Façon Aphrodite - Virginie Mouanda Kibinde - E-Book

Façon Aphrodite E-Book

Virginie Mouanda Kibinde

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Beschreibung

Destins de femmes du monde et du cœur.

Cinq femmes aux destins complexes qui s’affrontent à la vie en partant toutes d’un même point, l’Amour. C’est l’Amour sous toutes ses formes, passion, calculs, arrangement, règlement de compte, des pièges qui se referment… Il n’est pas très loin de la folie et de la mort. Un paradis perdu sur fond de rêves brisés pour ces femmes fortes qui forgent une nouvelle humanité en cassant les frontières pour braver l’inconnu.
Des histoires parallèles, Tatiana la Roumaine au Congo, Yolande la Rwandaise du Nivernais, Magina l’Internationale séductrice et Khadi, des mariages mixtes, des vies dramatiques parfois, mais combien fondatrices d’un monde multiculturel.

Virginie Mouanda Kibinde signe cinq nouvelles touchantes et surprenantes où domine l'Amour par-delà les frontières.

EXTRAIT

C’était une silhouette filiforme que je remarquai plusieurs fois le long de la voie de chemin de fer, sur la ligne Paris-Nevers. Elle s’enfonçait dans les ronces, les rosiers et les fougères sauvages le temps que passe le train.
À chaque fois, elle m’arrachait un frisson et ce cri du cœur : « Mais elle est folle ? » Puis mon tressaille ment s’estom pait progressivement pour faire place, tout le reste du trajet, à un questionnement toujours plus obsédant…
« Que fait cette femme au milieu des voies ? »
J’embarquais à Cosne-sur-Loire, et le train la dépassait sur le tronçon entre Nogent et Montargis.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Romancière et conteuse, Virginie Mouanda est originaire du Congo et du Cabinda. Après avoir écrit sur le Cabinda pour témoigner de la tragédie de son peuple, elle nous raconte ici les destins de cinq femmes, en dévoilant une part d’elle-même. Des nouvelles qui nous embarquent dans la rencontre et le brassage des cultures, un monde métissé...

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Seitenzahl: 138

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Grand merci à mon ami, mon frère de cœur, Rivain M’Foutou, qui est mon premier lecteur et mon critique, pour ses corrections et sa réflexion philosophique.

À toutes les femmes qui ont dû quitter leur pays, leur famille pour suivre un homme, toutes ces pièces rapportées qui souvent se sentent étrangères ou sont considérées comme telles… à toutes ces femmes qui me ressemblent !

À Ma Kikumbi, ma deuxième maman, qui un jour nous dit ceci :

« Kune mu kuènde mu kukotangue, ma mumona ko matubulu mpi ! » (Là où vous allez, ce que vous y trouverez vous ôtera les mots de la bouche !)

V. M. K.

La folle du Nivernais

C’ÉTAIT une silhouette filiforme que je remarquai plusieurs fois le long de la voie de chemin de fer, sur la ligne Paris-Nevers. Elle s’enfonçait dans les ronces, les rosiers et les fougères sauvages le temps que passe le train.

À chaque fois, elle m’arrachait un frisson et ce cri du cœur : « Mais elle est folle ? » Puis mon tressaillement s’estompait progressivement pour faire place, tout le reste du trajet, à un questionnement toujours plus obsédant…

« Que fait cette femme au milieu des voies ? »

J’embarquais à Cosne-sur-Loire, et le train la dépassait sur le tronçon entre Nogent et Montargis.

Où allait-elle ainsi, au crépuscule ? « Qu’est-ce qu’elle peut bien faire sur la voie ferrée ? Ma parole, elle est folle, totalement folle ! », me répétais-je sans cesse jusqu’à parler toute seule à haute voix, sans ébranler pour autant l’indifférence du passager en face de moi.

Je tentais d’attirer son attention en lui adressant un petit sourire… une fois, deux fois. Sans réaction de sa part, je continuais à soliloquer. J’avais presque honte de solliciter ainsi une personne qui n’avait aucune envie d’engager la conversation. Je retournais mon regard contre la vitre comme pour me consoler de son indifférence. Je ne cessais de m’interroger…

« Pourquoi court-elle parmi les ronces au lieu de monter en gare comme tout le monde ? »

Grande, mince, voire maigre, sa silhouette longiligne était bien celle d’une femme, malgré ses cheveux courts. Elle portait une jupe et une veste noires.

« Qu’est-ce qu’une femme noire fait là en pleine campagne, perdue toute seule au milieu de nulle part ? »

Je l’avais revue une deuxième, puis une troisième fois. Loin de m’habituer à cette silhouette fugitive, je me promettais d’en apprendre davantage sur cette femme. Que faisait-elle sur la voie de chemin de fer ? À chaque fois, je signalais sa présence en arrivant à Bercy, et aussi en rentrant à Cosne-sur-Loire.

Je la croisai un jour dans cette dernière gare. Je m’approchai d’elle pour lui adresser de fraternelles salutations entre « sœurs africaines »…

Mon œil ! Elle s’était aussitôt levée, sans faire cas de ma présence. Après m’avoir dévisagée, elle m’avait tourné le dos et avait allongé le pas tel un soldat à la parade.

Grande, un peu voûtée, les épaules affaissées, elle avait l’allure d’une personne fatiguée et semblait porter sur son dos un fardeau invisible.

À Cosne, j’allai voir des amis à qui je racontai cette histoire. Mon récit ne surprit personne. Tous semblaient connaître Yolande, la femme rwandaise.

Avant d’errer sur les voies, elle avait même vécu plusieurs mois chez Lise. Celle-ci eut bien du mal à s’en séparer. Lise avait beau être d’une grande générosité, la tâche la dépassait.

« Je ne pouvais pas l’aider plus, c’était au-dessus de mes forces ! », avoua-t-elle sur un ton à la fois plaintif et révolté.

Lise, une jeune Française très sympathique, le cœur sur la main, avait hébergé Yolande plusieurs mois lorsque celle-ci avait quitté son ménage sans savoir où aller. Lise ignorait que Yolande était folle. Hormis qu’elle buvait et parlait toute la nuit, rien ne la frappa. Elle-même ne dédaignait pas les soirées arrosées, allant jusqu’à s’en vanter.

« Le matin je ramassais les cadavres de bouteilles dans le jardin ! Elle les jetait sans vergogne par la fenêtre au fur et à mesure qu’elle les descendait. »

« Elle est comme ça, elle ne va pas bien cette femme, on sait pas quoi faire pour elle ! », confirma Marie, sa voisine africaine.

Mon enquête ne dépassa pas le seuil de chez Lise. Dans ces lieux perdus, les gens ne se livrent pas facilement.

La suite, c’est Sandrine, ma voisine à Cosne, qui me l’apprit un jour, m’affirmant l’avoir connue à l’époque où toutes deux vivaient dans le même village. Dans sa jeunesse, Sandrine avait fréquenté la fille du boulanger, le mari de la femme rwandaise.

« J’étais amie avec la fille du gars, tu vois ?… C’était même ma meilleure copine ! » Puis, après un silence, elle poursuivit : « Sa mère s’était suicidée dans leur maison même ! », sans que son visage ne trahisse la moindre émotion.

« Quel rapport ? », me dis-je.

J’eus beau la fixer, l’interroger du regard, plus rien ne sortit de sa bouche. Sandrine n’était guère loquace.

Tout ce que je parvins à tirer d’elle, ce fut un fou rire inextinguible. Entre deux hoquets, elle tentait de me décrire une scène où le boulanger faisait preuve de cruauté à l’encontre de la « Noire ». Elle avait ri un long moment puis avait conclu, sans éclairer ma lanterne : « Non, laisse tomber… C’était une brute, il était vraiment bête et méchant… ! » J’espérais qu’elle me fasse le récit de la vie de Yolande, ou du moins qu’elle repaisse ma curiosité de quelque anecdote.

« C’est tout ? fis-je, contrariée.

– Non, aussi… attends… plusieurs fois il avait ramené de la viande de chasse, du cerf ou… tu vois ? Ben… le gars… il allait la cacher dans le congélateur du voisin, pour pas qu’elle en mange… la Noire… ça, je te le dis, ça, je l’ai vu faire ! »

« Pouvait-elle seulement encore manger de la viande, de quelque origine que ce soit… ! », me dis-je à part moi.

Je fixais ma voisine, mon attitude me confondait, partagée que j’étais entre son fou rire et mon indignation… Je restais coite. Je la regardais… Comme j’aurais voulu en savoir plus ! Un sourire au coin des lèvres, je l’assistais tandis qu’elle se mouchait, puis éclatait de rire à nouveau… Je lui tendais un mouchoir, comme pour l’encourager dans son délire.

Ses souvenirs hilarants semblaient l’empêcher d’accéder à ma requête. À peine me regardait-elle qu’elle se mettait à pouffer. « Pardon, c’est pas toi, finit-elle par dire, désolée ! »

Elle continuait à s’exclamer et à replonger inéluctablement dans son fou rire. Je la soulageai en quittant son appartement sans demander la route.

« Ressemblerais-je à Yolande la Rwandaise ? Quand même, elle est bien grande à côté de moi ! », me demandais-je perplexe en chemin.

Le lendemain, je tombai sur ma voisine au pied de son bâtiment. Elle paraissait avoir tout oublié de notre semblant de conversation de la veille. Comme à son habitude, elle s’en allait nourrir les chats errants du centre-ville. Je tentai à nouveau de l’aiguiller sur la femme du boulanger. Elle me fixa dans les yeux avec un air de reproche. Sans doute pensait-elle en avoir trop dit.

Elle changea d’attitude, détournant son regard tout en se penchant sur la litière d’un chat. Elle marmonna quelque chose comme : « De quoi je me mêle ? »

Elle ne lâcha pas un mot sur la Rwandaise. Je n’insistai pas. Je ne voulais pas compromettre notre amitié. C’est avec elle que je parcourais à vélo les berges de la Loire. C’est elle qui m’avait fait découvrir le canal de la Loire, avec ses écluses. Elle se montrait très gentille avec moi. Elle me disait que j’étais sa grande copine, protestant sans cesse de son amitié.

Elle préférait me parler de ses chats, souvent des chats errants, abandonnés soit à la mort de leur maître, soit à la suite d’un déménagement, qu’elle avait recueillis.

C’était une vraie passionnée. Elle me racontait tout sur la vie de ces animaux qu’elle avait fini par adopter. Chacun répondait à son petit nom. Comment lui dire que les chats ne constituaient pas ma première préoccupation, quand bien même j’aimais les animaux…

Cette fois, c’était moi qui me détournais de ma voisine, sans plus rien lui demander. Mes yeux vaguèrent sur les toits en ardoise de l’église Saint-Jacques. Ses combles étaient peuplés de pigeons qui virevoltaient entre la toiture du bâtiment et les sapins de la place du Marché. Ils y avaient établi leurs nids. Il n’était pas rare de trouver les restes de petits oisillons au pied de l’église. Mais surtout, c’était comme leur cabinet. Ils y parachutaient leurs excréments sans crier gare. Ces pigeons aux roucoulements hésitants n’avaient que faire des passants, ni même des fidèles paroissiens qui contournaient le bâtiment.

LES QUELQUES ÉLÉMENTS que ma voisine consentit finalement à me rapporter m’avancèrent fortement. L’histoire de la femme du boulanger illustrait à bien des égards le schéma « tout, sauf rester en Afrique » !

Tout avait commencé dans un café sur la place du centre commercial du quartier Saint-Laurent, à Cosne-sur-Loire. C’est là qu’habitait sa cousine Berthe, dans un appartement de la cité HLM. Elle y vivait depuis de longues années avec son mari français, qui l’avait ramenée d’Afrique au début des années quatre-vingt. Ils avaient eu quatre enfants. Elle avait très vite plongé dans l’alcool et ne quittait pas son pagne africain. Elle était connue de tous. Elle vendait sur le marché tout ce qu’elle pouvait glaner. Elle avait commencé par des objets d’art africains, jusqu’à vider son appartement de toutes les belles pièces qu’elle et son époux avaient rapportées d’Afrique.

Par la suite, elle avait écoulé les fruits et légumes livrés par les paysans des villages alentour. Comme une partie de la recette était aussitôt convertie en tournées dans les bars de la place du Marché, tous renoncèrent bientôt à lui confier leur production. Pour continuer à occuper dignement sa place au comptoir, elle se mit courageusement à faire les vide-greniers. Elle biffait les objets abandonnés au pied des immeubles, qu’elle nettoyait et revendait dans les brocantes. Elle retrouvait ensuite ses copains d’infortune au bar-tabac du quartier Saint-Laurent.

Berthe était unique, en son genre. Une femme africaine toujours en pagne, qui fréquentait les bars, partageant des canons avec des hommes, souvent des laissés-pour-compte. Ils passaient leur temps dans ce bar, à parier sur les chevaux au PMU, à discuter de tout et de rien, de la politique au show-biz, en oubliant leur propre vie de solitude. Elle partageait parfois leurs soucis, leur misère affective, qu’ils noyaient ensemble dans la bière et la vodka.

On la reconnaissait entre mille. C’était une belle femme à la silhouette fine et élégante. Elle avait toujours le sourire aux lèvres, était très ouverte aux autres. Elle portait un pagne ou un boubou africain, été comme hiver. Souvent avec un basin brodé ou un pagne fleuri et un foulard sur la tête, elle avait fière allure.

Malheureusement l’alcoolisme eut raison d’elle. Son mari s’occupait quasiment seul de leurs quatre enfants. Son penchant pour la bouteille l’avait marginalisée. Elle passait plus de temps au bar-tabac qu’avec sa petite famille.

Dans le bar, il n’y avait pas que des Cosnois. Certains venaient de Donzi, de Sancerre, de Pouilly, etc. Entre deux paris les yeux rivés sur le petit écran, les conversations de comptoir allaient bon train. Berthe était leur amie à tous. Et tous, en retour, appréciaient cette femme sociable et chaleureuse qui savait prendre le temps de les écouter, de partager leur peine ou leurs soucis. La plupart avaient connu des parcours difficiles. Elle avait su réconforter certains d’entre eux, leur rendre goût à l’existence. Mais c’était des amis de comptoir. Sorti de là, chacun menait sa vie, ils ne se fréquentaient pas. Pour autant, ils se rencontraient quasi quotidiennement autour d’un verre.

Parmi ces gens, il y avait Claude. La quarantaine passée, Claude était très timide. Il restait souvent seul dans son coin. Il n’était guère bavard mais, préoccupé, il s’était confié à Berthe. Veuf depuis déjà quelques années, il cherchait à présent à partager sa vie avec une femme. Il travaillait beaucoup et élevait seul sa fille, laquelle serait bientôt une adolescente. Berthe ne savait pas grand-chose de lui, sinon qu’il habitait Saint-Martin et qu’il était boulanger. Il apportait souvent des petits gâteaux et des viennoiseries qu’il distribuait à tous dans le bar.

Elle lui proposa très vite d’épouser Yolande, sa cousine qui habitait alors au Rwanda. L’homme en mal d’amour n’y trouva pas à redire. Il précisa juste qu’il voulait une jeune femme sans enfant. « Pas une femme avec de la marmaille ! »

Entendu ; Berthe n’émit pas d’objection. Les choses étaient allées très vite. Berthe téléphona au pays et informa sa cousine de l’opportunité de se marier avec un Blanc en France, un ami à elle qui était veuf et qui recherchait une femme avec qui refaire sa vie.

Lorsque Yolande fit préciser à Berthe les conditions de Claude, une femme sans enfant, la réponse fusa : « Tu t’en moques, pourvu que tu te maries avec ! », suggéra Berthe.

« Ce n’est pas un problème, les enfants, c’est pas que pour moi, après tout ! », répliqua Yolande du tac au tac.

Les deux femmes se promirent de ne pas révéler l’existence des quatre enfants de Yolande. L’homme était très flatté à l’idée d’accueillir sa dulcinée. Il en avait rêvé. Désormais il avait un projet. C’était Yolande.

IL N’AVAIT JUSTE À PAYER que le billet d’avion : il n’hésita pas un instant. Quelques mois plus tard, Yolande débarquait directement dans la campagne nivernaise et entamait une nouvelle vie en France. Elle s’était très vite adaptée, ne se plaignait nullement ; tout lui convenait.

De temps à autre, elle rendait visite à sa cousine de Cosne-sur-Loire. C’était les seules sorties qu’elle s’accordait. Claude n’aimait pas trop ça. Il ne souhaitait pas que sa femme se retrouve au bar, au milieu de tous ces hommes en mal d’amour et de tendresse. Il était très jaloux. Il n’appréciait pas non plus, quand ils étaient tous ensemble avec la famille de Berthe, que les deux femmes parlent en kinyarwanda. Cela le mettait mal à l’aise. Il avait l’impression qu’on lui cachait des choses…

« Tu comprends leur langue, toi ? demanda-t-il à Michel, le mari de Berthe.

– Qu’est-ce que ça peut me faire ? Les Africaines, quand elles se retrouvent, c’est comme ça !

– Eh bien, moi, ça m’agace… je ne supporte pas ce genre de comportement. Quand on parle devant moi, il faut que je comprenne ce qu’il se dit ! »

Claude voulait tout entendre, tout contrôler. Il était le chef, le maître, le Blanc. Drôle d’attitude pour quelqu’un qui n’avait jamais vécu en Afrique. La plupart du temps, ce sont certains expatriés bénéficiant sur place d’un statut social très confortable qui font montre d’un tel comportement. Tout en refusant de se mélanger aux Noirs, ils vivent sur des idées reçues, à ressasser des récits déformés rapportés par d’autres Blancs experts autoproclamés de l’Afrique… Au fond, Claude aurait pu être l’un des leurs : spécialiste de l’Afrique, vu qu’il avait épousé une Africaine…

« L’Afrique, je connais… je suis un faux Blanc… je me sens africain, moi ! se vantait-il.

– Tu ignores tout de l’Afrique, tu n’y as jamais vécu, lui rétorquait son beau-frère.

– J’ai été au Sénégal, et aussi au Maroc ! »

Claude s’écoutait volontiers parler.

Yolande s’était plainte auprès de sa cousine du caractère ombrageux et de l’austérité de son mari. Berthe la réconforta en insistant sur le fait qu’au moins, avec lui, elle avait la possibilité d’aider ses parents et ses enfants restés au pays. Maintenant qu’elle avait pu mettre ses deux aînées à l’internat, dans un collège de Butaré, il lui fallait bien endurer les manières parfois répugnantes de Claude.

Yolande avait fini par se résigner. Elle s’était fait une place et avait trouvé son équilibre. Du moins, dans un premier temps.

Elle faisait le ménage chez des villageois. Désormais elle faisait sa vie, tout simplement. Elle avait fini par s’habituer à Claude, même si son comportement l’agaçait. Par moments il était odieux. Il ne manifestait aucun intérêt pour l’entourage de Yolande, pour sa famille, son village, son pays, pour tout ce qui constituait sa vie d’autrefois… Comme si Yolande se devait de faire table rase de son passé. Comme si elle n’avait pas eu d’existence avant de venir en France. Il ne lui posait aucune question, ne lui demandait rien. À croire qu’il voulait continuer à tout ignorer du pays de sa femme. Il ne faisait aucune différence. Il parlait de l’Afrique comme d’un seul et unique pays.

Lorsqu’il avait bu son vin au milieu de ses amis chasseurs, c’était la récréation. Il déversait des salves de méchancetés et n’hésitait pas à médire de sa femme. Et ses amis riaient aux éclats.

Après la naissance de leur petit garçon, Yolande obtint du Centre social l’agrément d’Assistante maternelle, l’autorisant à garder des enfants à son domicile, où elle disposait d’un jardin. Désormais Yolande passait tout son temps à la maison, ne rendant même plus visite à sa cousine. Cette situation apporta dans le couple une certaine sérénité.