Exilium - Michel Brami - E-Book

Exilium E-Book

Michel Brami

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Beschreibung

L’année 1492 célèbre pour la découverte de l’Amérique, fut surtout marquée par la « reconquista » en Espagne et au Portugal et ses terribles conséquences pour leur population juive. En effet, celle-ci va devoir choisir entre deux possibilités aussi cruelles l’une que l’autre : la conversion forcée ou l’exil. Dans le premier cas les « conversos » vont subir le fanatisme d’une église toute puissante encadrée par la terrible inquisition, et dans le deuxième cas l’exode, souvent dramatique, vers des pays étrangers pas toujours accueillants. C’est à travers ce sombre contexte que jailliront les personnalités de Donia Gracia Mendés, riche banquière, et de son neveu Joseph Nassi. Ceux-ci vont entreprendre de secourir leurs coreligionnaires victimes de tous les maux. Pour cela, ils intrigueront auprès du puissant Soliman le Magnifique, sultan de l’Empire ottoman pour sauver les réfugiés des plus grands dangers incarnés par les plus hauts dirigeants européens de l’époque. Réussiront-ils à leur trouver un havre de paix tout au long de cette épopée où aventure et amour seront intimement mêlés ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michel Brami est né en 1942 à Tunis où il a fait ses études secondaires. Après des études supérieures à la Sorbonne, il est devenu professeur d’Histoire et d’Anglais en collège et en lycée. Il a toujours été passionné par l’Histoire jusqu’au moment où il a éprouvé le besoin de faire partager cette passion à travers l’écriture.

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Seitenzahl: 231

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Michel BRAMI

Exilium

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-020-4ISBN Numérique : 978-2-38157-021-1Dépôt légal : 2020

© Libre2Lire, 2020

CHAPITRE 1

Les cloches des églises sonnaient à toute volée. La foule se répandait le long des rues et sur les grandes places de Séville. Malgré le froid qui sévissait en ce début de janvier 1492, les gens se pressaient tout autour des édifices religieux. Il devait s’y dérouler les services d’Action de grâce pour célébrer les victoires des armées de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille sur celles du sultan Boabdil. Celui-ci venait de rendre la cité de Grenade aux armées catholiques. Cette dernière ville encore détenue par les Maures était un des joyaux du pays, célèbre par ses monuments et surtout son palais de l’Alhambra. Ses jardins étaient aussi renommés. Les convives pouvaient apprécier la fraîcheur des fontaines et la présence d’oiseaux exotiques. Des nuées de jardiniers travaillaient sans relâche pour entretenir ce paradis végétal. Ne disait-on pas que la ville embaumait la rose ? D’ailleurs, on racontait également que le sultan lui-même avait pleuré sur une colline toute proche de la ville, devant l’inéluctable. Depuis, cette colline, selon la tradition, devait porter le nom du « soupir du Maure » ce qui avait fait dire à ses détracteurs : « Pleure comme une femme, ce que tu n’as pas su défendre en homme ! ».

Bref, Séville, comme la plupart des grandes villes d’Espagne, était en liesse. Des ecclésiastiques prononçaient des sermons, encadrés de redoutables représentants de l’Inquisition qui veillaient sur l’organisation du cérémonial. Cette institution était quasi sacrée. Elle était censée représenter le pouvoir royal et ne devait répondre qu’au Pape lui-même. Des messagers avaient été dépêchés dans toutes les villes pour apporter des détails de cette victoire inespérée. En effet, le pouvoir qui œuvrait depuis plusieurs années pour la Reconquista avait subi quelques défaites. Depuis la prise de Zahara en 1481 par les Maures, les souverains parlaient de représailles et de reconquête définitive. L’Inquisition arriva à point nommé pour appuyer cette lutte sous la direction du redoutable Torquemada qui avait les oreilles des souverains espagnols. C’est aux côtés de ceux-ci qu’il fit son entrée dans Grenade libérée. Il avait d’ailleurs l’intention d’y fonder un couvent de son ordre : les Dominicains. Sa grande ambition était de faire de toute l’Espagne un pays entièrement catholique, car, pour lui, la lutte contre les infidèles était une préoccupation majeure. Les minorités juives et maures étaient principalement visées. Elles savaient qu’avec la Reconquista, allait s’achever un âge d’or où coexistaient les trois religions monothéistes et où la culture et l’art ainsi que le commerce s’épanouissaient. En effet, ces inquisiteurs, zélés fonctionnaires du « Saint-Office », allaient se montrer d’une férocité sans égale. En attendant, l’Espagne rendait grâce au Seigneur pour cette victoire et tout respirait la joie en dépit de ce froid glacial.

Dans une petite rue de Séville aux pavés inégaux, un jeune garçon se pressait pour entrer au logis. Il avait hâte de se réchauffer auprès du bon feu de cheminée que son père avait allumé. Il souriait déjà à l’idée d’une bonne tasse de lait chaud avec une tartine de miel. Une fois installé devant la table familiale, le garçon ne put s’empêcher de remarquer le visage soucieux de son père. Le señor Mendès s’inquiétait de l’avenir. En tant que juif, il sentait que celui-ci devenait de plus en plus incertain. Sa famille et celle de sa femme, implantées en Espagne depuis cinq générations allaient sans doute connaître de grosses difficultés avec la présence de plus en plus oppressante des Dominicains du « Saint-Office ». Aussi, Manassé Mendès se demandait si son commerce n’était pas menacé. Il redoutait également des brimades. Déjà ses coreligionnaires étaient en émoi et l’anxiété régnait dans la plupart des foyers juifs et chez les quelques familles maures restées sur place. Fallait-il attendre et voir ou prendre les devants en envisageant d’autres solutions ? Mais lesquelles ?

Pouvait-on espérer une quelconque indulgence chez les Dominicains ?

Déjà plusieurs réunions avaient eu lieu parmi les notables de la communauté juive pour trouver la meilleure conduite à tenir face aux autorités. Une forte somme d’argent pourrait-elle apaiser la situation ? Mais Manassé Mendès devinait que ceci n’était qu’un vœu pieux et que le « Saint-Office » avait le but avoué de chasser les « hérétiques » d’Espagne.

Alors il fallait espérer qu’une solution viendrait d’elle-même.

Sa femme, Doña Isabella, partageait les soucis de son mari. Mais elle n’osait interrompre ses réflexions. Elle était autant consciente que son époux de l’inconfortable situation. Le ciel se montrerait peut-être clément. Selon la tradition : « Si le seigneur fermait une porte, il ouvrait deux fenêtres. » Aussi gardait-elle l’espoir secret d’une amélioration.

Quant au jeune Francisco qui terminait son repas, il respectait le silence de ses parents. Ce garçon intelligent qui allait sur ses treize ans, et qui avait par conséquent atteint sa majorité religieuse, prenait conscience de sa condition et des difficultés dans lesquelles se débattait sa communauté.

Des rumeurs circulaient, on parlait d’autodafés de livres saints où le Talmud était brûlé en place publique. Les sujets juifs du pays étaient regardés d’une façon méprisante, pourtant ils avaient toujours vécu en bonne intelligence avec la population locale et y avaient conclu de solides amitiés. Celles-ci résisteraient-elles à la poussée des évènements ?

Dans la famille Mendès, le commerce du tissu était une institution. Francisco aidait déjà son père, il savait calculer et mesurer et pouvait même faire l’article. Il avait réussi à convaincre le señor Montés, fraîchement marié, que sa nouvelle soierie venue d’Orient conviendrait parfaitement à sa jeune et belle épouse et que ce velours italien bleu sombre rajeunirait le vieux señor Lopez qui espérait sortir de son veuvage. Son père en était fier et prédisait qu’il deviendrait quelqu’un d’important plus tard.

Leur logement était loin d’être modeste, car c’était un membre éminent de la corporation des marchands. Cette maison de ville jouxtait un marché très animé, aux fortes odeurs d’épices et qui lui fournissait une clientèle abondante. La boutique avait pignon sur rue. À l’arrière, une grande salle avec cheminée servait de cuisine, de pièce de vie et à l’occasion d’entrepôt. De là partait un bel escalier donnant accès à deux étages dont les chambres étaient spacieuses et richement meublées.

C’est dans son arrière-boutique, somme toute confortable, que Manassé Mendès recevait ses clients et amis pour discuter ou apporter ses conseils notoirement avisés. Mais aujourd’hui il faisait les cent pas en essayant de répondre à ce nouveau problème qui le taraudait. Finalement, il prit une décision : oui, il allait rendre visite à son vénéré maître, le Rabbin Don Isaac Abravanel, personnage influent, même en dehors de la communauté. Cet homme, très respecté, avait en effet très utilement conseillé de hauts dignitaires espagnols.

Il s’enveloppa dans son manteau et esquissant un sourire à son fils, il sortit. Il traversa plusieurs rues et toujours le même spectacle : la foule allait et venait, des cris de joie fusaient de toutes parts. Des ecclésiastiques se hâtaient vers les églises et chapelles. Parfois, des processions se formaient avec en tête des prêtres entonnant des cantiques. Toutes ces scènes jetaient le désarroi chez Manassé. Il se doutait bien que le « Saint-Office » n’allait pas transiger avec ses convictions et que les juifs seraient bientôt sa cible. Et delà à ce que la haine éclate violemment, il n’y avait qu’un pas.

Des nuages se formaient dans le ciel, annonciateurs de pluie. Peut-être que celle-ci calmerait les ardeurs de la foule.

Il arriva devant une modeste maison à l’angle d’une rue, à l’écart des grands axes et qui semblait plus calme. En effet, les rumeurs de la ville s’estompaient. Il frappa à la porte à l’aide d’un heurtoir en bronze en forme de tête de lion. Une femme d’un certain âge apparut dans l’encadrement de la porte et le visiteur, déclinant son identité, demanda à être reçu par le maître de céans. Le nouveau venu suivit la femme qui pénétra dans une vaste pièce. Celle-ci, bien que peu meublée, témoignait d’un certain éclat. Des rayonnages supportaient de nombreux livres reliés de cuir, et des parchemins jaunis soigneusement disposés. Sur un bahut trônait un grand candélabre en forme de ménorah à sept branches. Sur une table aux pieds sculptés, recouverte d’une nappe de soie reposait un grand plateau chargé de fruits. Sur un mur était suspendue une grande tapisserie représentant des scènes de la sortie d’Égypte. Tout à coup, un homme pénétra dans la pièce. Il devait avoir la cinquantaine et arborait une belle barbe grisonnante, déjà blanche à certains endroits. Il était vêtu d’une grande tunique sombre, la tête couverte d’une calotte de la même couleur. Il avait l’œil vif et son visage inspirait le respect. Il émanait de sa personne une certaine bonhomie. Il serra les mains de Manassé puis l’invita à s’asseoir à la table tout en approchant de lourds sièges. Ils prirent place et le rabbin s’adressant à la vieille femme qui avait réapparu, ordonna de préparer une petite collation à son visiteur. Ce dernier prit la parole :

Vous devinez sans doute l’objet de ma visite, rabbi.

Quel que soit le but de celle-ci, je suis toujours heureux d’accueillir un ami et encore plus lorsqu’il s’appelle Manassé Mendès.

Il le remercia d’un sourire.

Mais, reprit le rabbin, je connais tes préoccupations qui sont d’ailleurs les mêmes que celles de nos coreligionnaires. Je devine que tu es venu auprès de moi solliciter quelques conseils.

Il y eut un bref silence. Puis il continua :

Je ne puis, hélas, rien te dire. Nous sommes tous entre les mains de l’Éternel et lui seul prendra une décision. Qu’il en soit béni.

Mais, rabbi, ne pourrions-nous pas trouver un moyen d’améliorer cette situation ?

J’y songe déjà depuis un certain temps, vois-tu. Plusieurs membres de notre communauté voyageant dans le pays m’ont fait part d’autodafés de livres de Talmud et de brutalités graves envers nos frères et même des arrestations arbitraires. Malheureusement, lorsque l’on commence à brûler des manuscrits on finit bien souvent par brûler des hommes. On nous prend parfois pour des sorciers et nous savons que la peine réservée à ceux-ci est le bûcher.

Mais que faire alors ?

Je vais réunir les anciens de la communauté et nous formerons une petite délégation dont je prendrai la tête et nous demanderons audience au souverain. Je sais que le roi Ferdinand éprouve un certain respect pour ma personne et si je lui affirmais sous ma responsabilité que la communauté compte parmi ses plus fidèles sujets, peut-être nous protègerait-il contre la vindicte populaire et le fanatisme religieux. Mais avant cela, je dois visiter plusieurs villes du pays pour me rendre compte de l’ampleur de la situation. Cela prendra du temps, plus de deux mois sans doute. Je ne puis faire des propositions ou des suggestions au souverain sans l’accord des chefs des différentes communautés des villes d’Espagne.

Bien sûr, rabbi, mais plus le temps passe, plus le danger devient imminent.

Soit patient mon fils, je ferais de mon mieux pour trouver avec mes disciples des arguments qui pourraient convaincre le roi.

Alors, que le Tout-Puissant nous aide, rabbi.

Sur ces mots il prit congé de son hôte.

La soirée était déjà avancée et le calme semblait revenu dans la cité. Le commerçant regagna son logis et Francisco l’accueillit avec joie. Il l’attendait pour une leçon de calcul. Le jeune garçon avait pris goût pour les nombres et aimait inventer et résoudre des problèmes mathématiques complexes. Mais ce soir, Manassé n’était pas d’humeur. Il savait que des divisions existaient entre les royaumes d’Aragon et de Castille. Beaucoup de gens en Aragon, même des nobles, s’étaient révoltés contre les exigences des Inquisiteurs castillans d’origine. Ceux-ci plus arrogants que jamais et imbus de leurs prérogatives s’ingéniaient à provoquer le mécontentement. Manassé se remémora les révoltes de Valence et de Lérida en 1485. Le paroxysme de la rébellion fut atteint lors du meurtre de l’Inquisiteur Pedro de Arbues à Saragosse. De féroces représailles eurent lieu par les soldats du Saint-Office. Les chefs de file du mouvement furent arrêtés ou exécutés. Tous ces évènements avaient renforcé le pouvoir de Torquemada lui permettant ainsi de se débarrasser de toute opposition. À ceci s’était ajouté le supposé meurtre rituel du Santo Niño de La Guardia en 1490. Les juifs étaient, comme souvent à cette époque, accusés d’utiliser le sang d’un enfant pour la confection des galettes symbolisant la pâque. Tous ces incidents furent imputés aux hérétiques pour justifier une prise en main du royaume.

Ils avaient été rapportés en détail aux représentants de la communauté juive de Séville dont Manassé était l’un des dirigeants. En se remémorant ces évènements, il frissonnait. En effet, il craignait que les inquisiteurs ne se lancent dans une vaste offensive contre ses frères.

Après avoir observé son visage sombre, sa femme essaya de trouver des mots de consolation :

Ne te fais pas autant de soucis, le Seigneur nous protègera. Nous trouverons bien une solution pour vivre en paix. N’oublie pas que nous sommes en Espagne depuis plusieurs générations et que nous contribuons à la richesse du pays.

Tu as peut-être raison, mais il faudra compter avec le fanatisme de Torquemada et de ses sbires du Saint-Office.

Ne te mets pas en peine et viens dîner, il faudra te coucher tôt, car tu dois voir l’un de tes plus importants clients demain, en début de matinée.

Oui, allons dîner.

Puis, apostrophant son fils, qui, un calame à la main, semblait plongé dans une importante opération, il passa à table.

CHAPITRE 2

La journée du 31 mars 1492 se révéla funeste pour les communautés juives d’Espagne. En effet, sous l’influence de Torquemada, un édit royal fut promulgué. Il donnait quatre mois à la population concernée pour se convertir au christianisme ou quitter le pays avec de considérables restrictions quant aux biens qu’elle pouvait emporter avec elle. Ceci provoqua un émoi considérable dans les différentes communautés. Des lamentations s’élevèrent de partout. Les commerçants et artisans étaient désespérés et Manassé Mendès faisait partie du lot. Comment des familles installées depuis des générations pouvaient-elles tout quitter en bradant leurs biens et se retrouver sur les routes de l’exil ? Déjà, les profiteurs se frottaient les mains, bien que le grand inquisiteur eût donné des ordres interdisant tout contact entre les chrétiens et les juifs, sous peine de sévères sanctions. Les futurs exilés furent donc dans l’impossibilité de vendre leurs biens qui devaient être saisis par les inquisiteurs. En l’espace de ces quatre mois de délai, d’immenses richesses furent confisquées. Celles-ci allaient servir à financer les guerres de conquête ainsi que les expéditions maritimes. Devant ce désarroi, une délégation, sous la conduite du Grand Rabbin, Don Isaac Abravanel fut reçu en audience auprès des souverains. Dans l’immense salle du palais de l’Alhambra, Ferdinand et Isabelle étaient assis majestueusement sur des trônes surélevés par des marches en marbre. Un savant jeu de lumière éclairait les visiteurs laissant les monarques dans une demi-pénombre voulue qui masquait leurs expressions. Don Isaac Abravanel s’avança vers les trônes, laissant à quelques pas de lui, le reste de la délégation. S’inclinant profondément, il attendit que le roi lui adressât la parole. Debout à droite du souverain, la silhouette du Grand Inquisiteur, immobile, planait comme une ombre malfaisante. Ferdinand d’Aragon, après quelques instants de silence, s’adressa au chef de la délégation :

Eh bien, Don Isaac, nous écoutons vos doléances, veuillez parler.

Le visiteur, s’inclinant encore plus profondément, s’adressa en ces termes :

Majestés, nous sommes vos humbles serviteurs et nous comptons parmi vos plus fidèles sujets. J’ai eu, pendant un certain nombre d’années, l’insigne honneur de jouir de votre bienveillante considération. Aussi, je vous en conjure, ne soyez pas inflexible à l’égard de notre communauté qui vous a servi avec un dévouement sans borne et qui continuera à le faire selon votre bon plaisir. Nous savons que les circonstances liées aux aléas de la guerre et aux besoins de nombreuses expéditions maritimes nécessitent des subsides. Aussi, nous sommes prêts, en tant que fidèles sujets de votre majesté, à contribuer à l’effort du pays en versant à votre trésorier une somme de 300 000 ducats. Ceci, j’espère, comblera vos souhaits et nous permettra de continuer à œuvrer pour le bien du pays et de ses souverains bien-aimés.

Pendant tout ce discours, Ferdinand réfléchissait et se tourna plusieurs fois vers son épouse, la reine de Castille. Quant à Torquemada, il restait de marbre. Le roi d’Aragon avait déjà renâclé à la proposition d’expulsion du Grand Inquisiteur qui avait l’appui inconditionnel de la reine Isabelle. Celle-ci n’était-elle pas surnommée Isabelle la catholique ? Cela représentait tout un programme, mais son mari, plus pragmatique, reconnaissait la place centrale qu’occupaient les juifs dans le commerce du pays et les avantages que celui-ci pourrait en tirer. Aussi, hésitait-il. C’est alors que la reine prit la parole :

Don Isaac, seriez-vous prêt, pour le bien du pays et sa sauvegarde, à abjurer votre foi et nous rejoindre dans les voies de Jésus-Christ pour la grandeur de l’Espagne ?

Cette question plongea la délégation dans la stupeur et l’angoisse, mais celui qui la dirigeait déclara :

Majesté, vous savez bien ce qui en coûte de renier sa foi. Ce serait se trahir soi-même et mépriser ses lointains ancêtres dont le Seigneur Jésus descendait.

Isabelle lui coupa presque la parole :

Ainsi, vous admettez que Jésus-Christ est l’un de vos pères spirituels.

Cette question semblait prendre de court Don Isaac, mais celui-ci, après une brève hésitation, répliqua :

Majesté, avec tout le respect que je vous dois, nous ne pouvons dévier de nos lois dictées par les pères fondateurs de notre religion, je veux dire Abraham, Isaac et Jacob et Moïse. Nous ne pouvons nous écarter de leur enseignement quoique cela puisse nous en coûter, mais cela n’a rien à voir avec notre dévouement envers votre personne et le pays, et nous sommes prêts à subir votre bienveillante volonté.

Il y eut un instant de silence. Alors, Ferdinand, levant la main, signifia que l’audience avait pris fin.

Don Isaac, nous vous ferons connaître, dans un très bref délai notre décision quant à votre requête.

Alors, la délégation se retira sans un murmure ce qui en disait long sur la situation. Dès son départ, Torquemada rompit le silence et se déplaçant face aux souverains et brandissant son crucifix, s’exclama :

Juda Iscariote a vendu le christ pour trente pièces d’argent et votre excellence s’apprête à le vendre pour 300 000 ducats. Le voilà, prenez-le et vendez-le. Sur quoi, il laissa le crucifix sur une petite table proche des trônes et quitta la place.

Quelques jours plus tard, dans la principale synagogue de Séville, les dirigeants des grandes communautés étaient réunis autour de Don Isaac Abravanel. Ce dernier avait pris la parole :

Mes amis, la situation est désespérée, car je crains fort que notre supplique soit rejetée. L’influence de Torquemada sur les souverains est trop importante, surtout sur la reine. Aussi, nous devons nous préparer au pire.

Ce sera donc l’exil, déclara l’un des membres de l’assemblée.

Nous n’avons pas le choix, dit un autre.

Un troisième ajouta :

On ne va pas nous imposer le baptême. Qui accepterait ?

Don Isaac répliqua avec un soupir :

Nous connaissons la nature humaine et je sais que certains accepteront cette solution pour ne pas tout perdre et se retrouver sur les chemins de l’errance après avoir vécu depuis plusieurs générations en Espagne.

C’est alors qu’un vieil homme s’écria :

Nous étions mieux avec les Maures nous nous entendions bien et il y avait un certain respect entre nous. Maintenant, nous sommes traités comme des pestiférés.

Hélas, répondit le rabbin, cela a toujours été notre lot, dans la plupart des pays où nous avons vécu. L’Espagne n’a été qu’une halte, un répit dans un continuel exode. Aussi, mes amis, séparons-nous et que chacun réfléchisse en son âme et conscience.

Une semaine plus tard, un messager royal vint lui-même apporter à Don Isaac la réponse attendue. Elle confirmait les paroles de l’édit d’expulsion qui fut placardé en plusieurs points de la ville. Alors, ce fut la panique parmi la population juive qui ne pouvait même pas négocier ses biens. Manassé Mendès était l’un de ceux-là. Sa femme était désespérée. Ils allaient abandonner un commerce florissant et des rêves pour un avenir des plus incertains.

Les chemins de l’exil sont amers, où aller ? lui demanda sa femme en pleurs.

Nous irons au Portugal où la situation politique est bien plus favorable pour nous. J’y ai de solides amitiés et quelques parents et nous pourrons, avec l’aide de l’Éternel, recommencer une nouvelle vie. Rassemblons ce que nous pouvons de notre splendeur passée et partons.

Les semaines suivantes se passèrent en préparatifs fébriles. Toute la communauté s’entassa dans des chariots et prit des destinations différentes, mais beaucoup choisirent le Portugal. La population moqueuse leur lançait des quolibets, mais certains espéraient tirer profit de cette situation. Bravant l’édit, ils prirent possession des biens qu’abandonnaient les exilés. Un petit nombre de ces derniers se rendirent vers les églises et déclarèrent accepter le baptême pour faire entièrement partie de la population du pays. Ils furent accueillis avec satisfaction par les membres du clergé, mais aussi avec suspicion par les inquisiteurs qui exigeaient des preuves de sincérité de la part de ces néophytes. Ils savaient que l’intérêt avait motivé leur choix surtout chez les personnes aisées et bien introduites auprès de notables espagnols. Un certain nombre d’exilés décida de rejoindre l’Empire ottoman arguant que les dirigeants avaient toujours fait preuve de tolérance à leur égard. N’avaient-ils pas vécu en harmonie avec eux en Espagne pendant des lustres ? Certains membres influents de la communauté ayant eu des contacts commerciaux avec des Ottomans étaient au courant de leurs bonnes dispositions. L’un d’eux avait même rapporté une réflexion du sultan Bayazid II qui se serait écrié avec un large sourire : « Quoi ? Vous appelez ce Ferdinand un sage qui vide ses propres provinces de sa population pour enrichir les miennes ! ».

Mais qu’allaient devenir les « Conversos », ceux qui s’étaient convertis au christianisme plus ou moins sous la contrainte ? Les inquisiteurs les surveilleraient de près. Cette méfiance visait aussi bien les « Marranos », les juifs convertis appelés ainsi par dédain, que les « Moriscos » d’origine musulmane. Certains de ces Conversos avaient de puissants amis à la cour et sur leurs conseils, ils avaient abjuré leur foi pour garder privilèges et amitiés. Pendant les mois qui suivirent, des cohortes de réfugiés s’étaient jetées sur les routes ou se dirigeaient vers les ports à destination de l’Empire ottoman, considéré comme un havre de paix. Quant à la famille Mendès, elle s’installa au Portugal. Elle s’était agrandie puisqu’un deuxième rejeton était né, répondant au nom de Diogo. Le jeune Francisco, quant à lui, était devenu un bel adolescent et sur les conseils d’amis de son père avait appris le métier de banquier. Au bout de quelques années, aidé par son père, il commença à faire ses preuves en tant qu’apprenti banquier. Avec l’âge, Diogo commençait, lui aussi à avoir le goût des affaires. Il s’initia très vite au commerce des épices et des denrées exotiques et grâce à des armateurs, amis de la famille, il fut introduit dans ce négoce fructueux. Leur situation s’était améliorée depuis leur exil. Manassé avait donc pu remonter la pente. Ses connaissances et son habilité en tant que négociant lui avaient permis de renouer avec l’aisance qu’il avait eue jadis en Espagne. La famille vivait maintenant à Lisbonne, grand port d’où partaient navigateurs, explorateurs et commerçants. Ce port était en plein développement, de nombreux entrepôts s’alignaient non loin des quais et certains d’entre eux portaient le nom de Mendès. Père et fils travaillaient ensemble, complétant leur négoce. Leur demeure était splendide et ils avaient l’occasion d’y recevoir d’importantes personnalités du monde commercial et même politique. Ils acquirent de solides amitiés. Entre temps, Diogo avait fait plusieurs voyages en Europe et dans l’Empire ottoman où il installa des comptoirs. Au fil des ans, il avait acquis une fortune considérable. Outre la banque, les deux frères s’étaient lancés dans le commerce des pierres précieuses venues des Indes. Diogo ne tenait pas en place, passant le plus claire de son temps à l’étranger, traitant des affaires avec de hauts dignitaires européens et même de l’Empire ottoman. Mais son port d’attache était Anvers d’où il dirigeait la puissante filiale bancaire qui s’occupait du négoce du poivre et des épices. Anvers constituait l’étape qui avant l’Italie voyait affluer les marranes en partance pour l’Empire ottoman où ils pouvaient pratiquer librement leur religion. Ils s’y installaient souvent pour prendre le temps de transférer les biens qu’ils avaient pu sauver la plupart du temps clandestinement.

Doña Isabelle était heureuse. Elle ne cessait de répéter à son mari que l’Éternel les avait aidés.

Je te l’avais bien dit, lorsque tu étais désespéré que si le seigneur fermait une porte, il ouvrirait deux fenêtres, et nous sommes l’illustration même de ce dicton.

Tu as raison, avait l’habitude de répéter Manassé, qu’il soit béni pour ses bienfaits.

Mais Manassé pensait avoir une dette morale envers ses coreligionnaires restés en Espagne ou sur les chemins de l’exil. Lui, qui avait réussi, se sentait obligé de venir en aide aux victimes du fanatisme religieux. C’est ainsi qu’il prit des nouvelles de l’Espagne où ses correspondants avaient des antennes. La situation n’était guère brillante pour les « Marranos ». Ceux-ci soupçonnés de pratiquer leur religion en secret, étaient la cible prioritaire du zèle des inquisiteurs. La lutte contre ces faux chrétiens fut la motivation majeure du Saint-Office. Torquemada lui-même, instruit des coutumes juives avait formé une unité spéciale pour débusquer les infidèles. Mais les « Marranos » s’ingéniaient à éviter toute faute religieuse tout en pratiquant leurs rites en cachette. En général, ils le faisaient dans leur cave, d’où le nom de « crypto-juifs ». Les irruptions de ces « frères noirs » dans les foyers suspects étaient fréquentes. Certains surveillaient même les marchés les jours de fêtes juives comme la Pâque pour contrôler si les Conversos achetaient tel ou tel ingrédient pour célébrer la Sortie d’Égypte, en particulier les herbes amères. Plus d’un cryptojuif fut pris sur le fait et aussitôt traduit devant le tribunal de l’Inquisition et forcé sous la torture d’avouer ses « méfaits » et irrémédiablement conduit au bûcher. Certains « Marranos » pour éviter cette triste fin contribuèrent pleinement à la politique de Torquemada et devinrent même prêtres et fidèles serviteurs du Saint-Office. Mais si ceux-ci se conduisaient en renégats, ce qui n’était pas courant, d’autres nouveaux prêtres se montraient indulgents envers les suspects, voire complaisants. Ainsi, Manassé entendit de la bouche même d’un réfugié une histoire incroyable, celle d’un dominicain du Saint-Office, qui, converso d’origine, avait embrassé la prêtrise tout en montrant un zèle qui faisait l’admiration de ses supérieurs. Sa fibre judaïque se réveilla lorsqu’il devina, en surveillant un marché la veille de Pâque, qu’un individu se livrait à des achats particuliers. En le suivant discrètement, il résolut d’intervenir le soir même sans l’aide de quiconque afin de vérifier ses soupçons. Il frappa à la porte de la demeure, le soir tombé. N’entendant aucune réponse, il la poussa. Elle n’était pas fermée à clef. S’étonnant de ne trouver personne à l’intérieur, il descendit à la cave qui semblait assez spacieuse. Quelle ne fut sa surprise en trouvant toute une famille installée autour d’une table de « Seder », évoquant les dix plaies infligées aux Égyptiens. À la vue du prêtre, l’effroi parcourut l’assistance. Mais le visiteur les rassura, expliquant qu’il était lui-même resté converso et qu’il voulait retrouver ses racines oubliées depuis plusieurs années. Il ajouta que cette réunion lui réjouissait le cœur. Il prit ainsi place à la table et participa même à la célébration de la fête, les larmes aux yeux. Puis il conseilla à la famille de quitter l’Espagne pour le Portugal, car ils auraient été tôt ou tard découverts et subiraient le châtiment que l’on sait. Il les aida à fuir, dans les meilleures conditions, leur indiquant des familles au Portugal susceptibles de les accueillir.