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La littérature dite prolétarienne a connu un beau succès en Suède. Moa Martinson (Helga Maria Swartz, 1890-1964), épouse du Prix Nobel de littérature (1974) Harry Martinson, fut l’un des membres féminins de ce courant.
Publié en 1933, son premier roman,
Femmes et pommiers, décrit le monde ouvrier de la ville de Norrköping.
Un milieu foisonnant, au sein duquel les femmes de plusieurs générations vont jouer un rôle prépondérant.
Femmes et pommiers, par son langage réaliste et sa liberté de ton créa la sensation. C’est la première traduction en français d’un livre de Moa Martinson.
EXTRAIT
Mère Sofi prend son bain chaque semaine.
Au début, personne ne remarqua rien, le bain passait inaperçu au milieu de toutes les activités : lessive, abattage, râpage des pommes de terre, lavage de la laine, teinture des tapis. Il y avait toujours du feu dans la buanderie un jour de semaine et le fournil se trouvait à l’intérieur. Les fournées pour Noël commençaient, des miches de pain bis qui devaient durer jusqu’aux prochaines semailles, des pains craquants qui devaient durer jusqu’à Pâques. Fredrika était bien sûr toujours là pour aider, la seule aide que mère Sofi veuille accepter. Fredrika s’était mariée pour devenir riche mais avait à peine de quoi manger chez son « riche » époux, parce que, le moment venu, elle ne pouvait pas se résoudre à coucher avec lui.
– S’il n’y avait que ses yeux chassieux et son âge. Il n’est d’ailleurs pas aussi vieux que ça, il n’a que soixante ans, mais il a des ulcères aux jambes, je ne le savais pas. Je ne pourrai jamais partager sa couche, disait Fredrika.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Moa Martinson est l’une des grandes figures de la littérature suédoise. Elle appartient à cette génération d’écrivains des années 1930 (Vilhelm Moberg, Ivar Lo-Johansson, Eyvind Johnson, Harry Martinson…).
Les conditions de vie faites aux femmes du peuple occupent une place primordiale dans son œuvre.
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Seitenzahl: 364
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Ce soir mère prend son bain.
Il y a déjà longtemps que mère Sofi et Fredrika ont commencé à prendre leur bain mais pourtant la tension monte à chaque fois. Dans toute la ferme, tous les environs, pratiquement toute la paroisse.
Deux femmes d’âge moyen, toutes deux près des cinquante ans, l’une avec quinze enfants en comptant le premier, né avant le mariage et depuis longtemps disparu dans la fourmilière du monde, un enfant illégitime placé. L’une avec quatorze enfants, l’autre sans enfant, mariée avec un vieil infirme à moitié aveugle qui possédait un peu, trop peu de terre, mais qui selon une rumeur persistante était l’homme le plus riche de toute la paroisse. Dans chaque paroisse du pays, il y a un bonhomme mythique comme lui qui semble avoir beaucoup d’argent, un bonhomme ou une bonne femme, comme cela se trouve.
Deux femmes d’âge moyen qui prennent chaque semaine leur bain. Personne n’a jamais entendu parler d’une chose pareille dans la paroisse ni dans les paroisses voisines.
Garçons et filles de ferme, fils, filles, une fois ou l’autre peut-être en été, mais des femmes mariées avec enfants ? Et à longueur d’année !
Cela avait commencé voilà dix ans, un automne après les travaux de teillage du lin.
Couverte de fibres, noire de poussière comme un charbonnier, après des jours de dur travail du lin, lourde et fatiguée, mère Sofi marchait au crépuscule aux côtés de son aide et voulait être propre.
Elle était enceinte du quatorzième, c’est-à-dire du quinzième, et avait 40 ans.
– Je ne crois pas que je me lèverai demain matin, je pourrais tomber à n’importe quel moment. Le dernier, je l’ai eu sale comme j’étais, alors que je travaillais au battage, je n’ai même plus la force de me laver le soir, je ne m’en soucie pas. Je crois que je vais me traîner dans le grenier à foin, cela ira aussi, c’est là que j’ai eu mon premier ; tu te souviens, Fredrika, que j’ai eu mon premier dans le grenier à foin, mais – maintenant que nous avons une nouvelle sage-femme, sage-femme ? À quoi cela peut-il bien servir ? De toute façon il faut bien accoucher, avant on y arrivait aussi, quand il y avait seulement Greta l’accoucheuse qui venait et emmaillotait l’enfant. Tu sais bien que les vaches vêlent mieux toutes seules, maintenant je vais rentrer et me coucher.
– Allons à la buanderie pour nous laver, répondit Fredrika.
Et c’est ainsi que cela commença.
Tout le village appelait Sofi « mère », non pas en raison de ses nombreux enfants, mais parce qu’elle était mariée avec celui qui possédait le plus de terres, c’était là la coutume dans la contrée. Tout le monde aimait mère Sofi et, quand elle se maria avec le propriétaire de la ferme où elle travaillait, la plus grande ferme de la paroisse, mais malgré tout celle qui avait la moins bonne réputation, les gens dirent : « C’est trop bien pour lui ».
Cependant Sofi avait pour seule dot une enfant illégitime.
Le fermier, lui, avait sa mère paralysée. Elle était couchée depuis dix ans dans la meilleure chambre du bâtiment sinistre et pas entretenu. Querelleuse, elle dirigeait et régentait, conservant tout l’argent dans une grande bourse en peau sous son oreiller. Chaque öre épargné atterrissait dans la bourse de la vieille mère et n’en ressortait jamais.
Le fermier lui-même portait son tablier de peau aussi bien les dimanches qu’en semaine, non pas par souci de simplicité ou comme une vieille habitude, mais à cause de sa hernie incurable. Tout le monde l’appelait le fermier au tablier ou le « fermier infirme ». Il n’avait jamais travaillé de sa vie. Il ne le pouvait pas. Il était prétendument né avec cette hernie. Ses mains avaient l’air étiolées, elles semblaient ridicules par rapport à son grand corps, au tablier et à tout ce qu’elles saisissaient. Des mains étiolées et douces ne se remarquent nulle part ailleurs autant que par contraste avec des outils sur une ferme, une ferme dont les terres sont étendues mais peu fertiles. Une terre coriace et ingrate. Une terre aussi rétive que de vieilles bonnes femmes ou que des chevaux corrigés trop sévèrement. Une terre simplement rebelle qui se trouvait là, moussue, fangeuse, tourbeuse. Une terre qui, enjôleuse, s’étendait à son aise, s’offrait aux racines de bouleau et autres plantes inutiles, mais se tordait contre le soc de la charrue, contre la pelle et la houe, pareille à une épouse sous l’étreinte d’un mari détesté. Et quand le fermier aux mains douces se maria avec sa jeune et vive servante, les gens dirent « c’est trop bien pour lui », et pourtant la servante avait un enfant illégitime.
– Réfléchis bien à ce que tu fais, dit le père de Sofi, un Français de naissance ayant dû fuir son pays natal durant un mouvement révolutionnaire. Il s’était marié avec une Suédoise à moitié bohémienne, qui l’avait quitté depuis longtemps en lui laissant deux enfants. Il se débrouillait à présent comme tailleur et savait aussi castrer les cochons et les chats, son beau-père le lui avait appris, son beau-père bohémien.
– Je serai riche et je pourrai garder mon enfant, répondit Sofi, et elle se maria avec le fermier au tablier.
Mais Sofi ne devint pas riche et ne put garder son enfant.
Un jour, quand elle fut enceinte du premier enfant du fermier, un jour la vieille mère infirme sortit sa bourse et dit à son fils :
– Maintenant, tu vas placer l’enfant de la servante.
Et l’enfant illégitime fut placé. Sofi ne vit jamais plus sa fille première-née, celle dont elle avait accouché dans le grenier à foin et dont la rumeur prêtait au père beaucoup de noms. Beaucoup disaient que c’était l’enfant du fermier, mais qu’il n’osait pas le reconnaître devant sa mère, très religieuse et qui se réjouissait que Hagar ait été chassée dans le désert.
Et aujourd’hui, mère Sofi, 40 ans, se tient enceinte et fatiguée devant Fredrika qui s’est également mariée « pour devenir riche ».
– Allons à la buanderie prendre un bain.
À partir de cette soirée, exception faite de la semaine où Sofi était alitée après la naissance de son quinzième enfant, les deux femmes prenaient chaque semaine leur bain dans la buanderie. Chaque vendredi.
– Nous devons choisir un jour fixe, avait dit Fredrika.
Au début, personne n’avait rien remarqué. Chacun avait sa tâche, chaque enfant qui savait marcher et pouvait comprendre un ordre devait travailler. Car père en était incapable.
Tel était le nuage noir qui planait au-dessus des enfants et de leurs journées, aussi bien les dimanches qu’en semaine. C’était leur honte, père ne pouvait pas travailler.
– Ton père est infirme, dit Sven le fils du torpare à l’aîné des enfants de Sofi sur le chemin de l’école. Votre père est infirme, enfants du fermier au tablier de cuir ! criaient les enfants qui prenaient un autre chemin près de l’asile des pauvres.
Et le père qui marche bruyamment avec son tablier entre d’un pas lourd dans la grange où ses enfants de 10 et 11 ans battent le grain. « Vous n’en êtes que là ? » Il disait toujours ça, « vous n’en êtes que là ? » « C’est vrai que toi tu es infirme », murmuraient-ils parfois dans son dos. Un jour, un des plus jeunes avait attaché un sac autour de sa taille comme un tablier et allait et venait jambes écartées, « j’suis infirme, j’suis infirme ».
– Enlève ce sac, tu l’abîmes, dit le fermier.
– Mais tu vois pas que j’suis infirme, répond le petit.
On l’appelle le paysan au tablier.
Les enfants de cette grande ferme mal entretenue grandissent dans la crainte d’avoir un jour affaire aux gens du village. Toujours à la maison, ils se construisent leur propre monde, avec leurs points de vue et leurs idées, et tous regardent avec dégoût les mains douces qui pendent à l’extrémité de bras longs et épais. Et quand le fils de 16 ans, cassé par le dur labeur et amaigri par les veilles et les soucis, entre dans la chambre de mère Sofi pour voir le quatorzième nouveau-né, il s’assied, courbé comme un vieux auprès du lit et la regarde, regarde le petit visage rouge qui émerge des langes à côté d’elle. Il regarde ses grandes mains calleuses, des mains de 16 ans d’où toute trace de jeunesse s’est évaporée, regarde mère Sofi et dit :
– Pourtant père est infirme, comment se fait-il que naissent autant d’enfants ?
Ses grands yeux bleus, tellement semblables à ceux de sa mère, plongent longuement, avec provocation et désespoir, dans ses yeux. Elle lui rend son regard, ne trouve pas de réponse. Il reste assis encore un instant. « Qu’est-ce que c’est ? » demande-t-il.
– Un garçon.
Mère Sofi se met à pleurer.
Son fils de 16 ans lui caresse les cheveux de ses rêches mains d’homme aux articulations déformées par le travail et demande :
– Te sens-tu très mal cette fois-ci, mère ?
– Non, ce n’est pas pire que les autres fois. Tu as mangé quelque chose ?
– Oui, Fredrika est là, aussi il y a toujours à manger. Pourquoi pleures-tu, mère ? Ne fais pas attention à ce que j’ai dit.
Mais mère Sofi pleure pourtant de plus en plus.
– Père est venu ?
– Non, pas encore. Tu sais bien qu’il ne vient jamais me voir quand je suis malade.
– Non, je sais. Maintenant il faut que je m’en aille, c’est le temps du curage. Ne te lève pas trop tôt, ajoute le gamin, en se penchant pour regarder de près le visage du nouveau-né et en pressant la main de sa mère dans la sienne. Il te ressemble, mère.
Puis il s’en va, lentement, pensif, comme un homme qui a une bouche de plus à nourrir.
Mère Sofi prend son bain chaque semaine.
Au début, personne ne remarqua rien, le bain passait inaperçu au milieu de toutes les activités : lessive, abattage, râpage des pommes de terre, lavage de la laine, teinture des tapis. Il y avait toujours du feu dans la buanderie un jour de semaine et le fournil se trouvait à l’intérieur. Les fournées pour Noël commençaient, des miches de pain bis qui devaient durer jusqu’aux prochaines semailles, des pains craquants qui devaient durer jusqu’à Pâques. Fredrika était bien sûr toujours là pour aider, la seule aide que mère Sofi veuille accepter. Fredrika s’était mariée pour devenir riche mais avait à peine de quoi manger chez son « riche » époux, parce que, le moment venu, elle ne pouvait pas se résoudre à coucher avec lui.
– S’il n’y avait que ses yeux chassieux et son âge. Il n’est d’ailleurs pas aussi vieux que ça, il n’a que soixante ans, mais il a des ulcères aux jambes, je ne le savais pas. Je ne pourrai jamais partager sa couche, disait Fredrika.
Et cela rendait son époux fou furieux et, pingre, il lui reprochait la nourriture, bien qu’elle travaillât tant qu’elle put sur sa petite ferme. Ils ne pouvaient entretenir qu’une seule vache mais le vieux avait « dix mille riksdales », c’était ce que tout le monde prétendait, c’était pour cela qu’elle l’avait épousé.
Fredrika devait travailler à l’extérieur pour « avoir quelque chose à se mettre », comme elle disait.
Les deux femmes se baignèrent sans être dérangées jusqu’à Noël.
Le vendredi 3 janvier, on vit qu’il y avait de la lumière dans la buanderie et de la fumée qui sortait de la cheminée.
Le paysan mit son bonnet, prit sa canne et se précipita dehors.
La buanderie était fermée de l’intérieur.
Il cogne à la porte.
– Qui est là ?
– Qu’est-ce que vous fabriquez dans la buanderie à ce moment de la journée et à cette période de l’année ?
– Nous prenons notre bain…
– ?
Il reste longtemps muet, réfléchit, pense à s’en retourner. La situation le dépasse.
– Sortez de là ! crie-t-il soudain, en colère.
– Nous prenons un bain, dit Fredrika.
– Oui, nous prenons un bain, dit mère Sofi.
– Qu’est-ce que c’est que ces maudites manières de gourgandines ! Arrêtez ça ou vous allez voir. C’est ma buanderie.
– Qu’a-t-il dit ? demande mère Sofi.
– Il nous traite de gourgandines parce que nous voulons nous laver et être propres, dit Fredrika à voix très haute.
Dehors, le paysan l’entend et crie :
– Oui, de vraies gourgandines que vous êtes, à vous baigner alors que vous venez de fêter Noël, et c’est ma buanderie.
Alors Fredrika ouvre la porte de la buanderie. Elle se tient nue dans l’ouverture de la porte tandis que l’air froid tourbillonne autour d’elle, formant une nuée. Grande et majestueuse, elle se détache comme un spectre blanc contre le ciel noir de janvier et le paysan reste figé de… eh bien, il ne sait pas de quoi. Il n’a jamais vu de femme nue. Le froid, au milieu de l’hiver, Fredrika et Sofi, tout cela tournoie dans sa tête. Il croit être devenu fou. Mais Fredrika tient à la main une grande pelletée de cendres bien chaudes, et elle la lui verse directement sur la tête :
– Ça, c’est pour les gourgandines ! J’sais bien depuis l’école quelle sorte de salaud t’es. Tu savais jamais tes leçons. Tu f’sais que manger, traîner avec toi des cargaisons de nourriture et t’goinfrer, et j’sais que t’étais méchant avec les filles. Rentre, sinon je te baptise comme il faut et tu nous laisseras tranquilles ; nous ne faisons que nous débarrasser de la crasse une fois la semaine.
Et mère Sofi et Fredrika purent se baigner en paix.
Mais la rumeur se répandit largement aux alentours.
Un homme ne peut pas rentrer et dire à ses enfants : « Votre mère se baigne, elle est nue dans la buanderie. » Non, cela il ne le peut pas.
Ce n’est pas qu’il croie tant que cela en la Bible, il ne va jamais à l’église, il a de l’argent en banque, mais rentrer et dire aux enfants « votre mère prend son bain, et elles m’ont versé des cendres dessus », non ! Il va dehors, entre dans l’étable prendre du foin pour essuyer la cendre sur son bonnet, reste longtemps debout à réfléchir :
– Elles se baignent, pourquoi au… au nom de Jésus, crie-t-il, pourquoi se baignent-elles ?
Et il rentre à la maison et se couche sur son lit, rumine, pense que cela leur passera bien. Tout a une fin, mère est restée grabataire pendant dix ans, était couchée à rouspéter et à asticoter continuellement les autres, puis elle est morte, tout a une fin.
Mais bientôt tout le domaine sait que mère se baigne, puis bientôt le village voisin et, en l’espace d’un an, toute la paroisse est au courant, cela fait toute une histoire. Filles et garçons grandissent et l’on sait que la fille aînée prend aussi son bain chaque vendredi avec Fredrika et mère Sofi, et les garçons vont également volontiers dans la buanderie, oui, pas les vendredis, mais ça les gens ne le savent pas.
Ce soir mère prend son bain.
Cela fait bientôt dix ans que mère se baigne. Le fils de 16 ans est devenu adulte. Le dos courbe s’est redressé, les muscles se sont développés, le domaine est aux mains d’un paysan qui peut travailler.
Beaucoup sur le domaine peuvent travailler. Le plus jeune a déjà 9 ans. Mais lui ne travaillera pas, c’est ce que l’aîné s’est promis, lui ne travaillera pas. Il ira correctement à l’école et deviendra pasteur, un pasteur dans la famille, cela compense beaucoup de choses.
Oui, maintenant plus personne ne parle de père, simplement personne ne s’en soucie. C’est de mère que l’on parle. Car les gens ont besoin de parler. Il y a un jeune paysan à la ferme et mère Sofi aussi est jeune et ses filles et ses fils sont jeunes et capables de travailler, mais personne ne travaille autant que mère Sofi elle-même. Plus personne ne demande après père. Mère vend et achète dans son domaine et l’aîné et le puîné achètent et vendent aussi. Père est couché dans son lit à la maison. Il est vieux. Il aura bientôt 70 ans. Il ne se soucie même plus des bains de mère.
Il était resté si souvent debout devant la buanderie. Oui, mère se baigne…
L’homme a 26 ans et sait certaines choses. Il sait que cela fait presque dix ans que mère n’a pas couché avec père, et c’est bien comme ça, cela permet d’éviter des bouches supplémentaires à nourrir. Mais les gens parlent, parlent de mère. Mère n’est plus aussi appréciée, d’une certaine façon elle fait honte, honte car elle se baigne. Il a 26 ans, est jeune et fort et sage, et il devrait en rire. Comment une mère peut-elle être montrée du doigt parce qu’elle se baigne ? Mais les prétendants des sœurs sont en quelque sorte plus insolents ici, en haut à la grande ferme, qu’en bas dans la vallée.
En bas, dans la vallée, les prétendants se glissent toujours dans l’obscurité, toujours le soir. Personne ne sait qui se faufile sous les fenêtres des filles. Lui-même fait sa cour dans la vallée et se déplace toujours de nuit, mais ici, en haut, à la grande ferme, il est arrivé que les prétendants des sœurs viennent le dimanche, en plein midi, avant que le psaume de sortie n’ait été chanté à l’église après l’homélie.
Lors d’un grand jour de bal, il y eut une bagarre dans la paroisse à cause du bain de mère Sofi.
– Ta mère se baigne, et ton père, ton père, l’infirme, couche dans la bergerie, et ta sœur aussi, s’était écrié, à moitié saoul, le fils d’un fermier de la paroisse voisine, sous l’empire de son ivresse et de sa prétention.
La bagarre donna lieu à un jugement. Le fils aîné du gros fermier et son frère durent payer une grosse somme pour coups et blessures et voies de fait.
Le plus jeune sera pasteur, c’est ce qu’il a dit à la fille de la vallée. Elle l’a aussi interrogé sur le bain de mère Sofi, et il a répondu qu’elle venait d’une autre région et que le grand-père paternel venait de l’étranger, où de telles mœurs étaient courantes. (Un jeune paysan surchargé de travail ne pouvait pas savoir ce qu’il en était, mais il devait dire quelque chose pour défendre sa mère, et mère prendrait son bain même si tout le pays venait avec des réclamations. Tant qu’elle en avait envie, elle se baignerait, le savon et l’eau n’étaient pas chers, en plus il aimait ça, il n’y avait rien de mal à ce que mère se baigne, au contraire. Oui, les gens disaient des choses extrêmement bêtes sur Fredrika, des choses qu’eux-mêmes ne comprenaient certainement pas, mais les gens… Eh oui, lui-même ne savait pas si les paysans de France prenaient des bains mais pour la réputation de sa mère il le fallait, et jamais aucun d’entre eux n’était allé en France.) Et cela fit plaisir à la fille de la vallée et, quand les gens de la vallée parlaient de mère Sofi, elle répondait que les gens faisaient comme ça en France et que le plus jeune fils de mère Sofi deviendrait pasteur.
Les commérages sur mère Sofi prirent une autre direction.
La lune de septembre luit obstinément comme un hélianthème, elle suit constamment le jeune fermier qui va dans la vallée retrouver sa promise. Avant de s’en aller, il avait vu les ombres habituelles près des pommiers moussus, les prétendants de ses sœurs. Et la fumée de la buanderie montait, mince et étirée, droit vers la lune. Nous sommes vendredi, mère Sofi prend son bain.
La fumée sortant de la cheminée de la buanderie monte avec difficulté tout droit vers la lune mais ne réussit pas à dépasser les branches du grand sorbier qui se dresse derrière le bâtiment. Elle reste là en suspens, comme tous les filets de fumée précédents le sont restés quand ils cherchaient à atteindre la lune. Les branches du vieux sorbier sont noires de fumée. Le petit ruisseau que l’on nomme rivière murmure présomptueusement dans une abondance d’eau automnale et le grand pré pentu où l’on fait blanchir la lessive s’étend, vierge depuis le commencement des temps. Il est simplement là, n’a jamais senti le soc de la charrue ni non plus les sabots des vaches ou les pieds des cochons car les prés réservés au blanchissage du linge doivent demeurer propres, il n’y a que les chevaux qui y soient quelquefois admis quand les prunes mûrissent derrière l’écurie et forment de grands tas sur le sol. Enfants et adultes ne venaient pas à bout de tous ces gros fruits juteux, qui rendaient les vaches malades. Et lorsque les chevaux avaient mangé des prunes jusqu’à satiété, ils se roulaient dans le pré réservé au blanchissage et pouvaient y pâturer jusqu’au printemps suivant quand les tissus ressortaient à l’air libre.
Mère Sofi et sa fille aînée se déshabillent quand Fredrika frappe à la porte de la buanderie.
– Ce soir, il y a un vaurien sous chacun de vos pommiers, dit-elle en guise de salutation.
Les autres femmes se contentent d’acquiescer. Elles regardent avec curiosité un paquet que Fredrika porte et, nues, la suivent dans la boulangerie qui est chaude après la fournée de la semaine. Il y a des tasses à café et tout le nécessaire pour une pause-café avec des petits gâteaux. Fredrika sort de son colis une brioche au safran, un paquet de caramels, un grand et beau savon, qui embaument dans la pièce chaude.
– Tu as dû lui soutirer pas mal d’argent, dit mère Sofi en resserrant sur elle la jupe qu’elle tient devant son maigre corps, saisissant avec avidité le gros morceau de savon pour le humer.
– Oui, vieux comme il est, il n’est plus avare, bien qu’il soit plutôt fou. Rien que pour voir mes cuisses il me donne cinq couronnes, et c’est la seule façon que j’ai d’obtenir de l’argent de lui.
Fredrika rentre dans la buanderie suivie par les autres et commence à se dévêtir. La vapeur se dégage de la cuve d’eau chaude et, après dix années durant lesquelles les deux femmes ont patiemment rebouché les fentes et les trous de rats, il fait bon dans la vieille buanderie. Contre le mur se trouve une grosse pile du meilleur bois de bouleau, les fils en remettent tout le temps pour que le bois ne manque pas, et le plus âgé a fait suffisamment de petit bois cette année. Il a l’intention de refaire le toit.
Bientôt, Fredrika se tient là avec le blanc embonpoint de ses 50 ans. La fille de mère Sofi est mince comme un fil à côté de la femme plantureuse, et mère Sofi elle-même, petite et maigre, aurait eu l’air d’une pauvre petite poule plumée, n’étaient ses yeux étincelants et ses clairs cheveux frisés. Sa bouche s’affaissait et les rides commençaient à marquer son petit visage énergique et décidé de femme, ses seins pendaient comme deux petits sacs vides après avoir été tétés par quinze petites bouches avides. Le corps maigre et élancé, pareil à celui d’une petite fille, était plus svelte que celui d’aucune de ses filles quand elle était vêtue. Ce corps apparut pareil à une pierre runique gravée par la vie quand les vêtements tombèrent. Le ventre n’était que cicatrices, nodosités juxtaposées, cicatrices parallèles avec çà et là de grandes et larges vergetures luisantes.
– Tu as de terribles marques de grossesse, disait la sage-femme lors des accouchements.
Les soirs de bain, mère Sofi restait souvent à contempler ce ventre. Elle était assise là, pareille à un maigre Bouddha féminin, à regarder sillons et cicatrices, les lèvres serrées, et parfois une larme tombait, s’écoulant le long d’une cicatrice, et elle disait avec amertume à voix haute :
– Il est tellement pitoyable.
Fredrika ne répondait jamais, elle fredonnait une chanson en s’affairant avec les tasses à café.
La première fois que la fille vit sa mère nue et vit son ventre, elle éclata en sanglots.
– Qu’est-ce que tu as maman, qu’est-ce qu’il y a sur ton ventre ?
– Des marques de grossesse, répondit mère Sofi d’un ton revêche.
Sa fille continue à l’inspecter du regard, essaie de poursuivre la conversation mais ne trouve rien à dire, reste assise là nue dans toute sa jeune beauté, regarde son propre ventre plat, ses seins blancs, plus ronds et plus gros que ceux de sa mère ne l’avaient jamais été. Finalement elle dit :
– Étions-nous si lourds ?
– Non, mais vous avez été trop nombreux.
Et mère Sofi savonne les sillons et les nodosités comme si elle pensait pouvoir les faire disparaître.
– Et que dit père, demande la fille, que dit-il de ton ventre, cela ne lui fait pas peur ?
– Il n’a jamais vu son ventre, répond Fredrika. Ne pose pas de question bête.
Mère Sofi se contente d’acquiescer.
En silence, la fille lave avec soin son jeune corps. Elle sait, elle sait trop bien qu’il y a des hommes qui veulent voir, caresser, embrasser, et elle oublie la souffrance de mère et les marques de grossesse et lave ses seins et ses épaules avec une lueur heureuse dans le regard.
Dehors, la lumière de la lune glisse de plus en plus loin sur les villages et les fermes, les vallées et les collines. Dehors, dans le jardin laissé à l’abandon et redevenu sauvage de la grande ferme, le jeune cœur de femme chante le chant éternellement renouvelé, des mains de femme durcies par le travail serrent de rudes mains d’homme, se posent sur de jeunes nuques brunes. Au fond de la vallée, les jeunes frères se hâtent pour aller faire leur cour.
Mais dans la grande maison, père est allongé avec son tablier et pense : « Tout a une fin, après tout mère a fini par mourir. » Il tire sa toque de peau sur ses oreilles car il a très froid, se tourne vers le mur, s’endort, s’éveille et s’endort à nouveau, la lune luit à l’intérieur, c’est comme s’il faisait jour.
Il ne sait pas si c’est le matin ou le soir, la lune est pleine et luit toute la nuit. Peut-être est-ce le matin, peut-être les fils sont-ils déjà dans l’étable ? Il faudrait se lever et aller voir. Il va y aller. Il se lève péniblement et sort. La lune dérivante le contemple avec mépris : le vieil imbécile, qu’est-ce qu’il fabrique dehors au milieu de la nuit, cette nuit est celle de la jeunesse.
L’étable est fermée, les chevaux frappent le sol de leurs sabots comme d’habitude durant la nuit, les vaches agitent leurs chaînes, un mouton bêle dans sa somnolence, dérangé par le bruit des pas. Il se traîne péniblement à travers le champ de pruniers, les fruits luisent, gris de pruine, et il se baisse pour en ramasser quelques-uns. Ils sont piqués par les pies ou avariés, il essuie la pellicule blanche sur un fruit à moitié mangé, mange ce que la pie a laissé. Il reste près du pré réservé au blanchissage, il n’y a plus de fumée qui s’échappe de la buanderie. Il avance jusque là comme beaucoup d’autres fois auparavant, s’arrête sous le sorbier, écoute.
Fredrika dit :
– Ta fille est allée chez Albert, à Moss, est-ce que tu crois que ça donnera quelque chose, il a déjà un gosse.
– Je ne sais pas, je ne m’en soucie pas. Personne ne peut échapper à ce que l’on désire, répond Sofi.
– Buvons encore une goutte avant de partir, dit Fredrika.
Le vieux paysan est debout sous le sorbier. Il voit sa femme qui quitte la buanderie et traverse le champ consacré au blanchissage avec le bras de Fredrika passé autour de sa taille, et il rumine comme bien d’autres fois auparavant cette terrible énigme : deux femmes qui se baignent et ne se soucient pas de leurs maris. « Il n’est pas tard, pense-t-il ensuite, il n’est pas tard », il s’approche de la buanderie, lutte comme bien d’autres fois auparavant avec la serrure, marche à grandes enjambées dans la pièce obscure, sent le parfum de savon à l’opopanax, entre dans le fournil, sait exactement où il va, cherche à tâtons le sucre, la crème, le pain, boit une gorgée de crème au pot, prend une tranche de la brioche au safran de Fredrika, s’assied, mange, boit, apprécie la chaleur et la bonne odeur de savon. Ce n’est pas la première fois qu’il profite des restes du festin. Mais le plus souvent il s’assoupit, dort longtemps, bien que ces derniers temps il dorme toute la journée du vendredi pour pouvoir veiller le soir.
Ceci est tellement merveilleux et tout simplement agréable, ici ça sent bon, ici il fait chaud et ici il y a toujours du bon pain et du café chaud ; si l’on n’arrive pas trop tard, le café est encore chaud, et puis il y a Fredrika car le paysan au tablier n’a jamais oublié Fredrika telle qu’elle se tenait là avec son corps nu et blanc se détachant sur un sombre ciel de janvier il y a dix ans de cela. Fredrika avait pris un bain à l’endroit exact où il était assis, juste ici, où il buvait du café comme un voleur dans sa propre ferme. Elle avait lavé ce corps blanc et pulpeux dont il conservait encore la vision à 70 ans. Il reste assis jusqu’à ce que cela refroidisse, puis il dérive à travers le champ de blanchissage et la forêt de pruniers et arrive juste pour rencontrer son fils aîné qui rentre de sa visite à la fille de la vallée.
– Rentrez, père, il est une heure du matin, cela fait longtemps que mère a fini son bain.
Il pousse le vieux dans la maison et claque la porte du vestibule en faisant résonner tous les environs. Les enfants et la mère sont couchés dans ce que l’on appelle la deuxième maison. La mère couche dans une chambre au-dessus, où la vieille qui ne travaillait plus avait logé confortablement et longtemps avant de mourir, la vieille qui était si âgée que l’on ne se souvenait plus bien quand elle était arrivée à la ferme, elle n’était même pas parente avec le paysan au tablier, mère Sofi et le garçon de 9 ans dormaient là, il était encore le plus jeune. La fille aînée couche aussi souvent là quand elle rentre tard la nuit.
Mais la mesure est comble et, quand la méchanceté devient trop grande et que le péché plane comme un amas de nuages sur la paroisse, le peuple de Dieu commence à crier miséricorde. Un samedi soir de novembre, toutes les intentions de prière en salle de réunion demandent l’indulgence pour mère Sofi de la grande ferme, pour sa fille aînée et pour Fredrika.
C’était un des premiers lieux de prière dans la région. Le zèle était grand, les gens se croyaient supérieurs même au gardien du troupeau qui avait laissé les âmes dériver au vent. Ils criaient et priaient et chantaient et noircissaient les pécheresses, leurs péchés, leurs orgies avec des hommes, et ils priaient en particulier pour la jeune fille.
Deux jours plus tard, on repêche mère Sofi dans la rivière près du lavoir. Elle est morte…
C’est un jour ensoleillé de novembre, les sorbiers ont encore des feuilles aux couleurs chatoyantes, des couleurs presque aussi éclatantes que celles des lirettes que mère Sofi teignait avec des extraits d’herbe et d’écorces.
Et elle est étendue là, sur la prairie, noyée et morte. Le soleil sèche ses cheveux sur ses tempes et ils commencent à friser, le soleil éclaire son visage et elle a l’air jeune comme une de ses jeunes et jolies filles qui pleurent dans le champ de blanchissage. Le soleil brille au-dessus des têtes des fils et des filles et d’un vieux paysan qui ne comprend rien, qui ne comprend absolument pas que, maintenant, c’est à nouveau la fin d’un cycle, que, maintenant, une fin est arrivée. Il luit au-dessus d’une femme grande et majestueuse qui se tient dans le champ de blanchissage, à jurer et à maudire.
– Ils brûleront ! crie-t-elle. Leur foutue maison brûlera, je le ferai, j’y mettrai le feu aujourd’hui, c’est à cause d’eux qu’elle l’a fait. Ils ont prié pour elle, ces écervelés ont crié qu’elle était coupable, qu’elle pervertissait ses enfants parce qu’elle se lavait de la crasse dont elle n’arrivait jamais à se débarrasser quand elle était enceinte.
La grande femme fond en larmes, pleure et hurle vers le soleil.
Le fils aîné s’avance, regarde le visage de sa mère, voit comme elle a l’air calme et jeune, voit comme les vêtements collent à la petite forme du corps, la vive petite silhouette qu’il voyait dans les champs et dans les caves, dans l’étable et la bergerie, le plus souvent il l’avait vue avec un enfant au sein ou avec un ventre arrondi.
– Je ne me marierai jamais, mère, sois tranquille, je ne me marierai pas, je m’occuperai de tout, comme jusqu’à présent.
Personne n’entend ce qu’il murmure car tous pleurent, ont du chagrin. Quatorze enfants, un paysan et une femme qui hurle en direction du soleil. Mais au loin dans le champ de pruniers, les pies ricanent comme d’habitude.
– Portons-la dans la buanderie, dit Fredrika. Je la laverai moi-même.
Et le fils aîné et Fredrika soulèvent avec douceur la petite forme et la déposent sur la planche à laver décolorée de la buanderie.
Le jour suivant, quand la fille aînée et Fredrika accomplissent les derniers gestes d’amour que l’on puisse avoir à l’intention d’un être humain, la lavent et l’habillent pour le dernier voyage, Fredrika dit :
– Ils vont dire que nous n’avons pas fait venir Mari la laveuse de cadavres pour la laver mais je lui donnerai deux couronnes de toute façon, ce n’est pas nécessaire qu’elle aille partout à la ronde commérer sur les marques de grossesse de mère Sofi, tu sais bien comment elle en rajoute lorsqu’elle décrit tous les corps qu’elle lave pour obtenir quelques gouttes de café dans les maisons.
Mère Sofi fut enterrée à l’extérieur des murs du vieux cimetière, à l’emplacement réservé aux suicidés.
Tous ses enfants ainsi que Fredrika la suivirent jusqu’au tombeau et le vieux pasteur tremblotant aux cheveux blancs, que l’âge et les prêches avaient rendu débile, lut pour elle le rituel des suicidés.
Le père est couché à la maison, un vieux paysan immobile sur le lit de la grande maison ; la maladie familiale, la maladie de sa mère l’a atteint.
– Tout a une fin, murmure-t-il, tout a une fin, en fin de compte on meurt…
Mais au loin, à côté de la tombe à l’extérieur des murs du cimetière, une grande femme de 50 ans se tient à côté du petit pasteur, elle lit à haute voix en regardant le pasteur avec mépris :
– Mère Sofi ! Tes enfants et moi savons que Jésus-Christ te ressuscitera le dernier jour et te conduira dans la félicité de Dieu…
Et le bruit se répandit largement alentour que Fredrika elle-même avait fait la lecture sur la tombe de son amie, et que l’enfant illégitime première-née de mère Sofi était venue à l’enterrement de sa mère.
– Nous allons déménager, papa a trouvé une place à la campagne !
Une fillette de 7 ans hoche la tête de droite et de gauche avec importance, en direction de son auditoire.
– Alors tu vas être fille de ferme ? demande un garçon de 10 ans d’une voix rauque et il crache comme le ferait un adulte.
Elle lui répond en tordant le nez et en tirant une langue rouge.
Toutes les amies du jour de Sally la suivent jusqu’à l’abattoir aux veaux, endroit où ont lieu toutes les réunions importantes, et apprennent tous les détails concernant le déménagement, du moins pour autant que Sally ait pu les saisir en écoutant papa et maman dans la soupente des logements ouvriers, soupente appelée « le réduit » par tous les habitants de l’immeuble, jusqu’au propriétaire, épicier et quincaillier.
La mère de Sally est assise sur un lit en fer, fatigué, dans le réduit, et demande sans cesse à son mari :
– Qu’est-ce que tu t’imagines ? Tu crois que nous pouvons déménager à la campagne avec un lit en fer et une malle vide, à la campagne où les gens ont leurs maisons pleines de choses de toutes sortes ? Qu’est-ce que tu avais à faire dans cette fichue grève ? Cinquante öres par jour, ça valait bien la peine, et tout est au clou, est-ce que tu t’imagines que nous pouvons arriver sur un domaine avec le peu que nous avons ? Les paysans et les petits fermiers vont se moquer de nous. Combien as-tu dit que ce serait, trois paires, un attelage de trois paires, trois paires de chevaux pour chercher ça ? Il n’y a même pas de quoi remplir un chariot, trois paires, tu es complètement fou ! Et puis nous devrons faire trente kilomètres de chemins de campagne, oui, tu es sûrement fou. Qu’est-ce que nous allons pouvoir faire là-bas, tu ne peux pas devenir ouvrier agricole, tu ne sais même pas tenir des rênes, toi qui as travaillé à l’usine toute ta vie, qu’est-ce que tu avais à faire dans le comité de grève, tout ce que vous avez obtenu, c’est d’être renvoyés. Je ne te suivrai pas dans ta ferme, il faudrait peut-être que je traie les vaches et nourrisse les cochons, non merci, je préfère rester à l’usine quitte à mourir de faim… Un lit en fer et une malle ! Et un attelage de trois paires pour les emporter, ce jour-là on ne s’ennuiera pas dans cet immeuble. Qu’est-ce qu’ils s’imaginent ces paysans ? Se figurent-ils que nous avons des vaches et des cochons et des métiers à tisser ici dans le faubourg sud, et peut-être un poulailler avec des poules, puisqu’ils viennent avec trois paires ? Tu es absolument fou.
À ce moment, la mère de Sally dut reprendre son souffle un instant, et son mari objecta :
– C’est fou comme tu peux jacasser, écoute un peu ! Nous serons expulsés d’ici vendredi, les chauffeurs viennent lundi et nous partons. Quand on est expulsé, c’est aussi bien que les plus belles affaires soient au clou, elles seraient simplement abîmées par la pluie. Tu parles de métiers à tisser, le peu que nous avons est facile à ramasser. Qu’est-ce que tu en penses si nous emmenions ma mère avec nous, cela lui éviterait encore pour quelque temps de devoir aller à l’asile, elle n’a pas encore été obligée de mettre ses biens aux enchères, bien que père soit mort depuis trois ans. Dieu sait de quoi la pauvre vieille peut vivre, mais elle a au moins quatre chargements de bric-à-brac, ça j’en suis sûr.
– Ta mère ne peut pas te voir, tu le sais bien.
– Oui, mais si tu allais à Norrtull et parlais avec elle ? Ne sois plus fâchée, il faut bien essayer de faire quelque chose, ne crois pas que je sois particulièrement attiré par les bœufs, les vaches et les fourches.
Jusqu’à présent, le père de Sally n’avait jamais échoué à convaincre sa femme quand il adoptait ce ton-là et maintenant en particulier, alors que l’avenir semblait plus qu’incertain, il y avait recours. Il s’était montré un peu trop agressif, avait pris des responsabilités dans des domaines dangereux lors de la dernière grève. Tout ce qu’ils avaient pu amasser lors des sept dernières années était chez le prêteur sur gages et ils habitaient dans le « réduit », le pire logement de tout le faubourg sud, et à présent ils allaient également être expulsés de là. Que quelqu’un soit expulsé du réduit ne s’était jamais produit auparavant, le loyer était ridiculement bas, trois couronnes par mois. La coupe ne pouvait pas être plus amère. Il fallait faire quelque chose, la mère de Sally s’en rendait compte aussi. Elle s’émerveillait presque devant son mari qui avait su trouver une issue au labyrinthe dans lequel ils s’étaient fourvoyés. Il n’avait aucune chance de trouver un travail dans la ville industrielle, elle le savait avec certitude. Elle jeta son châle à franges sur ses épaules et se hâta en direction de Norrtull voir grand-mère, grand-mère qui savait tout de la vie à la campagne pour y avoir vécu pratiquement toute sa vie.
Dans l’immeuble, les commérages d’après déjeuner bourdonnent.
Quelle nouvelle ! Les Svensson du réduit partaient à la campagne. On connaissait bien Svensson, qui ne pensait qu’à paresser, se mêler de grèves et autres diableries. Maintenant qu’il s’était fait renvoyer, il devait prendre la fourche à fumier, oui, pauvre madame Svensson, tout ce qu’elle possède est au clou, et la petite ! Comme elle courait dans les environs. La pauvre petite dont les parents n’étaient pas à la hauteur !
Sally a déjà connu pas mal de logements. Elle et papa et maman ne sont jamais restés un an au même endroit. Ici, dans le faubourg sud, ils ont déjà habité à trois endroits différents, ici, dans l’immeuble, Sally connaissait tous les habitants avant d’emménager. Il y a de gentilles tantes, des gentils enfants, bien entendu les oncles sont saouls régulièrement, mais les tantes sont bien.
– Tiens, c’est pour toi, dit la tante du rez-de-chaussée qui a un petit abattoir pour les veaux dans un appentis en bois, c’est pour toi, ta mère est toujours couchée avec ses saignements.
Elle lui donne un gros morceau de saucisse qui a tellement bon goût qu’on croirait que cela sent la saucisse dès que l’on a faim. La tante fabrique des saucisses et les vend aux cadets de l’armée.
– Tiens, voilà une tartine pour toi, dit quelqu’un. Je suis désolée pour toi, ton père couche avec d’autres femmes et ta mère est constamment malade.
Souvent les tantes sont là, à parler de papa et de maman, ou de fausses couches et de prostituées, elles qualifient l’une ou l’autre de prostituée, ou bien elles parlent de la « maladie anglaise ». C’est impossible de se souvenir de tout, c’est terrible quand les tantes s’y mettent mais le principal, c’est la saucisse ou la tartine car effectivement maman est souvent malade et papa est rarement à la maison. La meilleure d’entre toutes, c’est Beda, c’est elle qu’il sera le plus difficile de quitter, mais partir au loin, voyager… Finalement, papa n’est pas si mauvais que ça. Mais que va devenir Beda ? Elle va sûrement pleurer, la pauvre, elle qui souffre de la maladie de l’innocence, une maladie terrible.
– Elle n’a pas connu d’homme, disent-elles toutes, c’est pour ça qu’elle est malade et qu’elle a des plaies sur tout le corps, des plaies qui sentent mauvais. Pauvre Beda, elle a un si joli visage, totalement blanc, avec des cheveux noirs ondulés.
Sally ne connaît personne qui soit aussi belle que Beda, atteinte de la maladie de l’innocence. Sally est justement assise devant son entrée, sur la première marche. Elle s’imagine entrant, mais n’ose pas y aller tout de suite, elle doit rester un petit moment ici. Beda sera tellement triste quand elle saura que Sally s’en va. C’est alors qu’on entend tempêter le frère de Beda derrière la porte. Il a des cheveux noirs et des yeux dans lesquels luit la colère, il est élégant, toutes les tantes le disent, mais il ne s’intéresse à aucune fille. Il est un peu pincé, disent-elles, mais attendez, cela viendra, il est encore si jeune. Sally l’entend qui hurle. Elle entend chaque mot qu’il prononce :
– Il faut aller chercher un vrai docteur, vous ne voyez pas qu’elle est en train de crever, vous avec votre fichue maladie de l’innocence ! Si j’attrape ce charlatan de Barnö, je lui tords le cou !
Crever, Sally savait que cela signifiait que les gens mouraient. Peut-être que Beda était en train de mourir. Oui, elle était certainement morte. Tout était silencieux à l’intérieur. Toutes les tantes de l’immeuble avaient dit que Beda pouvait mourir n’importe quand, elles connaissaient beaucoup de personnes qui étaient mortes de la maladie de l’innocence.
