Evil de Paris - Philippe Deprun - E-Book

Evil de Paris E-Book

Philippe Deprun

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Beschreibung

Voici l'histoire d'un artiste, par ailleurs fonctionnaire de catégorie intermédiaire, qui travaille à la Direction des Vérités (DIV) de la Ville de Paris. Cet homme, vit un conflit hiérarchique qui le pousse à la dépression et fait évoluer la pratique de son art. Un dénouement inattendu va le délivrer de sa mélancolie et lui faire reprendre le cours normal de sa vie.

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Seitenzahl: 154

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Aux agents-artistes de la Ville de Paris.

PH. D

C'est juste un sentiment. Je suis quelqu'un d'intelligent. Je le sens bien.

DONALD TRUMP

Sommaire

PROLOGUE

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3 - Congés 1/9

Chapitre 4 - Congés 2/9

Chapitre 5 - Congés 3/9

Chapitre 6 - Urbanfork in Paris

Chapitre 7 - Congés 4/9

Chapitre 8 - Congés 5/9

Chapitre 9

Chapitre 10 - Congés 6/9

Chapitre 11 – Congés 7/9

Chapitre 12 - Congés 7 et 8/9

Chapitre 13 - Car ce n'est pas régner qu'être deux à régner [13].

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 1

Chapitre 2 – Le rêve d'être un artiste

Chapitre 3

Chapitre 4 – Dans la peau de Patrice Azevedo

Chapitre 5 - 228

Chapitre 6 – Elle nous a vendu du rêve

Chapitre 7 - Le rêve d'être une œuvre

Chapitre 8 – #Guillotine2020

Chapitre 9 – Retour à la terre

Chapitre 10 – L'héritage

Chapitre 11 – Flash back

TROISIÈME PARTIE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3 - C'est de la carne.

Chapitre 4 - C'est normal

Chapitre 5 - Voilà, c'est fini

ÉPILOGUE

PROLOGUE

Deprun parcourait les sous-sols les plus obscurs et les plus misérables. C'était là le caractère de toute son œuvre que de s'abaisser vers les plus humbles et de chercher ce qui était perdu [1]. Il marchait lourdement, à Stalingrad peut-être, quand son regard se désaxa vers un grand déballage napolitain. Il fit encore quelques pas avant de s'arrêter.

Devant lui, Ariane était nue, abandonnée sur l'île de Naxos. Au-dessus d'elle, Cupidon effectuait un vol stationnaire ; il avait soulevé le drap bleu qui couvrait la jeune femme pour la dévoiler à la vue de Dionysos qui passait par là. Ensemble, ils discutaient le bout de gras. Personne d'autre ne s'occupait réellement d'Ariane qui ne pleurait plus. À bout d'argument, face au flegme de son interlocuteur, Cupidon semblait perdre patience « – Tu prends ou tu prends pas ? ». Sous le charme de Dionysos, une jolie blonde s'amusait de la scène. Au premier plan, quelques elfes à peine vêtus, dotés d'une queue grande comme un doigt, suivaient la conversation de loin.

Une foule compacte arriva par la gauche ; pauvre et grise, pressée, habillée de longs manteaux chauds, ployant sous le poids d'une vie qu'ils avaient à peine choisie. Elle était « composée de Parisiens blasés [2], » de femmes vieillies, corrompues par le féminisme ressassé qui ne profite qu'à quelques lesbiennes à la une, d'adolescents crasseux coudoyant déjà la dépendance et de leurs pères déracinés dans cette cité surpeuplée… et bien d'autres encore. Deprun s'écarta pour laisser passer cette foule taciturne qui sentait une humidité réchauffée de l'intérieur. Personne ne se parlait, on entendait que le bruit des pas caoutchouteux sur le sol noir. Bon train, la foule s'estompa dans la profondeur du néant.

Et de nouveau le silence.

Pas pour très longtemps cependant. À intervalles réguliers, par paquets, les foules se succédaient les unes aux autres. Elles arrivaient de loin, passaient entre Deprun et la scène de mythologie qu'il était en train d'étudier en détails pour finir par disparaître à l'opposé. Programmées ; perpétuelles ; vides. Il n'y avait là aucun coup du sort.

Entre deux grappes humaines, Deprun finit par s'approcher de Dionysos pour lui arracher la tête. Un grand à-plat vert apparut. Il réserva le même sort à Cupidon dont le regard vénal ne l'inspirait pas ; c'est un bout de matelas qui affleura. Déjà une nouvelle foule arrivait. Deprun se recula pour la laisser passer. Quelques désespérés jetèrent un œil à l'affiche qu'il avait commencé à lacérer.

Il frissonnait d'excitation, ses orteils se frottaient les uns aux autres, il sentait bien là une intelligence de la matière. Il avança à nouveau vers l'affiche. Cette fois-ci, ce sont les elfes vicelards et une bonne moitié de la jolie blonde qui séduisait Dionysos du regard, qu'il fit disparaître d'un geste expert ; plusieurs couches de papiers affleurèrent. Il déchira encore pour aller au cœur des strates de papier encollées entre elles. La fièvre s'était emparée de lui, il déchirait sans s'arrêter ; des lettres, des fragments de textes, des dates, des morceaux de corps, de visages, des logos, des empreintes, des traces de feutre et de peinture, des couleurs passées, des signes et d'autres fractions de publicités (banques, meubles, téléphones…) surgissaient ; l'ensemble de ces artefacts finissant par révéler une toute autre lecture de la scène originelle.

Déjà, au bout du couloir, une nouvelle foule arrivait ; et le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière [qui resplendit] sur les habitants du pays de l'ombre [3].

PREMIÈRE PARTIE

1

Comment tout a commencé ? C'est toujours ça le problème. Où ? Quand ? Il est indéniable que c'était avant les vacances d'hiver. Il y a plus d'un an de cela. Et même encore davantage si on inclut les prémices et les signes avant-coureurs. Ce qui est certain, c'est que Deprun n'a rien vu venir. C'est en y repensant après coup qu'il a trouvé des explications. Des détails anodins, qu'il n'avait même pas relevés lorsqu'ils s'étaient produits, se sont révélés importants ; des souvenirs diffus ont gagné en clarté. Et puis d'autres moments aussi, gravés dans sa mémoire ceux-là. Comme un certain vendredi en début d'après-midi. Deprun était assis à son bureau, épuisé de sa semaine, quand un homme s'est présenté à sa porte. Il avait une trentaine d'années. Bien coiffé, brun, décoloré par mèches, un peu gominé, il transpirait légèrement. Pas gros mais enveloppé du bas, il était habillé comme tous ces types qui sortent des salles de sport franchisées : chemise imprimée et pantalon Zara, chaussures de chez Bata. Chic et cheap… Il sentait aussi quelque chose. L'eau de Cologne peut-être.

Philippe Deprun est responsable administratif d'une unité dans un service de la Direction des vérités (DIV). Il a commencé à se poser des questions sur ce qui lui arrivait le 17 mars 2020, alors que l'interdiction de se déplacer, colportée dans les médias par l'expression « confinement de la population », est entrée en vigueur. Cette mesure sanitaire s'insérait dans un ensemble de politiques de restrictions des contacts humains et des déplacements, en réponse au manque de masques et de tests sérologiques rapides lors de la propagation de la pandémie de la Covid-19 en France.

C'est l'agent d'accueil de l'unité qui appela Deprun pour lui annoncer cette visite. Elle n'était pas consignée dans l'agenda. Deprun ressentit un certain trouble lorsque l'agent lui précisa que le visiteur s'était présenté à lui comme le futur responsable de l'unité. Pour autant, Deprun ne sourcilla pas. L'article 25 de la loi du la loi du 20 avril 2016 était ainsi rédigé : Le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité… Il encaissa donc, mine de rien, avant de se lever pour recevoir son visiteur qu'il invita à s'asseoir.

À son tour, Deprun prit place. Tout était impeccablement rangé sur son bureau. Devant lui, il y avait des dossiers empilés au cordeau et une trousse en cuir ; à droite un téléphone Alcatel multitouches avec écran et clavier alphabétique, objet de technologie française dont il ne maîtrisait que partiellement le fonctionnement ; à gauche un moniteur LCD posé sur une unité centrale connectée au réseau Intranet de la Ville.

Sans attendre un quelconque signe pour prendre la parole, le nouveau venu s'est présenté. Il parlait sans ponctuation et enchaînait les phrases à une cadence faulknérienne. Deprun était encore en train de s'efforcer à saisir son état-civil que l'homme commençait déjà à relater la rencontre qu'il avait eue la veille avec la cheffe de service. La cheffe de service en question (N+1) étant la responsable de Deprun.

« – Madame Lapique m'a proposé le poste de responsable administratif de cette unité. »

Il y eut un silence, à la fois gênant et sidérant. Deprun leva ses lunettes sur son front et fixa son interlocuteur.

Ne sachant pas sur quel pied danser, l'homme reprit la parole. Il avait brigué un poste d'agent d'accueil et ne s'attendait manifestement pas à cette promotion éclair. C'est pour cette raison qu'il avait décidé de s'assurer de l'exactitude des informations que la cheffe de service lui avait fournies en appréhendant par lui-même l'environnement de l'unité qu'il allait administrer.

Dans la rue, le son sourd des douze cylindres d'une berline allemande déchira le silence ; silence somme toute relatif si l'on considérait le son aigu et continu des acouphènes de Deprun, dont l'intensité ne cessait d'augmenter au fil de la discussion. Il remit ses lunettes et jeta un œil alentour. Il n'avait aucune idée de ce qu'il lui arrivait. Les dalles acoustiques grises du plafond se rapprochaient doucement ; le sol devenait pâteux. Il était dans une pompe à vélo. Dans son ensemble, l'espace mis à sa disposition par l'administration s'amenuisait sensiblement ; la pression atmosphérique augmentait. Deprun se leva tant bien que mal pour ouvrir la fenêtre et respirer l'air de la rue. Il ne manquait plus que cela. C'était son dernier jour de travail avant ses congés.

L'homme finit par lui tendre une feuille. C'était son curriculum vitae. Il s'appelait Patrice Azevedo, il avait trente-quatre ans et habitait rue Raymond Losserand, dans le quatorzième arrondissement de Paris. Outre quelques stages de « découverte » effectués durant sa scolarité, il avait été assistant maternel dans une crèche en Seine-Saint-Denis avant de rejoindre un commissariat de Paris en qualité d'agent de surveillance de la Ville (ASV). Ce dernier poste lui attribuait la particularité d'être « dépositaire de l'autorité publique » ; un pouvoir de décision et de contrainte qu'il avait notifié en toutes lettres dans son CV. C'était là sa dernière affectation.

Patrice Azevedo faisait partie des mille-huitcent-quarante-et-un agents anciennement affectés à la Préfecture de Police qui allaient rejoindre l'effectif administratif de la municipalité. À leur propos, la maire avait écrit : « Ces nouveaux agents, dont le savoir-faire constitue un enrichissement fort pour la Ville, seront intégrés dans des structures organisationnelles […] dans des domaines comme la circulation et le stationnement, les nuisances sonores et olfactives d'origine professionnelle, la lutte contre l'habitat indigne, les affaires funéraires, la police des baignades ou encore la délivrance des titres d'identité… » mais également au sein de la Direction des vérités si Deprun en croyait la présence d'Azevedo dans son bureau.

Azevedo était très bavard et n'en finissait pas de se répandre. À cela, il n'y a pas de commentaire. Moi je, moi je, moi je… Pendant un quart d'heure encore, il a plastronné sans donner au silence la possibilité de s'installer. Devant l'impassibilité de Deprun, qu'il prenait vraisemblablement pour de l'approbation, Azevedo enchaînait des anecdotes et autres bons mots liés aux problèmes de stationnement dans les rues de Paris.

Deprun reprit ses esprits et posa son diagnostic in petto. Azevedo faisait partie de la catégorie des Dunning-Kruger. Il n'y avait pas besoin d'être un fin psychologue pour se rendre compte que ce gars surestimait totalement ses compétences. L'effet de surconfiance qu'il développait était manifeste. Il avait cette difficulté métacognitive flagrante, propre à ce genre d'individus, qui l'empêchait de reconnaître exactement son ignorance et par là même d'évaluer ses réelles capacités. C'était criant, il relevait de cette immense multitude de personnes qui avaient atteint leur niveau d'incompétence.

Et pourtant.

La situation fut pénible pour Deprun qui prit peu à peu conscience qu'il avait été viré. Derrière son bureau, il se sentait de plus en plus fébrile. Azevedo s'en est même ému un instant : « – Ça va bien ? Monsieur !? » Devant l'absence de réaction de Deprun, Azevedo enchaîna sur un name dropping d'organisation syndicale à n'en plus finir. Son français était très parlé et Deprun en perdait parfois le fil ; de temps à autre, il ne l'entendait même plus et laissait l'incontinence verbale d'Azevedo se perdre derrière les ultrasons de ses acouphènes. Pour se reprendre, il se focalisa sur son souffle et tenta de restaurer un minimum de sérénité sans rien laisser paraître de son absence à son interlocuteur. Le rééquilibrage émotionnel fonctionna pour un temps. Il sourit, posa ses mains sur son bureau et profita d'une respiration d'Azevedo pour l'interrompre, mécaniquement : « – Je vais vous faire part des dossiers en cours. »

La revue des dossiers terminée, Deprun se leva promptement en invitant Azevedo à le suivre pour le présenter au préposé à l'accueil de l'unité. Visiblement, ces deux-là se connaissaient ; une certaine connivence s'était manifestée à la croisée de leurs regards. Il l'entraîna ensuite pour une visite commentée du bâtiment avant de le raccompagner vers la sortie.

Deprun se retrouva seul, enfin.

Devant la porte cochère, il regarda son remplaçant s'éloigner, fixant du regard sa chemise à petites fleurs violettes. Celle-ci, trop ajustée, le boudinait au niveau des reins.

2

De retour dans son bureau, Deprun est resté accablé sur sa chaise, incapable de rien faire. La pièce était sobrement décorée d'un daguerréotype funéraire, daté de 1842, rehaussé de rose, posé sur le rebord de la fenêtre. Il s'agissait de l'image d'une jeune femme récemment décédée, les yeux ouverts, entourée par ses parents. En résonance à ce semblant d'immortalité, Deprun ne saisissait que le sifflement continuel de ses acouphènes. De temps à autre, un camion de chantier passait dans la rue et son raffut étouffait la perception de ce symptôme si particulier qui avait définitivement élu domicile à l'intérieur de son crâne. Par ailleurs, Deprun ressentait une sensation simultanée de mal-être et d'inconfort qui se traduisait par une impression de vie bactérienne dans la pulpe de ses dents. Ça grouillait. Il n'était visiblement pas dans son assiette. Son esprit s'égarait, il avait chaud. Il finit par se reprendre et se concentra à nouveau sur sa respiration. Au bout d'une demi-heure, il avait repris juste ce qu'il faut de force pour lui permettre de se lever… un peu fébrile quand même.

Il marcha doucement tout en continuant à se focaliser sur son souffle. Il se tenait droit, les mains dans les poches afin de masquer son trouble. Il sortit de son bureau, traversa le hall où l'agent d'accueil l'interpella : « – Je ne savais pas que vous partiez ? » Sans lui prêter la moindre attention, il continua vers la sortie.

Deprun se méfiait de cet agent, issu des politiques publiques d'asservissement des banlieues, qu'on lui avait imposé sans même lui demander son avis ; toujours à exiger le respect et à se retrancher derrière ; à tellement cruciverber la putasserie, que Deprun se contentait de monologues, de directives et de courriels à son intention pour couper court à toutes interactions. Il lui transmettait les informations le concernant sans même prendre soin de lui faire croire qu'il jouait un quelconque rôle de manager. Tout tombait de là-haut ; de la cheffe de service, de la Direction des vérités, des syndicats, du cabinet du maire… Ainsi, Deprun avait réussi à le contraindre. « – Tant qu'il y a le respect, on peut tout faire, Philippe. Hein ? On peut tout dire tant qu'il y a le respect ?

– C'est ça connard, t'as raison… tant qu'il y a le respect ! » pensa Deprun.

Une règle simple dans la sphère administrative est de ne jamais fournir à un collègue, par ses dires ou son comportement, l'occasion, la raison ou le simple prétexte de se faire enquiquiner. En dire le moins possible est de mise ; même un mot, souvent, c'est déjà trop.

L'agent a enchaîné : « Il est déjà passé ce matin le nouveau responsable… vous étiez parti déjeuner. C'est moi qui lui ai dit de revenir en début d'aprèsmidi, pour vous voir. Il m'a posé tout un tas de questions sur le fonctionnement du bâtiment. Il m'a demandé combien de personnes travaillaient ici, quelle était l'ambiance, est-ce qu'on était syndiqué ? C'est lui notre futur chef ? Il va en chier le pauvre hein ?… C'est pas facile ici. Hein ?… »

L'agent d'accueil est alors parti dans un rire long et bête que seules les personnes particulièrement vicieuses sont capables d'expectorer.

3 - Congés 1/9

Autant dire que Deprun passa son premier jour de vacances à tourner et retourner cette mascarade. Il était dans la tourmente, un peu fiévreux, et percevait clairement que l'apport en oxygène nécessaire au bon fonctionnement de son corps était insuffisant. Depuis la visite d'Azevedo à son bureau ce vendredi, une inquiétude excessive le tenaillait ; une boule invisible lui travaillait l'estomac, et ceci jusqu'à lui bloquer complètement le transit intestinal.

Pour tenter d'annihiler cette angoisse qui le rongeait, Deprun s'accrochait à la technique de méditation en pleine conscience qu'il pratiquait en amateur. Il avait été initié à ce procédé en 2011 par le psychiatre et psychothérapeute Christophe André [4] qu'il avait entendu sur France Culture alors qu'il présentait son ouvrage Méditer, jour après jour. Christophe André expliquait alors que méditer, c'est s'arrêter de faire, de remuer, de s'agiter ; se mettre un peu en retrait ; se tenir à l'écart du monde. Deprun avait été séduit par cette approche qu'il jugeait pleine de bon sens. Depuis, il avait acheté le livre audio de Christophe André qu'il écoutait régulièrement – uniquement les index 2 et 3 : introduction à la respiration et Suivre sa respiration. Il les avait écoutés des centaines de fois. Sans jamais réussir à passer aux index 4 et 5 : introduction à la conscience du corps et Prendre conscience du corps. C'était un trait de caractère fort de Deprun. Il était obsessionnel et s'assurait toujours de parfaitement maîtriser un sujet avant de s'attaquer au suivant.

Pour son anniversaire, ses collègues de l'unité administrative, qui l'avaient plusieurs fois entendu vanter les effets de la méditation en pleine conscience, lui avaient offert un fichier audio de citations de Christophe André lues par Fabrice Luchini [5]. C'était un fichier pirate qui circulait sous le manteau ; peut-être n'était-ce même pas Luchini qui lisait… L'imitation était néanmoins plus vraie que nature.

Il avait reçu ce cadeau en octobre 2018 et ne l'avait toujours pas écouté en entier. C'était l'occasion. Il glissa la clé USB dans le port dédié de son ordinateur et lança l'écoute. Le fichier audio durait cinquante-cinq minutes.

Un complexe, c'est un doute qui se transforme en douleur […] Ne renonce jamais sans avoir essayé…

Quand la voix de Luchini s'arrêtait, immédiatement la boule d'angoisse lui revenait dans le ventre, ses ruminations reprenaient. Le seul moyen que Deprun avait trouvé pour se soulager était d'appuyer à nouveau sur la télécommande pour relancer la lecture.