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Sous de nombreuses formes – aigüe, violente, sourde, lacérante, tenace – la douleur détériore le corps et accable l'esprit. Elle abonde dans la vie du pauvre et ruine celle du riche. Elle fait pleurer l'enfant, mutile le corps du jeune, marque le visage de l'adulte, et courbe l'échine du veillard. Du berceau à la tombe, la douleur est notre implacable bourreau. Travail et plaisir, dépendance et liberté, vertu et vice, amour et haine, tout peut nous faire souffrir. La douleur fait partie de notre condition humaine. Nous pouvons dire que nous cessons d'être enfant lorsque nous découvrons que les baisers de notre mère ne guérissent pas tous nos maux… Ce livre se propose d'aider à affronter la douleur avec dignité et réalisme, en évoquant certains aspects pratiques de ses facettes psychologique, sociale, philosphique et théologique. Pour cela, après une prise de conscience de la complexité de la question, l'auteur expose une série de réflexions menant à la compréhension du pourquoi ultime de la souffrance et donne des clés pour l'affronter avec sens. De plus, pensant au lecteur non professionnel, il offre des recours sensibles pour faire face à sa propre douleur avec sérénité et à celle des autres avec solidarité et tact. Son objectif est d'aider à combattre et à supporter la douleur autant que possible. Avec encouragement et espérance.
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Seitenzahl: 1254
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Collection : Graines d’Espérance
Titre : Face à la douleur
Titre original de l’édition espagnole : Frente al dolor
Auteur : Roberto Badenas Traduction: Raquel Gemis
Conception et développement du projet: Équipe de Editorial Safeliz
Copyright by © Editorial Safeliz, S. L.
Pradillo, 6 · Pol. Ind. La Mina
E-28770 · Colmenar Viejo, Madrid (Espagne)
Tel.: [+34] 91 845 98 77
[email protected] · www.safeliz.com
ISBN : 978-84-7208-859-7
Toute reproduction totale ou partielle de cet ouvrage (texte, images ou conception), quelle que soit la langue, ou son traitement informatique ou encore sa transmission, quelle que soit la manière, ou par n’importe quel média, qu’il soit électronique, mécanique, au moyen de photocopie, par enregistrement ou toute autre méthode, est interdite sans la permission préalable et écrite des titulaires du “Copyright”.
Je dédie ces pages à ceux auxquels la douleur m’unit :D’abord à ceux que j’ai fait souffrir, et ceux qui m’ont fait souffrir ;à ceux qui ont partagé leurs peines avec moi, et ceux avec lesquels j’ai partagé les miennes…
Enfin, à tous les autres : j’écris aussi en leur nom.
Roberto Badenas
est docteur en philosophie de l’Université Andrews (Michigan, États-Unis d’Amérique), spécialiste en philologie biblique, et professeur de Nouveau Testament. De 1999 à 2010, il a dirigé les départements d’éducation et famille, et présidé le Comité de recherches bibliques de la Division Eurafricaine (Berne, Suisse). Auteur de nombreux articles et ouvrages de recherche, il a publié en français, aux éditions Vie et Santé, les livres Au-delà de la loi… la grâce, Le conteur de paraboles, et Rencontres avec le Christ, son ouvrage le plus connu à ce jour, paru aussi en espagnol, anglais, allemand, italien, portugais, roumain et catalan.
Sommaire
Introduction : Cette convive importune de nos vies 10
Partie i. Prise de conscience 15
Qu’entendons-nous par douleur ? 17Le besoin d’exprimer nos peines 29Attention aux signaux d’alarme 39Une réalité difficile à comprendre 55Partie II. Réflexion 71
L’énigme de la souffrance 73Les explications traditionnelles 89Le silence de Dieu 103Foi et guérison 119Partie iii. Soutien 141
Soulager la douleur 143Clés pour survivre 161Vieillir avec sérénité 177Accompagner le départ 189Face à la mort 205Deuil 225Épilogue : Plus de douleur 207Introduction :« Cetteconviveimportunedenosvies… »1
Peu d’expériences humaines sont aussi universelles que celle de la douleur. Il est quasiment impossible de traverser la vie sans souffrir d’une quelconque perte de santé, sans avoir aucun accident, sans qu’une amitié ou un amour nous quitte, et sans qu’aucun de nos êtres chers ne meure.
La souffrance est inhérente à la vie elle-même. D’Adam au dernier nouveau-né, et de Job ou de Jésus au soldat le plus méconnu de la guerre la plus oubliée, nous portons tous l’ombre de la douleur. Personne n’est à l’abri du malheur. Malgré nos efforts, nous sommes tous exposés à la souffrance, de nos premières dents de lait aux derniers cris d’agonie. Maladie, déclin, remords, angoisses existentielles, chagrins d’amour… Si quelqu’un prétend n’avoir jamais souffert, c’est qu’il a perdu la mémoire.
Sous d’innombrables formes – aiguë, violente, sourde, perçante, tenace – la douleur détériore le corps et accable l’esprit. Elle abonde dans la vie du pauvre et ruine celle du riche. Elle fait pleurer l’enfant, mutile le corps du jeune, marque le visage de l’adulte et courbe l’échine du vieillard. Du berceau à la tombe, la souffrance nous colle aux trousses comme un infatigable bourreau. Travail et plaisir, dépendance et liberté, vertu et vice, amour et haine, tout peut devenir source de souffrance. La douleur fait partie de notre condition humaine.2 Nous pourrions dire que nous cessons d’être enfants quand nous découvrons que les baisers de notre maman ne guérissent pas nos peines…
Il suffit d’ouvrir le journal à la page des faits divers, de parcourir les couloirs d’un hôpital ou de se promener dans un cimetière pour attester que c’est la réalité de la vie : la souffrance nous guette tous.3 Au cours d’une année, alors que je rédigeais ce livre, une vingtaine de personnes de mon entourage direct ont été assaillies par de graves souffrances, et dix d’entre elles sont décédées, dont mon père…
Face à cette implacable réalité, notre instinct vital se révèle et se rebelle de mille façons. Une petite douleur met déjà en alerte les mécanismes de défense dont notre organisme est équipé. Comme Ponce de León,4 nous cherchons la source du bonheur – ou de l’éternelle jeunesse – dans les plaisirs, les médicaments, les thérapies, les traitements et autres pratiques… mais elle nous échappe. Le risque – et la certitude - de souffrir et de mourir l’emporte sur nos rêves illusoires. Le réflexe sain de donner priorité à la vie nous permet de prendre un peu de distance de la dure réalité, mais à la fin, nous sommes bien obligés de l’assumer...
La question de la souffrance est tellement vaste et complexe qu’il serait prétentieux de vouloir aborder toutes ses dimensions en un travail comme celui-ci. Nous nous limiterons à prendre en compte certains aspects pratiques de ses facettes psychologiques, sociales, philosophiques et spirituelles. Après tant de millénaires de tyrannie, le règne de la souffrance est à peine exploré.
Dans ce livre, nous proposons, en toute modestie, d’aider les non-spécialistes à affronter leur propre douleur avec dignité et réalisme. Dans la première partie, de nature informative, nous ferons acte d’une prise de conscience de la complexité du sujet et de ses diverses implications. Dans la deuxième, nous exposerons un ensemble de réflexions théoriques et pratiques orientées vers la compréhension du pourquoi de la souffrance et la clarification de son sens. La troisième partie proposera, à l’usage du lecteur non professionnel, de simples réactions de survie et l’exploration des ressourcesutilesfaceàlasouffrance.Danslamesuredupossible,pourlaprévenir,pouréviterdelasubirsansréagiretpouraiderceuxquipourraientcontribueràlasoulager.
Je reconnais ne pas être expert en la matière. Je ne doute pas que, par leur expérience professionnelle ou personnelle, beaucoup de mes lecteurs s’y connaissent mieux que moi. Je me permets d’écrire en qualité de témoin, ou plutôt de “sujet patient”. Si ma nature optimiste tend à esquiver la douleur, ma formation philosophique, et surtout mon expérience pastorale, m’ont sensibilisé de façon irréversible à ce sombre fantôme de la vie. Ma grande question restant : Comment accompagner ? Comment fortifier les souffrants ? Comment déchirer pour eux le voile des ombres et leur apporter un peu de lumière ?
Écrire ce livre m’a coûté plus que la rédaction de tout autre auparavant. Il n’aurait sans doute jamais vu le jour sans la collaboration d’un groupe de personnes particulièrement chères à mon cœur. Mes remerciements vont d’abord à mes amis médecins, José Manuel Prat, Miguel Gracia Antequera, Marcelle Lafond et Caleb Mercier, qui ont eu la gentillesse de revoir ces pages d’un point de vue professionnel. Ils m’ont apporté des précieux conseils en fonction de leurs spécialités respectives. Ma gratitude va également à mon cher collègue Roberto Carbonell, aumônier d’hôpital, et confronté quotidiennement à la souffrance et la mort, pour l’enrichissant partage de ses expériences personnelles ; aux professeurs Geneviève Aurouze et Mario Ceballos, pour leurs apports bibliographiques ; à mes amis Ramon Junqueras, Santiago Gomez et Patrice Perritaz, pour le partage de leurs réflexions intelligentes et sensibles sur ce sujet difficile; à Marta Prats, pour sa révision littéraire du texte espagnol ; et tout particulièrement à Simone Charrière, pour sa généreuse et compétente assistance dans la révision de l’édition française.
J’écris cet ouvrage par solidarité avec ceux qui souffrent, mais au-delà du sentiment de devoir, je dirais même “par légitime défense”,5 motivé par ma propre révolte et mon impuissance face à leur douleur et à la mienne. Pour alléger leur fardeau et répondre à quelques-unes des questions que nous nous posons tous face à notre expérience commune : À quel point est-il possible de dominer la douleur ? Que pouvons-nous faire pour la comprendre ou apprendre à la contrôler ? Comment la dépasser afin de mettre ce bourreau de la mort au service de la vie ? Et surtout, comment « ajouter de la vie aux jours lorsqu’on ne peut plus ajouter de jours à la vie. »6
Enfin, je clos cette introduction avec Leon Gieco :
« Je ne demande à Dieu qu’une chose :
que la douleur ne me laisse pas indifférent,
que la mort décharnée ne me surprenne pas
vide et seul, sans avoir fait ma part. »
L’AUTEUR
PARTIEI
Prise
de conscience
« Car avec beaucoup de sagesse,onabeaucoupdechagrin,
etceluiquiaugmentesaconnaissance
augmentesadouleur. »
ECCLÉSIASTE1:18
1
Qu’entendons-nous
pardouleur ?
« Ilfautsouffrirpourcomprendrelasouffrance. »
ALBERTINEHALLÈ(extrait de“La valléedes blés d’or”)
I
lestminuit.Lespleursdenotrepremierenfant,unbébéprématuré de deux mois à peine que nous venons de ramenerdel’hôpital,nousréveillent.Lelangeestpropre.Ilrefuseson
biberon. Il n’a pas de fièvre. Sa mère le prend dans ses bras, luichanteuneberceuse,essaiedelecalmer,maisilcontinuedepleurer.Ilnepeutnousdirecequisepasse.Nous,sesparentsnovices,n’arrivons pas à interpréter sa peine. Une mauvaise digestion ? Uneotite ? Une simple peur ? Nous le déshabillons encore une fois etessayonsdedécouvrirlacausedesespleurs ;nousremarquonsalorsunegrosseurquis’avèreêtreunehernieinguinale.Lepédiatreluimêmeneputnousdiresil’hernieétaitlacauseoulaconséquencedespleurs.
Quelque temps plus tard, je me lève avec une douleur étrange àlamâchoiresupérieureàproximitéd’unedentdesagesseouunpeuplushaut.Ladouleur,impréciseaudébut,sefaitdeplusenplus
intense et profonde. Comme je ne peux obtenir un rendez-vouschezledentistedansesheuresquisuivent,etquejamaisaucunedemesdentsnem’afaitsouffriràcepoint,àlafindelajournée,jenesais plus si j’ai une forte douleur aux dents, à la tête, aux oreilles,oupartoutàlafois.
Des années plus tard, mon épouse, une femme très gaie et enthousiaste, qui passe ses journées à chanter, commence à se sentirmal,sanspouvoirprécisercequiluiarrive.
« Je ne sais pas ce que j’ai. Je me sens mal et je ne sais dire pourquoi.Laménopausepeut-être ?Jen’aienviederien.Jemesensfatiguée,sansforce.Toutm’ennuie.Jesuistriste.Toutmedonneenviedepleurer.Jeveuxseulementdormir,cachéedelavuedetousetdemoi-même. »
Mon épouse ne parvint pas un mettre un nom sur sa dépressionnaissante.
Ces trois exemples personnels et simples, entre mille autres quenouspourrionsciter,noussuffisentpourillustreràquelpointilestdifficilededécrireladouleur.
Qu’est-cequeladouleur ?
Bien que nous sentions tous son aiguillon, sous diverses formes,toutaulongdenotrevie,ilnousestdifficilededéfinirlasouffrance.L’épreuvedouloureuseestextrêmementdiverseetcomplexeàcommuniquer parce qu’elle nous affecte lors d’évènements différents,expérimentés par chacun d’entre nous de façon personnelle et intransmissible.Ladouleurest,enréalité,unmystère.
Le terme “douleur” a, en beaucoup de langues, un double sensqui inclut à la fois la souffrance, la sensation de malheur, de contrariété et de peine, et le sentiment de malaise. Si dans le plaisirnousjouissonsdessensationsducorps,dansladouleurnouséprouvonsunegêneindésirable.Faceaubonheur,nossensexultent ;faceàladouleur,noussommesprisparunsentimentd’impuissance.
Dansleplaisir,l’êtreentiers’ouvre,avidedenouvellesexpériences ;tandis que face à la douleur l’organisme se replie sur lui-même,commepourseprotégerd’unintrus.Alorsquelasantés’apparentecertainement au “silence des organes”, la douleur physique s’expérimenteaucontraire,comme“uncriducorps.”1Silasantéestunétat qui permet de vivre de façon autonome, gaie et solidaire, tantbiologiquementquepsychologiquementetsocialement,ladouleurperturbecetétatdanstoutescesdimensions.
Le fait que les contours de la souffrance humaine soient fuyantsa amené beaucoup de spécialistes à essayer de les préciser, sans résultats convaincants. Le philosophe Spinoza définissait la douleurau XVIIe siècle comme « une émotion fondamentale, contraire auplaisir. » Une définition contemporaine s’exprime dans les termessuivants :« Lasouffrance,ouladouleurausenslarge,estuneexpérience affective de désagrément et d’aversion, associée à un dommageouàunemenacededommage. »2
Actuellement, personne ne limite la définition de la douleur auxeffetsdelésions.Cettedéfinitionaétérevue,etaujourd’huionparledeladouleurcommed’« uneexpériencesensorielleetémotionnelledésagréable associée à un dommage tissulaire présent ou potentiel,ou décrite et termes d’un tel dommage. » 3Et cette définition nesatisfaitpasnonplustoutlemonde.
Douleur et souffrance
Certains distinguent douleur et souffrance comme deux réalitésdifférentes. Ils définissent la douleur comme étant organique, et lasouffrancecommedépassantladimensionphysique.Seloncette
L’OrganisationMondialedelaSanté(OMS)ensaConstitutionde1946définitlasantécomme
« un état de complet de bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement enune absence de maladie ou d’infirmité. » Préambule adopté par la Conférence internationalesur la Santé, New York, 19-22 juin 1946 ; signé le 22 juillet 1946 par les représentants de 61États,etentréenvigueurle7avril1948(Actesofficielsdel’OrganisationmondialedelaSanté,n°.2,p. 100).
Citédans :fr.wikipedia.org/wiki/Souffrance.
Définitiondel’AssociationInternationalepourl’EtudedelaDouleur(IASP).
thèse,ladouleurn’affecteraitdoncquelecorps,tandisquelasouffrance toucherait davantage l’esprit, notre psychisme et nos sentiments.Seloncesdéfinitions,ladouleurinondel’être,lasouffrancel’affronte.Lecaractèreconcretdeladouleurrendl’expériencecompréhensible et facilite l’action thérapeutique. La souffrance, en revanche,s’exprimedefaçonobscureetsonnoyauintimerestedanslesténèbres,mêmepourceluiquisouffre.Dupointdevueduphilosophe : « On s’accordera donc pour réserver le terme douleur àdes affects ressentis comme localisés, dans des organes particuliersdu corps ou dans le corps tout entier, et le terme souffrance à desaffects ouverts sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi, le rapportàautrui(...). »4
CicelySaunders,fondateurdumouvementHospice,5forgeal’expression “douleur totale”, qui inclut, en plus des atteintes physiques,lasouffrancemorale,mentale,socialeetspirituelle,parcequetouscesaspectssontliés.Lasouffranceestinhérenteàdescirconstances qui affectent les personnes dans leur être total, donc plusglobale que la douleur proprement dite. 6Mais l’usage populairedes termes douleur et souffrance les rend pratiquement interchangeables.Cesontdesconceptsqui,souvent,s’entrelacentetseconfondent. Ici, nous nous réfèrerons à ces deux termes de façongénéralementindistincte.
Les physiologistes classiques ont décrit la douleur comme un réflexedeprotectiondestinéàalerterlapersonneàfind’éviterd’autresdommagesplusinvalidants.Seloneux,ils’agirait,premièrement,
Paul Ricœur, « La souffrance n’est pas la douleur », Dans revue Autrement, n° 142 (février1994),p. 59.
Cicely Saunders initie en 1967 un mouvement révolutionnaire en faveur de l’attention auxmourants,dansl’HospiceSt.Christopher,établidansunquartierdeLondres.Aujourd’hui,lemouvementtraitelesmaladesenphaseterminaledansdescentainesd’hôpitauxdumondeentier,sebasantsurleprincipedel’attentioncomplète,répondantauxbesoinsphysiques,sociaux,émotionnels et spirituels du patient. Sa devise est : « Tu es important parce que tu es toi, tu esimportantjusqu’auderniermomentdetavie. »(VoirCicelySaunders,“TheCareofthePatient andHisFamily”,inDocumentationinMedicalEthicsn°5(LondonMedicalGroup,1975).
Cf.EmmanuelLevinas,“Uneéthiquedelasouffrance”dansrevueAutrement,n°142(1994),pp.73-74.
d’un signal d’alarme au moyen duquel l’organisme indique quequelque chose ne va pas bien, prévient d’une forme d’agression 7ou avertit qu’un danger approche. La sensation de brûlure nouséloignedufeuetévitequenoussubissionsdebrûluresplusgraves.Lespiqûresnouséloignentdesépinesetnouspréviennentdeblessuresplusconséquentes.Etc.
Bien que cette définition positive de la douleur soit valable dansbeaucoupdecas,ellen’estpasapplicableàtous.Siladouleurestunsigneavertisseurquinousconduitànousprotégerdeladestruction(dufeu,dufroid,etc.),ellepeutdevenirégalementunfacteurdestructeur.Ainsi,lecélèbrechirurgienfrançaisRenéLeriche8signalaitdéjà que pour les médecins qui vivent en contact avec les malades,ladouleurestplusqu’unecontingence,unsymptômepréjudiciable,angoissant et nocif. Elle rend souvent encore plus pénible et malheureuse une situation qui est déjà irréversible. Nous devons doncécarterl’idéeselonlaquellecettedouleurestbénéfique.Ladouleurestsouventporteused’uncadeauempoissonné.Elleavilitl’hommeet le rend encore plus malade qu’il ne l’était déjà. Le médecin a ledevoir inéluctable de la prévenir, s’il le peut. 9 Amies ou ennemies,douleuretsouffrancedoiventtoujoursêtreprisesausérieux.
La douleur, expérience personnelle
Bien que la douleur nous répugne tous, ses effets diffèrent selonla personne qui l’expérimente. Nous ne souffrons pas tous de lamême façon. Au lieu de parler des douleurs et des souffrances despersonnes,nousdevrionsmettrel’accentsurdespersonnesquisouffrent. Ma douleur ou celle de quelqu’un d’autre est toujours uneexpérienceindividuelle.Iln’yaprobablementpasd’expériencepluspersonnellequecelledelasouffrance.Elleaffectel’êtredanssato-
Cf.W.J.Roberts,“Ahypothesisonthephysiologicalbasisforpain”,Pain,nº24(1986),p.297-311.
RenéLeriche,Lachirurgiedeladouleur,Paris :Masson,1940,p.39-40.
“Laluttecontreladouleurestuneusure…Consentiràlasouffranceestunesortedesuicidelent.Iln’yaqu’unedouleurqu’ilsoitfaciledesupporter,c’estcelledesautres… »Ibid.
talité, corps et esprit. Qu’elle soit physique ou morale, la douleurnous rappelle la fragilité de notre existence et centralise notre attention sur notre propre mal-être. Son élimination devient notretâchelaplusurgente.
Ladouleuretlasouffrancesontsansaucundoutelesexpérienceshumaines qui nous isolent le plus des autres. Peu importe notremaîtrisedusujetoucombiennousnousidentifionsàceluiquisouffre, sa douleur sera toujours la sienne, unique et non transférable.En réalité, le partage de la douleur éprouvée est très limité. 10 Nossouffrances constituent un cercle fermé à l’extérieur. « Tu ne peuxsentir la douleur de l’autre, et personne ne peut expérimenter latienne[…].L’holocauste,lafaim,lespandémies…peuimporte.Lasouffrancearrivetoujoursparlotsindividuels. »11
Notre difficulté à analyser la douleur se complique d’autant plusque, en s’étendant à toutes les dimensions de l’être, elle affecte enplus ou moins grande mesure notre objectivité. Qu’elle surviennedefaçonsubitedansunaccidentouqu’elles’annoncedefaçonanticipéeparunemaladiechronique,nousnesommesjamaisdisposésàlarecevoir :ladouleurperturbenotreexistenceetpeutlaparalysercomplètement.Chaquefoisqu’ellefaitirruptiondansnotrevie,ellenous transforme en victimes de ce qui nous arrive. Peu importenotre degré de responsabilité quant à ses causes, nous la percevonstoujourscommeuneintrusequinousenvahit.
À quel point souffrons-nous ?
La douleur est, en plus, une sensation très difficile à mesurer. Lamesuredesonintensitéesttoujourstrèsaléatoireetdiffèreconsi-
Ladouleurestpersonnelle,plusprivéequelapensée(tupeuxpartagerunepensée,pastadouleur), c’est pourquoi jamais un seul parmi les milliers de millions d’habitants de ce monde nesouffritindividuellementdemaladieoudemortplusqu’ilneleput. »(ExtraitdeThomasStearnsELIOT,« L’enterrementdesmorts »dansLaterrevaineetautrespoèmes,Paris :Seuil,2006, p.94-97).
Clifford Goldstein, LifeWithoutLimits, Review&Herald,2007, p.106-107.
dérablementd’unpatientàl’autre,d’uncasàl’autre.Lestechniquesfiablespourmesurerladouleursonttrèsrécentesetnesontpasencoregénéraliséesetreconnuesdetous.
Iln’estpasfaciledecomparerunedouleuràuneautre.Surquelscritères pouvons-nous affirmer, par exemple, qu’une intense douleurpassagère, comme celle éprouvée lors d’un accouchement, de coliques néphrétiques, etc., est pire que la douleur beaucoup moinsaiguë, mais beaucoup plus lancinante de certains types de cancersoud’arthroses ?Ladouleurchronique,mêmerelativementmodérée,peuts’avérerinsupportableprécisémentparsadurée.Cettedouleuraffecte un grand pourcentage de patients durant des périodes trèsvariables, qui perturbent radicalement leur existence. 12 Elle empêche de trouver le sommeil, gène la mobilité, réduit la capacité detravail et affecte jusqu’aux gestes les plus quotidiens, comme ceuxdeseleverdulit,oumonteretdescendrelesescaliers.Mêmesepromener peut devenir un supplice. Souffrir de douleurs persistantessans connaître la cause ou sans trouver de soulagement perturbe lavieetpeutprovoquerdessituationscliniquesgraves,duesàl’anxiétéouàladépression.
Réactions face à la douleur
Ilyapresqueautantd’attitudesfaceàladouleurquedepersonnes qui souffrent. Il est difficile d’établir des généralités en ce quiconcerne la dimension subjective de la douleur. Il existe, en effet,uneétenduedeformesetdedegrésdesouffranceaussivastequelavariation du seuil de sensibilité. Certaines douleurs peuvent êtrebiensupportéesparcertainsengrandesouffrance,etredoutéesparceux qui sont plus légèrement atteints. Ainsi l’évaluation du degréde la souffrance est très relative et peut varier selon les peuples, lesindividusetlescas.Danscertainesguerres,lessoldatsopéréssans
D’aprèsl’InternationalAssociationfortheStudyofPain(IASP),ladouleurchroniqueestunedouleurpersistanteourécurrente,pasoupeusoulagéeparuntraitement,entraînantunedétérioration significative et progressive des capacités fonctionnelles et relationnelles du patientdanssesactivitésjournalières,audomicilecommeàl’écoleouautravail.
anesthésienesemblaientpasressentirplusdedouleurquecelleproduiteparleurspropresblessures.Danscertainesethnies,laplupartdesfemmesaccouchent,puiscontinuentàtravaillercommesiriendeparticulierneleurétaitarrivé.
La souffrance ne varie pas forcément avec le statut personnel desesvictimes.Commequelqu’unl’aobservéavechumour,« lacouronneroyalen’enlèvepaslemaldetête. »13Ilenrésultequebeaucoupdequestionsthéoriquementintéressantessont,d’unpointdevue pratique, totalement insignifiantes : Qui souffre le plus, leshommesoulesfemmes ?Lesadultesoulesenfants ?Lesjeunesoules vieux ? Les mieux informés ou les plus ignorants ? Les croyantsoulesnon-croyants ?Lasouffrancenousaffectedefaçonsipersonnelle que nous avons tendance à penser que l’adversité qui s’abatsur nous est unique, que personne ne souffre ainsi, et que notredouleurn’estcomparableàaucuneautre.Etc’estlecas,d’unecertainefaçon.
Nossociétésdéveloppéesontcombattuladouleurphysiqueetobtenudesrésultatstrèsappréciables.Maislamédecineetlapharmacopée l’ont surtout traitée comme un simple problème technique.C’estpourcelaqu’onleurreproche,avecraison,lerisquederéduirela douleur à une simple « panne » de la machine corporelle. 14 Lasouffrance est un problème plus profond, qui affecte la singularitédel’êtrehumain.Defait,aucuneloiphysiologiquenepeutrendrecompte de cette expérience. 15Bénéficiaires privilégiés de ce quiporte le nom d’“état de bien-être”, nous recourons systématiquement à l’assistance médicale dans notre lutte contre la douleur,commes’ils’agissaitd’undroitfondamental.Lesmédecinsprescriventdesmédicamentsquicalmentnosdouleursphysiques.Lesthérapiespsychologiquesapaisentnosperturbationsémotionnelles.Et
PhraseattribuéeàHerbertGeorgeWells(plusconnuscommeH.G.Wells,1866-1946),auteur deLaguerredesmondes.
DavidLeBreton,L’adieuaucorps,ÉditionsMétailié,Paris,1999.
OphirLevy,Penserl’humainàl’aunedeladouleur,ÉdL’Harmattan,Paris,2009 ;DavidLeBreton,Expériencedeladouleur.Entredestructionetrenaissance,ÉditionsMétailié,Paris,2010.
si cela ne suffit pas, les drogues nous procurent une évasion, bienquemomentanée,denotreréalitédouloureuse.
Aujourd’hui, en Occident, les chiffres statistiques de la consommationd’analgésiquesetdetranquillisantsnecessentd’augmenter.D’autres sociétés et nos ancêtres ont assumé la douleur de façonsquinousparaissentexcessivementrésignéesetcruelles,lesassociantàdespratiquesreligieusesouspirituellesquinoussemblentdeplusenplusdifficilesàaccepter.Ilsnel’ontpasperçuecommeunsimpleproblème sanitaire ou médical, mais comme une question existentielle. Dans notre monde postchrétien, les cures ont supplanté lesprêtres.Lesmédicamentsetlesthérapiessesontsubstituésauxjeûnesetauxprières,etsontdevenuslessuccédanésmodernesdepratiques qui, en d’autre temps, relevaient de la force de caractère etdudomainedelafoi.16
Est-il vrai que personne ne veut souffrir ?
Bienque,enthéorie,nouscherchionstouslebien-êtreetquechacun se défende à sa manière contre la douleur, en réalité la souffrance se cultive aussi. Il est surprenant de constater avec quelleobstinationnousnousmaintenonsdansdessituationsquinousfontsouffrir,etquelleénergienoussommescapablesd’investirànourrirprécisémentlescausesdenosproblèmes.
Voyonsunexempledepetiteimportance.Ladentdelaitd’unenfant bouge. Elle va bientôt tomber, et lui fait à peine mal s’il ne latouche pas. Pourtant, il sent la nécessité de toucher sa dent sansarrêt(quecesoitaveclalangueouaveclesdoigts),commes’ilvoulait s’assurer de sa présence ! 17 À un niveau beaucoup plus sérieux,denombreusesvictimesdemaladiesquisontlaconséquencedirectedemauvaiseshabitudes(alimentation,tabac,alcool,manqued’e-
VoirOlivierRoy,Lasainteignorante :letempsdelareligionsansculture.Paris,Seuil,2008.
Est-ce la première perte d’un petit bout de soi qui, peut-être, inquiète l’enfant ? Ou alors, iltestesilasouffrancen’augmentepas ?Amoinsqu’ilsouhaiteêtrelibéréauplusvitedeladentpourrecevoirunerécompensedesafamille !(Cf.SylvieGallandyJacquesSalome,Lesmémoiresdel’oubli,Genève,Jouvence,1989).
xercice,etc.)aimeraientneplussouffrirmaissanschangerleurstyledevie.Aulieud’attaquerlacausedeleursmauxenchangeantleurshabitudes,ilspréfèrentrecouriràlachirurgieouàdesremèdesmiraclesquileslibèrentdeleurseffetsindésirables.
Certainespersonnessouffrantesadoptent,plusoumoinsinconsciemment, des comportements proches du masochisme, car elles ytrouventdesbénéficessecondaires.Parexemple,leursmauxdetête, dont ils parlent constamment, leur permettent d’exister face auxautres, on s’occupe d’eux, etc. D’autres s’enlisent dans des états dedépendancesfaceàdesproblèmespassésnonrésolus,reportantsurautruileurincapacitéàlesrésoudre.Unecertainegravitédelamaladie empêche cependant toute critique de la personne, quel quesoitsoncomportement.Cettesituationpeutconduirecertainsmaladeschroniquesàs’accommoderd’uneespècede“dépendance”quilesrendmoinsresponsablesdecequ’ilsseraients’ilsétaientplusautonomes.Ilsobtiennentainsi,eninspirantlapitié,l’aidequ’ilsdésirent sans avoir à la demander. 18Dans certains cas, leur propresouffranceleurprocurelemoyenparfaitpourpunirquelqu’un
–conjoint,enfantsouparents–lesculpabilisantdefaçonsournoiseàcausedeleursproblèmes.
D’autre part, comme l’a démontré le docteur Sylvie Galland, ungrandpourcentagedepatientsreproduisentdesmodèlesderelationsnuisibles vécues dans leur enfance, lesquelles seraient souvent évitables.Ainsi,lafilled’unalcoolique,parsolidaritéavecsamère,seradisposéeàassumerunesouffrancesimilaireàcelleenduréeparelleà cause des problèmes du père, se prédisposant inconsciemment àsupporterlesaléasd’unmari…depréférencealcoolique !Peut-êtrequenotresociétécompétitiveenestenpartieresponsable.Leshonneursetlagratificationsontuniquementdestinésàceuxquitriomphent. Mais l’affection, la compassion et la faveur publiquevont naturellement à ceux qui souffrent. Comme il est beaucoupplusfaciledanslavied’échouerquedetriompher,etd’êtremal-
Et nousnedisonsrien du« maladetyrannique », quinedemanderien, maisnecessedes’envanter !
heureuxqu’heureux,latendanceestdeserabattresurcequiestaccessible !19Certainespersonnes,tombéesdansledécouragementetlefatalisme,sesententexisteràtraversleurmalchanceouleurmaladie.
Il y a même des souffrances qui ont, pour certaines personnes,unedimensioncaptivante,presquehéroïque,dontellesnerencontrerontjamaisl’intensitédanslaroutinedeleursviesmédiocres.Unami médecin urgentiste me parlait d’un SDF auquel il arrivait des“accidents” à une fréquence régulière, au point que l’équipe médicaleestarrivéeàlaconclusionqu’illesprovoquaitparnostalgiedesexcellents traitements qu’il recevait à l’hôpital, chaque fois qu’il yétait admis pendant ses périodes de récupération. Évidemment, ils’agit d’un cas extrême, mais même dans des cas moins graves, ladépendance à la souffrance n’est pas exceptionnelle. Certains patientss’enfermentdansleursproblèmescommedansuneprisonsecourable. Cette catégorie de malades essaie ainsi de résoudre leursituation dans la vie. Guérir signifierait une remise en question deleursituationpersonnelleoufamiliale,qu’ilsn’osentpasaffronter.Leurguérison–oucelled’unenfanthandicapé,etc.–lesobligeraità chercher un travail, ou permettrait au conjoint d’entreprendreenfin un divorce qu’il n’ose pas demander dans les circonstancesprésentes.Riennepeutveniràboutd’unemaladieaveclaquelleonsesentbien…
Dans ces cas frôlant la pathologie et pour engager un processusde guérison, le patient doit être suffisamment lucide pour oser renoncer à certains “bénéfices” présents, et reconnaître qu’il est entrain de prolonger une situation qu’il pourrait surmonter. Il doitparveniràsedemandersérieusementcequisepasseraitsilesproblèmesdontilsouffredisparaissaientsoudainement :commentaffronterait-il la situation ? Comment son entourage le plus procheréagirait-il ?Etc.Maispourarriveràcetteluciditéidéaleetcette
SylvieGalland,« L’attachementàlasouffrance »,Optima,n°217,février1992,p.27-28.
prisedeconsciencelibératrice,ilfautunpeuplusquedelamaturitéet de l’intelligence. La nature humaine est très complexe. Assumerles responsabilités de l’autonomie personnelle n’est jamais facile etencoremoinspourlemalade.Engénéral,lespatientsquistagnentdanscetypedeproblèmesontbesoindebeaucoupdecompréhension et une aide professionnelle pour découvrir les vrais bénéficesd’uneguérison.
2
Lebesoind’exprimer
nospeines
« Laissezparlerladouleur. »
SHAKESPEARE1
Jressens…
– enetrouvepaslesmotspourexprimerlapeinequejeSouvent,c’estainsiquecommencentlesmessagesdecon-
doléances que nous recevons ou envoyons. Face à la douleur de lamort d’un bébé, d’un décès par accident, ou de tant d’autres malheurs, même prévisibles, il semble que nous ne trouvions pas lesmots.Iln’estpasfaciled’exprimercequel’onressentlorsqu’onapprend qu’un ami est atteint d’un cancer. Ou quand un accidentstupide laisse un jeune voisin mutilé, ou encore, lorsqu’une connaissance a été victime d’un attentat… Une nécessité impérieusenous pousse à manifester notre peine si difficile à formuler, alorsqu’ellesemêleànosémotionsetànossentimentsderageetd’impuissance.
« Donnezlaparoleàladouleur :lechagrinquineparlepasmurmureaucœurgonflél’injonctiondesebriser. »(Shakespeare, Macbeth.)
S’iln’estpasfaciledel’assumer,ilestencoreplusdifficiledetaireladouleur.Ondiraitquenousavonsunenécessitéabsoluedel’exprimer,bienquenousn’arrivionspasàlefaire.Dèssanaissance,lebébé manifeste par des cris et des pleurs la peur de la rupture ousoninconfort.Celuiquisouffre,peuimportesonâgeousasituationculturelle,tendàledire,àseplaindreouàpleurersadouleur.
Racontersespeinesoulesécrirepoursesentirécouté,parlerdesamaladieoud’uneopérationsubie,faitpartied’unevéritablethérapie.Quin’ajamaisremarquélesexpressionsdesatisfactionoudesoulagementquereflètentcertainesdamesâgéesenracontantauxautresleurs opérationschirurgicales,leursaccouchementsouleursmaladies ?
Pourtant,beaucoupd’entrenoussommesbloquésdansl’incapacitéàévacuerladouleur.Onnenousapasexpliquéàtempsquelessimpleslarmessontunsoulagementinégalable.Noussommesdoncnombreuxàtraverserlaviesansoserneserait-cequerévélernospeinesàceuxquipeuventlesentendre.Acausedenotrecaractère,denotreéducation,nouspensonsqu’exposerauxautresnosproblèmesestunefaiblesse.Ou,àcausedelanaturedenossouffrances,nousavonshontedelesrévéler.Nousignoronsquepartagercequenousressentonsavecquelqu’undeconfianceaidesouventàyvoirplusclairetànousdéchargerdel’angoisse.D’autantpluss’ils’agitdes’ouvriràunprofessionnel,capabled’apporterdessolutionsànotresituation.
Lesimplefaitd’êtreécoutésetdenousretrouverdanslesrécitsdesouffrancesd’autres,commecelasepassedanslesgroupesdesoutien,nousaideànoussentirmoinsisolésetàmieuxcomprendrenotresituation.Lorsqu’onprendconsciencequed’autresviventunétatsimilaireaunôtre,etluttentautantouplusquenous,ilnousapparaîtplusfacilederelativisernotrepropredouleuretdelasurmonter.Enréalité,
« lespersonnesquineparviennentpasàexprimerleurpeinecourentlerisqued’êtredétruitesparelle[…].Sanspossibilitédecommuniqueraveclesautres,iln’yapasdechangementpossible.Restermuet,sefermeràtouterelation,c’estlamort. »2
DorotheeSölle,Suffering,Philadelphie :FortressPress,1975,p.76.
Oserpleurer
Quand les émotions nous étreignent, parfois nous ne pouvonsréprimer les larmes. Bien que la tradition nous rappelle souventque“lesgarçonsnepleurentpas”touslesêtreshumains,mêmeleshommes, sentent à un moment donné l’impérieuse nécessité depleurer.
Danscertainessociétés,leshommesquineparviennentàréprimerleurslarmessontencoretraitésdefaiblesoude“fillettes”.Maislesmentalitéschangentetaujourd’huionvoitdeplusenplusd’hommes qui osent pleurer en public, chose impensable il y a quelquesannées à peine. En voici quelques exemples, vaillants et virils : despompiersvolontairesenHaïtisortantunenfantd’entrelesdécombres du tremblement de terre (2010) ; le footballeur Iker Casillaslorsqu’il gagna le Mondial en Afrique du Sud la même année ; oulejoueurdetennisRogerFedererlorsqu’ilperditl’Opend’Autralieen2009.Dedouleur,depeineoudejoie,nouséprouvonstousparfois le besoin de pleurer. Certains se retiennent, d’autres n’y parviennent pas. Pleurer est naturel, et fait partie du langage corporelpourexprimernosémotionsextrêmes.Notreréactionfaceàlanécessitédepleurerestculturelle,etdépendengrandepartiedenotreéducation.
Le langage de la douleur
Le langage de la douleur est complexe et ambigu. Même quandtoutnouspousseànousplaindre,leparadoxeestque,àl’heured’expliquer la souffrance, peu d’entre nous savent le faire, même ceuxquisouffrentleplus.Laréactionfaceàladouleurestengrandepartieapprise.Elledépenddenotrecontextepersonneletdenotreculture.AinsilegrandRafaelNadal,aprèsunepartiedetennisépiquecontre le non moins connu Novak Djokovic, déclarait avoir « savourésasouffrance. »3
EnJ.J.Mateo,« Tesdoigtssaignentmaistusavourestadouleur »,dansElPaís,30.1.12,p.43.
Pendant des millénaires, le langage de la douleur a été empreintdeconnotationsreligieusesetphilosophiques.Maisàpartirdel’essor de la médecine scientifique, notre société occidentale en parleentermesplustechniques.Faceàlamaladie,ladouleuretlamort,unnombrecroissantdenoscontemporains,n’ayantplusrecoursàlaspiritualité,sedirigentexclusivementverslascienceetlesservicessociaux, auxquels ils accordent la foi qui leur reste. À l’aide spirituelleéventuelleapportéeparlaméditationoulaprière,ilspréfèrentlessolutionstechniquesimmédiates.Desortequelagestiondecesréalités si personnelles est passée du domaine existentiel à celui del’assistanat,commesiellesincombaientpremièrementàlasécuritésociale.
End’autresépoquesoulatitudes,toutlemondecôtoyaitdespersonnes âgées, malades ou moribondes. Dans notre entourage, l’attention à celui qui souffre s’est à ce point socialisée et médicaliséequelaplupartdenosconcitoyensn’ontquasimentplusdecontactaveclafindelavie,àmoinsquecelle-cinelesaffectedirectement.Les hôpitaux et les funérariums maintiennent les malades et lesmortséloignésdespersonnessainesetvivantes.Unedesconséquences immédiates est qu’aujourd’hui peu de nos contemporains sontpréparésàunerencontrepersonnelleaveclasouffrance,etdemoinsenmoinsdepersonnespossèdentlelangageadéquatpourexprimerleurdouleuroupourcommuniqueravecceuxquisouffrent.Nousne savons que dire en situation douloureuse, pour la simple raisonque personne ne nous y a confrontés, et que la tradition familialenenousapaséduquésàagirdanscescas.
La terminologie médicale elle-même ne parvient pas à exprimercomme il le faudrait les différents types ou niveaux de la douleur.Nousnesavonscommentdécrirenotrepropresouffrance,etquandnousessayons,nousdécouvronsquesouventnousnepouvonsallerau-delà d’une conversation superficielle, car nous ignorons le langage approprié. Presque personne ne parle de ces choses dans unesociété qui maintient l’illusion qu’elle a le droit à ce que tout dérangementluisoitévité.Ceciaugmentelesentimentdeceuxqui
souffrent d’être incompris, y compris par ceux auxquels ils se confient. Lors d’une visite chez le médecin, le malade est confronté àune terminologie scientifique qui laisse le patient insatisfait parcequ’il ne la comprend pas. Mais elle protège le professionnel desquestionsgênantesdumaladeetdesafamille,aucasoùilsaborderaientdesdomainestropintimes,existentielsouspirituels.
On arrive à une situation paradoxale : Alors que la confiance enla science augmente, la peur face aux effets de la maladie et aupouvoir des professionnels du monde médical grandit aussi. Detelle façon que, non seulement nos maux nous enferment dans unsentiment d’impuissance, mais qu’ils nous laissent aussi souventsans mots ! Et ce silence ajoute à notre affliction le poids de la solitude.
Le droit d’être heureux
Lasituationsecompliqueennotresociétéparcequecelle-cinousapersuadésdenotredroitaubonheur.Bienquepersonnenenousgarantisse ce droit, beaucoup de médias nous bombardent de publicitésselonlesquellescelui-ciestàlaportéedemain,immédiatement,etenunminimumd’efforts.Maisavoirledroitdechercherlebonheurestunechose,prétendrel’atteindre,parlesimpleachatd’une voiture, d’une maison ou en contractant une police d’assurance,enestuneautre.Laréaliténesecalquepastoujourssurnosdésirs.Etfairedépendrenotrebonheurdeschosesquenouspossédons ou des personnes qui nous entourent est une triste chimère.Les unes et les autres peuvent influer sur nos états d’âme, mais lebonheurasesracinesdansnotreêtreintérieur.
Ceciexpliqueque,toutenprévenantbeaucoupd’afflictions,nouscontinuionsànoussentirmalheureux.Carnepassouffrirnesignifiepas être heureux. Nos inévitables désaccords avec la réalité empoisonnentnotreexistence,dévastantlespetitesparcellesdebonheur
–passagèresetéphémères–quisontpourtantànotreportée.Très
souvent les faits ne sont pas responsables de notre mal-être, maisplutôtl’interprétationetl’attitudequenousadoptonsfaceàeux.4
Pouréviterbeaucoupdemalheursnousdevrionsapprendreàaccepterleschosescommeellesarrivent,etlesautrescommeilssont.5Accepter ne signifie pas se résigner devant la réalité, mais la reconnaître telle qu’elle se présente, et réagir de manière intelligente etpositive. Vivre n’est pas une tâche facile. Alors, au lieu de craindrequenotrebonheurcesse,ilvautmieuxcraindrequ’ilnecommencejamais.Quelqu’unadit,avecunepointed’humour,que“regarderlemondeduboncôtédelavienegâchepaslavue”.Pourcela,faceà la douleur du monde, la meilleure option est de rester positif, detenterd’aideretdesourire,même–sipossible–lorsquenoussommesblessés.Parcequechaqueminuteperduedansdespenséesnégativesestuneminutedevienonrécupérable.
Une souffrance créatrice ?
Cela ne signifie pas que le malheur soit bon en soi. Cela signifiequenouspouvonsyfairefacedemanièrepluspositiveetplusintelligente.StefanZweigfutsansdoutetropcatégoriqueenaffirmantque nous devons tout à la douleur : « Toute science provient de ladouleur.Lasouffrancecherchesanscesselescausesdechaquechose,tandis que le bien-être induit la passivité... » 6 Sans en arriver à detellesconclusions,ilfautreconnaîtrequ’unepartieessentielledelalittératureuniversellesurgitdubesoindedireledramehumainoudelesurmonter.LeDialogued’undésespéréavecsonâme(ousonbâ)disaitdéjà :« Àquipuis-jemeconfieraujourd’hui ?L’angoissem’étouffe.Pasmêmelesilenceneveutm’écouter.Monseulconfidentestpeut-êtrelamort… »7
JacquesPoujol,Lacolèreetlepardon,Mazerolles :Empreinte,2009.
EduardPunset,Lechemindubonheur :lesnouvellesclésscientifiques,2005.
StefanZweigestunécrivainautrichienquivécutentre1881y1942.
Égypte,2000av.J.-C.
Les plus beaux poèmes sont souvent les plus désespérés. La forcedelatragédiegrecquerésideprécisémentencequ’elledonneexpression au drame qui se libère en chaque être humain confronté à undestinmortelinévitable,faceauquelilserebelleetduquelilsesentà la fois victime et coupable. Dans leurs conflits, déchirures et angoisses,l’amouretlasouffrances’entrecroisentàlafoisentantquecauseeteffet.Degrandesœuvreslittérairesexprimentlaluttedel’-hommecontrel’adversité,etsesincessantseffortspourdiresadouleur,comprendresonsensoulasurmonter.
Lalittératurebiblique,profondémentenracinéedansnotreculture,apportesanscesseréconfortfaceàl’afflictionparcequ’ellecontientcertainsdesplusvigoureuxtémoinsfaceàladouleur.Commeledisait Pascal : « Salomon et Job ont le mieux connu la misère de l’-homme,etenontlemieuxparlé,l’unleplusheureuxdeshommes,etl’autreleplusmalheureux ;l’unconnaissantlavanitédesplaisirsparexpérience(voirl’Ecclésiaste),l’autrelaréalitédesmaux. »8LelivredesPsaumescontientcentcinquanteprières,lesunes“d’orientation”etlesautres,aussinombreuses,“dedésorientation”9,c’est-àdiredeplaintes,delamentationsetdeprotestationssurlesinjusticesdelavie.MéditerouprieraveccesPsaumesnousfaitdubien,parcequecelaaideàverbalisercequinoustouche,àpartirdel’expériencedeceuxquisesentirentécoutésetcomprisdansleurspeines.
Enréalité,danslemondedel’art,lescréationsfranchementheureuses sont peu nombreuses. L’art comique et l’humour cachent,souvent,desgrimacesdedouleur.Onditquelesgrandsartistessontdesêtres“mauditsparlasouffrance”etdequelqu’unquin’ajamaissouffertqu’iln’arienàdire.
De fait, beaucoup d’artistes se sont fait porte-parole de la souffrance,luidonnantunefonctiondecatalyseurdansleurcréationartistique.Certainesdesœuvreslesplussublimess’eninspirent.La
Pascal,Pensamientos,(Cf.PenséesdePascalsurlareligionetsurquelquesautressujets,§XXVIII).
W.Brueggerman,TheMessageofthePsalms,Minneapolis :AugsburgFortress,1984,p.51-52.Cf. Alfred Kuen, “Ces mystérieux psaumes imprécatoires,” dans Encyclopédie des difficultés bibliques,Vol.III :Livrespoétiques,Emmaüs,2009,p.259-265.
sensibilité – qualité fondamentale de l’artiste – soit le fait souffrirplusquelesautres,soitluidonnelacapacitéd’exprimersadouleuravecplusd’émotion.
Bien que cela puisse paraître exagéré, il est vrai que si nous prenonslalistedesplusgrandsartistesdel’histoire,etquenouslaparcouronspresqueauhasard,encommençantparlesmusiciens,cettethèse semble se confirmer. Jean Sébastien Bach fut orphelin à 10ans. Mozart mourut de maladie et de misère à 35 ans. Beethoven,petit-filsd’unefolle,filsd’unalcooliqueetd’unedomestique,écrivitcependantlasublimePastorale.Debussy,auxgoûtssiraffinés,granditdansundesquartierslesplusmisérables,souslescoupsdefouetd’unemèrequilefrappaitsanspitié.
EdgarPoe,quiperditsamèreàl’âgede3ans,écrivit:« Personnem’a aimé sans que la mort ne mélange son haleine avec celle de labeauté. »RainerMariaRilke,danssesLettresàunjeunepoète(écritesquandilavaitàpeine27ansetsondestinataire20),écritque
« lecréateurdoitêtretoutununiverspourlui-même,touttrouveren lui-même. […] Je l’apprends tous les jours au prix de souffrances que je bénis. […]. Plus nous sommes silencieux, patients et recueillis dans nos tristesses, plus l’inconnu pénètre efficacement ennous […]. Pourquoi voulez-vous exclure de votre vie souffrances,inquiétudes, pesantes mélancolies, dont vous ignorez l’œuvre envous ? » Plus tard il ajoutera que « chacun a droit à sa mort », affirmationquiestpresqueprophétiquepourquelqu’unquimourutprématurémentsuiteàlapiqûred’uneépinederose…10
VincentVanGogh,lepeintremaudit,desensibilitémaladive,luttantdésespérément contre la démence, finit par perdre la raison. Aprèsavoirpeintsansaucunsuccèsoureconnaissance,jouretnuit,jusqu’àuntableauparjour,ilconnutl’automutilation,l’internementdéfinitifetfinalementlesuicide,à37ans.Iln’avaitpasvenduuneseuletoiledetoutesavie.En1888,deuxannéesavantsamort,ilécrivaitdepuisArlesàsonfrèreThéo,quil’encourageaitàcontinueràpeindre :« Je
CitéparReineCaulet,« Jecréedoncjesouffre »,dossierDouleur,p.35-36.
mesenstropfaiblepourluttercontrelescirconstances.Ilfaudraitêtrepluscompétent,plusricheetplusjeunepourtriompher.Malheureusementpourmoi,lagloirenem’intéresseplusetdanslapeinturejechercheseulementlaforcedesurvivre... »11
Edvard Munch, le grand peintre norvégien de l’angoisse, écrivitce qui suit : « Maladie, Folie et Mort sont les anges qui ont planéau-dessus de mon berceau et m’ont accompagné tout au long demavie.Etjesustrèstôtquemavieneseraitriendeplusquesouffrance et tourments […]. Mon père nous punissait souvent avecune violence démente […]. Depuis l’enfance, j’ai vécu comme lesinjustices les plus torturantes l’absence de ma mère, ma mauvaisesantéetlamenaceconstantedespunitionsdel’enfer. »12
Nijinski,legrandgéniedeladanse,afindepouvoirétudieretallerdel’avantsevitforcédesuccomber,àl’âgede16ans,auxexigencessexuellesdugrandDiaghilev,directeurdesfameuxballetsrusses.Toutesacourtevie,quifinitdansladémence,ilsevitaccabléparlapeurdelamisère.AlafindesavieilécrivitdanssonJournal :« Jevis,doncjesouffre.Maissurmonvisageonvitrarementdeslarmes :monâmeadûtouteslesengloutir. »
L’angoisse et l’inquiétude peuvent, en effet, favoriser la créationparcequelesartistes,étantplussensiblesquelecommundesmortels,sublimentladouleurdansleursœuvres.Àl’instard’unethérapie,leurartlesaideàsurmonterlescirconstanceslesplusadverses.Unepersonnalitécréativetrouvedenouveauxmoyensd’expressionmême dans la douleur. D’autre part, les artistes souffrent souventdu décalage entre la réalité imparfaite dans laquelle ils vivent et lacréation merveilleuse qu’ils désirent produire. En créant, ils construisent des ponts entre ces deux mondes. Face aux horreurs de ladouleur,etparleuradmirabledéterminationànepasselaisserdétruireparelle,iln’estpasétrangequelesartistesressententlané-
Ibid. Cf. Georges Charensol, Correspondence générale de Vincent van Gogh, Gallimard-Grasset, 1960.
ReineCaulet,op.cit.,p.35.
cessité impérieuse de créer de la beauté. Mais il n’y aucun doutequantaufaitqueleurschef-d’œuvresproviennentdavantagedeleurtalentetdeleurgéniequedeleursmalheurs.
3
Attentionauxsignauxd’alarme
« L’artdelavieestl’artd’éviterladouleur. »
S
THOMASJEFFERSON
elonWilliamJames,laplusgrandedécouvertedenotreépoqueestquenous,êtreshumains,pouvonsdéciderdemodifierdenombreuxaspectsdenotrevieenchangeantseulementnosattitudesmentales.1Shakespearedisaitdéjàpoétiquementque« noussommesfaitsdelamêmematièrequenosrêves »2.Ou,commel’affirmaitdefaçonplusdirecteRamónyCajal :« Toutêtrehumain,s’ilselepropose,peutêtrelesculpteur
WilliamJames,Principesdepsychologie,1890,p.37.
Phrase que William Shakespeare met dans la bouche de Prospère dans La tempête. Dans lamêmelignée,EllenG.Whiteaffirmait :« Lavieestcequenousenfaisons,etnousytrouveronscequenousycherchons.Sinouscultivonslatristesseetl’inquiétude,sinotreespritatendanceà grossir les moindres difficultés, nous en rencontrerons suffisamment sur notre chemin poury penser et en parler […]. Mais si nous regardons le beau côté des choses, nous découvrironsde quoi nous rendre gais et heureux. Si nous distribuons des sourires, ils nous seront rendus ;sinousprononçonsdesparolesaffablesetgaies,nousseronspayésderetour. »(Lefoyerchrétien,Dammarie-les-Lys :ÉditionsVie&Santé,p.664.)
http://www.truthfortheendtime.com/Mp3_Books/French/LeFoyerChretien/LeFoyerChretien.pdf
desonproprecerveau »3.Jusqu’àprésent,lesartistesetlessavantsl’ontdit :maintenantlasciencelesoutientaussi.
Aujourd’hui,noussavonsquelaconfianceensoietl’enthousiasmefavorisent le développement des fonctions supérieures du cerveau.Quandnotrecerveaudonneunsensàquelquechose,nouslevivonscommesic’étaitlaréalitémême.4Celaimplique,selonlesexperts,que« lesprocessusdeguérisondépendentengrandepartiedecequisepassedansl’espritdupatient.Ledéfidelamédecineestdetrouverla manière d’activer les étonnants pouvoirs de récupération quepossèdel’organisme. »5
Ladouleuradesalliés
Ce qui dépend de notre esprit c’est l’aspect de la douleur le plusdifficile à contrôler. 6Alors qu’il entreprend une course avec sesamis,unpetitgarçontombeetseblesselegenou.Maisl’excitationd’arriver le premier le pousse à continuer à courir sans y prêter attention.Lacourseterminée,ladouleurdesongenourécupèresonattention.Àlavuedusang,ilprendconsciencedecequis’estpassé,il prend peur et se met à pleurer en courant vers sa mère. Celle-cil’embrasse, le rassure, nettoie la blessure et lui met un sparadrap.Vite,l’enfantretourneàsesjeuxetoubliel’incident.Ilyadeshommesquiaccomplissentdedursmétiers(bouchersenabattoirspar
SantiagoRamónyCajalfutprixNobeldeMédecineen1906.
SelonledocteurMarioAlonsoPuigonadémontréqu’uneminutedepenséenégativelaisselesystèmeimmunitaireenunesituationdélicatedurantsixheures.Lazonepréfrontaleducerveau, où se trouve la pensée plus avancée, où nous élaborons des alternatives et des stratégies pourrésoudre des problèmes et prendre des décisions, est profondément influencée par le systèmelimbique,quiestnotrecerveauémotionnel.C’estpourquoi,cequelecœurveutsentir,l’espritfinitparleconstater.(VoirSeréinventer,notredernièrechance.Commentstimulerlepouvoirdelapensée.ÉditionsduChâtelet,2011).
Dr.PaulBrandyPhilipYancey,Pain:TheGiftNobodyWants,NewYork :HarperCollins,1993,p.61.
JohannWolfgangvonGoetheaffirmaitavecraisonque« agirestdifficileetpenserestdifficile.Maisagirseloncequ’onpenseestencoreplusdifficile. »
exemple) ou qui pratiquent des sports violents (rugby, boxe, etc.)quirequièrentbeaucoupdeforceetded’endurancefaceauxcoups,maisquisontincapablesd’assisteràl’accouchementdeleurspropresenfants,ouquiprennentpeuràl’hôpitalàlavuedel’aiguilled’uneseringue.7
Certainsfacteursaugmententlaperceptiondeladouleuretd’autresl’atténuent.Maisnouslesignoronsengrandepartie.LepsychanalysteCarlJungdisaitquenousavonstousunepartieignoréedenotreréalitépersonnelleàlaquellenousnepouvonsnousconfronterouvertementetquenousnepouvonschanger.Ils’agitdenotreinconscient,qu’ilappelaitsimplementnotre« zoned’ombres ».Cesombresnousnepouvonslesfuiroulesfairedisparaître.Ellesfontpartiedenotrevie.8Ilestimportantd’écoutercequ’ellesontànousdire.Maisécouterladouleurnesignifieparselaisseraccaparerparelle.Parcequ’ilyadesdegrésd’attentionquibloquentcertainessituations.
La peur
Lapeurestsansaucundoutenotrepirealliéefaceàladouleur.Lasouffrance s’accroît toujours par le spectre de la peur. Nous avonstousplusoumoinspeurdesouffrir.Maissouventnotreproprepeuraggrave la douleur et l’intensifie, la transformant en une obsessionaussi destructrice, voire même plus, que la cause initiale de notremal. La peur comporte un stress additionnel qui peut paralyser lavieoularendreinsupportablequandelleenfermelesouffrantdansune prison de panique. Pour ceux qui vivent sous la menace constante d’une épée de Damoclès, il est très difficile de ne pas passersontempsàs’ausculter.9Maisaulieuderésoudreleursproblèmes,
Celas’appellel’« effetAnzio ».(Durantlasecondeguerremondiale,lechercheurHenriBeecher remarqua que les soldats nord-américains blessés durant la bataille d’Anzio réclamaient beaucoup moins de morphine que les civils qui souffraient de lésions similaires : pour les civils, lesblessures étaient une cause d’anxiété, alors que pour les soldats elles signifiaient un retour à lamaison.ndlt).VoirPhilipYancey,WhenWeHurt.Prayer,PreparationandHopeforLife’sPains,GrandRapids :Zondervan,2006,p. 33.
DanielGottlieb,Lettresàmonpetit-filsSam,Paris :Gutenberg,2008
BrunoChenu,Dieuetl’hommesouffrant,Paris :Bayard,2004,p.47.
cetteattitudelesempire.Ladouleurpeutêtreinévitable,maisnotresentimentdemisèreest,dansunecertainemesure,optionnel.10Delàl’intérêtd’apprendreàaffronterlesproblèmesavecréalismeetd’assumerlecontrôledenosréactionsémotionnelles.
Beaucoupdepersonnesparviennentàdominerlapeurenmettantleurconfiancedansuneformed’aideextérieure,qu’ellesoitprofessionnelleouspirituelle.11Mais,commentsurmonterlapeurquandoncomptesurl’aidedepersonne ?
La solitude et le désespoir
Lasouffranceestunesensationsipersonnellequ’elles’accompagnetrès souvent d’un fort sentiment de solitude. Et l’état des maladeschroniques est aggravé par le sentiment de n’être ni compris niplaint à une juste mesure. Si, à partir de là, ceux-ci se mettent àpenser qu’ils sont un fardeau pour leur entourage, ils augmententencoreleurmal-être.
Il existe beaucoup de formes de douleur que nous ne pouvonscombattre seuls. Dans d’innombrables cas, le recours à un professionneldelasantés’impose.Maislafamille,lesamisoulacommunauté religieuse peuvent aussi aider efficacement à soulager ladouleur. La solitude est un des aspects de la souffrance le plus difficileàvivre.Si,parcontrecettesolitudeestcombléepardesvisitesamicales, par des messages de soutien (téléphone, SMS, courriel),lespeinesquenousauronspartagéess’allègent.Sinon,laplupartdutemps,elless’aggravent.Danscecas,cedontnousavonsleplusbesoin,cen’estpasquequelqu’unnousexpliquelepourquoidenotresouffrancemaisqu’ilnousoffresaprésenceetsasympathie.L’ac-
« Même au travers des épreuves de la vie, nous pouvons choisir la joie. » (Tim Hansel, YouGotta Keep Dancing [Il faut continuer à danser], Elgin [Illinois, États-Unis], David C. Cook,1998,p.83 ;Cf.BarbaraJohnson,PainisInevitablebutMiseryisOptional,soStickaGeraniuminyourHatandBeHappy,ThomasNelson,2004,p.107.)
LaBiblecontientdenombreusesparolesd’encouragementfaceàlapeur,commeparexemple :
« Fortifie-toietprendscourage !Carl’Éternel,tonDieu,estavectoidanstoutcequetuentreprendras. »(Josué1 :9 ;cf.Psaume27 :1 ;Matthieu9 :22 ;Marc6 :50etc.)
compagnementnécessiteparfoisuneformationprofessionnellemaiselle n’est pas toujours indispensable. Ce qui compte surtout, c’estla sensibilité. S’asseoir à côté de celui qui souffre et l’écouter en silencepeutsuffire.12
La frustration et le découragement
Unegrandepartiedenotresouffranceprovientdelasimpleconstatationquenotreréaliténerépondpasànosdésirs.Unjour,nousprenons conscience que nous n’aurons plus jamais ce que nousavionsparlepassé,ouquenoussommespassésàcôtédelaviedontnousavionsrêvé.Enfermésdanscesregrets,nousprétéritonsnotreprésent,incapablesd’assumernotreréalitétellequ’elleest.Lesblessuresdel’âmecicatrisentmal.Seulceluiquilesaressentiespeutsavoir combien un amour frustré, un emploi perdu, un mariageanéanti,ouuneamitiéquisetermineentrahisonfaitsouffrir.Seulletempsquipassepeutatténuerlasouffrance,saufsilesconséquences sont irrémédiables. Dans ce cas, le temps peut encore aggraverla douleur devenue chronique par la détérioration ou le vieillissement.Commel’écrivaitlepoète13 :
« La plus grande douleur au monden’est pas celle qui tue d’un coupmais celle qui, goutte à goutte,percel’âmeetlabrise. »
Or, dans toutes les épreuves nous pouvons apprendre quelquechose. L’expérience nous enseigne à être plus sages, plus prudents,à mieux nous protéger. Nous comprenons qu’il ne s’agit pas, nonplus,deleverdesbarrièresdeprotectionsihautesqu’ellesfinissentparnousisolerdelaréalité.Car,siaprèsunedéceptionamoureusenous renonçons à aimer, nous risquons de nous dessécher ou detomber dans le ressentiment et la haine. La déception, si elle ne seguéritpas,dégénèreenamertume,etl’amertumeencynisme.
SimoneWeildisaitque« lacompassionestlaprésencedivineici-bas ».
FranciscoVillaespesa,écrivainespagnol(LauradeAndarax,1877–Madrid,1936).
Quandaprèsunnaufragenoustouchonslefond,cen’estqu’ententantdenagerànouveauquenouspourronsreveniràflot.
Commettre des erreurs est propre à l’être humain. Mais un desapprentissages les plus importants de la vie est de tirer des leçonspositives de nos erreurs et de tourner la page. Si nous nous complaisonsdansnotresituationdevictimes,sinousnousobstinonsàrejeterlafautesurlesévènements,sinousnouscomplaisonsànousplaindreetàprovoquerlapitiédesautres,nouspourronsdifficilement reprendre les rênes de notre existence. La rancune et la frustrationnefontqu’exacerberlasouffrance.Laguérisondesmauvaissouvenirs ne s’obtient pas en luttant contre eux mais en cultivantlesbons.
L’ombre du passé
Une des plus grandes sources de tristesse peut être l’ombre dupassé.Nousnepouvonsoublierparlavolonté,justeenledésirant,au contraire, plus nous nous efforçons de ne pas nous souvenir decertainsproblèmes,plusnouslesgardonsprésents.Lamémoireestcapricieuse et sélective. Elle oublie de nombreux biens savourés,mais elle se souvient des gifles, déroutes, déceptions, déshonneurset trahisons… Quelqu’un a dit que « la mémoire est un monstre :vousoubliez,ellenon.Ellesecontentedetoutenregistreràjamais.Elle garde tous les souvenirs à votre disposition ou vous dissimulepour vous les soumettre à sa demande. Vous croyez posséder unemémoire, mais c’est elle qui vous possède. » 14Si nous ne faisonspas attention, la mémoire est capable de nous porter au cimetièredes déceptions, de nous enterrer dans le passé, et de nous détruireennousrappelantnosrêvesmorts.
Rien ne produit plus de désarroi, semble-t-il, que le souvenir dubonheur perdu. Quand nous avons été heureux, le poignard de latristesse s’enfonce avec plus de rage que si nous n’avions jamaisconnulebonheur.Labellehabituéeàlacélébritéacceptemalles
JohnIrving,UneprièrepourOwen,Paris :Seuil,1989,p.50.
cheveux blancs, le surpoids, les rides ou la peau flasque. L’athlètequi fut admiré pour son physique souffre plus de la détériorationque le passant lambda. Les grands amoureux désespèrent après l’abandon.Ceuxquiontpossédédesrichessesetlesontperduessemblent beaucoup plus malheureux que ceux qui ont toujours eu desressourcesmodestes.Quenouslevoulionsounon,notrepasséprojettesesombressurleprésent.15CommeledisaitLordByron,« lesouvenir du bonheur n’est plus du bonheur, mais le souvenir de ladouleuresttoujoursdeladouleur. »
L’acteuradulénesupportepasdetomberdansl’oubli.Lesportifquicraintd’êtreévincétentedeprolongersacarrièreàl’aidededrogues…Onneguéritguèredestriomphespassésoudelagloireperdue. L’écrivain déprime si son prochain livre se vend moins que leprécédent, et le chanteur s’inquiète s’il est moins sollicité… Loind’être contents avec ce que la vie nous a octroyé durant un temps,noussentonsquelepassénecompteplus,aussiexceptionnelfut-il.L’argentaccumulénesatisfaitplussilesrentréess’arrêtent.L’admirationdontonajouiunjournevautrien,siellen’estplussuscitée.La beauté que l’on a eu un jour devient une nostalgie déprimantequandonl’aperdue
Pourquoi valorisons-nous si peu la réussite, une fois qu’elle estpassée ?Unnombrecroissantdepersonnesangoisséessefontopéreretinjecterdespoisonsdansle
