EXPERIENCE 10 - Lisa Nucci - E-Book

EXPERIENCE 10 E-Book

Lisa Nucci

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Beschreibung

Un vaisseau quitte la terre... Dans mon sommeil, je dérive dans la Voie Lactée et demande de l'aide, mais personne ne vient à mon secours. J'ouvre les yeux, affolée, la respiration saccadée. Avant même de savoir que quelque chose cloche, je le sens. Quelle curieuse sensation de déjà-vu. Je pensais être dans ma chambre, car l'aspect général de cette pièce y ressemble terriblement, mais la fenêtre est immense et masquée par un étrange rideau métallique. Je suis sûrement en train de rêver... mais ça m'a l'air bien trop réel pour sortir de mon imagination. Pourquoi s'est-on inspiré de ma chambre ? Et qui est ce mystérieux inconnu, immobile et impassible, qui me fixe intensément ? Pourquoi son regard est capable de percer l'obscurité ? Deux êtres que tout oppose et pourtant... Partez pour un voyage au coeur de l'espace, où se confondent sentiments et raison.

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Seitenzahl: 682

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

ÉPILOGUE

1

— ∞ —

IMMERSION

J’ouvre les yeux, affolée, la respiration saccadée. Avant même de savoir que quelque chose clochait, je l'ai senti. J'essaie de respirer lentement, mais le contexte ne m'aide pas. Cette pièce ressemble étrangement à ma chambre, mais elle ne l'est pas. Les tons beiges, le parquet effet vieilli, la couette aux nuances de pastel avec des motifs fleuris. Tout est ressemblant, mais des détails marquent une différence visible.

Je suis trempée de sueur, ma nuisette en coton me colle à la peau tout comme ma tignasse me ventouse le dos. Le cerveau en ébullition, j'inspecte mon corps pour chercher quelque chose qui ne devrait pas y être. Je ne vois ni ne touche rien d'inhabituel.

L'espace de quelques secondes, je me dis que je suis en train de rêver, je me pince même le bras – ce que je regrette aussitôt –, mais ça m'a l'air bien trop réel pour sortir de mon imagination.

J'inspecte la pièce au ralenti de gauche à droite : table basse, une lampe de chevet posée dessus, ainsi qu'un petit miroir avec un manche, une boîte à mouchoirs, un tiroir que j'ouvre à la hâte, mais qui, à ma grande déception, est vide…

Il y a des peintures au mur : des aquarelles, des photos, des portraits de personnes venant d'horizons différents, puis une porte, une lampe sur pied, une commode, des étagères avec, posés dessus, de petits bibelots décoratifs ou encore des livres, et une armoire sur le mur d’en face.

Il y a aussi un meuble bas et une télévision, puis de nouveau une porte et à ma droite, de grandes fenêtres. D’épais rideaux d’aspect inhabituel faisant office de volets masquent la vue extérieure, ne laissant filtrer qu'une faible lumière. Le fait d’énumérer les objets composant la chambre me reconnecte davantage à la réalité.

Tout aurait l’air d’une pièce standard si les rideaux et les fenêtres s’accordaient avec le reste.

La seule autre source lumineuse provient de la sortie de gauche. Elle s’insinue telle une lueur d’espoir tout autour de la porte et par la serrure, indiquant qu’il y a de la vie de l’autre côté de cette pièce, seule maigre source d’information à ma portée. Cette porte est-elle fermée à clé ou pas ? Telle est la question…

C’est quoi ce délire, une prison améliorée version grand luxe ? Pourquoi s’est-on inspiré de l’aspect de ma chambre ? Quel est le but de la manœuvre de ce copié-collé bâclé ?

Calme-toi, Emy, calme-toi. Je ne connais personne dans mon entourage capable de me faire ce genre de blague… Et puis d’ailleurs, il faut vraiment être un sacré malade mental pour avoir une idée pareille…

Il faut que je me reprenne. Je ferme les yeux et me concentre sur quelque chose de rassurant, d’apaisant. Pour moi, c’est le bruit des vagues. J'essaie de calmer les battements de mon cœur que j'entends cogner dans mes tympans. J’inspire et expire lentement. Je finis par réussir à me contrôler un peu.

Mon regard se reporte sur la porte. Et mon rythme cardiaque s’intensifie encore. Tellement que je commence à avoir des picotements dans tout le corps, et des formes multicolores semblables à du sable coloré me troublent la vue.

Quelque chose vient stopper mon malaise juste à temps. À peine les fourmis colorées disparues, tout bascule dans mon champ de vision et je m’endors subitement.

***

J’émerge de nouveau dans ma fausse chambre, mais moins affolée, car l’effet de surprise n’y est plus. En revanche, une sensation de claustrophobie vient s’emparer de moi sans prévenir. J’ai la nette impression que les murs qui m’entourent se resserrent sur moi tel un serpent s’enroulant progressivement autour de sa proie.

Mon instinct me dit qu'il vaudrait mieux se terrer au fond du lit en faisant semblant de dormir. D'ailleurs, une personne saine d’esprit ferait sans doute cela. Mais je ne suis pas saine d'esprit.

Ma curiosité à toute épreuve me pousse à me lever et à aller voir les lieux de plus près. Je sais bien qu’on dit souvent que la curiosité est un vilain défaut et qu’elle peut nous créer tout un tas d’ennuis, mais les ennuis, je suis déjà dedans, alors un peu plus ou un peu moins…

Je m'approche tout doucement de la porte, côté fenêtres, et maudis le parquet qui grince sous mes pieds nus. Je colle mon oreille sur sa surface. Pas un son n'arrive jusqu'à mes oreilles, ce que je trouve plutôt rassurant. Je respire un grand coup, j'appuie sur la poignée en douceur et j'ouvre. C’est une salle de bains, plutôt moderne, pas âme qui vive, RAS.

J'ai bien conscience qu'en ouvrant cette porte en premier, je retarde intentionnellement le moment où il faudra faire de même avec l'autre.

Je pose doucement mes pieds sur le carrelage froid et avance au milieu de la pièce.

J’ouvre des placards au hasard, cherchant quelque chose de pointu, de coupant – comme des ciseaux – même si je sais que c’est peine perdue, mais je ne trouve que quelques affaires de toilettes, serviettes, savons, produits d’usage.

Je me redresse, ravalant ma déception. Mon regard est attiré par un grand miroir au-dessus du lavabo. Je m’observe furtivement et je vois une femme avec de grands yeux verts bien ouverts, une expression de terreur pure déforme les traits de son visage pâle. J’ai bien du mal à me reconnaître. Ma chevelure ébouriffée ressemble à un nid d’oiseaux. Un coup de peigne ne serait pas du luxe. J’ai les mains qui tremblent. Je les pose sur le lavabo et entreprends mes exercices de respiration. Inspirer, expirer, inspirer, expirer… Je ferme les yeux. Mauvaise idée. Des images furtives m'envahissent, des scénarios toujours plus horribles les uns que les autres, que je repousse vivement. J’ai toujours eu beaucoup trop d’imagination. Je devrais peut-être songer à arrêter de regarder des films apocalyptiques.

Il faut que je me maîtrise, que je me maîtrise et que j'analyse la situation.

Je ne vois pas l’utilité de rester là une seconde de plus. J’envisage d’inspecter la chambre, mais ça me paraît être une perte de temps.

Je ressors lentement de la salle de bains. Et c'est à ce moment-là, encore sur le fil de mes pensées, que l'autre porte s'ouvre tout doucement.

Je me fige instantanément, juste à côté du meuble télé et je reluque l'étranger qui regarde le lit, puis, quelques secondes plus tard, me fixe.

Il referme la porte derrière lui, mais ne fait pas mine d'avancer. Moi, je recule de quelques pas et plaque mon dos contre la porte.

–– Tu n’as rien à craindre de moi, je ne te veux aucun mal.

Il a parlé posément. Il y a quelque chose de rassurant dans sa voix, d'apaisant, qui arrive à me détendre un peu malgré la situation. Un peu seulement. Mais je ne suis pas dupe.

Passé le moment de surprise, la peur refait surface, et ma respiration, que j’avais réussi à calmer jusque-là, recommence à s’accélérer.

–– Si tu recommences à tourner de l’œil, je vais devoir t’endormir de nouveau.

Il me regarde droit dans les yeux et ne prononce plus aucun mot.

De nouveau ? Alors c’était lui, avant mon précédent réveil… Mais comment s’y est-il pris ? Il n’est pourtant pas venu dans la chambre, pensé-je.

On reste ainsi pendant ce qui me paraît une éternité, à se regarder en chiens de faïence. J’ai l’air d’une sauvage sortie tout droit de la savane. Je détonne complètement dans ce décor, alors que lui, il a l’air à sa place, posé, serein, propre sur lui, vêtements parfaitement ajustés. Le contraste est assez comique.

Il allume la lampe sur pied et recommence à regarder dans ma direction, mais cette fois-ci, son regard se fait différent. Il se perd au loin, comme s'il regardait à travers moi. Je me demande si c'est lui qui m'a kidnappée, car appelons un chat un chat, et je suis surprise lorsqu'il répond à voix haute.

–– Non, ce n'est pas moi qui t'ai amenée dans cette chambre, c'est un de mes semblables.

Il a deviné ? Comment a-t-il su ?

Ou alors, ils n'en sont pas à leur premier enlèvement, il parle d'expérience.

Toujours ce même ton rassurant dans sa voix.

Mon esprit reste fixé sur le terme « semblables », car ce mot ainsi que le comportement de cet étranger me laissent penser que je ne suis pas en présence d'un être humain et la terreur m'envahit de plus belle.

Malgré la peur qui me tenaille, je sens aussi la colère monter en moi telle une vague grandissante. Je prends la télécommande sur le meuble sans même l’avoir prémédité et la lui lance dessus avec toute la violence dont je suis capable. Comme si, à cette distance, ça pouvait lui faire quoi que ce soit… mais bon, ça m’est égal.

D’un geste vif et d’une seule main, il la rattrape. Bons réflexes. Un petit rictus amusé fait irruption sur ses lèvres. Il n’a pas cillé. C’est comme s’il s’y était attendu… Je lui jette un regard assassin avec tout le venin et la témérité dont je suis capable, mais il n’en perd pas pour autant son sourire.

Ma vie était déjà difficile en soi, alors je me demande ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça. Je commençais à peine à la trouver un peu plus intéressante, à me dire qu’elle valait la peine d'être vécue malgré toutes les horreurs qui la parsèment et me voilà kidnappée et emmenée je ne sais où, pour des raisons qui me sont totalement inconnues.

Pourquoi moi ? Si encore j’étais quelqu'un d'influent, un personnage politique ou la fille d'un milliardaire, j'aurais compris la raison de mon enlèvement. Mais je ne suis rien de cela. Je suis une personne lambda qui s’efforce de survivre dans un monde hostile et douloureux.

Alors, il se passe une chose encore plus étrange. J'entends une voix qui résonne dans ma tête et qui n'est pas la mienne.

–– Je ne te veux aucun mal. Mes semblables non plus. Tu es notre invitée, pas notre captive. La porte de ta chambre n’est pas verrouillée et ne le sera pas. Tu peux circuler librement sur le vaisseau, mais tu seras toujours accompagnée, sinon tu risques de te perdre.

Pendant quelques secondes, je suis complètement désorientée par ce mode de communication. Je regarde autour de moi, cherchant une autre explication cohérente à la provenance de la voix, mais je n’en trouve aucune.

Puis, sans que je comprenne pourquoi, la peur disparaît, la colère aussi, laissant seulement une trace de méfiance et d'appréhension dans mon esprit. Comme si on m’avait injecté un calmant directement dans les veines, comme si mon cerveau avait perdu momentanément certaines de ses facultés à réagir logiquement à certaines situations.

Je me sens soudainement comme vidée de toute pression, ce qui me fait perdre l’équilibre, et je me rattrape au meuble bas.

Est-ce lui le responsable ? J’ai la sensation étrange que mes émotions les plus intenses ont été anesthésiées. J’ai beau ne rien comprendre à tout ça, je me sens bien mieux que je ne devrais. Mes pensées refont surface. Aucun mal, me dis-je, ou presque. L'étranger ferme les yeux et soupire, puis reprend :

–– Oui, il y a d'autres méthodes plus naturelles pour établir la communication avec quelqu'un que de l'enlever pendant son sommeil. Il y a une explication, voire plusieurs à cela, mais ce serait trop long à expliquer, voire inutile, et je ne pense pas qu’’aujourd’hui, tu les comprendrais. Je m'appelle Athys. Je serai ton accompagnateur durant toute la durée de ton acclimatation.

Athys ? Accompagnateur ? Acclimatation ? Dans quoi me suis-je fourrée ?

–– Il y a tellement à dire, poursuit-il.

–– Je me fiche royalement de vos raisons et de vos explications. Je n'ai pas envie de faire ta connaissance ou celle des tiens. Je n'ai aucune raison de te croire ou de te faire confiance. Je voudrais juste rentrer chez moi…

À l'instant même où je prononce ces paroles, je reste interdite d'avoir été si directe. Qu'est-ce qu'il m'arrive ?

Il a l’air tout aussi perplexe.

Va savoir ce qu'il a l'intention de me faire. Lui, ou quelqu'un d'autre.

Je parle avec un extra-terrestre. Un extra-terrestre. Je me répète ces mots pour les relier à la réalité que je dois affronter.

Respire, Emy, respire.

Il me regarde avec empathie et une expression indéchiffrable se dessine sur ses traits. Un petit sourire se forme timidement sur les commissures de ses lèvres.

Puis son sourire s'efface un peu, lorsqu'une fois de plus, mon imagination s'éparpille et associe au mot extra-terrestre tout un tas de silhouettes monstrueuses, de scènes de torture, d’actes chirurgicaux et autres....

–– Visiblement, tu ne me croiras pas par de simples explications. Mais pour le moment, il faudra t'en contenter. Personne ne va te torturer, te disséquer ou autre. Personne. Non, je n'ai pas de tentacules dans le dos, de dents pointues et c’est bien mon vrai visage. Physiquement, je n'ai rien de différent de toi. J'ai un corps parfaitement humain pour un non-humain.

Il pivote sur lui-même comme pour appuyer ses propos. L’espace d’un battement de cils, je me prends à trouver sa silhouette plutôt agréable à regarder.

–– Je ne vais pas non plus te sucer le sang, ou autres bizarreries inventées par votre peuple et typiquement humaines. Je suis comme toi.

–– Tu écoutes mes pensées et tu parles dans ma tête, et ça, ce n’est pas bizarre peut-être ? Tu as bien quelque chose de différent, à l'intérieur.

Pourquoi je continue à lui parler ? C'est plus fort que moi. Parler me permet de ne pas penser. Ça me distrait temporairement de mes angoisses.

Il faudrait tout de même que je m’arrête de m’adresser à lui comme si je le connaissais depuis longtemps…

–– Nos dons de l’esprit sont pour nous aussi naturels que votre faculté de penser ou encore de ressentir. On pourrait comparer notre langage psychique au langage des signes dont se servent les personnes muettes sur votre planète. C’est un autre mode de communication, tout simplement. Ça a toujours fait partie de nous. Mais oui, Emy, je suis constitué différemment de toi…

Il allait ajouter quelque chose, j'en suis sûre. Quelque chose du style : « Et après ? Qu'est-ce que ça peut bien faire, au fond ? »

Je ne me suis pas présentée, mais il sait. Soit il m'avait déjà observée avant, dans mon quotidien, sur ma planète, soit il a lu dans mon esprit. Je pencherai pour la deuxième option, par instinct, et il confirme mon hypothèse.

–– Oui, la deuxième.

Je préférerais qu'il arrête de lire dans ma tête, c'est gênant, dérangeant même, mais je n'ose pas exiger quoi que ce soit, trop peur des conséquences.

–– Si tu veux que j'arrête, alors réponds avec des mots que je puisse entendre avec mes oreilles. Et tes craintes n'ont pas lieu d'être, mon peuple est bien plus pacifique que le tien.

–– Pacifique, c'est un bien grand mot, vu que vous m'avez enlevée. Je ne me suis pas présentée, mais je suppose que maintenant, c'est inutile.

Mon culot me surprend une fois de plus, l'espace de quelques secondes, mais il revient en quatrième vitesse.

Quitte à se retrouver dans une situation complètement extraordinaire et singulière, autant en oublier les bonnes manières, non ? Et en même temps, ça ne colle pas avec mon tempérament…

J’ai peur de lui, mais je n'arrête pas de le provoquer. Qu'est-ce qui cloche chez moi ?

–– J'ai fait le nécessaire. Pour faire simple, tu vas dire ce que tu penses, de manière plus spontanée.

–– Tu peux agir sur mes émotions ?

–– Je peux en effet avoir de l’influence sur l’intensité de tes émotions.

Je vois. Donc maintenant, je vais dire tout ce qui me passe par la tête et je risque de parler à tort et à travers.

–– Peu importe ce que tu diras, ça n’entraînera aucune conséquence fâcheuse. Tu peux parler librement et sans détour. Tu ne veux pas t'asseoir pour discuter, ce serait quand même plus agréable, non ?

Mon esprit et mon corps pèsent le pour et le contre, mais visiblement, j’hésite un peu trop longtemps à son goût, car il me regarde avec une mine contrariée.

–– Je vais venir te chercher.

–– Quoi ? Non ! Laissez-moi juste… je veux dire, laisse-moi juste un peu de temps.

Je le tutoie, je le vouvoie, je m’embrouille toute seule. Il me paraît un peu trop jeune pour que je le vouvoie et puis je ne vois pas de raisons de le faire.

–– Pas de temps à perdre. Je tenais juste à te prévenir avant de venir vers toi, mais je ne te laisse rien du tout.

J’ai parlé sur un ton légèrement désespéré, mais il n’y est pas sensible apparemment. Pas moyen de négocier. Et la patience n’a pas l’air de faire partie de ses qualités. Il incline la tête de haut en bas pour confirmer mes pensées.

Il s’avance vers moi tout doucement, d’un pas assuré, me fixant comme si j’étais une cible à atteindre.

Moi, je me plaque davantage contre la porte, oubliant que je suis coincée, et essayant désespérément de me fondre dans le décor.

Il se retrouve juste devant moi. Je n’ai plus que lui dans mon champ de vision. L’adrénaline s’empare de mon corps à une vitesse phénoménale.

–– Je te fais si peur que ça ?

Pas de réponse. J’entends de la tristesse dans sa voix.

Il est près, trop près, beaucoup trop près de moi.

–– Regarde-moi, me dit-il, autoritaire.

Je ne m’étais même pas rendu compte que j’avais baissé les yeux. Je remue la tête de gauche à droite.

–– Regarde-moi, s’il te plaît.

Sa formulation devient plus douce, presque suppliante, mais j’ai l’impression qu’il a presque fallu qu’il s’arrache les mots de la bouche. Je déglutis avec peine.

–– D’accord, finis-je par articuler avec difficulté, mais ne me pousse plus à bout de cette manière, tu risques seulement de me braquer et tu n’obtiendras rien de moi en agissant ainsi.

C’est à son tour de perdre l’usage de la parole. Je relève la tête et plonge mon regard dans le sien.

Je n’aurais jamais dû faire ça.

À l’instant où je le regarde, j’ai la sensation d’être prisonnière de ses yeux. Ils sont un mélange de vert, de bleu et de jaune. Nature, eau et soleil. Une exploration visuelle qui me fait oublier l'espace d’un instant l'endroit où je me trouve.

Il a des yeux vraiment troublants. Je mets encore un moment à me rendre compte que je suis complètement figée, hypnotisée par cet incroyable trio de couleurs et par l’intensité qui s’en dégage.

J’ai déjà vu ce genre d’iris sur Terre, mais plutôt chez les animaux.

La détermination dont il a fait preuve jusqu’à maintenant s’évapore temporairement pour laisser place à de la curiosité.

Il est tellement proche. Trop proche, me dis-je de nouveau, radotant comme une vieille mamie. Je ne vois plus que ses yeux, ses yeux aux couleurs vibrantes qui luisent dans une quasi-obscurité.

Il me regarde de la même manière. Je devrais me sentir gênée de rester comme ça, passive, à le regarder sans rien dire ni sans aucune expression particulière, mais je ne le suis absolument pas. Il n’interrompt pas notre contact visuel, mais finit par prendre la parole.

–– Ce n’est pas dans mes habitudes de faire connaissance de cette manière, mais je crois que tu as besoin d’une approche plus directe.

Son regard se déporte, et je le suis. Il relève sa main droite, la paume dirigée vers moi.

–– Touche-moi.

Il plaisante ? Je scrute ses yeux pour savoir s’il songe vraiment que je vais le toucher. Manifestement, oui.

–– Non, pas ça, balbutié-je.

––Touche.

Voyant à mon expression qu’il a encore une fois oublié d’être poli et de ne pas me donner d’ordres, il se reprend aussitôt.

–– S’il te plaît, murmure-t-il.

Je ne suis pas très à l’aise avec les contacts, surtout lorsqu’il s’agit de personnes que je ne connais pas, alors en plus, le fait de savoir qu’il vient d’une autre planète, c’est encore autre chose.

Je vois. Raison de plus pour tenter l'électrochoc.

Il ne me laisse pas le temps de lui répondre. Sa main levée attrape ma main gauche et la relève. Cette manière qu’il a de me pousser dans mes retranchements me fait penser à quelqu’un qui a parfois agi de la même manière pour me sortir de ma coquille et l’espace de quelques battements de cils, je fais un petit saut dans mes souvenirs.

Mon cœur bat à cent à l’heure, mais ce n’est pas d'appréhension.

–– Fais comme moi, la main à plat contre la mienne.

Comme un miroir…

–– Oui. Un reflet.

Je déplie les doigts et regarde nos mains, collées l’une contre l’autre, si semblables. Il a la peau un peu plus mate que la mienne. En même temps, ce n'est guère difficile. Mis à part quelques couleurs sur mes joues, j'ai toujours eu une peau très claire, pas laiteuse, mais pas loin, ce qui m’a valu quelques moqueries étant enfant, surtout à cause de mon nom de famille…

Le soleil ne m’aime pas trop, je crois. Dès que j’y reste, je rougis. Je ne bronze pas si je mets de la crème, même pas un hâle. Et si je n’en mets pas, coup de soleil direct, puis je pèle et redeviens blanche en un temps record. À mon grand regret, car je n’ai jamais fui le soleil, et j’apprécie la chaleur.

Je sens qu'il m’observe attentivement.

Je le regarde de nouveau dans les yeux, sans savoir pourquoi. Je me sens aimantée par ses prunelles aux couleurs acidulées.

J’ai la sensation qu’il se passe une chose étrange dans ce contact, mais je n’arrive pas à me l’expliquer.

Son expression change. C’est comme s’il venait de faire une découverte importante sur moi. Je sens juste comme une vibration surnaturelle entre nous. C’est la première fois que je reste comme ça, longtemps, à fixer quelqu’un, et cette expérience est vraiment étrange.

Il prend ma main dans les siennes et la pose sur son cœur. Je sursaute légèrement. Il bat à un rythme régulier et assez lent, alors que les battements du mien ont tendance à jouer aux montagnes russes.

–– Sens… J'ai un cœur qui bat tout comme toi.

Je le sens contre ma paume.

–– Oui…

Mon intonation a légèrement déraillé dans les aigus. Un dérapage involontaire qui parle plus que mes propres mots.

–– Toi et moi, nous ne sommes pas si différents.

–– Sauf les yeux…

–– Oui, c’est la seule de nos particularités physiques.

C’est vrai que physiquement, mis à part ses yeux, je ne vois aucune différence. Sauf peut-être que lui est vraiment beau et moi, quelconque. Et je ne dis pas cela pour me rabaisser, non, je suis juste objective. J’ai bien d’autres qualités et j’en suis consciente, mais pas celle de séduire par mon seul physique. Je n’ai pourtant jamais rêvé de ressembler à quelqu’un d’autre, car selon moi, chaque être est unique et porte en lui des richesses qu’il a souvent du mal à percevoir.

Avec le temps, j’ai appris à reconnaître mes richesses… en tout cas, une partie.

J’ai même donné un nom à ces qualités, j’ai appelé cela « magie ».

Et elle n’est pas visible seulement chez les êtres humains, je la vois en toute forme de vie, objet, et en tout lieu, c’est cela qui m’a donné envie de devenir photographe, pour montrer au monde que, partout, il y a de la magie.

Il ne fait aucun commentaire, mais son regard devient songeur, sa bouche s’entrouvre légèrement. Il a lu dans mon esprit, pas de doute, vu son expression abasourdie. Je parie qu’il se retient de parler, mais que ça finira par revenir.

Il retire ses mains de la mienne.

Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais comme un réflexe, je passe mes doigts sur son visage en détaillant chaque trait. Ce geste nous surprend, lui comme moi, mais il me laisse faire sans rien dire.

Il ne se contente pas de me laisser mémoriser les choses, il essaie de me faire passer un tout autre message. Je retire ma main et la laisse pendre le long de mon corps. Tous ces longs silences sont volontaires.

J’ai agi sans réfléchir et je l’ai touché. Je ne touche jamais personne de cette manière d’habitude, j’évite même de faire la bise pour dire bonjour quand je le peux, à la limite je serre la main, même si ça ne me réjouit guère. Je dois être dans un état second pour oser faire cela ou alors j’ai de la fièvre, ce qui me fait faire des choses bizarres. Je me touche le front. Non, je ne suis pas chaude.

Il lève à son tour la main et la passe doucement dans ma nuque, puis dans mes cheveux d’un geste délicat. Je le laisse faire sans broncher. Je suis de nouveau sous l’emprise de son regard et le reste m’importe peu.

Alors, c’est ça l’attirance… Mince ! Je n’aurais pas dû penser cela, il m’a sans doute entendue… Oh, et puis au fond, qu’est-ce que ça peut bien faire ?

Il ne fait aucune remarque sur mes pensées, mais à son expression épanouie, je comprends qu’il m’a encore sondée. Son regard se fait plus doux, plus affectueux.

–– Tu veux bien venir t'asseoir maintenant ? me murmure-t-il d’une voix enjôleuse.

Je fais un léger hochement de tête en signe d’accord.

Il marche à reculons jusqu’à la porte.

J'avance lentement vers le bord du lit, sans détourner mon regard de sa silhouette.

Le sien me détaille de haut en bas comme s’il m’analysait et revient à mon visage.

Je m'assieds au pied du lit. Je le regarde attentivement cette fois de la tête aux pieds. Si je ne savais pas ce que je sais, je dirais que physiquement, il est très attirant. Pas comme une beauté parfaite ou une sculpture d'Apollon, non, mais ses traits ne manquent pas de caractère. De ceux qu’on ne risque pas d’oublier. Il se dégage quelque chose de sa présence d’hypnotisant, d’ensorcelant. Son regard en particulier, un regard profond. J'ai l'impression que par son seul regard, il peut lire mon âme.

Je suis tout de même troublée que mes pensées prennent ce tournant et je vois un léger sourire éclairer son visage. Il a encore lu dans mon esprit. Je fais mine de ne pas m’en apercevoir et me concentre sur mon environnement pour ne pas replonger dans mes pensées. Il m’est impossible de ne pas penser, ça fait partie de notre façon d’être en tant qu’humain, comme ça fait partie de la leur de lire les esprits. Je vais devoir m’adapter à cela si on me donne l’occasion de quitter cette chambre.

Il s'assied gracieusement par terre, au pied de la porte, et attend que je formule mes premières questions.

Je me rends compte tout à coup, étant plus détendue, que j'ai froid. J'ai la chair de poule, et il s'en aperçoit.

Il se relève rapidement, ouvre la commode à côté de lui, saisit une couverture, me la lance et reprend sa place près de la porte. Il a parfois des gestes assez doux et par moments, c’est carrément l’opposé.

–– Merci.

–– Je m’enroule dans la couverture. Il ne me quitte pas des yeux.

–– Demande-moi. Pose tes questions.

–– Athys, c’est ton prénom ou un surnom ?

–– Pardon ?

–– Quoi ? Tu ne veux pas me le dire ?

–– Non, ce n’est pas ça… c’est juste que… je ne m’attendais pas à ce genre de question… C’est mon prénom.

–– À quel genre de questions t’attendais-tu alors ?

–– Eh bien, des questions sur tes raisons d’être ici.

–– Oh, j’allais y venir. Mais je préfère commencer par des questions plus légères et qui demandent des réponses plus courtes.

–– C’est bien la première fois qu’on me fait ça.

–– Et… c’est mal ?

–– Pourquoi ça le serait ? C’est juste surprenant, c’est tout. –– C’est si étrange ?

–– Pour moi, oui. Mais au fond, peut-être que c’est normal de vouloir en savoir plus sur la personne avec laquelle on discute avant de poser des questions délicates.

–– J’en ai une autre…

–– Je t’écoute.

–– Vous avez tous des yeux aussi troublants ?

–– Oui, tous. Et parfois dans des couleurs que vous n’avez pas sur votre

planète, comme l’orange, le rose ou encore le violet.

Je médite cette réponse qui me laisse perplexe. Des yeux violets, ça doit être curieux à voir. Pas pour eux, car ils sont comme ça depuis toujours sans doute, mais pour moi… Il me coupe dans mes cogitations.

–– Je préfère les tonalités de vos iris. Celles des terriens.

–– Pourquoi ?

–– Le rendu me paraît plus « naturel ». On se sent moins agressé par vos yeux que par les nôtres. Tu as sûrement eu la sensation que je te passais aux rayons X lorsque je suis entré dans la chambre.

–– Non. Car je n’ai pas vu tes yeux tout de suite. Mais c’est vrai que lorsque tu t’es approché et que je t’ai regardé de près, j’ai trouvé cela déstabilisant.

–– Toi, c’est ton attitude que je trouve déstabilisante. On passe aux questions qui fâchent ?

–– Qu’est-ce qui te dit que je vais me fâcher ?

–– En général, ça ne loupe jamais.

–– Je ne suis pas la généralité, comme tu as pu le remarquer.

–– C’est vrai…

Son expression est soudain insondable.

–– Très bien. Pourquoi moi ? Qu'est-ce que je fais ici ? Nous sommes où exactement ? Suis-je la seule à avoir été… enfin… suis-je la seule à avoir été emmenée sur ce vaisseau ?

Pourquoi je le ménage, maintenant, en ne prononçant pas le mot « enlevée » ?

J'enchaîne les questions, mais les pose au ralenti, sans me presser. Je vois dans ses yeux de l'étonnement quand j’énonce la dernière question.

–– Les critères sont, sur le fond, les mêmes. Personne célibataire, sans enfant ni conjoint, qui n'a personne dans sa vie, peu de relations familiales et surtout qui trouve son quotidien monotone, se sentant dépassée par le monde dans lequel elle vit.

Tu ne comprends pas pourquoi les gens, dans ton monde, s'entretuent, se torturent, se hurlent dessus, se blessent physiquement et émotionnellement, se mentent, se trompent, détruisent la planète sur laquelle ils vivent. Tu vois aussi les belles choses, mais tu trouves tout trop violent et tu vois plus le mal que le bien. Ton ressenti des choses qui t'entourent est très aiguisé.

Pour les détails, tu es loin d'être la seule à ressentir ça, bien sûr, et nous ne t'avons pas choisie toi spécialement. Nous avons eu recours à un processus typiquement humain que vous appelez le hasard. Comme à la loterie, tirage au sort à notre manière.

J’ai soudain une drôle d’impression, comme si quelque chose se dissimulait derrière ses paroles, mais ne sachant pas quoi faire de cette sensation, je la laisse de côté pour écouter la suite.

–– Nous avons tout d’abord restreint notre choix aux humains ayant la signature mentale la plus forte, dont les critères étaient ressentis de la manière la plus vive et ensuite…

Il se tait un instant pour observer ma réaction, mais voyant que j'attends la suite, il poursuit.

–– Tu es là, car tu as été choisie parmi des centaines d'êtres humains aux signaux psychiques émetteurs très intenses, pour faire partie d'un projet d'échange entre ton espèce et la mienne. Notre but à nous, c'est d'apprendre à mieux vous connaître, vous cerner, dans l'espoir qu’un jour nous pourrions établir la communication de façon plus directe avec votre peuple, sans nous retrouver dans un des scénarios de science-fiction de type « les envahisseurs débarquent » de votre invention. Nous voudrions, à terme, pouvoir établir des liens sereins et de bon voisinage, si je puis dire, avec le peuple humain. Ayant conscience, toi, plus que la majorité des tiens, des comportements parfois extrêmes de ton peuple, nous considérons que tu seras plus facilement apte que les autres à avoir un regard neutre sur notre façon de vivre. Bien sûr, tu n'en restes pas moins humaine, donc tu te méfies, tu penses que je te mens, etc.

–– Bien entendu. Nous analyser juste pour pouvoir faire copain-copain… J’ai bien du mal à le croire, c‘est sûr.

C’est comme si un loup voulait seulement être ami avec un mouton. Sur notre planète et de notre point de vue, ça n’existe pas, c’est tout simplement impossible. Il va donc falloir que j’arrive à me mettre à leur place. Pas simple…

–– J’ai bien conscience que c'est à moi de te montrer que tu te trompes. Nous ne sommes pas vous, nous sommes meilleurs.

Au moment où il prononce le mot « meilleur », mon sourcil gauche se lève tout seul. Il me regarde quelques secondes, et reprend.

–– Oui, ça peut paraître hautain de dire cela, mais je le pense malgré tout. Nous n'avons pas votre vision de la vie. Nous fonctionnons différemment. Je ne comptais pas parler autant, aussi vite et aussi tôt, mais bon…

Il est tellement sûr de lui, confiant et excellent orateur. Manipulateur, me dit une petite voix railleuse dans ma tête, celle qui a toujours tendance à toujours voir le mal partout, la sceptique.

Il attend vraiment que je dise quelque chose.

J'assimile toutes ses paroles et les retourne plusieurs fois dans mon esprit.

La façon qu’il a de me regarder me trouble. On dirait qu’il m’analyse, comme si j’étais un mystère à élucider. Ce qui est certain, c’est que notre échange n’a rien d’ordinaire et que cet être est atypique et déstabilisantdéstabilisant.

Il me regarde de nouveau dans les yeux, puis prononce un mot dans ma tête, un seul : « Immersion ».

Puis, bien je n'aie rien formulé de vive voix, il reprend ses explications.

–– Nous sommes en route pour notre planète. Actuellement, nous sommes encore sur notre « Xilte », que ton peuple appellerait un vaisseau. Le voyage durera quelques jours humains, même si la notion de temps, ici, n'a pas lieu d'être. Le rythme de « journée » sur le vaisseau dépendra de ton horloge biologique. Dès que tu ressentiras la fatigue arriver, tu iras te reposer. Comme tu peux le constater, l'atmosphère sur le vaisseau est le même que sur ta planète. Sur la nôtre, elle est également semblable. Tu n'auras donc aucun problème à respirer. Notre planète se nomme « Jéïs », nous sommes des « Jéïssiens ».

–– Des Jéïssiens ? répété-je, tout en essayant de mémoriser ces mots.

–– Oui… Notre technologie est très avancée par rapport à la vôtre, tu auras très prochainement tout le loisir de le constater par toi-même. Et la dernière question m'a interpellé, car elle est plutôt inhabituelle. En général, les personnes arrivant « chez nous » se soucient en premier lieu d'elles-mêmes, c'est bien plus tard qu'elles posent cette question. Non, tu n'es pas la seule sur ce vaisseau. Il y a neuf autres terriens dispersés dans d'autres chambres. Chacun d'un pays différent et d'une culture différente, d'âge plus ou moins avancé. Mais aucun plus jeune, car nous estimons qu'il faut avoir vécu un certain nombre d'expériences de vie et avoir atteint un certain niveau de maturité pour pouvoir échanger avec nous de façon constructive. Je présume que tu dois avoir entre vingt et trente ans. –– J'en ai vingt-quatre… Pourquoi dix en tout ?

Et une fois que vous en savez suffisamment, qu'est-ce qu'on devient ? pensé-je.

Ma gorge se serre, je n’ai pas réussi à formuler la dernière question à voix haute.

–– Dix, car c’est un nombre suffisant pour apprendre pas mal de choses sans pour autant attirer l’attention sur nous. Trop de disparitions en même temps alarmeraient forcément tôt ou tard des personnes de votre planète. Et en ce qui concerne ta deuxième question : à ce moment-là, il faudra faire un choix, rester avec nous ou retourner sur ta planète.

–– Nous pourrons rentrer chez nous ?

J’ai bien du mal à le croire.

–– Oui, mais rares sont les humains qui ont fait ce choix, tu comprendras bientôt pourquoi. Toutes ces explications vont sans doute soulever encore d'autres questions, mais tu es encore très fatiguée, je le sens, et tu as besoin de repos, sinon tu seras moins attentive à nos échanges.

–– Je suis très fatiguée, mais…

Je ne suis pas sûre d'arriver à m'endormir.

Rien ne m'est vraiment familier ici, c'est une pâle copie de ma chambre. Je suppose que c'est fait exprès. Et puis, trop de choses inhabituelles...

–– Je vais t'aider à t'endormir. Non, ce ne sera pas douloureux. Je ne vais pas m'approcher de toi. Recouche-toi quand tu seras prête.

–– En fait, je ne veux pas dormir maintenant, réponds-je, changeant brusquement d’avis.

J’ai beau ne plus ressentir la peur de façon intense, je tiens à rester éveillée le plus longtemps possible et à m’endormir par mes propres moyens.

–– Comme tu voudras. Mais tu devrais te mettre sous la couverture du lit, allongée, tu seras mieux installée et puis… tu as encore la chair de poule.

Je regarde mes jambes, effectivement, j’ai un petit duvet hérissé sur les cuisses. Et j’avais oublié que je ne porte qu’une petite nuisette assez courte, qui à l’instant présent, ne cache pas grand-chose de mon anatomie, malgré la couverture enroulée sur mes épaules.

Je le regarde. Visiblement, il y avait fait attention bien plus que moi.

–– Je ferme les yeux pendant que tu t’installes dans le lit, si tu veux.

Pour toute réponse, j’incline légèrement la tête. Il baisse les paupières. Je me relève rapidement, jette la couverture qui m’enveloppait sur le bas du lit, soulève la couette et me glisse dessous en un temps record. Il ouvre les yeux au moment où je suis installée.

–– Veux-tu savoir autre chose ou préfères-tu que je m’en aille ?

–– Admettons que je crois à toutes tes histoires.

–– Ce ne sont pas des histoires.

–– Admettons. Ce n’est pas la première fois que vous faites ce genre d’excursions, n’est-ce pas ?

–– Non.

–– Vous en avez fait beaucoup d’autres ?

–– Un certain nombre, oui.

–– Et vous n’en savez pas suffisamment selon toi pour pouvoir vous présenter à notre monde de façon officielle ?

–– Nous en savons déjà beaucoup. Mais les mentalités ont beaucoup évolué ces derniers siècles tout comme les modes de vie. Nous ne savons toujours pas quelle serait la meilleure méthode pour vous approcher.

–– Je crains qu’il n’y en ait pas. Nous serons toujours méfiants, et vous, vous serez toujours différents. Fin de l’histoire.

–– Ça, ce n’est pas à toi d’en juger.

–– Parfait. Alors, je préfère que nous en restions là pour le moment. Bonne nuit. Enfin… tu peux me laisser maintenant… Je vais essayer de dormir.

Il ne se lève pas tout de suite.

–– Tu sais, je crois que tu devrais te regarder dans un miroir plus souvent.

La tournure que prend la conversation me surprend.

–– Pourquoi ? Parce que je fais des grimaces ? demandé-je, sarcastique.

–– Non, me répond-il à moitié en riant, ce qui me surprend aussitôt, car je l’entends rire pour la première fois. Enfin… tu fais des grimaces, mais ce n’est pas pour cette raison.

–– Pourquoi, alors ?

–– Disons que ta vision de toi-même est assez réductrice.

–– Je sais comment je suis, merci.

–– Non. Tu sais comment tu es, mais tu ne sais pas qui tu es…

–– Alors quoi ? Éclaire ma lanterne, dis-je, essayant de retenir un bâillement.

–– C’est justement là le problème. Que tu n’aies même pas une vague idée de ce à quoi je fais référence.

Je le regarde en fronçant les sourcils. Il se lève avec un petit sourire amusé.

–– À tout à l’heure.

Je le suis du regard jusqu’à ce que la porte soit fermée.

Sachant que je ne pourrai avoir davantage de réponses maintenant, et que je ne suis sans doute plus en état de les entendre, autant récupérer quelques heures supplémentaires de repos.

Rapidement, je dérive vers un sommeil profond et calme, et mon dernier souvenir avant de m'endormir, c'est sa voix dans ma tête, me murmurant : « L'instant présent est éphémère, alors ne perds pas ton temps ».

2

— ∞ —

LANGAGE DE L’ESPRIT

À mon réveil, j’émerge avec la migraine et une drôle d’impression, comme une sensation de déjà-vu, et à juste titre, c’est mon troisième réveil dans ce lieu.

Je me remémore les événements de la veille, m’attardant sur certains détails, comme des yeux flamboyants et une présence troublante, et d’autres, comme certaines phrases ou certains mots – notamment « immersion » – qui me laissent songeuse.

La pièce est d’une grande clarté sans que la luminosité en soit aveuglante. C’est une lumière douce qui tapisse les lieux, repoussant les ombres dans leur tanière ainsi que les zones obscures de mes pensées qui creusent sans cesse un chemin dans mon esprit.

Les yeux à demi ouverts, je dirige mon regard vers la fenêtre. Les rideaux d'acier ont laissé place à un paysage de bord de mer, une vision très réaliste et un cadre animé, comme un petit film tourné en boucle.

Les vagues viennent s'écraser sur le banc de sable et se retirent lentement, caressant les grains en surface pour mieux les amadouer avant de recommencer leur cycle infernal. On peut entendre le chant de l’eau, capricieuse et mélancolique, envahissant tout le décor, le dominant totalement. J’aimerais apercevoir la vraie vue qu’il y a derrière ce faux paysage. L’espace. Même si je sais que ça risquerait de me faire un peu peur…

C’est tout de même une curieuse coïncidence, que ce soit cette scénographie-là que j’aperçois à mon réveil.

Entre ça et la décoration de la pièce…

Mais il y a quelque chose qui m’a tout de suite gênée dans l’ambiance de la chambre – mis à part son évidente ressemblance esthétique avec la mienne – c’est que, dans ce lieu, tout est rangé de façon mécanique, artificielle.

Angles droits, alignements, etc. Je songe soudainement à ces personnes qui font leur lit au carré, je pense aussi à ces jardins taillés de façon très calculée pour que rien ne dépasse. Mon cocon à moi, c’est un joyeux foutoir, et ça me plaît ainsi. C’est tellement plus « vivant ».

La nature, avant de passer par les mains de l’homme, n’a jamais été ainsi. Il y a de tout, et partout, et c’est cela qui est beau, c’est le côté « sauvage » et désorganisé des espaces naturels qui nous entourent. Moi, une haie taillée au cordeau ou même transformée en personnage, ça me parle beaucoup moins qu’un buisson fougueux, qui a décidé de reprendre ses droits et dont les branches partent dans tous les sens.

Comment dois-je interpréter cette manière de plonger dans mon univers ? Peut-être est-ce leur façon, bien à eux, d’établir des liens ? Mais ça manque tellement de naturel, ça fait « calculé », faux…

Ou alors, c’est une ruse, pour que je me sente moins en danger…

Je n'avais pas remarqué, durant mon précédent réveil, la chaise sur ma droite, dans le coin du mur, presque collée au lit. Peut-être n'y étaitelle pas…

Il y a des vêtements dessus. Je saute du lit et regarde de plus près, en caressant les étoffes qui glissent sous mes doigts.

Il y a un mot posé sur les vêtements : « Tu trouveras tout ce qu'il te faut dans la salle de bains. Je t'ai préparé des vêtements pour la “journée”, ils sont à ta taille. Dès que tu seras prête, que tu auras envie de sortir de cette chambre et de t'alimenter, toque deux fois à la porte, et je serai là. »

Et si je ne toque pas et que j’ouvre la porte ? pensé-je.

J'inspecte la pile de tissus. Il y a des sous-vêtements assez simples en coton, des chaussettes, un tee-shirt cintré de couleur claire, un pantalon de coupe droite, couleur taupe, et une veste en jean. Au pied de la chaise se trouve une paire de chaussures, des bottines marron foncé, assez rigides. Il y a aussi un élastique noir. Plutôt harmonieux comme ensemble, et les vêtements n’ont rien de spécial, je le sais, parce que ce sont les miens. Ils ont apporté ma garde-robe ici ?

Je me tourne vers l’armoire, et décide d’y jeter un œil. Il n’y a pas que des vêtements à moi, il y a aussi des tenues qui me sont étrangères de style légèrement différent.

J’avoue que je ne sais pas trop à quoi je m’attendais, mais sans doute à quelque chose de plus original, un peu comme les tenues des personnages en combinaison dans certains films et séries de sciencefiction… Cette idée me fait sourire. Je m’amuse de mes propres réflexions, il faut que j’arrête avec les clichés, c’est pathétique.

Je retourne prendre ma tenue du jour, file me laver et me changer, histoire de chasser un peu mes déboires de la veille sous l'eau chaude.

Je n'ai pas envie de rester campée dans cette chambre, même si j'ai encore la trouille et puis… j'ai faim.

Je dois faire un choix : soit me méfier et avoir peur de tout en permanence – et rester enfermée là jusqu’à la fin des temps avec pour seule compagnie des objets et quelques visites de mon extraterrestre attitré qui finira par se lasser de mon comportement et me laissera seule, figée et prostrée telle une statue décorative – soit ravaler mes a priori, me donner un peu de courage et avancer vers l'inconnu en prenant les risques qui s'imposent.

De toute manière, je ne vois pas ce qui me permet de penser que je suis plus en sécurité dans cette chambre…

Je décide que dorénavant l'option deux sera ma ligne de conduite.

Une fois lavée et prête, je respire un grand coup et m’approche de la porte.

Je toque ou je ne toque pas ? Tant pis, je ne toque pas.

J’ouvre d’un coup sec et sursaute.

–– Ah !

–– Bonjour, Emy, me dit-il sur un ton serein, un sourire aux lèvres.

–– Bonjour. Comment as-tu deviné que je ne…

–– Que tu n’allais pas respecter ce que je t’ai demandé ? Une intuition.

Son sourire s’élargit encore.

–– Je suis si prévisible ?

–– Moi, je dirais que tu es plutôt imprévisible, impulsive même… Mais passons…

La méfiance est encore perceptible à l’intonation de ma voix.

–– Bien dormi ?

–– Oui. Et toi ?

–– On peut dire ça, merci de t’en inquiéter.

Simple politesse, me dis-je. Mais devant son air triste, je me prends à éprouver de la culpabilité.

–– Pardon…

–– Ça ne fait rien. Je te l’ai demandé, car je t’ai entendu crier dans ton sommeil.

–– Ah…

Je dors souvent d’un sommeil agité. Depuis toute petite, je fais beaucoup de cauchemars. Mes cycles de repos se retrouvent donc entrecoupés de sursauts et de réveils paniqués, voire de hurlements… Je me rendors facilement, mais toujours avec l’appréhension du prochain cauchemar que je vais devoir endurer.

Il me regarde avec empathie, il a encore lu dans mes pensées, mais ne fait aucun commentaire.

–– Aujourd'hui, excursion. Pour que tu puisses rester sereine et détendue durant toute ta période active, je vais faire fonctionner mes « dons » sur toi en contact direct. En gros, il faut que je te touche. Une petite parcelle de peau suffira. Poignet, épaule, peu importe, mais en continu. Mon « pouvoir » est plus intense de cette manière et ça te permettra de rester maîtresse de toi-même sans être parasitée par des émotions perturbatrices.

–– Non.

J’ai répondu sans même prendre le temps d’y réfléchir.

–– Tu ne tiendras pas plus de quinze minutes, surtout pour une première excursion, si je reste à distance. Et après, tu risques de t'évanouir.

Il fait mine d'avancer, mais je l'arrête de la main.

–– Attends. Laisse-moi me faire à l'idée…

–– Ce ne sera pas la première fois que je te touche.

–– Je le sais bien, admets-je avec appréhension.

Il patiente et en profite pour me regarder attentivement, plus lentement que la fois précédente. Je commence à me demander s’il n’y a pas quelque chose qui cloche dans ma tenue ou si je n’ai pas un bouton sur le nez.

–– Non. Rien qui cloche. Tu es très…

–– Coincée ? Drôle ? questionné-je.

–– En fait, je voulais dire « belle » ou « jolie », mais je trouve ces adjectifs plutôt inappropriésinappropriés pour toi, pas à la hauteur de ce que je vois, confesse-t-il.

Il a dit cela en souriant, mais il détourne le visage, comme troublé par ce qu’il vient de dire. Les mots semblent lui avoir échappé. Dommage que je n’aie pas ses dons pour m’en assurer.

–– Merci, balbutié-je, confuse. Mon poignet droit dans ce cas. Et maintenant que je te réponds à voix haute à chaque fois que tu me parles, tu pourrais arrêter d’écouter mes pensées ?

–– Non. Même si je le voulais, je ne le pourrais pas.

–– D’accord, soupiré-je.

Je m'avance vers lui et le laisse établir le second contact physique entre lui et moi. Dès qu'il me touche et attrape mon poignet, il se passe de nouveau un événement étrange.

D’abord, j’ai de drôles de sensations. Je me sens envahie par une paix soudaine. Je me sens bien plus détendue et apaisée qu’à mon réveil. Puis, des frissons me parcourent le corps de la tête aux pieds.

J’ai le sentiment qu’un lien invisible, mais solide s’est formé entre nous et qu’une force d’attraction m’attire à lui inexorablement, exerçant son emprise, bien malgré moi.

Je ne suis même pas sûre de bien décrire ce phénomène. Rien à voir avec un coup de foudre ou une forte attirance, c’est bien au-delà de ça.

Il me regarde dans les yeux, à demi surpris. Apparemment, je ne suis pas la seule à être victime de la chose. Il a l’air un peu déstabilisé par ce qui vient de se produire. Il regarde sa main sur mon poignet et le soulève, essayant de comprendre ce qui a bien pu arriver, comme si on pouvait y trouver une explication sur mon épiderme.

J’ai envie de réagir, mais les mots n’arrivent pas à franchir mes lèvres. L’espace de quelques instants, je suis comme paralysée par ce contact. Je suis certaine qu'il ressent un peu ma gêne, car il ne bouge pas tout de suite. Ne sachant quoi faire, il replace mon bras le long de mon corps, sa main toujours posée sur mon poignet et retrouve un comportement plus neutre.

–– Tu devrais te sentir plus sereine maintenant.

Il ne fait aucune remarque sur ce qui vient de se produire. Il me regarde de nouveau avec attention. Ces coups d’œil répétés ont le don de me déstabiliser. Puis, enfin, il met fin à mon supplice.

–– Nous y allons. Prête ?

–– Prête.

Mais à peine avons-nous fait quelques pas dans le couloir que je m'arrête net, le forçant à faire de même.

–– Le plafond. Comme les fenêtres de la chambre, remarqué-je.

–– Oui. Il s'accorde avec ce qui te vient à l'esprit au moment où tu passes dessous. Moi, je pensais aux papillons et donc voilà… explique-t-il.

–– C’est magnifique. Mais comment ça marche s'il y a plusieurs personnes ? questionné-je.

Pour toute réponse, le plafond se met à changer. L'envol de papillons laisse place à un magnifique paysage d'aurore boréale, quelque chose que j'aimerais bien pouvoir contempler un jour, autrement que devant la télévision.

–– L'esprit qui projette l'image la plus intense et la plus nette prend le dessus sur les autres. Mais c'est curieux, c'est la première fois qu'une image d'esprit humain a le dessus sur une des nôtres, ce n'est pas habituel. Ça n’est jamais arrivé auparavant, c’est…

Il observe le plafond, pensif. Il a vraiment l’air préoccupé. « Étrange », un adjectif qui pourrait qualifier tout ce qui se passe ici depuis mon arrivée, ça en deviendrait presque comique à force…

–– Tu habites en bord de mer ?

–– Non, j’habite en plein centre, dans une grande ville qui porte le nom d’un animal, mais avec une lettre de différence, Lyon. Pas de mer. Il y a bien de l’eau qui traverse la ville, un fleuve et une rivière, mais ce n’est pas une plage… J’adore l’océan, c’est tout. J’aime me baigner et le bruit des vagues m’apaise.

–– L’eau, déclare-t-il, pensif.

–– Surtout le fond de l’océan. Les bancs de poissons, les coraux, les coquillages, etc., décris-je.

Il me regarde d’une manière très différente, comme s’il cherchait à analyser autre chose que mes paroles.

–– Jaloux ? plaisanté-je.

Visiblement, sous l'effet de ma « drogue par contact » personnelle, et débarrassée de toute autre émotion stressante, je suis d'humeur taquine.

Ses dons ont vraiment beaucoup d’effet sur moi. J'ai du mal à reconnaître mes propres réactions.

–– Non, surpris… et en même temps, curieux.

–– Moi aussi, je suis curieuse, en général. Ça fait partie de mon caractère, confié-je.

Et je parle trop.

–– Je m'en serais douté, dit-il, à demi-mot. On poursuit ?

–– Oui.

Le couloir est bleu turquoise et blanc, une frise incurvée dans le mur l’agrémente, placée en plein milieu, elle représente des vagues, des plumes et des feuilles sous forme de mosaïques. J’aurais pensé trouver des couloirs gris, noirs ou encore blancs, tout simples, sans fioritures, mais une fois de plus, rien ne ressemble aux idées que je me fais d’un vaisseau extra-terrestre.

Mes yeux vont et viennent des murs au plafond – qui maintenant affiche un ciel étoilé – puis au sol, scrutant le moindre élément, cherchant un détail révélateur, quelque chose qui me permette de mieux comprendre dans quoi j’ai mis les pieds.

–– Un ciel étoilé ?

–– Lorsqu’on n’a pas d’image en tête en particulier, c’est, disons…

l’image par défaut, m’explique-t-il.

On traverse le couloir sans croiser personne. Tout au bout, nous arrivons sur une rangée d'escaliers aux marches larges et espacées qui partent en arc de cercle sur la gauche, en montée.

Cette analyse permanente de ce qui m’entoure ne me sera sans doute d’aucun secours, mais c’est plus fort que moi. J’ai bien conscience que, dans cette histoire, je n’ai pas eu mon mot à dire dès le départ et que je dois m’adapter sans faire de vagues, ce qui n’est pas évident pour moi vu mon tempérament. Et en même temps, si on m’avait laissé le choix, y aurait-il eu une seule chance pour que j’accepte de venir sur leur vaisseau ?

Soyons réalistes, peu probable.

Arrivés en haut, nous débouchons sur un grand espace circulaire extrêmement lumineux. Au centre se trouve un énorme tube rempli d'eau, de plantes et de poissons plus colorés et exotiques les uns que les autres.

Je n’en ai jamais vu de tels, même si nous en avons déjà de très particuliers dans nos océans. C'est un spectacle incroyable. Les ondulations de l’eau projettent leurs reflets sur les murs de la pièce, donnant au lieu une tonalité mystérieuse et irréelle.

Je remarque l'aquarium cylindrique avant même de me rendre compte que nous ne sommes pas seuls dans ce lieu. Je vois des personnes de tout âge ou presque, il n’y a pas d’enfants.

Leurs tenues vestimentaires ne diffèrent en rien des nôtres, excepté quelques groupes de personnes habillées d'une même couleur des pieds à la tête. Encore quelque chose que je dois mettre de côté afin de pouvoir poser mes questions le moment venu.

Ils sont dispersés à des tables, sur des bancs, assis sous des alcôves dans les murs en forme de hublots, à discuter, lire, rire, se tenir les mains en s'observant sans parler.

Il y en a même qui semblent en « conversation » avec les poissons.

Ils ont l’air si paisibles, si posés. Ils me font penser à des enfants insouciants jouant à la marelle. L’âge de l’innocence. Celui où il te suffit de tendre une main pour te faire un copain. Enfin, c’était encore ainsi il y a peu.

Je les observe, curieuse, eux ne nous prêtent aucune attention, comme si nous étions invisibles ou qu’ils ne souhaitaient pas m'intimider par leur présence. J'ai à la fois le sentiment que c'est une forme de respect bien à eux – mais ça me donne surtout l'impression d'être insignifiante.

Cette sensation se dissipe un peu lorsque Athys me conduit vers un groupe de trois personnes assises sur des bancs ornés de coussins et de dossiers molletonnés, en train de discuter avec animation, de grands sourires étalés sur leurs visages.

–– Erya, Teirth, Roukz, je vous présente Emy, mon binôme de la connaissance.

Ils me regardent avec de grands sourires au coin des lèvres et me saluent chacun leur tour. Je leur retourne la politesse, mais en plus guindé, toujours un peu sur la défensive.

–– Emy. Erya, Teirth et Roukz font partie des personnes de notre peuple qui parlent ta langue, m’explique Athys. Nous ne sommes pas très nombreux à la parler, car le français est une langue riche et vraiment intéressante, mais ce n’est pas une langue très prisée par les nôtres, malgré le fait que nous ayons en notre possession une technologie nous permettant d’apprendre bien plus rapidement que les Terriens. Nous, nous estimons au contraire que cette complexité est fascinante. Nous aimons justement le fait qu'il y ait tant à explorer.

–– Et il a dit tout cela sans reprendre son souffle, un exploit, le taquine Teirth.

–– C’est vrai que tu parles trop, j’ai failli m’endormir, ajoute Erya, ce qui lui vaut un regard noir d’Athys.

Je ne peux m’empêcher de sourire à ces propos.

–– En gros, le français n’a pas la « cote », quoi… fais-je remarquer.

–– Tout juste, dit Teirth, celui du groupe que j’ai remarqué tout de suite en arrivant, à cause de sa taille immense et de sa carrure imposante.

–– Ouais, c’est sûr que chez nous, personne ne trouve ça très « fun » de l’apprendre, fit remarquer Erya.

–– Alors, quelles langues sont les plus appréciées ? demandé-je.

–– L’anglais, le japonais, l’hindi et le chinois, m’informe Roukz.

–– Le chinois… le japonais… comme si c’était plus simple à apprendre que le français…

–– Ce n’est pas spécialement plus simple, c’est vrai, confirme Athys. Mais ce sont des langues qui plaisent, malgré tout, davantage que le français. Question de goûts, je suppose.

Comme si j’en avais quelque chose à faire qu’ils préfèrent parler hindi ou autre…

–– De toute manière, je ne voue pas spécialement de culte à la langue française. Je trouve même les conjugaisons et certains mots complètement tirés par les cheveux et ridiculement complexes…

–– Un exemple qui te passe par la tête ? me demande Teirth.

Teirth, dont le physique me fait penser à un surfeur, à l'air d'être le plus vieux du trio. Apparemment, le vouvoiement n’est pas très commun ici…

–– Non, ça ne l’est pas, précise Teirth. Alors ?

–– Euh…

La conversation prend une intonation plus familière qui me fait sourire malgré moi.

Visiblement, il a entendu mes cogitations intérieures, car il me sourit largement, relevant davantage ses pommettes peu charnues.

–– Attends, laisse-moi y réfléchir…

Ils me regardent tous fixement, essayant sans doute de capter mes pensées avant que je formule les mots à voix haute, ce qui a le don de me perturber pendant mes réflexions.

–– Pardon ! disent-ils en chœur, ce qui me fait sourire de nouveau.

–– Ça y est ! J’en tiens un : « emberlificoter ». Synonyme : « embobiner ». Franchement, ils auraient pu faire moins tordu que ça… Il y a vraiment des synonymes qui ne sont pas indispensables…

–– C’est vrai que c’est plutôt « tarabiscoté » ! balance Erya, en prononçant ce dernier mot de façon appuyé.

C’est à ce moment-là que je remarque qu’Erya, a pratiquement les mêmes yeux qu’Athys, sauf qu’à la place du bleu, il y a du violet.

–– Encore un mot qui est tiré par les cheveux ! lancé-je.

Phrase qui a pour effet de faire sourire l’assistance.

Je les regarde et je ne peux pas m'empêcher de sourire. Ils ont l'air si heureux, détendus, bien dans leur peau. Je me demande quel âge ils ont.

–– J'ai trente-deux ans en âge humain, dit Teirth. Erya en a vingt-cinq et Roukz vingt-huit.

–– Ah…

–– Pardonne-moi cette intrusion, j’ai manqué de tact une fois de plus… me répond Teirth.

–– Ça ne fait rien, c’est inné chez vous, c’est un réflexe naturel.

–– Oui, c'est aussi naturel pour nous que de parler à voix haute. Mais nous n’avons pas tous cette faculté, ou parfois, à des degrés différents.

Je me tourne vers Athys qui ne m'a pas quittée du regard durant l'échange. Il finit par m'expliquer qu'ils avaient envie de me rencontrer.

–– Alors, Emy, es-tu bien installée ? Comment trouves-tu ta chambre ? me relance Teirth.

–– Elle est bien, réponds-je, sans conviction.

Teirth me lance un regard interrogateur devant mon manque de loquacité et l’intonation de ma voix.

Pourquoi est-elle si ressemblante à ma propre chambre ? questionné-je.

–– Pour que tu t'y sentes plus à l'aise, dit Teirth.

–– C'est raté, avoué-je.

Ma franchise paraît soudainement le désarçonner, mais il reprend vite contenance.

–– J'ai surtout l'impression qu'on essaie de me faire gober des moules en me faisant croire que ce sont des huîtres. Il y a de quoi s’étrangler, dis-je, en portant ma main gauche à ma gorge et en faisant une grimace loufoque.

Tout le monde se met à rire, même Athys, qui se contient, sourit largement.

–– C'est si grossier que ça ? poursuit Teirth.

–– Non. Mais la beauté est dans les détails.

–– J’ai déjà entendu ça quelque part, fait observer Teirth. Tu es comme Erya…

Je me tourne vers Erya et lui souris.