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En français moderne - non inclusif - pour une lecture plus facile et agréable. Le Fabliau (du picard, lui-même issu du latin "fabula", qui donna en français "fable", littéralement "petit récit") est le nom qu'on donne dans la littérature française du Moyen Âge à de petites histoires simples et amusantes, définies comme des contes à rire en vers. Leur vocation est de distraire ou faire rire les auditeurs et lecteurs, mais ils peuvent prétendre offrir une leçon morale (comme les apologues), parfois ambigüe. Ils comportant très souvent une satire sociale, qui concerne de façon récurrente les mêmes catégories sociales : le clergé, les villains (paysans), les femmes. Ils s'apparentent farces (contemporaines), puis aux facéties (un peu plus tardives). Parmi les auteurs recensés ici de façon certaine: Bernier, Courtebarbe, Jean de Boves, Gautier le Leu ou le Long, Jacques Bazir ; tous auteurs, trouvères ou ménestriers, du XII°-XIII° siècle.
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Seitenzahl: 237
Veröffentlichungsjahr: 2021
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AVIS
Trouvères, Ménestrels et Goliards
Du villain Asnier
Brifaut
Brunain, la vache du curé
Les deux Chevaux
Le Convoiteux et l’Envieux
Le Curé qui mangea des mûres
Le Dit du Buffet
Le Dit des Perdrix
Du Jongleur qui alla en enfer
Le villain de Farbus
De sire Hain et dame Anieuse
La Housse partie
Les Jambes de bois
Le Larron qui embrassa un rayon de lune
Le Tailleur du Roi et son apprenti
Le Prudhomme qui sauva son compère
La Sacoche perdue
Le Testament de l’âne
Les Trois Aveugles de Compiègne
Les Trois Bossus
La Vieille qui graissa la patte au chevalier
Le Villain Mire
Du Villain et de l’Oiselet
Du Villain qui conquit le paradis par Plaid
Le jugement sur les barils d’huile mis en dépôt
De l’enfant qui fondit au soleil
Les deux parasites
Le pauvre mercier
Du curé qui eut une mère malgré lui
Du marchand qui alla voir son frère
Du curé et des deux ribauds
Du prud’homme qui renvoya sa femme
De la dame qui fut corrigée
Bérenger
Du poète et du bossu
Du prud’homme qui donna des instructions à son fils
Des deux bons amis
De celui qui mit en dépôt sa fortune
Le grand chemin
Des trois larrons
ou
De Haimet et de Barat
La veuve
Du jeune homme aux douze femmes
La patenôtre de l'usurier
Marian
La vessie du Curé
Le sacristain
L'arracheur de dents
Les deux bourgeois et le villain
Estula
Je vous avais annoncé, il y a peu, la parution des Lais & Fables de Marie (dite) de France. En effet, ce maillon était nécessaire pour mieux cerner le sel de certains fabliaux, un brin caustiques, et qui constituent une parodie de ces Lais évoquant le monde de la chevalerie, des fées, et de l’amour courtois.
Dans De sire Hain et dame Anieuse, par exemple, nous constatons que nous sommes loin de cet amour courtois, où le chevalier servant soupirait pendant quelques années avant de pouvoir espérer mettre la belle dans son lit – n’est pas Henri IV ni le Roi Soleil qui veut1.
Comme certains fabliaux sont souvent volontiers grivois, voire un peu scatologiques – on ne s’embarrassait pas trop de fioritures, en ces temps-là, trop occupés à se battre afin de survivre pour avoir le temps de se masturber le neurone avec l’écriture inclusive, le « politiquement correct », ou autre wokisme ; dont je me demande finalement s’ils ne sont pas destinés à détourner notre regard des problèmes cruciaux de notre époque, à savoir le réchauffement climatique2 et le fascisme qui monte irrémédiablement, pour instaurer un Nouvel Ordre Mondial – je m’en suis promptement “débarrassé” dans un premier volume, intitulé Fabliaux Coquins.
Les fabliaux présents donc dans cet ouvrage sont à mettre entre toutes les mains, contrairement aux précédents. Ils sont, en majorité, extraits de l’opus Fabliaux ou Contes traduits par Legrand d’Aussy, édité à Paris en 1829 ; ainsi que d’un Recueil Général des Fabliaux d’Anatole de Montaiglon (Paris, 1847) et que j’ai mis en langage plus contemporain.
Il se trouve ici certains fabliaux résumés à leur plus simple expression, tel Les deux parasites, Du Villain et de l’Oiselet, ou encore Les deux bourgeois et le villain, mais que j’ai maintenus, en raison de leur proximité avec certaines anecdotes du principal personnage objet de mes études, j’ai nommé Nasr Eddin Hodja. Comme je l’ai déjà dit, les histoires de ce dernier, fruits d’une tradition orale sans barrière ni chronologique ni géographique, ont beaucoup à voir avec certains fabliaux ou histoires médiévales (telles celles de Till l’Espiègle ou le Roman de Renart, par exemple – elles-mêmes inspirées de contes orientaux, comme le Panchatantra). Qui a emprunté à qui ?
Reste le plaisir de ces bons tours, ou Farces, ancêtres des Facéties, plus à la mode à la Renaissance, et qu’on retrouvera chez des auteurs tels Bonaventure des Périers, le Pogge, ou encore le Curé Arlotto, parmi tant d’autres3.
Le plaisir s’accroît, dit-on, lorqu’on le partage. Je vous en souhaite donc une bonne part.
Christophe Noël
1 À vrai dire, ce mouvement était bien moins prude que celui que les Précieuses ont instauré en opposition aux débauches Ludoviquiennes, ainsi que du Régent (1715-1725) avec leur Carte du Tendre et tout le falballa…(J’ai lu, dans l’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, de Catherine Dufour, une anecdote d’un gars qui a patienté une bonne douzaine d’années avant d’obtenir l’objet de sa flamme – autant dire qu’à la nuit de noces, la donzelle a dû prendre tout chaud.) Ces dames se laissaient alors aller jusqu’à certaines privautés, en une sorte d’initiation des pages et jeunes chevaliers.
2 Qu’on me pardonne, mais j’ai parfois bien du mal à me convaincre que la planète se réchauffe quand, au 28 novembre, soit bien avant l’entrée officielle dans l’hiver, il neige en plaine depuis deux jours, après une vague de gelées nocturnes et de journées à température à peine positives.
3 Les trois auteurs cités ont fait l’objet d’une publication par mes soins chez l’éditeur BOD.
Les ménestrels ou ménestriers
Le ménestrel faisait partie des domestiques des cours seigneuriales (littéralement, leur nom, qui vient du bas-latin ministralis, serviteur, signifie justement petit domestique) et sa tâche était de distraire le seigneur et son entourage avec des chansons de geste (histoires qui parlaient de pays éloignés ou qui racontaient des événements, réels ou imaginaires) ou leur équivalent local.
Les cours seigneuriales devenant plus raffinées et plus exigeantes, les ménestrels y furent finalement remplacés par des troubadours et beaucoup se firent ménestrels errants, s’adressant au public des villes. Sous cette forme, l’art des ménestrels a continué à être exercé jusqu'au milieu de la Renaissance, bien qu’il n’ait cessé de décliner dès la fin du XVe siècle. À partir du XIVe siècle, il fait partie d'une corporation, la ménestrandise.
À Paris, la plupart d'entre eux fait partie d'une corporation ancienne, dite "corporation Saint-Julien des Ménétriers", créée en 1321 dont les statuts ont été confirmés le 24 avril 1407. La corporation possède son hôpital et sa chapelle Saint-Julien-des-Ménétriers. Comme dans toute corporation, on y distingue les apprentis et les maîtres, qui ont passé les épreuves de la maîtrise. À leur tête était le "roi des ménétriers" (certains furent assez célèbres, tels Guillaume Dumanoir ou Louis Constantin).
Il y avait aussi des joueurs d'instruments indépendants, qui travaillaient hors de la corporation (notamment, les organistes des églises, les maîtres de clavecin, de flûte, etc. qui apprenaient leur instrument aux bourgeois et aux nobles). Les instruments des ménétriers sont le plus souvent le violon, la flûte, le hautbois, la musette, la vielle, la trompette, la saqueboute. Beaucoup d'entre eux pouvaient jouer de plusieurs instruments (typiquement : hautbois et violon).
Après de multiples procès perdus qui lui avaient été intentés par Lulli, les violons du roi, les musiciens de l’opéra, les principaux compositeurs et les instrumentistes les plus en vue se produisant au concert spirituel, la corporation est supprimée en 1776
Les trouvères et troubadours
Le trouvère est un poète et compositeur de langue d'oïl au Moyen Âge (les trouveresses sont les femmes trouvères). Il est l'équivalent du troubadour poète et musicien de langue d'oc. Les troubadours sont apparus avant les trouvères, ces derniers copiant et modifiant par la suite le système les premiers.
Les trouvères composaient des chants qu'ils pouvaient interpréter ou faire jouer. Un musicien qui chante des poésies, s'accompagnant d'une vièle, est appelé un jongleur. Des ménestriers ou ménestrels sont formés dans des écoles spécialisées de ménestrandie. De culture d'oïl, dans le Nord de la France, pendant le Moyen Âge, cet essor correspond à l'œuvre des troubadours, de langue d'oc, dans le sud de la France.
Les trouvères utilisent la langue d'oïl au lieu du latin, qui commence à se perdre dans le domaine de la poésie, et contribuent par là à la création d'une poésie en langue française (passant par le roman). Les trouvères inventent leurs mélodies et les accompagnent de ritournelles instrumentales. Ils écrivent, sur le thème de l'amour courtois (qui décrit la façon de se tenir en présence d'une femme), des pièces chantées le plus souvent par des chevaliers liés par le serment de l'hommage à leur femme mais aussi des exploits chevaleresques.
Les trouvères utilisent plusieurs genres de poésie. Ce sont entre autres le rotrouenge, chanson à refrain, le serventois, chanson badine, le rondeau, la tenson ou le débat, le jeu-parti, discussion poétique ou amoureuse, la pastourelle, dialogue champêtre. C'est toujours d'amour courtois qu'il s'agit. Mais il y a également le lyrisme satirique de Rutebeuf.
Quelques trouvères célèbres : Adam de la Halle ; Audefroi le Bâtard ; Baudouin de Condé ; Bertrand de Bar-sur-Aube ; Chardon de Croisilles ; Jean de Condé, son fils ; Blondel de Nesle ; Jean Bodel ; Gace Brulé ; Charles d'Orléans ; Conon de Béthune ;Le Châtelain de Coucy ; Eustache Le Peintre (ou de Reims) ; Gauthier de Coincy ; Gillebert de Berneville ; Huon de Villeneuve ; Jacques de Cysoing ; Jehannot de Lescurel ; Othon de Grandson ; Pierre Mauclerc ; Robert de Blois ; Rutebeuf ; Thibaut IV de Champagne ; Watriquet de Couvin ; Richard Cœur de Lion.
Les Goliards
Les Goliards sont traditionnellement désignés comme étant des clercs itinérants (latin : clerici vagantes ou clerici vagi) des XIIe et XIIIe siècles qui écrivaient des chansons à boire et des poèmes satiriques (et parfois d’amour) en latin. Ils étaient principalement issus des écoles puis des universités de France, d’Italie, d’Angleterre et de l’Empire, et protestaient contre les contradictions grandissantes au sein de l’Église, telles que l’échec des Croisades et les abus financiers, ainsi que contre certains écarts de la royauté et de la noblesse. Ils s’exprimaient en latin à travers la chanson, la poésie et la représentation théâtrale. De nombreux poèmes de l’ensemble des Carmina Burana appartiennent à ce mouvement.
Il est difficile de connaître précisément qui étaient les individus nommés goliards, compte tenu du fait que la majorité des textes qui nous sont parvenus et qui sont considérés comme relatifs à la poésie des goliards sont anonymes ou affublés d'un pseudonyme (Primat, Archipoète,...) rendant inefficace toute tentative d'identification par les historiens. Le sujet, longtemps vu comme singulier et distrayant, n'a généralement, sauf quelques ouvrages, été traité qu'en marge d'autres sujets concernant les populations estudiantines à l'époque médiévale.
Les Goliards étaient vraisemblablement des étudiants majoritairement de droit. En effet, le passage de l’état de béjaune à celui de clerc se passait au sein de la Basoche4 (anciennement Bazoche). Or, qui n’avait pas subi ces épreuves de béjaunage, ancêtre du bizutage moderne, n’était ni reconnu, ni estimé au sein de l’Université.
Les basochiens, comme ils se nommaient, possédaient une structure très puissante, étendue au-delà de la France, comme en témoigne encore actuellement un Ordre de la Basoche dans la ville de Liège en Belgique. Ils sont généralement reconnus comme les principaux créateurs du théâtre ainsi que de nouvelles façons de pratiquer les spectacles. Loin d’être opposés à l’Église, car c’est en jouant des scènes à caractère religieux qu’ils débutèrent sur les planches au cœur même de ces bâtiments, ils se retrouvèrent rapidement sur les parvis où ils étoffèrent bientôt leur répertoire de pièces satiriques et impertinentes. Leurs attaques ciblèrent jusqu’aux plus grands ; le Roi de France lui-même ne fut pas épargné.
Les interdits commencèrent dès lors à tomber, et ils durent se scinder. Ils créèrent la troupe de théâtre « Les Enfants sans souci », qui n'était en somme qu’une antenne de la Bazoche. Il est probable que, avant que l’idée de la troupe ne leur vînt, ils enfantassent les Goliards, ces clercs itinérants dont la réputation devint rapidement synonyme de mauvaise vie, et qu’ils s'empressassent d’ajouter à leurs statuts que nul clerc de la Bazoche ne pouvait être ni Goliard, ni marié.
La tradition littéraire ecclésiastique fait dériver ce terme du combat philosophique qui opposa Pierre Abélard5, professeur en théologie renommé de l’Université de Paris, et saint Bernard de Clairvaux. Abélard était aimé par ses étudiants et ceux-ci soutinrent sa cause en s’emparant du nom à leur profit. Le mythique évêque Golias dont ils se prétendaient issus n’était donc autre que Pierre Abélard, dressé pour faire valoir leur position d’étudiants cultivés et de gros buveurs parodiant les autorités politiques et ecclésiastiques.
La poésie goliardique a eu une réelle influence dans la littérature. En effet, elle s'écrivait le plus souvent en vers latins suivant une prosodie plus naturelle basée sur les accents toniques, et contribua à libérer la poésie latine du carcan de la prosodie grecque. Ce mouvement littéraire permit l’émergence d’une nouvelle forme de versification sacrée en latin, comme le Dies iræ de Thomas de Celano ou le Pange Lingua de Thomas d'Aquin qui adoptent les formes latines poétiques que les Goliards avaient contribué à développer. Le XIIe siècle voit également se développer l'abandon de l'ancienne poésie métrique latine - fondée sur les mètres des mots- au profit de la poésie rythmique - fondée sur le rythme et le nombre de syllabes par vers- et rimée.
Le mot « goliard » perdit ses connotations cléricales en passant dans la littérature française et anglaise du XIVe siècle avec le sens de jongleur ou de ménestrel itinérant. C’est ainsi qu’il faut l’entendre dans Pierre le laboureur et chez Chaucer.
Principaux Goliards : Huon ou Hugues d’Orléans, dit Primat ; L'Archipoète de Cologne ; Gautier de Châtillon ; Hildebert de Lavardin ; Philippe le Chancelier ; Pierre de Blois ; Rutebeuf.
4 La basoche était une corporation d'étudiants, de juristes comprenant notaires, huissiers, juges, avocats, procureurs et gens de justice et résidant au Palais royal de l'île de la Cité (actuel Palais de justice), sous l'Ancien Régime. Le terme de « basoche » vient du mot latin basilica, lui-même issu du grec ancien βασιλική basilik; les membres de la guilde étaient désignés sous le nom de clercs de la basoche ou basochiens. À noter qu’un quartier de la ville de Pavillons-sous-Bois (93) s’appelle la Basoche.
5 Celui d’Abélard et Héloïse, oui.
Il y avait à Montpellier un paysan qui avait l’habitude de charger ses deux ânes de fumier pour le vendre comme fumure. Un jour qu’il avait chargé ses ânes, sans tarder il entra dans la ville, conduisant ses animaux à grand peine, les excitant de ses cris et les aiguillonnant d’une fourche.
Il fit tant qu’il entra dans la rue des Épiciers. Les apprentis y battaient les épices dans les mortiers, et quand il sentit leur odeur, notre ânier tomba raide évanoui tout comme s’il était mort : il n’aurait pu faire un pas de plus même pour cent marcs d’argent comptant.
Aussitôt ce fut la désolation et la crainte ! Des gens disaient : « Pitié, mon Dieu ! Voyez ce cadavre ici ! » Car ils redoutaient une épidémie. Les ânes pendant ce temps se tenaient là tranquilles avec leur chargement, car cet animal ne bouge pas si on ne l’y contraint.
Quand il y eut un bon attroupement, un petit futé qui avait tout vu, s’écria :
— Messieurs, si quelqu’un le souhaite, je veux bien guérir cet homme, mais contre des espèces sonnantes !
— Guérissez-le vite, et vous aurez vingt sous de ma bourse, s’écria un bourgeois.
— Bien volontiers, répondit notre homme.
Aussitôt il saisit la fourche avec laquelle le paysan excitait ses ânes, prit une fourchée de son fumier et la porta sous le nez de son propriétaire. Quand celui-ci huma la puanteur du fumier, il en perdit le parfum des herbes ; alors il ouvrit les yeux, se mit debout et se déclara guéri. Soulagé et heureux, il annonça que désormais il ne passerait plus jamais par là s’il trouvait un autre chemin.
Par ce conte, j’ai voulu vous montrer que celui qui ne s’obstine pas dans son orgueil agit en homme sensé et sage et que nul ne doit aller contre la nature.
L’envie me prend de vous raconter l’histoire d’un villain riche et ignorant, qui courait les marchés d’Arras à Abbeville : je commence, si vous voulez bien m’écouter.
Le villain s’appelait Brifaut. Il s’en allait donc un jour au marché. Il portait sur son dos dix aunes de fort bonne toile, qui lui frôlait les orteils par-devant et traînait au sol par-derrière. Un voleur le suivait, qui inventa une belle duperie.
Il enfile une aiguille, soulève la toile de terre et la tient serrée tout contre sa poitrine ; il la fixe sur le devant de sa chemise et se colle au villain dans la foule. Brifaut est pressé de toutes parts et notre larron tant le pousse et le tire qu’il le jette par terre. La toile lui échappe. Le voleur l’attrape et se perd au milieu des autres villains.
Quant Brifaut se voit les mains vides, il est submergé de colère et se met à crier de tous ses poumons :
— Mon Dieu ! Ma toile, je l’ai perdue ! Ma dame sainte Marie, à l’aide ! Qui a ma toile ? Qui l’a vue ?
La toile sur le dos, le voleur s’arrête et, prenant l’autre pour un sot, vient se planter devant lui et dit :
— De quoi te plains-tu, villain ?
— Seigneur, je suis dans mon droit, car je viens d’apporter ici une pièce de toile, que j’ai perdue.
— Si tu l’avais cousue à tes vêtements comme j’ai fait avec la mienne, tu ne l’aurais pas perdue en chemin.
Et il s’en va sur ce, sans en dire plus. De la toile il fait ce qu’il veut, car chose perdue n’a plus de maître.
Brifaut n’a plus qu’à rentrer chez lui. Sa femme l’interroge, s’informe des deniers.
— Ma mie, fait-il, va au grenier chercher du blé et vends-le, si tu veux avoir de l’argent, car en vérité je n’en rapporte goutte.
— Ah non, fait-elle, puisse une crise de goutte te terrasser sur l’heure !
— C’est belle chose à me souhaiter, ma mie, pour me faire encore plus grande honte !
— Mais, par la croix du Christ, qu’est devenue la pièce de toile ?
— Je l’ai perdue, fait-il, c’est vrai.
— Et tu en as menti ! Que la mort subite t’emporte ! Filou de Brifaut, tu me l’as brifaudée ! Tu en as le gosier et la panse encore bien chauds ; ah bâfrer à pareil prix ! Ah, je te déchirerais à belles dents !
— Ma mie, que la mort m’emporte et que Dieu me foudroie, si je ne te dis pas la vérité !
Aussitôt, la mort l’emporta et sa femme fut dans de plus mauvais draps encore, tant elle rageait et enrageait. Son mari décédé, la malheureuse lui survécut dans le chagrin le plus extrême. Ici se termine notre histoire.
C’est l’histoire d’un villain et de sa femme que je raconte.
Le jour de la fête de Notre-Dame, ils allèrent prier à l’église. Le prêtre, avant l’office, vint prononcer son prône et dit qu’il faisait bon de donner au nom de Dieu, si on était raisonnable ; que Dieu au double le rendait à qui donnait de bon cœur.
Le villain : – Écoute belle amie, la promesse que nous a faite notre prêtre : à qui donne au nom de Dieu de bon cœur, Dieu multiplie ce qu’il a donné ; nous ne pouvons mieux employer notre vache, si bon te semble, qu’en la donnant au nom de Dieu au prêtre. D’ailleurs, elle donne peu de lait.
La dame : – Sire, je veux bien qu’il l’ait de telle façon.
Aussitôt ils s’en viennent à leur maison sans s’entretenir plus longtemps. Le villain entre dans l’étable, prend sa vache par la longe, va l’offrir au doyen. Savant était le prêtre et avisé.
— Beau sire, pour l’amour de Dieu je vous donne Blérain. Il lui a mis la longe au poing, jure qu’il n’a plus de biens. Le prêtre Dom dit :
— Ami, tu as agi en homme sage. Retire-toi, tu as bien rempli ta mission. Puissent-ils tous être aussi sages, mes paroissiens, que vous l’êtes, j’aurais ainsi quantité de bêtes.
Le villain s’éloigne du prêtre. Le prêtre commanda sur-le-champ qu’on fasse, pour l’apprivoiser, lier Blérain avec Brunain, sa propre vache, fort grande. Le clerc mène Blérain en leur jardin ; il trouve la vache, ce me semble. Il les attache toutes deux ensemble, puis il s’en retourne et les laisse. La vache du prêtre se baisse, parce qu’elle voulait paître. Blérain ne veut l’endurer, mais tire la longe si fort qu’elle entraîne Brunain hors du jardin. Elle l’a tant menée à travers les maisons, les chènevières et les prés qu’à sa demeure elle est revenue avec la vache du prêtre qui l’embarrassait fort à traîner. Le villain regarde : il la voit, il en a grande joie dans son cœur.
— Ha ! belle amie, vraiment Dieu est un bon payeur en double, car Blérain revient avec une autre, une grande vache brune ; maintenant, nous en avons deux pour une : petite sera notre étable.
Par cet exemple, ce fabliau montre que fou est celui qui ne se soumet ; celui-là est riche qui donne à Dieu, non celui qui cache et enfouit. Nul ne peut faire fructifier son bien sans grande chance, c’est la moindre des conditions. Par grande chance le villain eut deux vaches et le prêtre aucune.
Tel croit avancer qui recule.
Près d’Amiens, au village de Longueau, était un villain qui avait acheté, selon ses minces facultés, un petit roussin pour faire sa moisson. Pendant tout le temps qu’elle dura, il le fit travailler beaucoup, le nourrit fort mal, et quand les travaux furent finis et qu’il n’en eut plus besoin, il résolut de s’en défaire. Un samedi donc, après l’avoir bien étrillé, bien lavé, bien bouchonné, il lui mit un licou de chanvre, et, sans selle ni bride, le conduisit ainsi au château d’Amiens. Assurément il n’était pas besoin de mors pour le tenir : tout ce que pouvait faire le pauvre animal, c’était de marcher ; si vous l’aviez vu, il vous eût fait pitié, tant il avait le poil terne et tant ses côtes saillaient.
À mi-chemin, se trouvait le prieuré de Saint-Acheul. Un des moines étant venu par hasard à la porte quand le villain passa, il lui demanda si son cheval était à vendre, et dit qu’ils en avaient un au couvent dont ils voulaient se défaire et qu’on pourrait troquer contre le sien. Le manant accepta la proposition. On le conduisit à l’écurie, où on lui montra une grande et vieille haquenée au dos ensellé, au cou de grue, haute du derrière, basse devant, et si maigre, qu’on ne pouvait la regarder sans rire.
Ce fut là aussi toute la réponse que fit le villain. Le moine prétendit qu’il avait tort de mépriser sa bête ; qu’elle était en mauvais état à la vérité parce qu’elle avait fatigué beaucoup, mais qu’il ne lui fallait qu’un peu de repos pour se refaire, et que tous les jours on en voyait vendre au marché pour cent sous qui ne la valaient pas de moitié.
— Oui, elle est bonne à écorcher, reprit le villageois, et c’est sa peau apparemment que vous voulez me vendre. Mais, Sire, voulez-vous voir une bête impayable ? regardez mon bidet. Voilà qui est bien troussé et qui a bonne mine : ça laboure, ça herse, ça sert de limonier, ça va sous l’homme comme une hirondelle, c’est bon à tout.
Enfin, le manant vanta si fort son cheval et déprisa tant celui du moine, que le religieux piqué, pour venger l’honneur du sien et en prouver la force, proposa de les attacher tous deux par la queue et de voir qui pourrait emporter l’autre.
— Nous les placerons au beau milieu de la cour, dit-il. Si le vôtre entraîne le mien hors du couvent, ils sont à vous tous deux, mais s’il est entraîné dans l’écurie, vous le perdrez.
On lia fortement les deux queues ensemble. Les deux maquignons s’armèrent aussitôt d’une houssine, et chacun commença de son côté à tirer sa haridelle par le licou pour la faire avancer.
L’une ne valait guère mieux que l’autre, tous leurs efforts n’abou-tirent qu’à serrer les nœuds sans gagner un pouce de terrain. Le moine frappait et tirait tellement la sienne qu’il était tout en sueur. Mais le villain plus habile, quand il vit que son roussin ne se trouvait pas le plus fort, s’avisa d’une ruse qui lui réussit, ce fut de le laisser reculer pour épuiser la vigueur de l’autre.
En effet, la haquenée ne l’eut pas entraîné dix pas, que hors d’haleine et battant des flancs elle s’arrêta tout court. Le manant alors ranima son cheval de la voix. « Allons, mon petit gris, du cœur, mon roi, hue ! hue ! hue ! » Le bidet, à l’instant, rassemble son peu de forces, il se cramponne contre le pavé, et du premier coup de reins enlève la jument qui, malgré tous les coups du moine, se laisse emporter sans résistance, comme une charogne qu’on traîne à la voirie.
Déjà le roussin avait la tête hors du couvent, et le moine se voyait au moment de perdre. Mais celui-ci tout à coup tirant son couteau coupe la queue du roussin. Les deux chevaux, libres ainsi, s’élancent chacun de leur côté et il ferme la porte : en vain le manant l’appelle et frappe à tout enfoncer, personne ne lui répond. Dans sa colère il se rendit à la cour de l’évêque pour se plaindre et demander justice, mais le procès traîna en longueur, il ne fut pas jugé et je vous laisse à décider comment il devait l’être.
Messieurs, je vous ai jusqu’ici assez conté de mensonges. Je vais enfin vous dire une aventure vraie, car le conteur qui ne sait que des fables ne mérite point de paraître à la cour des grands. S’il entend son métier, il doit entremêler habilement ses historiettes, et entre deux vertes avoir soin d’en faire passer une mûre. Telle est la mienne que je vous garantis vraie.
Il y a un peu plus de cent ans que vivaient deux compagnons, gens assez pervers. L’un était un convoiteux dont rien ne pouvait rassasier les désirs, et l’autre un envieux que désespérait le bien d’autrui. C’est un homme bien haïssable que l’envieux, puisqu’il déteste tout le monde ; mais l’autre est encore pire, je crois, car c’est la convoitise et la rage d’avoir qui fait prêter à usure, qui pousse à inventer des mesures fausses, et qui rend injuste et fripon.
Nos deux gens donc, un jour d’été qu’ils faisaient route ensemble, rencontrèrent dans une plaine saint Martin. Le saint, au premier coup d’œil, connut leurs inclinations vicieuses et la perversité de leur cœur. Néanmoins il marcha quelque temps de compagnie sans se faire connaître. Mais, arrivé à un endroit où le chemin se partageait en deux, il leur annonça qu’il allait les quitter ; puis, se nommant à eux, il ajouta pour les éprouver :
— Je veux que vous puissiez vous féliciter de m’avoir rencontré. Que l’un de vous me demande un don, je promets de le lui accorder à l’instant ; mais ce sera à condition que celui qui n’aura rien demandé obtiendra le double.
Le convoiteux, malgré toute l’envie qu’il avait de faire un souhait magnifique, se promit bien cependant de se taire, afin d’avoir encore deux fois davantage. Il excitait son camarade à parler.
— Allons, bel ami, demandez hardiment, puisque vous êtes sûr d’obtenir : il ne tient qu’à vous d’être riche pour la vie ; voyons si vous saurez souhaiter.
L’autre, qui serait mort de douleur si celui-ci eût eu quelque chose de plus que lui, n’avait garde vraiment de déférer à cette instance.
Tous deux restèrent ainsi longtemps sans vouloir se décider. Mais le premier, que dévorait la soif d’avoir, ayant menacé son compagnon de le battre s’il ne parlait pas :
— Eh bien ! oui, je vais demander, répondit l’envieux en colère, et loin d’y gagner, tu t’en repentiras.
Alors il demanda au bienheureux de perdre un œil, afin que son camarade perdît les deux. Sa prière fut exaucée à l’instant même, et tout le parti qu’ils tirèrent de la bonne volonté du saint, ce fut d’être l’un borgne et l’autre aveugle.
C’est une justice que le mal qui arrive aux méchants ; et si quelqu’un était tenté de plaindre ceux-ci, je prie saint Martin de leur en envoyer autant.
