faut… oui ! D’abord, il me faut votre billet d’avion retour pour chez vous…
– Ah ? Et pourquoi donc ?
– C’est-c’est-c’est le… la… le service d’immigration qui veut ça. Ils veulent être sûrs que vous n’allez pas rester dans le pays indéfiniment.
Manuel n’arrive pas à déterminer si l’argument se tient ou non. Toutefois, l’homme lui a donné une bonne idée. En effet, quoi de plus simple pour rentrer chez lui que de prendre l’avion ?
– Je l’ai pas sur moi, mais je vous l’amènerai. Et sinon, ensuite ?
– Ensuite quoi ?
– Ben, vous avez dit qu’il y avait plusieurs choses à faire pour obtenir mon nouveau passeport.
– Ah oui ! Pour la suite, nous verrons en temps voulu.
– Mais c’est des formalités de quel genre ?
– C’est des formalités diverses… mais, vous verrez, ce n’est pas bien compliqué.
– Et en tout, ça prendra combien de temps, environ, pour avoir le nouveau passeport ?
– Dès que les formalités sont remplies, c’est vite fait. Vous le recevrez le jour même, en fait. Ou peut-être le jour d’après. Mais dans tous les cas, au maximum, dans un délai de deux semaines.
– Et sinon… je sais pas… j’ai pas besoin d’amener aussi une nouvelle photo, euh… format passeport ?
– Ah si-si ! Bien sûr ! Vous avez besoin d’amener aussi une nouvelle photo, euh... format passeport !
– Et sinon, c’est tout ? Rien d’autre pour l’instant ?
– Euh… non, rien d’autre pour l’instant…
Manuel se retient d’ajouter : « vous êtes sûr ? ».
– Et vous êtes ouvert jusqu’à quelle heure aujourd’hui ?
– Nous sommes ouverts aux heures habituelles de bureau… c’est-à-dire jusqu’à dix-sept heures.
– Et demain matin ?
– Jusqu’à midi !
– Vous êtes pas ouverts l’après-midi ?
– Si, bien sûr ! Mais vous m’avez demandé pour le matin...
– OK. Et donc, l’après-midi, vous êtes ouverts jusqu’à quelle heure ?
– Ah ! Comme aujourd’hui. Jusqu’à dix-huit heures.
– Mais vous venez de me dire que vous fermiez à dix-sept heures aujourd’hui.
– Ah oui ! Alors, non, demain, c’est différent… Demain, dix-sept heures, aujourd’hui seize heures.
– Je… je suis désolé, mais je n’ai pas compris.
– Aujourd’hui, nous fermons à seize heures et demain, à dix-sept heures.
– D’accord. C’est noté.
– Et sinon, vous ne voulez pas un petit souvenir ? Un petit porte-clés ? Sinon, j’ai des tee-shirts en promotion dans le coin, là-bas...
– Euh… non merci, ça va aller…
En prenant congé, Manuel croit voir une expression de soulagement sur le visage de l’employé.
Une fois sorti de la maison, il allume une cigarette et réfléchit à la mascarade à laquelle il vient de participer involontairement. Ce consulat argentin est tout sauf un consulat argentin. Plutôt un magasin de farces et attrapes dont il serait le pigeon. Il songe aussi à la relative difficulté qu’il a eu à trouver la bonne adresse. Comme si on avait voulu l’égarer. Et lorsqu’on a vu qu’il s’approchait du but, on a pris le premier acteur venu et on l’a placé à la hâte derrière le comptoir du magasin de souvenirs. On se joue de lui. Comme d’un rat dans un labyrinthe.
Sa montre indique neuf heures moins le quart du soir. Donc, quatre heures de l’après-midi ici. Si l’homme dit vrai, le consulat va bientôt fermer. Il n’aura jamais le temps d’y revenir avec un billet d’avion en bonne et due forme et encore moins avec une photo passeport. Il va donc devoir passer la nuit ici, même si l’idée lui déplaît profondément. Il devine confusément que la nuit doit être particulièrement étrange en ces lieux. Néanmoins, il n’a pas trop le choix. Et quitte à devoir rester ici, il préfère passer la nuit dans un hôtel que sur un banc du parc, par exemple. Mais avant de chercher une chambre, il faut qu’il trouve une agence de voyages. Il se sentira un peu plus rassuré une fois qu’il tiendra son billet d’avion en main. Mais encore avant cela, il faut qu’il boive. Il a très soif.
Il traverse le parc Heyte en sens inverse et ressort de l'autre côté. Le car de touristes est parti. Il voit un tramway ancien de couleur vert olive et aux portes et fenêtres rouges se mettre bruyamment en branle depuis un arrêt situé devant le parc. Les wagons en longent les grilles en direction de l’ouest vers une autre grande artère qui part depuis la place. La journée semble avoir atteint son pic de chaleur. Manuel sent à nouveau son tee-shirt lui coller au dos. Il s’approche du stand de hot-dogs devant l'entrée du parc. Il n’ose dire « bonjour » et opte pour un « hello » prudent. Le marchand lui répond en français. Manuel considère les pains à hot-dogs devant lui. Il est neuf heures du soir chez lui et il n’a pas encore dîné. Mais il n’a pas faim. Il a plutôt soif. Il étudie les sodas alignés devant lui. De grandes marques, telles qu’on en trouve partout dans le monde. Mais aussi des boissons qu'il ne connaît pas. Comme ces cannettes de Bluff, stries vert foncé sur un fond couleur vert pomme, proposant un goût de Granny Smith. Ou d'autres, de la même marque, rayures violettes sur fond fuchsia, estampillées « Grape flavor drink ». Il choisit l'une de ces dernières.
– Trois vingt-cinq, lui jette le vendeur nonchalamment.
Manuel lui tend un billet couleur ocre jaune marqué du chiffre cinq.
– Trois vingt-cinq, répète le marchand.
Manuel fouille fébrilement dans son portefeuille à la recherche d’un plus gros billet.
– Vous êtes un touriste, n’est-ce pas ? demande l'homme, voyant son air empêtré.
Manuel répond par l’affirmative.
– Vous savez, c’est pas bien compliqué, dit l’homme. Une fois qu'on a compris le système, on fait même plus attention. Je vous explique...
Il pose ses gros bras velus contre le rebord du stand.
– ... une livre vaut vingt shillings et un shilling vaut douze pence. Une fois que vous savez ça, vous savez tout.
– Je vois, dit Manuel, qui ne voit pas du tout. Et qu'en est-il des euh… florins ? Il me semble avoir entendu ce nom aussi.
– Oui, justement. J’y arrive. Les florins, c’est l'ancien système. On l’utilise encore, mais c’est l’ancien système. Un florin vaut deux shillings ou si vous voulez, ça équivaut à dix anciens guldens ou à une nouvelle guinée.
– Et… comment on fait pour…
– … et enfin, on a les dollars éverlandais. Au départ, c'était une monnaie temporaire, mais on a fini par la garder. Tout ce qu'il faut savoir, c'est qu'un dollar vaut à peu près une livre.
Voyant l'air perdu de Manuel, il ajoute d'un ton encourageant :
– Allez-y, essayez pour voir si vous avez compris.
Il se redresse et déclame en articulant bien chaque mot : – Voilà, Monsieur. Ça nous fera trois florins vingt-cinq !
Hésitant, Manuel prend dans son portefeuille un billet couleur vert d'eau marqué du nombre dix et le pose sur le comptoir.
– Voilà ! exulte le marchand. Vous avez pigé le truc ! Je vous avais dit que c'était pas compliqué... Quatre-vingt-cinq, cinquante et cinquante qui font cinq. Allez, bonne fin de journée !
Ébahi, Manuel s'éloigne, tenant d'une main la cannette et de l'autre, la poignée de pièces que le vendeur vient de lui rendre.
Il a envie de s’asseoir quelques minutes à l’ombre pour boire. Il va pour entrer à nouveau dans le parc lorsqu'il se ravise. Il revient sur ses pas et s'approche du kiosque à journaux qui se trouve au coin de l'esplanade. Sous les quotidiens d'audience internationale, il repère les journaux locaux. Il y a l’Everland Daily News, l’Everlands Dagblad et le Diario de San Beverli. Tous les journaux indiquent la même date : mardi 23 février 1993. Il vit donc bien la journée qu’il pense vivre. Il choisit le journal en anglais, qui a l'air plus épais. Il prend également une carte de l’Everland.
– Dos florines y treinta, dit le vendeur.
Il pioche trois pièces au hasard et les lui tend. Cette fois, il a trop donné. Le vendeur lui rend une de ses pièces ainsi qu’un peu de monnaie. Manuel va s’asseoir sur un banc dans le parc, près de l’entrée. Au-dessus de lui, un grand arbre aux feuilles ressemblant à des fougères lui procure une ombre bienvenue. Sans savoir pourquoi, le mot « jacaranda » lui vient à l’esprit. Puis une chanson qui commence ainsi : Jacaranda / Help me through tomorrow ou quelque chose du genre. Il ouvre la cannette de Bluff. La boisson a un goût de raisin artificiel. Il la trouve trop gazeuse et trop sucrée. Néanmoins, elle est fraîche et épanche momentanément sa soif. Il déplie maladroitement la carte de l’Everland sur ses genoux.
L’île a une forme allongée, légèrement courbée, qui s’étire du nord au sud et qui devient de plus en plus étroite à mesure qu’elle tend vers l’extrémité méridionale. La côte ouest présente un aspect plus déchiqueté que la côte est. La ville principale, San Beverli, occupe la pointe sud de l’île. Un grand fleuve, l’Ever, traverse une partie de l’île et se jette dans l’océan, au sud, coupant San Beverli en deux et formant un large estuaire qui accueille le port de la ville. D’après l’échelle de la carte, Manuel estime que l’île fait quelque dix kilomètres de largeur en moyenne pour vingt-cinq de longueur. Sur la carte figure aussi le réseau de routes de l’île ainsi que les lignes maritimes qui arrivent et partent de l’Everland. Certaines vont vers le nord, vers la Barbade et d’autres, vers le sud, vers les Grenadines. Il se trouve donc apparemment dans les Caraïbes. En prenant cet ascenseur, il s’est téléporté de l’autre côté de l’Atlantique.
À quoi rime tout cela ? Il ne s’intéresse pas particulièrement au paranormal. D’après le peu qu’il en sait, son expérience n’est en rien comparable à ces histoires de fantômes ou d’ovnis. Est-il en train de délirer ? Tout semble réel, pourtant. Même plus réel que d’habitude. Les grosses bulles de Bluff lui piquent la langue plus que tout autre soda. Les pépiements des oiseaux lui parviennent avec une acuité particulière. Il jouit avec intensité de l’ombre que lui procure l’arbre au-dessus de lui. Il respire à pleines molécules les odeurs mélangées de végétation, de poussière et de trafic urbain. Est-ce parce qu’il n’a pas l’habitude d’être à l’extérieur ? Ou parce qu’il vit une situation exceptionnelle qui fait monter son adrénaline et met tous ses sens en éveil ? En tout cas, il a l’intuition qu’un délire, aussi développé soit-il, n’atteindrait jamais un degré de réalisme tel que celui qu’il est en train de vivre. « Peut-être que je suis mort, tout simplement » songe-t-il, « et que je suis au paradis ou, plus probablement, au purgatoire ».
Il s’apprête à partir lorsque quelqu'un vient s'asseoir sur le même banc que lui. Il reconnaît l'homme à la redingote qui l'a abordé un peu plus tôt.
– Ah, mon jeune ami, comme on se retrouve ! s'écrie ce dernier. Alors, vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
– Pas vraiment. Ils veulent pas me faire un nouveau passeport parce que j'ai pas de billet d'avion retour pour rentrer chez moi.
– Oh ? Voilà qui est fâcheux... très fâcheux même... très très fâcheux… Mais alors, pourquoi ne pas en profiter pour rester ici quelque temps ? Il y a tant de choses à voir...
– C'est que... demain matin, je dois aller travailler...
– … je ne vous ai pas encore parlé de la Cathédrale, du Petit Temple, oh ! et sans oublier la Place d’Armes, qui se trouve aussi dans les mêmes parages…
– En fait, je suis arrivé ici de manière très bizarre…
Manuel éprouve soudain l'envie de se confier. Peut-être parce qu’il a affaire à un inconnu et que sa confession, aussi farfelue soit-elle, n’aura pas de répercussions sur sa vie privée ou professionnelle. Peut-être aussi l'attitude excentrique du personnage l'y encourage-t-elle. Un homme aussi peu conventionnel devrait avoir l'esprit ouvert.
– … et tout autour de la place, vous avez le Palais des Capitaines généraux, le Palais du Vice-capitaine et le Château de la Force royale. D’ailleurs, j’y suis invité, ce soir, au Palais des Capitaines généraux. Le gouverneur y donne son bal annuel et toute la bonne société y sera…
– … et je suis pas un touriste. Je suis pas ici pour faire des visites. J’ai pas demandé à venir ici…
– Vous êtes ici pour le travail, alors ?
– Non ! C’est comme si je m’étais téléporté ici…
Profitant de ce que l’homme l’écoute enfin, Manuel lui raconte brièvement son histoire.
– Attendez, dit l’homme lorsqu’il a terminé. Vous voulez dire que vous avez atterri ici, non pas avec un avion mais avec un ascenseur ?
– En quelque sorte oui.
– C’est plutôt cocasse, dit l’homme en lâchant un léger rire.
– Oui, ben, pour moi, c’est un peu moins drôle…
– Vous savez, parfois il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. D’ailleurs, pourquoi même chercher midi ? Ça n’en vaut pas la peine.
– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
– Je veux dire que si j'étais à votre place et que d'un coup, hop, je me retrouvais, comme par enchantement, dans un paradis tropical, avec palmiers, plages de sable fin, filles court-vêtues et en pleine période de carnaval par-dessus le marché, tout ça, sans bourse délier... hé bien, croyez-moi, je ne chercherais surtout pas à comprendre !
– Oui, mais demain, moi je dois aller travailler. Et si je suis pas là, on va me licencier !
– Oh là là ! Il faut vous détendre, mon jeune ami ! Vous avez la vie devant vous ! Êtes-vous déjà allé au Cafe Taberna ? Ils servent la meilleure Canchanchara de l’île !
– Euh… je dois y aller… sinon, les agences de voyages vont bientôt fermer… Au revoir !
– Minute, papillon ! Je connais le vice-consul d’Argentine. Il sera présent, ce soir, au bal du gouverneur. Je peux vous le présenter. Je suis sûr qu'il pourra vous aider. Un homme jovial, aimant la bonne chère, ce Monsieur Ral. Il était caporal quand il était dans l’armée. C’était donc le caporal Ral, comme il aime à le dire. Un vrai boute-en-train !
– C'est très gentil à vous, mais...
– Le bal aura lieu au Palais des Capitaines généraux, ce soir, à partir de huit heures. Le Palais se trouve sur la Place d’Armes, dont je vous ai parlé tout à l’heure. Vous ne pouvez pas le rater. Un palais somptueux, une façade majestueuse, tout en arcades…
– C'est-à-dire que...
– Si vous vous perdez, demandez la Place d’Armes. Et à l'entrée, demandez Télesphore Paléologue – c'est mon nom – et je viendrai vous accueillir. Venez vers huit heures trente.
– Je sais pas si...
– Et pas besoin de venir en tenue de soirée. C'est un bal masqué. On vous donnera là-bas de quoi vous déguiser.
– Je dois partir, dit Manuel en ramassant ses affaires.
– Vous me paraissez bien pressé pour un touriste.
– Je suis pas un touriste.
– Je compte sur vous ce soir.
– Euh... oui-oui.
– Palais des Capitaines généraux, huit heures trente. Je compte sur vous.
– Oui, OK. Au revoir.
– À tout à l'heure. Je compte sur vous.
Manuel s'éloigne à grands pas et sort du parc. Il n'a nullement l'intention d'aller au bal du gouverneur. Les mondanités ne sont pas sa tasse de thé. Et il n'a besoin de l'aide de personne. Tout ce qu'il a à faire, c'est de trouver une agence de voyages.
Tout en redescendant l'avenue du Général-Sengo, il scrute les enseignes dans l'espoir d'apercevoir une enseigne ressemblant de près ou de loin à celle d’une agence de voyages. Des bureaux, des administrations, des magasins, des restaurants, des commerces divers, mais pas d'agence de voyages. Une femme noire, maigre, s'avance sur le trottoir dans sa direction, une cigarette à la main. Il va pour lui adresser la parole lorsqu'il se rend compte que la femme parle toute seule. Elle marmonne des imprécations dans une langue proche de l'espagnol ou du portugais. La prochaine personne qu'il croise est un homme marchant d'un pas pressé. Tempes argentées, complet-cravate, attaché-case. Manuel n'ose pas l'aborder. Il tente de nouveau sa chance avec une jeune femme à lunettes qui porte un sac en papier brun rempli de provisions :
– Err... excuse me. Do you know where I can find a travel agency around here?
– Sorry, I don't know, réplique la femme sans ralentir le pas ni même lui jeter un regard.
